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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Comédie

Le Pari

Louis Carrogis de Carmontelle· créée en 1768, imprimée en 1771· 6 personnages

Représenté pour la première fois en 1768 à Bagatelle chez Madame la Marquise de Mauconseil.

Personnages

  • MAÎTRESSE MOKA
  • MONSIEUR DUVAL, jeune homme
  • MONSIEUR DELALANDE, jeune homme
  • MONSIEUR DESPRÉS, jeune homme
  • MONSIEUR LEDOUX, manchot
  • UN GARÇON CAFFETIER

LE PARI

SCÈNE PREMIÈRE. Maîtresse Moka, Monsieur Duval, Un Garçon.

MONSIEUR DUVAL

Bonjour, Madame Moka ; vous n'avez pas grand monde.

MADAME MOKA

Il est encore de bonne heure, Monsieur.

MONSIEUR DUVAL

Monsieur Delalande n'est pas venu ici aujourd'hui ?

LE GARÇON

Il est venu ce matin à cheval.

MONSIEUR DUVAL

Il m'avait dit qu'il viendrait cette après-dînée.

LE GARÇON

Monsieur, le voilà.

SCÈNE II. Madame Moke, Monsieur Duval, Monsieur Delalande, Le Garçon

MONSIEUR DUVAL

Ah, te voilà, Lalande.

MONSIEUR DELALANDE

J'ai été te chercher chez Madame Delarue ; l'on m'a dit qu'on ne t'avait pas vu, et je suis venu voir ici.

MONSIEUR DUVAL

Qu'est-ce que tu as fait hier au Vingt-un ?

MONSIEUR DELALANDE

J'ai perdu trente-neuf louis, ils n'y savent pas jouer ; il n'y a pas moyen de rien faire avec des gens comme cela.

MONSIEUR DUVAL

Et Madame des Bruyères a-t-elle gagné ?

MONSIEUR DELALANDE

Oui, je crois qu elle a eu une douzaine de louis.

MONSIEUR DUVAL

Ah, tiens, n'est-ce pas la petite Aglaé qui passe, dans le vis-à-vis ?

MONSIEUR DELALANDE

Je crois que oui. Il n'a tenu qu'à moi de souper avec elle, avant-hier ; mais je ne m'en suis pas soucié ; elle est trop blonde.

MONSIEUR DUVAL

Qu'est-ce qui l'a à présent ?

MONSIEUR DELALANDE

Mais, tout le monde.

MONSIEUR DUVAL

N'est-ce pas le Chevalier de la Merville ?

MONSIEUR DELALANDE

Bon, il y a longtemps qu'il ne l'a plus, elle a eu un Anglais depuis. Vas-tu aux Italiens aujourd'hui ?

Italiens : théâtre des italiens, aussi troupe de théâtre jouant à l'Hôtel de Bourgogne.

MONSIEUR DUVAL

Je ne sais pas. Qu'est-ce qu'on donne ?

MONSIEUR DELALANDE

Le Roi et le Fermier, avec les Soeurs rivales, je crois.

Le Roi et le fermier : Opéra comique de Michel-Jean Sedaine représentée pour la première fois le 22 novembre 1762 à l'Hôtel de Bourgogne.

Les deux Soeurs rivales : Comédie en prose de La Ribadière représentée pour la première fois le 22 juillet 1762 à l'Hôtel de Bourgogne.

MONSIEUR DUVAL

Et aux Français ?

Français : Théâtre français ou comédie française.

MONSIEUR DELALANDE

Ma foi, je n'en sais rien. Je n'y vas jamais ; c'est un spectacle triste, et je ne donne pas dans l'esprit moi.

MONSIEUR DUVAL

Je crois que tu ne lis guère.

MONSIEUR DELALANDE

Parbleu non, je n'ai pas le temps. Et puis que diable lire ? J'ai acheté pourtant la Bibliothèque de campagne ; mais c'est pour ceux qui viendront chez moi.

MONSIEUR DUVAL

Ah , c'est du moins quelque chose.

MONSIEUR DELALANDE

Combien te coûte cet habit-là ?

MONSIEUR DUVAL

Ma foi, je n'en sais rien, je ne m'en informe seulement pas. À propos, as-tu vu mes derniers chevaux ?

MONSIEUR DELALANDE

Lesquels ?

MONSIEUR DUVAL

Ceux que j'avais hier à la plaine ?

MONSIEUR DELALANDE

Oui. Ils sont vilains.

MONSIEUR DUVAL

Vilains, oui, c'est ce qu'ils sont, et dressés ! Il n'y a rien de si agréable à mener ; j'ai pourtant envie de m'en défaire.

MONSIEUR DELALANDE

Si tu veux les troquer contre mon cheval anglais...

MONSIEUR DUVAL

Quoi cette grande rosse que tu avais l'autre jour au Bois de Boulogne ?

Rosse : méchant cheval usé, qui n'est point sensible à l'éperon ni à la gaule. [F]

MONSIEUR DELALANDE

Oui une rosse ! Je ne le donnerais pas pour quatre-vingt louis.

MONSIEUR DUVAL

Allons donc !

MONSIEUR DELALANDE

Ah, voilà Despressins.

MONSIEUR DUVAL

C'est vrai.

MONSIEUR DELALANDE

Je m'en vais l'appeller. Despressins ?

SCÈNE III. Madame Moka, Monsieur Delalande, Monsieur Despressins, Monsieur Duval, Un Garçon.

MONSIEUR DEPRESSINS

Ah, et voilà Duval aussi ! Qu'est-ce que vous faites ici tous les deux ?

MONSIEUR DELALANDE

Ma foi rien. Où as-tu dîné ?

MONSIEUR DEPRESSINS

Dans la rue Saint-Louis.

MONSIEUR DUVAL

Chez qui cela ?

MONSIEUR DEPRESSINS

Chez une vieille Tante à moi. Madame Moka est toujours jolie.

MONSIEUR DUVAL

Elle se porte mieux que cet hiver à la foire.

MADAME MOKA

Oui, Monsieur, Dieu merci, cela va assez bien à présent.

MONSIEUR DELALANDE, à part aux autres

Elle a été assez jolie au moins.

MONSIEUR DEPRESSINS

Elle l'est bien encore.

MONSIEUR DUVAL

C'est dommage qu'elle aime son mari.

MONSIEUR DEPRESSINS

Tu le crois ?

MONSIEUR DUVAL

Oui, on me l'a dit.

MONSIEUR DELALANDE

Ah, je t'en réponds, je voudrais avoir autant de cinquante louis... À propos, Madame Moka, ce Monsieur que j'ai vû ici une fois, que vous disiez qui ne vous avait jamais parlé, vient-il encore ?

MADAME MOKA

Oui, Monsieur, tous les jours.

LE GARÇON

Voila à-peu-près l'heure où il vient prendre du café.

MONSIEUR DELALANDE

Et il ne t'a jamais rien dit non plus à toi ?

LE GARÇON

Non, Monsieur, jamais ; il fait signer feulement, nous sommes accoutumés à cela. On lui verse du café, il le prend et il s'en va, après avoir payé, s'entend.

MONSIEUR DUVAL

Ah, je me rappelle ; c'est un homme qui...

Il fait un signe pour le désigner.

LE GARÇON

Oui, Monsieur.

MONSIEUR DELALANDE

Parbleu, je suis curieux de le voir.

MADAME MOKA

Monsieur, si vous ne vous en allez pas, vous aurez ce plaisir-là.

MONSIEUR DUVAL

Hé bien, j'ai envie de le faire parler.

MONSIEUR DEPRESSINS

Cet homme-là ? Tu seras bien fin, je le connais moi.

MONSIEUR DUVAL

Veux-tu parier dix louis ?

MONSIEUR DEPRESSINS

Non.

MONSIEUR DUVAL

Pourquoi ?

MONSIEUR DELALANDE

Je les parie moi ; mais aujourd'hui.

MONSIEUR DUVAL

Tout-à-l'heure s'il vient.

Le GARÇON

Il ne tardera pas.

MONSIEUR DUVAL

Allons, voyons tes dix louis.

MONSIEUR DELALANDE

Les voilà.

Il tire sa bourse.

MONSIEUR DUVAL

Voilà les miens.

Il tire aussi sa bourse.

Il n'y a qu'à les mettre entre les mains de Despressins.

MONSIEUR DELALANDE

Je le veux bien. Tenez.

Il donne les dix louis.

MONSIEUR DUVAL

Vois s'il y a dix louis ?

MONSIEUR DEPRESSINS

Oui, oui ; hé bien à présent, je vous dirai que je suis pour celui qui parie qu'il ne parlera pas.

MONSIEUR DELALANDE

Nous verrons.

LE GARÇON

Ah, Monsieur, le voilà, le voilà qui vient.

MONSIEUR DELALANDE, va voir

Il a parbleu raison, c'est lui-même.

MADAME MOKA

Oh, il ne manque jamais à moins qu'il ne pleuve à verse.

MONSIEUR DUVAL

Il prend son café bien tard.

LE GARÇON

C'est son heure ordinaire.

MONSIEUR DELALANDE

Range-toi donc de la porte.

MONSIEUR DEPRESSINS

Je m'en vais.

MONSIEUR DELALANDE

Et mes dix louis. Ce gaillard-là emporte les enjeux.

MONSIEUR DEPRESSINS

Je m'en vais faire une visite ici près et je reviens savoir la réussite du pari.

MONSIEUR DUVAL

Ne sois pas longtemps.

MONSIEUR DEPRESSINS

Je ne fais qu'aller et venir.

MONSIEUR DELALANDE

Laissons passer notre homme sans faire semblant de rien.

SCÈNE I. Madame Moka, Monsieur Delalande, Monsieur Duval, Monsieur Ledoux boitant, ayant une main retirée, faisant la grimace a tous moments par tic. Le GARÇON.

MONSIEUR DELALANDE, à Monsieur Ledoux

Monsieur, je vous attendais avec impatience, je suis charmé de vous voir.

Monsieur Ledoux ne regarde pas Monsieur Delalande. Il fait signe au Garçon de lui donner du café, et il va s'asseoir auprès d'une table.

Monsieur, vous aimez beaucoup le café d'ici ?

Monsieur Ledoux fait la grimace et regarde si on apporte son café.

Monsieur, vous n'allez jamais à la campagne. Je crois que vous avez tort. Si vous preniez des eaux, cela serait peut-être bon pour votre main.

Il veut toucher la main de Monsieur Ledoux. Monsieur Ledoux fait la grimace et change de place. On lui verse du cassé. Il regarde droit devant lui, faisant des grimaces souvent.

Quel diable d'homme ! On ne sait par où l'entamer. Aimez-vous un peu le spectacle ? Cela doit vous amuser , n'aimant pas à parler.

Monsieur Ledoux sait la grimace et se tourne de l'autre coté.

Monsieur , pour faire connaissance avec vous, je voudrais bien que vous me fissiez le plaisir de venir dîner avec moi.

Monsieur Ledoux grimace, prend son café et n'écoute pas.

Prendre les eaux : suivre une cure thermale.

MONSIEUR DUVAL

Il n'est pas gourmand ! Monsieur, nous aurions des femmes fort jolies.

Monsieur Ledoux fait la grimace et n'a l'air de rien entendre.

MONSIEUR DUVAL

Je crois que j'aurai bientôt tes dix louis.

MONSIEUR DELALANDE

Pas encore. Attends, attends.

À Monsieur Ledoux.

Monsieur, il y a un homme qui vous cherche pour vous remettre cinquante louis d'une restitution qu'il est charge de vous faire.

Monsieur Ledoux fait la grimace et ne dit rien.

MONSIEUR DELAMARE

Il n'aime pas l'argent. Monsieur, il y a quelqu'un qui m'a dit que vous n'aimiez pas à vous battre.

Monsieur Ledoux fait la grimace et pousse sa tasse qu'il a vidée, et reste tranquille.

MONSIEUR DELALANDE

Parbleu , il parlera.

Il marche sur le pied de Monsieur Ledoux. Monsieur Ledoux se lève, fait la grimace, ne crie pas, et il va payer sa tasse de café.

MONSIEUR DELAMARE

Monsieur, quand reviendrez vous ici ? Je serais bien aise de causer avec vous ; car vous avez bien de l'esprit.

Monsieur Leroux fait la grimace, et s'en va en boitant.

MONSIEUR DELALANDE

Que le Diable l'emporte.

MONSIEUR DUVAL, riant

Ah, ah, ah, ah.

MONSIEUR DELALANDE

Est-ce que c'est un fou ? Dis donc toi ?

LE GARÇON

Nous n'en savons rien, Monsieur.

SCÈNE V. Madame Moka, Monsieur Delalande, Monsieur Duval, M. Despressins, Le Garçon.

MONSIEUR DEPRESSINS

Hé bien, a-t-il parlé ?

MONSIEUR DUVAL

Oh pour cela, non. Allons, donne-moi mes vingt louis.

MONSIEUR DELALANDE

Un moment.

MONSIEUR DUVAL

Mais n'as-tu pas parié que tu le ferais parler ?

MONSIEUR DELALANDE

C'est vrai.

MONSIEUR DUVAL

Hé bien ?

MONSIEUR DELALANDE

Comme je lui ai marché sur le pied, peut-être qu'il m'enverra dire qu'il veut se battre, il faut attendre.

MONSIEUR DUVAL

Nous sommes convenus qu'il parlerait aujourd'hui, qu'as-tu à dire ?

MONSIEUR DELALANDE

C'est vrai ; mais si c'est par ce que je lui ai dit, qu'il parle demain, je le suppose, je n'aurai pas perdu.

MONSIEUR DUVAL

Tout de même.

MONSIEUR DELALANDE

Non pas. Veux-tu parier encore dix louis ?

MONSIEUR DUVAL

Si tu veux.

MONSIEUR DEPRESSINS

Finissons cette affaire-ci auparavant.

MONSIEUR DELALANDE

Et comment ?

MONSIEUR DEPRESSINS

Écoutez-moi, vous êtes deux nigauds tous les deux.

MONSIEUR DELALANDE

Pourquoi cela ?

MONSIEUR DEPRESSINS

Parce que cet homme qui s'appelle Monsieur Ledoux, ne pouvait pas vous répondre, vous lui auriez parlé cent ans.

MONSIEUR DUVAL

Il est peut-être muet ?

MONSIEUR DEPRESSINS

Tu l'as dit. Il est sourd et muet de naissance.

MONSIEUR DELALANDE

Que diable, il fallait donc nous le dire.

MONSIEUR DEPRESSINS

J'ai voulu vous laisser parier. Tenez, voilà vos dix louis à chacun.

Il les leur rend.

MONSIEUR DUVAL

Veux-tu que je te mène, où vas-tu ?

MONSIEUR DELALANDE

Aux Italiens.

MONSIEUR DEPRESSINS

Et bien j'irai aussi.

MONSIEUR DUVAL

Garçon, vois si mon carrosse est là.

LE GARÇON, regardant

Oui, Monsieur.

MONSIEUR DELALANDE

Allons-nous-en. Bonjour, Madame Moka.

MADAME MOKA

Messieurs, je suis bien votre servante.

MONSIEUR DUVAL

Allons, passe.

Ils s'en vont.

Explication du proverbe : On ne saurait tirer de l'huile d'un mur.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0