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un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Treizième Proverbe

Le Mari Absent

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1771· 3 personnages

Personnages

  • LE BAILLY
  • GROS-JEAN, paysan
  • CATHERINE, femme de Gros-Jean

LE MARI ABSENT

SCÈNE PREMIÈRE. Le Bailli, Catherine pleurant.

CATHERINE

Oui, Monsieur le Bailli, mon mari arrive aujourd'hui.

LE BAILLI

Ne pleurez pas, mon enfant, il y a remède à cour.

CATHERINE

Mais voilà le jour bien avancé, il n'y a guère de temps pour y penser ; si vous m'abandonnez, Monsieur le Bailli, je suis une femme perdue !

LE BAILLI

Vous abandonner, ma cher amie ! Pouvez-vous l'imaginer seulement ?

CATHERINE

Il est vrai que ce serait bien mal à vous, après l'embarras où vous m'avez mis.

LE BAILLI

Je vous aime toujours, et je suis plus occupé que vous, de vous tirer d'affaire.

CATHERINE

Si je n'avais pas eu d'enfant encore pendant le voyage de mon mari, le reste ne serait rien ; pourquoi s'en va-t-il, au bout du compte ?

LE BAILLI

Sans doute. Mais j'arrangerai cela, soyez tranquille.

CATHERINE

Je ne pourrais pas cacher les enfants, tout le village sait ce qui est arrivé, et puis ils sont à lui, à ce que vous dites, malgré...

LE BAILLI

Oui, la loi y est conforme. Je vous dirais bien cela en Latin mais...

CATHERINE

Je ne l'entendrais pas. Ne nous amusons pas à cela.

LE BAILLI

Écoutez, il me vient une idée. Vous croyez que votre mari va arriver, n'est-ce pas ?

CATHERINE

Oui, Monsieur le Bailli, j'en suis même toute troublée, quand j'y pense.

LE BAILLI

Il ne faut point être troublée. Il faut vous en aller chez vous et y demeurer tranquille. Moi, je resterai ici à l'attendre. Je parlerai à Gros-Jean. Sans nous entendre, vous verrez bien la mine qu'il fera. Je puis vous assurer qu'il ne sera pas mécontent.

CATHERINE

Vous le croyez ?

LE BAILLI

J'en suis sûr. Il n'aime pas mal l'argent ?

CATHERINE

Ah, beaucoup, et c'est là ce qui lui a fait faire son voyage.

LE BAILLI

Quand je me tournerai du côté de votre maison vous viendrez nous trouver avec vos deux enfants, vous en cacherez un d'abord, et selon ce que nous dirons, vous montrerez l'autre.

CATHERINE

Et qu'est-ce que vous direz, Monsieur le Bailli ?

LE BAILLI

Il est inutile à présent que vous le sachiez.

CATHERINE

Mais pourquoi, je n'en dirai rien.

LE BAILLI

Ah, ne voilà-t-il pas la curiosité qui vous prend.

CATHERINE

Non, non, Monsieur le Bailli ; c'est que je voudrions seulement savoir. . ...

LE BAILLI

Allez-vous-en plutôt que plus tard, il ne faut pas que votre mari nous trouve ensemble.

CATHERINE

Ah, je le vois, tout là-bas !

LE BAILLI

Vous voyez bien, éloignez-vous.

CATHERINE

Oh, il ne regarde pas de ce côte-ci. Adieu, adieu , Monsieur le Bailli.

SCÈNE II.

LE BAILLI

Cette petite femme-là est charmante ! Quand il m'en coûterait quelque argent ; c'est tout simple, et puis on promet.... d'ailleurs il peut arriver quelque malheur, qui me procurera de quoì tout payer. Nous sommes au Public ; c'est au Public à faire les frais de nos folies, quoique nous travaillions à punir et à réparer des fautes. Comme la circonstance donne de l'esprit ! Voilà une pensée qui ne m'était pas encore venue : je la mettrai bien à profit à l'avenir. Mais Gros-Jean s'approche, voyons si nous réussirons à le persuader.

SCÈNE III. Le Bailli, Gros-Jean.

LE BAILLI

Hé bien, Gros-Jean, vous voilà donc enfin de retour ?

GROS-JEAN

Oui, Monsieur le Bailli, à vot' sarvice ; comment vous-en va ?

LE BAILLI

Fort bien, Gros- Jean, fort bien. Votre voyage vous a-t-il valu bien de l'argent ?

GROS-JEAN

Il devait m'en valoir ; mais j'ai mangé tout ce que j'avais porté ; encore bien heureux d'en avoir eu assez.

LE BAILLI

Et comment cela, votre oncle avait des vignes, à ce que vous m'aviez dit.

GROS-JEAN

Oui, mais la Justice à tout vendangé ; c'est comme la grêle, Monsieur le Bailli ; c'est même encore pire, car tous les frais ont fauché le reste, et parsonne n'a eu rian, que deux ou trois créanciers qui disent encore, qu'on leur a pris les trois quarts de ce qu'ils devaient avoir.

LE BAILLI

Cela arrive quelquefois comme cela.

GROS-JEAN

Tout le monde mourrait à présent, que je ne voudrais pas me baisser pour avoir un héritage.

LE BAILLI

Vous avez raison.

GROS-JEAN

Ne parlons plus de cela, Monsieur le Bailli ; quelle nouvelle y a-t-il ici ? Comment se porte ma femme ?

LE BAILLI

Votre femme se porte très bien ; mais il y a bien des nouvelles depuis votre départ.

GROS-JEAN

Comment donc ! Et sont-elles bonnes du moins ?

LE BAILLI

Oui, elles ne sont pas mauvaises.

GROS-JEAN

Eh, pardi, Monsieur Bailli, comptez-moi donc un peu ça.

LE BAILLI

Vous savez quand vous êtes parti, que nous avions un nouveau Seigneur, qui venait d'acheter cette terre-ci ?

GROS-JEAN

Oui, vraiment, et je n'étions pas fâché d'être délivré de l'autre. Celui-ci est-il meilleur ?

LE BAILLI

Je vous en réponds ; c'est un homme qui aime à faire le bien du paysan.

GROS-JEAN

Voilà un brave homme, pardi c'ti-là.

LE BAILLI

Mais il veut qu'on travaille. Il prétend que ce village sera très riche dans quatre ans, si on veut faire ce qu'il dira.

GROS-JEAN

Et pourquoi pas ? D'abord qu'on veut notre bien, Monsieur le Bailli, c'est raisonnable.

LE BAILLI

Ii dit aussi qu'il veut prouver que plus on a d'enfants, et plus on est riche.

GROS-JEAN

Oui, tant vaut l'homme, tant vaut la terre. Mais il faut pouvoir les élever ces enfants, ils ne travaillent pas en venant au monde.

LE BAILLI

Il sait bien cela, et pour qu'il y ait beaucoup d'enfants dans son village et qui se portent bien, voici ce qu'il a imaginé.

GROS-JEAN

Voyons, voyons ; j 'aimons déjà ce Seigneur-là, moi, Monsieur le Bailli.

LE BAILLI

Écoutez bien.

GROS-JEAN

Oh, par la mordié, je n'en pardrons pas un mot, voyez-vous.

LE BAILLI

Chaque enfant qui viendra au monde pendant dix ans, il donnera au père, cent écus.

GROS-JEAN

Cent écus ? Et quand cela commencera-t-il ?

LE BAILLI

Oh, il y a déjà plus d'un an de passé.

GROS-JEAN

Plus d'un an ! Je suis bien malheureux de m'être en allé, j'aurions déjà gagné cent écus au moins.

LE BAILLI

Mais depuis votre départ, votre femme est accouchée.

GROS-JEAN

Ma Femme est accouchée, Monsieur le Bailli ? Mais il y a dix-huit mois, et quand je suis parti, elle n'était pas grosse.

LE BAILLI

Il faut donc le dire au Seigneur ; car il veut que les enfants soient réellement du mari.

GROS-JEAN

Gardez-vous en bien , Monsieur le Bailli, je ne sais ce que je dis. Oh, sûrement je me rappelle...

LE BAILLI

Prenez-y garde.

GROS-JEAN

J'aurais donc les cent écus ?

LE BAILLI

Oui, par enfant.

GROS-JEAN

Pardi ce n'est pas tout perdre ; mais c'est un seigneur d'or ! Que je suis fâché de m'être en allé !

LE BAILLI

Tenez, voilà votre femme, vous lui avez grande obligation de cet argent-là.

GROS-JEAN

Ah, pardi, je vous en réponds, je vois bien que sans elle, je ne les aurais jamais eu.

SCENE IV. Le Bailli, Catherine, montrant un enfant qu'elle porte.

GROS-JEAN

Eh, dis donc, femme, est-ce un fieu ou une fille, que j'ons pour ces cent écus ?

CATHERINE

C'est tous les deux, Gros-Jean.

GROS-JEAN, avec joye

Quoi, j'ons deux enfants ?

CATHERINE

Oui, vraiment, mon ami.

GROS-JEAN

Ah, pargué femme, c'est un trésor ! Quoi, Monsieur le Bailli, j'aurai six cent francs ?

LE BAILLI

Oui, tu peux y compter.

GROS-JEAN

Voilà une brave femme, Monsieur le Bailli !

LE BAILLI, à Catherine

Cela va bien.

CATHERINE, au bailli

Oh, je vais le rendre encore plus content.

LE BAILLI, à Catherine

Prenez garde à ce que vous direz.

CATHERINE

Ah, Gros-Jean, nous aurons plus de six cents francs.

GROS-JEAN

Comment donc ?

CATHERINE

Ces deux enfants-là sont venus ensemble, vois-tu ?

GROS-JEAN

Oui ?

CATHERINE

Hé bien, je suis grosse encore, si je va en avoir aussi deux, cela fera douze cents francs.

GROS-JEAN, avec joie

Pardi, t'as raison.

LE BAILLI, à part

Cette femme-là me ruinera.

À Catherine.

Mais tous n'êtes pas grosse ?

CATHERINE

Cela ne fait rien : je le deviendai.

GROS-JEAN

Qu'est-ce que t'as dis donc, femme ? Mais quel bonheur, Monsieur le Bailli !

LE BAILLI

Oui, cela est très heureux.

GROS-JEAN

Mais si cela va comme cela tous les ans, vela que j'aurons six cents francs de rente.

LE BAILLI

Je vous le disais bien. Votre femme vous enrichira.

GROS-JEAN

Pardi, c'est bien vrai. Je croyais d'abord de voir te gronder...

LE BAILLI, à Gros-Jean

Qu'est-ce que vous allez dire ?

GROS-JEAN

Oh, rien, rien, Monsieur le Bailli, je nous observerons.

CATHERINE

Pourquoi donc vouloir me gronder, mon ami ?

GROS-JEAN

Oh, je dis gronder ; ce n'est pas gronder, à moins que ce soit te gronder de ce que tu n'étais pas venue avec moi.

CATHERINE

J'aurais été bien aise d'y aller.

GROS-JEAN

Et pardi, non, j'en aurions été bien fâché.

CATHERINE

Comment, c'est bien vrai ?

GROS-JEAN

Sans doute ; ne faut-il pas que les enfants soient faits ici, Monsieur le Bailli ?

LE BAILLI

Sûrement.

GROS-JEAN

Allons, allons, c'est bon. As-tu préparé à souper ?

CATHERINE

Oui, mon ami.

GROS-JEAN

Hé bien, allons boire à la santé d'un si bon Seigneur. Monsieur le Bailli, j'en voudriez-vous prendre votre part ?

LE BAILLI

Pourquoi pas ? J'aime les braves gens, les honnêtes gens.

GROS-JEAN

Allons, venez donc ; car je vous aimons bien aussi, nous ; n'est-ce pas, Catherine ?

CATHERINE

Oh, pour cela, oui, et ce sera toujours tout de même.

GROS-JEAN

Tu as raison femme, allons, allons souper, je parlerons un peu de cela à la table.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0