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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Comédie

Le Veuf

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1783· 26 vers· 3 personnages

Personnages

  • MONSIEUR D'ORBEL, habit de velours bleu, brodé
  • MONSIEUR D'ERVIÈRE, habit rouge, galonné d'or
  • MONSIEUR DE GRAND-PRÉ, veuf. En grand deuil, avec des pleureuses

LE VEUF

SCÈNE PREMIÈRE. Monsieur d'Ervière, Monsieur d'Orbel.

MONSIEUR D'ERVIÈRE entre tristement, un billet à la main

Il s'assied et soupire.

Ah !

MONSIEUR D'ORBEL

Pourquoi donc ne m'as tu pas attendu ? Je t'aurais ramené.

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Je croyais que tu restais encore, ou que tu irais au Bal de l'Opéra, avec ces Dames.

MONSIEUR D'ORBEL

Qu'est-ce que c'est donc que cette tristesse-là ? T'est-il arrivé quelque malheur ?

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Non, pas à moi ; mais c'est à ce pauvre Grand-Pré.

MONSIEUR D'ORBEL

Comment ?

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Tu sais bien qu'il a perdu sa femme ?

MONSIEUR D'ORBEL

Oui.

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Il est inconsolable.

MONSIEUR D'ORBEL

Inconsolable ! Qui ? Grand-Pré ?

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Oui, Grand-Pré.

MONSIEUR D'ORBEL

Tu te moques de moi ; nous avons dîné ensemble ; et nous avons ri comme des fous.

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Oui, ri ! Il est comme cela devant le monde ; mais dans le particulier...

MONSIEUR D'ORBEL

Dans le particulier, il sera de même.

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Vous autres agréables, vous ne croyez pas qu'on puisse regretter une femme sincèrement ?

MONSIEUR D'ORBEL

Si. Quand on en était aimé, il est douloureux de la perdre ; mais on ne pleure pas toujours ; et il y a plus de quinze jours que Madame_de_Grand-Pré est morte.

MONSIEUR D'ERVIÈRE

C'est donc bien long, quinze jours ?

MONSIEUR D'ORBEL

Oui, pour de la douleur.

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Hé bien, ce pauvre Grand-Pré pleurera longtemps, lui.

MONSIEUR D'ORBEL

Tu la pleureras peut-être plus longtemps, toi.

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Moi, je l'aimais beaucoup.

MONSIEUR D'ORBEL, en souriant

Je le sais bien ; voilà pourquoi tu as la complaisance de la pleurer avec lui ; mais il faut que tout cela finisse.

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Tu ne crois donc pas qu'il la regrette sincèrement ?

MONSIEUR D'ORBEL

Je ne sais pas ce que je crois là-dessus.

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Tiens, lis le billet qu'il m'écrit.

MONSIEUR D'ORBEL, lisant

Ah ! Il va venir ici ?

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Oui, je l'attends.

MONSIEUR D'ORBEL

Hé bien, veux-tu parier que je le fais rire ?

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Je ne crois pas celui-là.

MONSIEUR D'ORBEL

Tu le verras ; je veux t'en donner le plaisir.

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Paix donc, j'entends quelqu'un.

MONSIEUR D'ORBEL

C'est peut-être lui. Justement ; tu vas voir.

SCÈNE II. Monsieur d'Ervière, Monsieur d'Orbel, Monsieur de Grand-Pré, en habit noir et en pleureuses, avec un mouchoir.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ, s'arrête en entrant et tient son mouchoir sur ses yeux

Ah, mon ami !

MONSIEUR D'ORBEL

Mon cher Grand-Pré, votre douleur est juste ; et je viens aussi pleurer avec vous.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ, se jetant dans un fauteuil

Mes amis, j'ai tout perdu !

MONSIEUR D'ORBEL

Il est vrai qu'il n'y a pas une autre femme comme celle-là.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

D_Ervière le sait bien ; il la connaissait comme moi ; il passait sa vie avec elle. Mon ami, nous ne la verrons plus !

Il pleure.

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Que de grâces ! Que d'esprit ! Que de gaieté !

MONSIEUR D'ORBEL

Et elle était vraie sa gaieté ; elle riait de l'âme ; ce n'était pas une grimace ; ce n'était pas que le rire lui seyait bien.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Oh ! Elle n'y pensait seulement pas.

MONSIEUR D'ORBEL

Je me souviendrai toute ma vie de l'histoire de cet abbé.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

À Vincennes ?

MONSIEUR D'ORBEL, riant

Oui.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

D_Ervière y était ; il doit s'en souvenir.

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Si je m'en souviens ! Je ne l'oublierai jamais.

MONSIEUR D'ORBEL, riant

Quand je pense encore, comme l'Abbé donna dans le panneau. Ah, ah, ah ! Comme il croyait... Ah, ah, ah ! Je n'ai rien vu de si plaisant. Ah, ah, ah !

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Comme elle l'avait amené par degrés à croire que...

MONSIEUR D'ORBEL

À croire. Ah, ah, ah !

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Oui, à croire ; c'est vrai cela. Ah, ah, ah !

ENSEMBLE, riant tous trois à l'excès

Ah, ah, ah, ah, etc.

MONSIEUR D'ORBEL

Ah ! Je n'en puis plus !

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ, finissant de rire

Ah, ah, ah !

MONSIEUR D'ORBEL

Mon ami, tu as fait là une perte irréparable.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ, pleurant

Ah, je le sais bien !

Retombant dans son fauteuil.

MONSIEUR D'ORBEL

Tu ne dois jamais t'en consoler.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Moi, moi, m'en consoler ! Je me regarderais comme un lâche, si j'en avais la pensée ; d_Ervière le sait bien ; oui, mon cher d_Ervière, je veux que nous la pleurions toujours ensemble ; il n'y a plus d'autre douceur pour moi. Me le promets-tu ?

Il pleure.

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Ah, si je te le promets ! Assurément.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Je ne te quitterai plus.

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Ah, tant que tu voudras !

MONSIEUR D'ORBEL

Tout ce que je me rappelle d'elle, augmente mes regrets. Que de talents !

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Ah, qui en pourrait avoir davantage !

Pleurant.

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Comme elle peignait !

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Comme elle jouit la Comédie !

MONSIEUR D'ORBEL

Comme elle chantait dans les Opéra-Comiques !

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Le Français, l'Italien !

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Les Duo, les Duo !

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Tout ce qu'elle voulait.

MONSIEUR D'ORBEL

Dans Ninette à la Cour, cet air que j'aimais tant !

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Lequel ?

MONSIEUR D'ORBEL

Hé, mon_Dieu ! Tu fais bien ce que je veux dire, toi, d_Ervière ?

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Lequel donc ?

MONSIEUR D'ORBEL

Et celui qu'il chantait aussi Grand-Pré ; où il la contrefaisait si bien, que nous croyions que c'était elle.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Ah ! Viens, espoir enchanteur ?

MONSIEUR D'ORBEL

Oui, c'est cela.

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Je m'en souviens.

MONSIEUR D'ORBEL

Comment donc est cet air-là ? Ah ! Je crois que le voici.

Il chante faux.

Viens, espoir enchanteur, Viens consoler mon coeur.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Ah, mon_Dieu ! Qu'elle ne chantait pas comme cela ; je m'en vais vous dire. Cet air-là m'a toujours tourné la tête, chanté par elle ; voilà pourquoi je l'ai appris.

Il chante en femme.

Viens, espoir enchanteur, Viens consoler mon coeur. D'un sort plein de douceur, Peins moi l'image.

MONSIEUR D'ORBEL

Il y avait une tenue, il y avait une tenue.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

La voici.

Viens...

MONSIEUR D'ORBEL

C'est cela même.

MONSIEUR D'ORBEL

Le volage est plus long que cela.

MONSIEUR D'ERVIÈRE

C'est comme si on l'entendait.

MONSIEUR D'ORBEL

Plus long encore.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ, faisant signe de la main de se taire

De fixer un vola....ge.

MONSIEUR D'ORBEL

Fort bien, fort bien !

MONSIEUR D'ORBEL

Bravo, bravo !

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Paix donc.

Viens consoler... mon coeur.

MONSIEUR D'ORBEL

Il n'y a rien, rien au monde, qui puisse tenir lieu d'une femme comme celle-là.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ, retombant dans le fauteuil

Non, non, mes amis, il n'y a rien, rien. Ah !

MONSIEUR D'ORBEL

Allons, allons, mon cher Grand-Pré, il faut se faire une raison.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Hé ! Je serais trop heureux de l'avoir perdu la raison.

MONSIEUR D'ORBEL

Mais si elle en avait aimé un autre que toi ; ne serais-tu pas encore plus à plaindre ?

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Un autre que moi ! Un autre ! Ah, d_Ervière le sait bien, si elle en a aimé un autre ; il est là pour le dire. Hélas, la pauvre femme !

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Allons, allons, ne parlons pas de cela.

MONSIEUR D'ORBEL

Mais pourquoi ? Tout ce qui occupe la douleur, la console.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

La console ! Est-ce moi que l'on croit qui peut se consoler ?

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Non, mon ami, non, non, nous ne le croyons pas.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Et pourquoi donc le dire ?

MONSIEUR D'ORBEL

Je disais qu'en la rappelant, ainsi que ses talents, c'est occuper la douleur...

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Ah ! Avec ses talents, il y en aura pour longtemps.

MONSIEUR D'ORBEL

Un de ses talents supérieurs, c'était celui de contrefaire tout le monde.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Comme si on le voyait, tout le monde.

MONSIEUR D'ORBEL

Il n'y avait personne dont elle n'imitât la danse, par exemple.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Personne, non, personne !

MONSIEUR D'ORBEL

Dans les Allemandes, surtout, Madame_de_Mirecourt. D_Ervière, donne-moi la main.

Ils dansent.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Non, non, ce n'est pas comme cela.

MONSIEUR D'ORBEL

Je te dis que si, la tête penchée, la ceinture en avant.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Non, te dis-je ; ôtes-toi. Viens, d_Ervière ; d_Orbel, je vas te montrer.

Ils dansent et chantent.

MONSIEUR D'ORBEL

Oui, c'est vrai ; c'est comme cela ; mais quand elle dansait avec toi, Grand-Pré ?

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Ah, tu vas voir.

Il chante et il danse très vivement avec Monsieur_d_Ervière.

MONSIEUR D'ORBEL

Ah, mon ami, tu as raison ; tu dois pleurer cette femme-là toute la vie.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ, se remettant dans le fauteuil et pleurant

Je n'ai pas d'autre projet, mes amis ; je puis bien vous en assurer. Ce que j'ai perdu ne se retrouve pas une seconde fois. Ah !

MONSIEUR D'ORBEL

C'était par amour que tu l'avAis épousée, je crois.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Oui, par amour ; mais c'est la première fois qu'on avait vu l'amour et la raison d'accord à ce point là.

MONSIEUR D'ORBEL

C'est au spectacle que tu en devins amoureux, je crois ?

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

À l'Opéra.

MONSIEUR D'ORBEL

À l'Opéra ?

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Hélas, oui.

MONSIEUR D'ORBEL

C'est une chose cruelle, que le grand deuil empêche d'aller au spectacle.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Pourquoi cela ? Il ne peut plus m'intéresser.

MONSIEUR D'ORBEL

Sans doute ; mais revoir des lieux chéris, par ce qu'on a autant aimé.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Il est vrai que c'est une douceur de moins ; mais le spectacle ne me fera plus rien.

MONSIEUR D'ORBEL

Je le crois bien. Cependant, pensant comme toi, j'aimerais à revoir sa petite loge, à m'asseoir à la place qu'elle occupait.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Sûrement, ce serait une sorte de consolation ; mais cela n'est pas possible !

MONSIEUR D'ORBEL

Je ne sais pas.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Que dirait-on de moi ?

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Quelle idée ! En vérité, d_Orbel, pourquoi lui donner de nouveaux regrets ?

MONSIEUR D'ORBEL

Au contraire, et il me vient une idée...

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Comment ?

MONSIEUR D'ORBEL

Oui, il faut absolument l'exécuter tout-à-l_heure.

MONSIEUR D'ERVIÈRE

Qu'est-ce que c'est ?

MONSIEUR D'ORBEL

Allons, Grand-Pré, viens avec nous.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Où cela ?

MONSIEUR D'ORBEL

Au Bal_de_l_Opéra ; personne n'en saura rien ; je vais te donner un Domino ; nous nous masquerons tous les trois ; et nous n'emmènerons pas nos gens.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Mais...

MONSIEUR D'ORBEL

Point de résistance. Le faisant lever. Le motif est louable.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

En vérité...

MONSIEUR D'ORBEL

Il n'y a pas à délibérer.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Vous êtes mes amis...

MONSIEUR D'ORBEL

Sans doute, partons.

MONSIEUR DE GRAND-PRÉ

Allons, puisque vous le voulez ; mais vous me répondez du plus grand secret ?

MONSIEUR D'ORBEL

Oui, oui.

Monsieur d'Orbel et Monsieur d'Ervière l'emmènent en le faisant marcher devant eux, et en riant derrière lui.

Explication du Proverbe : 32. Il n'y a point d'éternelles douleurs.

26 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0