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Proverbe en prose· Trente-Septième Proverbe

Le Petit Poucet

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1771· 12 personnages

Personnages

  • GUILLAUME, Bûcheron
  • PERRETTE, Femme de Guillaume
  • LE PETIT POUCET
  • PIERROT, enfant du Bûcheron
  • JAVOTTE, enfant du Bûcheron
  • JANETTE, enfant du Bûcheron
  • L'OGRE
  • LA MÈRE BONNETTE, vieille Servante de l'Ogre
  • LA BRISÉE, garde de chasse
  • LA RENTRÉE, garde de chasse
  • BOURGUIGNON, laquais du Seigneur
  • BEAUVAIS, laquais du Seigneur

LE PETIT POUCET

SCÈNE PREMIÈRE. Guilaume, Perrette, Le Petit Poucet, Pierrot, Javotte, Janette dans le fond.

GUILLAUME, consterné

Hé bien, Perrette, es-tu tout-à-fait déterminée à perdre encore une fois nos enfants ?

PERRETTE, pleurant, assise sur une bourrée

Il le faut bien, Guillaume !

Bourrée : Assemblage d'un volume, à peu près déterminé, de menues branches. [L]

LE PETIT POUCET.écoutant, aux petits enfants qui ramassent du bois

Mon frère , mes soeurs, ne craignez rien ; faites toujours semblant de travailler.

GUILLAUME

Quoi , abandonner comme cela le petit Poucet, et Javotte !

PERRETTE

Pierrot et Janette !

GUILLAUME

C'est un grand malheur que la misère !

PERRETTE

Veux-tu les voir mourir de faim ? Auras-tu ce coeur-là ?

GUILLAUME

Quatre enfans à nourrir et pas un denier ! Pas un morceau de pain !

PERRETTE

Profitons du moment où ils ramassent des branches, pour nous en aller.

GUILLAUME

J'espère qu'ils reviendront encore une fois à la maison.

PERRETTE

Pour moi, je le crains et je le désire.

GUILLAUME

Le Petit Poucet a bien de l'esprit.

PERRETTE

Pierrot est déjà fort.

GUILLAUME

Javotte sera bien jolie.

PERRETTE

Et Janette ? Quel dommage !

GUILLAUME

Oui , mais d'ici au temps où ils seront grands, il y a bien loin ; que je les plains !

PERRETTE, se levant

Allons, puisqu'il le faut.

GUILLAUME

Aussi bien le jour tombe.

PERRETTE

Ce que nous faisons là est affreux î

GUILLAUME

Pour moi, j'en mourrai de douleur !

Il emporte la bourrée sur laquelle Perrette était assise.

Bourrée : Assemblage d'un volume, à peu près déterminé, de menues branches. Brûler une bourrée. [L]

SCÈNE II. Le Petit Poucet, Pierrot, Javotte, Janette.

PIERROT

Hé bien, mon frère, les voilà en allés.

JAVOTTE

Comment ferons-nous ?

JANETTE

Serons-nous perdus ?

LE PETIT POUCET

Non, non, laissez-moi faire. N'ayant point de petits cailloux blancs à semer cette fois-ci, pour reconnaître notre chemin ; j'ai semé de la mie de pain.

JANETTE

De la mie de pain ?

LE PETIT POUCET

Oui.

PIERROT

Ah, c'est bon !

JAVOTTE

Où est-elle ?

LE PETIT POUCET

Il faut regarder à terre.

PIERROT

Cherchons, cherchons.

Ils cherchent tous quatre à terre.

JAVOTTE

Mon frère , je n'en vois point.

JANETTE

Ni moi non plus.

PIERROT

Je m'en vais voir par ici.

LE PETIT POUCET

Et moi par là. Attendez-moi.

JAVOTTE

Ma soeur, en voyez-vous ?

PIERROT

Non, ma soeur.

Cette réplique est attribuée à Javotte dans le texte, nous l'affectons à Pierrot.

JANETTE

Comment serons-nous donc ?

JAVOTTE

Le petit Poucet nous le dira.

JANETTE

Le voilà qui vient.

PIERROT

Hé bien , mon frère ?

LE PETIT POUCET

Je ne trouve rien. Les oiseaux ont apparemment mangé ma mie de pain. Que je suis fâché de n'avoir pas eu mes petits cailloux blancs !

PIERROT

Et voilà la nuit qui vient encore.

JAVOTTE

Si nous allions être mangés des loups ?

JANETTE

Des loups ? Ah , mon_Dieu, que j'ai de peur !

PIERROT

Oh, je les tuerai, moi , plutôt que de laisser manger mes petites soeurs.

LE PETIT POUCET

Oui, vous les tuerez. Attendez, attendez, je m'en vais monter sur un arbre.

Il monte sur un arbre.

JANETTE

Pourquoi faire ?

JAVOTTE

Est-ce pour passer la nuit ?

PIERROT

J'y monterai bien aussi moi.

JANETTE

Et nous, nous serons donc mangés ?

LE PETIT POUCET.sur l'arbre

Non , non, écoutez-moi. Nous sommes trop heureux ! Je vois une petite petite lumière, qui est bien loin, bien loin , bien loin.

PIERROT

Par où ?

LE PETIT POUCET.sur l'arbre

Par-là, tout droit ; devant moi.

JAVOTTE, avec joie

Ah, c'est bien bon cela !

PIERROT

C'est sûrement une maison , il faut y aller.

LE PETIT POUCET.descendant de l'arbre

Je vais vous y mener.

PIERROT

Allons, allons, marchons.

JANETTE

Et moi, mon frère ?

PIERROT

Si vous ne pouvez pas marcher, nous vous porterons.

JAVOTTE

Par où faut-il aller, mon frère le Petit Poucet ?

LE PETIT POUCET

Je vais chercher pour voir où est la lumière.

Il regarde au travers des arbres.

PIERROT

Hé bien ?

LE PETIT POUCET

Je ne la trouve pas.

JAVOTTE

Vous ne la trouvez pas ?

LE PETIT POUCET

Non ; mais je vais remonter sur l'arbre.

Il y remonte.

JAVOTTE

Si la lumière était éteinte.

LE PETIT POUCET

Non, non ; je la vois, et j'irai tout droit.

Il descend.

PIERROT

Ah, c'est bon ; c'est bon.

LE PETIT POUCET

Écoutez : Tenons-nous tous et suivez-moi. Moi, oh ; c'est bien près, c'est ici ne faites pas de bruit.

PIERROT, JAVOTTE, JANETTE

Non, non.

Ils marchent tous les quatre en se tenant par la main.

LE PETIT POUCET

Me voilà contre une maison et je vois la lumière à travers une petite fente.

Il regarde par la fente.

Ah, je Vois une bonne Femme qui file.

Il frappe à la porte.

SCÈNE III. La Mère Bonnette, Pierrot, le Petit Poucet, Javotte, Janette.

LA MÈRE BONNETTE, dans la maison

Qu'est-ce qui est là ?

LE PETIT POUCET

C'est nous ; ouvrez, ouvrez-nous ; nous sommes perdus.

LA MÈRE BONNETTE, une lampe a la main

Hé mon_Dieu, les beaux petits enfants que voilà ! Et mes amis , qu'est-ce que vous venez faire ici ?

LE PETIT POUCET

Nous vous prions de nous donner à souper et à coucher.

PIERROT

Et de nous mettre dans notre chemin, demain matin.

LA MÈRE BONNETTE

Hé, mes enfants, vous ne savez pas où vous êtes !

LE PETIT POUCET

Hé, vraiment non ; puisque nous sommes perdus.

LA MÈRE BONNETTE

Perdus ? Hé, mon_Dieu, oui, vous êtes perdus ! Je tremble pour vous ! Ah, s'il revenait ! Savez-vous que vous êtes chez un Ogre ?

PIERROT

Un Ogre ; qu'est-ce que c'est que cela ?

JAVOTTE

Un Ogre !

JANETTE

Un Ogre, ma soeur !

LA MÈRE BONNETTE

Oui, Ogre.

LE PETIT POUCET

Et qu'est-ce qu'un Ogre, ma bonne Dame ?

LA MÈRE BONNETTE

C'est.... c'est.... je tremble à vous le dire, c'est un homme qui mange les petits enfants.

LE PETIT POUCET

Qui mange les petits enfants !

PIERROT

Où sommes-nous tombés !

JANETTE

Ah, ma soeur !

JAVOTTE

Ah, mes frères !

LA MÈRE BONNETTE

Hé , mon_Dieu, que ce serait grand dommage ! Qu'ils me font de peine !

PIERROT

Vous nous effrayez !

LE PETIT POUCET

Et en mangez-vous aussi , vous, des petits enfants ?

LA MÈRE BONNETTE

Moi ? Moi, en manger ! Vous ne savez-pas, mes amis, que c'est pour n'être pas mangée, que j'ai consenti à vivre ici avec lui, pour lui servir de servante.

PIERROT

Comment, il a voulu vous manger ?

LA MÈRE BONNETTE

Oui, vraiment.

LE PETIT POUCET

Il fallait vous enfuir.

LA MÈRE BONNETTE

Oui, m'enfuir ; il a des bottes de sept lieues, avec quoi il m'aurait bientôt rattrapée.

JAVOTTE

Comment ferons-nous donc ?

LA MÈRE BONNETTE

Il y a plus de cinquante ans que je vis comme cela ici ; j'étais aussi grande que le plus grand de vous tous ; oui , plus grande encore ; non, pas tout-à-fait ; tout de même. Hé bien, le voilà qui me dit comme cela qu'il m'allait manger, si je ne voulais pas rester avec lui, pour le servir.

JANETTE

Vous n'avez donç pas été mangée ?

LA MÈRE BONNETTE

Non, vraiment, et je suis toujours restée ici comme cela.

LE PETIT POUCET

Mais s'il voulait, nous le servirions aussi.

PIERROT

Oui, nous irions chercher du bois à la forêt.

JANETTE

Moi, je soufflerais son feu.

JAVOTTE

Moi, je mettrais la nappe.

JANETTE

Et nous serions tous quatre bien sages, bien sages.

JAVOTTE

Pour cela oui.

LA MÈRE BONNETTE

Oh, il aimera mieux vous manger. Que je vous plains !

JAVOTTE, JANETTE, pleurant

Nous manger !

PIERROT

Mon frère, il faut le tuer à nous deux.

LE PETIT POUCET

Non, il vaut mieux nous cacher, et quand demain il sera sorti, cette bonne femme nous montrera notre chemin, et si nous voulons rentrer chez nous, il ne faudra plus en sortir du tout, du tout.

PIERROT

Vous avez raison, mon frère.

LA MÈRE BONNETTE

Hé bien, je m'en vais vous cacher ; mais il ne faudra pas remuer.

LE PETIT POUCET

Oh, pour cela non.

LA MÈRE BONNETTE

Ni parler.

LE PETIT POUCET, PIERROT, JAVOTTE, JANETTE

Non, non.

LE PETIT POUCET

Entrons dans la maison.

LA MÈRE BONNETTE

Dans la maison ? L'Ogre vous trouverait tout de fuite.

PIERROT

Où nous mettrons-nous donc ?

LA MÈRE BONNETTE

Tenez, derrière ce buisson. Ah, je crois que je l'entends. Cachez-vous bien , et ne faites pas de bruit.

Les enfants se cachent, s'accroupissent, ont grande peur, et peu-à-peu ils se serrent les uns contre les autres, quand l'Ogre parle.

SCÈNE IV. L'Ogre, La Mère Bonnette, Le Petit Poucet, Pierrot, Javotte, Janette.

L'OGRE

Hé bien, la mère Bonnette, le souper est-il prêt ?

LA MÈRE BONNETTE

Oui, mon Maître ; le Mouton vient d'être mis à la broche , et je vous attendais pour le retirer.

L'OGRE

N'est-il venu personne ?

LA MÈRE BONNETTE

Mon_Dieu, non.

L'OGRE

As-tu tiré du vin ?

LA MÈRE BONNETTE

Oui, mon Maître.

L'OGRE

Tu dis qu'il n'est venu personne ?

LA MÈRE BONNETTE

Qui voulez-vous qui soit venu ?

L'OGRE

Je sens pourtant la chair fraîche.

LA MÈRE BONNETTE

Bon ! C'est ce veau que j'ai habillé pour votre dîner de demain.

L'OGRE

Je sens la chair fraîche, te dis-je.

LA MÈRE BONNETTE

Je ne sais pas d'où cela vient.

L'OGRE

Donnez-moi la lampe.

Il cherche et découvrir les enfants qui meurent de peur.

Ah, maudite chienne ! Voilà donc comme tu me trompais ! Je ne sais qui me tient que je ne te mange. Tu es bienheureuse d'être trop vieille, et de ce que je n'ai plus que quarante-neuf dents.

LA MÈRE BONNETTE

Mais, mon Maître, je n'ai pas le nez si bon que vous, je ne savais pas que ces enfants étaient là, si près de notre maison.

L'OGRE

Tu ne le savais pas, chienne ? Je t'apprendrai à mentir. Voilà du gibier qui vient bien à propos pour régaler trois Ogres de mes amis, qui viennent demain dîner avec moi.

LA MÈRE BONNETTE

Les malheureux enfants ! Comment les sauver ?

L'OGRE

Qu'est-ce que tu marmottes là ?

LA MÈRE BONNETTE

Moi ? Je ne dis rien, je ne dis rien,

L'OGRE

Tiens cette lampe.

Il tire les enfants, qui se tiennent tous ensemble, et se jettent à genoux.

LES QUATRE ENFANTS

Pardon , pardon.

LE PETIT POUCET

Monsieur l'Ogre, ne nous mangez pas, je vous en prie.

L'OGRE

Voilà de friands morceaux. La mère Bonnette , donne-moi mon couteau et ma pierre pour le réguiser. Ah, je les ai sur moi.

Il ré-aiguise son couteau.

LA MÈRE BONNETTE

Hé, mon Maître, que voulez-vous faire ? Vous avez tant de viande de tuée !

L'OGRE

Celle-ci sera plus mortifiée.

Il veut prendre Javotte.

JAVOTTE, criant

Ah, pardon, pardon !

LA MÈRE BONNETTE

Vous avez un veau, deux moutons, trois cochons, tout cela se gâtera.

L'OGRE

Tu as raison. Hé bien, donne-leur donc à manger pendant que je vas souper ; afin qu'ils ne maigrissent pas.

Il s'en va.

LA MÈRE BONNETTE

Oui, oui, j'en aurai bien soin.

L'OGRE, revenant

J'aurais pourtant envie... Ah, demain, il fera assez temps.

LA MÈRE BONNETTE

Je vais leur chercher à manger.

Aux enfants.

Tenez-vous-là, mes pauvres petits, et n'ayez pas de peur. Quand l'Ogre fera endormi, nous verrons ce que nous ferons.

SCÈNE V. Le Petit Poucet, Pierrot, Javotte, Janette.

JAVOTTE

Ah, mon_Dieu, que j'ai eu de peur !

JANETTE

Et moi, ma soeur ; je croyais toujours qu'il allait nous manger.

PIERROT

Mais comment ferons-nous ?

JAVOTTE, pleurant

Oui, demain matin ?

LE PETIT POUCET

Paix, Javotte, ne pleure pas. J'entends quelqu'un.

JANETTE

S'il revenait.

LE PETIT POUCET

Non ; c'est la mère Bonnette.

SCÈNE VI. La Mère Bonnette, Pierrot, Le Petit Poucete, Javotte, Janette.

LA MÈRE BONNETTE, rapportant une corbeille de fruits

Venez, mes enfants, je vous apporte de quoi manger.

JANETTE

Ah, maman, nous n'avons pas faim.

LE PETIT POUCET

Que fait l'Ogre, la mère Bonnette ?

LA MÈRE BONNETTE

Il boit et mange comme un affamé ; j'espère qu'après il s'endormira tout de suite. Je m'en vais, car il me gronderait, si je restais plus longtemps. Je reviendrai bientôt.

SCÈNE VII. Le Petit Poucet, Pierrot, Javotte , Janette.

LE PETIT POUCET

Allons, Javotte, Janette, mangez ; mangez.

JAVOTTE

Ah, mon frère, je ne pourrai jamais.

JANETTE

Pour moi, le coeur me bat trop fort.

LE PETIT POUCET

Il faut bien prendre des forces, si nous sommes obligés de nous enfuir.

JANETTE

Oui, et les loups ?

PIERROT

Nous n'en trouverons peut-être pas. Allons, allons.

JAVOTTE

Oui, mais si l'Ogre nous poursuit avec ses bottes de sept lieues ?

LE PETIT POUCET

Hé bien, nous nous cacherons.

JAVOTTE

Oui, mais il nous sentira, mon frère.

LE PETIT POUCET

C'est vrai , si nous pouvions seulement sortir de la Forêt, ou bien trouver des bûcherons, ils nous défendraient.

PIERROT

Le jour va bientôt venir.

LE PETIT POUCET

Oui, mettons tout cela dans nos poches et allons-nous en sans faire de bruit.

PIERROT

C'est bien dit.

JAVOTTE

Hé bien, mon frère, aidez-moi.

JANETTE

Et moi aussi.

LE PETIT POUCET

Prenez-en le plus que vous pourrez et venez.

Ils remplissent leurs poches.

JAVOTTE

C'est fait.

LE PETIT POUCET

Pierrot, marche devant, par là ; je verrai derrière si l'Ogre ne vient pas après nous.

Ils s'en vont.

SCÈNE VIII. L'Ogre, La Mère Bonnette.

LA MÈRE BONNETTE

Hé, mon Maître, où allez-vous donc, au lieu de vous coucher ?

L'OGRE

Mère Bonnette, apporte la lampe, je me ravise ; il vaut mieux tuer ces enfants à présent, les Ogres rnes amis aimeront mieux les manger que de manger du mouton, du veau, ou du cochon.

LA MÈRE BONNETTE

Mais mon Maître.. ..

L'OGRE

Encore ? Je n'aime pas qu'on me contredise, tu le sais bien. Allons, obéis ; apporte la lampe.

LA MÈRE BONNETTE, s'en allant

Ah, les malheureux enfants !

L'OGRE

Tu réponds, je crois ?

LA MÈRE BONNETTE

Je dis que vous l'aurez dans l'instant.

Elle va chercher la lampe.

L'OGRE

Qu'est-ce que ceci veut dire ? Je ne les sens plus.

À la Mère Bonnette.

Veux-tu venir ?

LA MÈRE BONNETTE, dans la maison

C'est que la lampe est éteinte.

L'OGRE

Comment, chienne !

LA MÈRE BONNETTE

Je fuis tombée, pour m'être trop pressée.

L'OGRE

Je t'irai chercher,

LA MÈRE BONNETTE

Notre feu est éteint, il faut que je batte le briquet.

L'OGRE

Comment vieille sorcière ! Je vais aller à toi ; attends, attends-moi.

LA MÈRE BONNETTE

Ah, j'ai trouvé du feu.

L'OGRE

Si je vas te chercher, tu t'en repentiras.

LA MÈRE BONNETTE

J'y suis tout-à-l'heure.

Elle paraît avec la lampe.

L'OGRE

Voyons, éclaire-moi.

Il cherche.

Éclaire donc bien.

En colère.

Ils n'y sont plus ; c'est toi, abominable bête, qui en es cause.

LA MÈRE BONNETTE

Moi ?

L'OGRE

Oui, toi. Je ne sais qui me tient que je ne t'étrangle, oui...

LA MÈRE BONNETTE, à genoux

Ah, mon cher Maître, miséricorde !

L'OGRE

Lève-toi, et donne-moi mes bottes de sept lieues, tout-à-l'heure.

LA MÈRE BONNETTE

J'y vais.

En s'en allant.

Comment faire ?

L'OGRE

Oui, sûrement, c'est elle.

À la Mère Bonnette.

Viendras-tu ?

LA MÈRE BONNETTE, revenant avec les bottes

Je les tiens.

L'OGRE

Allons donc.

Il met ses bottes.

Si je ne les trouve pas. Tu seras mangée à mon retour.

SCÈNE IX.

LA MÈRE BONNETTE

Ah, mon_Dieu, que je suis malheureuse ! Si je pouvais m'enfuir avec ces enfants ; mais s'il me rencontrait, il les ferait mourir encore plutôt, sûrement. Rentrons, rentrons.

SCÈNE X. Le Petit Poucet, Pierrot, Javotte, Janette.

PIERROT

Par ici, par ici.

JAVOTTE

Ah, mon_Dieu, mon frère, que je suis lasse !

JANETTE

Et moi aussi.

LE PETIT POUCET

Paix donc , paix donc.

PIERROT

Voilà le jour qui vient.

LE PETIT POUCET

Tant-mieux. Je crois voir une caverne, il faut y entrer et nous y cacher en attendant qu'il soit jour tout-à-fait.

PIERROT

Allons, je le veux bien.

LE PETIT POUCET

Entrez, mes soeurs, toi, Pierrot, après, et moi je me tiendrai à la porte pour voir s'il ne viendra rien ; avec ces pierres à fusil je ferai peur aux loups.

Ils entrent tous dans la caverne.

J'entends quelque chose. Ne remuez pas.

SCÈNE XI. Janette, Le Petit Poucet, Pierrot, Javotte, dans la caverne, L'Ogre.

L'OGRE

Où sont-ils, où sont-ils ? J'étranglerai cette chienne de vieille. J'ai fait plus de quatorze cent lieues, je n'en puis plus ! Je meurs d'envie de dormir. Couchons-nous là, je trouverai toujours bien ces enfants.

Le Petit Poucet fait signe aux autres enfants de ne pas revenir. L'Ogre s'endort et ronfle.

LE PETIT POUCET.s'avançant

Je le crois bien endormi.

PIERROT

Oui, il ronfle bien fort.

LE PETIT POUCET

Pierrot, viens ; ôtons-lui ses bottes de sept lieues ; s'il ne s'éveille pas, nous les cacherons dans la caverne, et il ne pourra plus nous poursuivre.

PIERROT

Je le veux bien.

LE PETIT POUCET

Mes soeurs, restez là.

PIERROT

Va bien doucement.

LE PETIT POUCET

Oui, oui.

PIERROT

En voilà une.

LE PETIT POUCET

Et voilà l'autre.

PIERROT

Cachons-les dans la caverne, nous nous en irons après, s'il dort toujours.

Ils portent les hottes dans la caverne.

L'OGRE, s'éveillant

Je ne saurais dormir. Allons, allons, il faut que je les cherche encore.

Il s'en va.

LE PETIT POUCET

Le voilà parti. Il faut rester ici et mettre des branches devant la caverne, pour qu'il ne la voye pas, s'il revient.

Ils mettent des branches.

SCÈNE XII. Guillaume, Perrette, Le Petit Poucet, Pierrot, Javotte, Janette, cachés dans la caverne.

PERRETTE

Pour cela, Guillaume , nous avons eu grand tort de ne pas confier notre malheur au Seigneur.

GUILLAUME

Oui, puisqu'il nous a envoyé de l'argent, dès qu'il l'a su.

PERRETTE

Comment n'avions-nous pas pensé qu'il nous soulagerait ?

GUILLAUME

Il est vrai que nous devions bien nous en douter, connaissant son bon coeur.

PERRETTE

Va , nous ne serons plus à plaindre, si nous retrouvons nos enfants. C'est ici, je crois, que nous les avions laissés ?

GUILLAUME

Oui ; mais j'ai bien peur qu'il ne leur soit arrivé quelque accident.

PERRETTE

Pour moi, je jure de ne rien manger qu'avec eux, quand je les aurai retrouvés.

GUILLAUME

Il m'a été impossible à moi, d'y penser à manger.

PERRETTE

Hélas, ils meurent peut-être de faim actuellement !

GUILLAUME

Si les loups les avoient dévorés !

PERRETTE

Comment as-tu pu consentir que nous les abandonnassions comme cela, dans le plus épais de la forêt ?

GUILLAUME

N'est-ce pas toi qui l'as voulu ?

PERRETTE

Mais, n'étais-tu pas le maître ? Il faut être bien inhumain, pour songer à exposer ainsi ses enfants !

GUILLAUME

Dis donc toujours la même chose. Au lieu de les pleurer, continuons à les chercher.

PERRETTE

Hélas, où sont mes pauvres enfants ! Mes pauvres enfants, où êtes-vous ?

LES QUATRE ENFANTS

Nous voilà, nous voilà.

Ils sortent de la caverne.

PERRETTE

Hé, mon_Dieu, mes chers enfants, que je suis aise de vous voir !

Elle embrasse Pierrot et Janette.

GUILLAUME

N'êtes-vous pas bien las, n'avez-vous pas bien faim ?

Il embrasse le Petit Poucet et Javotte.

PERRETTE

Comme te voilà fait, Pierrot ! Et toi, Janette !

GUILLAUME

Petit Poucet, Javotte, n'avez-vous pas eu bien peur ?

PETIT POUCET, JAVOTTE

Oh, pour cela oui, mon Papa.

PIERROT

Nous avons trouvé un Ogre, qui voulait nous manger.

PERRETTE

Je vous le disais bien : les pauvres enfants.

GUILLAUME

Allons, allons, venez-vous en chez nous.

LE PETIT POUCET

Vous ne nous perdrez plus ?

GUILLAUME

Oh, pour cela non ; je vous en répondons.

PERRETTE

Oui, j'ons eu trop d'inquiétudes et de regrets.

SCÈNE X.II. Les Acteurs Précédents, La Rentrée, La Brisée.

LA RENTRÉE

Ah, ah, vous voilà de bonne heure au bois, Guillaume.

GUILLAUME

Oui, et vous ? Est-ce que vous chassez déjà à cause de la fête du Seigneur ; car on dit que vous avez bien du monde au Château aujourd'hui.

LA BRISÉE

Il est vrai.

PERRETTE

Oui, mais cela ne l'a pas empêché de penser à nous, le Seigneur.

LA RENTRÉE

Oh, je croyons bien, il pense à tout lui.

LA BRISÉE

Oui, mais ce n'est pas cela ; c'est que j'ons enfin attrappé l'Ogre ; parce qu'il n'avait pas ses bottes de sept lieues.

LE PETIT POUCET, avec joie

Quoi, il est pris ?

LA BRISÉE

Enchaîné et en prison, où il demeurera toujours.

LE PETIT POUCET

Mon frère, nous avons bien fait de lui voler ses bottes.

LA RENTRÉE

Quoi, c'est vous autres ?

PIERROT

Oui, parce qu'il courait après nous, pour nous manger.

LA BRISÉE

Ah , le coquin ! Et savez-vous où il demeurait ?

LE PETIT POUCET

Oui, tenez, voilà sa maison.

LA RENTRÉE

Allons ; c'est bon.

Il frappe à la porte.

SCÈNE X.V. Les acteurs précédents, La Mère Bonnette, ouvrant la porte.

LA RENTRÉE, à la mère Bonnette

C'est vous justement que nous cherchons.

LA MÈRE BONNETTE

Hé, Messieurs, pourquoi faire ?

LA BRISÉE

Pour aller en prison, pour avoir demeuré avec l'Ogre, qui est pris enfin.

LA MÈRE BONNETTE, avec joie

L'Ogre est pris ?

LA RENTRÉE

Oui, oui, allons en prison.

LA MÈRE BONNETTE, pleurant

Moi, en prison ?

LE PETIT POUCET

Ah, la Rentrée, il ne faut pas lui faire de mal...

LA RENTRÉE

Comment ! Pourquoi cela ?

PIERROT

C'est qu'elle a empêché l'Ogre de nous manger.

JAVOTTE

Ah ; c'est bien vrai, cela.

JANETTE

Oui, c'est bien vrai, bien vrai.

LA BRISÉE

Oh, mais, qu'elle vienne toujours avec nous ; car en ce cas-là le Seigneur la récompensera.

SCÈNE XV. Les Acteurs Précédents, Bourgignon, Beauvais.

BEAUVAIS

Hé, dites donc, Guillaume et Perrette ! Vous vous faites bien chercher.

GUILLAUME

Pourquoi faire ?

BOURGUIGNON

Le Seigneur a appris que vous aviez perdu vos enfants, il est bien en colère contre vous.

PERRETTE

Et qu'est-ce qui lui a dit cela ?

BEAUVAIS

Ce sont des paysans qui vous ont rencontrés, à qui vous avez demandé s'ils ne les avaient pas trouvés dans la forêt.

GUILLAUME

Nous en avons bien été fâchés, Beauvais, vous pourrez bien lui dire.

PERRETTE

Oui, Bourguignon ; je vous en prie, dites-lui que cela ne nous arrivera plus.

BOURGUIGNON

Oh, je le crois bien ; car il veut se charger de les faire élever, et puis après de leur faire apprendre un métier à chacun.

GUILLAUME, PERRETTE

Ah, le bon Seigneur ! Ah , le bon Seigneur !

LA RENTRÉE

On a bien raison de l'aimer dans le village.

BEAUVAIS

Dans le Village ? Oh, dis aussi à la Ville, partout, partout où on le connaît.

PERRETTE

Allons, Guillaume, allons le remercier et jouir du plaisir de lui devoir notre bonheur et celui de nos enfants.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0