Proverbe en prose· Cinquième Proverbe
Le Suisse Malade
Personnages
- LE BARON DE ROTTBERG, Capitaine Suisse
- LE MAJOR
- MONISEUR ROSELIN, Médecin
- UN CAPORAL
- UNE SENTINELLE
- UN LAQUAIS
- UN GARÇON DE CABARET
LE SUISSE MALADE.
SCÈNE PREMIÈRE. Le Baron en robe de chambre , Le Major.
LE MAJOR
Hé bien, Monsieur Baron, comment aujourd'hui porte-vous, porte-vous bien ?
LE BARON
Non, Major, je suis tout embarrassé des jambes, de la tête, de la ventre.
LE MAJOR
Fumé in bibe de tabac, cela il fera sort bien, che vous assure, moi.
LE BARON
Pon. J'ai déja fumé plus que trois, et tout au contraire, il ne sait rien, je suis tout de même qu'auparavant.
LE MAJOR
Tiaple ! Je comprends pas comment cela il fait : il faut envoyer chez la Docteur.
LE BARON
Hé bien, envoye vous.
LE MAJOR
Je vais dire tout présentement. Oh là-bas, André.
SCÈNE II. Le Baron, Le Major, Un Laquais.
LE LAQUAIS
Qu'est-ce que vous voulez, Monsieur le Major ?
LE MAJOR
Apporte ci à ste moment la Docteur Roselin.
LE LAQUAIS
Il est ici dans la maison, chez un Monsieur qui est malade. Tenez le voilà qui descend.
LE MAJOR
Hé bien, fais endrer ici, chez Monsieur la Baron. Marche donc.
Le Laquais sort.
Cette Docteur, il dira la mal avec la remède.
SCÈNE III. Le Baron, Le Major, Monsieur Roselin, Un Laquais.
LE LAQUAIS
Par ici, Monsieur le Docteur.
MONSIEUR ROSELIN
Ah, c'est vous, Monsieur le Major : est-ce que vous êtes malade ?
LE MAJOR
C'est bien autrement ; c'est Monsieur, la Capitaine.
MONSIEUR ROSELIN
Ah, cela n'est pas étonnant, dans ce temps-ci, il y a beaucoup de maladies ; voyons, voyons.
LE MAJOR
Tenez, placez-vous ici, avec Monsieur la Baron.
MONSIEUR ROSELIN, tâtant le pouls du Baron
Qu'est-ce que vous sentez, Monsieur.
LE BARON
Je sente fort la tabac de fumée.
MONSIEUR ROSELIN
Je comprends fort bien cela vient d'un grand feu dans les entrailles, et crachez-vous ?
LE BARON
Monsieur la Docteur, toute le jour je ne fais pas autrement ; et plus je crache, plus je suis altéré.
LE MAJOR
C'est-il pon cela , Monsieur la Docteur ?
MONSIEUR ROSELIN
Un moment, plus je pense et plus je vous trouve heureux, Monsieur ; votre maladie est une chose rare ! Admirable ! Surprenante ! C'est un bonheur pour moi de vous avoir vu !
LE MAJOR
Un bonheur, Monsieur la Docteur ?
MONSIEUR ROSELIN, avec joie
Oui, un bonheur ! Votre maladie est la pituite vitrée des anciens, que nous avions perdu depuis longtemps, et que vous nous faites retrouver.
Pituite : Terme de médecine. Humeur blanche et visqueuse, sécrétée par certains organes, et particulièrement celle qui vient du nez et des bronches. [L]
LE MAJOR
Une petite huitre vitrée, vous croyez Monsieur la Docteur ?
MONSIEUR ROSELIN
J'en suis sûr, et toute la Faculté m'en aura obligation.
LE BARON
Mais, Monsieur, que faut-il que je fasse ?
MONSIEUR ROSELIN
Il faut... la pituite vitrée ! Cela aura des suites ! Il faut Monsieur... la pituite vitrée !...
LE MAJOR
Dites à ce moment, Monsieur la Baron, il attend votre ordonnance.
MONSIEUR ROSELIN
II faut, Monsieur, faire boire beaucoup le malade et lui donner une garde ; je reviendrai bientôt. La pituite vitrée !... Adieu, Messieurs, adieu, ne perdez pas de temps.
SCÈNE IV. Le Baron, Le Major, Le Laquais.
LE MAJOR
André, allez sur le moment, à la Corps-de-Garde, chercher une Garde de quatre hommes, avec in Caporal, et qu'ils viennent tout présentement.
LE LAQUAIS
Oui, Monsieur le Major.
LE MAJOR
Et faites apporter ici, six bouteilles de vin, du meilleur, et puis après on portera encore... Allons, marche.
SCÈNE V. Le Baron, Le Major.
LE MAJOR
Je comprends pas bien ce petit huitre que la Docteur il dit que vous avez, Monsieur la Baron.
LE BARON
C'est peut-être que j'ai mangé beaucoup à Dunkerque, de celles de Blankenberg, avant de venir ici.
LE MAJOR
Ho, cela il pourrait être fort bien comme cela ; mais il dit que c'est in bonheur ; c'est in tiaple de bonheur ; j'aimerais mieux avoir in pon santé.
LE BARON
La remède il fera peut-être guérir un peu.
LE MAJOR
Oh, pour moi, je crois bien. Ah voilà déjà la vin.
SCÈNE VI. Le Baron, Le Major, Un Garçon de cabaret, avec des bouteilles de vin. Le Caporal, des Soldats, Le Laquais.
LE GARÇON DE CABARET
N'est-ce pas ici que demeure Monsieur_le_Baron de Rottberg ?
LE MAJOR
Oui, porte-là le vin, et les verres.
LE LAQUAIS
Monsieur le Major, voilà le Caporal.
LE MAJOR
Ah fort bon. Caporal, mettez in Sentinelle à la porte de Monsieur la Baron, qu'on ne laisse point entrer ici personne, sans mon ordre, entendez-vous ?
LE CAPORAL
Fort bon, Monsieur le Major.
LE MAJOR
Écoutez encore. Vous aurez soin de verser à boire à Monsieur la Baron, voilà du vin ; n'épargne pas, et vous boirez aussi avec lui pour l'inviter.
LE CAPORAL
Fort bon, Monsieur le Major.
LE MAJOR
Je reviendrai à fte moment, après que la parade il fera fini. Portez-vous bien Monsieur la Baron.
LE BARON
Adieu Major.
SCENE VII. Le Baron, Le Caporal, La Sentinelle.
LE CAPORAL
Sentinelle entre dehors, et prendre garde s'il vient quelqu'un qu'il ne doit pas entrer, que Monsieur la Major.
LE BARON
Caporal, je suis fort altéré...
LE CAPORAL
C'est fort bon ; voilà in bouteille que nous boirons premièrement ; tenez mon Capitaine ; c'est pour votre bon santé.
Ils boivent.
C'est un pon vin. Puvons encore un coup. À la Major.
IIs boivent.
Fort bon !
LE BARON
La Docteur, je crois, il a raison.
LE CAPORAL
C'est un pon ordonnance, ils donnent pas comme cela à l'Hôpital. Voulez-vous encore ? Pour moi je veux bien. Au santé de tout la Régiment.
Ils boivent.
LE BARON
C'est un pon Médecin, la Docteur.
LE CAPORAL
Oh, in fort habile homme ! Voule-vous poire aux Compagnies de Grenadiers ; c'est braves gens, par mon foi.
LE BARON
Je suis fort en train, verse, Caporal.
Ils boivent.
LE CAPORAL
Nous poirons après la Drapeaux.
LE BARON
La Drapeaux ? Oui, il faut commencer par la Drapeaux, et puis nous retournerons après : c'est un grand bêtise que nous avons fait. Puvons, puvons.
Ils boivent.
LE CAPORAL
Je disais pas d'abord ; mais je pensais.
LE BARON
Je suis plus gaillard, le parole il me revient.
LE CAPORAL
La Tambour, la Fifre, le Musique, il faut poire aussi, mon Capitaine.
Il verse.
LE BARON
Le Musique, oui ; c'est un bon camarade pour poire aussi le Musique. Donne donc encore.
LE CAPORAL
Votre verre il est tout plein.
LE BARON
Ah, tu as raison Caporal, c'est que je ne voyais pas.
Ils boivent.
LE CAPORAL
Mon Capitaine, voulez-vous chanter un petit chanson, cela il vous altérera encore plus fort.
LE BARON
Je veux bien, Caporal. Chante un peu, je chante avec.
LE CAPORAL, chante
Air du Noël Suisse.
C'est un pon grivoise Que Mameselle Fanchon, Elle vous amboise. Et se rend sans façon.LE BARON, chante
C'est un pon grivoise...Oui, tu avais raison, cela il alt7re beaucoup de chanter, verse un peu à poire.
Ils boivent.
LE CAPORAL
C'est fort pon. Allons chantons.
LE BARON
Gott, Gott, puvons.
Ils boivent.
LE BARON
Ah, fort pon, celui-là ! Puvons à son santé.
Ils boivent.
LE CAPORAL
Chacun se l'arrache, Sans qu'elle se fâche , Qui porte moustache A toujours son tour Du Sergent au Tambour.LE BARON
Du Sergent au Tambour.
Il est fallé celui-là, puvons.
Ils boivent et ils commencent à être ivres.
SCÈNE VIII. Le Baron, Le Caporal, Monsieur Roselin, La Sentinelle, tous deux en dehors.
LA SENTINELLE
Où alle-vous, Monsieur ? On n'entre pas.
MONSIEUR ROSELIN
Je vais chez Monsieur_le_Baron.
LA SENTINELLE
Monsieur la Baron, là-dedans ?
MONSIEUR ROSELIN
Oui, Monsieur_le_Baron qui est malade.
LA SENTINELLE
Malade ?
MONSIEUR ROSELIN
Oui, je suis son Médecin.
LA SENTINELLE
Malade ? On m'a point dit. Alle-vous trouver la Major, il vous fera entrer.
MONSIEUR ROSELIN
Quoi, je ne puis pas entrer sans le Major ?
LA SENTINELLE
Non je vous dis, allons marche.
MONSIEUR ROSELIN
Quels diables de gens !
LA SENTINELLE
Allons, allons, vous dire point autre chose.
MONSIEUR ROSELIN
Hé bien, je m'en va trouver le Major.
LE CAPORAL
Sentinelle, qu'est-ce que c'est donc là ?
LA SENTINELLE
In Monsieur, qui est allé marcher sur la Major.
LE CAPORAL
Ah, pon, pon.
SCÈNE IX. Le Baron, Le Caporal.
LE BARON
Caporal, qu'est-ce qui est donc là avec vous ?
LE CAPORAL
C'est moi.
LE BARON
Ah, je croyais voir encore un autre.
LE CAPORAL
C'est la brouillard.
LE BARON
Oui, je comprends. Puvons à présent.
LE CAPORAL
Au brouillard ?
Versant à boire.
LE BARON
Non, à les treize Cantons.
LE CAPORAL
Hé bien, au premier.
LE BARON
Zurich ?
LE CAPORAL
Non, Berne.
LE BARON
Non, c'est Zurich, je fuis de Zurich, ainsi pour moi, c'est la premier.
LE CAPORAL
Buve-vous à Zurich , moi je pois à Berne.
LE BARON
Berne, Zurich, Zurich, Berne, je pois toujours.
Ils boivent.
SCÈNE X. Le Baron, Le Major, Monsieur Roselin, Le Caporal.
LE MAJOR
Hé bien, Baron, comment va présentement ?
LE BARON
Ah, Major, nous avons pu à votre santé, voule-vous poire avec nous ?
MONSIEUR ROSELIN
Comment ! Il est ivre, je crois ! Vous lui avez laissé boire du vin, c'est donc pour cela qu'on ne voulait pas me laisser entrer ?
LE MAJOR
N'avez-vous pas dit de faire poire ?
MONSIEUR ROSELIN
Oui, mais pas de vin.
LE MAJOR
Et de donner une garde ? Voilà la Caporal, et puis encore quatre fusiliers.
MONSIEUR ROSELIN
Comment ; c'est une garde-malade, et c'était de la ptisanne qu'il fallait lui faire boire.
LE MAJOR
Ah, bien Dame, il fallait donc vous expliquer mieux.
MONSIEUR ROSELIN
J'ai cru que vous m'entendriez, ce n'est pas ùa faute ; mais il n'a pas besoin de moi à présent, je vous souhaite le bonjour.
LE MAJOR
Bonjour, Monsieur de Docteur.
22 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0