Proverbe en prose· Troisième Proverbe
Le Poulet
Personnages
- MONSIEUR D'ORVILLE
- MONSIEUR FRÉMONT, médecin
- LA BRIE, laquais de Monsieur d'Orville
- COMTOIS, laquais de Monsieur d'Orville
LE POULET.
SCÈNE PREMIÈRE. Monsieur D'Orville, Comtois, La Brie.
MONSIEUR D'ORVILLE
Parbleu, cette médecine là m'a bien fatigué ! Je meurs de faim. Et mon poulet, la Brie ?
LA BRIE
Monsieur, vous allez l'avoir tout à l'heure.
MONSIEUR D'ORVILLE
Pourquoi Comtois n'y est-il pas allé ?
COMTOIS
Monsieur, il fallait bien être auprès de vous, pour vous habiller. Nous allons mettre le couvert.
MONSIEUR D'ORVILLE
Ils ne finiront pas. Est-ce qu'il ne peut pas faire cela tout seul ? Allons, vas-t-en.
COMTOIS
J'y vais, j'y vais.
MONSIEUR D'ORVILLE
Je tombe d'inanition. Donnez-moi un fauteuil.
Il s'assied.
Allons, finis donc.
LA BRIE
Je vais mettre la table devant vous.
Il approche.
Je m'en vais chercher du pain.
MONSIEUR D'ORVILLE
Je crois qu'ils me feront mourir d'impatience.
LA BRIE
Déployez toujours votre serviette pour ne pas perdre de temps.
SCÈNE II.
MONSIEUR D'ORVILLE
Je n'en puis plus ! Je m'endors de fatigue et de faiblesse.
Il s'endort et ronfle.
SCÈNE III. Monsieur D'Orville, La Brie, Comtois, portant le poulet.
LA BRIE
Apporte du pain.
COMTOIS
Il y en a là, j'apporte le poulet. Quoi ! Il dort déjà ?...
LA BRIE
Je ne fais pourtant que de le quitter.
COMTOIS
Mais son poulet va refroidir. Réveille-le.
LA BRIE
Moi ? Je ne m'y joue pas, il crierait comme un aigle.
COMTOIS
Comment ferons-nous ?
LA BRIE
Je n'en sais rien, cela nous fera diner à je ne sais quelle heure, et je meurs de faim.
COMTOIS
Et moi aussi ; ma foi je m'en vais l'éveiller.
LA BRIE
Tu n'en viendras jamais à bout.
COMTOIS, criant
Monsieur.
LA BRIE
Oui, oui ; vois comme il remue, il n'en ronfle que plus fort.
COMTOIS
Quel diable d'homme ! Coupe le poulet ; en cas qu'il se réveille, ce sera toujours autant de fait.
LA BRIE
Oui, et il fera plus froid ; je ne m'y joue pas.
COMTOIS
Hé bien, je m'en vais le couper, moi.
Il coupe une cuisse.
Tiens, vois comme cela sent bon.
LA BRIE
Je n'ai pas besoin de sentir pour avoir encore plus de faim.
COMTOIS
Ma foi, j'ai envie de manger cette cuisse là. Monsieur Frémont lui a ordonné de ne manger qu'une aîle, il n'y prendra peut-être pas garde.
Il mange la cuisse.
Ma foi, elle est bonne. Je m'en vais boire un coup. Donne-moi un verre.
Il se verse à boite et boit.
LA BRIE
Et s'il se réveille ?
COMTOIS
Hé bien, il me chassera, et je m'en irai.
LA BRIE
Ah, tu le prends sur ce ton là ! Oh, j'en ferai bien autant que toi, allons, allons, donne-moi l'autre cuisse.
COMTOIS
Je le veux bien, nous serons deux contre lui, il ne saura lequel renvoyer. Tiens.
Il lui donne l'autre cuisse.
LA BRIE
Donnes-moi donc du pain ?
COMTOIS
Tiens, en voilà.
LA BRIE
Ma foi, tu as raison ; ce poulet est excellent ! Mais je veux boire aussi.
COMTOIS
Hé bien bois. Je songe une chose ; comme il ne doit manger qu'une aile, il ne m'en coûtera pas davantage de manger l'autre, je m'en vais en mettre une sur son assiette.
Il mange.
LA BRIE
C'est bien dit, donne-moi le corps.
COMTOIS
Ah, le corps ; c'est trop, je m'en vais te donner le croupion.
Ils mangent tous les deux.
LA BRIE
Cela ne vaut pas l'aile.
COMTOIS
Mange, mange toujours.
LA BRIE
Buvons aussi.
COMTOIS
Allons, à ta santé...
LA BRIE
À la tienne.
Ils boivent.
COMTOIS
Ce vin là est bon. Quoi, tu manges le haut du corps ?
LA BRIE
Ma foi, oui.
COMTOIS
Oh, je m'en vais manger son aile.
LA BRIE
Attends donc.
COMTOIS
Je suis ton serviteur, je veux en avoir autant que toi.
LA BRIE
Tu es bien gourmand.
COMTOIS
Tu ne l'es pas toi ? Ah çà buvons, buvons.
LA BRIE
Prends ton verre.
Ils boivent.
COMTOIS
À présent que ferons-nous, quand il s'éveillera !
LA BRIE
Je n'en sais rien. Buvons pour nous aviser.
COMTOIS
Il ne reste plus rien dans la bouteille ?
LA BRIE
Non ? Et que dira Dame Jeanne, quand elle verra la bouteille vide ?
COMTOIS
Et les restes du poulet ?
LA BRIE
Ma foi, elle dira ce qu'elle voudra. Attends, le voilà qui remue.
COMTOIS
Comment ferons-nous ? Que dirons-nous ?
LA BRIE
Tiens, mets tous les os sur son assiette, et dis comme moi.
COMTOIS
Oui, oui, ne t'embarrasses pas.
LA BRIE
Paix donc.
MONSIEUR D'ORVILLE, se frottant les yeux
Hé bien, qu'est-ce que vous faites-là vous autres ?
LA BRIE
Monsieur, nous attendons.
À Comtois.
Rinces son verre et met de l'eau dedans
MONSIEUR D'ORVILLE
Hé bien ; ces coquins là, ne veulent donc pas me donner mon poulet ?
LA BRIE
Votre poulet, Monsieur ?
MONSIEUR D'ORVILLE
Oui ; comment depuis deux heures que j'attends.
LA BRIE
Que vous attendez, Monsieur ; vous badinez ; il est bien loin.
MONSIEUR D'ORVILLE
Comment bien loin ! Qu'est-ce que cela veut dire !
LA BRIE
Tenez, Monsieur, regardez devant vous.
MONSIEUR D'ORVILLE
Quoi !
LA BRIE
Vous ne vous souvenez pas que vous l'avez mangé ?
MONSIEUR D'ORVILLE
Moi !...
LA BRIE
Oui, Monsieur.
COMTOIS
Monsieur a dormi depuis.
MONSIEUR D'ORVILLE
Je n'en reviens pas ! Je l'ai mangé ?
LA BRIE
Oui, Monsieur, et vous n'avez rien laissé ; voyez.
MONSIEUR D'ORVILLE
Je l'ai mangé ! C'est incompréhensible ! Et je meurs de faim.
COMTOIS
Cela n'est pas étonnant, vous n'aviez rien dans le corps ; cela a passé tout de suite en dormant.
MONSIEUR D'ORVILLE
Mais je voudrois boire un coup, du moins.
LA BRIE
Vous avez tout bu. Nous ne vous avons jamais vu une soif et un appétit pareils.
MONSIEUR D'ORVILLE
Je le crois bien ; car je l'ai encore.
COMTOIS
C'est sûrement la médecine, qui fait cela. Monsieur veut-il son verre d'eau ?
MONSIEUR D'ORVILLE
Un verre d'eau ?...
COMTOIS
Oui, pour vous rincer la bouche ; parce que nous irons dîner, nous, après cela.
MONSIEUR D'ORVILLE
Je n'y comprends rien.
II se rince ta bouche.
LA BRIE, à Comtois, bas
Tu vois bien que Dame Jeanne n'aura rien à dire non plus.
SCÈNE IV. Monsieur D'Orville, Monsieur Frémont, La Brie, Comtois.
LA BRIE annonçant
Monsieur Frémont.
MONSIEUR FRÉMONT
Hé bien, la médecine, depuis ce matin ?
MONSIEUR D'ORVILLE
Ah, Monsieur, elle m'a donné un appétit dévorant.
MONSIEUR FRÉMONT
Tant mieux, cela prouve qu'elle a balayé le reste des humeurs.
COMTOIS
C'est ce que nous avons dit à Monsieur.
MONSIEUR D'ORVILLE
Mais, Monsieur, je meurs de faim...
MONSIEUR FRÉMONT
N'avez-vous pas mangé votre aile de poulet, comme je vous l'avais ordonné ?
LA BRIE
Bon, Monsieur, a bien plus fait, il a mangé le poulet tout entier !
MONSIEUR FRÉMONT, en colère
Le poulet entier ?
COMTOIS
Et bu sa bouteille de vin.
MONSIEUR FRÉMONT, en colère
Sa bouteille de vin et un poulet !
MONSIEUR D'ORVILLE
Hé, Monsieur, je mourais de faim.
MONSIEUR FRÉMONT, en colère
Vous mouriez de faim ! Vous n'êtes pas plus raisonnable que cela ?
MONSIEUR D'ORVILLE
Hé Monsieur ; c'est comme si je n'avais rien mangé, je me sens toujours le même besoin.
MONSIEUR FRÉMONT, en colère
Le même besoin ! N'êtes-vous pas honteux ! Ne voyez-vous pas que ce sont vos entrailles qui sont irritées ?
MONSIEUR D'ORVILLE
Mais, Monsieur, considérez...
MONSIEUR FRÉMONT, en colère
Je vous ordonne une aile de poulet, allez, allez, Monsieur, avec une intempérance comme celle-là, vous ne méritez pas qu'on s'attache à vous, et qu'on en prenne soin.
MONSIEUR D'ORVILLE
Mais, je vous prie...
MONSIEUR FRÉMONT
Non, Monsieur, il faut vous mettre à la diète, pendant huit jours.
MONSIEUR D'ORVILLE
Ah, Monsieur Frémont !
MONSIEUR FRÉMONT
À l'eau de poulet.
MONSIEUR D'ORVILLE
À l'eau de poulet ?
MONSIEUR FRÉMONT
Oui, si vous ne voulez pas avoir une maladie épouvantable, une inflammation !... où bien je ne vous verrai plus, je ferai mieux.
MONSIEUR D'ORVILLE
Quoi, Monsieur Frémont, vous pourriez m'abandonner ?
MONSIEUR FRÉMONT
Oui, Monsieur, si vous ne faites tout ce que je vous dirai.
MONSIEUR D'ORVILLE
Mais, Monsieur, rien que de l'eau de poulet ?...
MONSIEUR FRÉMONT
Ah, vous ne voulez pas ? Adieu, Monsieur.
MONSIEUR D'ORVILLE
Et non, Monsieur, j'en prendrai. Allez-vous en tous deux, dire qu'on en fasse tout à l'heure,
LA BRIE
Oui, Monsieur.
MONSIEUR FRÉMONT
Non pas pour aujourd'hui, de l'eau de chiendent, seulement.
MONSIEUR D'ORVILLE
De l'eau de chiendent ?
MONSIEUR FRÉMONT
Oui, Monsieur, il faut laver.
MONSIEUR D'ORVILLE
Et vous reviendrez ?
MONSIEUR FRÉMONT
À cette condition là...
MONSIEUR D'ORVILLE
Si vous me le promettez, je ferai tout ce que vous voudrez. Je vais vous suivre jusqu'a ce que vous m'ayez donnez votre parole.
MONSIEUR FRÉMONT
Nous verrons comment vous vous conduire.
Ils sortent.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0