Proverbe en prose· Comédie
Le Peintre en Cul-de-sac.
Personnages
- MONSIEUR LE MAIRE.
- MONSIEUR LE CLERC, ami de M. le Maire
- LE GRIS, balayeur
- MONSIEUR RAPHAËL, peintre d'enseignes
LE PEINTRE EN CUL-DE-SAC
SCÈNE PREMIÈRE. Monsieur Le Maire, Le Gris, un balai à la main.
La scène représente un grand mur, sur lequel on a préparé un enduit de plâtre, pour écrire. Il y a une grande pierre isolée sur le pavé.
MONSIEUR LE MAIRE, en robe de chambre
Eh bien, le Gris, c'est-il fini ?
MONSIEUR LE GRIS
Oui, Monsieur ; j'ai tout nettoyé ; mais c'est tous les jours a recommencer.
MONSIEUR LE MAIRE
Je le sais bien ; et encore cela sent mauvais toute la journée.
MONSIEUR LE GRIS
Vous disiez que vous feriez écrire une défense sur le mur.
MONSIEUR LE MAIRE
Sans doute ; mais il faut avoir une permission, et je l'attends.
MONSIEUR LE GRIS
Mais je l'irai bien chercher, moi ; où faut-il aller ?
MONSIEUR LE MAIRE
C'est Monsieur le Clerc, qui doit me la faire avoir.
MONSIEUR LE GRIS
Il est déjà venu ; c'est peut-être pour cela.
MONSIEUR LE MAIRE
Quand est-il venu ?
MONSIEUR LE GRIS
Oh, il y a plus de deux heures ; mais on ne l'a pas voulu laisser entrer.
MONSIEUR LE MAIRE
Et pourquoi ?
MONSIEUR LE GRIS
Parce qu'on a dit qu'il n'était pas jour chez Monsieur.
MONSIEUR LE MAIRE
Voilà comme ils sont toujours ; il renvoient les gens à qui j'ai affaire.
MONSIEUR LE GRIS
Il a dit qu'il reviendrait dans une heure. Eh, tenez, je crois que le voilà.
MONSIEUR LE MAIRE
C'est lui-même.
SCÈNE II. Monsieur Le Maire, Monsieur Le Clerc, Le Gris.
MONSIEUR LE CLERC
Je vous cherchais.
MONSIEUR LE MAIRE
L'on m'a dit que vous étiez déjà venu, et qu'on vous avait renvoyé. Je suis au désespoir qu'on vous ait donné la peine de revenir.
MONSIEUR LE CLERC
Cela ne fait rien du tout ; j'ai été me promener sur le rempart.
MONSIEUR LE MAIRE
Eh bien, avons-nous la permission ?
MONSIEUR LE CLERC
Oui, la voilà.
MONSIEUR LE MAIRE, lisant
C'est très bien ; je vous ai la plus grande obligation.
MONSIEUR LE CLERC
Point du tout. Si vous m'aviez dit cela plus tôt, il y a longtemps que votre affaire serait faite.
MONSIEUR LE MAIRE
Je veux faire écrire la défense tout de suite ; mais avant que j'aie mon peintre, il faudra attendre trois ou quatre jours. Ces gens-là ont autant de peine à se mettre en train qu'à finir.
MONSIEUR LE CLERC
C'est bien vrai ce que vous dites là ; ils commencent un ouvrage, et puis ils s'en vont, et vous ne les revoyez plus : mais pourquoi envoyer chercher votre peintre pour cela ?
MONSIEUR LE MAIRE
C'est que je n'en connais pas d'autres.
MONSIEUR LE CLERC
Je viens d'en voir un ici près, qui écrivait l'enseigne d'un cabaret.
MONSIEUR LE MAIRE
Cela est trop heureux ! Je vais l'envoyer chercher.
MONSIEUR LE GRIS
Si vous voulez, Monsieur...
MONSIEUR LE MAIRE
Oui, vas-y.
MONSIEUR LE CLERC
C'est tout près, à droite.
MONSIEUR LE GRIS
Oh, je trouverai bien.
SCÈNE III. Monsieur Le Maire, Monsieur Le Clerc.
MONSIEUR LE MAIRE
Vous ne sauriez croire l'incommodité qu'il y a d'avoir des vues sur ce cul-de-sac ; on ne peut pas ouvrir les fenêtres absolument de ce côté-ci.
MONSIEUR LE CLERC
Avec la précaution que vous allez prendre, cela n'arrivera plus.
MONSIEUR LE MAIRE
Vous le croyez ?
MONSIEUR LE CLERC
Oh, sûrement.
MONSIEUR LE MAIRE
J'avais bien pensé à demander de l'acheter, il n'y a pas d'autre porte que la mienne ; mais on m'a dit que cela serait impossible.
MONSIEUR LE CLERC
Sans doute, parce que d'un moment à l'autre nos voisins peuvent avoir envie d'en ouvrir, et que cela appartient au public.
MONSIEUR LE MAIRE
Oui ; mais le public en jouit d'une étrange façon. Il ne le traite pas honnêtement.
MONSIEUR LE CLERC
Il le traite comme un cul-de-sac.
MONSIEUR LE MAIRE
Ah, voilà Le Gris !
MONSIEUR LE CLERC
Et le peintre ; c'est lui-même.
SCÈNE IV. Monsieur Le Maire, Monsieur Le Clerc, Monsieur Raphaël, Le Gris.
MONSIEUR LE GRIS
Monsieur, voilà Monsieur Raphaël.
MONSIEUR LE MAIRE
Vous vous appelez Raphaël ?
MONSIEUR RAPHAËL, avec un bonnet, un tablier, un pot à couleur et un pinceau
Oui, monsieur, pour vous servir.
MONSIEUR LE MAIRE
Ah çà, monsieur Raphaël, pourrez-vous m'écrire sur ce blanc-là que vous voyez : Il est défendu de faire ici ses ordures, sous peine de punition corporelle.
MONSIEUR RAPHAËL
Oui, Monsieur. C'est moi qui fais ordinairement toutes les écritures de défenses dans les cul-de-sac.
MONSIEUR LE MAIRE
Cela sera-t-il bientôt fait ?
MONSIEUR RAPHAËL
Mais, pour quand Monsieur le voudrait-il ?
MONSIEUR LE MAIRE
Pour tout-à-l'heure.
MONSIEUR RAPHAËL
Pour tout-à-l'heure ; mais c'est que j'ai ici près un ouvrage de commencé, qui sera bientôt fini. Si monsieur voulait......
MONSIEUR LE MAIRE
Non, non ; je ne vous laisse pas aller. N'avez-vous pas du noir ?
MONSIEUR RAPHAËL
Oui, en voilà ; parce que votre monsieur m'a dit que c'était pour écrire que vous m'envoyiez chercher.
MONSIEUR LE MAIRE
Eh bien, mettez-vous à la besogne tout de suite, mon cher monsieur Raphaël ; je vous paierai bien.
MONSIEUR RAPHAËL
Oh, Monsieur, ce n'est pas là ce qui tient, parce que dans notre métier, c'est plutôt l'honneur qui nous gouverne, que l'argent ; il est pourtant vrai que l'un n'empêche pas l'autre.
MONSIEUR LE MAIRE
Oui, oui, vous avez raison. On distingue toujours les gens à talents, surtout quand ils ont de l'esprit comme vous.
MONSIEUR RAPHAËL
Monsieur me pousse là une gouaille ; mais cela ne fait en rien.
MONSIEUR LE CLERC
Non, monsieur Raphaël, vous ne connaissez pas Monsieur le Maire.
MONSIEUR RAPHAËL
Messieurs, divertissez-vous tant qu'il vous plaira ; rira bien qui rira le dernier, comme dit l'autre ; et puis votre argent est toujours bon ; et voilà le principal.
MONSIEUR LE MAIRE
Allons, que je vous voie commencer un peu.
MONSIEUR RAPHAËL, travaillant
M'y voilà.
Il écrit.
Il est. C'est il bien comme cela ?
MONSIEUR LE MAIRE
À merveilles. Vous ne quitterez pas, quelque chose qui arrive, monsieur Raphaël ?
MONSIEUR RAPHAËL
Je vous le promets ; et un honnête homme n'a que sa parole.
MONSIEUR LE MAIRE
Je vais m'habiller, et je reviendrai vous voir.
MONSIEUR RAPHAËL
Allez, allez. Si vous ne me trouvez pas, c'est que cela sera fini.
MONSIEUR LE MAIRE
Ne venez-vous pas avec moi ?
MONSIEUR LE CLERC
Non, j'ai affaire ; je suis bien aise de vous savoir tout-à-fait hors d'inquiétude.
MONSIEUR LE MAIRE
C'est à vous que j'en ai l'obligation. Le Gris, restez ici.
MONSIEUR RAPHAËL
Ah, monsieur ! Je n'ai pas besoin qu'on me garde. Allez, monsieur le Gris, allez à vos affaires. -
MONSIEUR LE MAIRE
Viens donc, puisqu'il le veut.
MONSIEUR LE GRIS
Oui, monsieur, car ces gens-là ont souvent des fantaisies ; et il laisserait peut-être tout là.
Ils s'en vont.
SCÈNE V.
MONSIEUR RAPHAËL, travaillant
Il se recule de temps en temps, pour voir l'effet.
Il chante.
Sur l'air : Des rues.
Dans notre quartier....Regardant son ouvrage.
Cela me va pas mal comme cela. Je ne sais si j'aurai assez de noir. Oh, oui.
Dans notre quartier, Quantité de belles...J'ai bien mal au ventre, moi.
Vont se promener, Le soir sans chandelles, oui.Je ne sais pas si j'aurai assez de place.
Le soir sans chandelles, oui. Jusqu'après minuit Restent ces pucelles, oui.Ah, mais mon mal veut augmenter. Il faut pourtant finir cet ouvrage-là.
Restent ces pucelles, oui. Jusqu'après minuit, Vont à petit bruit.Voyons un peu : de faire ici ses ordures. Haye, haye, haye.
Il se penche de côté pour prendre du noir avec son pinceau dans le pot.
Cela me presse diablement. Sous peine....
Il a l'air de souffrir beaucoup, et il fait diverses contorsions en travaillant.
Je ne pourrai jamais achever. J'ai pourtant promis à ce monsieur de ne pas quitter, Haye, haye, haye. Comment faire ? De punition... Ah, je n'en puis plus !... Si je me mettais derrière cette grosse pierre ? Pu...ni... ti... on... Ah ! Il n'y a pas à balancer.
Il va derrière la pierre, et il revient un moment après.
Il n'y avait pas moyen de faire autrement. Voyons à présent : Sous peine de punition.... Il n'y a plus que corporelle à mettre.
Il travaille et chante.
Dans notre quartier, Quantité de belles....Ce monsieur me paiera bien ; j'irai boire un coup tout de suite pour me refaire.
Vont se promener Le soir sans chandelles, oui. Jusqu'après minuit Restent ces pucelles, oui. Jusqu'après minuit....SCÈNE VI. Monsieur Le Maire, Monsieur Raphaël.
MONSIEUR LE MAIRE, habillé
Eh bien, monsieur Raphaël, cela avance-t-il ?
MONSIEUR RAPHAËL
Oui, Monsieur, j'en suis à corporelle ; cela va être fini.
MONSIEUR LE MAIRE, regardant avec une lorgnette
Cela va fort bien.
MONSIEUR RAPHAËL, travaille en chantant
Restent ces pucelles...
MONSIEUR LE MAIRE
Mais cela sent toujours mauvais.
MONSIEUR RAPHAËL
Jusqu'après minuit.
MONSIEUR LE MAIRE
C'est inconcevable cette mauvaise odeur.
MONSIEUR RAPHAËL
Vont à petit bruit.MONSIEUR LE MAIRE
Monsieur Raphaël, est-ce que vous ne sentez pas quelque chose ?
MONSIEUR RAPHAËL
Moi, monsieur ? Oh, je suis accoutumé à cela.
MONSIEUR LE MAIRE
J'ai pourtant bien fait balayer. Est-ce qu'il serait venu quel qu'un depuis tantôt ?
MONSIEUR RAPHAËL
Jusqu'après minuit.
MONSIEUR LE MAIRE
Monsieur Raphaël !
MONSIEUR RAPHAËL
Monsieur ?
MONSIEUR LE MAIRE
Parlez-moi donc.
MONSIEUR RAPHAËL
Je n'ai plus que l'E à faire.
MONSIEUR LE MAIRE
Dites donc s'il est venu ici quelqu'un depuis que je vous ai quitté.
MONSIEUR LE MAIRE, regardant partout avec sa lorgnette, va jusque derrière la pierre
Eh, parbleu, je ne m'étonne pas !
Il revient à Monsieur Raphaël.
MONSIEUR RAPHAËL
Monsieur, voilà qui est fini.
MONSIEUR LE MAIRE
Il n'est pas question de cela.
MONSIEUR RAPHAËL
Comment donc, Monsieur ?
MONSIEUR LE MAIRE
Vous dites qu'il n'est venu personne ici depuis tantôt ?
MONSIEUR RAPHAËL
Non, monsieur, et je le soutiendrai encore.
MONSIEUR LE MAIRE
Mais venez voir.
Il le mène auprès de la pierre.
Voyez s'il n'est venu personne.
MONSIEUR RAPHAËL
Eh mais, Monsieur, assurément je suis honnête homme, moi ; je ne dis jamais une chose pour l'autre ; pourquoi vous tromperais-je ?
MONSIEUR LE MAIRE
Vous m'impatientez.
MONSIEUR RAPHAËL
Il n'y a pas à s'impatienter ; je vous dirai bien qui a fait cela.
MONSIEUR LE MAIRE
Eh qui ?
MONSIEUR RAPHAËL, d'un air de confiance
Eh mais, monsieur, c'est moi ; il ne faut pas chercher bien loin ce qui est bien près.
MONSIEUR LE MAIRE
Comment, c'est vous !...
MONSIEUR RAPHAËL
Oui, Monsieur ; et pourquoi pas ?
MONSIEUR LE MAIRE
Quoi, lorsque vous écrivez ! Sous peine de punition corporelle....
MONSIEUR RAPHAËL
Sans doute. Écoutez donc la raison de cela.
MONSIEUR LE MAIRE
La raison de cela ?
MONSIEUR RAPHAËL
Oui, il faut être juste en tout ; ne vous ai-je pas promis de ne pas quitter votre ouvrage ?...
MONSIEUR LE MAIRE
Oui ; mais en écrivant : Sous peine de punition...
MONSIEUR RAPHAËL
Je ne peux pas répondre d'un mal de ventre qui me prend. Je n'avais plus qu'un mot à écrire ; si je m'étais en allé, si je m'étais trouvé mal, et que je ne fusse pas revenu, qu'est-ce que vous auriez dit ?
MONSIEUR LE MAIRE
Que le diable vous emporte !
MONSIEUR RAPHAËL
Enfin, voilà qui est fait ; vous devez être content.
MONSIEUR LE MAIRE
Oui, très fort. Sous peine de punition... Et cela ne fait rien !
MONSIEUR RAPHAËL
Comment, Monsieur...
MONSIEUR LE MAIRE
Allons, allez-vous-en chez moi ; on vous paiera.
MONSIEUR RAPHAËL
Mais, monsieur, je ne veux pas que vous vous plaigniez de moi. Si vous voulez que je fasse encore quelque chose, vous n'avez qu'à dire...
MONSIEUR LE MAIRE
Allez-vous-en, vous dis-je.
MONSIEUR RAPHAËL
Monsieur, je serai toujours bien à votre service.
Il s'en va.
MONSIEUR LE MAIRE
Il faut que j'aille encore chercher Le Gris pour nettoyer. Il faut avoir une belle patience avec ces gens-là.
II s'en va.
21 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0