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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose

Les Voyageurs

Louis Carrogis de Carmontelle· imprimée en 1781· 7 personnages

Personnages

  • MADAME DE MORTILLIERE
  • MADAME DE SOUSAY
  • L'ABBÉ D'ORLOT
  • MADAME ROUGEAU, Maîtresse de poste
  • MONSIEUR DU HABLE
  • MONSIEUR PINÇON, Exempt de la Maréchaussée
  • ANDRÉ, Postillon de poste

LES VOYAGEURS

SCÈNE PREMIÈRE. Madame Rougeau, Monsieur du Hable.

MONSIEUR DU HABLE, avant de paraître

Où est-elle, Madame_Rougeau ?

MADAME ROUGEAU

Me voilà, me voilà. Ah ! c'est vous, Monsieur_du_Hable ?

MONSIEUR DU HABLE

Oui, c'est moi-même. N'y a-t-il personne ici qui nous entende ?

MADAME ROUGEAU

Non, non ; vous pouvez parler.

MONSIEUR DU HABLE

Il va vous arriver une voiture, où il y a un Abbé et deux Dames.

MADAME ROUGEAU

En poste ?

MONSIEUR DU HABLE

Oui ; ainsi vous savez bien ce que vous avez à faire.

MADAME ROUGEAU

Sans doute ; mais c'est que je crains toujours.

MONSIEUR DU HABLE

Quoi ?

MADAME ROUGEAU

Que si, à la fin, cela tournait mal...

MONSIEUR DU HABLE

Que voulez-vous dire ? Quel mal trouvez-vous d'attraper des nigauds ? D'ailleurs, vous leur faites bonne chère, et ils ne souperaient pas si bien, et ne seraient pas si bien couchés à d'autres postes.

MADAME ROUGEAU

Cela est vrai.

MONSIEUR DU HABLE

Ne seront-ils pas trop heureux d'être ici ?

MADAME ROUGEAU

Sans doute ; mais...

MONSIEUR DU HABLE

N'avons-nous pas toujours réussi ? n'y gagnez-vous pas de l'argent ?

MADAME ROUGEAU

J'en conviens ; mais...

MONSIEUR DU HABLE

Quelle idée avez-vous donc aujourd'hui ? Tenez, voilà la voiture arrivée ; songez à vous : dans un moment je ferai le reste.

Il sort.

SCÈNE II. Madame Rougeau, André.

ANDRÉ

Madame_Rougeau, velà qu'on demande quatre chevaux.

MADAME ROUGEAU

N'as-tu pas dit qu'il n'y en avait pas ?

ANDRÉ

Oui vraiment ; mais il y a un Abbé qui jure comme un possédé, et qui dit qu'il nous en fera bien trouver.

MADAME ROUGEAU

Ah ! Je ne le crains pas. Fais sortir ceux qui sont dans l'écurie dans le verger, et ferme bien la porte du jardin.

ANDRÉ

Ah ! Oui, oui, j'entends ; j'y vais.

SCÈNE III. Madame de Mortilliere, Madame de Sousay L'Abbé, Madame Rougeau.,

L'ABBÉ, d'une voix flûtée

Comment, ventre non pas d'un diable, il n'y a pas de chevaux ici ! Je ferai casser le Maître_de_poste.

MADAME ROUGEAU

Monsieur l'Abbé, il n'y en a pas ; il est mort il y a trois ans, le pauvre homme !

L'ABBÉ

Est-ce vous qui êtes la maîtresse de la poste ?

MADAME ROUGEAU

Oui, Monsieur, à vous obéir.

L'ABBÉ

À m'obéir ? En ce cas-là, donnez-nous des chevaux.

MADAME ROUGEAU

Mais, Monsieur_l_Abbé, je n'en ai pas pour le présent.

L'ABBÉ

Comment, mort non pas d'un diable, vous n'avez pas de chevaux ! Pourquoi donc êtes-vous Maîtresse de poste ? Je m'en plaindrai à Monsieur_l_intendant.

MADAME ROUGEAU

Et c'est justement lui-même qui les a tous pris.

L'ABBÉ

Qui ?

MADAME ROUGEAU

Monseigneur_l_intendant ; mais avant une heure il y en aura sûrement de retour.

L'ABBÉ

Comment, l'intendant...

MADAME ROUGEAU

Il fait sa tournée, et il a bien du monde. Je vous réponds que les chevaux ne tarderont pas.

L'ABBÉ

Il faudrait envoyer au devant.

MADAME ROUGEAU

De quel côté ces Dames vont-elles, Monsieur l'Abbé ?

L'ABBÉ

Nous allons à Sedan.

MADAME ROUGEAU, faisant l'étonnée

À Sedan, Monsieur l'Abbé !

L'ABBÉ

Oui, à Sedan.

MADAME ROUGEAU

Allons, puisque vous voulez partir absolument.

L'ABBÉ

Assurément.

MADAME ROUGEAU

Je vais envoyer.

L'ABBÉ

Et vous ferez bien.

SCÈNE IV. Madame de Mortilliere, Madame de Sousay, L'Abbé.

MADAME DE MORTILLIERE

Vous voyez, Madame, comme il est nécessaire d'avoir des hommes quand on voyage, pour parler à toutes ces gens-là.

MADAME DE SOUSAY

Oui ; mais l'Abbé m'a fait peur : il jure, que c'est affreux !

L'ABBÉ

Bon ! Vous ne voyez rien ; quand j'ai pensé être Cornette_de_Dragons, je jurais bien mieux que cela.

Cornette de dragon : Cornette, l'officier qui portait l'étendard dans chaque compagnie de cavalerie et de dragons ; son poste dans un combat était à la tête de l'escadron. [L]

MADAME DE MORTILLIERE

Mais, fi donc.

L'ABBÉ

Mon oncle avait un lieutenant dans sa compagnie, qui s'appelait Pinçon, qui m'en avait bien appris d'autres. Oh ! J'aurais été un fort bon militaire, si on ne m'avait pas fait Abbé.

MADAME DE SOUSAY

Je le crois, au moins, Madame.

MADAME DE MORTILLIERE

Et moi aussi. Je voudrAis voir l'Abbé_Dorlot en dragon.

L'ABBÉ

Je vous en donnerai le plaisir, si vous voulez, quand nous serons à Sedan. J'ai encore l'habit qu'on m'avait fait faire.

MADAME DE SOUSAY

Je ne m'étonne pas s'il est si brave l'Abbé, il est charmant ! il n'a peur de rien en voyage ; il est tout-à-fait rassurant.

L'ABBÉ

La bravoure est une misère ; quand on pense d'une certaine façon, l'État ne fait rien.

MADAME DE MORTILLIERE

Je ne crois pas cela ; car j'ai vu un évêque qui avait peur des vaches ; s'il eût été Colonel, sûrement il ne les aurait pas craint.

MADAME DE SOUSAY

Enfin, nous sommes fort heureuses d'avoir l'Abbé avec nous.

MADAME DE MORTILLIERE

Il faut en avoir bien soin.

MADAME DE SOUSAY

Sans doute, et je pense qu'il s'est enroué en criant : si nous lui faisions faire un lait de poule ?

MADAME DE MORTILLIERE

Cela est très bien pensé.

L'ABBÉ

Allons, Mesdames, vous êtes trop bonnes.

MADAME DE SOUSAY

Non, non, l'Abbé, je le veux absolument, et je vais appeler quelqu'un.

MADAME DE MORTILLIERE

Oui ; car il ne pourrait peut-être plus chanter. Ah ! Voilà la maîtresse.

SCÈNE V. Madame de Mortilliere, Madame de Sousay, Madame Rougeau, L'Abbé.

MADAME ROUGEAU

Monsieur l'Abbé, je viens vous dire une bonne nouvelle.

L'ABBÉ

Comment ?

MADAME ROUGEAU

Vous aurez des chevaux avant un quart d'heure.

L'ABBÉ

Vous voyez bien, Mesdames, que je savais bien que je vous en ferais avoir.

MADAME ROUGEAU

Oui ; mais, Monsieur_l_Abbé, je ne sais pas si vous ferez bien de vous en servir.

L'ABBÉ

Pourquoi donc ?

MADAME ROUGEAU

C'est qu'il est déjà tard, et la nuit...

L'ABBÉ

Oh, nous ne craignons rien.

MADAME ROUGEAU

Si vous ne craignez rien, cela est différent.

L'ABBÉ

Comment, cela est différent ? Est-ce qu'il y a de mauvais chemins ?

MADAME ROUGEAU

Ce n'est pas cela : le chemin est bon ; mais la forêt...

L'ABBÉ

La forêt ? Que voulez-vous dire ?

MADAME ROUGEAU

Oh rien ; je ne veux pas faire peur à ces Dames. Je ferai mettre les chevaux d'abord qu'ils seront arrivés ; on ne leur fera pas manger l'avoine, pour ne pas vous retarder.

MADAME DE MORTILLIERE

Dites donc, Madame, qu'est-ce qu'il y a dans la forêt ?

MADAME ROUGEAU

Oh rien, rien.

MADAME DE SOUSAY

Nous voulons le savoir absolument.

MADAME ROUGEAU

Eh bien, Madame, je m'en vais le dire à Monsieur_l_Abbé.

L'ABBÉ, inquiet

Voyons : dites-moi ce que c'est.

MADAME ROUGEAU, à l'Abbé, à part

Est-ce que vous n'avez pas entendu parler de Bras-de-fer ?

L'ABBÉ

Non : qu'est-ce que c'est que Bras-de-fer ?

MADAME ROUGEAU

C'est un solitaire qui arrête toutes les voitures pour les voler.

L'ABBÉ

Cela est bien certain ?

MADAME ROUGEAU

Oui, Monsieur_l_Abbé.

MADAME DE SOUSAY

Madame, l'Abbé pâlit.

L'ABBÉ

Je pâlis ?

MADAME DE SOUSAY

Oui, l'Abbé.

L'ABBÉ, se rassurant

Moi ? Point du tout.

MADAME DE MORTILLIERE

Allons, Madame, dites-nous donc.

SCÈNE VI. Les Acteurs précédents, Monsieur du Hable.

MONSIEUR DU HABLE, sans paraître

Allons donc, Madame_Rougeau, des chevaux, des chevaux ; mais où est-elle donc ?

MADAME ROUGEAU

Me voilà, me voilà.

MONSIEUR DU HABLE

Ah, ah, ici ? Mesdames, je vous demande bien pardon. Il veut s'en aller.

L'ABBÉ

Entrez donc, Monsieur, entrez donc.

MONSIEUR DU HABLE

C'est que je crains d'être indiscret.

L'ABBÉ

Ces Dames vous en prient.

MADAME DE SOUSAY

Oui, Monsieur, nous serons bien aise de causer avec vous.

L'ABBÉ

Monsieur, pourrait-on vous demander si vous viendriez de Sedan ?

MONSIEUR DU HABLE

Oui, Monsieur.

MADAME DE MORTILLIERE, à Madame de Sousay

Ah, ah, Madame, nous allons savoir.

L'ABBÉ

Monsieur, le chemin est-il sûr ?

MONSIEUR DU HABLE

Oui, Monsieur, c'est un fort bon chemin.

L'ABBÉ

Il n'y a donc rien à craindre ?

MONSIEUR DU HABLE

Non. Pour le peu que votre voiture soit bonne, vous arriverez aisément à Sedan.

MADAME DE MORTILLIERE

Mais ce n'est pas là ce que nous vous demandons. Nous voudrions savoir si nous ferons bien de traverser la forêt la nuit.

MONSIEUR DU HABLE

C'est selon qu'on est brave.

MADAME DE SOUSAY

Comment brave ! Madame...

L'ABBÉ

Voilà ces Dames qui se récrient déjà. Pour moi, je n'aurais pas peur ; mais quand on est avec des femmes, vous sentez bien qu'on est fort embarrassé.

MONSIEUR DU HABLE

Ma foi, Monsieur, il me semble pourtant qu'on doit avoir peur la nuit ; pour le jour, on voit venir, et l'on se tient sur ses gardes.

L'ABBÉ, tremblant

Comment, sur ses gardes ?

MONSIEUR DU HABLE

Oui. Par exemple : j'ai vu Bras-de-fer venir à gauche, j'ai tenu mon pistolet sur la portière, il s'est éloigné. Je me suis bien douté qu'il reparaîtrait à droite. En effet, il s'est présenté ; et moi, mes deux pistolets à droite et à gauche, j'ai passé la forêt tranquillement : ainsi, en faisant comme moi ; mais de jour, vous n'avez rien à craindre.

L'ABBÉ

Mais nous n'avons point de pistolets ; je n'ai pas cru, en sortant de Paris, qu'il y avait à craindre sur ce chemin-ci.

MONSIEUR DU HABLE

Il y a des moments où vous pourriez passer.

L'ABBÉ

Des moments ?

MONSIEUR DU HABLE

Oui, où Bras-de-fer serait occupé ailleurs, par exemple.

MADAME DE MORTILLIERE

Monsieur l'Abbé, je ne passerai jamais la forêt.

MADAME DE SOUSAY

Ni moi non plus, sûrement.

L'ABBÉ

Attendez donc, Mesdames ; il ne faut pas avoir peur comme cela ; si vous étiez toutes seules, à la bonne heure.

MONSIEUR DU HABLE

Mesdames, songez donc que vous avez Monsieur l'Abbé qui doit vous rassurer.

MADAME DE MORTILLIERE

Oui ; mais nous ne voulons pas le faire tuer.

MONSIEUR DU HABLE

Il n'y a rien à craindre avec des pistolets, je vous en réponds.

MADAME DE SOUSAY

Mais, Monsieur, on vous a déjà dit que nous n'en avions point.

MONSIEUR DU HABLE

Cela devient différent.

L'ABBÉ

Attendez, Mesdames, il me vient une idée.

MADAME DE MORTILLIERE

Allons, voyons, l'Abbé.

MADAME DE SOUSAY

Ah ! Il est charmant.

L'ABBÉ

Monsieur, vous pouvez nous faire un grand plaisir, et qui obligerait infiniment ces Dames.

MONSIEUR DU HABLE

Je ne demande pas mieux, assurément.

L'ABBÉ

Je le crois, ainsi voici ma proposition : vous pourriez nous prêter ou nous céder vos pistolets ; vous n'en avez pas besoin pour aller d'ici à Paris, il n'y a rien à craindre, nous en venons.

MONSIEUR DU HABLE

Oui, Monsieur ; mais je n'y vais pas, moi : à trois lieues d'ici je quitte la grande route... Et ma foi, on ne sait pour lors qui on peut rencontrer ; je suis au désespoir de vous refuser ainsi que ces Dames. Je voudrais de tout mon coeur...

MADAME DE MORTILLIERE

Ah ! Monsieur, nous n'en doutons pas. En vérité, L'Abbé, aussi vous ne songez à rien.

L'ABBÉ

Vous verrez que j'ai tort à présent.

MADAME DE SOUSAY

Les hommes sont comme cela.

MADAME DE MORTILLIERE

Moi, je ne saurais souffrir les gens trop braves.

L'ABBÉ

Mais, Madame, ce n'est pas ma faute, si...

MADAME DE SOUSAY

Il faut du moins craindre pour les autres, et ne pas croire que tout le monde vous ressemble.

L'ABBÉ

Croyez-vous que je ne crains pas ?

MONSIEUR DU HABLE

Attendez, Mesdames, je crois que je pourrai vous tirer d'embarras.

MADAME DE MORTILLIERE

Ah ! Monsieur, dites donc promptement.

MONSIEUR DU HABLE

Oui, sûrement, je dois les avoir.

L'ABBÉ

Quoi donc ?

MONSIEUR DU HABLE

Je m'en vais vous le dire.

MADAME DE SOUSAY

Ne nous faites pas languir.

MONSIEUR DU HABLE

Un de mes cousins, qui raffole de belles armes, m'a prié de lui rapporter de Sedan une paire de pistolets, et je crois que je les ai dans ma malle.

L'ABBÉ

Réellement ?

MONSIEUR DU HABLE

Je n'en suis pas bien sûr ; mais je vais y voir.

MADAME DE MORTILLIERE

Ah ! Monsieur, ne perdez pas un instant.

L'ABBÉ

Pourvu que vous ne les ayez pas oubliés.

MONSIEUR DU HABLE

Je me rappelle à présent qu'ils doivent y être. Je reviens dans le moment.

L'ABBÉ

Allez, allez, Monsieur, allez vite ; et envoyez-nous la maîtresse.

MONSIEUR DU HABLE

La voici, Monsieur l'Abbé.

SCÈNE VII. Madame de Mortilliere, Madame de Sousay, L'Abbé, Madame Rougeau.

MADAME ROUGEAU

Monsieur l'Abbé, vos chevaux vont être mis dans l'instant.

L'ABBÉ

Écoutez-nous, Madame.

MADAME ROUGEAU

Oh, Monsieur, ils sont bons, ils vous mèneront bien.

L'ABBÉ

Ce n'est pas là ce que je veux dire.

MADAME ROUGEAU

Je vous donnerai deux postillons qui n'ont pas peur.

L'ABBÉ

Un moment donc.

MADAME ROUGEAU

Ils iront ventre à terre ; si on vous attaque.

L'ABBÉ

Mais nous ne voulons pas partir à présent.

MADAME ROUGEAU

Vous partirez quand vous voudrez ; je vous réponds qu'avec ces deux hommes-là vous n'avez rien à craindre.

L'ABBÉ

Nous ne craignons pas non plus ; mais ces Dames veulent coucher ici.

MADAME ROUGEAU

En ce cas, je m'en vais faire leurs lits.

L'ABBÉ

À la bonne heure ; mais avant...

MADAME ROUGEAU

Vous aurez des draps très propres et de bons lits, cela va être fait dans le moment

L'ABBÉ

Attendez donc.

MADAME ROUGEAU

Je sais tout ce qu'il faut à des Dames comme celles-là ; ne vous inquiétez pas, Monsieur l'Abbé, vous serez aussi très bien couché. Allons, Marianne, Geneviève.

L'ABBÉ

Voulez-vous bien attendre ?

MADAME ROUGEAU

Quoi donc ?

L'ABBÉ

Nous voulons souper, avant tout.

MADAME ROUGEAU

Il faut donc le dire. Allons, je vais faire tuer des poulets.

L'ABBÉ

Mais ils seront durs.

MADAME ROUGEAU

Oh que non, on leur fait avaler du vinaigre. Je vais vous faire faire une bonne fricassée.

L'ABBÉ

Mais il faut autre chose.

MADAME ROUGEAU

Ne vous embarrassez pas, vous serez contents. Allons, Marianne, Geneviève.

L'ABBÉ

Vous ne voulez pas nous dire...

MADAME ROUGEAU

Mon_Dieu, laissez-moi faire, laissez-moi faire.

SCÈNE VIII. Madame de Mortilliere, Madame de Sousay, Monsieur du Hable, L'Abbé.

MONSIEUR DU HABLE

Tenez, Monsieur l'Abbé, voilà les pistolets dont je vous ai parlé.

L'ABBÉ

Voyons, voyons.

MADAME DE MORTILLIERE

L'Abbé, prenez garde.

MONSIEUR DU HABLE

Ils ne sont pas chargés, Madame.

L'ABBÉ

Ils sont bien à la main.

Il touche au chien, et le fait partir.

Eh bien, qu'est-ce que c'est donc que cela ?

Il a peur.

MADAME DE SOUSAY

L'Abbé, n'êtes-vous pas blessé ?

MONSIEUR DU HABLE

Il n'y a rien à craindre, Madame.

L'ABBÉ

Non ; c'est que je voulais essayer...

MADAME DE MORTILLIERE

Prenez donc garde, encore une fois.

L'ABBÉ

Ce n'est pas d'aujourd'hui que je sais manier des armes. Je crois ces pistolets fort bons.

MONSIEUR DU HABLE

Ils sont bien conditionnés.

L'ABBÉ

C'est ce que je vous dis. Et combien vous ont-ils coûté ?

MONSIEUR DU HABLE

Dix louis, Monsieur_l_Abbé.

L'ABBÉ

Je vais vous les payer.

Il les regarde toujours.

MADAME DE MORTILLIERE

Non, l'Abbé, c'est notre affaire.

Elles donnent chacune cinq louis.

L'ABBÉ

Voilà ce que je ne souffrirai pas.

MADAME DE SOUSAY

C'est une misère.

L'ABBÉ

D'ailleurs, c'est moi qui les acheté.

MADAME DE MORTILLIERE

Je vous dis que non.

L'ABBÉ

Je veux les avoir à moi.

MADAME DE SOUSAY

Eh bien, nous vous en faisons présent.

L'ABBÉ

Cela serait joli ! Ah çà, Monsieur, vous dites dix louis ?

Il met la main à la poche.

MONSIEUR DU HABLE

Ces Dames m'ont payé, Monsieur.

L'ABBÉ

En vérité, Mesdames, voilà de ces choses qui ne se font pas.

MADAME DE MORTILLIERE

Allons, l'Abbé, ne parlez plus de cela.

L'ABBÉ

Je vais vous rendre vos dix louis.

MADAME DE SOUSAY

Voulez-vous bien finir cette enfance-là, l'Abbé ?

MADAME DE MORTILLIERE

Allez plutôt voir si notre souper sera bon, vous vous y connaissez.

L'ABBÉ

Un peu.

MADAME DE SOUSAY

Il faut que Monsieur soupe avec nous.

MONSIEUR DU HABLE

Madame, je ne puis pas avoir cet honneur-là.

MADAME DE MORTILLIERE

Ah ! Monsieur, nous vous en prions ; nous vous avons trop d'obligations pour que...

L'ABBÉ

Monsieur, vous ne pouvez pas refuser ces Dames.

MONSIEUR DU HABLE

Puisqu'elles le veulent absolument.

SCÈNE IX. Madame de Mortilliere, Madame de Sousay, L'Abbé, Monsieur Pinçon, Madame Rougeau, Monsieur du Hable.

MONSIEUR PINÇON, sans paraître

Où est-il donc Monsieur l'Abbé_d_Orlot ?

MADAME ROUGEAU

Ici, Monsieur.

L'ABBÉ

Ah ! C'est Monsieur_Pinçon.

MONSIEUR PINÇON, en redingote sur un habit

Moi-même, Monsieur_l_Abbé ; j'ai reconnu là-bas Flamand, qui m'a dit que vous étiez ici.

L'ABBÉ

Mesdames, voilà mon maître à jurer, dont je vous parlais tout_à_l_heure.

MONSIEUR PINÇON

Que dites-vous donc là, Monsieur_l_Abbé ?

MADAME DE MORTILLIERE

Nous serons fort aises de faire connaissance avec Monsieur_Pinçon.

L'ABBÉ

D'où venez-vous comme cela, Monsieur_Pinçon ?

MONSIEUR PINÇON

De trois lieues d'ici, Monsieur_l_Abbé.

MADAME DE SOUSAY

Et allez-vous à Sedan, Monsieur ?

MONSIEUR PINÇON

Oui, Madame.

MADAME DE MORTILLIERE

J'en suis fort aise, parce que vous pourrez nous accompagner.

MONSIEUR PINÇON

De tout mon coeur, Madame.

MADAME DE SOUSAY

Êtes-vous armé ?

MONSIEUR PINÇON

Oui, Madame, et assez bien ; d'ailleurs, j'ai encore quatre personnes avec moi qui le sont aussi.

MONSIEUR DU HABLE, à Madame_Rougeau

Quel est donc cet homme-là ?

MADAME ROUGEAU

Je ne le connais pas.

MONSIEUR DU HABLE

J'ai envie de m'enfuir.

Il veut sortir.

MADAME DE MORTILLIERE

Monsieur, où allez-vous donc ?

MONSIEUR DU HABLE

Je reviens, Monsieur_l_Abbé.

MADAME DE SOUSAY

Ah ! L_Abbé, je parie qu'il ne veut pas souper avec nous. Retenez-le donc.

MONSIEUR PINÇON

Sûrement, Monsieur, restez, restez.

MONSIEUR DU HABLE

Monsieur, est-ce que j'ai l'honneur d'être connu de vous ?

MONSIEUR PINÇON

Non, Monsieur, pas encore.

MADAME DE MORTILLIERE

Ah, Monsieur, c'est le plus honnête homme du monde, et à qui nous avons la plus grande obligation.

MONSIEUR PINÇON

Comment donc ?

MADAME DE SOUSAY

Il nous a fait le plaisir de nous céder ces pistolets pour ce qu'ils lui ont coûté.

L'ABBÉ

Oui, pour dix louis.

MONSIEUR PINÇON

Ils sont fort beaux ; mais qu'en voulez-vous faire ?

L'ABBÉ

Passer la forêt en sûreté. C'est ce qui nous a fait demander si vous étiez armé, à cause d'un certain voleur nommé Bras-de-fer.

MONSIEUR PINÇON

Qui est dans la forêt ?

MADAME DE MORTILLIERE

Oui, vraiment, est-ce que vous ne le saviez pas ?

MONSIEUR PINÇON

On m'en avait dit quelque chose ; mais je ne le croyais pas.

MADAME DE SOUSAY

Voilà Monsieur qui l'a vu.

MONSIEUR PINÇON

Vous l'avez vu, Monsieur ?

MONSIEUR DU HABLE, embarrassé

Oui, Monsieur.

MONSIEUR PINÇON

Et vous avez vendu ces pistolets à ces Dames ?

MONSIEUR DU HABLE

Je les ai cédés.

MONSIEUR PINÇON

Pour dix louis.

MONSIEUR DU HABLE

Pour ce qu'ils m'ont coûté.

MONSIEUR PINÇON

C'est fort bien à vous. Monsieur l'Abbé, on parle beaucoup à Sedan de ce voleur.

MADAME DE MORTILLIERE

Mais il faudrait le faire arrêter.

MONSIEUR PINÇON

On a trouvé des moyens pour cela, et Monsieur_l_intendant fait faire des perquisitions...

MADAME DE SOUSAY

Il faut qu'une route comme celle-ci soit sûre.

MONSIEUR PINÇON

Elle le sera aussi. Monsieur_l_Abbé, j'ai quitté les Dragons.

L'ABBÉ

Comment mon oncle y a-t-il consenti ?

MONSIEUR PINÇON

Il savait que je n'a vois point de fortune ; il m'a fait faire un arrangement pour céder mon emploi, et il m'a fait avoir une lieutenance de la Maréchaussée de cette province.

Il déboutonne sa redingote.

MONSIEUR DU HABLE

Ah ciel !

Il veut sortir.

MADAME DE MORTILLIERE

C'est fort heureux pour nous, Madame, nous voyagerons sûrement.

MONSIEUR PINÇON, à Monsieur du Hable

Monsieur, je vous ai déjà dit de rester. Actuellement, commencez par rendre à ces Dames les dix louis qu'elles vous ont donné pour vos pistolets.

MONSIEUR DU HABLE

Puisqu'elles n'en ont pas besoin, j'en suis fort aise.

Il rend l'argent et il veut s'en aller.

MONSIEUR PINÇON

Un moment, s'il vous plaît, Monsieur.

MONSIEUR DU HABLE

Mais, Monsieur, j'ai affaire.

MONSIEUR PINÇON

Je sais votre affaire. Savez-vous quel était le commerce de ce Monsieur-là, Mesdames ? celui d'épouvanter les voyageurs pour leur vendre dix louis des pistolets d'un louis.

MONSIEUR DU HABLE

Monsieur, en vérité...

MADAME DE SOUSAY

Quoi ! Il serait possible que nous eussions été sa dupe !

MONSIEUR PINÇON

Sûrement, Mesdames.

L'ABBÉ

Si vous voulez que je vous le dise, je m'en étais un peu douté, et je voulais lui parler en particulier.

MADAME DE MORTILLIERE

Ah oui, l_Abbé, c'est bien fin, à cette heure que vous le connaissez.

MONSIEUR PINÇON

Allons, Monsieur, suivez-moi.

MONSIEUR DU HABLE

Mais, Messieurs, Mesdames, Monsieur l'Abbé, priez donc pour moi.

MONSIEUR PINÇON

Cela est inutile. Pour vous, Madame_Rougeau, nous nous reverrons. Faites donner des chevaux à ces Dames.

MADAME ROUGEAU

Et le souper que l'on tait pour elles ?

MONSIEUR PINÇON

Ces Dames ne souperont, ni ne coucheront ici.

MADAME ROUGEAU

Monsieur_du_Hable, je vous l'avais bien dit.

MONSIEUR PINÇON

Allons, Mesdames, j'aurai l'honneur de vous escorter.

Explication du Proverbe : 92. Tant va la cruche à l'eau, qu'à la fin elle se casse.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica