Proverbe en prose· Comédie
Le Lièvre
Personnages
- MONSIEUR DUBUT, Avocat
- DAME JAQUELINE, Servante de Monsieur Dubut
- GROS-PIERRE, paysan
- VINCENT, paysan
LE LIÈVRE
SCÈNE PREMIÈRE.
MONSIEUR DUBUT, en robe de chambre, écrivant
Toujours travailler ! En voilà assez : il faut que j'aille prendre un peu l'air. Dame Jaqueline, Dame Jaqueline.
SCÈNE II. Monsieur Dubut, Dame Jaqueline.
Dame JAQUELINE
Qu'est-ce que vous voulez, Monsieur l'Avocat ?
MONSIEUR DUBUT
Donnez-moi mes souliers.
DAME JAQUELINE
Quoi , vous voulez sortir, il ne fait pas trop beau.
MONSIEUR DUBUT
Cela ne fait rien.
DAME JAQUELINE, donnant les souliers
Les voilà, ils sont tous prêts.
MONSIEUR DUBUT
Et mon habit, ma perruque ?
Il se chausse.
DAME JAQUELINE
Tout est ici. Mais pourquoi ne pas rester chez vous plutôt ?
MONSIEUR DUBUT
Parce que je veux m'aller promener un peu, pour me délasser de mon travail.
DAME JAQUELINE
De votre travail, et pourquoi tant travailler ?
MONSIEUR DUBUT
Il faut bien être utile au public, tant qu'on le peut.
DAME JAQUELINE
Et vous vous tuez presque toujours pour rien ; à votre place je ne travaillerais que pour ceux qui me payeraient bien.
MONSIEUR DUBUT
Mais, Dame Jaqueline, il faut aider les malheureux qui n'ont pas de quoi.
DAME JAQUELINE
Oui ceux-là ; mais il vous vient tous les jours des paysans qui font les pauvres, pour ne vous rien donner, et vous êtes la dupe de cela, vous.
MONSIEUR DUBUT
On n'est jamais dupe en faisant le bien.
DAME JAQUELINE
C'est peut-être beau ce que vous dites là ; mais cela ne rapporte rien. Pourquoi ne pas faire comme vos confrères ? Toutes les fois qu'on vient les consulter , ils attrapent toujours quelque chose, pied ou aile, n'importe, et voilà comme on fait une bonne maison.
MONSIEUR DUBUT
Mais j'ai assez de bien pour moi.
DAME JAQUELINE
On n'en a jamais trop, il faut amasser, on ne sait pas ce qu'il peut arriver.
MONSIEUR DUBUT
Il ne faut pas se méfier de la Providence. Dame Jaqueline.
DAME JAQUELINE
Je sais bien qu'on dit cela ; mais il ne faut pas refuser non plus ce qu'elle nous envoyé , il ne faut pas jeter à ses pieds ce qu'on tient dans ses mains.
MONSIEUR DUBUT
Oui, oui, vous avez raison. Donnez-moi mon habit.
DAME JAQUELINE
Le voilà, le voilà. Vous ne ferez rien de tout ce que je vous dis là ?
MONSIEUR DUBUT, mettant son habit
Si, si, ne vous embarrassez pas. Ma cravate ?
DAME JAQUELINE
La voilà. Dame, c'est que si vous vouliez y penser, je vous ferais faire meilleure chère.
MONSIEUR DUBUT
Si c'était aux dépens du pauvre, cela ne vaudrait pas la peine.
DAME JAQUELINE
Du pauvre ? Non pas du pauvre ; mais de ceux à qui vous faites gagner des procès.
MONSIEUR DUBUT
Il leur en coûte toujours assez.
Il met sa cravate.
DAME JAQUELINE
Oui, voilà comme vous êtes ; vous n'en ferez rien.
MONSIEUR DUBUT
Je vous dis que si.
DAME JAQUELINE
Mais quand ?
MONSIEUR DUBUT
Nous verrons.
DAME JAQUELINE
Oui, oui, nous verrons.
MONSIEUR DUBUT
Ma perruque ?
DAME JAQUELINE
La voilà. Promettez-moi donc.
MONSIEUR DUBUT
Hé bien, je vous le promets.
Il met sa perruque.
Ma canne, mon chapeau.
DAME JAQUELINE
Je vous le promets, je vous le promets. Je crains bien que ce ne soir à beau prêcher qui n'a coeur de bien faire. Où allez-vous ?
MONSIEUR DUBUT
Sur la place ; savoir s'il y a quelques nouvelles.
DAME JAQUELINE
Revenez bientôt et n'allez pas vous enrhumer toujours.
MONSIEUR DUBUT
Non, non. S'il vient quelqu'un faites attendre, je ne serai pas longtemps.
SCÈNE III.
DAME JAQUELINE
C'est tout comme si l'on ne disait rien, il travaille et pourquoi faire ? Tous ces gens d'esprit-là sont plus bêtes ! Si on ne les gouvernait pas, je ne sais pas comment ils feraient ; cela fait pitié ! Bon, pendant que je m'amuse là à gémir, peut-être que mon boeuf à la mode ne cuit pas.
SCENE IV. Dame Jaqueline, Gros-Pierre.
GROS-PIERRE
Bonjour, Dame Jaqueline.
DAME JAQUELINE
Ah, vous êtes à la Ville , aujourd'hui, Gros-Pierre.
GROS-PIERRE
Oui, vraiment. Vous vous portez bien ?
DAME JAQUELINE
Oui, assez bien, comme cela, tous les ans douze mois, comme on dit.
GROS-PIERRE
Ah, Dame, écoutez donc, on n'est pas toujours de même ; il faut aller comme le temps. Eh bien, dites-moi un peu ; est ce que Monsieur l'Avocat n'est pas ici ? J'ons affaire à lui, et je ne venons que pour ça.
Dame JAQUELLNE
Il est allé faire un tour, il reviendra bientôt, attendez-le.
GROS-PIERRE
Pardi, il faut bien que je l'attende.
DAME JAQUELINE
Est ce que vous avez un procès ?
GROS-PIERRE
Oh, non ; mais j'ons envie de le consulter pour en avoir un ; c'est un si brave homme, que j'ons confiance en lui, voyez-vous.
DAME JAQUELINE
Vous l'aimez, parce qu'il ne vous prend pas d'argent quand vous le consultez.
GROS-PIERRE
Oh, c'est bien vrai. Je l'y en ont offert pourtant une fois ; mais il n'a pas voulu ; il m'a dit comme çi, allons, Gros-Pierre, je ne veux point de ton argent, ne m'en parle jamais : ton Père était fermier du mien ; ainsi je ne prendrai rien de toi ; c'est là un honnête homme, cela par exemple.
DAME JAQUELINE
Oui, voilà comme il se ruine.
GROS-PIERRE
Oh, que non ! Est ce qu'il n'a pas une bonus ferme auprès de chez nous ?
DAME JAQUELINE
Oui, mais cela n'empêche pas que tout travail ne mérite salaire. Pourquoi ne posez vous pas là votre paquet, au lieu de le garder sur votre épaule ?
GROS-PIERRE
Cela n'est pas lourd.
DAME JAQUELINE
Qu'est-ce que c'est donc ?
GROS-PIERRE
Ce n'est rien.
DAME JAQUELINE
Je crois que c'est un Lièvre ; car je vois des pattes qui passent.
GROS-PIERRE
Des pattes ?
DAME JAQUELINE
Oui, ce sont des pattes ; je ne me trompe pas, c'est un lièvre.
GROS-PIERRE
C'est une commission qu'on m'a chargé de faire.
DAME JAQUELINE
Il les aime bien les lièvres, Monsieur l'Avocat.
GROS-PIERRE
Tout de bon ?
DAME JAQUELINE
Oh, quand je peux en avoir un pour lui faire un civet, il est enchanté.
GROS-PIERRE
Et les aimez-vous, Dame Jaquelíne ?
DAME JAQUELINE
Oh, mais il ne faut pas prendre garde à moi.
GROS-PIERRE
Pourquoi ? Dites, dites, naturellement ? Avouez que vous mangeriez bien un bon civet de lièvre ?
DAME JAQUELINE
Mais...
GROS-PIERRE
Pourquoi ne pas dire sans façon ?
DAME JAQUELINE
Oui, je l'aimerais bien.
GROS-PIERRE
Il fait comme s'il allait donner son lièvre, et il se redresse.
Vous l'aimeriez bien ? Et moi aussi.
DAME JAQUELINE, à part
Hum, le vilain Trigaud !
Trigaud : Qui use de détours, de mauvaises finesses. [L]
SCÈNE V. Dame Jaqueline, Gros-Pierre, Vincent.
VINCENT
Hé, Gros-Pierre. Quoi que tu fais ici ? Je t'ai vu entrer, et j'ai dit comme ça, il faut que je lui demande s'il veut que nous nous en allions ensemble.
GROS-PIERRE
M'attendras-tu ?
VINCENT
Eh pardi sûrement, je t'attendrai.
DAME JAQUELINE
Ah ça, je vous laisse. Je m'en vais voir à mon souper. Asseyez-vous là.
GROS-PIERRE
Allez, allez, ne vous embarrassez pas de nous.
SCÈNE VI. Gros-Pierre, Vincent.
VINCENT
Eh, dis donc, Gros-Pierre, est-ce que tu as un procès ?
GROS-PIERRE
Non , mais je veux en faire un à la veuve Mignot ; tu sais bien qu'alle a tun pré tout près du nôtre.
VINCENT
Oui ; mais ça n'est pas bian de vouloir l'avoir.
GROS-PIERRE
Et son père n'a-t-il pas eu comme ça un quartier de nos vignes ?
VINCENT
Mais c'est différent.
GROS-PIERRE
Je le sais bien ; mais si Monsieur l'Avocat me le conseille.
VINCENT
Il ne te conseillera pas de dépouiller une veuve.
GROS-PIERRE
Une veuve ne me fait pas plus de pitié qu'une autre, alle n'a qu'à se remarier, alle ne sera plus veuve.
VINCENT
C'est vrai ça ; mais il ne faut pas prendre le bien de son voisin.
GROS-PIERRE
Je ne le prendrai pas non plus, c'est la justice qui me le donnera.
VINCENT
Mais alle ne serait plus une justice dans ce cas là.
GROS-PIERRE
Mais n'est-ce pas les avocats et les procureurs qui sont la justice ? Hé ben, est-ce qu'ils ne pouvons pas vous faire avoir le bien que vous voulez ?
VINCENT
Dame, je ne savons pas.
GROS-PIERRE
Il ne faut donc pas parler. Enfin je veux que Monsieur l'Avocat me baille cet avis-là, vois-tu ? Et s'il me le baille, je lui baillerai un lièvre que j'ai apporté par exprès pour cela. Mais s'il me baille un autre avis, il n'aura pas le lièvre, et je le mangerons nous. Je le vois qui vient, je crois. Oui, c'est ly-même.
VINCENT
Je ne sais plus que te conseiller à présent.
GROS-PIERRE
Oh, laisse-moi faire ; tu vas voir, tu vas voir.
SCÈNE VII. Monsieur Dubut, Gros-Pierre, Vincent.
MONSIEUR DUBUT
Ah, ah, vous voilà à la Ville, Gros-Pierre ?
GROS-PIERRE
Oui, Monsieur l'Avocat, j'y venons parce que j'ons une affaire de conséquence, où j'aurions grand besoin que vous me bailliais votre avis, voyais-vous.
MONSIEUR DUBUT
Eh bien, mon ami, tu n'as qu'à dire. Tu sais bien que j'aime à te faire plaisir.
GROS-PIERRE
C'est aussi pour cela que je venons à vous Monsieur l'Avocat.
VINCENT, à Gros-Pierre
Il m'est avis qu'il faut que je m'en aille ; je m'en vais t'attendre aux Trois Rois,
GROS-PIERRE
Quand j'aurai fini, j'irai t'y trouver.
VINCENT
Adieu, Monsieur l'Avocat.
MONSIEUR DUBUT
Adieu, mon ami, adieu.
SCÈNE VIII. Monsieur Dubut, Gros-Pierre.
MONSIEUR DUBUT, s'asseyant
Allons, Gros-Pierre, conte-moi ton affaire.
GROS-PIERRE
Vous saurez, Monsieur l'Avocat, qu'il y a à côté de mon grand pré, un autre pré qui est à la veuve Mignot. Vous la connaissez la veuve Mignot ?
MONSIEUR DUBUT
Non.
GROS-PIERRE
La Veuve Mignot est la plus méchante femme du monde ; elle dit que je recule tous les ans la borne qui nous sépare, et elle veut que je plantions une haie pour n'avoir plus de dispute ; moi, je ne veux pas de haie, et je voudrais l'attaquer en justice sur ce qu'elle dit que j'ai reculé la borne.
MONSIEUR DUBUT
Mais il n'y a qu'à mesurer le terrain, et l'on verra bien si vous y avez touché.
GROS-PIERRE
Je ne voulons pas qu'on le mesure, et je ne voulons pas qu'alle m'accuse de cela ; c'est pourquoi je voulons l'y faire un procès en réparation de dommages et intérêts, afin qu'on m'adjuge son pré, pour que je n'ayons pas de disputes.
MONSIEUR DUBUT
J'entends bien cela.
GROS-PIERRE
Voilà ce que je voudrais que vous me conseilliez, Monsieur l'Avocat.
MONSIEUR DUBUT
Mais, Gros-Pierre, cela e'est pas bien de vouloir avoir comme cela l'héritage de son voisin.
GROS-PIERRE
Je savons bien qu'on dira cela ; mais si la Justice me le donne, qu'est-ce qu'il y aura à dire ?
MONSIEUR DUBUT
La Justice ne te le donnera pas.
GROS-PIERRE
Pardonnez-moi, il n'y a qu'à embrouiller tout cela de façon que cela finisse comme je le voulons ; vous comprenez bian, Monsieur l'Avocat.
MONSIEUR DUBUT
Je ne te conseillerai jamais de tenter un procès injuste.
GROS-PIERRE
Mais pourquoi ?
MONSIEUR DUBUT
Parce qu'il faut être honnête homme d'abord.
GROS-PIERRE
Mais de tous les gens qui ont des procès il y en a toujours un qui perd.
MONSIEUR DUBUT
Sans doute.
GROS-PIERRE
Hé bien, si la veuve Mignot perd, c'est tout ce que je veux.
MONSIEUR DUBUT
Oui, mais si tu perds toi, comme cela arrivera, tu payeras les frais et tu diras que, je t'ai mal conseillé.
GROS-PIERRE
Je dirai... je dirai qui vous n'avez pas bien embrouillé l'affaire comme je le voulais parce que je suis sûr qu'on pourrait me faire avoir ce pré-là.
MONSIEUR DUBUT
Mais je te dis que la Loi est contre toi.
GROS-PIERRE
Mais il n'y a qu'à la retourner, elle sera pour moi.
MONSIEUR DUBUT
Tu n'y entends rien, je ne te veux pas embarquer dans une mauvaise affaire , je crois que c'est te donner un bon conseil.
GROS-PIERRE
Oui, un bon conseil qui ne rapporte rien ; à quoi est-il bon ?
MONSIEUR DUBUT
À empêcher qu'on ne te mange inutilement.
GROS-PIERRE
Voilà donc votre dernier mot, Monsieur l'Avocat ?
MONSIEUR DUBUT
Oui et celui que tu dois suivre.
GROS-PIERRE
Si vous aviez voulu, vous auriez pu m'en donner un autre , tant pis pour vous.
MONSIEUR DUBUT
Je ne veux pas te tromper. Jusqu'à présent ne t'ai-je pas bien conduit dans tes affaires ?
GROS-PIERRE
Cela est vrai.
MONSIEUR DUBUT
Eh bien, de quoi te plains-tu ?
GROS-PIERRE
Oh de rien. Vous n'avez rien à mander chez nous, Monsieur l'Avocat ?
MONSIEUR DUBUT
Non, non , mon ami. Porte-toi bien.
GROS-PIERRE
Je vous baille bien le bonjour.
SCÈNE IX. Monsieur Dubut, Dame Jaqueline.
DAME JAQUELINE
Eh bien, Monsieur l'Avocat, vous avez vu Gros-Pierre ?
MONSIEUR DUBUT
Oui.
DAME JAQUELINE
Qu'est-ce qu'il vous voulait ?
MONSIEUR DUBUT
Me consulter sur un procès qu'il voulait avoir avec une de ses voisines.
DAME JAQUELINE
Lui avez-vous donné votre avis ?
MONSIEUR DUBUT
Oui.
DAME JAQUELINE
Et qu'est-ce qu'il vous a donné lui ?
MONSIEUR DUBUT
Rien.
DAME JAQUELINE
Comment rien ? C'est donc là ce que vous m'aviez promis.
MONSIEUR DUBUT
Mais que veux-tu ? Tu sais bien que Gros-Pierre...
DAME JAQUELINE
Je sais, je sais qu'avec tout votre esprit vous ne savez ce que vous faites ; si j'avais été là , j'aurais sûrement eu un lièvre qu'il avait.
MONSIEUR DUBUT
Il avait un lièvre ?
DAME JAQUELINE
Assurément,
MONSIEUR DUBUT
Je ne l'ai pas vu.
DAME JAQUELINE
Je le crois bien, et puis ce coquin-là se moque de vous après cela.
MONSIEUR DUBUT
Je ne lui donne rien du mien.
DAME JAQUELINE
Et votre peine, votre science... J'ai plus de regrets à ce lièvre-là... Où est-il allé, Gros-Pierre ?
MONSIEUR DUBUT
Il est allé aux trois Rois, retrouver un de ses amis.
DAME JAQUELINE
Il y sera peut-être encore. Je veux absolument avoir le Lièvre, ou je ne demeurerai plus avec vous.
MONSIEUR DUBUT
Quoi, vous voudriez me quitter , depuis vingt-cinq ans que nous sommes ensemble.
DAME JAQUELINE
Qu'est-ce que j'y ai gagné ? Faites-vous la moindre chose de ce que je veux ? Vous me promettez tantôt, et puis vous n'y songez plus à la première occasion.
MONSIEUR DUBUT
Que voulez-vous ? Je vous promets encore.
DAME JAQUELINE
Oui, oui, promettre et tenir sont deux ; voilà qui est fini, je m'en irai demain.
MONSIEUR DUBUT
Ah, Dame Jacqueline...
DAME JAQUELINE
Il n'y a point de Dame Jaqueline qui tienne.
MONSIEUR DUBUT
Mais comment faire ?
DAME JAQUELINE
Je veux avoir le lièvre, et tout-à-l'heure. Voyez à vous arranger, je ne me contente pas de promesses davantage, je veux des effets, si vous voulez je m'en vais dire à Gros-Pierre que vous avez quelque chose à lui dire.
MONSIEUR DUBUT
Si j'ai le lièvre, notre paix sera donc faite ?
DAME JAQUELINE
Oui, pour cette fois-ci.
MONSIEUR DUBUT
Fort bien, allez , allez le chercher.
DAME JAQUELINE
Je le vos à la porte des Trois Rois. Je m'en vais l'appeler.
SCÈNE X.
MONSIEUR DUBUT
Dame Jaqueline a raison, mieux on conseille les gens et moins ils ont de reconnaissance. Si j'avais été de l'avis de Gros-Pierre, il m'aurait sûrement donné son lièvre. Puisque cela fait tant de plaisir à Dame Jaqueline, je m'en vais employer un moyen qui sûrement me réussira. Prenons un gros livre pour faire semblant de consulter ; il en sera sûrement la dupe.
Il prend un grand livre, et il se met à lire.
SCÈNE XI. Monsieur Dubut, Dame Jaqueline, Gros-Pierre, Vincent.
DAME JAQUELINE
Tenez, Monsieur l'Avocat, le voilà Gros-Pierre, il n'était pas encore parti.
GROS-PIERRE
Est-ce que vous avez quelque chose à me dire, Monsieur l'Avocat ?
MONSIEUR DUBUT
Eh oui vraiment, j'ai songé à ton affaire, et j'ai trouvé ici...
GROS-PIERRE
Quoi, Monsieur l'Avocat ?
MONSIEUR DUBUT
Que tu pourrais bien...
GROS-PIERRE
Avoir mon pré ?
MONSIEUR DUBUT
Oui, s'il n'y a jamais eu de haie qui ait séparé ces deux héritages.
GROS-PIERRE
Non, Monsieur l'Avocat, je suis bien sûr qu'il n'y en a jamais eu parce que le tout appartenait au même maître ; c'est pourquoi je pourrions demander ce qui est à la veuve Mignot, mon pré étant plus grand que le sien.
MONSIEUR DUBUT
Le tien est plus grand ?
GROS-PIERRE
Oui.
MONSIEUR DUBUT
Il n'y a plus de difficultés.
GROS-PIERRE
Tout de bon, Monsieur l'Avocat, vous le croyez ?
MONSIEUR DUBUT
Sans doute et le procès se gagnera, parce que le fort emporte le faible.
GROS-PIERRE
C'est vrai, cela ; vous êtes un bien habile homme.
MONSIEUR DUBUT
On ne voit pas tout d'un coup le pour et le contre.
GROS-PIERRE
Vincent, je t'avais bien dit que ma cause était bonne, tu n'entends rien aux affaires, toi.
VINCENT
Eh bien, je ne le crois pas encore.
GROS-PIERRE
Tu es bien obstiné ! Tu ne mangeras pas de mon lièvre ; car je m en vais le donner à Monsieur l'Avocat.
DAME JAQUELINE
Qu'est-ce que vous dites, Gros-Pierre ?
GROS-PIERRE
Je dis que je donne ce lièvre à Monsieur l'Avocat, Prenez-le, Dame Jaqueline.
Il lui donne.
DAME JAQUELINE
Donnez, donnez.
Elle l'emporte, et elle revient.
MONSIEUR DUBUT
Ah ça, écoutez-moi, Gros-Pierre, je vois que vous aimez les bons conseils.
GROS-PIERRE
Eh pardi, je vous le demande ? Il n'y a que ceux-là.
MONSIEUR DUBUT
C'est donc ceux-là qu'il faut payer, et non pas les autres.
GROS-PIERRE
C'est ce que je vous disons.
MONSIEUR DUBUT
Eh bien, c'est le premier que je vous ai donné qui était le bon et non pas le second.
GROS-PIERRE
Quoi celui de ne pas plaider.
MONSIEUR DUBUT
Sans doute.
GROS-PIERRE
Quoi, le plus fort...
MONSIEUR DUBUT
Est souvent le plus injuste.
GROS-PIERRE
Mais l'adresse, l'habileté, la ruse...
MONSIEUR DUBUT
Fait des dupes.
VINCENT
Je te l'avais bien dit, Gros-Pierre.
GROS-PIERRE
Tais-toi.
DAME JAQUELINE
Si tu ne t'étais pas moqué de moi tantôt, avec ton Lièvre, nous ne nous moquerions pas de toi à présent.
GROS-PIERRE
Je parie que c'est vous, Dame Jaqueline, qui avez conseillé à Monsieur l'Avocat de me faire ce tour-là.
DAME JAQUELINE
Eh bien, c'est vrai, Gros-Pierre.
MONSIEUR DUBUT
Tu en es quitte à meilleur marché que si tu plaidais.
GROS-PIERRE
Oh, je n'en suis pas fâché à cause de vous mais à cause d'elle.
VINCENT
Moi, j'en suis bien aise, parce que tu n'as pas voulu me croire. Allons, allons-nous-en.
MONSIEUR DUBUT
Adieu, mes amis, votre serviteur.
GROS-PIERRE
Adieu, Monsieur l'Avocat, je ne croirons plus jamais que votre première parole.
Ils sortent.
DAME JAQUELINE
Vous voyez bien que j'avais raison, Monsieur l'Avocat.
MONSIEUR DUBUT
Oui ; mais vous m'avez fait mentir, je n'aime pas cela. Allons souper.
Ils sortent.
Explication du proverbe : Il faut gratter les gens où il leur démange.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0