Proverbe en prose· Comédie
Le Veuf
Personnages
- MONSIEUR D'ORBEL, habit de velours bleu, brodé
- MONSIEUR D'ERVIÈRE, habit rouge, galonné d'or
- MONSIEUR DE GRAND-PRÉ, veuf. En grand deuil, avec des pleureuses
LE VEUF
SCÈNE PREMIÈRE. Monsieur d'Ervière, Monsieur d'Orbel.
MONSIEUR D'ERVIÈRE entre tristement, un billet à la main
Il s'assied et soupire.
Ah !
MONSIEUR D'ORBEL
Pourquoi donc ne m'as tu pas attendu ? Je t'aurais ramené.
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Je croyais que tu restais encore, ou que tu irais au Bal de l'Opéra, avec ces Dames.
MONSIEUR D'ORBEL
Qu'est-ce que c'est donc que cette tristesse-là ? T'est-il arrivé quelque malheur ?
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Non, pas à moi ; mais c'est à ce pauvre Grand-Pré.
MONSIEUR D'ORBEL
Comment ?
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Tu sais bien qu'il a perdu sa femme ?
MONSIEUR D'ORBEL
Oui.
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Il est inconsolable.
MONSIEUR D'ORBEL
Inconsolable ! Qui ? Grand-Pré ?
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Oui, Grand-Pré.
MONSIEUR D'ORBEL
Tu te moques de moi ; nous avons dîné ensemble ; et nous avons ri comme des fous.
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Oui, ri ! Il est comme cela devant le monde ; mais dans le particulier...
MONSIEUR D'ORBEL
Dans le particulier, il sera de même.
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Vous autres agréables, vous ne croyez pas qu'on puisse regretter une femme sincèrement ?
MONSIEUR D'ORBEL
Si. Quand on en était aimé, il est douloureux de la perdre ; mais on ne pleure pas toujours ; et il y a plus de quinze jours que Madame_de_Grand-Pré est morte.
MONSIEUR D'ERVIÈRE
C'est donc bien long, quinze jours ?
MONSIEUR D'ORBEL
Oui, pour de la douleur.
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Hé bien, ce pauvre Grand-Pré pleurera longtemps, lui.
MONSIEUR D'ORBEL
Tu la pleureras peut-être plus longtemps, toi.
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Moi, je l'aimais beaucoup.
MONSIEUR D'ORBEL, en souriant
Je le sais bien ; voilà pourquoi tu as la complaisance de la pleurer avec lui ; mais il faut que tout cela finisse.
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Tu ne crois donc pas qu'il la regrette sincèrement ?
MONSIEUR D'ORBEL
Je ne sais pas ce que je crois là-dessus.
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Tiens, lis le billet qu'il m'écrit.
MONSIEUR D'ORBEL, lisant
Ah ! Il va venir ici ?
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Oui, je l'attends.
MONSIEUR D'ORBEL
Hé bien, veux-tu parier que je le fais rire ?
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Je ne crois pas celui-là.
MONSIEUR D'ORBEL
Tu le verras ; je veux t'en donner le plaisir.
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Paix donc, j'entends quelqu'un.
MONSIEUR D'ORBEL
C'est peut-être lui. Justement ; tu vas voir.
SCÈNE II. Monsieur d'Ervière, Monsieur d'Orbel, Monsieur de Grand-Pré, en habit noir et en pleureuses, avec un mouchoir.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ, s'arrête en entrant et tient son mouchoir sur ses yeux
Ah, mon ami !
MONSIEUR D'ORBEL
Mon cher Grand-Pré, votre douleur est juste ; et je viens aussi pleurer avec vous.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ, se jetant dans un fauteuil
Mes amis, j'ai tout perdu !
MONSIEUR D'ORBEL
Il est vrai qu'il n'y a pas une autre femme comme celle-là.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
D_Ervière le sait bien ; il la connaissait comme moi ; il passait sa vie avec elle. Mon ami, nous ne la verrons plus !
Il pleure.
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Que de grâces ! Que d'esprit ! Que de gaieté !
MONSIEUR D'ORBEL
Et elle était vraie sa gaieté ; elle riait de l'âme ; ce n'était pas une grimace ; ce n'était pas que le rire lui seyait bien.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Oh ! Elle n'y pensait seulement pas.
MONSIEUR D'ORBEL
Je me souviendrai toute ma vie de l'histoire de cet abbé.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
À Vincennes ?
MONSIEUR D'ORBEL, riant
Oui.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
D_Ervière y était ; il doit s'en souvenir.
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Si je m'en souviens ! Je ne l'oublierai jamais.
MONSIEUR D'ORBEL, riant
Quand je pense encore, comme l'Abbé donna dans le panneau. Ah, ah, ah ! Comme il croyait... Ah, ah, ah ! Je n'ai rien vu de si plaisant. Ah, ah, ah !
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Comme elle l'avait amené par degrés à croire que...
MONSIEUR D'ORBEL
À croire. Ah, ah, ah !
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Oui, à croire ; c'est vrai cela. Ah, ah, ah !
ENSEMBLE, riant tous trois à l'excès
Ah, ah, ah, ah, etc.
MONSIEUR D'ORBEL
Ah ! Je n'en puis plus !
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ, finissant de rire
Ah, ah, ah !
MONSIEUR D'ORBEL
Mon ami, tu as fait là une perte irréparable.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ, pleurant
Ah, je le sais bien !
Retombant dans son fauteuil.
MONSIEUR D'ORBEL
Tu ne dois jamais t'en consoler.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Moi, moi, m'en consoler ! Je me regarderais comme un lâche, si j'en avais la pensée ; d_Ervière le sait bien ; oui, mon cher d_Ervière, je veux que nous la pleurions toujours ensemble ; il n'y a plus d'autre douceur pour moi. Me le promets-tu ?
Il pleure.
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Ah, si je te le promets ! Assurément.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Je ne te quitterai plus.
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Ah, tant que tu voudras !
MONSIEUR D'ORBEL
Tout ce que je me rappelle d'elle, augmente mes regrets. Que de talents !
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Ah, qui en pourrait avoir davantage !
Pleurant.
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Comme elle peignait !
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Comme elle jouit la Comédie !
MONSIEUR D'ORBEL
Comme elle chantait dans les Opéra-Comiques !
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Le Français, l'Italien !
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Les Duo, les Duo !
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Tout ce qu'elle voulait.
MONSIEUR D'ORBEL
Dans Ninette à la Cour, cet air que j'aimais tant !
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Lequel ?
MONSIEUR D'ORBEL
Hé, mon_Dieu ! Tu fais bien ce que je veux dire, toi, d_Ervière ?
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Lequel donc ?
MONSIEUR D'ORBEL
Et celui qu'il chantait aussi Grand-Pré ; où il la contrefaisait si bien, que nous croyions que c'était elle.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Ah ! Viens, espoir enchanteur ?
MONSIEUR D'ORBEL
Oui, c'est cela.
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Je m'en souviens.
MONSIEUR D'ORBEL
Comment donc est cet air-là ? Ah ! Je crois que le voici.
Il chante faux.
Viens, espoir enchanteur, Viens consoler mon coeur.MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Ah, mon_Dieu ! Qu'elle ne chantait pas comme cela ; je m'en vais vous dire. Cet air-là m'a toujours tourné la tête, chanté par elle ; voilà pourquoi je l'ai appris.
Il chante en femme.
Viens, espoir enchanteur, Viens consoler mon coeur. D'un sort plein de douceur, Peins moi l'image.MONSIEUR D'ORBEL
Il y avait une tenue, il y avait une tenue.
MONSIEUR D'ORBEL
C'est cela même.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Viens consoler mon coeur, Viens consoler mon coeur ; Promets-moi le bonheur D'enchaîner mon vainqueur, De fixer son ardeur Trop volage.MONSIEUR D'ORBEL
Le volage est plus long que cela.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Attends donc.
Trop vola...ge, Trop volage, Viens... Viens me tracer l'image Du plus fidèle hommage...MONSIEUR D'ERVIÈRE
C'est comme si on l'entendait.
MONSIEUR D'ORBEL
Plus long encore.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ, faisant signe de la main de se taire
De fixer un vola....ge.
MONSIEUR D'ORBEL
Fort bien, fort bien !
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Et puis :
Espoir flatteur, Viens consoler mon coeur. Espoir flatteur, Viens consoler mon coeur.MONSIEUR D'ORBEL
Bravo, bravo !
MONSIEUR D'ORBEL
Il n'y a rien, rien au monde, qui puisse tenir lieu d'une femme comme celle-là.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ, retombant dans le fauteuil
Non, non, mes amis, il n'y a rien, rien. Ah !
MONSIEUR D'ORBEL
Allons, allons, mon cher Grand-Pré, il faut se faire une raison.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Hé ! Je serais trop heureux de l'avoir perdu la raison.
MONSIEUR D'ORBEL
Mais si elle en avait aimé un autre que toi ; ne serais-tu pas encore plus à plaindre ?
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Un autre que moi ! Un autre ! Ah, d_Ervière le sait bien, si elle en a aimé un autre ; il est là pour le dire. Hélas, la pauvre femme !
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Allons, allons, ne parlons pas de cela.
MONSIEUR D'ORBEL
Mais pourquoi ? Tout ce qui occupe la douleur, la console.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
La console ! Est-ce moi que l'on croit qui peut se consoler ?
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Non, mon ami, non, non, nous ne le croyons pas.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Et pourquoi donc le dire ?
MONSIEUR D'ORBEL
Je disais qu'en la rappelant, ainsi que ses talents, c'est occuper la douleur...
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Ah ! Avec ses talents, il y en aura pour longtemps.
MONSIEUR D'ORBEL
Un de ses talents supérieurs, c'était celui de contrefaire tout le monde.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Comme si on le voyait, tout le monde.
MONSIEUR D'ORBEL
Il n'y avait personne dont elle n'imitât la danse, par exemple.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Personne, non, personne !
MONSIEUR D'ORBEL
Dans les Allemandes, surtout, Madame_de_Mirecourt. D_Ervière, donne-moi la main.
Ils dansent.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Non, non, ce n'est pas comme cela.
MONSIEUR D'ORBEL
Je te dis que si, la tête penchée, la ceinture en avant.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Non, te dis-je ; ôtes-toi. Viens, d_Ervière ; d_Orbel, je vas te montrer.
Ils dansent et chantent.
MONSIEUR D'ORBEL
Oui, c'est vrai ; c'est comme cela ; mais quand elle dansait avec toi, Grand-Pré ?
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Ah, tu vas voir.
Il chante et il danse très vivement avec Monsieur_d_Ervière.
MONSIEUR D'ORBEL
Ah, mon ami, tu as raison ; tu dois pleurer cette femme-là toute la vie.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ, se remettant dans le fauteuil et pleurant
Je n'ai pas d'autre projet, mes amis ; je puis bien vous en assurer. Ce que j'ai perdu ne se retrouve pas une seconde fois. Ah !
MONSIEUR D'ORBEL
C'était par amour que tu l'avAis épousée, je crois.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Oui, par amour ; mais c'est la première fois qu'on avait vu l'amour et la raison d'accord à ce point là.
MONSIEUR D'ORBEL
C'est au spectacle que tu en devins amoureux, je crois ?
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
À l'Opéra.
MONSIEUR D'ORBEL
À l'Opéra ?
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Hélas, oui.
MONSIEUR D'ORBEL
C'est une chose cruelle, que le grand deuil empêche d'aller au spectacle.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Pourquoi cela ? Il ne peut plus m'intéresser.
MONSIEUR D'ORBEL
Sans doute ; mais revoir des lieux chéris, par ce qu'on a autant aimé.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Il est vrai que c'est une douceur de moins ; mais le spectacle ne me fera plus rien.
MONSIEUR D'ORBEL
Je le crois bien. Cependant, pensant comme toi, j'aimerais à revoir sa petite loge, à m'asseoir à la place qu'elle occupait.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Sûrement, ce serait une sorte de consolation ; mais cela n'est pas possible !
MONSIEUR D'ORBEL
Je ne sais pas.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Que dirait-on de moi ?
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Quelle idée ! En vérité, d_Orbel, pourquoi lui donner de nouveaux regrets ?
MONSIEUR D'ORBEL
Au contraire, et il me vient une idée...
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Comment ?
MONSIEUR D'ORBEL
Oui, il faut absolument l'exécuter tout-à-l_heure.
MONSIEUR D'ERVIÈRE
Qu'est-ce que c'est ?
MONSIEUR D'ORBEL
Allons, Grand-Pré, viens avec nous.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Où cela ?
MONSIEUR D'ORBEL
Au Bal_de_l_Opéra ; personne n'en saura rien ; je vais te donner un Domino ; nous nous masquerons tous les trois ; et nous n'emmènerons pas nos gens.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Mais...
MONSIEUR D'ORBEL
Point de résistance. Le faisant lever. Le motif est louable.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
En vérité...
MONSIEUR D'ORBEL
Il n'y a pas à délibérer.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Vous êtes mes amis...
MONSIEUR D'ORBEL
Sans doute, partons.
MONSIEUR DE GRAND-PRÉ
Allons, puisque vous le voulez ; mais vous me répondez du plus grand secret ?
MONSIEUR D'ORBEL
Oui, oui.
Monsieur d'Orbel et Monsieur d'Ervière l'emmènent en le faisant marcher devant eux, et en riant derrière lui.
Explication du Proverbe : 32. Il n'y a point d'éternelles douleurs.
26 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0