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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Onzième Proverbe

Sortie de la Comédie Française

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1771· 10 personnages

Personnages

  • MADAME DE VERMONT
  • MADAME DE MIRVILLE
  • LE COMTE DE VERSIN
  • LE CHEVALIER
  • LE DUC
  • LE MARQUIS
  • LE VICOMTE
  • LE COUREUR DU DUC
  • TANCRÈDE, Nègre, Housard au Marquis
  • LUXEMBOURG, appelant les gens

SORTIE DE LA COMÉDIE FRANÇAISE

SCÈNE PREMIÈRE.

MADAME DE VERMONT, criant

Madame de Mirville, attendez-moi donc, je suis toute seule.

MADAME DE MIRVILLE

Hé bien, je vous attends : est-ce que vous n'avez pas le Chevalier ?

MADAME DE VERMONT

Hé, mon_Dieu non, je l'ai perdu ; je ne sais ce qu'il est devenu en sortant de la loge.

MADAME DE MIRVILLE

Restons ici, si vous m'en croyez. Le Comte est allé voir si nos gens font là.

MADAME DE VERMONT

Madame, n'est-ce pas le Duc, qui descend là ?

MADAME DE MIRVILLE

C'est lui-même ; il ne veut pas nous voir ; Monsieur_le_Duc, Monsieur_le_Duc ; c'est fort joli de passer comme cela devant les gens, sans les regarder.

LE DUC

Ah, Madame, je me prosterne, je suis furieux de ne vous avoir pas aperçu ; c'est que je regardais si je verrais mon Coureur. Est-on allé appeler vos gens ?

MADAME DE MIRVILLE

Oui, oui ; restez avec nous, jusqu'à ce qu'on nous avertisse.

LE DUC

Comment, si j'y resterai ! Assurément ; je suis comblé, enchanté de cette rencontre ! c'est une bonne fortune pour moi, il y a mille ans que je n'ai eu l'honneur de vous aller chercher : j'y suis pourtant allé un de ces jours ; je ne sais si on vous l'aura dit ; je serai encore assez malheureux pour qu'on m'ait oublié...

MADAME DE VERMONT

Vous ne me dites rien, à moi, Monsieur_le_Duc ?

LE DUC

Comment, je crois que c'est aussi Madame de Vermont !

MADAME DE VERMONT

Oui, vraiment.

LE DUC

En vérité, je suis odieux ! Je ne vois rien, je vous demande bien pardon.

MADAME DE VERMONT

Vous me délaissez aussi un peu, Monsieur_le_Duc.

LE DUC

Non, je vous assure, ce n'est pas cela ; mais c'est que je suis toujours à Versailles, à Choisy, à Saint-Hubert... Tout mon temps se passe sur les chemins. Je regrette bien celui où mais je ne veux pas perdre cet instant ; je ne vous quitterai point, je vous en réponds, que vous ne partiez d'ici.

MADAME DE MIRVILLE

C'est bien honnête, cela.

LE DUC

Je suis trop heureux de trouver cette occasion de vous faire ma cour, pour n'en pas profiter le plus longtemps qu'il me sera possible. Il faut bien que nous causions un peu.

LE COUREUR, criant

Monsieur_le_Duc, voilà votre carrosse.

LE DUC

C'est bon, c'est bon. Mesdames, je vois bien que je ne puis vous être bon à rien, j'en suis outre, furieux ! Je m'enfuis. Demain j'aurai sûrement l'honneur d'aller à votre porte me présenter...

MADAME DE MIRVILLE

Justement je soupe chez moi, Madame de Vermont y sera, cela serait bien honnête à vous, si vous veniez.

LE DUC, en s'en allant

Sûrement je ferai l'impossible pour vous en aller demander...

MADAME DE MIRVILLE

Hé bien, Madame, comment trouvez-vous cela, n'avez-vous pas crû qu'il allait rester avec nous ?

MADAME DE VERMONT

Bon ! Voilà comme font à présent tous les hommes.

MADAME DE MIRVILLE

Ah, voilà te Chevalier.

Le Chevalier s'approche.

MADAME DE VERMONT

Monsieur le Chevalier, c'est fort honnête, vous me donnez la main pour sortir de la loge, et puis vous me laissez dans la foule. Je ne savais ce que vous étiez devenu.

LE CHEVALIER

J'ai cru, Madame, que vous alliez rester là.

MADAME DE VERMONT

Au milieu du corridor ; n'est-ce pas ?

LE CHEVALIER

Non, mais... C'est que vous avez bien vu l'homme à qui j'ai parlé et qui m'a entraîné ?...

MADAME DE VERMONT

Moi ? Je n'ai rien vu.

LE CHEVALIER

C'est celui qui se mêle de mon affaire pour le Régiment en question ; j'étais trop heureux de le rencontrer.

MADAME DE VERMONT

Hé bien ?

LE CHEVALIER

Je voulais savoir si ce qu'on m'avait dit, était vrai.

MADAME DE VERMONT

Hum...

LE CHEVALIER

Mais d'honneur, vous sentez bien que sans cela...

MADAME DE VERMONT

Vous êtes bienheureux que je sois la première à vous justifier.

MADAME DE MIRVILLE

Chevalier, qu'est-ce qui descend là ? Cela me paraît bien joli !

LE CHEVALIER

Peste, je le crois bien ; c'est, ma foi, ce que nous avons de mieux.

MADAME DE MIRVILLE

Et vous la nommez ?

LE CHEVALIER

Ernestine ; c'est une Allemande.

MADAME DE VERMONT

Quoi ; c'est là cette beauté que vous nous vantiez tant ? Mais regardez donc, Madame ; cela n'est point joli du tout.

MADAME DE MIRVILLE

Mais non, vous avez raison ; de loin, elle m'avait paru avoir de l'éclat ; mais ses yeux ne disent rien. Sa bouche est pincée ; ah ! Elle est hideuse.

MADAME DE VERMONT

C'est ce que je vous dis. En vérité, on ne connaît plus rien au goût des hommes.

MADAME DE MIRVILLE

Ah, je vous en prie j Madame , voyez un peu le Président, qui gagne la petite porte : comme il a l'air occupé.

LE CHEVALIER

Je sais bien pourquoi ; c'est qu'il y avait aux secondes loges, quelqu'un à qui il s'intéresse.

MADAME DE VERMONT

Je l'aurais juré ; les hommes ont toujours l'air sot, quand ils suivent leurs filles.

LE CHEVALIER

Vous ne pouvez pas dire cela du Baron, par exemple.

MADAME DE MIRVILLE

Oh, pour celui-là, non ; il donnerait la main droite à une femme de qualité, et l'autre à une danseuse en même-temps ; cela ne lui fait rien du tout ; il vous quitte, vous revient dans l' instant, comme il lui plaît ; cela lui est égal.

LE CHEVALIER

On le connaît sur ce ton là, on ne lui en veut point de mal.

MADAME DE MIRVILLE

La Comte ne revient pas. Madame, ne serais-ce pas lui que je vois parler là-bas à deux femmes ?

MADAME DE VERMONT

Je ne vois pas bien.

LE MARQUIS, arrivant

Quoi, Madame, vous étiez ici ! Je ne vous ai aperçu nulle_part.

MADAME DE MIRVILLE

J'étais dans la loge de Madame de Vermont.

LE MARQUIS

Savez-vous que vous êtes éblouissante !

MADAME DE MIRVILLE

Oui, on me trouve assez bien mise.

LE MARQUIS

Mais c'est de votre santé que je parle.

MADAME DE MIRVILLE

Il est vrai que depuis quelques jours, je me porte assez bien.

LE MARQUIS

Mais je dis... On n'a jamais été comme cela. Y a-t-il longtemps que vous attendez ? Vous êtes bien mal là.

MADAME DE MIRVILLE

Pour cela, oui. Dites-moi un peu, connoissez-vous ces deux femmes qui font là-bas, tout près de la porte ?

LE MARQUIS

Oui, c'est la Présidente de Guerville, et l'autre Madame de... de... j'oublie toujours son nom, une intendante.

MADAME DE MIRVILLE

Quoi, Madame de Préval ?

LE MARQUIS

Justement ; elle est fort jolie.

MADAME DE MIRVILLE

Comme cela. Et connaissez-vous l'homme qui leur parle ? Je ne puis pas le voir.

LE MARQUIS

Oui ; c'est le Comte de Versin : il est très amoureux de Madame de Préval.

MADAME DE MIRVILLE

Le Comte ?

LE MARQUIS

Ma foi, on me l'a assuré, et des gens bien instruits...

MADAME DE MIRVILLE

Et depuis quand ?

LE MARQUIS

Je ne vous dirai pas trop ; mais il me semble qu'on m'a dit qu'il y avait plus de huit jours que c'était une affaire arrangée.

LE VICOMTE arrivant, frappant sur l' épaule da Marquis

Bonjour, Marquis, attends-tu ton carrosse ?

LE MARQUIS

Oui. Écoute donc, Vicomte.

Il le prend sous le bras, et il lui parle à l'oreille.

Je viens de faire une bonne tracasserie. Tu sais que Madame de Mirville a Versin ?

LE VICOMTE

Oui.

LE MARQUIS

Qu'elle est très jalouse ? Elle vient de me demander ce qu'il faisait là-bas avec ces deux femmes. Je lui ai dit que c'est qu'il est amoureux fou de Madame de Préval, que c'etait une affaire arrangée, et elle le croit.

LE VICOMTE

Ah, c'est très bon ! Tu es un homme charmant ! Veux-tu que je te remène ?

LE MARQUIS

Non, je veux voir un peu ce que deviendra ceci. Ta broderie est jolie.

LE VICOMTE

Oui, pas mal. As-tu joué à la paume aujourd'hui ?

LE MARQUIS

Non, j'ai essayé mes nouveaux Anglais.

LE VICOMTE

Comme cela, tu ne sais pas ce qu'ils ont fait ? Ah, voilà le Chevalier. Chevalier, soupes-tu, ce soir, à la Nouvelle-France.

LE CHEVALIER

Non, certainement : il y a mille ans que je n'y ai été, et je n'irai même plus.

LE VICOMTE

Ah, ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela.

MADAME DE VERMONT, au Chevalier

Qu'est-ce que cela veut dire, Monsieur, quoi vous soupez encore avec des filles ? Allez, je ne veux plus vous voir.

LE CHEVALIER

Quelle folie ! Comment, vous allez croire... Hé, mais fi donc !

LE VICOMTE, au Chevalier

Tu as entendu ? Je me fuis diverti, et voilà le Chevalier qui est querellé à présent.

LE MARQUIS

J'attends le Comte.

MADAME DE MIRVILLE

En vérité, il est odieux d'attendre si longtemps son carrosse ! Chevalier, voyez donc un peu. J'ai une migraine insupportable.

MADAME DE VERMONT

Cette sortie-ci est mortelle ! Le froid vous aura saisi.

LE COMTE, offrant la main à Madame de Mirville

Allons, Mesdames, voulez-vous bien venir ? Madame, qu'avez-vous donc ?

MADAME DE MIRVILLE

Quoi, devant moi, vous avez la hardiesse !... Allez, vous méritez... Je n'en puis plus !

LUXEMBOURG, criant

Madame de Mirville, Madame de Mirville.

LE COMTE

Mais, Madame, que voulez-vous donc dire ?

LUXEMBOURG, criant

Le carrosse de Madame de Mirville.

LE COMTE

Allons, la voilà.

LUXEMBOURG, criant

Madame de Mirville, Madame de Mirville, votre carrosse.

LE CHEVALIER

Veux-tu bien te taire.

Ils s'en vont.

LE MARQUIS

Hé bien, cela n'a pas mal réussi, comme tu vois.

LE VICOMTE

À merveilles ! Où soupes-tu ce soir ?

LE MARQUIS

Ma foi, je n'en sais rien, je l'ai oublié.

LE VICOMTE

N'est-il pas bien tard ?

LE MARQUIS

Non.

LE VICOMTE

J'ai envie d'aller chez la Maréchale, viens-y.

LE MARQUIS

Je le veux bien. Mon carrosse est-il là, Tancrède ?

TANCRÈDE

Oui, Monsieur_le_Marquis, et celui de Monsieur le Vicomte aussi. Ils se suivent.

LE VICOMTE

Hé bien, montons dans le tien, le mien viendra comme il voudra.

LE MARQUIS

Je le veux bien ; allons, passe. Chez la Maréchale.

Ils montent en carrosse.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0