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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Trente-Cinquième Proverbe

Le Petit Maître par Philosophie

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1778· 4 personnages

Personnages

  • LA COMTESSE
  • LE MARQUIS
  • LE CHEVALIER
  • DUPRÉ, valet de chambre de la Comtesse

SCÈNE PREMIÈRE. La Marquis, La Chevalier.

LE CHEVALIER

Entrons ici, en attendant la Comtesse.

LE MARQUIS

Oui, Monsieur, plus une femme vous plaît plus elle vous convient, plus vous en voulez être aimé ; moins il faut vous livrer à votre passion.

LE CHEVALIER

Je ne comprends rien à ce système-là.

LE MARQUIS

Je n'en suis pas surpris ; parce que tu crois qu'en aimant il faut de la bonne foi ; tout au contraire, c'est là ce qui vous fait perdre en peu de temps une femme ; quand vous n'êtes occupé que d'une seule, la société vous regarde comme nul pendant ce temps-là ; cette femme voyant qu'on n'est pas tenté de vous, ne s'en soucie plus elle-même, ou elle y compte si fort, qu'elle ne fait plus rien, ni pour vous plaire, ni pour vous retenir.

LE CHEVALIER

Mais cela est injuste.

LE MARQUIS

Oui, injuste, cela n'est pas inconséquent toujours.

LE CHEVALIER

L'on ne se soucie donc jamais que de ce que l'on n'a pas ?

LE MARQUIS

Sans doute ; la crainte de perdre l'objet que l'on possédE, nous le rend plus cher ; voilà pourquoi une coquette a toujours un amant qui ne peut se détacher d'elle malgré toutes ses perfidies ; un peu d'art resserre la chaîne lorsqu'on veut la rompre.

LE CHEVALIER

Je suis bien sûr de n'aimer jamais une coquette.

LE MARQUIS

Avec les dispositions que je te vois à la constance, tu feras toujours la dupe de toutes les femmes à qui tu t'attacheras.

LE CHEVALIER

Mais crois-tu la Comtesse, coquette, par exemple ?

LE MARQUIS

Sûrement elle doit l'être ; mais ce que je crois, c'est qu'elle doit être ennuyée de cet amour excessif que tu lui montres continuellement.

LE CHEVALIER

Puisqu'elle le partage, il doit l'occuper agréablement. Si tu pouvais être témoin de cette confiance mutuelle et délicieuse que l'amour sait procurer, tu envierais quelquefois mon sort, et tu voudrais en goûter un pareil.

LE MARQUIS

En vérité, tu me fais pitié ! J'ai passé par là, et c'est parce qu'on a été dupe, qu'on ne doit plus vouloir l'être. Cette confiance mutuelle, si délicieuse, anéantit tôt ou tard les soins qu'on doit prendre de se plaire, l'amour languit et meurt enfin.

LE CHEVALIER

Je puis bien répondre que jamais...

LE MARQUIS

Je suppose que tu puisses aimer longtemps, peux-tu espérer d'être toujours aimé de même ?

LE CHEVALIER

Mais n'y a-t-il pas des exemples de constance connus et cités ?

LE MARQUIS

Oui ; mais cette confiance est la seule qui puisse exister.

LE CHEVALIER

Je ne te comprends pas. Quelle est-elle donc ?

LE MARQUIS

La constance de cette espèce ne se soutient qu'à force d'infidélités ; mais elles sont légères ; on les cache dans les commencements, ensuite on les donne pour des fantaisies, et l'on finit par n'y plus prendre garde. On a vu des femmes excuser leurs amants d'avoir des filles ; même tirer parti de ces infidélités, en faisant croire à leur vertu, et en prouvant que leur amour n'avait jamais été que de l'amitié. L'inquiétude a soutenu l'amour, et l'habitude a fait mériter le nom de constants, à des gens, dont l'âme est honnête, l'esprit doux, complaisant, et qui reconnaissent après avoir beaucoup parcouru le monde, qu'il n'y a de sûreté que dans une liaison fondée sur une estime réelle.

LE CHEVALIER

Mais l'amour n'est donc rien, réellement ?

LE MARQUIS

Bien peu de chose.

LE CHEVALIER

Tu m'affliges.

LE MARQUIS

Cela doit être ; mais ce n'est pas sans espoir. Écoutez-moi ; on ne peut rien changer à ce qui est ; mais on en peut tirer parti. La Comtesse te plaît, il faut la conserver le plus qu'il te sera possible.

LE CHEVALIER

Oh, toujours.

LE MARQUIS

Je le souhaite , puisque cette idée te charme ; je suis bien éloigné de vouloir la détruire, je veux même t'aider.

LE CHEVALIER

Ne plaisante pas.

LE MARQUIS

Je ne plaisante pas non plus. Je vous ai surpris hier la Comtesse et toi, dans un moment où je crois que vous vous disiez peu de chose ; cependant peu-à-peu j'ai vu ma présence vous contrarier, et je ne suis sorti que lorsque j'ai été bien sûr que vous ne vous retrouveriez plus seuls de la journée.

LE CHEVALIER

Quoi, tu l'as fait exprès ? Quelle méchanceté !

LE MARQUIS

Au contraire, je vous ai servi, j'ai ranimé votre langueur, et votre soirée a dû être charmante ; la quantité de choses que vous aurez eu envie de vous dire, et que vous n'auriez pas pensées étant seuls, l'occupation continuelle de vous chercher, de retrouver dans les yeux l'un de l'autre le même sentiment, n'est-il pas toujours un nouveau plaisir ?

LE CHEVALIER

Il est vrai....

LE MARQUIS

Que les obstacles se présentent sans cesse, et vous serez tous les deux presque constants. Que vous vous aimiez moins, et vous serez heureux. Te voilà bien surpris.

LE CHEVALIER

Je l'avoue.

LE MARQUIS

Un amour trop fort anéantit la gaîté il fait perdre toutes les grâces de l'esprit : une première passion est comme l'eau d'un torrent qui court rapidement se réunir à l'immensité des mers, pour éprouver des tempêtes ou un calme insipide. Les autres passions plus légères ressemblent à l'eau d'une fontaine qui prend sa naissance entre les fleurs d'une prairie agréable, qui les caresse, se répand à droite et à gauche ; mais qui se réunit souvent et reprend plus de force lorsque les obstacles se présentent. Quelle image est plus riante ? Et qu'il est doux de voir couler ainsi ses beaux jours ! Combien on voit d'hommes qui ont eu cette conduite, qui même ne sont plus jeunes, être fêtés, cités, prônés, courus encore , par la plus grande partie des femmes qu'ils ont eus ; pendant que ceux qui ont été ce qu'on appelle réellement constants, se reconnaissent à peine ; encore n'est-ce que pour se récrier en même temps, que j'ai vu cette femme-là jolie ! Comme cet homme-là est changé !

LE CHEVALIER

Cette morale est légère.

LE MARQUIS

Et la pratique en est douce, et agréable : suis-la, ou bientôt tu te verras livré au désespoir d'être quitté, quoique sans raison : qui cesse de plaire, n'a point de droit de se plaindre en éprouvant une infidélité.

LE CHEVALIER

Tu m'épouvantes !

LE MARQUIS

C'est bien mon dessein.

LE CHEVALIER

J'avoue que je ne comprends pas quel est le but de cette conversation ?

LE MARQUIS

Ton bonheur. L'amour réel ; c'est l'amour-propre, rien ne peut l'anéantir ; mais il est avide. Cherche à plaire à toutes et tu plairas davantage à celle que tu aimes. Je veux même qu'on te croie infidèle pour te rendre heureux.

LE CHEVALIER

Tu crois que je consentirais...

LE MARQUIS

Ta languissante Comtesse en fera plus vive, plus charmante : elle feindra de vouloir se venger, tu riras de ses projets ; que de moments délicieux ! Mais jamais d'explication réelle, toujours une forte d'incertitude , du persiflage, point de raisonnements suivis, d'assurances pesantes d'un éternel amour ; un continuel badinage, et voilà l'homme qui doit être aimé tout le temps qu'il aimera. Si à la première inquiétude tu dévoiles le motif de ta conduite, tu seras perdu et sans espoir d'un sincère retour ; elle cherchera à se venger, se vengera, et tu seras puni non seulement d'avoir eu le projet de changer de conduite ; mais d'avoir eu l'imprudence de l'avouer.

LE CHEVALIER

Il faut du courage pour embrasser ce parti.

LE MARQUIS

Du courage ? Ne profanons pas les mots, dis le désir d'être heureux.

LE CHEVALIER

Mais que vais-je faire ?

LE MARQUIS

Le voici. Je parie que ce matin tu as revu la Comtesse, que vous vous êtes trouvés tous les deux charmants, pour avoir éprouvé toutes les contrariétés de la soirée.

LE CHEVALIER

Il est vrai.

LE MARQUIS

Vous vous êtes dit tout ce qu'on se peut dire.

LE CHEVALIER

Je l'avoue.

LE MARQUIS

Pourquoi donc y revenir cette après-dînée ?

LE CHEVALIER

Pour goûter le plaisir toujours nouveau, de nous revoir sans cesse.

LE MARQUIS

Abus que tout cela, nul système économique dans cette conduite.

LE CHEVALIER

Mais je le lui ai promis.

LE MARQUIS

Qu'importe ? On a un oncle malade, une mère, une tante, que sais-je moi, une cour à faire, on le mande ou on ne le mande pas, on se montre au spectacle , elle l'apprend ; le lendemain explication, protestation légère ; on vous gronde au lieu de s'ennuyer, vous rassurez, puis vous faites la même chose, et vous êtes adoré. Qui se soumet au joug, mérite de succomber sous son poids.

LE CHEVALIER

Je conçois tout cela ; mais est-on maître d'aimer moins ?

LE MARQUIS

On est maître de le cacher ; c'est par où il faut commencer.

LE CHEVALIER

Et comment ?

LE MARQUIS

Plus tu seras aimé, plus tu seras satisfait, et ta gaîté fera croire que tu aimes légèrement.

LE CHEVALIER

C'est vrai ; mais pourrai-je demeurer en reste, lorsque je me verrai autant aimé ?

LE MARQUIS

Il le faudra.

LE CHEVALIER

C'est trop difficile.

LE MARQUIS

Hé bien , employons l'art.

LE CHEVALIER

Comment ?

LE MARQUIS

Qu'on te croie une passion légère pour une autre.

LE CHEVALIER

Ô Ciel !

LE MARQUIS

Tu te crois déjà perdu ? Écoute-moi.

LE CHEVALIER

Voyons.

LE MARQUIS

Laisse croire, qu'une autre femme a des desseins sur toi.

LE CHEVALIER

Ah pour celui-là, à la bonne heure.

LE MARQUIS

Quel effort ! Que tu lui as donné quelque espoir.

LE CHEVALIER

Mais...

LE MARQUIS

Il le faut.

LE CHEVALIER

J'y consens ; sachons comment.

LE MARQUIS

Laisses tomber une lettre ; les femmes veulent tout voir, la Comtesse la voudra lire et elle la lira, tu n'en paraîtras pas alarmé, et je parie même que tu ne seras pas fâché de voir son émotion.

LE CHEVALIER

Mais.... je crois que oui.

LE MARQUIS

Elle te défendra de revoir cette femme.

LE CHEVALIER

Comment faire pour lors ?

LE MARQUIS

Tu la reverras. Tout ce qui pourrAit t'alarmer avec tes principes, doit à présent te rassurer. Attends, je veux que tu commences dès ce moment. Je vais te donner un billet qui fera justement ce qu'il te faut.

Il cherche dans un portefeuille.

Voilà ton affaire.

LE CHEVALIER, lisant

« Vous avez bien fait, Monsieur, de ne pas venir souper chez moi avant-hier, nous aurions été seuls ; venez demain, je ferai ce que je pourrai pour avoir du monde ; mais je ne vous en réponds pas ; cette incertitude vous fera-t-elle peur ? Adieu, je vous attends , je le veux. » Cela me paraît....

LE MARQUIS

Très bien, te dis-je.

LE CHEVALIER

Mais la Comtesse ne connaît-elle pas cette écriture ?

LE MARQUIS

Sûrement elle la connaît ; le billet est de Madame de Clercy, et c'est tant mieux.

LE CHEVALIER

J'ai quelque répugnance....

LE MARQUIS

De voir durer une passion que tu chéris ? C'est pitoyable !

SCÈNE II. Le Marquis, Le Chevalier, Dupré.

DUPRÉ

Monsieur_le_Marquis, Madame_la_Comtesse va passer, ici tout à l'heure.

LE MARQUIS

C'est bon. Allons, prends ton parti dès ce moment, je vais faire une visite et je reviendrai voir les effets de mes conseils.

LE CHEVALIER

Je vais essayer ; mais je crains bien...

LE MARQUIS

Oh, je t'abandonne à ton mauvais fort, si tu n'as pas de confiance en moi ;

LE CHEVALIER

Allons, en te remerciant.

LE MARQUIS

Il n'est pas encore temps. Adieu.

Il sort.

LE CHEVALIER

Je ne sais, mais je tremble. Voici la Comtesse, essayons.

SCÈNE III. La Comtesse, Le Chevalier.

LA COMTESSE

Chevalier, j'ai été bien longtemps, n'est-ce pas ? Je suis excédée ! Ma complaisance me coûte cher.

Elle s'assied sur une chaise longue.

Mais où est donc le Marquis ? On m'avait dit qu'il était ici.

Elle fait des noeuds.

LE CHEVALIER

Il va revenir.

LA COMTESSE

Asseyez-vous là.

LE CHEVALIER

Je suis fort bien.

À part.

Je n'ai jamais été plus embarrassé.

LA COMTESSE

Mais vous avez quelque chose. Asseyez-vous donc.

LE CHEVALIER, s'asseyant

Je vous jure que je n'ai rien du tout.

LA COMTESSE

Je ne vous ai jamais vu comme cela.

LE CHEVALIER

C'est une misère.

LA COMTESSE

Je veux savoir ce que c'est.

LE CHEVALIER, embarrassé

C'est... que... je me suis chargé de faire un couplet, et cela me tracasse.

LA COMTESSE

Vous n'avez jamais fait de vers.

LE CHEVALIER

Non... je vous demande pardon, autrefois.

Il se lève.

LA COMTESSE

Hé bien, où allez-vous ?

LE CHEVALIER

Je trouverai mieux debout ce que je cherche.

LA COMTESSE

Et pour qui ce couplet ?

LE CHEVALIER

Pour qui ?

LA COMTESSE

Oui, est-ce un mystère ?

LE CHEVALIER

C'est pour...

LA COMTESSE

Je veux le savoir.

LE CHEVALIER

Pour... Madame de Montgrieux.

LA COMTESSE

Vous connaissez Madame de Montgrieux ?

LE CHEVALIER

Mais, oui.

LA COMTESSE

C'est une femme que je ne peux pas souffrir.

LE CHEVALIER

Elle est pourtant aimable.

LA COMTESSE

Et c'est elle qui vous occupe si fort ?

LE CHEVALIER

Si fort ? Comme cela.

LA COMTESSE

Tenez, je ne sais ce que vous avez, mais je ne vous reconnais pas.

LE CHEVALIER, à part

Ah, ni moi non plus.

LA COMTESSE

Vous ne m'avez jamais menti, et je suis tentée de croire, d'après votre embarras...

LE CHEVALIER, affectant un air gai

Hé bien , voyons, que croyez-vous ?

LA COMTESSE

Cette gaîté contrainte ne vous va pas non plus.

LE CHEVALIER

En vérité aussi il y a aussi de quoi être embarrassé : l'air occupé, la gaîté, tout cela vous paraît également ridicule.

LA COMTESSE

Ridicule ! Non, Chevalier, vous ne le serez jamais à mes yeux. Je vous aime trop pour cela, et je ne vous aurais pas aimé, si vous aviez jamais eu la moindre nuance d'un caractère ridicule et léger. Croyez qu'un amour fondé sur l'estime, ne voit et n'a d'autre intérêt que celui de l'objet qu'il aime ; ainsi mon inquiétude, au lieu de vous déplaire, doit vous assurer de mon coeur. N'avez-vous plus la même confiance en moi ?

LE CHEVALIER

Madame , je vous demande pardon.

LA COMTESSE

Pourquoi donc me cacher ce qui vous occupe ? M'aimez-vous moins ?

LE CHEVALIER

Je ne dis pas cela, Madame.

LA COMTESSE

Je le crois bien.

LE CHEVALIER

Par conséquent, c'est une question...

LA COMTESSE

Qui devrait vous plaire ; la crainte de vous perdre n'est-elle pas une chose flatteuse pour vous ?

LE CHEVALIER

Sans doute.

LA COMTESSE

Ah, parlons sensément ; nous nous connaissons trop bien pour avoir cette crainte ni l'un ni l'autre jamais ; vous avez raison. Qu'il est doux d'aimer sans inquiétude !

LE CHEVALIER

Oui, si cela pouvait durer toujours !

LA COMTESSE

Et pourquoi pas ? Voilà un langage que je ne vous ai jamais entendu tenir.

LE CHEVALIER

C'est une simple réflexion, d'après les exemples fréquents.

LA COMTESSE

Oui, mais quels exemples ! Ceux qui vous les fournissent, aiment-ils réellement ? Non, Chevalier, ce sont des liaisons légères, ou le goût a souvent même bien peu de part.

LE CHEVALIER

Ces gens-là se croient heureux cependant.

LA COMTESSE

Quel bonheur ! Ce n'en est seulement pas l'image.

LE CHEVALIER

Mais ils n'ont pas les tourments de l'Amour.

LA COMTESSE

Avec vous, je ne connais que ceux de l'absence ; car je compte sur vous comme sur moi-même.

LE CHEVALIER, à part

Le Marquis a raison.

LA COMTESSE

Que dites-vous ?

LE CHEVALIER

Que vous avez raison.

À part.

Suivons son avis.

Il laisse tomber la lettre en se levant.

LA COMTESSE

Qu'est-ce que c'est que cela ?

LE CHEVALIER

Oh, rien,

LA COMTESSE

Je parie que ce sont vos vers. Je veux les voir.

LE CHEVALIER

Je vous prie que non ; si c'était des vers...

LA COMTESSE

Donnez, je le veux absolument.

LE CHEVALIER

Non ; parce que vous pourriez croire...

LA COMTESSE, arrachant le billet des mains du Chevalier

C'est un billet ?

Billet : se dit aussi des poulets qu'on envoie à des maîtresses. Billet doux, billet galant, billet tendre. [F]

LE CHEVALIER

Oui ; mais...

LA COMTESSE

Vous avez l'air inquiet ?

LE CHEVALIER, voulant se rassurer

Moi ?... Ah, point du tout.

LA COMTESSE, lisant

Voyons.

LE CHEVALIER, à part

Le Marquis me perd.

LA COMTESSE

Je connais cette écriture.

LE CHEVALIER

Cela se peut.

LA COMTESSE

C'est de Madame de Clercy.

LE CHEVALIER

Il est vrai.

LA COMTESSE, émue

Vous êtes sur ce ton-là avec elle ?

LE CHEVALIER

Vous voyez que je n'ai pas voulu y aller souper.

LA COMTESSE

Mais vous irez ?

LE CHEVALIER

Je ne crois pas que vous me le permettiez.

LA COMTESSE, sérieusement, affectant l'air tranquille

Pardonnnez-moi, parce que demain je ne vous verrai pas de la journée, et je suis bien aise que vous vous amusiez quelquefois quand vous ne me voyez pas.

LE CHEVALIER

Je vous assure que je n'ai jamais eu le dessein d'y souper, et je ne sais pas pourquoi elle se l'est mis dans la tête, sérieusement.

LA COMTESSE

Qu'est-ce que cela fait ? Je ne suis pas jalouse.

LE CHEVALIER, très inquiet

Je le sais bien.

LA COMTESSE

J'avais oublié de vous dire que j'allais à la campagne, chez ma soeur.

LE CHEVALIER

Pardonnez-moi, puisque vous m'avez même promis de me mener.

LA COMTESSE

Je ne le peux pas, j'y vais pour deux jours et l'on me mène.

LE CHEVALIER

J'irai de mon côté.

LA COMTESSE

Non, j'ai réfléchi que cela ne serait pas décent.

LE CHEVALIER

Mais j'y ai déjà été avec vous mille fois,

LA COMTESSE

C'est à cause de cela que je ne veux plus que vous y veniez.

LE CHEVALIER

Je ne vous comprends point. Êtes-vous fâchée contre moi ?

LA COMTESSE

Non, Chevalier, du tout.

LE CHEVALIER

Vous dissimulez.

LA COMTESSE

Je vous jure que non. Pourquoi serais-je fâchée ? Je n'ai pas à me plaindre de vous ; je n'ai pas prétendu qu'absolument vous ne voyiez que moi, d'ailleurs Madame de Clercy est mon amie.

LE CHEVALIER

Vous me déchirez le coeur avec cette froideur.

LA COMTESSE

Mais vous êtes devenu fou, je crois, aujourd'hui.

LE CHEVALIER

Votre indifférence me tue.

LA COMTESSE

Comment, il faut que je fois jalouse absolument pour vous calmer, que je vous querelle ?

LE CHEVALIER, agité et soupirant

Ah !

LA COMTESSE

Qu'avez-vous donc ?

LE CHEVALIER

Vous lisez dans mon âme ; et mon trouble, ma douleur ne vous touchent point.

LA COMTESSE

C'est que je n'en connais pas le principe ; vous n'avez pas, je crois, de raison de vous plaindre de moi. Si vous êtes malheureux d'ailleurs, je suis prête à vous entendre et à vous donner tous les moyens de consolation qui sont en moi.

LE CHEVALIER

Hé bien, Madame, il faut vous l'avouer, je suis la victime d'une façon de penser qui n'est pas à moi ; je me suis laissé séduire, et je suis trop coupable pour ne pas me soumettre à tout ce que vous ordonnerez.

LA COMTESSE

Si vous aimez ailleurs, cela est tout simple, on n'est pas toujours le maître de son coeur.

LE CHEVALIER

Non, Madame, je n'ai jamais cessé de vous aimer, j'en jure a vos pieds.

Il se jette à genoux.

Ce principe que vous ignorez, qui m'a fait faire une faute que je ne me pardonnerai jamais ; bien loin qu'il soit une preuve que je veux cesser de vous aimer, était au contraire un moyen que je voulais employer pour assurer mon bonheur pour toute la vie.

LA COMTESSE

Je ne vous comprends point ; mais levez-vous et expliquez-vous s'il est possible.

LE CHEVALIER

Madame, on m'a fait craindre qu'un bonheur trop constant, sans la moindre inquiétude, ne pût pas durer toujours.

LA COMTESSE

Vous avez douté de mon coeur ?

LE CHEVALIER

Non, Madame, non ; ce n'est pas moi à qui cette pensée a pu venir, mais comme un véritable amour est facile à alarmer, je me suis laissé séduire, trop facilement sans doute.

LA COMTESSE

Et qu'avez-vous fait ?

LE CHEVALIER

Ah, permettez...

LA COMTESSE

Non, je veux le savoir.

LE CHEVALIER

Hé bien, Madame ; c'est avec la dernière confusion que je vais vous avouer que j'ai voulu vous inquiéter par ce billet.

LA COMTESSE

Comment ?

LE CHEVALIER

Ce n'est pas à moi qu'il était écrit.

LA COMTESSE

Vous avez recours à cet artifice dans un moment où vous étiez si sûr d'être aimé ?

LE CHEVALIER

Ah, je ne prévoyais pas tout ce que je souffrirais de l'indifférence avec laquelle vous avez reçu cette épreuve.

LA COMTESSE

Je conçois que cette crainte avait pu vous retenir ; mais vous n'avez pas eu celle de me voir souffrir par cette épreuve, ce spectacle vous aurait sans doute enchanté !

LE CHEVALIER, avec confusion

Ô Ciel ! Que dites-vous ?

LA COMTESSE

Allez, Monsieur, vous me confirmez ; mais trop tard ce qu'on m'avait dit des hommes, qu'ils se ressemblent tous et qu'ils ne vous aiment que pour eux.

LE CHEVALIER

Quoi, Madame, vous pourriez ne me pas distinguer ?

LA COMTESSE

C'en est fait, Monsieur, je ne vous verrai plus.

Elle sort et tire une porte sur elle.

LE CHEVALIER

Ah, Madame, je mourrai, s'il m'est impossible que jamais...

SCÈNE IV. Le Marquis, Le Chevalier.

LE MARQUIS, arrêtant le Chevalier

Hé bien, hé bien, que dis-tu donc là ?

LE CHEVALIER

Ah, Monsieur, vous m'avez perdu !

LE MARQUIS

Paix donc. Heureusement qu'elle vient de fermer sa porte. Je crains dans l'état où tu es, que tu n'aies fait quelque imprudence.

LE CHEVALIER

Oui, j'en ai fait une affreuse !

LE MARQUIS

Comment ?

LE CHEVALIER

Celle de vous croire, et d'avoir suivi vos conseils.

LE MARQUIS

Si ce n'est que cela...

LE CHEVALIER

Cette épreuve me coûtera la vie.

LE MARQUIS

Tout cela, ce sont des mots, qu'en est-il arrivé ?

LE CHEVALIER

Qu'elle n'en a seulement pas été émue.

LE MARQUIS

Tu l'as crue, voilà ce que fait le manque d'expérience.

LE CHEVALIER

Je lui ai tout avoué , elle ne veut plus me revoir.

LE MARQUIS

Elle a raison, je l'avais prévu. Que t'avais-je recommandé ?

LE CHEVALIER

Vous m'avez perdu, vous dis-je !

LE MARQUIS

Je ne crois pas cela.

LE CHEVALIER

Vous ne la connaissez pas.

LE MARQUIS

Laisse passer le premier moment ; si elle t'aime véritablement, l'amour lui parlera en ta faveur, et si elle ne te pardonne pas, elle ne t'aurait pas aimé encore longtemps.

LE CHEVALIER, s'en allant

Non, je ne vous écoute plus.

LE MARQUIS, le suivant

Dans quelque temps, je suis bien sûr que tu penseras comme moi.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0