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Proverbe en prose· Cinquante Septième Proverbe

L'Officier du Gobelet

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1771· 4 personnages

Personnages

  • MONSIEUR DE SAINT-BRICE, Capitaine d'Infanterie
  • MONSIEUR DU PARC, Capitaine de Cavalerie
  • MONSIEUR DE PLAVEAU, Bailli de Nogent et Officier du Gobelet
  • MARIANNE, Suivante

L'OFFICIER DU GOBELET

SCÈNE PREMIÈRE. Monsieur de Saint-Brice, Monsieur du Parc, Marianne, les éclairant.

MONSIEUR DU PARC

C'est donc ici où tu loges ?

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Oui pour deux ou trois jours, je ne suis pas mal.

MONSIEUR DU PARC

Tu es fort bien. Si je logeais à l'auberge, je logerais ici à cause de cette belle enfant là.

Il prend Marianne par le bras ; il veut l'embrasser.

MARIANNE

Finissez, Monsieur.

MONSIEUR DU PARC

Comment, tu fais la cruelle, je crois ?

MARIANNE

Non, Monsieur ; mais c'est que je n'aime pas ces manières-là.

MONSIEUR DU PARC

Ah, tu n'aimes pas ces manières-là.

Il la poursuit, elle se défend et le repousse.

Elle est plus forte que moi. Elle m'a déchiré mes manchettes.

MARIANNE

J'en suis bien aise, pourquoi badinez-vous aussi ?

MONSIEUR DU PARC

Attends-moi.

MARIANNE, s'en allant

Je ne vous crains pas. Monsieur vous n'avez besoin de rien ?

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Non pas à présent.

MARIANNE

S'il vous faut quelque chose, vous le direz.

SCÈNE II. Monsieur de Saint-Brice, Monsieur du Parc.

MONSIEUR DU PARC

Pourquoi ne veux-tu pas venir souper chez Madame de Saint-Placide ? C'est une très bonne maison.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Je le sais bien.

MONSIEUR DU PARC

Elle t'en a prié, et si tu reviens ici quelquefois , tu feras bien-aise de la trouver.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Si mon affaire se finit, je ne crois pas qu'on m'y revoie de sitôt.

MONSIEUR DU PARC

Oui ; mais il faut qu'elle se fasse.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

C'est pour cela que je veux faire mon mémoire, afin de le présenter demain.

MONSIEUR DU PARC

Tu trouverais peut-être chez Madame de Saint-Placide, des gens qui pourraient te servir.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Qui ?

MONSIEUR DU PARC

Des premiers commis, il en vient beaucoup chez elle, et qui sont très honnêtes.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Tu as raison, diable !

MONSIEUR DU PARC

Quand je te dis, allons ; viens, viens.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Je veux faire mon mémoire avant, il est encore de bonne heure.

MONSIEUR DU PARC

Et qu'est-ce que c'est que ton affaire ?

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

On m'a dit que j'aurais de la peine à l'obtenir.

MONSIEUR DU PARC

Il faut en parler à Madame de Saint-Placide.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Si tu crois qu'elle puisse m'y servir, je ne demande pas mieux.

MONSIEUR DU PARC

Je te dis que c'est la meilleure femme du monde et la plus obligeante.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Voici de quoi il est question. J'ai passé l'hiver chez mon Père, comme tu fais.

MONSIEUR DU PARC

Oui. Quel âge a-t-il ton père ?

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Soixante et quinze ; mais il se porte bien.

MONSIEUR DU PARC

Il faudrait demander la survivance de sa Lieutenance de Roi.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

C'est cela justement que je veux.

MONSIEUR DU PARC

Tu as raison.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Tu connais, Mademoiselle Adélaïde ?

MONSIEUR DU PARC

La fille de Madame de la Belliere , à Douai ?

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Eh, non !

MONSIEUR DU PARC

Ah, la fille de Monsieur Desfoins, votre Major.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Justement : elle est charmante !

MONSIEUR DU PARC

Mais il me semble que non.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

C'est que tu ne te la rappelles pas.

MONSIEUR DU PARC

Et parbleu si fait ; n'est-ce-pas une grande fille pâle, qui avait mal à la poitrine ?

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Oui, mais ce mal-là n'est rien, notre chirurgien-major l'a entrepris, il m'a promis qu'avant un mois elle serait guérie.

MONSIEUR DU PARC

Si tu avais connu le nôtre ! Il n'en manquait pas des maladies de poitrine ; c'était bien le plus habile homme du monde. Achèves donc. Je parie que tu es amoureux de Mademoiselle Adélaïde.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Il est impossible de l'aimer davantage.

MONSIEUR DU PARC

Et l'aime-t-elle aussi, elle ?

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Tout ce qu'on peut aimer, et je parie que sa langueur ne vient que de se que son père ne veut pas consentir à notre mariage.

MONSIEUR DU PARC

Quoi, le bonhomme Desfoins, est donc un peu entêté ?

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Que trop. Il n'y a que dans le cas où j'aurais la survivance de mon père, qu'il le voudrait bien.

MONSIEUR DU PARC

Je le crois.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Mon père a écrit à son ancien Colonel qui l'aimait beaucoup, il venait de mourir. Il a encore écrit pour cette survivance à bien des officiers-généraux de sa connaissance sous lesquels il avait servi, quelques-uns ne lui ont pas répondu et les autres lui ont mandé qu'on n'accordait plus de survivances, et comme il y a un de ses camarades qui en a obtenu une pour son fils, j'ai pris le parti de venir ici ce n'a pas été sans être désespéré de me séparer de Mademoiselle Adélaïde.

MONSIEUR DU PARC

Il faudra conter tout cela à Madame de Saint-Placide. Si tu veux, je la préviendrai.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

N'oublies pas de dire que c'est celle du Lieutenant de Roi du Quesnoi, qui a été accordée.

MONSIEUR DU PARC

Celle du Quesnoi ?

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Il y a six semaines.

MONSIEUR DU PARC

Ah ça, tu viendras bientôt ?

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Oui, quand j'aurai fini mon mémoire.

MONSIEUR DU PARC

Allons, c'est bon ; je m'en vais t'annoncer. Ne sois pas longtemps.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Non , non,

MONSIEUR DU PARC

Adieu »

SCÈNE III.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE, cherchant dans le tiroir de la table

Il n'y a ici ni plume, ni encre. Voyons si j'en ai.

Il fouille dans ses poches.

J'ai oublié mon écritoire aussi. La Fille. Il n'y a pas de sonnettes ici ? La Fille.

SCENE IV. Monsieur de Saint-Brice, Marianne.

MARIANNE

On y va.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Allons donc.

MARIANNE

Qu'est-ce que vous voulez, Monsieur ?

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Une écritoire.

MARIANNE

Est-ce qu'il n'y en a pas là ? Ce matin...

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

J'y ai regardé.

MARIANNE, s'en allant

Vous en allez avoir tout-à-l'heure.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Pourvu que je me souvienne de ce qu'il y avait dans ce mémoire.

Il rêve.

MARIANNE, revenant

Monsieur, voilà de l'encre.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Et une plume ?

MARIANNE, s'en allant

Vous ne dites pas aussi.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Allez, allez.

MARIANNE, revenant avec une plume

Tenez, voilà une plume.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Et du papier donc ?

MARIANNE, s'en allant

Il fallait donc le dire en même temps. Pardi, il vous faut bien des choses toujours.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Ce diable de mémoire que j'ai perdu ! Il cherche dans ses poches. Voyons encore.

Il regarde tous ses papiers et il baise une lettre.

Ah, chère Adélaïde !

MARIANNE, apportant du papier ,etc

Voilà tout ce qu'il vous faut, n'est-ce pas ?

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

C'est bon ; laissez-moi.

MARIANNE

Il ne vous faut plus rien ?

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Non.

SCENE V. Monsieur de Saint-Brice, Une Voix dans la chambre prochaine.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE, se mettant à écrire

Il faudra bien que je me souvienne de ce qui était dans ce Mémoire.

Il rêve.

Oui, je crois que voilà comme il commençait.

Il écrit.

LA VOIX, sur des tons différents

À boire pour le Roi. À boire pour le Roi,

MONSIEUR DE SAINT-BRICE, écoutant

Qu'est-ce que j'entends là ?

LA VOIX

À boire pour le Roi, à boire pour le Roi, à boire pour le Roi.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Que diable est-ce que cela veut dire ?

LA VOIX

À boire pour le Roi, à boire pour le Roi.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Je n'entends pas bien. Qu'importe-t-il ?

LA VOIX

À boire pour le Roi, à boire pour le Roi.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Cela m'a fait oublier... Il faudra bien que je le retrouve.

Il rêve.

LA VOIX

À boire pour le Roi.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Encore ? Ah, je n'entends plus rien.

Il rêve.

Ah !... Dire que je ne puisse pas me souvenir !..

LA VOIX

À boire pour le Roi. À boire pour le Roi. À boire pour le Roi. À boire pour le Roi,

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Je n'y tiens pas !...

LA VOIX

À boire pour le Roi.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Je ne comprends pas qui ce peut être, il semble qu'il y a trois ou quatre voix.

LA VOIX

À boire pour le Roi. À boire pour le Roi.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Il m'est impossible de rien faire du tout, tant que cela continuera.

LA VOIX

À boire pour le Roi. À boire pour le Roi. À boire pour le Roi.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Il faut savoir ce que c'est.

Il frappe contre le mur.

Qu'est-ce qui est là ?

LA VOIX

C'est moi.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Qui, vous ?

LA VOIX

J'ai l'honneur d'être votre voisin, Monsieur, et si vous voulez, je m'en vais vous aller voir.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Qu'est-ce que vous avez ?

LA VOIX

Je m'en vais vous le dire, Monsieur, je m'en vais vous le dire.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Ce sera sûrement quelque importun, ou quelque fou.

SCENE VI. Monsieur de Saint-Brice, Monsieur de Plaveau.

MONSIEUR DE PLAVEAU, à la porte

Est-il permis d'entrer ?

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Entrez.

MONSIEUR DE PLAVEAU, en robe de chambré, une chandelle à la main

Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Monsieur, je suis votre serviteur.

MONSIEUR DE PLAVEAU

Monsieur, je vous demande bien pardon de paraître comme cela devant vous ; mais c'est que c'est mon usage quand je suis rentré chez moi, de me mettre en robe de chambre ; parce que vous entendez bien ; cela fait que.., je dis... enfin l'on est plus à son aise.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

C'est vrai.

MONSIEUR DE PLAVEAU

Monsieur, il me paraît que vous êtes en affaire, vous avez là une plume et de l'encre...

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Oui, Monsieur, j'ai un mémoire de très grande conséquence à écrire, et je n'ai pas de temps à perdre.

MONSIEUR DE PLAVEAU

Oh oui, quand on vient dans ce pays-ci... je m'en doutais bien... parce que...

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

C'est ce qui fait que je ne vous propose pas de vous asseoir.

MONSIEUR DE PLAVEAU

Oh, moi, vous vous moquez, je ne m'assis jamais ; je resterais comme cela toute la journée. Permettez seulement que je mette ma chandelle sur votre table.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Non, je ne veux pas vous déranger ; car vous avez aussi affaire, vous, Monsieur, à ce qu'il me semble.

MONSIEUR DE PLAVEAU

Oui vraiment et je n'ai pas de temps à perdre non plus, car c'est demain... Vous ne savez pas... C'est que...

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Quand on n'est ici que pour peu de temps...

MONSIEUR DE PLAVEAU

Oh, moi j'y suis pour trois mois, et c'est parce que... Vous avez été étonné de ce que vous entendiez ?

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Un peu, et si [vous] pouviez parler un peu plus bas....

MONSIEUR DE PLAVEAU

Plus bas ?

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Oui, vous me feriez plaisir.-

MONSIEUR DE PLAVEAU

Cela est bien difficile, ce n'est pas que je veuille faire ce que vous voudriez ; car moi... Monsieur est officier, je crois ?

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Oui, Monsieur.

MONSIEUR DE PLAVEAU

Je le disais bien ; quand je vois qu'on a comme cela, la croix je dis, il faut que ce soit quelqu'un qui serve ou qui a servi ; car nous avons une étape à Nogent.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Vous êtes de Nogent ?

MONSIEUR DE PLAVEAU

Oui, Monsieur, je me nomme Plaveau, et je suis officier aussi, moi ; mais pas de même que vous, je suis Officier de Justice, j'en fuis le bailli ; et j'ai voulu être encore officier autrement ; c'est à dire... avoir une charge... C'est bien une charge que celle de bailli ; mais je veux dire une charge plus honorable quand je dis plus honorable ; c'est-à-dire une charge chez le Roi.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Vous êtes officier du Roi ?

MONSIEUR DE PLAVEAU

Oui Monsieur, j'ai cet honneur-là, je suis officier du Gobelet.

L'officier du gobelet est un des membres de l'équipe qui procédait à la cérémonie du repas du roi.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Ah, c'est très bien, Monsieur : je vous souhaite le bonsoir.

MONSIEUR DE PLAVEAU

Monsieur, vous avez bien de la bonté ; mais pour en revenir à ce que nous disions ; c'est une charge où il faut parler devant le Roi. Je suis bien accoutumé à parler en public ; car j'ai été reçu avocat à Bourges et puis je juge tous les jours ; c'est-à-dire quand il y a des causes à mon bailliage, pour lors je parle ; mais parler devant le Roi, c'est bien différent, et il faut un peu s'étudier pour cela.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

En ce cas-là, Monsieur, je vous demande bien pardon de vous avoir interrompu, je suis bien votre serviteur.

MONSIEUR DE PLAVEAU

Vous ne m'avez point interrompu, Monsieur, au contraire et je pense une chose même.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Quoi ?

MONSIEUR DE PLAVEAU

Vous pourriez.... je dis si vous vouliez, vous pourriez me donner votre avis sur la manière dont....

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Une autre fois, tant que vous voudrez.

MONSIEUR DE PLAVEAU

C'est bien honnête à vous, Monsieur ; mais c'est demain que je commence et...

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

J'en suis bien fâché ; mais...

MONSIEUR DE PLAVEAU

C'est l'affaire d'un instant.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

En vérité, je ne peux pas.

MONSIEUR DE PLAVEAU

Je vous en prie. Demain quand le Roi fera à table ; car j'ai déjà vu tout cela, il est là, et moi ici. Le Roi demande à boire, et moi voilà ce que je dis aussitôt. À boire pour le Roi.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

C'est fort bien.

MONSIEUR DE PLAVEAU

Oui ; c'est ce que je dois dire ; mais c'est le ton que je cherche, j'ai envie de dire comme cela.

Il prend différents tons.

À boire pour le Roi, ou à boire pour se Roi, ou à boire pour le Roi, non, je n'y suis pas.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Je trouve que c'est fort bien.

MONSIEUR DE PLAVEAU

Non, j'avais trouvé un autre ton à Nogent que je cherche. Ah, je crois que le voilà, écoutez, je vous prie. À boire pour le Roi, non, non,

Il prend différens tons.

À boire pour le Roi ; ce n'est pas tout-à-fait cela , je le sens bien.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Je vous assure que c'est à merveille.

MONSIEUR DE PLAVEAU

Vous me flattez ; mais si vous m'aviez entendu à Nogent, vous verriez bien... tenez, voilà, je crois, comme je disais, à boire pour... Je ne saurais retrouver ce ton-là ; mais d'ici à demain il faudra bien en venir à bout.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Sûrement, je vous demande bien pardon, mais...

MONSIEUR DE PLAVEAU

C'est juste, il faut que chacun fasse ses affaires, je suis bien aise d'avoir fait l'honneur de votre connaissance ; parce qu'on cause quelquefois.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Prenez donc votre lumière.

MONSIEUR DE PLAVEAU

Ah oui, j'oubliais... quand on a quelque chose comme cela dans la tête.... je vous remercie bien, Monsieur, je suis votre très humble serviteur.

Il sort.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Enfin, le voilà parti !

MONSIEUR DE PLAVEAU, revenant

Monsieur, je pense une chose ; si je pouvais vous être utile pour votre mémoire...

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Non, Monsieur, je vous prie de vouloir bien...

MONSIEUR DE PLAVEAU

Je fais acte de bonne volonté, au moins.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Je vous en suis obligé, permettez que je finisse mon mémoire.

Monsieur de Plaveau sort et revient.

MONSIEUR DE PLAVEAU

Ah ! Je le tiens pour le coup, tenez, Monsieur, écoutez. À boire pour le Roi, non, ce n'est pas cela, je vous demande bien pardon.

Il ferme mal la porte.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Et laissez la porte.

MONSIEUR DE PLAVEAU

C'est que la clef...

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Cela ne fait rien,

MONSIEUR DE PLAVEAU

Je vous souhaite bien le bonsoir. Si je retrouve le ton de Nogent, je viendrai vous le dire.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Adieu, adieu.

SCÈNE VII. Monsieur de Saint-Brice, Monsieur de Plaveau dans sa chambre.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Le diable emporte l'importun.

Il s'assied.

L'impatience dérange plus la mémoire !

Il rêve.

Ah, m'y voilà.

Il écrit.

Fort-bien. À près, qu'est-ce qu'il y avait ?

Il cherche.

MONSIEUR DE PLAVEAU

À boire pour le Roi, à boire pour le Roi.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Ah, le voilà qui recommence. Je voudrais que... Ne l'écoutons pas.

Il rêve.

MONSIEUR DE PLAVEAU

A boire pour le Roi, à boire pour le Roi.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Je ne ferai jamais rien de la soirée.

MONSIEUR DE PLAVEAU

À boire pour le Roi, à boire pour le Roi.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Voyons l'heure qu'il est. Comment, dix heures moins un quart.

Il se lève.

MONSIEUR DE PLAVEAU

À boire pour le Roi.

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Demain matin, je me lèverai de bonne heure. Il prend son épée et son chapeau.

MONSIEUR DE PLAVEAU

À boire pour le Roi. Monsieur l'Officier, je le tiens, écoutez, à boire pour le Roi, entendez-vous ?

MONSIEUR DE SAINT-BRICE

Allons-nous-en, car il va venir.

Il sort.

SCÈNE DERNIÈRE.

MONSIEUR DE PLAVEAU, dans sa chambre

Monsieur l'Officier, j'y suis. À boire pour le Roi. Êtes-vous content de cela ?

Il vient avec sa lumière à la main.

À boire pour le Roi.

Il est étonné de ne plus trouver Monsieur de Saint-Brice.

Il est sorti, j'en suis bien fâché, mais je ne veux pas oublier ce ton-là toujours. Il s'en va en disant, à boire pour le Roi, à boire pour le Roi.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0