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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Troisième Proverbe

Le Poulet

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1771· 4 personnages

Personnages

  • MONSIEUR D'ORVILLE
  • MONSIEUR FRÉMONT, médecin
  • LA BRIE, laquais de Monsieur d'Orville
  • COMTOIS, laquais de Monsieur d'Orville

LE POULET.

SCÈNE PREMIÈRE. Monsieur D'Orville, Comtois, La Brie.

MONSIEUR D'ORVILLE

Parbleu, cette médecine là m'a bien fatigué ! Je meurs de faim. Et mon poulet, la Brie ?

LA BRIE

Monsieur, vous allez l'avoir tout à l'heure.

MONSIEUR D'ORVILLE

Pourquoi Comtois n'y est-il pas allé ?

COMTOIS

Monsieur, il fallait bien être auprès de vous, pour vous habiller. Nous allons mettre le couvert.

MONSIEUR D'ORVILLE

Ils ne finiront pas. Est-ce qu'il ne peut pas faire cela tout seul ? Allons, vas-t-en.

COMTOIS

J'y vais, j'y vais.

MONSIEUR D'ORVILLE

Je tombe d'inanition. Donnez-moi un fauteuil.

Il s'assied.

Allons, finis donc.

LA BRIE

Je vais mettre la table devant vous.

Il approche.

Je m'en vais chercher du pain.

MONSIEUR D'ORVILLE

Je crois qu'ils me feront mourir d'impatience.

LA BRIE

Déployez toujours votre serviette pour ne pas perdre de temps.

SCÈNE II.

MONSIEUR D'ORVILLE

Je n'en puis plus ! Je m'endors de fatigue et de faiblesse.

Il s'endort et ronfle.

SCÈNE III. Monsieur D'Orville, La Brie, Comtois, portant le poulet.

LA BRIE

Apporte du pain.

COMTOIS

Il y en a là, j'apporte le poulet. Quoi ! Il dort déjà ?...

LA BRIE

Je ne fais pourtant que de le quitter.

COMTOIS

Mais son poulet va refroidir. Réveille-le.

LA BRIE

Moi ? Je ne m'y joue pas, il crierait comme un aigle.

COMTOIS

Comment ferons-nous ?

LA BRIE

Je n'en sais rien, cela nous fera diner à je ne sais quelle heure, et je meurs de faim.

COMTOIS

Et moi aussi ; ma foi je m'en vais l'éveiller.

LA BRIE

Tu n'en viendras jamais à bout.

COMTOIS, criant

Monsieur.

LA BRIE

Oui, oui ; vois comme il remue, il n'en ronfle que plus fort.

COMTOIS

Quel diable d'homme ! Coupe le poulet ; en cas qu'il se réveille, ce sera toujours autant de fait.

LA BRIE

Oui, et il fera plus froid ; je ne m'y joue pas.

COMTOIS

Hé bien, je m'en vais le couper, moi.

Il coupe une cuisse.

Tiens, vois comme cela sent bon.

LA BRIE

Je n'ai pas besoin de sentir pour avoir encore plus de faim.

COMTOIS

Ma foi, j'ai envie de manger cette cuisse là. Monsieur Frémont lui a ordonné de ne manger qu'une aîle, il n'y prendra peut-être pas garde.

Il mange la cuisse.

Ma foi, elle est bonne. Je m'en vais boire un coup. Donne-moi un verre.

Il se verse à boite et boit.

LA BRIE

Et s'il se réveille ?

COMTOIS

Hé bien, il me chassera, et je m'en irai.

LA BRIE

Ah, tu le prends sur ce ton là ! Oh, j'en ferai bien autant que toi, allons, allons, donne-moi l'autre cuisse.

COMTOIS

Je le veux bien, nous serons deux contre lui, il ne saura lequel renvoyer. Tiens.

Il lui donne l'autre cuisse.

LA BRIE

Donnes-moi donc du pain ?

COMTOIS

Tiens, en voilà.

LA BRIE

Ma foi, tu as raison ; ce poulet est excellent ! Mais je veux boire aussi.

COMTOIS

Hé bien bois. Je songe une chose ; comme il ne doit manger qu'une aile, il ne m'en coûtera pas davantage de manger l'autre, je m'en vais en mettre une sur son assiette.

Il mange.

LA BRIE

C'est bien dit, donne-moi le corps.

COMTOIS

Ah, le corps ; c'est trop, je m'en vais te donner le croupion.

Ils mangent tous les deux.

LA BRIE

Cela ne vaut pas l'aile.

COMTOIS

Mange, mange toujours.

LA BRIE

Buvons aussi.

COMTOIS

Allons, à ta santé...

LA BRIE

À la tienne.

Ils boivent.

COMTOIS

Ce vin là est bon. Quoi, tu manges le haut du corps ?

LA BRIE

Ma foi, oui.

COMTOIS

Oh, je m'en vais manger son aile.

LA BRIE

Attends donc.

COMTOIS

Je suis ton serviteur, je veux en avoir autant que toi.

LA BRIE

Tu es bien gourmand.

COMTOIS

Tu ne l'es pas toi ? Ah çà buvons, buvons.

LA BRIE

Prends ton verre.

Ils boivent.

COMTOIS

À présent que ferons-nous, quand il s'éveillera !

LA BRIE

Je n'en sais rien. Buvons pour nous aviser.

COMTOIS

Il ne reste plus rien dans la bouteille ?

LA BRIE

Non ? Et que dira Dame Jeanne, quand elle verra la bouteille vide ?

COMTOIS

Et les restes du poulet ?

LA BRIE

Ma foi, elle dira ce qu'elle voudra. Attends, le voilà qui remue.

COMTOIS

Comment ferons-nous ? Que dirons-nous ?

LA BRIE

Tiens, mets tous les os sur son assiette, et dis comme moi.

COMTOIS

Oui, oui, ne t'embarrasses pas.

LA BRIE

Paix donc.

MONSIEUR D'ORVILLE, se frottant les yeux

Hé bien, qu'est-ce que vous faites-là vous autres ?

LA BRIE

Monsieur, nous attendons.

À Comtois.

Rinces son verre et met de l'eau dedans

MONSIEUR D'ORVILLE

Hé bien ; ces coquins là, ne veulent donc pas me donner mon poulet ?

LA BRIE

Votre poulet, Monsieur ?

MONSIEUR D'ORVILLE

Oui ; comment depuis deux heures que j'attends.

LA BRIE

Que vous attendez, Monsieur ; vous badinez ; il est bien loin.

MONSIEUR D'ORVILLE

Comment bien loin ! Qu'est-ce que cela veut dire !

LA BRIE

Tenez, Monsieur, regardez devant vous.

MONSIEUR D'ORVILLE

Quoi !

LA BRIE

Vous ne vous souvenez pas que vous l'avez mangé ?

MONSIEUR D'ORVILLE

Moi !...

LA BRIE

Oui, Monsieur.

COMTOIS

Monsieur a dormi depuis.

MONSIEUR D'ORVILLE

Je n'en reviens pas ! Je l'ai mangé ?

LA BRIE

Oui, Monsieur, et vous n'avez rien laissé ; voyez.

MONSIEUR D'ORVILLE

Je l'ai mangé ! C'est incompréhensible ! Et je meurs de faim.

COMTOIS

Cela n'est pas étonnant, vous n'aviez rien dans le corps ; cela a passé tout de suite en dormant.

MONSIEUR D'ORVILLE

Mais je voudrois boire un coup, du moins.

LA BRIE

Vous avez tout bu. Nous ne vous avons jamais vu une soif et un appétit pareils.

MONSIEUR D'ORVILLE

Je le crois bien ; car je l'ai encore.

COMTOIS

C'est sûrement la médecine, qui fait cela. Monsieur veut-il son verre d'eau ?

MONSIEUR D'ORVILLE

Un verre d'eau ?...

COMTOIS

Oui, pour vous rincer la bouche ; parce que nous irons dîner, nous, après cela.

MONSIEUR D'ORVILLE

Je n'y comprends rien.

II se rince ta bouche.

LA BRIE, à Comtois, bas

Tu vois bien que Dame Jeanne n'aura rien à dire non plus.

SCÈNE IV. Monsieur D'Orville, Monsieur Frémont, La Brie, Comtois.

LA BRIE annonçant

Monsieur Frémont.

MONSIEUR FRÉMONT

Hé bien, la médecine, depuis ce matin ?

MONSIEUR D'ORVILLE

Ah, Monsieur, elle m'a donné un appétit dévorant.

MONSIEUR FRÉMONT

Tant mieux, cela prouve qu'elle a balayé le reste des humeurs.

COMTOIS

C'est ce que nous avons dit à Monsieur.

MONSIEUR D'ORVILLE

Mais, Monsieur, je meurs de faim...

MONSIEUR FRÉMONT

N'avez-vous pas mangé votre aile de poulet, comme je vous l'avais ordonné ?

LA BRIE

Bon, Monsieur, a bien plus fait, il a mangé le poulet tout entier !

MONSIEUR FRÉMONT, en colère

Le poulet entier ?

COMTOIS

Et bu sa bouteille de vin.

MONSIEUR FRÉMONT, en colère

Sa bouteille de vin et un poulet !

MONSIEUR D'ORVILLE

Hé, Monsieur, je mourais de faim.

MONSIEUR FRÉMONT, en colère

Vous mouriez de faim ! Vous n'êtes pas plus raisonnable que cela ?

MONSIEUR D'ORVILLE

Hé Monsieur ; c'est comme si je n'avais rien mangé, je me sens toujours le même besoin.

MONSIEUR FRÉMONT, en colère

Le même besoin ! N'êtes-vous pas honteux ! Ne voyez-vous pas que ce sont vos entrailles qui sont irritées ?

MONSIEUR D'ORVILLE

Mais, Monsieur, considérez...

MONSIEUR FRÉMONT, en colère

Je vous ordonne une aile de poulet, allez, allez, Monsieur, avec une intempérance comme celle-là, vous ne méritez pas qu'on s'attache à vous, et qu'on en prenne soin.

MONSIEUR D'ORVILLE

Mais, je vous prie...

MONSIEUR FRÉMONT

Non, Monsieur, il faut vous mettre à la diète, pendant huit jours.

MONSIEUR D'ORVILLE

Ah, Monsieur Frémont !

MONSIEUR FRÉMONT

À l'eau de poulet.

MONSIEUR D'ORVILLE

À l'eau de poulet ?

MONSIEUR FRÉMONT

Oui, si vous ne voulez pas avoir une maladie épouvantable, une inflammation !... où bien je ne vous verrai plus, je ferai mieux.

MONSIEUR D'ORVILLE

Quoi, Monsieur Frémont, vous pourriez m'abandonner ?

MONSIEUR FRÉMONT

Oui, Monsieur, si vous ne faites tout ce que je vous dirai.

MONSIEUR D'ORVILLE

Mais, Monsieur, rien que de l'eau de poulet ?...

MONSIEUR FRÉMONT

Ah, vous ne voulez pas ? Adieu, Monsieur.

MONSIEUR D'ORVILLE

Et non, Monsieur, j'en prendrai. Allez-vous en tous deux, dire qu'on en fasse tout à l'heure,

LA BRIE

Oui, Monsieur.

MONSIEUR FRÉMONT

Non pas pour aujourd'hui, de l'eau de chiendent, seulement.

MONSIEUR D'ORVILLE

De l'eau de chiendent ?

MONSIEUR FRÉMONT

Oui, Monsieur, il faut laver.

MONSIEUR D'ORVILLE

Et vous reviendrez ?

MONSIEUR FRÉMONT

À cette condition là...

MONSIEUR D'ORVILLE

Si vous me le promettez, je ferai tout ce que vous voudrez. Je vais vous suivre jusqu'a ce que vous m'ayez donnez votre parole.

MONSIEUR FRÉMONT

Nous verrons comment vous vous conduire.

Ils sortent.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0