Proverbe en prose· Trente-Cinquième Proverbe
Le Petit Maître par Philosophie
Personnages
- LA COMTESSE
- LE MARQUIS
- LE CHEVALIER
- DUPRÉ, valet de chambre de la Comtesse
SCÈNE PREMIÈRE. La Marquis, La Chevalier.
LE CHEVALIER
Entrons ici, en attendant la Comtesse.
LE MARQUIS
Oui, Monsieur, plus une femme vous plaît plus elle vous convient, plus vous en voulez être aimé ; moins il faut vous livrer à votre passion.
LE CHEVALIER
Je ne comprends rien à ce système-là.
LE MARQUIS
Je n'en suis pas surpris ; parce que tu crois qu'en aimant il faut de la bonne foi ; tout au contraire, c'est là ce qui vous fait perdre en peu de temps une femme ; quand vous n'êtes occupé que d'une seule, la société vous regarde comme nul pendant ce temps-là ; cette femme voyant qu'on n'est pas tenté de vous, ne s'en soucie plus elle-même, ou elle y compte si fort, qu'elle ne fait plus rien, ni pour vous plaire, ni pour vous retenir.
LE CHEVALIER
Mais cela est injuste.
LE MARQUIS
Oui, injuste, cela n'est pas inconséquent toujours.
LE CHEVALIER
L'on ne se soucie donc jamais que de ce que l'on n'a pas ?
LE MARQUIS
Sans doute ; la crainte de perdre l'objet que l'on possédE, nous le rend plus cher ; voilà pourquoi une coquette a toujours un amant qui ne peut se détacher d'elle malgré toutes ses perfidies ; un peu d'art resserre la chaîne lorsqu'on veut la rompre.
LE CHEVALIER
Je suis bien sûr de n'aimer jamais une coquette.
LE MARQUIS
Avec les dispositions que je te vois à la constance, tu feras toujours la dupe de toutes les femmes à qui tu t'attacheras.
LE CHEVALIER
Mais crois-tu la Comtesse, coquette, par exemple ?
LE MARQUIS
Sûrement elle doit l'être ; mais ce que je crois, c'est qu'elle doit être ennuyée de cet amour excessif que tu lui montres continuellement.
LE CHEVALIER
Puisqu'elle le partage, il doit l'occuper agréablement. Si tu pouvais être témoin de cette confiance mutuelle et délicieuse que l'amour sait procurer, tu envierais quelquefois mon sort, et tu voudrais en goûter un pareil.
LE MARQUIS
En vérité, tu me fais pitié ! J'ai passé par là, et c'est parce qu'on a été dupe, qu'on ne doit plus vouloir l'être. Cette confiance mutuelle, si délicieuse, anéantit tôt ou tard les soins qu'on doit prendre de se plaire, l'amour languit et meurt enfin.
LE CHEVALIER
Je puis bien répondre que jamais...
LE MARQUIS
Je suppose que tu puisses aimer longtemps, peux-tu espérer d'être toujours aimé de même ?
LE CHEVALIER
Mais n'y a-t-il pas des exemples de constance connus et cités ?
LE MARQUIS
Oui ; mais cette confiance est la seule qui puisse exister.
LE CHEVALIER
Je ne te comprends pas. Quelle est-elle donc ?
LE MARQUIS
La constance de cette espèce ne se soutient qu'à force d'infidélités ; mais elles sont légères ; on les cache dans les commencements, ensuite on les donne pour des fantaisies, et l'on finit par n'y plus prendre garde. On a vu des femmes excuser leurs amants d'avoir des filles ; même tirer parti de ces infidélités, en faisant croire à leur vertu, et en prouvant que leur amour n'avait jamais été que de l'amitié. L'inquiétude a soutenu l'amour, et l'habitude a fait mériter le nom de constants, à des gens, dont l'âme est honnête, l'esprit doux, complaisant, et qui reconnaissent après avoir beaucoup parcouru le monde, qu'il n'y a de sûreté que dans une liaison fondée sur une estime réelle.
LE CHEVALIER
Mais l'amour n'est donc rien, réellement ?
LE MARQUIS
Bien peu de chose.
LE CHEVALIER
Tu m'affliges.
LE MARQUIS
Cela doit être ; mais ce n'est pas sans espoir. Écoutez-moi ; on ne peut rien changer à ce qui est ; mais on en peut tirer parti. La Comtesse te plaît, il faut la conserver le plus qu'il te sera possible.
LE CHEVALIER
Oh, toujours.
LE MARQUIS
Je le souhaite , puisque cette idée te charme ; je suis bien éloigné de vouloir la détruire, je veux même t'aider.
LE CHEVALIER
Ne plaisante pas.
LE MARQUIS
Je ne plaisante pas non plus. Je vous ai surpris hier la Comtesse et toi, dans un moment où je crois que vous vous disiez peu de chose ; cependant peu-à-peu j'ai vu ma présence vous contrarier, et je ne suis sorti que lorsque j'ai été bien sûr que vous ne vous retrouveriez plus seuls de la journée.
LE CHEVALIER
Quoi, tu l'as fait exprès ? Quelle méchanceté !
LE MARQUIS
Au contraire, je vous ai servi, j'ai ranimé votre langueur, et votre soirée a dû être charmante ; la quantité de choses que vous aurez eu envie de vous dire, et que vous n'auriez pas pensées étant seuls, l'occupation continuelle de vous chercher, de retrouver dans les yeux l'un de l'autre le même sentiment, n'est-il pas toujours un nouveau plaisir ?
LE CHEVALIER
Il est vrai....
LE MARQUIS
Que les obstacles se présentent sans cesse, et vous serez tous les deux presque constants. Que vous vous aimiez moins, et vous serez heureux. Te voilà bien surpris.
LE CHEVALIER
Je l'avoue.
LE MARQUIS
Un amour trop fort anéantit la gaîté il fait perdre toutes les grâces de l'esprit : une première passion est comme l'eau d'un torrent qui court rapidement se réunir à l'immensité des mers, pour éprouver des tempêtes ou un calme insipide. Les autres passions plus légères ressemblent à l'eau d'une fontaine qui prend sa naissance entre les fleurs d'une prairie agréable, qui les caresse, se répand à droite et à gauche ; mais qui se réunit souvent et reprend plus de force lorsque les obstacles se présentent. Quelle image est plus riante ? Et qu'il est doux de voir couler ainsi ses beaux jours ! Combien on voit d'hommes qui ont eu cette conduite, qui même ne sont plus jeunes, être fêtés, cités, prônés, courus encore , par la plus grande partie des femmes qu'ils ont eus ; pendant que ceux qui ont été ce qu'on appelle réellement constants, se reconnaissent à peine ; encore n'est-ce que pour se récrier en même temps, que j'ai vu cette femme-là jolie ! Comme cet homme-là est changé !
LE CHEVALIER
Cette morale est légère.
LE MARQUIS
Et la pratique en est douce, et agréable : suis-la, ou bientôt tu te verras livré au désespoir d'être quitté, quoique sans raison : qui cesse de plaire, n'a point de droit de se plaindre en éprouvant une infidélité.
LE CHEVALIER
Tu m'épouvantes !
LE MARQUIS
C'est bien mon dessein.
LE CHEVALIER
J'avoue que je ne comprends pas quel est le but de cette conversation ?
LE MARQUIS
Ton bonheur. L'amour réel ; c'est l'amour-propre, rien ne peut l'anéantir ; mais il est avide. Cherche à plaire à toutes et tu plairas davantage à celle que tu aimes. Je veux même qu'on te croie infidèle pour te rendre heureux.
LE CHEVALIER
Tu crois que je consentirais...
LE MARQUIS
Ta languissante Comtesse en fera plus vive, plus charmante : elle feindra de vouloir se venger, tu riras de ses projets ; que de moments délicieux ! Mais jamais d'explication réelle, toujours une forte d'incertitude , du persiflage, point de raisonnements suivis, d'assurances pesantes d'un éternel amour ; un continuel badinage, et voilà l'homme qui doit être aimé tout le temps qu'il aimera. Si à la première inquiétude tu dévoiles le motif de ta conduite, tu seras perdu et sans espoir d'un sincère retour ; elle cherchera à se venger, se vengera, et tu seras puni non seulement d'avoir eu le projet de changer de conduite ; mais d'avoir eu l'imprudence de l'avouer.
LE CHEVALIER
Il faut du courage pour embrasser ce parti.
LE MARQUIS
Du courage ? Ne profanons pas les mots, dis le désir d'être heureux.
LE CHEVALIER
Mais que vais-je faire ?
LE MARQUIS
Le voici. Je parie que ce matin tu as revu la Comtesse, que vous vous êtes trouvés tous les deux charmants, pour avoir éprouvé toutes les contrariétés de la soirée.
LE CHEVALIER
Il est vrai.
LE MARQUIS
Vous vous êtes dit tout ce qu'on se peut dire.
LE CHEVALIER
Je l'avoue.
LE MARQUIS
Pourquoi donc y revenir cette après-dînée ?
LE CHEVALIER
Pour goûter le plaisir toujours nouveau, de nous revoir sans cesse.
LE MARQUIS
Abus que tout cela, nul système économique dans cette conduite.
LE CHEVALIER
Mais je le lui ai promis.
LE MARQUIS
Qu'importe ? On a un oncle malade, une mère, une tante, que sais-je moi, une cour à faire, on le mande ou on ne le mande pas, on se montre au spectacle , elle l'apprend ; le lendemain explication, protestation légère ; on vous gronde au lieu de s'ennuyer, vous rassurez, puis vous faites la même chose, et vous êtes adoré. Qui se soumet au joug, mérite de succomber sous son poids.
LE CHEVALIER
Je conçois tout cela ; mais est-on maître d'aimer moins ?
LE MARQUIS
On est maître de le cacher ; c'est par où il faut commencer.
LE CHEVALIER
Et comment ?
LE MARQUIS
Plus tu seras aimé, plus tu seras satisfait, et ta gaîté fera croire que tu aimes légèrement.
LE CHEVALIER
C'est vrai ; mais pourrai-je demeurer en reste, lorsque je me verrai autant aimé ?
LE MARQUIS
Il le faudra.
LE CHEVALIER
C'est trop difficile.
LE MARQUIS
Hé bien , employons l'art.
LE CHEVALIER
Comment ?
LE MARQUIS
Qu'on te croie une passion légère pour une autre.
LE CHEVALIER
Ô Ciel !
LE MARQUIS
Tu te crois déjà perdu ? Écoute-moi.
LE CHEVALIER
Voyons.
LE MARQUIS
Laisse croire, qu'une autre femme a des desseins sur toi.
LE CHEVALIER
Ah pour celui-là, à la bonne heure.
LE MARQUIS
Quel effort ! Que tu lui as donné quelque espoir.
LE CHEVALIER
Mais...
LE MARQUIS
Il le faut.
LE CHEVALIER
J'y consens ; sachons comment.
LE MARQUIS
Laisses tomber une lettre ; les femmes veulent tout voir, la Comtesse la voudra lire et elle la lira, tu n'en paraîtras pas alarmé, et je parie même que tu ne seras pas fâché de voir son émotion.
LE CHEVALIER
Mais.... je crois que oui.
LE MARQUIS
Elle te défendra de revoir cette femme.
LE CHEVALIER
Comment faire pour lors ?
LE MARQUIS
Tu la reverras. Tout ce qui pourrAit t'alarmer avec tes principes, doit à présent te rassurer. Attends, je veux que tu commences dès ce moment. Je vais te donner un billet qui fera justement ce qu'il te faut.
Il cherche dans un portefeuille.
Voilà ton affaire.
LE CHEVALIER, lisant
« Vous avez bien fait, Monsieur, de ne pas venir souper chez moi avant-hier, nous aurions été seuls ; venez demain, je ferai ce que je pourrai pour avoir du monde ; mais je ne vous en réponds pas ; cette incertitude vous fera-t-elle peur ? Adieu, je vous attends , je le veux. » Cela me paraît....
LE MARQUIS
Très bien, te dis-je.
LE CHEVALIER
Mais la Comtesse ne connaît-elle pas cette écriture ?
LE MARQUIS
Sûrement elle la connaît ; le billet est de Madame de Clercy, et c'est tant mieux.
LE CHEVALIER
J'ai quelque répugnance....
LE MARQUIS
De voir durer une passion que tu chéris ? C'est pitoyable !
SCÈNE II. Le Marquis, Le Chevalier, Dupré.
DUPRÉ
Monsieur_le_Marquis, Madame_la_Comtesse va passer, ici tout à l'heure.
LE MARQUIS
C'est bon. Allons, prends ton parti dès ce moment, je vais faire une visite et je reviendrai voir les effets de mes conseils.
LE CHEVALIER
Je vais essayer ; mais je crains bien...
LE MARQUIS
Oh, je t'abandonne à ton mauvais fort, si tu n'as pas de confiance en moi ;
LE CHEVALIER
Allons, en te remerciant.
LE MARQUIS
Il n'est pas encore temps. Adieu.
Il sort.
LE CHEVALIER
Je ne sais, mais je tremble. Voici la Comtesse, essayons.
SCÈNE III. La Comtesse, Le Chevalier.
LA COMTESSE
Chevalier, j'ai été bien longtemps, n'est-ce pas ? Je suis excédée ! Ma complaisance me coûte cher.
Elle s'assied sur une chaise longue.
Mais où est donc le Marquis ? On m'avait dit qu'il était ici.
Elle fait des noeuds.
LE CHEVALIER
Il va revenir.
LA COMTESSE
Asseyez-vous là.
LE CHEVALIER
Je suis fort bien.
À part.
Je n'ai jamais été plus embarrassé.
LA COMTESSE
Mais vous avez quelque chose. Asseyez-vous donc.
LE CHEVALIER, s'asseyant
Je vous jure que je n'ai rien du tout.
LA COMTESSE
Je ne vous ai jamais vu comme cela.
LE CHEVALIER
C'est une misère.
LA COMTESSE
Je veux savoir ce que c'est.
LE CHEVALIER, embarrassé
C'est... que... je me suis chargé de faire un couplet, et cela me tracasse.
LA COMTESSE
Vous n'avez jamais fait de vers.
LE CHEVALIER
Non... je vous demande pardon, autrefois.
Il se lève.
LA COMTESSE
Hé bien, où allez-vous ?
LE CHEVALIER
Je trouverai mieux debout ce que je cherche.
LA COMTESSE
Et pour qui ce couplet ?
LE CHEVALIER
Pour qui ?
LA COMTESSE
Oui, est-ce un mystère ?
LE CHEVALIER
C'est pour...
LA COMTESSE
Je veux le savoir.
LE CHEVALIER
Pour... Madame de Montgrieux.
LA COMTESSE
Vous connaissez Madame de Montgrieux ?
LE CHEVALIER
Mais, oui.
LA COMTESSE
C'est une femme que je ne peux pas souffrir.
LE CHEVALIER
Elle est pourtant aimable.
LA COMTESSE
Et c'est elle qui vous occupe si fort ?
LE CHEVALIER
Si fort ? Comme cela.
LA COMTESSE
Tenez, je ne sais ce que vous avez, mais je ne vous reconnais pas.
LE CHEVALIER, à part
Ah, ni moi non plus.
LA COMTESSE
Vous ne m'avez jamais menti, et je suis tentée de croire, d'après votre embarras...
LE CHEVALIER, affectant un air gai
Hé bien , voyons, que croyez-vous ?
LA COMTESSE
Cette gaîté contrainte ne vous va pas non plus.
LE CHEVALIER
En vérité aussi il y a aussi de quoi être embarrassé : l'air occupé, la gaîté, tout cela vous paraît également ridicule.
LA COMTESSE
Ridicule ! Non, Chevalier, vous ne le serez jamais à mes yeux. Je vous aime trop pour cela, et je ne vous aurais pas aimé, si vous aviez jamais eu la moindre nuance d'un caractère ridicule et léger. Croyez qu'un amour fondé sur l'estime, ne voit et n'a d'autre intérêt que celui de l'objet qu'il aime ; ainsi mon inquiétude, au lieu de vous déplaire, doit vous assurer de mon coeur. N'avez-vous plus la même confiance en moi ?
LE CHEVALIER
Madame , je vous demande pardon.
LA COMTESSE
Pourquoi donc me cacher ce qui vous occupe ? M'aimez-vous moins ?
LE CHEVALIER
Je ne dis pas cela, Madame.
LA COMTESSE
Je le crois bien.
LE CHEVALIER
Par conséquent, c'est une question...
LA COMTESSE
Qui devrait vous plaire ; la crainte de vous perdre n'est-elle pas une chose flatteuse pour vous ?
LE CHEVALIER
Sans doute.
LA COMTESSE
Ah, parlons sensément ; nous nous connaissons trop bien pour avoir cette crainte ni l'un ni l'autre jamais ; vous avez raison. Qu'il est doux d'aimer sans inquiétude !
LE CHEVALIER
Oui, si cela pouvait durer toujours !
LA COMTESSE
Et pourquoi pas ? Voilà un langage que je ne vous ai jamais entendu tenir.
LE CHEVALIER
C'est une simple réflexion, d'après les exemples fréquents.
LA COMTESSE
Oui, mais quels exemples ! Ceux qui vous les fournissent, aiment-ils réellement ? Non, Chevalier, ce sont des liaisons légères, ou le goût a souvent même bien peu de part.
LE CHEVALIER
Ces gens-là se croient heureux cependant.
LA COMTESSE
Quel bonheur ! Ce n'en est seulement pas l'image.
LE CHEVALIER
Mais ils n'ont pas les tourments de l'Amour.
LA COMTESSE
Avec vous, je ne connais que ceux de l'absence ; car je compte sur vous comme sur moi-même.
LE CHEVALIER, à part
Le Marquis a raison.
LA COMTESSE
Que dites-vous ?
LE CHEVALIER
Que vous avez raison.
À part.
Suivons son avis.
Il laisse tomber la lettre en se levant.
LA COMTESSE
Qu'est-ce que c'est que cela ?
LE CHEVALIER
Oh, rien,
LA COMTESSE
Je parie que ce sont vos vers. Je veux les voir.
LE CHEVALIER
Je vous prie que non ; si c'était des vers...
LA COMTESSE
Donnez, je le veux absolument.
LE CHEVALIER
Non ; parce que vous pourriez croire...
LA COMTESSE, arrachant le billet des mains du Chevalier
C'est un billet ?
Billet : se dit aussi des poulets qu'on envoie à des maîtresses. Billet doux, billet galant, billet tendre. [F]
LE CHEVALIER
Oui ; mais...
LA COMTESSE
Vous avez l'air inquiet ?
LE CHEVALIER, voulant se rassurer
Moi ?... Ah, point du tout.
LA COMTESSE, lisant
Voyons.
LE CHEVALIER, à part
Le Marquis me perd.
LA COMTESSE
Je connais cette écriture.
LE CHEVALIER
Cela se peut.
LA COMTESSE
C'est de Madame de Clercy.
LE CHEVALIER
Il est vrai.
LA COMTESSE, émue
Vous êtes sur ce ton-là avec elle ?
LE CHEVALIER
Vous voyez que je n'ai pas voulu y aller souper.
LA COMTESSE
Mais vous irez ?
LE CHEVALIER
Je ne crois pas que vous me le permettiez.
LA COMTESSE, sérieusement, affectant l'air tranquille
Pardonnnez-moi, parce que demain je ne vous verrai pas de la journée, et je suis bien aise que vous vous amusiez quelquefois quand vous ne me voyez pas.
LE CHEVALIER
Je vous assure que je n'ai jamais eu le dessein d'y souper, et je ne sais pas pourquoi elle se l'est mis dans la tête, sérieusement.
LA COMTESSE
Qu'est-ce que cela fait ? Je ne suis pas jalouse.
LE CHEVALIER, très inquiet
Je le sais bien.
LA COMTESSE
J'avais oublié de vous dire que j'allais à la campagne, chez ma soeur.
LE CHEVALIER
Pardonnez-moi, puisque vous m'avez même promis de me mener.
LA COMTESSE
Je ne le peux pas, j'y vais pour deux jours et l'on me mène.
LE CHEVALIER
J'irai de mon côté.
LA COMTESSE
Non, j'ai réfléchi que cela ne serait pas décent.
LE CHEVALIER
Mais j'y ai déjà été avec vous mille fois,
LA COMTESSE
C'est à cause de cela que je ne veux plus que vous y veniez.
LE CHEVALIER
Je ne vous comprends point. Êtes-vous fâchée contre moi ?
LA COMTESSE
Non, Chevalier, du tout.
LE CHEVALIER
Vous dissimulez.
LA COMTESSE
Je vous jure que non. Pourquoi serais-je fâchée ? Je n'ai pas à me plaindre de vous ; je n'ai pas prétendu qu'absolument vous ne voyiez que moi, d'ailleurs Madame de Clercy est mon amie.
LE CHEVALIER
Vous me déchirez le coeur avec cette froideur.
LA COMTESSE
Mais vous êtes devenu fou, je crois, aujourd'hui.
LE CHEVALIER
Votre indifférence me tue.
LA COMTESSE
Comment, il faut que je fois jalouse absolument pour vous calmer, que je vous querelle ?
LE CHEVALIER, agité et soupirant
Ah !
LA COMTESSE
Qu'avez-vous donc ?
LE CHEVALIER
Vous lisez dans mon âme ; et mon trouble, ma douleur ne vous touchent point.
LA COMTESSE
C'est que je n'en connais pas le principe ; vous n'avez pas, je crois, de raison de vous plaindre de moi. Si vous êtes malheureux d'ailleurs, je suis prête à vous entendre et à vous donner tous les moyens de consolation qui sont en moi.
LE CHEVALIER
Hé bien, Madame, il faut vous l'avouer, je suis la victime d'une façon de penser qui n'est pas à moi ; je me suis laissé séduire, et je suis trop coupable pour ne pas me soumettre à tout ce que vous ordonnerez.
LA COMTESSE
Si vous aimez ailleurs, cela est tout simple, on n'est pas toujours le maître de son coeur.
LE CHEVALIER
Non, Madame, je n'ai jamais cessé de vous aimer, j'en jure a vos pieds.
Il se jette à genoux.
Ce principe que vous ignorez, qui m'a fait faire une faute que je ne me pardonnerai jamais ; bien loin qu'il soit une preuve que je veux cesser de vous aimer, était au contraire un moyen que je voulais employer pour assurer mon bonheur pour toute la vie.
LA COMTESSE
Je ne vous comprends point ; mais levez-vous et expliquez-vous s'il est possible.
LE CHEVALIER
Madame, on m'a fait craindre qu'un bonheur trop constant, sans la moindre inquiétude, ne pût pas durer toujours.
LA COMTESSE
Vous avez douté de mon coeur ?
LE CHEVALIER
Non, Madame, non ; ce n'est pas moi à qui cette pensée a pu venir, mais comme un véritable amour est facile à alarmer, je me suis laissé séduire, trop facilement sans doute.
LA COMTESSE
Et qu'avez-vous fait ?
LE CHEVALIER
Ah, permettez...
LA COMTESSE
Non, je veux le savoir.
LE CHEVALIER
Hé bien, Madame ; c'est avec la dernière confusion que je vais vous avouer que j'ai voulu vous inquiéter par ce billet.
LA COMTESSE
Comment ?
LE CHEVALIER
Ce n'est pas à moi qu'il était écrit.
LA COMTESSE
Vous avez recours à cet artifice dans un moment où vous étiez si sûr d'être aimé ?
LE CHEVALIER
Ah, je ne prévoyais pas tout ce que je souffrirais de l'indifférence avec laquelle vous avez reçu cette épreuve.
LA COMTESSE
Je conçois que cette crainte avait pu vous retenir ; mais vous n'avez pas eu celle de me voir souffrir par cette épreuve, ce spectacle vous aurait sans doute enchanté !
LE CHEVALIER, avec confusion
Ô Ciel ! Que dites-vous ?
LA COMTESSE
Allez, Monsieur, vous me confirmez ; mais trop tard ce qu'on m'avait dit des hommes, qu'ils se ressemblent tous et qu'ils ne vous aiment que pour eux.
LE CHEVALIER
Quoi, Madame, vous pourriez ne me pas distinguer ?
LA COMTESSE
C'en est fait, Monsieur, je ne vous verrai plus.
Elle sort et tire une porte sur elle.
LE CHEVALIER
Ah, Madame, je mourrai, s'il m'est impossible que jamais...
SCÈNE IV. Le Marquis, Le Chevalier.
LE MARQUIS, arrêtant le Chevalier
Hé bien, hé bien, que dis-tu donc là ?
LE CHEVALIER
Ah, Monsieur, vous m'avez perdu !
LE MARQUIS
Paix donc. Heureusement qu'elle vient de fermer sa porte. Je crains dans l'état où tu es, que tu n'aies fait quelque imprudence.
LE CHEVALIER
Oui, j'en ai fait une affreuse !
LE MARQUIS
Comment ?
LE CHEVALIER
Celle de vous croire, et d'avoir suivi vos conseils.
LE MARQUIS
Si ce n'est que cela...
LE CHEVALIER
Cette épreuve me coûtera la vie.
LE MARQUIS
Tout cela, ce sont des mots, qu'en est-il arrivé ?
LE CHEVALIER
Qu'elle n'en a seulement pas été émue.
LE MARQUIS
Tu l'as crue, voilà ce que fait le manque d'expérience.
LE CHEVALIER
Je lui ai tout avoué , elle ne veut plus me revoir.
LE MARQUIS
Elle a raison, je l'avais prévu. Que t'avais-je recommandé ?
LE CHEVALIER
Vous m'avez perdu, vous dis-je !
LE MARQUIS
Je ne crois pas cela.
LE CHEVALIER
Vous ne la connaissez pas.
LE MARQUIS
Laisse passer le premier moment ; si elle t'aime véritablement, l'amour lui parlera en ta faveur, et si elle ne te pardonne pas, elle ne t'aurait pas aimé encore longtemps.
LE CHEVALIER, s'en allant
Non, je ne vous écoute plus.
LE MARQUIS, le suivant
Dans quelque temps, je suis bien sûr que tu penseras comme moi.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0