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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Comédie

Le Peintre en Cul-de-sac.

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1822· 21 vers· 4 personnages

Personnages

  • MONSIEUR LE MAIRE.
  • MONSIEUR LE CLERC, ami de M. le Maire
  • LE GRIS, balayeur
  • MONSIEUR RAPHAËL, peintre d'enseignes

LE PEINTRE EN CUL-DE-SAC

SCÈNE PREMIÈRE. Monsieur Le Maire, Le Gris, un balai à la main.

La scène représente un grand mur, sur lequel on a préparé un enduit de plâtre, pour écrire. Il y a une grande pierre isolée sur le pavé.

MONSIEUR LE MAIRE, en robe de chambre

Eh bien, le Gris, c'est-il fini ?

MONSIEUR LE GRIS

Oui, Monsieur ; j'ai tout nettoyé ; mais c'est tous les jours a recommencer.

MONSIEUR LE MAIRE

Je le sais bien ; et encore cela sent mauvais toute la journée.

MONSIEUR LE GRIS

Vous disiez que vous feriez écrire une défense sur le mur.

MONSIEUR LE MAIRE

Sans doute ; mais il faut avoir une permission, et je l'attends.

MONSIEUR LE GRIS

Mais je l'irai bien chercher, moi ; où faut-il aller ?

MONSIEUR LE MAIRE

C'est Monsieur le Clerc, qui doit me la faire avoir.

MONSIEUR LE GRIS

Il est déjà venu ; c'est peut-être pour cela.

MONSIEUR LE MAIRE

Quand est-il venu ?

MONSIEUR LE GRIS

Oh, il y a plus de deux heures ; mais on ne l'a pas voulu laisser entrer.

MONSIEUR LE MAIRE

Et pourquoi ?

MONSIEUR LE GRIS

Parce qu'on a dit qu'il n'était pas jour chez Monsieur.

MONSIEUR LE MAIRE

Voilà comme ils sont toujours ; il renvoient les gens à qui j'ai affaire.

MONSIEUR LE GRIS

Il a dit qu'il reviendrait dans une heure. Eh, tenez, je crois que le voilà.

MONSIEUR LE MAIRE

C'est lui-même.

SCÈNE II. Monsieur Le Maire, Monsieur Le Clerc, Le Gris.

MONSIEUR LE CLERC

Je vous cherchais.

MONSIEUR LE MAIRE

L'on m'a dit que vous étiez déjà venu, et qu'on vous avait renvoyé. Je suis au désespoir qu'on vous ait donné la peine de revenir.

MONSIEUR LE CLERC

Cela ne fait rien du tout ; j'ai été me promener sur le rempart.

MONSIEUR LE MAIRE

Eh bien, avons-nous la permission ?

MONSIEUR LE CLERC

Oui, la voilà.

MONSIEUR LE MAIRE, lisant

C'est très bien ; je vous ai la plus grande obligation.

MONSIEUR LE CLERC

Point du tout. Si vous m'aviez dit cela plus tôt, il y a longtemps que votre affaire serait faite.

MONSIEUR LE MAIRE

Je veux faire écrire la défense tout de suite ; mais avant que j'aie mon peintre, il faudra attendre trois ou quatre jours. Ces gens-là ont autant de peine à se mettre en train qu'à finir.

MONSIEUR LE CLERC

C'est bien vrai ce que vous dites là ; ils commencent un ouvrage, et puis ils s'en vont, et vous ne les revoyez plus : mais pourquoi envoyer chercher votre peintre pour cela ?

MONSIEUR LE MAIRE

C'est que je n'en connais pas d'autres.

MONSIEUR LE CLERC

Je viens d'en voir un ici près, qui écrivait l'enseigne d'un cabaret.

MONSIEUR LE MAIRE

Cela est trop heureux ! Je vais l'envoyer chercher.

MONSIEUR LE GRIS

Si vous voulez, Monsieur...

MONSIEUR LE MAIRE

Oui, vas-y.

MONSIEUR LE CLERC

C'est tout près, à droite.

MONSIEUR LE GRIS

Oh, je trouverai bien.

SCÈNE III. Monsieur Le Maire, Monsieur Le Clerc.

MONSIEUR LE MAIRE

Vous ne sauriez croire l'incommodité qu'il y a d'avoir des vues sur ce cul-de-sac ; on ne peut pas ouvrir les fenêtres absolument de ce côté-ci.

MONSIEUR LE CLERC

Avec la précaution que vous allez prendre, cela n'arrivera plus.

MONSIEUR LE MAIRE

Vous le croyez ?

MONSIEUR LE CLERC

Oh, sûrement.

MONSIEUR LE MAIRE

J'avais bien pensé à demander de l'acheter, il n'y a pas d'autre porte que la mienne ; mais on m'a dit que cela serait impossible.

MONSIEUR LE CLERC

Sans doute, parce que d'un moment à l'autre nos voisins peuvent avoir envie d'en ouvrir, et que cela appartient au public.

MONSIEUR LE MAIRE

Oui ; mais le public en jouit d'une étrange façon. Il ne le traite pas honnêtement.

MONSIEUR LE CLERC

Il le traite comme un cul-de-sac.

MONSIEUR LE MAIRE

Ah, voilà Le Gris !

MONSIEUR LE CLERC

Et le peintre ; c'est lui-même.

SCÈNE IV. Monsieur Le Maire, Monsieur Le Clerc, Monsieur Raphaël, Le Gris.

MONSIEUR LE GRIS

Monsieur, voilà Monsieur Raphaël.

MONSIEUR LE MAIRE

Vous vous appelez Raphaël ?

MONSIEUR RAPHAËL, avec un bonnet, un tablier, un pot à couleur et un pinceau

Oui, monsieur, pour vous servir.

MONSIEUR LE MAIRE

Ah çà, monsieur Raphaël, pourrez-vous m'écrire sur ce blanc-là que vous voyez : Il est défendu de faire ici ses ordures, sous peine de punition corporelle.

MONSIEUR RAPHAËL

Oui, Monsieur. C'est moi qui fais ordinairement toutes les écritures de défenses dans les cul-de-sac.

MONSIEUR LE MAIRE

Cela sera-t-il bientôt fait ?

MONSIEUR RAPHAËL

Mais, pour quand Monsieur le voudrait-il ?

MONSIEUR LE MAIRE

Pour tout-à-l'heure.

MONSIEUR RAPHAËL

Pour tout-à-l'heure ; mais c'est que j'ai ici près un ouvrage de commencé, qui sera bientôt fini. Si monsieur voulait......

MONSIEUR LE MAIRE

Non, non ; je ne vous laisse pas aller. N'avez-vous pas du noir ?

MONSIEUR RAPHAËL

Oui, en voilà ; parce que votre monsieur m'a dit que c'était pour écrire que vous m'envoyiez chercher.

MONSIEUR LE MAIRE

Eh bien, mettez-vous à la besogne tout de suite, mon cher monsieur Raphaël ; je vous paierai bien.

MONSIEUR RAPHAËL

Oh, Monsieur, ce n'est pas là ce qui tient, parce que dans notre métier, c'est plutôt l'honneur qui nous gouverne, que l'argent ; il est pourtant vrai que l'un n'empêche pas l'autre.

MONSIEUR LE MAIRE

Oui, oui, vous avez raison. On distingue toujours les gens à talents, surtout quand ils ont de l'esprit comme vous.

MONSIEUR RAPHAËL

Monsieur me pousse là une gouaille ; mais cela ne fait en rien.

MONSIEUR LE CLERC

Non, monsieur Raphaël, vous ne connaissez pas Monsieur le Maire.

MONSIEUR RAPHAËL

Messieurs, divertissez-vous tant qu'il vous plaira ; rira bien qui rira le dernier, comme dit l'autre ; et puis votre argent est toujours bon ; et voilà le principal.

MONSIEUR LE MAIRE

Allons, que je vous voie commencer un peu.

MONSIEUR RAPHAËL, travaillant

M'y voilà.

Il écrit.

Il est. C'est il bien comme cela ?

MONSIEUR LE MAIRE

À merveilles. Vous ne quitterez pas, quelque chose qui arrive, monsieur Raphaël ?

MONSIEUR RAPHAËL

Je vous le promets ; et un honnête homme n'a que sa parole.

MONSIEUR LE MAIRE

Je vais m'habiller, et je reviendrai vous voir.

MONSIEUR RAPHAËL

Allez, allez. Si vous ne me trouvez pas, c'est que cela sera fini.

MONSIEUR LE MAIRE

Ne venez-vous pas avec moi ?

MONSIEUR LE CLERC

Non, j'ai affaire ; je suis bien aise de vous savoir tout-à-fait hors d'inquiétude.

MONSIEUR LE MAIRE

C'est à vous que j'en ai l'obligation. Le Gris, restez ici.

MONSIEUR RAPHAËL

Ah, monsieur ! Je n'ai pas besoin qu'on me garde. Allez, monsieur le Gris, allez à vos affaires. -

MONSIEUR LE MAIRE

Viens donc, puisqu'il le veut.

MONSIEUR LE GRIS

Oui, monsieur, car ces gens-là ont souvent des fantaisies ; et il laisserait peut-être tout là.

Ils s'en vont.

SCÈNE V.

MONSIEUR RAPHAËL, travaillant

Il se recule de temps en temps, pour voir l'effet.

Il chante.

Sur l'air : Des rues.

Dans notre quartier....

Regardant son ouvrage.

Cela me va pas mal comme cela. Je ne sais si j'aurai assez de noir. Oh, oui.

Dans notre quartier, Quantité de belles...

J'ai bien mal au ventre, moi.

Vont se promener, Le soir sans chandelles, oui.

Je ne sais pas si j'aurai assez de place.

Le soir sans chandelles, oui. Jusqu'après minuit Restent ces pucelles, oui.

Ah, mais mon mal veut augmenter. Il faut pourtant finir cet ouvrage-là.

Restent ces pucelles, oui. Jusqu'après minuit, Vont à petit bruit.

Voyons un peu : de faire ici ses ordures. Haye, haye, haye.

Il se penche de côté pour prendre du noir avec son pinceau dans le pot.

Cela me presse diablement. Sous peine....

Il a l'air de souffrir beaucoup, et il fait diverses contorsions en travaillant.

Je ne pourrai jamais achever. J'ai pourtant promis à ce monsieur de ne pas quitter, Haye, haye, haye. Comment faire ? De punition... Ah, je n'en puis plus !... Si je me mettais derrière cette grosse pierre ? Pu...ni... ti... on... Ah ! Il n'y a pas à balancer.

Il va derrière la pierre, et il revient un moment après.

Il n'y avait pas moyen de faire autrement. Voyons à présent : Sous peine de punition.... Il n'y a plus que corporelle à mettre.

Il travaille et chante.

Dans notre quartier, Quantité de belles....

Ce monsieur me paiera bien ; j'irai boire un coup tout de suite pour me refaire.

Vont se promener Le soir sans chandelles, oui. Jusqu'après minuit Restent ces pucelles, oui. Jusqu'après minuit....

SCÈNE VI. Monsieur Le Maire, Monsieur Raphaël.

MONSIEUR LE MAIRE, habillé

Eh bien, monsieur Raphaël, cela avance-t-il ?

MONSIEUR RAPHAËL

Oui, Monsieur, j'en suis à corporelle ; cela va être fini.

MONSIEUR LE MAIRE, regardant avec une lorgnette

Cela va fort bien.

MONSIEUR RAPHAËL, travaille en chantant

Restent ces pucelles...

MONSIEUR LE MAIRE

Mais cela sent toujours mauvais.

MONSIEUR RAPHAËL

Jusqu'après minuit.

MONSIEUR LE MAIRE

C'est inconcevable cette mauvaise odeur.

MONSIEUR RAPHAËL

Vont à petit bruit.

MONSIEUR LE MAIRE

Monsieur Raphaël, est-ce que vous ne sentez pas quelque chose ?

MONSIEUR RAPHAËL

Moi, monsieur ? Oh, je suis accoutumé à cela.

MONSIEUR LE MAIRE

J'ai pourtant bien fait balayer. Est-ce qu'il serait venu quel qu'un depuis tantôt ?

MONSIEUR RAPHAËL

Jusqu'après minuit.

MONSIEUR LE MAIRE

Monsieur Raphaël !

MONSIEUR RAPHAËL

Monsieur ?

MONSIEUR LE MAIRE

Parlez-moi donc.

MONSIEUR RAPHAËL

Je n'ai plus que l'E à faire.

MONSIEUR LE MAIRE

Dites donc s'il est venu ici quelqu'un depuis que je vous ai quitté.

MONSIEUR RAPHAËL

Non, monsieur, il n'est pas venu un chat.

Jusqu'après minuit, Vont à petit bruit.

MONSIEUR LE MAIRE, regardant partout avec sa lorgnette, va jusque derrière la pierre

Eh, parbleu, je ne m'étonne pas !

Il revient à Monsieur Raphaël.

MONSIEUR RAPHAËL

Monsieur, voilà qui est fini.

MONSIEUR LE MAIRE

Il n'est pas question de cela.

MONSIEUR RAPHAËL

Comment donc, Monsieur ?

MONSIEUR LE MAIRE

Vous dites qu'il n'est venu personne ici depuis tantôt ?

MONSIEUR RAPHAËL

Non, monsieur, et je le soutiendrai encore.

MONSIEUR LE MAIRE

Mais venez voir.

Il le mène auprès de la pierre.

Voyez s'il n'est venu personne.

MONSIEUR RAPHAËL

Eh mais, Monsieur, assurément je suis honnête homme, moi ; je ne dis jamais une chose pour l'autre ; pourquoi vous tromperais-je ?

MONSIEUR LE MAIRE

Vous m'impatientez.

MONSIEUR RAPHAËL

Il n'y a pas à s'impatienter ; je vous dirai bien qui a fait cela.

MONSIEUR LE MAIRE

Eh qui ?

MONSIEUR RAPHAËL, d'un air de confiance

Eh mais, monsieur, c'est moi ; il ne faut pas chercher bien loin ce qui est bien près.

MONSIEUR LE MAIRE

Comment, c'est vous !...

MONSIEUR RAPHAËL

Oui, Monsieur ; et pourquoi pas ?

MONSIEUR LE MAIRE

Quoi, lorsque vous écrivez ! Sous peine de punition corporelle....

MONSIEUR RAPHAËL

Sans doute. Écoutez donc la raison de cela.

MONSIEUR LE MAIRE

La raison de cela ?

MONSIEUR RAPHAËL

Oui, il faut être juste en tout ; ne vous ai-je pas promis de ne pas quitter votre ouvrage ?...

MONSIEUR LE MAIRE

Oui ; mais en écrivant : Sous peine de punition...

MONSIEUR RAPHAËL

Je ne peux pas répondre d'un mal de ventre qui me prend. Je n'avais plus qu'un mot à écrire ; si je m'étais en allé, si je m'étais trouvé mal, et que je ne fusse pas revenu, qu'est-ce que vous auriez dit ?

MONSIEUR LE MAIRE

Que le diable vous emporte !

MONSIEUR RAPHAËL

Enfin, voilà qui est fait ; vous devez être content.

MONSIEUR LE MAIRE

Oui, très fort. Sous peine de punition... Et cela ne fait rien !

MONSIEUR RAPHAËL

Comment, Monsieur...

MONSIEUR LE MAIRE

Allons, allez-vous-en chez moi ; on vous paiera.

MONSIEUR RAPHAËL

Mais, monsieur, je ne veux pas que vous vous plaigniez de moi. Si vous voulez que je fasse encore quelque chose, vous n'avez qu'à dire...

MONSIEUR LE MAIRE

Allez-vous-en, vous dis-je.

MONSIEUR RAPHAËL

Monsieur, je serai toujours bien à votre service.

Il s'en va.

MONSIEUR LE MAIRE

Il faut que j'aille encore chercher Le Gris pour nettoyer. Il faut avoir une belle patience avec ces gens-là.

II s'en va.

21 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0