Proverbe en prose· Comédie
Le Pari
Représenté pour la première fois en 1768 à Bagatelle chez Madame la Marquise de Mauconseil.
Personnages
- MAÎTRESSE MOKA
- MONSIEUR DUVAL, jeune homme
- MONSIEUR DELALANDE, jeune homme
- MONSIEUR DESPRÉS, jeune homme
- MONSIEUR LEDOUX, manchot
- UN GARÇON CAFFETIER
LE PARI
SCÈNE PREMIÈRE. Maîtresse Moka, Monsieur Duval, Un Garçon.
MONSIEUR DUVAL
Bonjour, Madame Moka ; vous n'avez pas grand monde.
MADAME MOKA
Il est encore de bonne heure, Monsieur.
MONSIEUR DUVAL
Monsieur Delalande n'est pas venu ici aujourd'hui ?
LE GARÇON
Il est venu ce matin à cheval.
MONSIEUR DUVAL
Il m'avait dit qu'il viendrait cette après-dînée.
LE GARÇON
Monsieur, le voilà.
SCÈNE II. Madame Moke, Monsieur Duval, Monsieur Delalande, Le Garçon
MONSIEUR DUVAL
Ah, te voilà, Lalande.
MONSIEUR DELALANDE
J'ai été te chercher chez Madame Delarue ; l'on m'a dit qu'on ne t'avait pas vu, et je suis venu voir ici.
MONSIEUR DUVAL
Qu'est-ce que tu as fait hier au Vingt-un ?
MONSIEUR DELALANDE
J'ai perdu trente-neuf louis, ils n'y savent pas jouer ; il n'y a pas moyen de rien faire avec des gens comme cela.
MONSIEUR DUVAL
Et Madame des Bruyères a-t-elle gagné ?
MONSIEUR DELALANDE
Oui, je crois qu elle a eu une douzaine de louis.
MONSIEUR DUVAL
Ah, tiens, n'est-ce pas la petite Aglaé qui passe, dans le vis-à-vis ?
MONSIEUR DELALANDE
Je crois que oui. Il n'a tenu qu'à moi de souper avec elle, avant-hier ; mais je ne m'en suis pas soucié ; elle est trop blonde.
MONSIEUR DUVAL
Qu'est-ce qui l'a à présent ?
MONSIEUR DELALANDE
Mais, tout le monde.
MONSIEUR DUVAL
N'est-ce pas le Chevalier de la Merville ?
MONSIEUR DELALANDE
Bon, il y a longtemps qu'il ne l'a plus, elle a eu un Anglais depuis. Vas-tu aux Italiens aujourd'hui ?
Italiens : théâtre des italiens, aussi troupe de théâtre jouant à l'Hôtel de Bourgogne.
MONSIEUR DUVAL
Je ne sais pas. Qu'est-ce qu'on donne ?
MONSIEUR DELALANDE
Le Roi et le Fermier, avec les Soeurs rivales, je crois.
Le Roi et le fermier : Opéra comique de Michel-Jean Sedaine représentée pour la première fois le 22 novembre 1762 à l'Hôtel de Bourgogne.
Les deux Soeurs rivales : Comédie en prose de La Ribadière représentée pour la première fois le 22 juillet 1762 à l'Hôtel de Bourgogne.
MONSIEUR DUVAL
Et aux Français ?
Français : Théâtre français ou comédie française.
MONSIEUR DELALANDE
Ma foi, je n'en sais rien. Je n'y vas jamais ; c'est un spectacle triste, et je ne donne pas dans l'esprit moi.
MONSIEUR DUVAL
Je crois que tu ne lis guère.
MONSIEUR DELALANDE
Parbleu non, je n'ai pas le temps. Et puis que diable lire ? J'ai acheté pourtant la Bibliothèque de campagne ; mais c'est pour ceux qui viendront chez moi.
MONSIEUR DUVAL
Ah , c'est du moins quelque chose.
MONSIEUR DELALANDE
Combien te coûte cet habit-là ?
MONSIEUR DUVAL
Ma foi, je n'en sais rien, je ne m'en informe seulement pas. À propos, as-tu vu mes derniers chevaux ?
MONSIEUR DELALANDE
Lesquels ?
MONSIEUR DUVAL
Ceux que j'avais hier à la plaine ?
MONSIEUR DELALANDE
Oui. Ils sont vilains.
MONSIEUR DUVAL
Vilains, oui, c'est ce qu'ils sont, et dressés ! Il n'y a rien de si agréable à mener ; j'ai pourtant envie de m'en défaire.
MONSIEUR DELALANDE
Si tu veux les troquer contre mon cheval anglais...
MONSIEUR DUVAL
Quoi cette grande rosse que tu avais l'autre jour au Bois de Boulogne ?
Rosse : méchant cheval usé, qui n'est point sensible à l'éperon ni à la gaule. [F]
MONSIEUR DELALANDE
Oui une rosse ! Je ne le donnerais pas pour quatre-vingt louis.
MONSIEUR DUVAL
Allons donc !
MONSIEUR DELALANDE
Ah, voilà Despressins.
MONSIEUR DUVAL
C'est vrai.
MONSIEUR DELALANDE
Je m'en vais l'appeller. Despressins ?
SCÈNE III. Madame Moka, Monsieur Delalande, Monsieur Despressins, Monsieur Duval, Un Garçon.
MONSIEUR DEPRESSINS
Ah, et voilà Duval aussi ! Qu'est-ce que vous faites ici tous les deux ?
MONSIEUR DELALANDE
Ma foi rien. Où as-tu dîné ?
MONSIEUR DEPRESSINS
Dans la rue Saint-Louis.
MONSIEUR DUVAL
Chez qui cela ?
MONSIEUR DEPRESSINS
Chez une vieille Tante à moi. Madame Moka est toujours jolie.
MONSIEUR DUVAL
Elle se porte mieux que cet hiver à la foire.
MADAME MOKA
Oui, Monsieur, Dieu merci, cela va assez bien à présent.
MONSIEUR DELALANDE, à part aux autres
Elle a été assez jolie au moins.
MONSIEUR DEPRESSINS
Elle l'est bien encore.
MONSIEUR DUVAL
C'est dommage qu'elle aime son mari.
MONSIEUR DEPRESSINS
Tu le crois ?
MONSIEUR DUVAL
Oui, on me l'a dit.
MONSIEUR DELALANDE
Ah, je t'en réponds, je voudrais avoir autant de cinquante louis... À propos, Madame Moka, ce Monsieur que j'ai vû ici une fois, que vous disiez qui ne vous avait jamais parlé, vient-il encore ?
MADAME MOKA
Oui, Monsieur, tous les jours.
LE GARÇON
Voila à-peu-près l'heure où il vient prendre du café.
MONSIEUR DELALANDE
Et il ne t'a jamais rien dit non plus à toi ?
LE GARÇON
Non, Monsieur, jamais ; il fait signer feulement, nous sommes accoutumés à cela. On lui verse du café, il le prend et il s'en va, après avoir payé, s'entend.
MONSIEUR DUVAL
Ah, je me rappelle ; c'est un homme qui...
Il fait un signe pour le désigner.
LE GARÇON
Oui, Monsieur.
MONSIEUR DELALANDE
Parbleu, je suis curieux de le voir.
MADAME MOKA
Monsieur, si vous ne vous en allez pas, vous aurez ce plaisir-là.
MONSIEUR DUVAL
Hé bien, j'ai envie de le faire parler.
MONSIEUR DEPRESSINS
Cet homme-là ? Tu seras bien fin, je le connais moi.
MONSIEUR DUVAL
Veux-tu parier dix louis ?
MONSIEUR DEPRESSINS
Non.
MONSIEUR DUVAL
Pourquoi ?
MONSIEUR DELALANDE
Je les parie moi ; mais aujourd'hui.
MONSIEUR DUVAL
Tout-à-l'heure s'il vient.
Le GARÇON
Il ne tardera pas.
MONSIEUR DUVAL
Allons, voyons tes dix louis.
MONSIEUR DELALANDE
Les voilà.
Il tire sa bourse.
MONSIEUR DUVAL
Voilà les miens.
Il tire aussi sa bourse.
Il n'y a qu'à les mettre entre les mains de Despressins.
MONSIEUR DELALANDE
Je le veux bien. Tenez.
Il donne les dix louis.
MONSIEUR DUVAL
Vois s'il y a dix louis ?
MONSIEUR DEPRESSINS
Oui, oui ; hé bien à présent, je vous dirai que je suis pour celui qui parie qu'il ne parlera pas.
MONSIEUR DELALANDE
Nous verrons.
LE GARÇON
Ah, Monsieur, le voilà, le voilà qui vient.
MONSIEUR DELALANDE, va voir
Il a parbleu raison, c'est lui-même.
MADAME MOKA
Oh, il ne manque jamais à moins qu'il ne pleuve à verse.
MONSIEUR DUVAL
Il prend son café bien tard.
LE GARÇON
C'est son heure ordinaire.
MONSIEUR DELALANDE
Range-toi donc de la porte.
MONSIEUR DEPRESSINS
Je m'en vais.
MONSIEUR DELALANDE
Et mes dix louis. Ce gaillard-là emporte les enjeux.
MONSIEUR DEPRESSINS
Je m'en vais faire une visite ici près et je reviens savoir la réussite du pari.
MONSIEUR DUVAL
Ne sois pas longtemps.
MONSIEUR DEPRESSINS
Je ne fais qu'aller et venir.
MONSIEUR DELALANDE
Laissons passer notre homme sans faire semblant de rien.
SCÈNE I. Madame Moka, Monsieur Delalande, Monsieur Duval, Monsieur Ledoux boitant, ayant une main retirée, faisant la grimace a tous moments par tic. Le GARÇON.
MONSIEUR DELALANDE, à Monsieur Ledoux
Monsieur, je vous attendais avec impatience, je suis charmé de vous voir.
Monsieur Ledoux ne regarde pas Monsieur Delalande. Il fait signe au Garçon de lui donner du café, et il va s'asseoir auprès d'une table.
Monsieur, vous aimez beaucoup le café d'ici ?
Monsieur Ledoux fait la grimace et regarde si on apporte son café.
Monsieur, vous n'allez jamais à la campagne. Je crois que vous avez tort. Si vous preniez des eaux, cela serait peut-être bon pour votre main.
Il veut toucher la main de Monsieur Ledoux. Monsieur Ledoux fait la grimace et change de place. On lui verse du cassé. Il regarde droit devant lui, faisant des grimaces souvent.
Quel diable d'homme ! On ne sait par où l'entamer. Aimez-vous un peu le spectacle ? Cela doit vous amuser , n'aimant pas à parler.
Monsieur Ledoux sait la grimace et se tourne de l'autre coté.
Monsieur , pour faire connaissance avec vous, je voudrais bien que vous me fissiez le plaisir de venir dîner avec moi.
Monsieur Ledoux grimace, prend son café et n'écoute pas.
Prendre les eaux : suivre une cure thermale.
MONSIEUR DUVAL
Il n'est pas gourmand ! Monsieur, nous aurions des femmes fort jolies.
Monsieur Ledoux fait la grimace et n'a l'air de rien entendre.
MONSIEUR DUVAL
Je crois que j'aurai bientôt tes dix louis.
MONSIEUR DELALANDE
Pas encore. Attends, attends.
À Monsieur Ledoux.
Monsieur, il y a un homme qui vous cherche pour vous remettre cinquante louis d'une restitution qu'il est charge de vous faire.
Monsieur Ledoux fait la grimace et ne dit rien.
MONSIEUR DELAMARE
Il n'aime pas l'argent. Monsieur, il y a quelqu'un qui m'a dit que vous n'aimiez pas à vous battre.
Monsieur Ledoux fait la grimace et pousse sa tasse qu'il a vidée, et reste tranquille.
MONSIEUR DELALANDE
Parbleu , il parlera.
Il marche sur le pied de Monsieur Ledoux. Monsieur Ledoux se lève, fait la grimace, ne crie pas, et il va payer sa tasse de café.
MONSIEUR DELAMARE
Monsieur, quand reviendrez vous ici ? Je serais bien aise de causer avec vous ; car vous avez bien de l'esprit.
Monsieur Leroux fait la grimace, et s'en va en boitant.
MONSIEUR DELALANDE
Que le Diable l'emporte.
MONSIEUR DUVAL, riant
Ah, ah, ah, ah.
MONSIEUR DELALANDE
Est-ce que c'est un fou ? Dis donc toi ?
LE GARÇON
Nous n'en savons rien, Monsieur.
SCÈNE V. Madame Moka, Monsieur Delalande, Monsieur Duval, M. Despressins, Le Garçon.
MONSIEUR DEPRESSINS
Hé bien, a-t-il parlé ?
MONSIEUR DUVAL
Oh pour cela, non. Allons, donne-moi mes vingt louis.
MONSIEUR DELALANDE
Un moment.
MONSIEUR DUVAL
Mais n'as-tu pas parié que tu le ferais parler ?
MONSIEUR DELALANDE
C'est vrai.
MONSIEUR DUVAL
Hé bien ?
MONSIEUR DELALANDE
Comme je lui ai marché sur le pied, peut-être qu'il m'enverra dire qu'il veut se battre, il faut attendre.
MONSIEUR DUVAL
Nous sommes convenus qu'il parlerait aujourd'hui, qu'as-tu à dire ?
MONSIEUR DELALANDE
C'est vrai ; mais si c'est par ce que je lui ai dit, qu'il parle demain, je le suppose, je n'aurai pas perdu.
MONSIEUR DUVAL
Tout de même.
MONSIEUR DELALANDE
Non pas. Veux-tu parier encore dix louis ?
MONSIEUR DUVAL
Si tu veux.
MONSIEUR DEPRESSINS
Finissons cette affaire-ci auparavant.
MONSIEUR DELALANDE
Et comment ?
MONSIEUR DEPRESSINS
Écoutez-moi, vous êtes deux nigauds tous les deux.
MONSIEUR DELALANDE
Pourquoi cela ?
MONSIEUR DEPRESSINS
Parce que cet homme qui s'appelle Monsieur Ledoux, ne pouvait pas vous répondre, vous lui auriez parlé cent ans.
MONSIEUR DUVAL
Il est peut-être muet ?
MONSIEUR DEPRESSINS
Tu l'as dit. Il est sourd et muet de naissance.
MONSIEUR DELALANDE
Que diable, il fallait donc nous le dire.
MONSIEUR DEPRESSINS
J'ai voulu vous laisser parier. Tenez, voilà vos dix louis à chacun.
Il les leur rend.
MONSIEUR DUVAL
Veux-tu que je te mène, où vas-tu ?
MONSIEUR DELALANDE
Aux Italiens.
MONSIEUR DEPRESSINS
Et bien j'irai aussi.
MONSIEUR DUVAL
Garçon, vois si mon carrosse est là.
LE GARÇON, regardant
Oui, Monsieur.
MONSIEUR DELALANDE
Allons-nous-en. Bonjour, Madame Moka.
MADAME MOKA
Messieurs, je suis bien votre servante.
MONSIEUR DUVAL
Allons, passe.
Ils s'en vont.
Explication du proverbe : On ne saurait tirer de l'huile d'un mur.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0