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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Comédie

Le Lièvre

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1768· 4 personnages

Personnages

  • MONSIEUR DUBUT, Avocat
  • DAME JAQUELINE, Servante de Monsieur Dubut
  • GROS-PIERRE, paysan
  • VINCENT, paysan

LE LIÈVRE

SCÈNE PREMIÈRE.

MONSIEUR DUBUT, en robe de chambre, écrivant

Toujours travailler ! En voilà assez : il faut que j'aille prendre un peu l'air. Dame Jaqueline, Dame Jaqueline.

SCÈNE II. Monsieur Dubut, Dame Jaqueline.

Dame JAQUELINE

Qu'est-ce que vous voulez, Monsieur l'Avocat ?

MONSIEUR DUBUT

Donnez-moi mes souliers.

DAME JAQUELINE

Quoi , vous voulez sortir, il ne fait pas trop beau.

MONSIEUR DUBUT

Cela ne fait rien.

DAME JAQUELINE, donnant les souliers

Les voilà, ils sont tous prêts.

MONSIEUR DUBUT

Et mon habit, ma perruque ?

Il se chausse.

DAME JAQUELINE

Tout est ici. Mais pourquoi ne pas rester chez vous plutôt ?

MONSIEUR DUBUT

Parce que je veux m'aller promener un peu, pour me délasser de mon travail.

DAME JAQUELINE

De votre travail, et pourquoi tant travailler ?

MONSIEUR DUBUT

Il faut bien être utile au public, tant qu'on le peut.

DAME JAQUELINE

Et vous vous tuez presque toujours pour rien ; à votre place je ne travaillerais que pour ceux qui me payeraient bien.

MONSIEUR DUBUT

Mais, Dame Jaqueline, il faut aider les malheureux qui n'ont pas de quoi.

DAME JAQUELINE

Oui ceux-là ; mais il vous vient tous les jours des paysans qui font les pauvres, pour ne vous rien donner, et vous êtes la dupe de cela, vous.

MONSIEUR DUBUT

On n'est jamais dupe en faisant le bien.

DAME JAQUELINE

C'est peut-être beau ce que vous dites là ; mais cela ne rapporte rien. Pourquoi ne pas faire comme vos confrères ? Toutes les fois qu'on vient les consulter , ils attrapent toujours quelque chose, pied ou aile, n'importe, et voilà comme on fait une bonne maison.

MONSIEUR DUBUT

Mais j'ai assez de bien pour moi.

DAME JAQUELINE

On n'en a jamais trop, il faut amasser, on ne sait pas ce qu'il peut arriver.

MONSIEUR DUBUT

Il ne faut pas se méfier de la Providence. Dame Jaqueline.

DAME JAQUELINE

Je sais bien qu'on dit cela ; mais il ne faut pas refuser non plus ce qu'elle nous envoyé , il ne faut pas jeter à ses pieds ce qu'on tient dans ses mains.

MONSIEUR DUBUT

Oui, oui, vous avez raison. Donnez-moi mon habit.

DAME JAQUELINE

Le voilà, le voilà. Vous ne ferez rien de tout ce que je vous dis là ?

MONSIEUR DUBUT, mettant son habit

Si, si, ne vous embarrassez pas. Ma cravate ?

DAME JAQUELINE

La voilà. Dame, c'est que si vous vouliez y penser, je vous ferais faire meilleure chère.

MONSIEUR DUBUT

Si c'était aux dépens du pauvre, cela ne vaudrait pas la peine.

DAME JAQUELINE

Du pauvre ? Non pas du pauvre ; mais de ceux à qui vous faites gagner des procès.

MONSIEUR DUBUT

Il leur en coûte toujours assez.

Il met sa cravate.

DAME JAQUELINE

Oui, voilà comme vous êtes ; vous n'en ferez rien.

MONSIEUR DUBUT

Je vous dis que si.

DAME JAQUELINE

Mais quand ?

MONSIEUR DUBUT

Nous verrons.

DAME JAQUELINE

Oui, oui, nous verrons.

MONSIEUR DUBUT

Ma perruque ?

DAME JAQUELINE

La voilà. Promettez-moi donc.

MONSIEUR DUBUT

Hé bien, je vous le promets.

Il met sa perruque.

Ma canne, mon chapeau.

DAME JAQUELINE

Je vous le promets, je vous le promets. Je crains bien que ce ne soir à beau prêcher qui n'a coeur de bien faire. Où allez-vous ?

MONSIEUR DUBUT

Sur la place ; savoir s'il y a quelques nouvelles.

DAME JAQUELINE

Revenez bientôt et n'allez pas vous enrhumer toujours.

MONSIEUR DUBUT

Non, non. S'il vient quelqu'un faites attendre, je ne serai pas longtemps.

SCÈNE III.

DAME JAQUELINE

C'est tout comme si l'on ne disait rien, il travaille et pourquoi faire ? Tous ces gens d'esprit-là sont plus bêtes ! Si on ne les gouvernait pas, je ne sais pas comment ils feraient ; cela fait pitié ! Bon, pendant que je m'amuse là à gémir, peut-être que mon boeuf à la mode ne cuit pas.

SCENE IV. Dame Jaqueline, Gros-Pierre.

GROS-PIERRE

Bonjour, Dame Jaqueline.

DAME JAQUELINE

Ah, vous êtes à la Ville , aujourd'hui, Gros-Pierre.

GROS-PIERRE

Oui, vraiment. Vous vous portez bien ?

DAME JAQUELINE

Oui, assez bien, comme cela, tous les ans douze mois, comme on dit.

GROS-PIERRE

Ah, Dame, écoutez donc, on n'est pas toujours de même ; il faut aller comme le temps. Eh bien, dites-moi un peu ; est ce que Monsieur l'Avocat n'est pas ici ? J'ons affaire à lui, et je ne venons que pour ça.

Dame JAQUELLNE

Il est allé faire un tour, il reviendra bientôt, attendez-le.

GROS-PIERRE

Pardi, il faut bien que je l'attende.

DAME JAQUELINE

Est ce que vous avez un procès ?

GROS-PIERRE

Oh, non ; mais j'ons envie de le consulter pour en avoir un ; c'est un si brave homme, que j'ons confiance en lui, voyez-vous.

DAME JAQUELINE

Vous l'aimez, parce qu'il ne vous prend pas d'argent quand vous le consultez.

GROS-PIERRE

Oh, c'est bien vrai. Je l'y en ont offert pourtant une fois ; mais il n'a pas voulu ; il m'a dit comme çi, allons, Gros-Pierre, je ne veux point de ton argent, ne m'en parle jamais : ton Père était fermier du mien ; ainsi je ne prendrai rien de toi ; c'est là un honnête homme, cela par exemple.

DAME JAQUELINE

Oui, voilà comme il se ruine.

GROS-PIERRE

Oh, que non ! Est ce qu'il n'a pas une bonus ferme auprès de chez nous ?

DAME JAQUELINE

Oui, mais cela n'empêche pas que tout travail ne mérite salaire. Pourquoi ne posez vous pas là votre paquet, au lieu de le garder sur votre épaule ?

GROS-PIERRE

Cela n'est pas lourd.

DAME JAQUELINE

Qu'est-ce que c'est donc ?

GROS-PIERRE

Ce n'est rien.

DAME JAQUELINE

Je crois que c'est un Lièvre ; car je vois des pattes qui passent.

GROS-PIERRE

Des pattes ?

DAME JAQUELINE

Oui, ce sont des pattes ; je ne me trompe pas, c'est un lièvre.

GROS-PIERRE

C'est une commission qu'on m'a chargé de faire.

DAME JAQUELINE

Il les aime bien les lièvres, Monsieur l'Avocat.

GROS-PIERRE

Tout de bon ?

DAME JAQUELINE

Oh, quand je peux en avoir un pour lui faire un civet, il est enchanté.

GROS-PIERRE

Et les aimez-vous, Dame Jaquelíne ?

DAME JAQUELINE

Oh, mais il ne faut pas prendre garde à moi.

GROS-PIERRE

Pourquoi ? Dites, dites, naturellement ? Avouez que vous mangeriez bien un bon civet de lièvre ?

DAME JAQUELINE

Mais...

GROS-PIERRE

Pourquoi ne pas dire sans façon ?

DAME JAQUELINE

Oui, je l'aimerais bien.

GROS-PIERRE

Il fait comme s'il allait donner son lièvre, et il se redresse.

Vous l'aimeriez bien ? Et moi aussi.

DAME JAQUELINE, à part

Hum, le vilain Trigaud !

Trigaud : Qui use de détours, de mauvaises finesses. [L]

SCÈNE V. Dame Jaqueline, Gros-Pierre, Vincent.

VINCENT

Hé, Gros-Pierre. Quoi que tu fais ici ? Je t'ai vu entrer, et j'ai dit comme ça, il faut que je lui demande s'il veut que nous nous en allions ensemble.

GROS-PIERRE

M'attendras-tu ?

VINCENT

Eh pardi sûrement, je t'attendrai.

DAME JAQUELINE

Ah ça, je vous laisse. Je m'en vais voir à mon souper. Asseyez-vous là.

GROS-PIERRE

Allez, allez, ne vous embarrassez pas de nous.

SCÈNE VI. Gros-Pierre, Vincent.

VINCENT

Eh, dis donc, Gros-Pierre, est-ce que tu as un procès ?

GROS-PIERRE

Non , mais je veux en faire un à la veuve Mignot ; tu sais bien qu'alle a tun pré tout près du nôtre.

VINCENT

Oui ; mais ça n'est pas bian de vouloir l'avoir.

GROS-PIERRE

Et son père n'a-t-il pas eu comme ça un quartier de nos vignes ?

VINCENT

Mais c'est différent.

GROS-PIERRE

Je le sais bien ; mais si Monsieur l'Avocat me le conseille.

VINCENT

Il ne te conseillera pas de dépouiller une veuve.

GROS-PIERRE

Une veuve ne me fait pas plus de pitié qu'une autre, alle n'a qu'à se remarier, alle ne sera plus veuve.

VINCENT

C'est vrai ça ; mais il ne faut pas prendre le bien de son voisin.

GROS-PIERRE

Je ne le prendrai pas non plus, c'est la justice qui me le donnera.

VINCENT

Mais alle ne serait plus une justice dans ce cas là.

GROS-PIERRE

Mais n'est-ce pas les avocats et les procureurs qui sont la justice ? Hé ben, est-ce qu'ils ne pouvons pas vous faire avoir le bien que vous voulez ?

VINCENT

Dame, je ne savons pas.

GROS-PIERRE

Il ne faut donc pas parler. Enfin je veux que Monsieur l'Avocat me baille cet avis-là, vois-tu ? Et s'il me le baille, je lui baillerai un lièvre que j'ai apporté par exprès pour cela. Mais s'il me baille un autre avis, il n'aura pas le lièvre, et je le mangerons nous. Je le vois qui vient, je crois. Oui, c'est ly-même.

VINCENT

Je ne sais plus que te conseiller à présent.

GROS-PIERRE

Oh, laisse-moi faire ; tu vas voir, tu vas voir.

SCÈNE VII. Monsieur Dubut, Gros-Pierre, Vincent.

MONSIEUR DUBUT

Ah, ah, vous voilà à la Ville, Gros-Pierre ?

GROS-PIERRE

Oui, Monsieur l'Avocat, j'y venons parce que j'ons une affaire de conséquence, où j'aurions grand besoin que vous me bailliais votre avis, voyais-vous.

MONSIEUR DUBUT

Eh bien, mon ami, tu n'as qu'à dire. Tu sais bien que j'aime à te faire plaisir.

GROS-PIERRE

C'est aussi pour cela que je venons à vous Monsieur l'Avocat.

VINCENT, à Gros-Pierre

Il m'est avis qu'il faut que je m'en aille ; je m'en vais t'attendre aux Trois Rois,

GROS-PIERRE

Quand j'aurai fini, j'irai t'y trouver.

VINCENT

Adieu, Monsieur l'Avocat.

MONSIEUR DUBUT

Adieu, mon ami, adieu.

SCÈNE VIII. Monsieur Dubut, Gros-Pierre.

MONSIEUR DUBUT, s'asseyant

Allons, Gros-Pierre, conte-moi ton affaire.

GROS-PIERRE

Vous saurez, Monsieur l'Avocat, qu'il y a à côté de mon grand pré, un autre pré qui est à la veuve Mignot. Vous la connaissez la veuve Mignot ?

MONSIEUR DUBUT

Non.

GROS-PIERRE

La Veuve Mignot est la plus méchante femme du monde ; elle dit que je recule tous les ans la borne qui nous sépare, et elle veut que je plantions une haie pour n'avoir plus de dispute ; moi, je ne veux pas de haie, et je voudrais l'attaquer en justice sur ce qu'elle dit que j'ai reculé la borne.

MONSIEUR DUBUT

Mais il n'y a qu'à mesurer le terrain, et l'on verra bien si vous y avez touché.

GROS-PIERRE

Je ne voulons pas qu'on le mesure, et je ne voulons pas qu'alle m'accuse de cela ; c'est pourquoi je voulons l'y faire un procès en réparation de dommages et intérêts, afin qu'on m'adjuge son pré, pour que je n'ayons pas de disputes.

MONSIEUR DUBUT

J'entends bien cela.

GROS-PIERRE

Voilà ce que je voudrais que vous me conseilliez, Monsieur l'Avocat.

MONSIEUR DUBUT

Mais, Gros-Pierre, cela e'est pas bien de vouloir avoir comme cela l'héritage de son voisin.

GROS-PIERRE

Je savons bien qu'on dira cela ; mais si la Justice me le donne, qu'est-ce qu'il y aura à dire ?

MONSIEUR DUBUT

La Justice ne te le donnera pas.

GROS-PIERRE

Pardonnez-moi, il n'y a qu'à embrouiller tout cela de façon que cela finisse comme je le voulons ; vous comprenez bian, Monsieur l'Avocat.

MONSIEUR DUBUT

Je ne te conseillerai jamais de tenter un procès injuste.

GROS-PIERRE

Mais pourquoi ?

MONSIEUR DUBUT

Parce qu'il faut être honnête homme d'abord.

GROS-PIERRE

Mais de tous les gens qui ont des procès il y en a toujours un qui perd.

MONSIEUR DUBUT

Sans doute.

GROS-PIERRE

Hé bien, si la veuve Mignot perd, c'est tout ce que je veux.

MONSIEUR DUBUT

Oui, mais si tu perds toi, comme cela arrivera, tu payeras les frais et tu diras que, je t'ai mal conseillé.

GROS-PIERRE

Je dirai... je dirai qui vous n'avez pas bien embrouillé l'affaire comme je le voulais parce que je suis sûr qu'on pourrait me faire avoir ce pré-là.

MONSIEUR DUBUT

Mais je te dis que la Loi est contre toi.

GROS-PIERRE

Mais il n'y a qu'à la retourner, elle sera pour moi.

MONSIEUR DUBUT

Tu n'y entends rien, je ne te veux pas embarquer dans une mauvaise affaire , je crois que c'est te donner un bon conseil.

GROS-PIERRE

Oui, un bon conseil qui ne rapporte rien ; à quoi est-il bon ?

MONSIEUR DUBUT

À empêcher qu'on ne te mange inutilement.

GROS-PIERRE

Voilà donc votre dernier mot, Monsieur l'Avocat ?

MONSIEUR DUBUT

Oui et celui que tu dois suivre.

GROS-PIERRE

Si vous aviez voulu, vous auriez pu m'en donner un autre , tant pis pour vous.

MONSIEUR DUBUT

Je ne veux pas te tromper. Jusqu'à présent ne t'ai-je pas bien conduit dans tes affaires ?

GROS-PIERRE

Cela est vrai.

MONSIEUR DUBUT

Eh bien, de quoi te plains-tu ?

GROS-PIERRE

Oh de rien. Vous n'avez rien à mander chez nous, Monsieur l'Avocat ?

MONSIEUR DUBUT

Non, non , mon ami. Porte-toi bien.

GROS-PIERRE

Je vous baille bien le bonjour.

SCÈNE IX. Monsieur Dubut, Dame Jaqueline.

DAME JAQUELINE

Eh bien, Monsieur l'Avocat, vous avez vu Gros-Pierre ?

MONSIEUR DUBUT

Oui.

DAME JAQUELINE

Qu'est-ce qu'il vous voulait ?

MONSIEUR DUBUT

Me consulter sur un procès qu'il voulait avoir avec une de ses voisines.

DAME JAQUELINE

Lui avez-vous donné votre avis ?

MONSIEUR DUBUT

Oui.

DAME JAQUELINE

Et qu'est-ce qu'il vous a donné lui ?

MONSIEUR DUBUT

Rien.

DAME JAQUELINE

Comment rien ? C'est donc là ce que vous m'aviez promis.

MONSIEUR DUBUT

Mais que veux-tu ? Tu sais bien que Gros-Pierre...

DAME JAQUELINE

Je sais, je sais qu'avec tout votre esprit vous ne savez ce que vous faites ; si j'avais été là , j'aurais sûrement eu un lièvre qu'il avait.

MONSIEUR DUBUT

Il avait un lièvre ?

DAME JAQUELINE

Assurément,

MONSIEUR DUBUT

Je ne l'ai pas vu.

DAME JAQUELINE

Je le crois bien, et puis ce coquin-là se moque de vous après cela.

MONSIEUR DUBUT

Je ne lui donne rien du mien.

DAME JAQUELINE

Et votre peine, votre science... J'ai plus de regrets à ce lièvre-là... Où est-il allé, Gros-Pierre ?

MONSIEUR DUBUT

Il est allé aux trois Rois, retrouver un de ses amis.

DAME JAQUELINE

Il y sera peut-être encore. Je veux absolument avoir le Lièvre, ou je ne demeurerai plus avec vous.

MONSIEUR DUBUT

Quoi, vous voudriez me quitter , depuis vingt-cinq ans que nous sommes ensemble.

DAME JAQUELINE

Qu'est-ce que j'y ai gagné ? Faites-vous la moindre chose de ce que je veux ? Vous me promettez tantôt, et puis vous n'y songez plus à la première occasion.

MONSIEUR DUBUT

Que voulez-vous ? Je vous promets encore.

DAME JAQUELINE

Oui, oui, promettre et tenir sont deux ; voilà qui est fini, je m'en irai demain.

MONSIEUR DUBUT

Ah, Dame Jacqueline...

DAME JAQUELINE

Il n'y a point de Dame Jaqueline qui tienne.

MONSIEUR DUBUT

Mais comment faire ?

DAME JAQUELINE

Je veux avoir le lièvre, et tout-à-l'heure. Voyez à vous arranger, je ne me contente pas de promesses davantage, je veux des effets, si vous voulez je m'en vais dire à Gros-Pierre que vous avez quelque chose à lui dire.

MONSIEUR DUBUT

Si j'ai le lièvre, notre paix sera donc faite ?

DAME JAQUELINE

Oui, pour cette fois-ci.

MONSIEUR DUBUT

Fort bien, allez , allez le chercher.

DAME JAQUELINE

Je le vos à la porte des Trois Rois. Je m'en vais l'appeler.

SCÈNE X.

MONSIEUR DUBUT

Dame Jaqueline a raison, mieux on conseille les gens et moins ils ont de reconnaissance. Si j'avais été de l'avis de Gros-Pierre, il m'aurait sûrement donné son lièvre. Puisque cela fait tant de plaisir à Dame Jaqueline, je m'en vais employer un moyen qui sûrement me réussira. Prenons un gros livre pour faire semblant de consulter ; il en sera sûrement la dupe.

Il prend un grand livre, et il se met à lire.

SCÈNE XI. Monsieur Dubut, Dame Jaqueline, Gros-Pierre, Vincent.

DAME JAQUELINE

Tenez, Monsieur l'Avocat, le voilà Gros-Pierre, il n'était pas encore parti.

GROS-PIERRE

Est-ce que vous avez quelque chose à me dire, Monsieur l'Avocat ?

MONSIEUR DUBUT

Eh oui vraiment, j'ai songé à ton affaire, et j'ai trouvé ici...

GROS-PIERRE

Quoi, Monsieur l'Avocat ?

MONSIEUR DUBUT

Que tu pourrais bien...

GROS-PIERRE

Avoir mon pré ?

MONSIEUR DUBUT

Oui, s'il n'y a jamais eu de haie qui ait séparé ces deux héritages.

GROS-PIERRE

Non, Monsieur l'Avocat, je suis bien sûr qu'il n'y en a jamais eu parce que le tout appartenait au même maître ; c'est pourquoi je pourrions demander ce qui est à la veuve Mignot, mon pré étant plus grand que le sien.

MONSIEUR DUBUT

Le tien est plus grand ?

GROS-PIERRE

Oui.

MONSIEUR DUBUT

Il n'y a plus de difficultés.

GROS-PIERRE

Tout de bon, Monsieur l'Avocat, vous le croyez ?

MONSIEUR DUBUT

Sans doute et le procès se gagnera, parce que le fort emporte le faible.

GROS-PIERRE

C'est vrai, cela ; vous êtes un bien habile homme.

MONSIEUR DUBUT

On ne voit pas tout d'un coup le pour et le contre.

GROS-PIERRE

Vincent, je t'avais bien dit que ma cause était bonne, tu n'entends rien aux affaires, toi.

VINCENT

Eh bien, je ne le crois pas encore.

GROS-PIERRE

Tu es bien obstiné ! Tu ne mangeras pas de mon lièvre ; car je m en vais le donner à Monsieur l'Avocat.

DAME JAQUELINE

Qu'est-ce que vous dites, Gros-Pierre ?

GROS-PIERRE

Je dis que je donne ce lièvre à Monsieur l'Avocat, Prenez-le, Dame Jaqueline.

Il lui donne.

DAME JAQUELINE

Donnez, donnez.

Elle l'emporte, et elle revient.

MONSIEUR DUBUT

Ah ça, écoutez-moi, Gros-Pierre, je vois que vous aimez les bons conseils.

GROS-PIERRE

Eh pardi, je vous le demande ? Il n'y a que ceux-là.

MONSIEUR DUBUT

C'est donc ceux-là qu'il faut payer, et non pas les autres.

GROS-PIERRE

C'est ce que je vous disons.

MONSIEUR DUBUT

Eh bien, c'est le premier que je vous ai donné qui était le bon et non pas le second.

GROS-PIERRE

Quoi celui de ne pas plaider.

MONSIEUR DUBUT

Sans doute.

GROS-PIERRE

Quoi, le plus fort...

MONSIEUR DUBUT

Est souvent le plus injuste.

GROS-PIERRE

Mais l'adresse, l'habileté, la ruse...

MONSIEUR DUBUT

Fait des dupes.

VINCENT

Je te l'avais bien dit, Gros-Pierre.

GROS-PIERRE

Tais-toi.

DAME JAQUELINE

Si tu ne t'étais pas moqué de moi tantôt, avec ton Lièvre, nous ne nous moquerions pas de toi à présent.

GROS-PIERRE

Je parie que c'est vous, Dame Jaqueline, qui avez conseillé à Monsieur l'Avocat de me faire ce tour-là.

DAME JAQUELINE

Eh bien, c'est vrai, Gros-Pierre.

MONSIEUR DUBUT

Tu en es quitte à meilleur marché que si tu plaidais.

GROS-PIERRE

Oh, je n'en suis pas fâché à cause de vous mais à cause d'elle.

VINCENT

Moi, j'en suis bien aise, parce que tu n'as pas voulu me croire. Allons, allons-nous-en.

MONSIEUR DUBUT

Adieu, mes amis, votre serviteur.

GROS-PIERRE

Adieu, Monsieur l'Avocat, je ne croirons plus jamais que votre première parole.

Ils sortent.

DAME JAQUELINE

Vous voyez bien que j'avais raison, Monsieur l'Avocat.

MONSIEUR DUBUT

Oui ; mais vous m'avez fait mentir, je n'aime pas cela. Allons souper.

Ils sortent.

Explication du proverbe : Il faut gratter les gens où il leur démange.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0