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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Comédie Proverbe

Le Seigneur Auteur

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1768· 38 vers· 4 personnages

Personnages

  • LE DUC
  • MONSIEUR RONFLANT, Poète tragique
  • MONSIEUR DÉCOUSU, Poète d'Opéra comique
  • DUPRÉ, Valet de Chambre du Duc

LE SEIGNEUR AUTEUR

SCÈNE I. Le Duc, Dupré.

LE DUC, en robe de chambre, s'agitant et se promenant

Quoi, je ne pourrai pas faire un vers, un vers seulement ! Ah voyons.

Il écrit.

Non, il est trop long. Oui, mais de cette façon ?

Il écrit.

Il est trop court.

Il déchire son papier.

DUPRÉ

Mais, Monseigneur, pourquoi faire ces vers vous-même, puisque vous avez tant de peine ?

LE DUC

Tant de peine ? Qu'est ce que c'est que cette façon de parler ? Ai-je jamais eu de la peine à faire des vers.

DUPRÉ

Je sais bien que non, tant que vous avez eu ce secrétaire un peu fou, que vous aimiez tant.

LE DUC

Allons, taisez-vous ; vous me faites perdre mes idées.

DUPRÉ

J'en suis bien éloigné et si j'en trouvais, je les donnerais tout à l'heure à Monseigneur.

LE DUC

Des idées, vous ? Attendez, ne faites pas de bruit. Ah, oui-da, c'est lyrique tout à fait ; écrivons.

Il écrit.

Fort bien. Mais où est la rime ? Cela me fait perdre trop de temps. C'est incroyable qu'aujourd'hui je ne puisse pas.

DUPRÉ

En vérité, Monseigneur, si vous vouliez m'entendre, vous auriez bientôt fait.

LE DUC

Hé bien, Monsieur le Docteur, parlez.

DUPRÉ

Je prendrais mon parti, moi, je ferais faire ces vers tout simplement par les gens du métier.

LE DUC

Oui, si je n'en savais pas faire, imbécile.

DUPRÉ

Ah, je demande pardon à Monsieur, je croyais.

LE DUC

Allons, laissez-moi. Voyons encore.

DUPRÉ

Monsieur Ronflant et Monsieur Décousu demandent à voir Monseigneur.

LE DUC

Que me veulent-ils ? Je suis en affaire.

DUPRÉ

Je le leur ai dit ; cependant, je crois que vous feriez bien.

LE DUC

Allons, faites-les entrer.

SCÈNE II. Le Duc, Monsieur Ronflant, Monsieur Décousu.

LE DUC

Ah, Messieurs, je suis charmé de vous voir ; mais ce ne sera pas pour longtemPs ; parce que je suis un peu occupé.

MONSIEUR RONFLANT

Monsieur_le_Duc cultive toujours les Muses sans doute.

MONSIEUR DÉCOUSU

Et il a raison ; elles le favorisent assez pour qu'il ne les délaisse pas.

LE DUC

Il est vrai que quelquefois elles ne m'ont pas mal traité.

MONSIEUR RONFLANT, MONSIEUR DÉCOUSU

Oh, toujours, toujours.

LE DUC

Parfois elles ont des caprices, comme vous savez.

MONSIEUR DÉCOUSU

Vous ne les connaissez guère, je crois ?

LE DUC

Comme un autre.

MONSIEUR RONFLANT

Monsieur_le_Duc, j'ai l'honneur de vous apporter le cinquième Acte de ma nouvelle Tragédie, si vous aviez un quart d'heure seulement à me donner.

MONSIEUR DÉCOUSU

Moi, je ne veux faire voir ? Monsieur_le_Duc, que mon Ariette de la chaise de poste qui va se briser et qui sonne la ferraille, ce sera encore plus court.

MONSIEUR RONFLANT

Monsieur Décousu, un moment, s'il vous plaît, vous ne devez parler qu'après moi.

MONSIEUR DÉCOUSU

Monsieur Ronflant, vous prenez-là un ton.

LE DUC

Messieurs vous vous disputerez une autrefois.

MONSIEUR RONFLANT

Mais, Monsieur_le_Duc, jugez un peu si un poète d'Opéra comique doit avoir le pas sur un poète tragique ; si quelqu'un doit protéger le ton des Héros, je crois que c'est vous.

MONSIEUR DÉCOUSU

Oui, le vrai ton des héros ; mais celui qu'ils n'ont jamais eu et qu'ils n'auront jamais, cela est différent.

MONSIEUR RONFLANT

Qu'ils n'auront jamais ?

MONSIEUR DÉCOUSU

Assurément ; au lieu que moi, je peins la nature, la vérité.

MONSIEUR RONFLANT

La nature et la vérité, il y a bien du mérite à toujours copier, où est donc le génie ?

MONSIEUR DÉCOUSU

Molière manquent de mérite, osez-vous dire cela ?

MONSIEUR RONFLANT

Molière ! Molière, n'a point fait de tragédies.

LE DUC

Eh, Messieurs, ne disputez pas, je n'ai pas le temps.

MONSIEUR RONFLANT

Monsieur_le_Duc, suivant votre conseil, j'ai cherché pour mon dénouement, et j'ai imaginé un tyran de plus.

MONSIEUR DÉCOUSU

Moi, j'ai cru que ma chaise de poste était une nouveauté dont vous seriez content.

LE DUC

Je vous ai déjà dit que j'étais occupé très sérieusement.

MONSIEUR RONFLANT

Si Monsieur_le_Duc voulait nous faire part de ses productions.

MONSIEUR DÉCOUSU

Nous serions bien sûrs d'avoir de quoi admirer.

LE DUC

Non, vous dis-je, j'ai passé toute ma matinée à rêver, à barbouiller du papier, sans pouvoir rien faire.

MONSIEUR RONFLANT

C'est qu'apparemment c'est un nouveau genre que Monsieur_le_Duc a choisi ?

LE DUC

Non, au contraire, c'est un couplet ; ainsi vous voyez bien.

MONSIEUR DÉCOUSU

Personne n'en fait assurément aussi facilement, que Monsieur_le_Duc.

LE DUC

Ordinairement cela ne me coûte rien ; mais, aujourd'hui je ne sais ce que j'ai.

MONSIEUR RONFLANT

Est-ce un sujet rare ?

LE DUC

Non, c'est un bouquet.

MONSIEUR DÉCOUSU

Un bouquet ?

LE DUC

Oui, un bouquet, pour une femme que j'aime, et vous sentez bien qu'il faut que cela soit neuf, qu'il faut de la pensée. Asseyez, vous asseyez-vous-là.

MONSIEUR RONFLANT

Mais la pensée Monsieur_le_Duc l'a trouvée.

LE DUC

Moi !

MONSIEUR DÉCOUSU

Oui, un bouquet.

LE DUC

C'est vrai ; c'est moi qui veux que ce soit un bouquet. Comme vous dites, voilà la pensée trouvée. Mais il faut la mettre en chant, et voilà le difficile.

MONSIEUR DÉCOUSU

Avez-vous choisi un air ?

LE DUC

Bon, j'en ai cent.

MONSIEUR DÉCOUSU

Il faut s'arrêter à un seul.

LE DUC

C'est vrai, aussi j'avais envie de prendre.

MONSIEUR RONFLANT

Monsieur Décousu vous en dira, Monsieur_le_Duc.

MONSIEUR DÉCOUSU

Oui, prenez.

Il chante.

C'est la fille à Simonette.

C'est un air d'Annette et Lubin.

LE DUC

C'était justement celui-là que j'avais en vue.

MONSIEUR RONFLANT

Hé bien, votre couplet est fait.

LE DUC

Pas tout à fait.

MONSIEUR RONFLANT

Pardonnez-moi, tenez, écrivez.

LE DUC, prenant sa plume

C'est vrai, les choses viennent quelquefois comme cela sans peine.

MONSIEUR DÉCOUSU

Sans peine, vous n'en avez sûrement pas.

MONSIEUR RONFLANT

Vous commencez par dire.

Il chante. Il chante, et l'on chante tous les vers à mesure qu'on les fait.

Que de fleurs on va répandre.

LE DUC

Oh, pour ce vers là, je l'ai déjà écrit plus de vingt fois et je l'ai effacé de même.

MONSIEUR RONFLANT

Pourquoi l'effacer ? Il est bon ; il annonce la fête.

LE DUC

C'est vrai.

Il écrit.

Que de fleurs on va répandre.

MONSIEUR RONFLANT

Vous allez d'un train ! Attendez ; voyons ce que vous allez dire. Laissons faire Monsieur_le_Duc, ne le troublons pas.

LE DUC

Je dirais par exemple.

LE DUC

Oui, oui.

Que de chants.

MONSIEUR DÉCOUSU

Se font entendre,

Un moment s'il vous plaît

Pour...

MONSIEUR RONFLANT

Exprimez ce qu'on sent !

LE DUC

Pour exprimer ce qu'on sent !

Je ne trouve pas mal ces deux vers là, qu'en dites- vous ? Ne me flattez pas ; parlez-moi naturellement ?

Que de fleurs se font entendre,

MONSIEUR DÉCOUSU

Que de chants.

MONSIEUR RONFLANT

À merveilles !

LE DUC

Voyons un peu le reste. Je voudrais parler de ses grâces.

MONSIEUR RONFLANT

Oui, de ses grâces ; c'est très bien vu.

LE DUC

Oui, je dis.

Vos grâces, votre art de plaire.

Écrivons.

MONSIEUR RONFLANT

Ce n'est sûrement pas nous qui le faisons dire à Monsieur_le_Duc.

MONSIEUR RONFLANT

Non, non, vous dites.

Font répéter tous les jours :

LE DUC

Oui, oui, je dis.

Font répéter tous les jours :

Font répéter, font répéter ; il y a bien de quoi ; c'est qu'il faut peindre en chantant.

MONSIEUR DÉCOUSU

Sans Doute, et c'est-là votre talent.

LE DUC

Oui, je n'y suis pas absolument maladroit.

Font répéter tous les jours :

LE DUC

Oh, pour celui-là, je me le vole à moi-même en le faisant ; je n'ai pas dit autre chose de la matinée.

C'est la fête de Cythère ;

MONSIEUR RONFLANT

C'est la fête des Amours.

LE DUC

Cela va de soi-même ; fête de Cythère, fête des amours ; qui dit l'un, dit l'autre.

MONSIEUR DÉCOUSU

Dites, qui fait l'un, fait l'autre.

LE DUC

Sûrement.

C'est la fête des Amours.

MONSIEUR RONFLANT

C'est un tableau charmant !

MONSIEUR DÉCOUSU

On ne voit que des guirlandes dans les airs.

MONSIEUR RONFLANT

Des fleurs les parfument ; c'est un spectacle enchanteur ! Personne que vous ne pourrait dire aussi bien :

C'est la fête de Cythère ; C'est la fête des Amours.

LE DUC

Il est vrai que je n'en suis pas mécontent, j'ose le dire.

MONSIEUR DÉCOUSU

Parbleu, je le crois bien.

MONSIEUR RONFLANT

Je vois la décoration de la fête. Quelle pompe ! Quelle magnificence !

MONSIEUR DÉCOUSU

Les choeurs chantants, sont rangés à droite et à gauche.

LE DUC

C'est vrai, je n'y avais pas pris garde.

MONSIEUR RONFLANT

Bon, rien ne manque ? Cette fête ; quelle imagination !

MONSIEUR DÉCOUSU

Et dans un seul couplet.

TOUS TROIS ENSEMBLE

C'est la fête des Amours.

MONSIEUR RONFLANT

Divin !

MONSIEUR DÉCOUSU

Délicieux !

LE DUC

Je suis bien aise que vous en soyez contents.

MONSIEUR DÉCOUSU

Contents ?

MONSIEUR RONFLANT

Nous en sommes enchantés, ravis.

LE DUC

Hé bien ; croiriez-vous que ce matin j'ai été au point de croire que je ne parviendrais jamais à faire ce couplet ?

MONSIEUR DÉCOUSU

Vous ne connaissez pas vos talents, Monsieur_le_Duc.

MONSIEUR RONFLANT

Quand voulez-vous que je revienne pour mon cinquième Acte, car je voudrais après obtenir une lecture des Comédiens ?

LE DUC

Mais quand vous voudrez.

MONSIEUR RONFLANT

J'ai grand besoin que Monsieur_le_Duc veuille bien leur faire parler par quelqu'un.

LE DUC

Je le veux bien, vous me direz par qui.

MONSIEUR RONFLANT

C'est que c'est difficile.

MONSIEUR DÉCOUSU

Moi, je ne demande que le suffrage de Monsieur_le_Duc, sur mon ariette ; car le musicien en est content.

LE DUC

Nous verrons, je vous dirai naturellement.

MONSIEUR DÉCOUSU

C'est-là tout ce qui me retient, les rôles sont déjà distribués, et cela ira tout de suite.

LE DUC

Je vous ferai dire.

MONSIEUR DÉCOUSU

Pour votre couplet, Monsieur_le_Duc, je voudrais l'avoir fait.

MONSIEUR RONFLANT

Et moi aussi, je vous en réponds.

LE DUC

Vous me faites le plus grand plaisir.

MONSIEUR RONFLANT

Je vous en demanderai une copie la première fois.

LE DUC

Vous l'aurez.

MESSIEURS RONFLANT et DÉCOUSU, chantent en s'en allant

C'est la fête de Cythère, C'est la fête des Amours.

SCÈNE III. Le Duc, Dupré.

LE DUC

Oh là, quelqu'un !

DUPRÉ

Monseigneur ?

LE DUC

Allons.

DUPRÉ

Hé bien, Monseigneur, votre couplet ?

LE DUC

Il est fait.

DUPRÉ

Et vous en êtes content ?

LE DUC

Je t'en réponds, il est charmant !

DUPRÉ

Je savais bien que vous en viendriez à bout, je n'avais garde de renvoyer ces Messieurs.

LE DUC

Allons, viens, je te le chanterai en m'habillant.

Il s'en va et il emporte le couplet.

38 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica