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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Dix-Huitième Proverbe

Les Secondes Loges de l'Opéra, le Dimanche.

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1771· 6 personnages

Personnages

  • MADAME GOURSAIN, marchande de galons
  • MONSIEUR GOURSAIN, son mari
  • MADAME MÉRIGON, marchande de drap
  • MONSIEUR MÉRIGON, son mari
  • MONSIEUR MORANDAL, Intendant de Maison
  • MONSIEUR RENARD, procureur au Chatelet

LES SECONDES LOGES DE L'OPÉRA, LE DIMANCHE.

SCÈNE PREMIÈRE. Madame Goursain, Madame Mérigon, Monsieur Renard, Monsieur Morandal.

MONSIEUR MORANDAL

Eh bien, Mesdames, comment avez-vous trouvé l'Opéra aujourd'hui ?

MADAME GOURSAIN

Assez joli ; il n'est pourtant pas si beau que l'autre.

MONSIEUR MORANDAL

Lequel ?

MADAME GOURSAIN

Et celui qu'on jouait, il y a eu Dimanche quinze jours.

MONSIEUR MORANDAL

Armide ? Ah, dame ; c'est autre chose ; mais chacun vaut son prix.

Armide est un Opéra de Lulli (1686), livret de Quinault dont il y eut plusieurs parodies.

MADAME MÉRIGON

Monsieur Morandal, n'avez-vous pas vu mon chou ? Il m'a promis de venir me reprendre ici.

Chou : terme affectueux pour parler de quelqu'un.

MONSIEUR MORANDAL

Il est monté avec moi, et il va venir tout à l'heure. Mais, qu'est-ce qui est là qui se cache avec son chapeau, n'est-ce pas un certain Procureur, appelé Renard ? Il me semble avoir vu ce visage-là quelque part.

MONSIEUR RENARD

Visage, toi-même ; hé, polisson ; je voudrais bien savoir pourquoi on laisse entrer ici des gens du parterre.

Les tarifs des secondes loges sont plus élevées que celles du parterre, ce qui permet à leurs occupants de regarder ceux-ci de haut au sens propre comme au sens figuré.

MADAME MÉRIGON

Ah, Madame, il va recommencer. En vérité, il nous a fait bien rire toujours pendant l'Opéra. Il a été on ne peut pas plus divertissant.

MONSIEUR MORANDAL

Je le crois bien ; c'est le métier des Singes.

Il rit.

Ah , ah , ah , ah.

MADAME GOURSAIN

Ah, Monsieur Morandal, finissez donc, ne me faites pas rire davantage ; car je n'en peux plus à force de me retenir.

MONSIEUR RENARD

Il ne fallait pas vous gêner, Madame, et me demander mon chapeau.

MADAME MÉRIGON, riant très fort et essuyant ses yeux

Hi , hi , hi , hi , hi. Ah, je n'en puis plus !

MADAME GOURSAIN

Mais, où prend-il donc tout ce qu'il dit ?

MADAME MÉRIGON

Ah, je crois que voilà mon mari.

SCÈNE II. Madadame Goursain, Madame Mérigon, Monsieur Mérigon, Monsieur Morandal, Monsieur Renard.

MADAME MÉRIGON

Hé bien, mon chou, où étais-tu donc ? Nous t'attendons.

MONSIEUR MÉRIGON

Allons, allons, me voilà. Madame Goursain est-elle un peu contente ?

MADAME GOURSAIN

Oh, pour cela oui.

MONSIEUR MÉRIGON

Vous me croirez une autre fois, Madame ; vous voyez que je me connais en musique, moi.

MADAME GOURSAIN

Oui, mais Monsieur Goursain m'avait dit, que j'entendrais l'air que chante ma fille ; j'ai toujours écouté et on ne l'a pas chanté.

MONSIEUR RENARD

C'est qu'on ne savait pas que vous étiez ici ; mais une autre fois, cela n'arrivera plus.

MONSIEUR MÉRIGON

Renard, se moque de vous, Madame Goursain ; je vous en avertis.

MADAME GOURSAIN

Bon, je ne l'écoute ni plus ni moins, que s'il ne parlait pas.

MADAME MÉRIGON

Si tu savais mon chou, tout ce qu'il nous a dit, il a pensé nous faire crever de rire ; il nous a fait des contes...

MONSIEUR RENARD

Sans les Barons.

MADAME GOURSAIN

Il n'a jamais été si fou.

MONSIEUR MORANDAL

C'est vous, Mesdames, qui lui tournez la tête.

MADAME MÉRIGON

Ah, c'est bien honnête cela, Monsieur Morandal, il ne nous a pas dit de ces choses là, par exemple.

MONSIEUR RENARD

Comment ; mais c'est que je ne parle jamais de choses, moi ? Pour qui me prenez-vous ?

MONSIEUR MÉRIGON

Voilà votre paquet, Mesdames ; pourquoi l'attaquez-vous aussi ; il ne restera jamais court, déjà.

MONSIEUR RENARD

Oh, ces dames savent bien que ce n'est pas mon défaut.

MADAME MÉRIGON

Comment, nous le savons bien ? Celui-là est assez impertinent ;

À Madame Goursain.

Est-ce que vous en savez quelque chose, Madame ?

MADAME GOURSAIN

Il faut lui pardonner, il ne sait ce qu'il dit. Où est donc Monsieur Goursain ? Je l'ai vu dans le parterre, qui se donnait des airs de lorgner, dame, il fallait voir. Est-ce qu'il ne nous a pas lorgné aussi, nous ?

MONSIEUR MORANDAL

C'était avec ma lorgnette, que je lui avais prêtée. Elle est fort bonne.

MADAME GOURSAIN

Il n'avait donc pas la sienne ; car il en a une garnie en argent, qui est fort belle ; c'est un Milord anglais qui lui a donné. Et tenez, Monsieur Mérigon, vous savez bien ; c'est celui à qui nous avons fait ce gros envoi, pour un grand mariage... Vous souvenez-vous ?

MONSIEUR MÉRIGON

Oui, oui, je me rappelle cela, j'ai quelque idée confuse...

MONSIEUR RENARD

On ne dis plus confuse, on dit honteuse, n'est-ce pas, Mesdames, que c'est plus honnête ?

MADAME GOURSAIN

Ah, mon_Dieu, le drôle de corps, ne finirez-vous donc jamais ?

MONSIEUR RENARD

Je n'ai pas encore commencé.

MADAME GOURSAIN

Tenez, tenez, voilà Monsieur Goursain.

SCÈNE III. Madame Goursain, Madame Mérigon, Monsieur Goursain, Monsieur Mérigon, Monsieur Morandal, Monsieur Renard.

MONSIEUR GOURSAIN

Mesdames, j'ai l'honneur de vous saluer.

MADAME MÉRIGON

Bonjour, Monsieur Gourdin.

MONSIEUR GOURSAIN

Qu'est-ce que c'est que tous ces gens-là que vous avez avec vous ?

MONSIEUR MÉRIGON

Allons, allons, encore dans la loge, tu le verras.

MONSIEUR GOURSAIN

Oh, je n'ai que faire d'y entrer. Est-ce que vous ne vous en allez pas donc ? Voulez-vous coucher ici ? Je suis votre serviteur.

MADAME GOURSAIN

Mon ami, tu ne me dis rien ; dis donc la poule, d'où viens-tu ?

MONSIEUR GOURSAIN

Pardi, moi ; je vous attendais toujours là-bas, il n'y a presque plus personne. Eh, dis donc, toi, frère Renard, qu'est-ce que tu fais là, dans ton coin, tu ne dis rien ?

MONSIEUR RENARD

Ces Dames m'ont défendu de parler.

MONSIEUR GOURSAIN

À propos, Monsieur Morandal, j'ai vu votre Duc, là-bas.

MONSIEUR MORANDAL

Ne vous a-t-il pas demandé si j'étais ici !

MONSIEUR GOURSAIN

Non. Il ne m'a pas parlé ; mais il m'a fait l'honneur de me saluer bien poliment.

MONSIEUR MORANDAL

Il me demande quelquefois : eh bien, Monsieur Morandal , comment avez-vous trouvé l'Opéra, Dimanche ? Et les Dames avec qui vous étiez : ah, ah, Monsieur le drôle, vous n'êtes pas de mauvais goût.

MONSIEUR GOURSAIN

Tout de bon ? Écoute donc cela, Madame Goursain.

MADAME MÉRIGON

Qu'est-ce que c'est ? Nous n'avons pas entendu.

MONSIEUR MORANDAL

Je disais à Monsieur Goursain, que Monsieur_le_Duc vous trouvait fort jolies toutes les deux.

MADAME GOURSAIN

Quoi, tout de bon, il vous a parlé de nous ?

MONSIEUR MORANDAL

Oui, en vérité.

MADAME MÉRIGON

C'est bien honnête à lui, et il nous fait bien de l'honneur.

MADAME GOURSAIN

Il faudrait le prier de venir un jour à notre maison de Passy.

MADAME MÉRIGON

Ah, que c'est bien dit !

MONSIEUR MORANDAL

Il ne demanderait pas mieux.

MADAME GOURSAIN

Comme cela ferait enrager Madame Augrand, avec sa vieille Croix de Saint-Louis ! Elle qui dit toujours, qu'elle n'aime que les gens de condition ? Il faudra arranger cela ; entendez-vous, Monsieur Morandal ?

MONSIEUR MORANDAL

Oui, oui, laissez-moi faire.

MONSIEUR MÉRIGON

Dites donc un peu, vous autres ; qu'est-ce que vous avez fait de l'Abbé ?

MADAME MÉRIGON

Il est allé à son Concert de la rue de la Verrerie.

MONSIEUR GOURSAIN

Et, viendra-t-il souper ?

MADAME GOURSAIN

Il nous a promis sans faute, de n'y pas manquer...

MONSIEUR MÉRIGON

C'est que je serais bien aise que Monsieur Morandal, qui passe sa vie avec des gens de condition, l'entendît chanter. Vous verriez comme c'est une belle voix ; il fait toujours trembler toutes les vitres de la maison, quand il chante.

MADAME MÉRIGON

Ah, c'est vrai, mon chou a raison ; il faut se boucher les oreilles pour l'entendre.

MONSIEUR GOURSAIN

Ah, oui ; c'est le plus beau creux du monde ! N'est-ce pas comme cela qu'il faut dire ?

MONSIEUR RENARD

Oui ; mais pas devant des Dames, il ne faut pas parler de corde dans la maison d'un pendu.

Il rit.

Ah, ah, ah, ah.

MONSIEUR MORANDAL

Celui-là est un peu fort de café, Mesdames, qu'en dites-vous ?

MADAME GOURSAIN

Allons, allons nous-en. Madame Mérigon, je vous conseille de vous trousser un peu ; car dans ces temps humides-là, on abîme ici toutes ses robes.

MADAME MÉRIGON

Vous avez bien raison. Monsieur Goursain, aidez-moi un peu à sortir d'ici ; mais ne me lâchez pas ; car je ne suis pas légère.

MADAME GOURSAIN

Appuyez, appuyez- vous ; là, vous y voilà.

MADAME GOURSAIN

Monsieur Goursain, Bertrand est-il là-bas ?

MONSIEUR GOURSAIN

Oui, oui, il est avec le carrosse ; mais j'ai renvoyé Lapierre.

MADAME GOURSAIN

Et pourquoi donc cela ?

MONSIEUR GOURSAIN

Il faut bien qu'il aille mettre le couvert, vous ne pensez à rien, vous autres.

MADAME MÉRIGON

Ah, oui, les hommes s'entendent beaucoup au ménage, n'est-il pas vrai, Madame ? Je crois que sans nous ils feraient bien embarrassés. Ah, Monsieur Renard, prenez donc garde, vous allez me faire tomber.

MONSIEUR RENARD

Ne craignez rien, allez, allez, ce que je tiens, je le tiens bien.

MONSIEUR MORANDAL

Il n'est pas procureur pour rien, il a la serre bonne.

Serre : Fig. La serre, la rapacité. [L]

MONSIEUR GOURSAIN

Ah ça, Monsieur Morandal ; allez-vous en vous deux Renard, avec ces Dames.

MONSIEUR MÉRIGON

Oui, oui, nous nous en irons Goursain et moi de notre côté.

MADAME MÉRIGON

Où vont-ils donc comme cela ?

MONSIEUR RENARD

Ils ont une petite fille en ville ; laissez les faire, il ne faut pas que les femmes se mêlent de cela.

MADAME MÉRIGON

Adieu, mon chou, ne soit donc pas longtemps.

MONSIEUR MÉRIGON

Ne vous inquiétez pas, nous arriverons avant vous.

MONSIEUR RENARD

Si vous ne revenez pas, vous nous écrirez ; mais prends garde au cornet où vous tremperez votre plume, entendez-vous ?

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0