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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Huitième Proverbe

Le Portrait

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1771· 12 personnages

Personnages

  • MONSIEUR BERNARD, Peintre en Portrait
  • MONSIEUR DURBAIN, Peintre en Histoire
  • LA COMTESSE DE MINEVILLE
  • LE COMTE DE MINEVILLE
  • LA PRÉSIDENTE DE BERMONT
  • L'ABBÉ DES EGARDS
  • LE CHEVALIER DE ROUVIÈRE
  • LE BARON D'ORBAN, Amateur
  • CHAMPAGNE, Laquais
  • COMTOIS, Laquais
  • LA FRANCE, Cocher
  • GERMAIN, élève de Monsieur Bernard

LE PORTRAIT

SCÈNE PREMIÈRE. La Comtesse, Henriette.

MONSIEUR BERNARD, se promenant, regardant à la fenêtre, revenant au Portrait qui est sur le chevalet et s'impatientant

Il se fait déjà tard. La peste soit des femmes elles ne finissent jamais rien : si le temps se couvre, c'est une après-midi de perdue. Le jour s'en va ; mais j'entends quelqu'un ; j'avais tort de me fâcher, c'est elle sans doute. Le Soleil est encore haut, et j'aurai le temps de faire une bonne séance. Bon, je me trompais, c'est Monsieur Durbain.

SCÈNE II. Monsieur Bernard, Monsieur Durbain.

MONSIEUR DURBAIN

Bonjour, mon ami ; que faites-vous donc là ?

MONSIEUR BERNARD

Rien ; j'attends une diable de femme qui m'a déjà manqué de parole cinq ou six fois ; elle me fait perdre plus de temps...

MONSIEUR DURBAIN

Il faut faire des esquisses en attendant.

MONSIEUR BERNARD

C'est bon pour vous qui peignez l'Histoire ; mais nous autres Peintres de Portraits ; à quoi cela nous servirait-il ?

MONSIEUR DURBAIN

Qu'est-ce que vous avez-là sur votre chevalet ?

MONSIEUR BERNARD

C'est cette Comtesse de Mineville, que j'attends.

MONSIEUR DURBAIN

Ah, ah, voilà qui est très bien ! Le fond est d'un bon ton, très-vaporeux ; mais c'est fini ?

MONSIEUR BERNARD

Oui, fini, et la ressemblance dont on n'est jamais content. .

MONSIEUR DURBAIN

Ah ! Qu'ils s'accommodent.

MONSIEUR BERNARD

Cela vous est bien aisé à dire ; on voit bien que vous ne peignez pas le Portrait.

MONSIEUR DURBAIN

J'en ferais, si je voulais ; mais je n'aurais jamais cette patience-là ; pourvu que je mette dans mes têtes l'expression que je veux qu'elles aient ; c'est tout ce qu'il me faut.

MONSIEUR BERNARD

Vous avez raison. Hé bien, nous autres, nous mettrions toutes les expressions, les minauderies et les grimaces qu'une femme peut faire, je vous réponds qu'on ne ferait pas encore content.

MONSIEUR DURBAIN

C'est aussi trop fort.

MONSIEUR BERNARD

Tenez, vous vous souvenez bien de cette jeune mariée que vous trouvâtes ici un jour, qui vous parut si jolie et que vous disiez que vous voudriez bien avoir pour faire une tête de Vénus ?

MONSIEUR DURBAIN

Ah, oui, oui, je me rappelle ; charmante, fraîche, on voit couler le sang sous la peau, la colorer, l'animer !

MONSIEUR BERNARD

Hé bien, elle a le plus vilain mâtin de mari, qu'on puisse rencontrer.

MONSIEUR DURBAIN

Cette femme là ?

MONSIEUR BERNARD

Oui, cette femme là. J'en ai fait le portrait de ce mari, et très ressemblant, même trop en beau. Cette diable de femme, d'abord en paraissait enchantée ; cependant à force de réflexions, elle se refroidit sur ce portrait : je le regarde ; je n'y vois rien de changé ; je la presse de me dire ce qu'elle y trouve ; elle hésite, regarde son mari tendrement, il riposte par la plus hideuse grimace, se croyant charmant, et elle s'écrie tout d'un coup, non, ce ne font pas là les petits yeux de mon mari quand il me regarde.

MONSIEUR DURBAIN

Ah, quel peste de conte !

MONSIEUR BERNARD

D'honneur, rien n'est plus vrai ; le portrait m'est resté.

MONSIEUR DURBAIN

J'enverrais le métier à tous les diables.

MONSIEUR BERNARD

J'en ai été tenté bien des fois ; mais il faut vivre ; si j'étais garçon, avec un peu de Philosophie, je me tirerais d'affaires.

MONSIEUR DURBAIN

Oui, vous avez raison. J'entends quelqu'un. '

MONSIEUR BERNARD

C'est peut-être elle. Non, c'est l'Abbé des Egards.

SCÈNE III. Monsieur Bernard, L'Abbé, Monsieur Durbain.

L'ABBÉ

Bonjour, Monsieur Bernard, à Monsieur Durbain, Monsieur, je suis votre serviteur. Hé bien, la Comtesse n'est pas encore venue ?

MONSIEUR BERNARD

Non, Monsieur, il y a deux heures que je t'attends.

L'ABBÉ

Elle est étonnante ! Avez-vous du tabac ? Le mien est un peu sec, mon laquais a oublié de m'en donner avant de sortir.

MONSIEUR DURBAIN

Monsieur l'Abbé, si vous voulez du mien, il n'est pas mauvais.

L'ABBÉ

Volontiers.

Prenant du tabac.

Il est très-bon. Hé bien, le portrait ?

MONSIEUR BERNARD

Le voilà.

L'ABBÉ

À merveilles ! C'est cela. Elle trouve pourtant la bouche un peu grande, et il me semble que vous pourriez...

MONSIEUR BERNARD

Mais, Monsieur, on veut qu'elle rie.

L'ABBÉ

Oui, j'entends bien ; cependant...

MONSIEUR BERNARD

Si je la diminue, elle fera sérieuse, ou le portrait ne ressemblera pas.

L'ABBÉ

Vous avez raison, je lui ai dit tout cela ; c'est le diable avec les femmes, n'est-ce pas Monsieur Bernard ?

MONSIEUR BERNARD

Ah, Monsieur, à qui le dites-vous ?

L'ABBÉ

Ne pourriez-vous pas agrandir un peu les yeux ?

MONSIEUR BERNARD

Mais, Monsieur l'Abbé, en conscience les a-t-elle aussi grands qu'ils font là ?

L'ABBÉ

Je sais bien que non ; mais pour la contenter, si vous pouviez...

MONSIEUR DURBAIN

Ne voyez-vous pas Monsieur l'Abbé, qu'il n'y aurait plus de proportions dans cette tête ; puisque le portrait ressemble et qu'il est agréable, que veut-on de plus ?

L'ABBÉ

Moi, je pense comme vous, je leur ai dit. Ah, je crois pourtant que la voilà. Je vais au devant d'elle.

MONSIEUR DURBAIN

Adieu, mon ami, je te souhaite de la patience.

MONSIEUR BERNARD

J'en ai grand besoin.

MONSIEUR DURBAIN

Je m'en vais à l'Académie : viendras-tu souper avec nous ?

MONSIEUR BERNARD

Je ne sais pas, je ferai ce que je pourrai.

SCÈNE IV. La Comtesse, Le Chevalier, L'Abbé, Monsieur Bernard.

LA COMTESSE

Monsieur Bernard, je crois que vous allez bien me gronder.

MONSIEUR BERNARD

Madame...

LA COMTESSE

C'est affreux, la quantité de choses que j'ai eu à faire aujourd'hui.

L'ABBÉ

Il est vrai, Madame_la_Comtesse, que personne au monde, n'est continuellement si occupé que vous.

LA COMTESSE

J'ai cru que la tête m'en tournerait, et je n'ai rien fini encore. Je n'ai pas trouvé un seul taffetas de joli, ils sont tous affreux cette année. Il faudra que je m'en fasse apporter d'autres demain.

L'ABBÉ

Avez-vous vu ceux de Madame de Mortiere ?

LA COMTESSE

Vous parlez-là d'horreur, l'Abbé ; allons, vous n'avez pas de goût.

L'ABBÉ

Pouvez-vous me dire cela, à moi, qui suis un de vos plus grands admirateurs.

LA COMTESSE

Monsieur Bernard, où faut-il que je me mette ?

MONSIEUR BERNARD

Ici, Madame.

Il lui montre.

LA COMTESSE

Comme cela ?

MONSIEUR BERNARD

Un peu plus de ce côté-ci ; à gauche.

LA COMTESSE

Du côté de la porte ?

MONSIEUR BERNARD

Non, Madame, au contraire.

LA COMTESSE

Ah, oui, vous avez raison ; c'est à droite , je ne sais ce que je dis. Vous me trouverez les yeux bien petits aujourd'hui, Monsieur Bernard, je n'ai pas dormi de la nuit. Où est donc le Chevalier ? Ah, le voilà.

MONSIEUR BERNARD

Madame, si vous vouliez seulement me donner un quart d'heure sans remuer, cela serait plutôt fini.

LA COMTESSE

Oh, tant que vous voudrez ; mais il faut que j'aille à l'Opéra aujourd'hui. Me tiens-je bien ?

MONSIEUR BERNARD

À merveilles.

LA COMTESSE

Je me tiendrais comme cela tout le jour.

MONSIEUR BERNARD

Allons, cela ira bien.

LA COMTESSE, se levant

Ah, l'Abbé, je crois que j'ai quelque chose sous moi, voyez un peu.

MONSIEUR BERNARD

Mais Madame...

LA COMTESSE

Non, non, il n'y a rien. Monsieur Bernard, ne me grondez pas. Chevalier ?

LE CHEVALIER

Madame ?

LA COMTESSE

Mais approchez-vous donc, je ne peux pas vous parler d'une lieue.

LE CHEVALIER

Hé bien, me voilà.

LA COMTESSE

Écoutez que je vous dise.

Elle parle bas au Chevalier.

L'ABBÉ

Madame, Monsieur Bernard ne peut pas travailler.

LA COMTESSE

Un moment, je n'ai qu'un mot à dire au Chevalier, cela fera fini dans l'instant.

Elle continue.

MONSIEUR BERNARD

Monsieur l'Abbé, je vous demande en conscience, s'il est possible de faire quelque chose de bien de cette façon-là.

LE CHEVALIER, à la Comtesse

Oui, oui.

LA COMTESSE

Chevalier, vous entendez ? Allons, voilà qui est fini. Je suis entièrement à vous. Monsieur, cela avance-t-il ? La bouche, les yeux... L'Abbé vous avez dit ? Ah, Chevalier, j'oubliais.

Elle lui parle encore tout bas.

L'ABBÉ, bas à Monsieur Bernard

Le trou du menton est-il assez marqué ?

MONSIEUR BERNARD

S'il était plus fort.

LA COMTESSE

Je ne me tiens pas trop bien, Monsieur Bernard ?

MONSIEUR BERNARD

Madame...

LA COMTESSE

L'Abbé, vous ne dites rien ?

L'ABBÉ

Madame, je regarde si...

LA COMTESSE

Chevalier, donnez- moi du tabac.

Elle prend du tabac.

L'Abbé, contez-moi une Histoire.

L'ABBÉ

Une Histoire, Madame ?

LA COMTESSE

Oui, oui.

À Monsieur Bernard.

Monsieur, puis-je regarder actuellement ?

MONSIEUR BERNARD

Non, Madame, pas encore ; un instant, je vous prie. Un peu à droite.

LA COMTESSE

Hé bien, l'Abbé, dites-donc ?

L'ABBÉ

Madame, je me souviens qu'à Bordeaux, il y avait...

LA COMTESSE

Ah, c'est une Histoire de son pays, cela sera ! Délicieux ! Où est donc le Chevalier ?

LE CHEVALIER

Me voilà.

LA COMTESSE

Vous êtes aujourd'hui d'un ennui, d'une tristesse mortelle. Hé bien, l'Abbé ?

L'ABBÉ

Il y avait donc à Bordeaux une femme charmante.

LA COMTESSE

À Bordeaux ? Je ne crois pas cela.

L'ABBÉ

Si vous l'aviez connue, vous diriez comme moi.

LA COMTESSE

Je suis bien sûre que non, l'Abbé.

L'ABBÉ

Tout comme il vous plaira ; mais cela est certain. Cette femme avait un mari, fort honnête homme d'ailleurs, mais le plus ennuyeux des mortels.

LA COMTESSE

Comme mon mari, n'est-ce pas ?

L'ABBÉ

Point du tout, je ne dis pas cela. Ce mari s'appelait, je pense, Monsieur de Morangeac.

LE CHEVALIER

L'Abbé, est-ce de ces Morangeacs, que nous avons dans la Maison du Roi ?

L'ABBÉ

C'est cela même ; ce sont des gens de très bonne Maison.

LE CHEVALIER

Je le sais bien.

LA COMTESSE

Chevalier, vous êtes odieux, vous interrompez toujours, et nous ne saurons pas l'Histoire.

MONSIEUR BERNARD

Madame, un peu de mon côté, s'il vous plaît, l'épaule un peu effacée, un moment ; bon.

LA COMTESSE

Mais, Monsieur, je ne pourrai jamais me tenir comme cela. Hé bien, l'Abbé, Monsieur de Morangeac ?...

L'ABBÉ

Monsieur de Morangeac était très amoureux de sa femme ; il ne faut pas que cela vous étonne ; c'est assez commun en Province.

LA COMTESSE

J'espère qu'elle ne l'aimait pas, elle, cet ennuyeux là ?

L'ABBÉ

Pardonnez-moi.

LA COMTESSE

La sotte créature !

L'ABBÉ

Son mari ne la quittait jamais, on ne les voyait point l'un sans l'autre.

LA COMTESSE

Et vous dites qu'elle était charmante ?

L'ABBÉ

Oui, jeune, fraîche, vive, aimable, de l'esprit comme les anges, adorable enfin. Je l'ai connu moi qui vous parle, comme je vous connais.

LA COMTESSE, dédaigneusement

C'était donc une vertu ?

L'ABBÉ

Une vertu ? Non pas une vertu, si vous voulez... Vous allez voir, vous allez voir.

LA COMTESSE

Cette femme-là me déplait à mourir, il me semble que je la vois d'ici.

L'ABBÉ

Madame de Morangeac se fit donc peindre un jour en Hébé.

LA COMTESSE, faisant la grimace

En ?...

L'ABBÉ

En Hébé, la Déesse de la jeunesse.

LA COMTESSE

En Hébé, une Provinciale !

L'ABBÉ

Quelqu'un qui était là, dit à son mari qu'il devrait se faire peindre en Jupiter dans le même tableau.

LA COMTESSE, se récriant

Monsieur de Morangeac en Jupiter !

L'ABBÉ

Monsieur de Morangeac en Jupiter. Cela lui était assez indifférent, et je crois qu'il y aurait été peint ; mais un Capitaine de Dragons, très amoureux de Madame de Morangeac, qui était là, et très ennuyé de voir son mari toujours avec elle, dit à celui qui donnait le conseil ; quoi, Monsieur, vous ne voulez pas que Madame soir jamais seule, pas même en peinture ?

LA COMTESSE

Il avait raison ; comment se nommait-il ?

L'ABBÉ

Le Chevalier de, de... de Grainfort, ou un autre nom, je ne me rappelle pas bien. Madame de Morangeac l'entendant, se retourne, rougit, et l'on dit que depuis ce temps-là elle vit son mari, comme il paraissait à tout le monde.

LA COMTESSE

Vous avez beau dire, je n'aime pas plus pour cela votre Madame de Morangeac. Hé bien, Monsieur Bernard ?

MONSIEUR BERNARD, se levant et reculant le portrait

Madame, si vous voulez à présent regarder....

LA COMTESSE, voulant se lever

Assurément. Voyons, voyons ; Chevalier, vous marchez sur moi ; encore ?

LE CHEVALIER

Ce n'est pas ma faute, je ne sais par où passer.

L'ABBÉ

Madame_la_Comtesse, vous devez être contente ?

LA COMTESSE

Mais oui, si je ressemble à cela. Je voudrais pourtant que la coiffure fût plus haute un peu ; Monsieur Bernard, ne pourriez-vous pas ?

MONSIEUR BERNARD

Madame, cela est aisé à faire.

LA COMTESSE

Oui ; c'est fort joli, ne trouvez-vous pas l'Abbé ?...

L'ABBÉ

Cela ne peut pas être autrement, fait d'après vous, et je le trouve à merveille.

LA COMTESSE

Au vrai ?... Dites-donc ?

L'ABBÉ

On ne peut pas mieux.

LA COMTESSE

J'en suis très contente à présent, et si vous voulez que je vous dise, je n'espérais pas qu'il serait si bien.

MONSIEUR BERNARD

Madame, il faut le temps à tout, et je suis charmé que...

LA COMTESSE

Chevalier, vous ne dites rien ?

LE CHEVALIER

Moi, je vous ai déjà dit qu'il était bien, dès la première fois.

LA COMTESSE

Et ressemblant ?

LE CHEVALIER

Il n'y a personne, qui ne le reconnaisse.

L'ABBÉ

Madame, voilà Monsieur_le_Comte, nous verrons ce qu'il dira.

SCÈNE V. La Comtesse, Le Comte, Le Chevalier, L'Abbé, Monsieur Bernard.

LA COMTESSE

Monsieur, Monsieur, venez voir.

LE COMTE, regarde en passant

C'est plus joli que vous.

LA COMTESSE

Voilà bien comme sont les maris. Mais le trouvez-vous refTemblant ? .

LE COMTE

Très fort.

LA COMTESSE

Voilà tout ce que nous eu aurons.

LE COMTE

Bonjour, l'Abbé. Chevalier, vous n'êtes pas venu hier au soir ?

LE CHEVALIER

Je n'ai pas pu.

LA COMTESSE

Mais Monsieur, laissez cela, et dites-nous ce que vous trouvez.

LE COMTE

Je vous l'ai déjà dit, trop joli.

Il parle au Chevalier.

LA COMTESSE

Moi, il me plaît son. La Présidente n'arrive point ! À qui le ferions nous bien voir ? Ah, l'Abbé, faites entrer mes gens, ils sont un peu bêtes ; mais cela ne fait rien.

L'ABBÉ

C'est bien dit.

Il va à la porte.

Entrez, Messieurs, Madame_la_Comtesse vous demande.

SCÈNE VI. La Comtesse, Le Comte, Le Chevalier, L'Abbé, Monsieur Bernard, Comtois, Champagne.

LA COMTESSE

Tenez, Champagne, à qui cela ressemble-t-il ?

CHAMPAGNE

À Madame_la_Comtesse.

LA COMTESSE

Et vous, Comtois ?

COMTOIS

C'est Madame tout craché.

LA COMTESSE

Madame, tout craché ! J'aime cela. Moi, je le trouve charmant ! Faisons monter mon cocher. Champagne, faites le venir, sans lui dire pourquoi.

LE COMTE, causant avec le Chevalier

Qu'on tienne les chevaux, pendant ce temps-là.

CHAMPAGNE

Oui, Monsieur.

SCÈNE VII. Le Comte, La Comtesse, Le Chevalier, L'Abbé, Monsieur Bernard.

LA COMTESSE

Monsieur Bernard, c'est délicieux ! Je me trouve-là ; c'est moi entièrement ! Tenez, l'Abbé, comme cela de côté. Elle regarde le tableau de côté.

L'ABBÉ

Oui, oui, très bien. Vous voyez qu'il faut laisser faire ces Messieurs à leur fantaisie , ils en savent plus long que nous.

LA COMTESSE

Je voudrais bien l'emporter avec moi ; cela se peut-il ?

MONSIEUR BERNARD

Non Madame ; c'est tout frais, cela ne sèche pas si promptement.

LA COMTESSE

Ah, oui. Voilà la France.

SCÈNE VIII. La Comtesse, Le Comte, Le Chevalier, L'Abbé, Monsieur Bernard, La France.

LA COMTESSE

Allons, venez ici, la France. Regardez-cela.

LA FRANCE

Ah, Madame, je n'ai que faire de regarder, je vois bien que c'est vous.

LA COMTESSE

Il l'a reconnu tout de suite.

LA FRANCE

Est-ce là tout, Madame ?

LA COMTESSE

Comment tout ? Ils font excellents, ces gens là. Oui, oui, c'est tout. Allez vous-en. J'entends un carrosse ; c'est sûrement la Présidente. Monsieur_le_Comte, où allez-vous donc ?

LE COMTE, s'en allant

Aux Tuileries, avec le Chevalier.

LA COMTESSE

II est de trop bonne heure ; dites donc ? Ils s'en vont toujours.

SCÈNE IX. La Comtesse, La Présidente, L'Abbé, Monsieur Bernard.

LA PRÉSIDENTE

Ah, mon_Dieu ! On étouffe ici.

LA COMTESSE

Bonjour, Madame.

LA PRÉSIDENTE

Savez-vous, Madame, qu'il y a une heure que je vous cherche dans ce quartier-ci. L'Abbé, vous auriez bien dû me venir prendre.

L'ABBÉ

Il m'a été absolument impossible.

LA PRÉSIDENTE

Ah, mon_Dieu, que de portraits ! Voilà, Madame de Clerfont, très-ressemblante ; mais bien flattée. Et Madame de Grandin ? Mais, Monsieur, savez-vous que vous en avez fait la plus jolie personne du monde, et qu'elle n'est rien moins que cela. Quoi, voilà aussi ce grand Blaffard de Durcin ; mais, Madame, regardez donc, il semble qu'il aille vous dire une fadeur. Oh, mais... c'est que tout cela est le plus agréable du monde ! Je vous assure bien, Monsieur, que je ne me ferai jamais peindre que par vous.

MONSIEUR BERNARD

Madame, je ferai très flatté d'avoir cet honneur-là.

LA COMTESSE, montrant son portrait

Madame, voyez un peu ceci.

LA PRÉSIDENTE

Ah, qu'est-ce-là ? Attendez,... je cherche,... Ne me dites rien. Ce n'est pas vous toujours : mais je connais quelqu'un qui ressemble à cela. Et tenez, l'Intendante de...

LA COMTESSE

Madame d'Ancere ? Fi donc !

LA PRÉSIDENTE

Elle est mieux que cela.

LA COMTESSE

Je vous dis que ce n'est pas elle, regardez bien.

LA PRÉSIDENTE

En ce cas là, je ne sais pas qui c'est. Voyons le vôtre.

LA COMTESSE

Hé, le voilà.

LA PRÉSIDENTE

Vous, cela !

LA COMTESSE

Assurément.

LA PRÉSIDENTE

Allons, jamais cela ne vous a ressemblé.

LA COMTESSE

Moi, je le trouve fort bien, et tout le monde le trouve à merveilles.

LA PRÉSIDENTE

Mais point du tout, à Monsieur Bernard. Monsieur, qu'en dites-vous, n'est-il pas vrai qu'il n'est pas ressemblant ?

MONSIEUR BERNARD

Je ne peux pas dire cela moi, Madame.

LA PRÉSIDENTE

Mais vous conviendrez bien que ce n'est pas là son nez, il est moins long que cela ; ni la bouche, ni les yeux : il y a bien quelque chose du front ; encore ses cheveux sont mieux plantés ; en un mot, elle est plus blanche ; et puis comme c'est peint ! Le rouge est inégal ; c'est un portrait affreux.

MONSIEUR BERNARD

Mais, Madame , considérez...

LA PRÉSIDENTE

Je dis hideux ; et vous en êtes contente, vous, Madame ?

LA COMTESSE

Il est vrai que...

LA PRÉSIDENTE

Que vous êtes cent fois mieux que cela. En vérité, vous n'avez guère d'amour propre, si vous prenez ce portrait-là.

LA COMTESSE

Monsieur de Mirville dit pourtant qu'il est trop joli.

LA PRÉSIDENTE

Écoutez-vous les maris ? Tenez, regardez, avez-vous comme cela le dessous du nez barbouillé ?

MONSIEUR BERNARD

Hé Madame, c'est l'ombre.

LA PRÉSIDENTE

Oui ; on dit toujours l'ombre, l'ombre ; moi, je ne vois point d'ombre.

LA COMTESSE

Monsieur s ne pourriez-vous pas ôter cela ?

MONSIEUR BERNARD

Non, Madame.

LA PRÉSIDENTE

C'est inutile, il ne sera jamais bien.

LA COMTESSE

Comme on volt ! C'est étonnant ! Il m'avait paru assez bien, à présent que je le regarde, tenez, tenez, je ne l'avais pas vu comme cela, de côté, il est horrible !

MONSIEUR BERNARD

Hé, Madame, vous ne le voyez pas dans son jour.

LA COMTESSE

Monsieur, je ne vois très bien ; mais je suis à présent comme la Présidente, et je regrette bien le temps que j'ai perdu à me tenir.

MONSIEUR BERNARD

C'est-à-dire, Madame, qu'il n'est plus ressemblant ?

LA COMTESSE

Non, Monsieur.

L'ABBÉ

Mais, Madame, si vous vouliez, Monsieur Bernard y retoucherait.

LA PRÉSIDENTE

Je vous dis encore une fois que c'est inutile, l'Abbé ; vous ne vous connaissez à rien.

À la Comtesse.

Je ne vous conseille pas de le prendre,

LA COMTESSE

Moi, fi donc !

LA PRÉSIDENTE

Hé bien, Madame, nous perdons ici du temps, n'allons-nous pas à l'Opéra ?

LA COMTESSE

Je le veux bien.

MONSIEUR BERNARD

Madame, que décidez-vous ?

LA COMTESSE

Monsieur, je croyais qu'il serait mieux.

MONSIEUR BERNARD

C'est-à-dire, que vous ne le prendrez pas ?

LA COMTESSE

Nous verrons.

LA PRÉSIDENTE, s'en allant

Allons, l'Abbé ; Madame, venez donc.

LA COMTESSE

Je vous suis, je vous suis.

Elles s'en vont.

SCÈNE X. Monsieur Bernard, Germain.

MONSIEUR BERNARD

Germain ?

Il se promène.

Le diable emporte le métier, les femmes, leurs sots Adulateurs !... Tenez, nettoyez un peu ma palette. Je voudrais bien savoir ce qu'elles peuvent trouvera à redire à ce portrait. Vous avez vu cette femme-là, vous ? Regardez un peu.

GERMAIN

Je vous assure, Monsieur, que c'est un des plus ressemblants que vous ayez jamais fait.

MONSIEUR BERNARD

Elles le trouvent affreux : il me prend envie de le déchirer, de le couper par morceaux, pour ne le plus voir.

GERMAIN

Ah, Monsieur, arrêtez ; qu'allez-vous faire ? Je crois entendre, Monsieur_le_Baron, son oncle, il s'y connait, voyez ce qu'il en dira avant.

SCÈNE XI. Le Baron, Monsieur Bernard, Germain nettoyant la palette.

LE BARON

Monsieur Bernard, je viens vous dire une bonne nouvelle ; mais qu'est-ce donc, qu'avez-vous ?

MONSIEUR BERNARD

Oh, rien, Monsieur_le_Baron.

LE BARON

Je l'ai enfin.

MONSIEUR BERNARD

Quoi donc ?

LE BARON

Ce beau portrait de Reimbrand, la femme du Bourguemestre d'Anvers.

MONSIEUR BERNARD, avec distraction

Oui ?

LE BARON

Il est chez-moi ; j'ai passé toute mon après-dinée à le regarder, je ne saurais m'en rassasier. Quelle légèreté de touche ! Quelle finesse de pinceau ! Quelle vérité ! Quelle chaleur ! Cela me coûte deux cents Louis ; mais je ne le donnerais pas pour cinq cents.

MONSIEUR BERNARD

Vous avez bien raison ; c'est un tableau qui n'a point de prix.

LE BARON

J'aime la vérité, vous en mettez dans tout ce que vous faites, voilà pourquoi j'aime vos portraits.

MONSIEUR BERNARD, soupirant

Ah !

LE BARON

Vous avez du chagrin. Qu'est-ce qui vous arrive ?

MONSIEUR BERNARD

Tenez, voyez ce portrait-là.

LE BARON, mettant ses lunettes

C'est celui de ma nièce. Ah, charmant ! Mon ami, vous n'avez jamais rien fait de mieux.

MONSIEUR BERNARD

Hé-bien, ces Dames le trouvent affreux.

LE BARON

Quelles Dames ?

MONSIEUR BERNARD

Madame votre nièce et une Présidente de ses amies.

LE BARON

Ce font des imbéciles, je le trouve parfait moi, laissez-les dire.

MONSIEUR BERNARD

Si vous le trouvez bien, cela me console.

LE BARON

Je vous dis que... enfin, je sors de voir mon Reimbrand ; hé-bien, il ne vous fait point de tort, du tout.

MONSIEUR BERNARD, remerciant

Ah, ah.

LE BARON

Non, cela est vrai , il y a ici une entente de couleurs, un empâté -

MONSIEUR BERNARD

Cependant elles n'en veulent point ; elles disent qu'il n'y a pas de ressemblance, et elles le trouvent mal peint.

LE BARON

Est-ce que les femmes se connaissent en peinture ? Ah, parbleu, j'en suis charmé ! Je le prendrai moi, je vous réponds bien qu'elle n'en aura seulement pas de copie ; laissez, laissez-moi faire. Cela sera-t-il sec demain ?

MONSIEUR BERNARD

Oh oui, de ce temps-là. Il faudra seulement attendre pour le vernir, que les couleurs aient fait leur effet.

LE BARON

Sans doute, sans doute ; ne nous pressons pas. J'ai justement une bordure de cette grandeur-là y faites-le apporter demain et venez dîner avec moi, nous finirons cela tout de suite.

MONSIEUR BERNARD

J'aurai cet honneur-là.

LE BARON

Vous verrez mon Reimbrand, il vous fera plaisir. Que je voie encore, je vous prie. Délicieux ! Allons, c'est bon. Sortez-vous ? Voulez-vous que je vous mène quelque part ?

MONSIEUR BERNARD

Vous avez trop de bonté y je m'en vais prendre un peu l'air aux Tuileries.

LE BARON

Hé bien, j'y vais aussi, nous causerons ; prenez votre épée et votre chapeau.

MONSIEUR BERNARD, regardant le portrait en mettant son épée

Les voici.

LE BARON

Je vous dis, je suis très content de ce portrait ; mais je veux que vous voyez mon Reimbrand. J'ai encore quelque chose de nouveau ; enfin , mon cabinet s'arrange,... vous entendez ?

MONSIEUR BERNARD

C'est la plus belle collection !...

LE BARON

Je crois qu'elle ne fera pas vilaine ; j'ai encore certain bronze en vue, que je vous dirai en chemin. Allons.

Il s'en va.

MONSIEUR BERNARD

Germain, vous direz que je ne souperai pas ici.

GERMAIN

Oui, Monsieur : hé bien sans moi... Avais-je raison ?

MONSIEUR BERNARD

Sûrement.

S'en allant.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0