Proverbe en prose· Comédie Proverbe
Le Seigneur Auteur
Personnages
- LE DUC
- MONSIEUR RONFLANT, Poète tragique
- MONSIEUR DÉCOUSU, Poète d'Opéra comique
- DUPRÉ, Valet de Chambre du Duc
LE SEIGNEUR AUTEUR
SCÈNE I. Le Duc, Dupré.
LE DUC, en robe de chambre, s'agitant et se promenant
Quoi, je ne pourrai pas faire un vers, un vers seulement ! Ah voyons.
Il écrit.
Non, il est trop long. Oui, mais de cette façon ?
Il écrit.
Il est trop court.
Il déchire son papier.
DUPRÉ
Mais, Monseigneur, pourquoi faire ces vers vous-même, puisque vous avez tant de peine ?
LE DUC
Tant de peine ? Qu'est ce que c'est que cette façon de parler ? Ai-je jamais eu de la peine à faire des vers.
DUPRÉ
Je sais bien que non, tant que vous avez eu ce secrétaire un peu fou, que vous aimiez tant.
LE DUC
Allons, taisez-vous ; vous me faites perdre mes idées.
DUPRÉ
J'en suis bien éloigné et si j'en trouvais, je les donnerais tout à l'heure à Monseigneur.
LE DUC
Des idées, vous ? Attendez, ne faites pas de bruit. Ah, oui-da, c'est lyrique tout à fait ; écrivons.
Il écrit.
Fort bien. Mais où est la rime ? Cela me fait perdre trop de temps. C'est incroyable qu'aujourd'hui je ne puisse pas.
DUPRÉ
En vérité, Monseigneur, si vous vouliez m'entendre, vous auriez bientôt fait.
LE DUC
Hé bien, Monsieur le Docteur, parlez.
DUPRÉ
Je prendrais mon parti, moi, je ferais faire ces vers tout simplement par les gens du métier.
LE DUC
Oui, si je n'en savais pas faire, imbécile.
DUPRÉ
Ah, je demande pardon à Monsieur, je croyais.
LE DUC
Allons, laissez-moi. Voyons encore.
DUPRÉ
Monsieur Ronflant et Monsieur Décousu demandent à voir Monseigneur.
LE DUC
Que me veulent-ils ? Je suis en affaire.
DUPRÉ
Je le leur ai dit ; cependant, je crois que vous feriez bien.
LE DUC
Allons, faites-les entrer.
SCÈNE II. Le Duc, Monsieur Ronflant, Monsieur Décousu.
LE DUC
Ah, Messieurs, je suis charmé de vous voir ; mais ce ne sera pas pour longtemPs ; parce que je suis un peu occupé.
MONSIEUR RONFLANT
Monsieur_le_Duc cultive toujours les Muses sans doute.
MONSIEUR DÉCOUSU
Et il a raison ; elles le favorisent assez pour qu'il ne les délaisse pas.
LE DUC
Il est vrai que quelquefois elles ne m'ont pas mal traité.
MONSIEUR RONFLANT, MONSIEUR DÉCOUSU
Oh, toujours, toujours.
LE DUC
Parfois elles ont des caprices, comme vous savez.
MONSIEUR DÉCOUSU
Vous ne les connaissez guère, je crois ?
LE DUC
Comme un autre.
MONSIEUR RONFLANT
Monsieur_le_Duc, j'ai l'honneur de vous apporter le cinquième Acte de ma nouvelle Tragédie, si vous aviez un quart d'heure seulement à me donner.
MONSIEUR DÉCOUSU
Moi, je ne veux faire voir ? Monsieur_le_Duc, que mon Ariette de la chaise de poste qui va se briser et qui sonne la ferraille, ce sera encore plus court.
MONSIEUR RONFLANT
Monsieur Décousu, un moment, s'il vous plaît, vous ne devez parler qu'après moi.
MONSIEUR DÉCOUSU
Monsieur Ronflant, vous prenez-là un ton.
LE DUC
Messieurs vous vous disputerez une autrefois.
MONSIEUR RONFLANT
Mais, Monsieur_le_Duc, jugez un peu si un poète d'Opéra comique doit avoir le pas sur un poète tragique ; si quelqu'un doit protéger le ton des Héros, je crois que c'est vous.
MONSIEUR DÉCOUSU
Oui, le vrai ton des héros ; mais celui qu'ils n'ont jamais eu et qu'ils n'auront jamais, cela est différent.
MONSIEUR RONFLANT
Qu'ils n'auront jamais ?
MONSIEUR DÉCOUSU
Assurément ; au lieu que moi, je peins la nature, la vérité.
MONSIEUR RONFLANT
La nature et la vérité, il y a bien du mérite à toujours copier, où est donc le génie ?
MONSIEUR DÉCOUSU
Molière manquent de mérite, osez-vous dire cela ?
MONSIEUR RONFLANT
Molière ! Molière, n'a point fait de tragédies.
LE DUC
Eh, Messieurs, ne disputez pas, je n'ai pas le temps.
MONSIEUR RONFLANT
Monsieur_le_Duc, suivant votre conseil, j'ai cherché pour mon dénouement, et j'ai imaginé un tyran de plus.
MONSIEUR DÉCOUSU
Moi, j'ai cru que ma chaise de poste était une nouveauté dont vous seriez content.
LE DUC
Je vous ai déjà dit que j'étais occupé très sérieusement.
MONSIEUR RONFLANT
Si Monsieur_le_Duc voulait nous faire part de ses productions.
MONSIEUR DÉCOUSU
Nous serions bien sûrs d'avoir de quoi admirer.
LE DUC
Non, vous dis-je, j'ai passé toute ma matinée à rêver, à barbouiller du papier, sans pouvoir rien faire.
MONSIEUR RONFLANT
C'est qu'apparemment c'est un nouveau genre que Monsieur_le_Duc a choisi ?
LE DUC
Non, au contraire, c'est un couplet ; ainsi vous voyez bien.
MONSIEUR DÉCOUSU
Personne n'en fait assurément aussi facilement, que Monsieur_le_Duc.
LE DUC
Ordinairement cela ne me coûte rien ; mais, aujourd'hui je ne sais ce que j'ai.
MONSIEUR RONFLANT
Est-ce un sujet rare ?
LE DUC
Non, c'est un bouquet.
MONSIEUR DÉCOUSU
Un bouquet ?
LE DUC
Oui, un bouquet, pour une femme que j'aime, et vous sentez bien qu'il faut que cela soit neuf, qu'il faut de la pensée. Asseyez, vous asseyez-vous-là.
MONSIEUR RONFLANT
Mais la pensée Monsieur_le_Duc l'a trouvée.
LE DUC
Moi !
MONSIEUR DÉCOUSU
Oui, un bouquet.
LE DUC
C'est vrai ; c'est moi qui veux que ce soit un bouquet. Comme vous dites, voilà la pensée trouvée. Mais il faut la mettre en chant, et voilà le difficile.
MONSIEUR DÉCOUSU
Avez-vous choisi un air ?
LE DUC
Bon, j'en ai cent.
MONSIEUR DÉCOUSU
Il faut s'arrêter à un seul.
LE DUC
C'est vrai, aussi j'avais envie de prendre.
MONSIEUR RONFLANT
Monsieur Décousu vous en dira, Monsieur_le_Duc.
MONSIEUR DÉCOUSU
Oui, prenez.
Il chante.
C'est la fille à Simonette.C'est un air d'Annette et Lubin.
LE DUC
C'était justement celui-là que j'avais en vue.
MONSIEUR RONFLANT
Hé bien, votre couplet est fait.
LE DUC
Pas tout à fait.
MONSIEUR RONFLANT
Pardonnez-moi, tenez, écrivez.
LE DUC, prenant sa plume
C'est vrai, les choses viennent quelquefois comme cela sans peine.
MONSIEUR DÉCOUSU
Sans peine, vous n'en avez sûrement pas.
MONSIEUR RONFLANT
Vous commencez par dire.
Il chante. Il chante, et l'on chante tous les vers à mesure qu'on les fait.
Que de fleurs on va répandre.LE DUC
Oh, pour ce vers là, je l'ai déjà écrit plus de vingt fois et je l'ai effacé de même.
MONSIEUR RONFLANT
Pourquoi l'effacer ? Il est bon ; il annonce la fête.
MONSIEUR DÉCOUSU
Dans un jour aussi charmant !MONSIEUR RONFLANT
Vous allez d'un train ! Attendez ; voyons ce que vous allez dire. Laissons faire Monsieur_le_Duc, ne le troublons pas.
LE DUC
Je dirais par exemple.
MONSIEUR DÉCOUSU
Que de chants se font entendre,MONSIEUR RONFLANT
Pour exprimer ce qu'on sent !MONSIEUR RONFLANT
Exprimez ce qu'on sent !LE DUC
Pour exprimer ce qu'on sent !Je ne trouve pas mal ces deux vers là, qu'en dites- vous ? Ne me flattez pas ; parlez-moi naturellement ?
Que de fleurs se font entendre,MONSIEUR DÉCOUSU
Que de chants.MONSIEUR RONFLANT
À merveilles !
LE DUC
Voyons un peu le reste. Je voudrais parler de ses grâces.
MONSIEUR RONFLANT
Oui, de ses grâces ; c'est très bien vu.
MONSIEUR DÉCOUSU
Vos grâces, votre art de plaire.MONSIEUR RONFLANT
Ce n'est sûrement pas nous qui le faisons dire à Monsieur_le_Duc.
MONSIEUR RONFLANT
Font répéter tous les jours.LE DUC
Oui, oui, je dis.
Font répéter tous les jours :Font répéter, font répéter ; il y a bien de quoi ; c'est qu'il faut peindre en chantant.
MONSIEUR DÉCOUSU
Sans Doute, et c'est-là votre talent.
MONSIEUR DÉCOUSU
C'est la fête de Cythère ;LE DUC
Oh, pour celui-là, je me le vole à moi-même en le faisant ; je n'ai pas dit autre chose de la matinée.
C'est la fête de Cythère ;MONSIEUR RONFLANT
C'est la fête des Amours.LE DUC
Cela va de soi-même ; fête de Cythère, fête des amours ; qui dit l'un, dit l'autre.
MONSIEUR DÉCOUSU
Dites, qui fait l'un, fait l'autre.
MONSIEUR RONFLANT
C'est un tableau charmant !
MONSIEUR DÉCOUSU
On ne voit que des guirlandes dans les airs.
MONSIEUR RONFLANT
Des fleurs les parfument ; c'est un spectacle enchanteur ! Personne que vous ne pourrait dire aussi bien :
C'est la fête de Cythère ; C'est la fête des Amours.LE DUC
Il est vrai que je n'en suis pas mécontent, j'ose le dire.
MONSIEUR DÉCOUSU
Parbleu, je le crois bien.
LE DUC
Revoyons tout le couplet, Messieurs, je vous en prie.
Il chante.
Que de fleurs on va répandre, Dans un jour aussi charmant ! Que de chants se font entendre, Pour exprimer ce qu'on sent !MONSIEUR RONFLANT
Je vois la décoration de la fête. Quelle pompe ! Quelle magnificence !
MONSIEUR DÉCOUSU
Les choeurs chantants, sont rangés à droite et à gauche.
LE DUC
C'est vrai, je n'y avais pas pris garde.
MONSIEUR RONFLANT
Bon, rien ne manque ? Cette fête ; quelle imagination !
MONSIEUR DÉCOUSU
Et dans un seul couplet.
TOUS TROIS ENSEMBLE
C'est la fête des Amours.MONSIEUR RONFLANT
Divin !
MONSIEUR DÉCOUSU
Délicieux !
LE DUC
Je suis bien aise que vous en soyez contents.
MONSIEUR DÉCOUSU
Contents ?
MONSIEUR RONFLANT
Nous en sommes enchantés, ravis.
LE DUC
Hé bien ; croiriez-vous que ce matin j'ai été au point de croire que je ne parviendrais jamais à faire ce couplet ?
MONSIEUR DÉCOUSU
Vous ne connaissez pas vos talents, Monsieur_le_Duc.
MONSIEUR RONFLANT
Quand voulez-vous que je revienne pour mon cinquième Acte, car je voudrais après obtenir une lecture des Comédiens ?
LE DUC
Mais quand vous voudrez.
MONSIEUR RONFLANT
J'ai grand besoin que Monsieur_le_Duc veuille bien leur faire parler par quelqu'un.
LE DUC
Je le veux bien, vous me direz par qui.
MONSIEUR RONFLANT
C'est que c'est difficile.
MONSIEUR DÉCOUSU
Moi, je ne demande que le suffrage de Monsieur_le_Duc, sur mon ariette ; car le musicien en est content.
LE DUC
Nous verrons, je vous dirai naturellement.
MONSIEUR DÉCOUSU
C'est-là tout ce qui me retient, les rôles sont déjà distribués, et cela ira tout de suite.
LE DUC
Je vous ferai dire.
MONSIEUR DÉCOUSU
Pour votre couplet, Monsieur_le_Duc, je voudrais l'avoir fait.
MONSIEUR RONFLANT
Et moi aussi, je vous en réponds.
LE DUC
Vous me faites le plus grand plaisir.
MONSIEUR RONFLANT
Je vous en demanderai une copie la première fois.
LE DUC
Vous l'aurez.
MESSIEURS RONFLANT et DÉCOUSU, chantent en s'en allant
C'est la fête de Cythère, C'est la fête des Amours.SCÈNE III. Le Duc, Dupré.
LE DUC
Oh là, quelqu'un !
DUPRÉ
Monseigneur ?
LE DUC
Allons.
DUPRÉ
Hé bien, Monseigneur, votre couplet ?
LE DUC
Il est fait.
DUPRÉ
Et vous en êtes content ?
LE DUC
Je t'en réponds, il est charmant !
DUPRÉ
Je savais bien que vous en viendriez à bout, je n'avais garde de renvoyer ces Messieurs.
LE DUC
Allons, viens, je te le chanterai en m'habillant.
Il s'en va et il emporte le couplet.
38 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica