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Proverbe en prose· Cinquième Proverbe

Le Suisse Malade

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1771· 22 vers· 7 personnages

Personnages

  • LE BARON DE ROTTBERG, Capitaine Suisse
  • LE MAJOR
  • MONISEUR ROSELIN, Médecin
  • UN CAPORAL
  • UNE SENTINELLE
  • UN LAQUAIS
  • UN GARÇON DE CABARET

LE SUISSE MALADE.

SCÈNE PREMIÈRE. Le Baron en robe de chambre , Le Major.

LE MAJOR

Hé bien, Monsieur Baron, comment aujourd'hui porte-vous, porte-vous bien ?

LE BARON

Non, Major, je suis tout embarrassé des jambes, de la tête, de la ventre.

LE MAJOR

Fumé in bibe de tabac, cela il fera sort bien, che vous assure, moi.

LE BARON

Pon. J'ai déja fumé plus que trois, et tout au contraire, il ne sait rien, je suis tout de même qu'auparavant.

LE MAJOR

Tiaple ! Je comprends pas comment cela il fait : il faut envoyer chez la Docteur.

LE BARON

Hé bien, envoye vous.

LE MAJOR

Je vais dire tout présentement. Oh là-bas, André.

SCÈNE II. Le Baron, Le Major, Un Laquais.

LE LAQUAIS

Qu'est-ce que vous voulez, Monsieur le Major ?

LE MAJOR

Apporte ci à ste moment la Docteur Roselin.

LE LAQUAIS

Il est ici dans la maison, chez un Monsieur qui est malade. Tenez le voilà qui descend.

LE MAJOR

Hé bien, fais endrer ici, chez Monsieur la Baron. Marche donc.

Le Laquais sort.

Cette Docteur, il dira la mal avec la remède.

SCÈNE III. Le Baron, Le Major, Monsieur Roselin, Un Laquais.

LE LAQUAIS

Par ici, Monsieur le Docteur.

MONSIEUR ROSELIN

Ah, c'est vous, Monsieur le Major : est-ce que vous êtes malade ?

LE MAJOR

C'est bien autrement ; c'est Monsieur, la Capitaine.

MONSIEUR ROSELIN

Ah, cela n'est pas étonnant, dans ce temps-ci, il y a beaucoup de maladies ; voyons, voyons.

LE MAJOR

Tenez, placez-vous ici, avec Monsieur la Baron.

MONSIEUR ROSELIN, tâtant le pouls du Baron

Qu'est-ce que vous sentez, Monsieur.

LE BARON

Je sente fort la tabac de fumée.

MONSIEUR ROSELIN

Je comprends fort bien cela vient d'un grand feu dans les entrailles, et crachez-vous ?

LE BARON

Monsieur la Docteur, toute le jour je ne fais pas autrement ; et plus je crache, plus je suis altéré.

LE MAJOR

C'est-il pon cela , Monsieur la Docteur ?

MONSIEUR ROSELIN

Un moment, plus je pense et plus je vous trouve heureux, Monsieur ; votre maladie est une chose rare ! Admirable ! Surprenante ! C'est un bonheur pour moi de vous avoir vu !

LE MAJOR

Un bonheur, Monsieur la Docteur ?

MONSIEUR ROSELIN, avec joie

Oui, un bonheur ! Votre maladie est la pituite vitrée des anciens, que nous avions perdu depuis longtemps, et que vous nous faites retrouver.

Pituite : Terme de médecine. Humeur blanche et visqueuse, sécrétée par certains organes, et particulièrement celle qui vient du nez et des bronches. [L]

LE MAJOR

Une petite huitre vitrée, vous croyez Monsieur la Docteur ?

MONSIEUR ROSELIN

J'en suis sûr, et toute la Faculté m'en aura obligation.

LE BARON

Mais, Monsieur, que faut-il que je fasse ?

MONSIEUR ROSELIN

Il faut... la pituite vitrée ! Cela aura des suites ! Il faut Monsieur... la pituite vitrée !...

LE MAJOR

Dites à ce moment, Monsieur la Baron, il attend votre ordonnance.

MONSIEUR ROSELIN

II faut, Monsieur, faire boire beaucoup le malade et lui donner une garde ; je reviendrai bientôt. La pituite vitrée !... Adieu, Messieurs, adieu, ne perdez pas de temps.

SCÈNE IV. Le Baron, Le Major, Le Laquais.

LE MAJOR

André, allez sur le moment, à la Corps-de-Garde, chercher une Garde de quatre hommes, avec in Caporal, et qu'ils viennent tout présentement.

LE LAQUAIS

Oui, Monsieur le Major.

LE MAJOR

Et faites apporter ici, six bouteilles de vin, du meilleur, et puis après on portera encore... Allons, marche.

SCÈNE V. Le Baron, Le Major.

LE MAJOR

Je comprends pas bien ce petit huitre que la Docteur il dit que vous avez, Monsieur la Baron.

LE BARON

C'est peut-être que j'ai mangé beaucoup à Dunkerque, de celles de Blankenberg, avant de venir ici.

LE MAJOR

Ho, cela il pourrait être fort bien comme cela ; mais il dit que c'est in bonheur ; c'est in tiaple de bonheur ; j'aimerais mieux avoir in pon santé.

LE BARON

La remède il fera peut-être guérir un peu.

LE MAJOR

Oh, pour moi, je crois bien. Ah voilà déjà la vin.

SCÈNE VI. Le Baron, Le Major, Un Garçon de cabaret, avec des bouteilles de vin. Le Caporal, des Soldats, Le Laquais.

LE GARÇON DE CABARET

N'est-ce pas ici que demeure Monsieur_le_Baron de Rottberg ?

LE MAJOR

Oui, porte-là le vin, et les verres.

LE LAQUAIS

Monsieur le Major, voilà le Caporal.

LE MAJOR

Ah fort bon. Caporal, mettez in Sentinelle à la porte de Monsieur la Baron, qu'on ne laisse point entrer ici personne, sans mon ordre, entendez-vous ?

LE CAPORAL

Fort bon, Monsieur le Major.

LE MAJOR

Écoutez encore. Vous aurez soin de verser à boire à Monsieur la Baron, voilà du vin ; n'épargne pas, et vous boirez aussi avec lui pour l'inviter.

LE CAPORAL

Fort bon, Monsieur le Major.

LE MAJOR

Je reviendrai à fte moment, après que la parade il fera fini. Portez-vous bien Monsieur la Baron.

LE BARON

Adieu Major.

SCENE VII. Le Baron, Le Caporal, La Sentinelle.

LE CAPORAL

Sentinelle entre dehors, et prendre garde s'il vient quelqu'un qu'il ne doit pas entrer, que Monsieur la Major.

LE BARON

Caporal, je suis fort altéré...

LE CAPORAL

C'est fort bon ; voilà in bouteille que nous boirons premièrement ; tenez mon Capitaine ; c'est pour votre bon santé.

Ils boivent.

C'est un pon vin. Puvons encore un coup. À la Major.

IIs boivent.

Fort bon !

LE BARON

La Docteur, je crois, il a raison.

LE CAPORAL

C'est un pon ordonnance, ils donnent pas comme cela à l'Hôpital. Voulez-vous encore ? Pour moi je veux bien. Au santé de tout la Régiment.

Ils boivent.

LE BARON

C'est un pon Médecin, la Docteur.

LE CAPORAL

Oh, in fort habile homme ! Voule-vous poire aux Compagnies de Grenadiers ; c'est braves gens, par mon foi.

LE BARON

Je suis fort en train, verse, Caporal.

Ils boivent.

LE CAPORAL

Nous poirons après la Drapeaux.

LE BARON

La Drapeaux ? Oui, il faut commencer par la Drapeaux, et puis nous retournerons après : c'est un grand bêtise que nous avons fait. Puvons, puvons.

Ils boivent.

LE CAPORAL

Je disais pas d'abord ; mais je pensais.

LE BARON

Je suis plus gaillard, le parole il me revient.

LE CAPORAL

La Tambour, la Fifre, le Musique, il faut poire aussi, mon Capitaine.

Il verse.

LE BARON

Le Musique, oui ; c'est un bon camarade pour poire aussi le Musique. Donne donc encore.

LE CAPORAL

Votre verre il est tout plein.

LE BARON

Ah, tu as raison Caporal, c'est que je ne voyais pas.

Ils boivent.

LE CAPORAL

Mon Capitaine, voulez-vous chanter un petit chanson, cela il vous altérera encore plus fort.

LE BARON

Je veux bien, Caporal. Chante un peu, je chante avec.

LE BARON, chante

C'est un pon grivoise...

Oui, tu avais raison, cela il alt7re beaucoup de chanter, verse un peu à poire.

Ils boivent.

LE CAPORAL

C'est fort pon. Allons chantons.

LE BARON

Gott, Gott, puvons.

Ils boivent.

LE CAPORAL

Mon Capitaine, écoute avec moi.

On lui dit Mamselle Je vous aime bien.

LE BARON

Ah, fort pon, celui-là ! Puvons à son santé.

Ils boivent.

LE BARON

Du Sergent au Tambour.

Il est fallé celui-là, puvons.

Ils boivent et ils commencent à être ivres.

SCÈNE VIII. Le Baron, Le Caporal, Monsieur Roselin, La Sentinelle, tous deux en dehors.

LA SENTINELLE

Où alle-vous, Monsieur ? On n'entre pas.

MONSIEUR ROSELIN

Je vais chez Monsieur_le_Baron.

LA SENTINELLE

Monsieur la Baron, là-dedans ?

MONSIEUR ROSELIN

Oui, Monsieur_le_Baron qui est malade.

LA SENTINELLE

Malade ?

MONSIEUR ROSELIN

Oui, je suis son Médecin.

LA SENTINELLE

Malade ? On m'a point dit. Alle-vous trouver la Major, il vous fera entrer.

MONSIEUR ROSELIN

Quoi, je ne puis pas entrer sans le Major ?

LA SENTINELLE

Non je vous dis, allons marche.

MONSIEUR ROSELIN

Quels diables de gens !

LA SENTINELLE

Allons, allons, vous dire point autre chose.

MONSIEUR ROSELIN

Hé bien, je m'en va trouver le Major.

LE CAPORAL

Sentinelle, qu'est-ce que c'est donc là ?

LA SENTINELLE

In Monsieur, qui est allé marcher sur la Major.

LE CAPORAL

Ah, pon, pon.

SCÈNE IX. Le Baron, Le Caporal.

LE BARON

Caporal, qu'est-ce qui est donc là avec vous ?

LE CAPORAL

C'est moi.

LE BARON

Ah, je croyais voir encore un autre.

LE CAPORAL

C'est la brouillard.

LE BARON

Oui, je comprends. Puvons à présent.

LE CAPORAL

Au brouillard ?

Versant à boire.

LE BARON

Non, à les treize Cantons.

LE CAPORAL

Hé bien, au premier.

LE BARON

Zurich ?

LE CAPORAL

Non, Berne.

LE BARON

Non, c'est Zurich, je fuis de Zurich, ainsi pour moi, c'est la premier.

LE CAPORAL

Buve-vous à Zurich , moi je pois à Berne.

LE BARON

Berne, Zurich, Zurich, Berne, je pois toujours.

Ils boivent.

SCÈNE X. Le Baron, Le Major, Monsieur Roselin, Le Caporal.

LE MAJOR

Hé bien, Baron, comment va présentement ?

LE BARON

Ah, Major, nous avons pu à votre santé, voule-vous poire avec nous ?

MONSIEUR ROSELIN

Comment ! Il est ivre, je crois ! Vous lui avez laissé boire du vin, c'est donc pour cela qu'on ne voulait pas me laisser entrer ?

LE MAJOR

N'avez-vous pas dit de faire poire ?

MONSIEUR ROSELIN

Oui, mais pas de vin.

LE MAJOR

Et de donner une garde ? Voilà la Caporal, et puis encore quatre fusiliers.

MONSIEUR ROSELIN

Comment ; c'est une garde-malade, et c'était de la ptisanne qu'il fallait lui faire boire.

LE MAJOR

Ah, bien Dame, il fallait donc vous expliquer mieux.

MONSIEUR ROSELIN

J'ai cru que vous m'entendriez, ce n'est pas ùa faute ; mais il n'a pas besoin de moi à présent, je vous souhaite le bonjour.

LE MAJOR

Bonjour, Monsieur de Docteur.

22 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0