Proverbe en prose· Dix-Huitième Proverbe
Les Secondes Loges de l'Opéra, le Dimanche.
Personnages
- MADAME GOURSAIN, marchande de galons
- MONSIEUR GOURSAIN, son mari
- MADAME MÉRIGON, marchande de drap
- MONSIEUR MÉRIGON, son mari
- MONSIEUR MORANDAL, Intendant de Maison
- MONSIEUR RENARD, procureur au Chatelet
LES SECONDES LOGES DE L'OPÉRA, LE DIMANCHE.
SCÈNE PREMIÈRE. Madame Goursain, Madame Mérigon, Monsieur Renard, Monsieur Morandal.
MONSIEUR MORANDAL
Eh bien, Mesdames, comment avez-vous trouvé l'Opéra aujourd'hui ?
MADAME GOURSAIN
Assez joli ; il n'est pourtant pas si beau que l'autre.
MONSIEUR MORANDAL
Lequel ?
MADAME GOURSAIN
Et celui qu'on jouait, il y a eu Dimanche quinze jours.
MONSIEUR MORANDAL
Armide ? Ah, dame ; c'est autre chose ; mais chacun vaut son prix.
Armide est un Opéra de Lulli (1686), livret de Quinault dont il y eut plusieurs parodies.
MADAME MÉRIGON
Monsieur Morandal, n'avez-vous pas vu mon chou ? Il m'a promis de venir me reprendre ici.
Chou : terme affectueux pour parler de quelqu'un.
MONSIEUR MORANDAL
Il est monté avec moi, et il va venir tout à l'heure. Mais, qu'est-ce qui est là qui se cache avec son chapeau, n'est-ce pas un certain Procureur, appelé Renard ? Il me semble avoir vu ce visage-là quelque part.
MONSIEUR RENARD
Visage, toi-même ; hé, polisson ; je voudrais bien savoir pourquoi on laisse entrer ici des gens du parterre.
Les tarifs des secondes loges sont plus élevées que celles du parterre, ce qui permet à leurs occupants de regarder ceux-ci de haut au sens propre comme au sens figuré.
MADAME MÉRIGON
Ah, Madame, il va recommencer. En vérité, il nous a fait bien rire toujours pendant l'Opéra. Il a été on ne peut pas plus divertissant.
MONSIEUR MORANDAL
Je le crois bien ; c'est le métier des Singes.
Il rit.
Ah , ah , ah , ah.
MADAME GOURSAIN
Ah, Monsieur Morandal, finissez donc, ne me faites pas rire davantage ; car je n'en peux plus à force de me retenir.
MONSIEUR RENARD
Il ne fallait pas vous gêner, Madame, et me demander mon chapeau.
MADAME MÉRIGON, riant très fort et essuyant ses yeux
Hi , hi , hi , hi , hi. Ah, je n'en puis plus !
MADAME GOURSAIN
Mais, où prend-il donc tout ce qu'il dit ?
MADAME MÉRIGON
Ah, je crois que voilà mon mari.
SCÈNE II. Madadame Goursain, Madame Mérigon, Monsieur Mérigon, Monsieur Morandal, Monsieur Renard.
MADAME MÉRIGON
Hé bien, mon chou, où étais-tu donc ? Nous t'attendons.
MONSIEUR MÉRIGON
Allons, allons, me voilà. Madame Goursain est-elle un peu contente ?
MADAME GOURSAIN
Oh, pour cela oui.
MONSIEUR MÉRIGON
Vous me croirez une autre fois, Madame ; vous voyez que je me connais en musique, moi.
MADAME GOURSAIN
Oui, mais Monsieur Goursain m'avait dit, que j'entendrais l'air que chante ma fille ; j'ai toujours écouté et on ne l'a pas chanté.
MONSIEUR RENARD
C'est qu'on ne savait pas que vous étiez ici ; mais une autre fois, cela n'arrivera plus.
MONSIEUR MÉRIGON
Renard, se moque de vous, Madame Goursain ; je vous en avertis.
MADAME GOURSAIN
Bon, je ne l'écoute ni plus ni moins, que s'il ne parlait pas.
MADAME MÉRIGON
Si tu savais mon chou, tout ce qu'il nous a dit, il a pensé nous faire crever de rire ; il nous a fait des contes...
MONSIEUR RENARD
Sans les Barons.
MADAME GOURSAIN
Il n'a jamais été si fou.
MONSIEUR MORANDAL
C'est vous, Mesdames, qui lui tournez la tête.
MADAME MÉRIGON
Ah, c'est bien honnête cela, Monsieur Morandal, il ne nous a pas dit de ces choses là, par exemple.
MONSIEUR RENARD
Comment ; mais c'est que je ne parle jamais de choses, moi ? Pour qui me prenez-vous ?
MONSIEUR MÉRIGON
Voilà votre paquet, Mesdames ; pourquoi l'attaquez-vous aussi ; il ne restera jamais court, déjà.
MONSIEUR RENARD
Oh, ces dames savent bien que ce n'est pas mon défaut.
MADAME MÉRIGON
Comment, nous le savons bien ? Celui-là est assez impertinent ;
À Madame Goursain.
Est-ce que vous en savez quelque chose, Madame ?
MADAME GOURSAIN
Il faut lui pardonner, il ne sait ce qu'il dit. Où est donc Monsieur Goursain ? Je l'ai vu dans le parterre, qui se donnait des airs de lorgner, dame, il fallait voir. Est-ce qu'il ne nous a pas lorgné aussi, nous ?
MONSIEUR MORANDAL
C'était avec ma lorgnette, que je lui avais prêtée. Elle est fort bonne.
MADAME GOURSAIN
Il n'avait donc pas la sienne ; car il en a une garnie en argent, qui est fort belle ; c'est un Milord anglais qui lui a donné. Et tenez, Monsieur Mérigon, vous savez bien ; c'est celui à qui nous avons fait ce gros envoi, pour un grand mariage... Vous souvenez-vous ?
MONSIEUR MÉRIGON
Oui, oui, je me rappelle cela, j'ai quelque idée confuse...
MONSIEUR RENARD
On ne dis plus confuse, on dit honteuse, n'est-ce pas, Mesdames, que c'est plus honnête ?
MADAME GOURSAIN
Ah, mon_Dieu, le drôle de corps, ne finirez-vous donc jamais ?
MONSIEUR RENARD
Je n'ai pas encore commencé.
MADAME GOURSAIN
Tenez, tenez, voilà Monsieur Goursain.
SCÈNE III. Madame Goursain, Madame Mérigon, Monsieur Goursain, Monsieur Mérigon, Monsieur Morandal, Monsieur Renard.
MONSIEUR GOURSAIN
Mesdames, j'ai l'honneur de vous saluer.
MADAME MÉRIGON
Bonjour, Monsieur Gourdin.
MONSIEUR GOURSAIN
Qu'est-ce que c'est que tous ces gens-là que vous avez avec vous ?
MONSIEUR MÉRIGON
Allons, allons, encore dans la loge, tu le verras.
MONSIEUR GOURSAIN
Oh, je n'ai que faire d'y entrer. Est-ce que vous ne vous en allez pas donc ? Voulez-vous coucher ici ? Je suis votre serviteur.
MADAME GOURSAIN
Mon ami, tu ne me dis rien ; dis donc la poule, d'où viens-tu ?
MONSIEUR GOURSAIN
Pardi, moi ; je vous attendais toujours là-bas, il n'y a presque plus personne. Eh, dis donc, toi, frère Renard, qu'est-ce que tu fais là, dans ton coin, tu ne dis rien ?
MONSIEUR RENARD
Ces Dames m'ont défendu de parler.
MONSIEUR GOURSAIN
À propos, Monsieur Morandal, j'ai vu votre Duc, là-bas.
MONSIEUR MORANDAL
Ne vous a-t-il pas demandé si j'étais ici !
MONSIEUR GOURSAIN
Non. Il ne m'a pas parlé ; mais il m'a fait l'honneur de me saluer bien poliment.
MONSIEUR MORANDAL
Il me demande quelquefois : eh bien, Monsieur Morandal , comment avez-vous trouvé l'Opéra, Dimanche ? Et les Dames avec qui vous étiez : ah, ah, Monsieur le drôle, vous n'êtes pas de mauvais goût.
MONSIEUR GOURSAIN
Tout de bon ? Écoute donc cela, Madame Goursain.
MADAME MÉRIGON
Qu'est-ce que c'est ? Nous n'avons pas entendu.
MONSIEUR MORANDAL
Je disais à Monsieur Goursain, que Monsieur_le_Duc vous trouvait fort jolies toutes les deux.
MADAME GOURSAIN
Quoi, tout de bon, il vous a parlé de nous ?
MONSIEUR MORANDAL
Oui, en vérité.
MADAME MÉRIGON
C'est bien honnête à lui, et il nous fait bien de l'honneur.
MADAME GOURSAIN
Il faudrait le prier de venir un jour à notre maison de Passy.
MADAME MÉRIGON
Ah, que c'est bien dit !
MONSIEUR MORANDAL
Il ne demanderait pas mieux.
MADAME GOURSAIN
Comme cela ferait enrager Madame Augrand, avec sa vieille Croix de Saint-Louis ! Elle qui dit toujours, qu'elle n'aime que les gens de condition ? Il faudra arranger cela ; entendez-vous, Monsieur Morandal ?
MONSIEUR MORANDAL
Oui, oui, laissez-moi faire.
MONSIEUR MÉRIGON
Dites donc un peu, vous autres ; qu'est-ce que vous avez fait de l'Abbé ?
MADAME MÉRIGON
Il est allé à son Concert de la rue de la Verrerie.
MONSIEUR GOURSAIN
Et, viendra-t-il souper ?
MADAME GOURSAIN
Il nous a promis sans faute, de n'y pas manquer...
MONSIEUR MÉRIGON
C'est que je serais bien aise que Monsieur Morandal, qui passe sa vie avec des gens de condition, l'entendît chanter. Vous verriez comme c'est une belle voix ; il fait toujours trembler toutes les vitres de la maison, quand il chante.
MADAME MÉRIGON
Ah, c'est vrai, mon chou a raison ; il faut se boucher les oreilles pour l'entendre.
MONSIEUR GOURSAIN
Ah, oui ; c'est le plus beau creux du monde ! N'est-ce pas comme cela qu'il faut dire ?
MONSIEUR RENARD
Oui ; mais pas devant des Dames, il ne faut pas parler de corde dans la maison d'un pendu.
Il rit.
Ah, ah, ah, ah.
MONSIEUR MORANDAL
Celui-là est un peu fort de café, Mesdames, qu'en dites-vous ?
MADAME GOURSAIN
Allons, allons nous-en. Madame Mérigon, je vous conseille de vous trousser un peu ; car dans ces temps humides-là, on abîme ici toutes ses robes.
MADAME MÉRIGON
Vous avez bien raison. Monsieur Goursain, aidez-moi un peu à sortir d'ici ; mais ne me lâchez pas ; car je ne suis pas légère.
MADAME GOURSAIN
Appuyez, appuyez- vous ; là, vous y voilà.
MADAME GOURSAIN
Monsieur Goursain, Bertrand est-il là-bas ?
MONSIEUR GOURSAIN
Oui, oui, il est avec le carrosse ; mais j'ai renvoyé Lapierre.
MADAME GOURSAIN
Et pourquoi donc cela ?
MONSIEUR GOURSAIN
Il faut bien qu'il aille mettre le couvert, vous ne pensez à rien, vous autres.
MADAME MÉRIGON
Ah, oui, les hommes s'entendent beaucoup au ménage, n'est-il pas vrai, Madame ? Je crois que sans nous ils feraient bien embarrassés. Ah, Monsieur Renard, prenez donc garde, vous allez me faire tomber.
MONSIEUR RENARD
Ne craignez rien, allez, allez, ce que je tiens, je le tiens bien.
MONSIEUR MORANDAL
Il n'est pas procureur pour rien, il a la serre bonne.
Serre : Fig. La serre, la rapacité. [L]
MONSIEUR GOURSAIN
Ah ça, Monsieur Morandal ; allez-vous en vous deux Renard, avec ces Dames.
MONSIEUR MÉRIGON
Oui, oui, nous nous en irons Goursain et moi de notre côté.
MADAME MÉRIGON
Où vont-ils donc comme cela ?
MONSIEUR RENARD
Ils ont une petite fille en ville ; laissez les faire, il ne faut pas que les femmes se mêlent de cela.
MADAME MÉRIGON
Adieu, mon chou, ne soit donc pas longtemps.
MONSIEUR MÉRIGON
Ne vous inquiétez pas, nous arriverons avant vous.
MONSIEUR RENARD
Si vous ne revenez pas, vous nous écrirez ; mais prends garde au cornet où vous tremperez votre plume, entendez-vous ?
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0