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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Quarante-Septième Proverbe

Les Epoux Malheureux

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1771· 9 personnages

Personnages

  • MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN, Habit gris, uni ; veste blanche, chapeau uni, couteau-de-chasse, point de poudre
  • PAULINE, femme de Monsieur de Saint-Firmin. Petite robe à peigner, manteau noir, grand bonnet, point de poudre
  • MONSIEUR VINCENT, Tapissier-Fripier. Habit, veste brune, perruque en bonnet, grande, chapeau et canne
  • DUPRÉ, valet-de-chambre de l'oncle de Monsieur de Saint-Firmin. En deuil, avec une épée
  • DUMONT, ami de Dupré, vieil habit rouge, chapeau bordé et une épée
  • UN HUISSIER, Habit noir
  • UN COMMISSAIRE, En robe
  • UN CLERC, Petit habit vert, veste noire, chapeau, épée
  • DES ARCHERS, Habits bleus, parements rouges, boutons de cuivre

LES ÉPOUX MALHEUREUX

SCÈNE PREMIÈRE.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN est étonné, en entrant, de ne voir personne

Quoi, Pauline n'est point ici ! Pauline, Pauline ? Que peut-elle être devenue ? Comment a-t-elle pu se résoudre à sortir sans moi ? Elle ne saurait être loin. Elle craindrait trop de m'alarmer. Quelle femme pourrait être aussi sensible ! Sa tendresse pour moi... Sa tendresse !... Et j'ai fait son malheur, moi !... Oui, c'est mon amour... Ah ! Pauline ! Loin de me le reprocher, le tien, pour moi, semble augmenter encore ! Quelle union devait être plus heureuse ! Mais relisons la lettre que j'écris à mon oncle ; non, son âme ne saurait être toujours sans pitié ! Que Pauline ignore, du moins, mon projet, s'il ne réussit pas.

Il s'assied, une table devant lui, sur laquelle il y a un écritoire, et il tire de sa poche un papier qu'il lit.

« Vous êtes bien vengé, Monsieur, de ma désobéissance, j'ai fait le malheur de tout ce que j'aime ; Pauline languit avec moi, dans la plus affreuse misère : sans avoir su mes torts envers vous, elle en partage la punition. Oui, Monsieur, elle se reproche sans cesse d'être la cause, quoique innocente, qui m'a fait encourir votre indignation. Pourquoi, sans la connaître, avoir refusé votre consentement à notre mariage, et m'avoir forcé, par cette résistance, à vous demander les biens dont vous ne vous étiez chargé que par bonté, par amitié pour moi ? Ils m'ont été ravis ces biens, par un monstre qui, sous le nom d'ami, a trahi ma confiance. Ce n'est pas pour moi que j'implore votre pitié ; c'est pour une femme vertueuse que j'adore, que vous aimeriez si vous la connaissiez. Doit-elle être la victime de mon imprudence ? Ah, mon oncle ! Ce n'est point ma grâce que je demande, mon repentir ne suffit pas ; mais Pauline mérite vos bontés ; souffrez qu'elle aille vous trouver, soyez l'asile de la vertu... » Mais j'entends quelqu'un... C'est elle-même.

Il serre sa lettre dans sa poche.

SCÈNE II. Pauline, Monsieur de Saint-Firmin.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Ah, chère Pauline, en quel état vous voilà ! Quel accablement ! Que vous est-il donc arrivé ?

PAULINE, s'asseyant

Ah, Saint-Firmin, laissez moi respirer !... Je suis horriblement fatiguée !

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Je ne comprends pas pourquoi, seule, vous avez pu vous hasarder au milieu des embarras, du tumulte... Vous, heurtée, sans égards, froissée par la foule... dédaignée par ces âmes méprisables qui ne se sont enrichies qu'à force de bassesses : la vertu rampe quand le vice triomphe, et c'est à moi que vos devez cette humiliation !

PAULINE

Ah ! Que vous augmentez ma peine, en voulant vous rendre seul coupable de nos maux ! Et sans moi, les auriez-vous éprouvés ? Au nom de notre amour, cessez...

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Eh bien, Chère Pauline, je vous obéirai ; vous triompherez toujours de moi. Mais dites, je vous prie, qu'est-ce qui a pu vous déterminer à sortir ?

PAULINE

Le désir d'adoucir tes maux ; mais, Saint-Firmin, il n'y a plus d'amitié sur la terre ! Ses serments n'ont plus rien de sacré ! Conservons précieusement cet amour qui nous reste.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Et c'est cet amour qui te perd !

PAULINE

Lui ? Non : le bonheur affaiblit souvent l'amour ; mais notre malheur m'attache encore plus vivement à toi : dans tes bras, il n'ose me poursuivre.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Que d'amour ! Que de courage !

PAULINE

Nous en avons besoin. Écoute-moi. Effrayée de la cruelle situation où mon amour t'a réduit ; prêts d'être accablés par les créanciers du malheureux à qui nous nous sommes confiés, et pour qui nous avons répondu, à peine as-tu été sorti, qu'il m'est venu dans la pensée que nous pourrions peut-être recouvrer nos effets.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Comment ?...

PAULINE

Julie, avec qui j'ai été au Couvent, l'amie la plus tendre que j'aie eue de ma vie, Julie, ai-je dit, est à Paris, femme d'un homme en place, son crédit pourra nous servir. Je crois déjà voir dissiper tes maux, Julie va les adoucir, son amitié pour moi me fait tout espérer. Je sors, je cherche sa demeure ; un vaste hôtel, une suite nombreuse m'assurent qu'elle jouit de l'état le plus brillant, j'applaudis à son bonheur, mon coeur le partage et me fait penser que je vais l'augmenter en la revoyant. La simplicité de mon vêtement jette dans l'erreur celui qui me conduit, il me mène chez les femmes de Julie, je me fais annoncer sous ton nom, pour jouir de sa surprise et de toute la joie qu'elle aura de me revoir. J'entre, je lui parle ; mais, Dieux ! Son âme n'est plus sensible au son de ma voix ; à peine daigne-t-elle me regarder. Que voulez-vous, me dit-elle ? Sa froideur me pénètre de douleur, la force m'abandonne, je ne puis répondre ; elle réitère ses questions. Voyez, lui dis-je avec peine, c'est Pauline, n'êtes-vous plus Julie ? Pauline ! Pauline ! reprend-elle sèchement, qu'on lui donne un siège, et laissez-nous. Je respire, je me flatte qu'elle va se jeter dans mes bras ; mais continuant avec la même indifférence, dans quel état vous voilà ! Que vous est-il donc arrivé ? D'éprouver ce que l'ingratitude a de plus affreux ! De ne voir en vous qu'une âme hautaine au lieu d'une âme sensible que j'espérais y trouver : je vous plains, ai-je ajouté en me levant, de ce que la fortune a entièrement changé votre coeur. Dans cet instant un jeune homme est entré avec fracas ; je suis sortie, elle m'a suivie, en me disant voilà dix louis, peuvent-ils vous être utiles ? Non, ai-je répondu fièrement, je les recevrais avec transport des mains de l'amitié, je les refuse avec mépris, de celles de l'orgueil. Et la mort dans l'âme, je me suis traînée jusqu'ici, où je te trouve, tes regards me consolent, et ton amour effacera sûrement le souvenir d'un procédé aussi humiliant et aussi affligeant pour l'humanité.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Ô femme, toujours respectable ! Que vis-à-vis de Julie, dans votre infortune, vous étiez au-dessus d'elle !

PAULINE

Mais vous, qu'avez-vous fait ? Que vous a dit Virteil ?

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Rien, je ne l'ai pas vu. Il vient d'avoir un Régiment, et dans la joie de s'y aller faire recevoir, il est parti tout de suite.

PAULINE

Eh bien, qu'une sage économie nous soutienne jusqu'à ce que...

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Sans argent, sans ressources...

PAULINE

Sachons nous restreindre au seul nécessaire ; dans cette solitude ; nous ne craindrons pas les regards de ceux qui veulent qu'on rougisse de n'avoir plus que de la vertu.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Ah, certainement, loin de nous chercher ; ils nous fuiront ; mais j'entends quelqu'un ; c'est le tapissier de cet indigne Préval ; que veut-il ?

SCÈNE III. Monsieur de Saint-Firmin, Pauline, Monsieur Vincent.

MONSIEUR VINCENT

Monsieur, si je ne me trompe, est Monsieur_de_Saint-Firmin ?

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Oui, Monsieur Vincent ; que voulez-vous ?

MONSIEUR VINCENT

Monsieur_de_Préval, Monsieur, qui m'a chargé de vous fournir tout l'ameublement de la maison que vous occupiez, est parti sans me le payer, et, sans doute, c'est à vous que je dois m'adresser ; voilà le Mémoire.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Mais, je lui ai compté cet argent.

MONSIEUR VINCENT

Comme je ne l'ai pas reçu, c'est contre vous, Monsieur, que je dois avoir mon recours.

PAULINE

Ah ! Saint-Firmin, chaque jour accroît notre malheur.

MONSIEUR VINCENT

Madame, je suis au désespoir de vous chagriner ; mais Monsieur_de_Préval m'a ruiné ! Ma famille est languissante, mourant de faim, et l'on vient d'obtenir un arrêt de prise de corps contre moi, si d'ici à deux jours, je ne paye mille écus.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Votre peine augmente encore la nôtre, Monsieur_Vincent. Vous voyez les débris d'une fortune entièrement ruinée par le même homme, et nous sommes sans secours.

MONSIEUR VINCENT

Effectivement, je ne vois pas un des meubles que j'ai fournis.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Nous les avons vendus pour payer quelques malheureux domestiques et pour subsister.

MONSIEUR VINCENT

Quoi, Monsieur, vous n'aviez pas des amis puissants qui pourraient vous aider encore ?

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Des amis ! Avez-vous vécu jusqu'à présent sans mieux connaître les hommes ? Amis, parents, tout nous abandonne.

MONSIEUR VINCENT

Pour moi, je saurai mourir dans la prison qu'on me destine, ce n'est avancer que de peu de temps ma dernière heure ; mais ma femme, mes enfants.

PAULINE, à Monsieur de Saint-Firmin

La situation de cet homme me pénètre de douleur !

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN, après avoir rêvé

Eh bien, Monsieur_Vincent, reprenez courage ; j'espère pouvoir vous tirer de peine.

PAULINE

Ah, Saint-Firmin, serait-il possible ?

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Oui, je sais un homme qui connaît les biens qui doivent un jour me revenir, je prendrai avec lui tous les arrangements qu'il voudra.

MONSIEUR VINCENT

Quoi, Monsieur ?...

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Vous ne devez pas être la victime de notre imprudence. Allez, dans peu j'ose me flatter de pouvoir vous délivrer de toutes vos craintes.

MONSIEUR VINCENT

Monsieur, oserais-je vous demander combien je dois attendre encore ?

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

La journée ne se passera pas, sans que vous ayez de mes nouvelles.

MONSIEUR VINCENT

Monsieur, que ne vous devrai-je pas !

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Je ne fais que ce que je dois.

PAULINE

Mais, Saint-Firmin, quel est donc cet homme sur qui vous comptez ?

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Un homme à qui je n'avais pas pensé pour nous ; mais que le désir de soulager Monsieur Vincent m'a rappelé, et qui nous sera sûrement utile, c'est Monsieur_Warthon.

MONSIEUR VINCENT

Monsieur_Warthon ?

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Oui.

MONSIEUR VINCENT

Le Banquier ?

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Lui-même.

MONSIEUR VINCENT

C'est sur lui que vous comptez ?

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Assurément.

MONSIEUR VINCENT

Ah ! Monsieur, nous sommes perdus !

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Comment ?

MONSIEUR VINCENT

Hélas ! Monsieur, depuis deux jours, il a fait banqueroute.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Juste Dieux !

PAULINE

Tout se réunit contre nous !

MONSIEUR VINCENT

Adieu, Monsieur et Madame, je suis au désespoir de vous avoir chagrinés, ce n'était pas mon dessein ; je vous en demande bien pardon.

SCÈNE IV. Monsieur de Saint-Firmin, Pauline.

PAULINE

Ce malheureux Vincent augmente encore ma peine ! On peut supporter ses maux ; mais causer ceux des autres est aussi trop affreux !

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Ah ! Si le Ciel nous favorise quelque jour, je sens que toutes les épreuves que nous aurons souffertes seront un bien pour moi, puisqu'elles me font connaître l'excellence de ton coeur et la délicatesse de ton âme.

PAULINE

C'est mon amour pour toi...

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Ah ! Tu méritais un meilleur sort ! Qu'il est cruel de voir souffrir celle qui n'est faite que pour faire le bonheur de tous ceux qui la connaissent !

PAULINE

Eh, ne fais-je pas le tien ? Que me faut-il de plus ?

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

N'être pas en proie du moins à l'affreuse nécessité ; mais tâchons de nous y soustraire ; voyons ensemble ce qui nous reste dont nous puissions subsister.

PAULINE

J'ai prévenu ton projet, viens et tu verras... Mais on frappe fortement ; qui pourrait-ce être ?

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Je ne sais. Entrez.

SCÈNE V. Monsieur de Saint-Firmin, Pauline, Un Huissier, Un Commissaire, Un Clerc, des Archers.

PAULINE

Que vois-je ! Que nous veut-on ?

L'HUISSIER

Monsieur, en vertu d'une sentence obtenue par défaut...

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Par défaut, Monsieur ? Je n'ai pas la moindre connaissance...

L'HUISSIER

L'assignation vous a pourtant été signifiée.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Je n'en ai point reçu.

L'HUISSIER

Cela ne fait rien, Monsieur.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Comment, cela ne fait rien ?

L'HUISSIER

Non, Monsieur, la Sentence est rendue et elle va être exécutée.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Est-ce de la part de Monsieur_Vincent ?

L'HUISSIER

Non ; Monsieur_Vincent avait bien été mis, par le Procureur de la Direction, au nombre des créancier du sieur de Préval ; mais il vient, dans l'instant, de se désister de ses poursuites.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Monsieur_Vincent ?

L'HUISSIER

Oui, Monsieur, apparemment que vous l'avez satisfait ?

PAULINE

Ah ! Saint-Firmin, quoi, ce Monsieur_Vincent, dans l'état ou il est, a été capable... Quelle âme honnête et sensible !

L'HUISSIER

Monsieur, si vous pouvez aussi satisfaire les autres créanciers, je suis prêt à vous donner main-levée pour la saisie de vos meubles, en payant tous les frais.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Hélas ! Monsieur, nous ne possédons rien ! Le malheureux Préval s'est emparé de tout ce que nous avions.

L'HUISSIER

En ce cas, lesdits meubles vont être exécutés et vendus à l'encan, je vais les faire enlever.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Monsieur, je vous prie en grâce d'attendre encore...

L'HUISSIER

Cela ne se peut pas retarder un seul moment. Allons vous autres, ne perdez pas de temps ; démeublez cette chambre voisine par l'autre porte ; pendant ce temps-là, nous démeublerons celle-ci.

Il écrit en allant et venant.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Ah, Monsieur, par pitié, écoutez-moi.

L'HUISSIER

C'est inutile, je n'entends rien, je dois faire mon devoir.

PAULINE

Et qui peut vous faire choisir à vous, et à à vos pareils, un métier aussi détestable ?

L'HUISSIER

La nécessité de vivre, Madame.

PAULINE

La nécessité de vivre ? Et comment vit-on au milieu de pareilles horreurs ?

L'HUISSIER

Ah, Madame, on se fait à tout.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Laisse, laisse ces inhumains, Pauline. Méritent-ils seulement tes regards ? Oublions qu'il y a de tels hommes au monde ; détournons nos yeux de dessus eux ; viens, appuie-toi contre cette fenêtre ; nous verrons dans ce Peuple qui s'agite, des gens plus estimables, que le travail soutient contre l'infortune. Cette ressource nous manque ; mais si le Ciel ordonne que nous vivions encore, sans doute qu'il nous prépare des recours que nous ne prévoyons pas.

Ils s'appuient tous les deux contre la fenêtre, pendant qu'on de meuble l'appartement. L'on emporte tout et l'on ne laisse que la paille du lit, que l'on jette dans la chambre où ils sont.

UN ARCHER, à l'Huissier

Nous avons fini, Monsieur.

L'HUISSIER

Il n'y a plus rien ?

IIe. ARCHER

Non, Monsieur.

L'HUISSIER

Allons-nous-en. Monsieur et Madame, je vous souhaite bien le bonjour.

SCÈNE VI. Monsieur de Saint-Firmin, Pauline.

PAULINE, se retournant, et ne voyant plus que la paille

Ô Dieux ! Voilà donc tout ce qui nous reste pour meubles et pour aliment !

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Chère Pauline, que dis-tu ?

PAULINE

Mes forces m'abandonnent, les derniers efforts du courage épuisent ma constance.

Elle tombe sur la paille, et elle s'évanouit dans les bras de Monsieur de Saint-Firmin.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Elle perd connaissance ! Malheureux que je suis ! Pauline ? Ma chère Pauline, attends encore, ne meurs pas sans moi. Quel affreux moment, et quel secours lui donner ?

Il tire un flacon de sa poche. Pauline fait un mouvement sans revenir tout-à-fait. Monsieur de Saint-Firmin regarde l'or de la garniture du flacon avec une espèce de joie.

Mais, Dieux, que vois-je ? Est-ce vous qui m'inspirez ? L'or de ce flacon m'offre-t-il une ressource ? Il est peut-être temps encore.

Il porte, une seconde fois, le flacon au nez de Pauline.

Pauline ?

Elle se ranime, regarde autour d'elle, et elle est prête de retomber.

Ma chère Pauline, rappelle ton courage ; l'espoir renaît dans mon âme ; hâte-toi de le partager.

Elle se relève et s'appuie sur Monsieur de Saint-Firmin.

PAULINE

Hélas ! D'où peut-il te venir, après tout ce que nous avons perdu ?

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Tu le sauras, le temps me presse.

PAULINE

Explique-toi.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Permets que je te quitte et sois sans crainte ; je ne peux ni vivre ni mourir sans toi.

PAULINE

Je ne crains pas que tu m'abandonnes.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Pourquoi donc prononcer ce mot ? Mais ne me retiens pas davantage. Adieu.

Il s'en va.

PAULINE

Ô ciel !

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN, revenant

Écoute. Voilà le signe où tu reconnaîtras si notre malheur s'adoucit. Si tu me vois revenir en carrosse, voulant perdre moins de temps pour te rejoindre, rassure-toi, et jette dans la rivière qui passe sous cette fenêtre, cette paille, image affreuse de notre misère, qu'il ne nous reste plus rien qui nous la retrace. Adieu.

PAULINE

Je t'obéirai ; mais à quelles inquiétudes me laisses-tu en proie !

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Je pourrais perdre l'instant favorable. Laisse-moi aller, je te prie.

PAULINE

Va donc. Puisse le Ciel favoriser tes desseins.

SCÈNE VII.

PAULINE

Quels projets peut avoir Saint-Firmin ? Pourquoi ne me les a-t-il pas confiés ! Le temps le presse ; où peut-il donc aller ? Se laisserait-il abuser par le vain espoir d'éprouver encore s'il est quelque ami, quelque homme sensible, généreux... Il n'y faut pas compter, la misère effraye plus qu'elle n'attendrit ; les malheureux demeurent isolés, tout le monde s'en éloigne !

Montrant la paille.

Voilà donc tout ce qui nous reste de cette fortune éclatante qui semblait assurer notre bonheur ; mais pouvais-je prévoir que je causerais la perte de tout ce que j'aime ! Passion funeste qui ne nous présente jamais qu'un sort délicieux ! Amour qui m'est cher encore, malgré les maux que tu causes à l'époux que j'adore, ne permets pas que l'infortune nous sépare, heureux, ou malheureux, qu'il revienne dans mes bras !

Elle écoute.

Mais n'entends-je pas une voiture ?

Elle va regarder à la fenêtre et revient.

Ce n'est pas lui encore ? Quels moments cruels ! Pourquoi ne l'ai-je pas suivi ! J'entends quelqu'un. Il revient, sans doute, sans avoir réussi.

Allant à la porte.

Est-ce toi, cher Saint-Firmin ?

SCÈNE VIII. Pauline, Dumont.

DUMONT

Madame, est-ce ici que demeure Monsieur_de_Saint-Firmin ?

PAULINE

Oui, Monsieur.

DUMONT

Y est-il ?

PAULINE

Non, Monsieur.

DUMONT

Reviendra-t-il bientôt ?

PAULINE

Je l'attends.

DUMONT

Cela suffit.

PAULINE

Monsieur, ne puis-je savoir ce que vous lui voulez ?

DUMONT

Madame, j'ai ordre de me taire et de courir promptement dire que j'ai trouvé sa demeure.

SCÈNE IX.

PAULINE

Que veut cet homme ? Qui peut l'engager à s'informer de cette demeure ? Quel intérêt ?... Les créanciers de l'odieux Préval... Je frémis !... Si l'on voulait arrêter Saint-Firmin, le conduire en prison, lui ! Ah, n'espérez pas que je l'abandonne, il faudra m'arracher plutôt la vie que de vouloir m'en séparer. Quelle nouvelle inquiétude ! Il n'y a donc point de peine qui ne puisse encore augmenter !... Mais écoutons : c'est Saint-Firmin, peut-être. On arrête, voyons.

Avec joie.

C'est lui-même ! Ah ! Je respire ! Notre malheur enfin va donc s'adoucir ! Obéissons-lui promptement.

Elle jette la paille par la fenêtre qui donne sur la rivière.

SCÈNE X. Pauline, Monsieur de Saint-Firmin, pâle et défait.

PAULINE

Ah ! Saint-Firmin, je te revois !... Mais, ô ciel !... Dans quel état !...

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Ah ! Pauline, qu'avez-vous fait ? Cette paille...

PAULINE

Je vous ai obéi.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Il ne nous reste donc plus rien sur la terre.

PAULINE

Que dites-vous ? Ne m'avez-vous pas assuré que si je vous voyais revenir en voiture...

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Je me suis laisse abuser par l'espoir de voir adoucir tes maux.

PAULINE

Eh bien, tu t'es trompé ?

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Hélas, oui ! Ce flacon qui m'était précieux, parce qu'il venait de toi, parce que c'était le premier gage de ta tendresse pour moi, je l'ai sacrifié à ce désir. Avec l'argent que j'en ai retiré, j'ai volé au lieu où l'on tirait la loterie : je me suis cru au comble du bonheur en trouvant encore des billets, et pas un de mes numéros n'est sorti. Juge de mon désespoir. La douleur m'accable, je tombe sans connaissance, on m'environne ; à force de secours je reviens à moi, je ne puis me soutenir ; je dis ma demeure, et l'on me conduit ici, comme je comptais y revenir, si j'avais été plus heureux. Voilà ce qui a causé mon erreur.

PAULINE

Eh bien, mourons ; que pouvons-nous attendre actuellement ? Les horreurs de la faim qui termineront lentement notre vie, qui nous ôteront la force de nous tendre les bras en expirant ?

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Quelle affreuse extrémité ! Étais-tu faite pour l'éprouver ? Ah ! Si le ciel veut une victime, c'est moi seul...

PAULINE

Quoi, tu pourrais mourir, et me laisser ?... Ah ! Qu'il ne nous sépare pas ; mais, que dis-je ! Peut-être en ce moment... cher époux...

Elle le tient embrassé par le milieu du corps.

Que rien ne nous désunisse, la mort même...

On entend du bruit.

Ô Dieux ! Barbares, arrêtez.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Que dites-vous ? Quel effroi !

PAULINE

C'est lui-même ; je me meurs !

Monsieur de Saint-Firmin la soutient.

SCÈNE XI. Monsieur de Saint-Firmin, Pauline, Dumont, Dupré.

DUMONT

Viens ; c'est ici.

DUPRÉ

Ah ! Monsieur, dans quel état je vous retrouve !

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Eh quoi, Dupré, que me veut-on ? Mon oncle me fait-il arrêter ? Pousse-t-il la barbarie...

DUPRÉ

Votre oncle ? Ah ! Monsieur, il est mort.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN, soupirant

Mon oncle est mort ?

DUPRÉ

Oui, Monsieur, et je vous cherche depuis trois jours pour vous l'apprendre. Il est mort désespéré de vous avoir traité avec tant de rigueurs, et il vous a donné tous ses biens.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Ah ! Pourquoi a-t-il attendu jusqu'au dernier moment à me donner des marques de sa tendresse ! Qu'il m'eût été doux de lui prouver mon repentir et de le voir me regarder sans colère avant de mourir !

DUPRÉ

Vous connaissiez son caractère inflexible ; la maladie l'avait bien adouci.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Chère Pauline, après tant de maux, votre vertu est donc enfin récompensée ?

PAULINE

Il m'est bien doux de n'avoir plus à craindre pour vous ; mais, Saint-Firmin, allons trouver Monsieur_Vincent, nous devons le secourir promptement.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Vous m'avez prévenu, chère Pauline, et je n'en suis point jaloux, nous pensions de même. Voilà comme il faut rendre grâce au Ciel de ses bienfaits.

PAULINE, avec joie

Nous sommes trop heureux ! Le voici.

SCÈNE DERNIÈRE. Monsieur de Saint-Firmin, Pauline, Monsieur Vincent, Dumont, Dupré.

MONSIEUR VINCENT, vivement

Madame...

PAULINE

Monsieur Vincent...

MONSIEUR VINCENT

On m'a prêté deux mille écus, et je vais les partager avec vous.

PAULINE

Quel homme vous êtes !

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Mon ami, nous n'en avons plus besoin, ni vous non plus, vous en pouvez être bien assuré.

MONSIEUR VINCENT

Serait-il bien possible ! Qui peut mériter autant que vous d'être toujours heureux ?

PAULINE

Vous, Monsieur_Vincent.

MONSIEUR DE SAINT-FIRMIN

Oui, chère Pauline. C'est en partageant le bonheur qu'on peut l'accroître et le fixer. Soyez-en le témoin, Dupré, et ne nous quittez jamais.

Explication du Proverbe : 47. Le Diable n'est pas toujours à la porte d'un pauvre homme.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica