Proverbe en prose· Treizième Proverbe
Le Mari Absent
Personnages
- LE BAILLY
- GROS-JEAN, paysan
- CATHERINE, femme de Gros-Jean
LE MARI ABSENT
SCÈNE PREMIÈRE. Le Bailli, Catherine pleurant.
CATHERINE
Oui, Monsieur le Bailli, mon mari arrive aujourd'hui.
LE BAILLI
Ne pleurez pas, mon enfant, il y a remède à cour.
CATHERINE
Mais voilà le jour bien avancé, il n'y a guère de temps pour y penser ; si vous m'abandonnez, Monsieur le Bailli, je suis une femme perdue !
LE BAILLI
Vous abandonner, ma cher amie ! Pouvez-vous l'imaginer seulement ?
CATHERINE
Il est vrai que ce serait bien mal à vous, après l'embarras où vous m'avez mis.
LE BAILLI
Je vous aime toujours, et je suis plus occupé que vous, de vous tirer d'affaire.
CATHERINE
Si je n'avais pas eu d'enfant encore pendant le voyage de mon mari, le reste ne serait rien ; pourquoi s'en va-t-il, au bout du compte ?
LE BAILLI
Sans doute. Mais j'arrangerai cela, soyez tranquille.
CATHERINE
Je ne pourrais pas cacher les enfants, tout le village sait ce qui est arrivé, et puis ils sont à lui, à ce que vous dites, malgré...
LE BAILLI
Oui, la loi y est conforme. Je vous dirais bien cela en Latin mais...
CATHERINE
Je ne l'entendrais pas. Ne nous amusons pas à cela.
LE BAILLI
Écoutez, il me vient une idée. Vous croyez que votre mari va arriver, n'est-ce pas ?
CATHERINE
Oui, Monsieur le Bailli, j'en suis même toute troublée, quand j'y pense.
LE BAILLI
Il ne faut point être troublée. Il faut vous en aller chez vous et y demeurer tranquille. Moi, je resterai ici à l'attendre. Je parlerai à Gros-Jean. Sans nous entendre, vous verrez bien la mine qu'il fera. Je puis vous assurer qu'il ne sera pas mécontent.
CATHERINE
Vous le croyez ?
LE BAILLI
J'en suis sûr. Il n'aime pas mal l'argent ?
CATHERINE
Ah, beaucoup, et c'est là ce qui lui a fait faire son voyage.
LE BAILLI
Quand je me tournerai du côté de votre maison vous viendrez nous trouver avec vos deux enfants, vous en cacherez un d'abord, et selon ce que nous dirons, vous montrerez l'autre.
CATHERINE
Et qu'est-ce que vous direz, Monsieur le Bailli ?
LE BAILLI
Il est inutile à présent que vous le sachiez.
CATHERINE
Mais pourquoi, je n'en dirai rien.
LE BAILLI
Ah, ne voilà-t-il pas la curiosité qui vous prend.
CATHERINE
Non, non, Monsieur le Bailli ; c'est que je voudrions seulement savoir. . ...
LE BAILLI
Allez-vous-en plutôt que plus tard, il ne faut pas que votre mari nous trouve ensemble.
CATHERINE
Ah, je le vois, tout là-bas !
LE BAILLI
Vous voyez bien, éloignez-vous.
CATHERINE
Oh, il ne regarde pas de ce côte-ci. Adieu, adieu , Monsieur le Bailli.
SCÈNE II.
LE BAILLI
Cette petite femme-là est charmante ! Quand il m'en coûterait quelque argent ; c'est tout simple, et puis on promet.... d'ailleurs il peut arriver quelque malheur, qui me procurera de quoì tout payer. Nous sommes au Public ; c'est au Public à faire les frais de nos folies, quoique nous travaillions à punir et à réparer des fautes. Comme la circonstance donne de l'esprit ! Voilà une pensée qui ne m'était pas encore venue : je la mettrai bien à profit à l'avenir. Mais Gros-Jean s'approche, voyons si nous réussirons à le persuader.
SCÈNE III. Le Bailli, Gros-Jean.
LE BAILLI
Hé bien, Gros-Jean, vous voilà donc enfin de retour ?
GROS-JEAN
Oui, Monsieur le Bailli, à vot' sarvice ; comment vous-en va ?
LE BAILLI
Fort bien, Gros- Jean, fort bien. Votre voyage vous a-t-il valu bien de l'argent ?
GROS-JEAN
Il devait m'en valoir ; mais j'ai mangé tout ce que j'avais porté ; encore bien heureux d'en avoir eu assez.
LE BAILLI
Et comment cela, votre oncle avait des vignes, à ce que vous m'aviez dit.
GROS-JEAN
Oui, mais la Justice à tout vendangé ; c'est comme la grêle, Monsieur le Bailli ; c'est même encore pire, car tous les frais ont fauché le reste, et parsonne n'a eu rian, que deux ou trois créanciers qui disent encore, qu'on leur a pris les trois quarts de ce qu'ils devaient avoir.
LE BAILLI
Cela arrive quelquefois comme cela.
GROS-JEAN
Tout le monde mourrait à présent, que je ne voudrais pas me baisser pour avoir un héritage.
LE BAILLI
Vous avez raison.
GROS-JEAN
Ne parlons plus de cela, Monsieur le Bailli ; quelle nouvelle y a-t-il ici ? Comment se porte ma femme ?
LE BAILLI
Votre femme se porte très bien ; mais il y a bien des nouvelles depuis votre départ.
GROS-JEAN
Comment donc ! Et sont-elles bonnes du moins ?
LE BAILLI
Oui, elles ne sont pas mauvaises.
GROS-JEAN
Eh, pardi, Monsieur Bailli, comptez-moi donc un peu ça.
LE BAILLI
Vous savez quand vous êtes parti, que nous avions un nouveau Seigneur, qui venait d'acheter cette terre-ci ?
GROS-JEAN
Oui, vraiment, et je n'étions pas fâché d'être délivré de l'autre. Celui-ci est-il meilleur ?
LE BAILLI
Je vous en réponds ; c'est un homme qui aime à faire le bien du paysan.
GROS-JEAN
Voilà un brave homme, pardi c'ti-là.
LE BAILLI
Mais il veut qu'on travaille. Il prétend que ce village sera très riche dans quatre ans, si on veut faire ce qu'il dira.
GROS-JEAN
Et pourquoi pas ? D'abord qu'on veut notre bien, Monsieur le Bailli, c'est raisonnable.
LE BAILLI
Ii dit aussi qu'il veut prouver que plus on a d'enfants, et plus on est riche.
GROS-JEAN
Oui, tant vaut l'homme, tant vaut la terre. Mais il faut pouvoir les élever ces enfants, ils ne travaillent pas en venant au monde.
LE BAILLI
Il sait bien cela, et pour qu'il y ait beaucoup d'enfants dans son village et qui se portent bien, voici ce qu'il a imaginé.
GROS-JEAN
Voyons, voyons ; j 'aimons déjà ce Seigneur-là, moi, Monsieur le Bailli.
LE BAILLI
Écoutez bien.
GROS-JEAN
Oh, par la mordié, je n'en pardrons pas un mot, voyez-vous.
LE BAILLI
Chaque enfant qui viendra au monde pendant dix ans, il donnera au père, cent écus.
GROS-JEAN
Cent écus ? Et quand cela commencera-t-il ?
LE BAILLI
Oh, il y a déjà plus d'un an de passé.
GROS-JEAN
Plus d'un an ! Je suis bien malheureux de m'être en allé, j'aurions déjà gagné cent écus au moins.
LE BAILLI
Mais depuis votre départ, votre femme est accouchée.
GROS-JEAN
Ma Femme est accouchée, Monsieur le Bailli ? Mais il y a dix-huit mois, et quand je suis parti, elle n'était pas grosse.
LE BAILLI
Il faut donc le dire au Seigneur ; car il veut que les enfants soient réellement du mari.
GROS-JEAN
Gardez-vous en bien , Monsieur le Bailli, je ne sais ce que je dis. Oh, sûrement je me rappelle...
LE BAILLI
Prenez-y garde.
GROS-JEAN
J'aurais donc les cent écus ?
LE BAILLI
Oui, par enfant.
GROS-JEAN
Pardi ce n'est pas tout perdre ; mais c'est un seigneur d'or ! Que je suis fâché de m'être en allé !
LE BAILLI
Tenez, voilà votre femme, vous lui avez grande obligation de cet argent-là.
GROS-JEAN
Ah, pardi, je vous en réponds, je vois bien que sans elle, je ne les aurais jamais eu.
SCENE IV. Le Bailli, Catherine, montrant un enfant qu'elle porte.
GROS-JEAN
Eh, dis donc, femme, est-ce un fieu ou une fille, que j'ons pour ces cent écus ?
CATHERINE
C'est tous les deux, Gros-Jean.
GROS-JEAN, avec joye
Quoi, j'ons deux enfants ?
CATHERINE
Oui, vraiment, mon ami.
GROS-JEAN
Ah, pargué femme, c'est un trésor ! Quoi, Monsieur le Bailli, j'aurai six cent francs ?
LE BAILLI
Oui, tu peux y compter.
GROS-JEAN
Voilà une brave femme, Monsieur le Bailli !
LE BAILLI, à Catherine
Cela va bien.
CATHERINE, au bailli
Oh, je vais le rendre encore plus content.
LE BAILLI, à Catherine
Prenez garde à ce que vous direz.
CATHERINE
Ah, Gros-Jean, nous aurons plus de six cents francs.
GROS-JEAN
Comment donc ?
CATHERINE
Ces deux enfants-là sont venus ensemble, vois-tu ?
GROS-JEAN
Oui ?
CATHERINE
Hé bien, je suis grosse encore, si je va en avoir aussi deux, cela fera douze cents francs.
GROS-JEAN, avec joie
Pardi, t'as raison.
LE BAILLI, à part
Cette femme-là me ruinera.
À Catherine.
Mais tous n'êtes pas grosse ?
CATHERINE
Cela ne fait rien : je le deviendai.
GROS-JEAN
Qu'est-ce que t'as dis donc, femme ? Mais quel bonheur, Monsieur le Bailli !
LE BAILLI
Oui, cela est très heureux.
GROS-JEAN
Mais si cela va comme cela tous les ans, vela que j'aurons six cents francs de rente.
LE BAILLI
Je vous le disais bien. Votre femme vous enrichira.
GROS-JEAN
Pardi, c'est bien vrai. Je croyais d'abord de voir te gronder...
LE BAILLI, à Gros-Jean
Qu'est-ce que vous allez dire ?
GROS-JEAN
Oh, rien, rien, Monsieur le Bailli, je nous observerons.
CATHERINE
Pourquoi donc vouloir me gronder, mon ami ?
GROS-JEAN
Oh, je dis gronder ; ce n'est pas gronder, à moins que ce soit te gronder de ce que tu n'étais pas venue avec moi.
CATHERINE
J'aurais été bien aise d'y aller.
GROS-JEAN
Et pardi, non, j'en aurions été bien fâché.
CATHERINE
Comment, c'est bien vrai ?
GROS-JEAN
Sans doute ; ne faut-il pas que les enfants soient faits ici, Monsieur le Bailli ?
LE BAILLI
Sûrement.
GROS-JEAN
Allons, allons, c'est bon. As-tu préparé à souper ?
CATHERINE
Oui, mon ami.
GROS-JEAN
Hé bien, allons boire à la santé d'un si bon Seigneur. Monsieur le Bailli, j'en voudriez-vous prendre votre part ?
LE BAILLI
Pourquoi pas ? J'aime les braves gens, les honnêtes gens.
GROS-JEAN
Allons, venez donc ; car je vous aimons bien aussi, nous ; n'est-ce pas, Catherine ?
CATHERINE
Oh, pour cela, oui, et ce sera toujours tout de même.
GROS-JEAN
Tu as raison femme, allons, allons souper, je parlerons un peu de cela à la table.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0