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Comédie en prose· Comédie en un acte et en prose

Maison à Louer

Évariste Carrance· imprimée en 1884· 55 vers· 3 personnages

Personnages

  • LA COMTESSE MARTHE D'HÉRICOURT, Mlle JEANNE B
  • LE POÈTE RAPHAËL DE PRISSAC, MM. DELIGNY
  • PIERRE, domestique. MAZA

MAISON À LOUER

Un grand salon, canapés, fauteuils, glaces, piano, etc. - À gauche, le portrait d'un capitaine de navire. - Dans un angle, sur une étagère, un vase de Chine, cassé. - Porte au fond. - À gauche, au premier plan, une causeuse et un guéridon.

SCÈNE PREMIÈRE. Pierre, Marthe.

Marthe est assise devant le guéridon, Pierre, debout devant l'étagère, essaie de réparer le vase de Chine.

MARTHE

Décidément, Pierre, vous avez fait là un beau chef_d_oeuvre. Je tenais à conserver précieusement ce vase de Chine :

Avec un soupir.

il me vient, vous le savez, du capitaine_d_Héricourt.

PIERRE

C'est vrai, madame, et je regrette vivement cet accident ; mais je ne désespère pas de le réparer. Voici les morceaux rejoints, grâce à l'emploi de cette préparation.

MARTHE

Pauvre Capitaine !... C'était le dernier voyage qu'il devait faire. Il était âgé, souffreteux, il rapporta de la Chine les germes de la maladie qui devait l'enlever si promptement !...

On entend un coup de sonnette.

On sonne ! C'est à cause de ce maudit écriteau que je vous avais prié de faire disparaître... Je ne veux recevoir personne. Je partirai la semaine prochaine pour Paris... On visitera la maison tant qu'on voudra en mon absence.

On sonne de nouveau.

Mais, grand_Dieu, qui peut sonner avec cette persistance ? Allez vous informer, Pierre.

Pierre sort.

SCÈNE II.

MARTHE

Oh ! Ils sont agaçants avec leurs visites_domiciliaires... Ils promènent partout des regards curieux... Toute une famille vous arrive et vient inspecter votre maison. Le salon est trop petit, le jardin est trop grand, la serre n'est pas assez belle, le prix est trop élevé, que sais-je, moi ? Tous ces gens-là se reposent chez vous des heures entières ! Je ne recevrai plus ! C'est bien décidé !... Pauvre grande maison ! Il me semble que je ne devrais pas la quitter ainsi ; j'ai l'air de la fuir ; elle ne me rappelle cependant que des souvenirs heureux. C'est ici que je connus le comte_d_Héricourt, un mari qui fut un père pour moi !

Petite pause.

Des souvenirs heureux ! J'exagère, peut-être... Orpheline, mariée à seize ans à un vieillard, je n'ai point connu les douces émotions de la vie ; tous mes rêves de jeune fille se sont envolés !... Où sont les Princes charmants qui apparaissaient avec des vêtements d'azur et d'aurore ?...

SCÈNE III. Marthe, Pierre.

PIERRE

Eh bien ! Il est entêté ce monsieur !

MARTHE

Ah ! C'est pour la maison, n'est-ce pas ?

PIERRE

Oui, madame.

MARTHE

La semaine prochaine.

PIERRE

C'est bien ce que j'ai dit ; mais, ce monsieur veut à tout prix la visiter. Il prétend que les environs de Domfront sont ravissants, qu'il veut se fixer en Normandie, et que la maison lui plaît.

MARTHE

Voilà une magnifique péroraison. Vous verrez qu'il faudra recevoir ce monsieur, parce que le pays lui convient. C'est affreux, cela ! Voyons, Pierre, dites que la maison est habitée, qu'il est impossible de la visiter !...

PIERRE

J'ai dit tout cela, Madame.

MARTHE

Et il persiste ?

PIERRE

Toujours.

MARTHE

C'est trop fort !

On sonne une troisième fois.

Bon ! Voici qu'il sonne de nouveau... Dites-lui qu'il revienne plus tard... demain.

Pierre sort.

SCÈNE IV.

MARTHE

Mais c'est de la tyrannie cela ! Dieu, qu'il me tarde de partir ! Ma première visite sera pour mon ancienne amie du couvent, Ève_de_Prissac. Voilà deux ans que je n'ai eu le bonheur de la voir ; et dire que nous nous étions promises de ne jamais nous quitter !... Ah ! La vie est étrange ! Que de choses se sont passées depuis !... Ève doit avoir près de vingt ans. Cela me vieillit : j'ai au moins trois ans de plus qu'elle. Sa dernière lettre me parle de son frère, pour lequel elle éprouve la plus grande tendresse ; un poète distingué, d'ailleurs... Où donc est le charmant volume que j'ai reçu de Paris, et qui porte le nom du jeune écrivain ?...

Elle ouvre un tiroir du guéridon et en retire un volume.

Le voici : les_Rayonnements, par Raphaël_de_Prissac. Quelle grande chose que la poésie ! Comme l'esprit doit se délasser dans ces voyages dans l'azur ! Être poète, refléter en son âme toutes les splendeurs de la Création ; contenir en son coeur l'espérance, l'amour, ces deux phares de la vie humaine ; marcher au milieu de la foule et la dominer ; avoir un nom qui fait rêver, un génie qui s'impose, une gloire immortelle !... Oh ! Que c'est beau ! Être la compagne d'un poète est une faveur divine ; songer que l'on occupe une place dans un grand coeur tout épris de beautés mystérieuses ; être aimée par un de ces génies au front serein ; se sentir toute petite à côté de sa grandeur, et se dire : il a besoin de moi, je suis nécessaire à sa vie, je suis le complément de son bonheur ! Oh ! C'est là un rêve, mais il est enivrant !

Elle pose le livre sur le guéridon.

SCÈNE V. Marthe, Pierre.

PIERRE, un billet à la main

Ma foi, madame, je renonce à faire entendre raison à ce monsieur. J'ai ouvert la grille, il s'est installé sur un des bancs de l'avenue, et m'a déclaré qu'il attendrait le bon plaisir de madame.

MARTHE

C'est inconcevable !

PIERRE

Tenez, mon garçon, m'a-t-il dit, voici quelques lignes que vous présenterez à votre maîtresse. Dites-lui bien que je ne suis ni vieux ni laid, que j'arrive en_droite_ligne de Paris pour m'installer sous le ciel bleu de la Normandie.

PIERRE

Mais non, Madame, il n'a ni guitare, ni barbe fauve, ni longs cheveux ; il est même vêtu avec élégance et distinction ; il s'exprime bien, et paraît très généreux.

MARTHE

Ah !

PIERRE

Il a voulu me glisser vingt francs dans la main, et je les ai refusés.

MARTHE

Elle lui donne une pièce.

Les voici, Pierre ; acceptez-les de votre maîtresse, et veuillez dire à cet étranger que je l'attends dans ce salon.

PIERRE

J'y cours, Madame.

SCÈNE VI.

MARTHE

Nous allons vous recevoir, beau chevalier... puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement... et que votre insistance curieuse est rachetée par des vers du dernier goût.

Elle s'assied devant le piano et chante à mi voix.

Je suis la soeur du papillon, La douce rose au pur emblème ; Je suis la fleur que chacun aime ; Je grandis seule en ce sillon. Mon parfum est une prière Qui s'élance aux pieds du Seigneur, Pour demander avec ferveur Un jour de plus sur cette terre.

Rose et Papillon romance, paroles d'Evariste Carrance musique de Lodoïs Lataste, a été publiée dans le Journal dU Dimanche du 13 février 1870, numéro 1283.

SCÈNE VII. Marthe, Raphaël.

RAPHAËL

La musique fait oublier la terre et songer aux deux.

MARTHE, se levant

Monsieur.

RAPHAËL, à part

Qu'elle est belle !

Haut.

Oh ! Je vous en prie, Madame, achevez le chant que vous avez commencé.

MARTHE

Mais, Monsieur !...

À part.

Le joli garçon !...

RAPHAËL

C'est la prière d'un inconnu, ne la repoussez pas.

MARTHE

Je veux bien... Mais vous conviendrez qu'il est surprenant...

RAPHAËL

De faire l'aumône à un malheureux que le hasard jette sur votre chemin ? Non, certes !

SCÈNE VIII. Les mêmes, Pierre.

PIERRE

Une pauvre femme se présente à la grille du château.

MARTHE

Qu'elle ne soit pas venue pour rien, Pierre.

Pierre sort.

MARTHE, RAPHAËL.

MARTHE

Vous voyez bien que j'ai mes pauvres !

RAPHAËL

Allons, madame, un bienfait n'est, dit-on, jamais perdu.

RAPHAËL

Pouvez-vous n'être bonne qu'à demi ?... Cette romance a une troisième strophe.

MARTHE

Ah ! Par exemple !

RAPHAËL

Cette bluette est d'un compositeur d'avenir : Lodoïs_Lataste.

MARTHE

L'auteur d'une composition très populaire : Adieu_rêves_dorés.

RAPHAËL

Précisément, madame ; j'ai l'honneur d'être l'ami de Monsieur_Lataste ; daignez achever son oeuvre.

MARTHE

Impossible, Monsieur ; ma mémoire est ingrate ; j'ai oublié la troisième strophe.

RAPHAËL

Il va vers le piano.

Permettez-moi de la chanter, Madame.

MARTHE

Oh ! Bien volontiers.

À part.

Poète et musicien.

MARTHE

C'est donc moi qui dois vous remercier, Monsieur.

RAPHAËL

Oh ! Non, madame... Voici trois semaines que je ne me suis arrêté nulle part. J'ai vécu dans des villages impossibles ; j'ai visité des populations curieuses, et j'ai étudié des moeurs étranges. Le hasard, ce dieu des poètes et des amoureux, me conduit à la porte de votre château ; vous daignez m'y recevoir ; des sons harmonieux retentissent à mon oreille charmée. Je croyais être à mille lieues de la capitale du monde civilisé, et je me retrouve en plein boulevard Saint-Germain. Vous voyez bien, Madame, que je ne puis accepter des remerciements que je ne mérite pas.

MARTHE

Enfin, Monsieur, donnez-vous la peine de vous reposer un instant, puis j'aurai l'honneur de vous faire visiter le château.

RAPHAËL

Il prend un siège.

Trois semaines loin de Paris ! Est-ce possible ? Je vous assure, Madame, qu'il me semble que c'est un rêve ; et, cependant, je ne pouvais plus vivre dans cette grande ville où se retrouvent tous les vices, toutes les vertus, tous les talents, toutes les lâchetés. J'avais besoin de respirer un air plus pur. Mon horizon était trop borné. J'ai soif d'inconnu. Puis, Madame, vous allez être généreuse jusqu'au bout, et pardonner l'expansion d'un pauvre touriste. Je suis à la recherche du bonheur !

MARTHE

Et vous êtes venu sous le ciel de la Normandie pour le rencontrer, monsieur ? Le bonheur est souvent tout près de nous, et nous allons le chercher bien loin.

RAPHAËL, avec agitation

C'est vrai ; j'ai laissé le meilleur de moi-même à Paris : ma vieille mère et ma jeune soeur ; ma vie se passe entre ces deux êtres.

MARTHE

Et vous les avez quittés ainsi brusquement, sans songer que votre absence pouvait les affliger ?

RAPHAËL

Mais, je cherche un nid pour abriter les préférées de mon coeur. Je suis parti dans ce but, et je me suis arrêté, comme un enfant, devant toutes les fleurs du chemin.

MARTHE

Vous êtes poète, Monsieur, et l'inspiration ne vous fuira pas sous notre ciel. Je désire que mon habitation puisse vous convenir.

RAPHAËL

Elle est admirablement située. Je me suis arrêté tout pensif devant les fraîches clématites qui enlacent la grille dorée du château, et je me suis écrié : Ici est le repos, le travail, le bonheur.

MARTHE

Vrai ?

RAPHAËL

Oui, Madame ; et de là mon insistance pour pénétrer chez vous.

MARTHE

Vous allez me permettre de vous quitter un instant, monsieur, Pierre va se mettre à vos ordres ; vous allez faire un petit voyage à travers le château ; puis, à votre retour, nous causerons d'affaires, et vous me direz ce que vous aurez résolu.

RAPHAËL

Comment, vous me quittez madame ; j'espérais...

MARTHE

Pardonnez-moi, monsieur, de ne point vous accompagner, mais, en vérité, je suis d'une faiblesse extrême à l'égard de cette maison ; il me semble que si je visitais encore ces vastes galeries pleines de souvenirs, je n'aurais plus la force de les quitter.

RAPHAËL

Vous avez raison, madame ; nous nous attachons presque sans nous en apercevoir aux pierres qui nous ont abrités, aux arbres que nous avons vu grandir, au coteau que nous avons gravi ; et, lorsque l'heure de la séparation est arrivée, nous comprenons que ces pierres, ces arbres, ces coteaux conservent une partie de notre âme.

Avec hésitation.

La meilleure, quelquefois.

MARTHE

Au revoir, monsieur.

Elle sort.

SCÈNE IX.

RAPHAËL

Au revoir !... Nous reverrons-nous encore ? C'est étrange ! Je ne sais ce que j'éprouve. Il me semble que je ne me suis jamais vu ainsi... La délicieuse créature ! Comme son regard est doux et pénétrant ! Comme sa voix est pure et fraîche !

Il s'assied et rêve.

SCÈNE X. Raphaël, Pierre.

PIERRE

À qui diable parle-t-il ?

RAPHAËL, se croyant seul

Je sens bien que je n'ai pas laissé toutes mes illusions aux buissons de l'existence... Et, d'ailleurs, je n'ai jamais aimé, moi ; je n'ai jamais été compris... La grande chose que l'amour ! La belle chose que la jeunesse ! Comme le printemps chante doucement dans le coeur !... Est-ce un rêve que je fais ?... Où donc est-elle cette gracieuse châtelaine, dont la voix ressemble à une céleste musique ?... Que suis-je venu faire ici ?...

PIERRE

Ah ! Ça, mais à qui diable parle-t-il ?... Et de ma maîtresse encore !... Hum ! hum.

RAPHAËL

Je ne suis pas seul !

PIERRE

Je suis aux ordres de monsieur.

RAPHAËL

Prends cette pièce d'or et réponds-moi.

PIERRE

On ne paye que les indiscrétions, je refuse, et je me tais.

RAPHAËL

Tu dis ?

PIERRE

Que je vous prie de me pardonner mon refus, Monsieur ; mais que je ne saurais répondre aux questions que vous pourriez m'adresser.

RAPHAËL

C'est bien répondu, mon ami, et je me souviendrai de la leçon... De quel droit irai-je t'interroger sur ta maîtresse ?

PIERRE, avec vénération

Oh ! Quant à Madame, Monsieur, pensez-en tout le bien possible ; puis, lorsque vous lui aurez accordé toutes les qualités, toutes les vertus, ajoutez qu'il n'existe pas sur la terre un coeur plus noble et plus généreux que le sien.

RAPHAËL

Il lui présente un louis.

Ne me refusez pas.

PIERRE

On croirait que vous payez les éloges que je décerne à ma maîtresse... Que monsieur n'oublie pas que je suis à sa disposition.

RAPHAËL

Il regarde le portrait du capitaine.

Ce portrait ?

PIERRE

Le mari de Madame.

RAPHAËL, avec émotion

Elle est mariée ?

PIERRE

Elle est veuve, Monsieur.

RAPHAËL

Ah !

PIERRE

Monsieur veut-il commencer sa visite par l'aile droite du château ?

RAPHAËL, à part

Elle est veuve !

Haut.

Je te suis, mon ami.

PIERRE, à part

Eh bien ! Je crois qu'il déménage souvent, ce monsieur.

Ils sortent.

SCÈNE XI.

MARTHE

Il est à la recherche du bonheur.

Avec un soupir.

Je ne comprends pas mon émotion... Que m'importe un inconnu ? Mais celui-là s'exprime si bien, ses manières sont si distinguées !... Je ne sais pourquoi une secrète sympathie m'attire vers cet étranger.

Elle s'assied, prend le livre sur le guéridon.

Une mère, une soeur, ce sont les vrais trésors de la vie ; ils ont manqué à la mienne... Comme il a l'air de les aimer ! Il les appelle les préférées de son coeur !... Oh ! Mais, qu'ai-je donc ? Vraiment, ma pensée se reporte malgré moi vers ce jeune homme... On vit ici dans un isolement si complet.

Elle jette les yeux sur le livre.

Les jolis vers !

Comme la fleur pour éclore Attend les baisers du jour, Ton jeune coeur qui s'ignore, Ma charmante, attend l'amour. Comme l'oiseau sur la branche, Pour chanter attend le jour, Ta voix ravissante et franche, Ma mignonne, attend l'amour. Ainsi que la chrysalide Attend les rayons du jour, Ton regard clair et limpide, Jeune fille, attend l'amour.

Je n'aurais pas dû recevoir ce jeune homme !... Qu'ai-je à craindre ? J'ignore même son nom... Ah ! Que la solitude est amère ! Comment ai-je pu vivre ainsi toute seule dans ce château ? Je vais avancer mon départ pour Paris. Oh ! Je veux m'éloigner de ces lieux ! Pourquoi me suis-je ensevelie vivante ? Ne suis-je plus jeune ? Ne suis-je plus belle ?

Elle se regarde dans une glace.

Je crois que je deviens folle ; je crois que j'offense la mémoire du Comte_d_Héricourt !

Elle va vers le portrait.

Pardonnez-moi, mon ami ; vous avez été un bon époux, un père indulgent ; les jours passés auprès de vous ont été pleins de douceur et de paix. Cette grande maison ne me paraît aussi vide que parce que vous n'êtes pas là, que votre voix ne retentit plus comme naguère, joyeuse et vibrante, que je n'entends plus, sur le perron, votre chien, _Tilleul, aboyer pour annoncer votre présence... En quittant votre demeure, Capitaine_d_Héricourt j'emporte avec moi le souvenir de vos bienfaits ; votre image elle-même me suivra partout, et dans les heures de mélancolie et de souffrance morale, je viendrai, comme aujourd'hui, fixer mon regard sur votre noble visage, chercher à me rappeler vos bons conseils, vos paternelles paroles et me dire que je suis encore digne de vous.

SCÈNE XII. Marthe, Pierre.

PIERRE

Ma foi, madame, je crois que nous aurions bien fait de refuser la porte à ce monsieur.

MARTHE

Pourquoi donc ?

PIERRE

Dame ! Il s'arrête à chaque pas, laisse échapper des exclamations bizarres, fait des questions étranges !

MARTHE

Ah !

PIERRE

Je crois, Madame, que nous avons à faire à un fou.

MARTHE

Il est des fous très raisonnables, Pierre ; où donc avez-vous laissé cet étranger ?

PIERRE

Il contemple les lys_du_Japon que Madame a reçus récemment.

MARTHE

C'est bien. Tenez, Pierre, vous allez enlever le portrait du comte_d_Héricourt, et vous aurez soin de rouler la toile avec précaution ; je l'emporte avec moi.

PIERRE

Il monte sur un siège, détache le portrait. Une lettre tombe sur le parquet.

Tiens ! Il y avait une grande lettre derrière le tableau.

MARTHE

Une lettre.

PIERRE

Il se baisse et ramasse le pli.

La voici, madame.

MARTHE

Elle est à mon adresse.

Avec émotion.

Je reconnais la main qui l'a écrite... Laissez-moi seule un instant, Pierre.

PIERRE

Je vais retrouver mon original.

SCÈNE XIII.

MARTHE

Je suis toute tremblante !... Quel merveilleux hasard !... Ah ! J'ai hâte de connaître le contenu de cette lettre ! Voyons.

Elle décachette vivement, et lit.

« Mon amie,

L'heure de la séparation suprême va bientôt sonner : voici que je ne puis presque plus quitter mon fauteuil. Je veux t'écrire quelques lignes, et les confier à mon portrait, que tu consulteras quelquefois sans doute, lorsque je ne vivrai plus que dans ton souvenir.

Si tu savais, pauvre et chère enfant, combien je te suis reconnaissant des soins que tu me prodigues chaque jour ? Vieillard usé par les fatigues de la vie, j'ai trouvé en toi un ange de douceur et de bonté. Écoute-moi, ma douce Marthe, ton jeune coeur n'a pu s'ouvrir aux chaudes effluves de l'amour, aux chastes caresses du bonheur. Quelques mois, quelques jours à peine te séparent d'une nouvelle vie.

Je ne serai plus là ; le printemps sourira à ta jeunesse, l'espérance sourira à ton coeur.

Cette maison te paraîtra triste et sombre, mon souvenir ne suffira plus à tes aspirations... »

Marthe s'interrompant.

Oh ! Que dit-il, mon_Dieu !...

« Tu aimeras alors, mon enfant ; l'amour c'est la loi suprême, tout aime sur la terre, tout aime dans le ciel. Choisis un coeur digne du tien, confie-lui ton avenir ; et, de temps en temps songez à moi tous les deux ; à moi, qui vous bénirai, comme je te bénis, ma bonne Marthe, pour le bonheur que tu répands sur les derniers jours de ma vie.

Comte_D_HÉRICOURT. »

Ah ! Le noble coeur ! Non, je n'aimerai personne, mon ami ; je garderai le nom que vous m'avez confié.

Elle s'assied rêveuse.

Ne plus aimer ! Est-ce possible à mon âge ?...

SCÈNE XIV. Marthe, Raphaël.

RAPHAËL

Est-ce que les fleurs ne s'ouvrent pas à chaque nouvelle aurore ?

MARTHE

Monsieur.

RAPHAËL

Ma foi, Madame, pardonnez-moi, car je me reconnais franchement indiscret. Vos dernières paroles m'ont touché. Je me suis souvent recueilli comme vous, et j'ai peut-être répondu à cette heure à ce point d'interrogation qui se plaçait constamment devant ma vie : « Ne plus aimer, est-ce possible à mon âge ? »

MARTHE

Vous avez, sans doute, visité le château, monsieur ?

RAPHAËL

Votre demeure réunit toutes les conditions du bien-être, madame ; elle séduit un pauvre touriste comme moi.

MARTHE

J'en suis enchantée.

RAPHAËL

Mais, avant de causer intérêts, n'est-il pas au moins indispensable que vous connaissiez le nom de votre futur locataire ?

MARTHE

Nous allons échanger nos cartes, voulez-vous ?

Elle prend dans une coupe une carte qu'elle présente à Raphaël.

Je commence.

RAPHAËL

Il prend la carte et offre la sienne.

C'est une présentation charmante.

MARTHE, lisant

Raphaël_de_Prissac !

RAPHAËL, même jeu

La comtesse_Marthe_d_Héricourt !

MARTHE, avec une joie d'enfant

Quoi ! Monsieur, vous êtes le poète Raphaël, le frère de ma meilleure amie, l'auteur de ce beau livre,

Elle lui présente le volume.

que vous avez appelé Les_Rayonnements ?

RAPHAËL

Et vous, Madame, vous êtes celle dont ma soeur nous entretient chaque jour ! Ah ! Maintenant que j'ai le bonheur de vous connaître, je comprends son amitié pour vous.

MARTHE

Ah ! Monsieur_Raphaël, c'est guidée par cette amitié que je m'éloigne de ce château ; je veux me rapprocher de votre mère et de votre soeur, oublier un peu ma solitude.

RAPHAËL

Que ne cherchez-vous à l'embellir ? Elle vous plairait davantage. Ah ! Madame, je cherche un nid pour abriter ma famille, où trouverai-je celui qui abritera mon coeur ?

SCÈNE XV. Les mêmes, Pierre.

PIERRE

Encore un visiteur pour le château ; je vais le congédier.

MARTHE

Allez, Pierre.

Pierre sort.

SCÈNE XVI. Marthe, Raphaël.

MARTHE

Je suis heureuse de vous recevoir, Monsieur_Raphaël, et votre présence me fait désirer ardemment celle de mon amie.

RAPHAËL

Vous me recevez aujourd'hui chez vous, Madame, mais Mademoiselle_de_Prissac peut vous recevoir demain chez elle ; mon intention est d'éloigner ma famille de Paris pendant quelques mois ; ne voudriez vous pas vivre auprès de nous ?

MARTHE, à part

Auprès de lui !

Haut.

Si vous saviez combien je vous sais gré de cette offre bienveillante !

RAPHAËL, transporté

Vous l'acceptez !... Je pars pour Paris, et dans huit_jours nous venons nous installer.

MARTHE

Je la refuse... J'ai besoin de m'éloigner... Il le faut, je le dois.

RAPHAËL

Ah ! Je croyais que votre amitié...

MARTHE

N'interprétez pas mal mon refus... Voyons, monsieur_Raphaël, puisque la maison vous convient, venez vous y établir... à mon retour de Paris, je pourrais passer quelques jours auprès de mon amie.

RAPHAËL, à part

Elle croit que je pourrais vivre sans elle maintenant,

Haut.

Décidément, madame, je vois que cette maison serait trop grande pour nous. Je ne sais trop à quoi je songeais... En Normandie, le ciel n'est pas toujours aussi bleu que le chantent les poètes... Voici bientôt un mois que j'ai quitté Paris... La nouvelle Athènes est une étrange maîtresse, Madame ; on reconnaît tous ses défauts, et cependant on ne peut vivre éloigné d'elle.

MARTHE

Ah !

RAPHAËL

Je quitterai ce soir la Normandie.

MARTHE

Votre résolution est bien prompte, Monsieur_Raphaël,

À part.

Je sens que je souffre, mon_Dieu.

RAPHAËL, à part

Je la suivrai partout, le bonheur est là.

Haut.

Hélas ! Madame, les poètes et les amoureux sont des fous. Mon voyage avait un double but : je voulais trouver,une retraite paisible pour ceux que j'aime : j'espérais... rencontrer l'idéal que j'aperçois quelquefois dans mes rêves.

MARTHE

Mais la retraite est trouvée.

RAPHAËL

Et l'idéal aussi.

MARTHE

Monsieur Raphaël !

RAPHAËL

Avez-vous aimé quelquefois, Madame ?

MARTHE

Jamais.

RAPHAËL

Ni moi ; à toutes les aspirations de ma jeunesse, j'ai répondu par des amours banales qu'un souffle fait évanouir. Je suis une âme qui souffre, parce qu'elle a cherché le bonheur et qu'elle ne l'a trouvé nulle part.

MARTHE

Notre royaume n'est pas de ce monde.

RAPHAËL

Qui sait ?... Dans mes rêves, je me suis demandé où je pourrais trouver le bonheur. - Dans l'amour, m'a répondu une voix mystérieuse, pleine d'harmonie... - Où est l'amour ?... - Cherche, a soupiré la voix... Et j'ai visité l'Italie, appelant de toutes les forces de mon âme une seconde Graziella ; l'écho seul m'a répondu.

MARTHE

Vous rêvez peut-être un bonheur impossible ?

RAPHAËL

Je cherche une âme.

MARTHE, embarrassée

Monsieur Raphaël, l'amour tel que vous l'entendez n'existe pas.

RAPHAËL

Est-ce votre bouche, Madame, qui vient de prononcer ce blasphème ? Cet amour n'existe pas ?

Avec feu.

Mais vous qui êtes digne de l'inspirer, ne sauriez-vous le partager ?

MARTHE

Monsieur Raphaël, où allons-nous ?

RAPHAËL, tristement

Je m'oubliais, n'est-ce pas, madame.

MARTHE

Voyons, je vous ai fait de la peine ? Pourquoi me dites-vous de ces choses-là ? Ne sentez-vous pas que je suis aussi émue que vous, Raphaël ? Ne comprenez-vous pas que je dois vivre avec le souvenir du Comte_d_Héricourt ?

RAPHAËL, se dirigeant vers la porte

Adieu, Madame ; les poètes sont des fous ; et, si l'amour existe, le bonheur n'existe pas.

MARTHE

Il s'en va !... Monsieur Raphaël !

RAPHAËL

Voyez comme je pars à regret ; il me semble que je vous laisse toute mon âme.

MARTHE

Pourquoi partez-vous ainsi ?

RAPHAËL

Je vais être franc... Écoutez, Marthe... Permettez-moi d'appeler ainsi la meilleure amie de ma soeur... Je pars, parce que je me grise de votre regard et de votre sourire, et que je crains le réveil.

MARTHE

J'appartiens au souvenir du passé.

RAPHAËL

J'aurais un culte pour lui. Écoutez, Marthe, ne refusez pas l'amour qui s'offre à vous : nous ne formerons qu'une famille ; nous marcherons vers l'avenir en nous tenant par la main ; ma mère sera la vôtre, ma soeur sera votre soeur. Marthe ! Marthe ! Voulez-vous être ma femme ?

MARTHE, à part

Oh ! Je sens bien que je l'aime, et je n'ai pas la force de résister.

RAPHAËL

Il n'est qu'une grande chose sur la terre, et c'est l'amour : voulez-vous accepter le mien ?

MARTHE

Mon_Dieu, inspirez-moi ! Comte_d_Héricourt, bénissez-nous !

RAPHAËL, les mains jointes

C'est la vie que j'attends.

MARTHE

Eh bien ! Vivez, Raphaël.

Elle lui tend la main.

SCÈNE XVII. Les mêmes, Pierre.

PIERRE

Des visiteurs pour le château, madame.

MARTHE

Cette fois, Pierre, vous allez enlever l'écriteau.

RAPHAËL

Est-ce que je rêve ?

MARTHE, regardant Raphaël

Hâtez-vous, Pierre. Vous direz aux visiteurs que la maison est louée, et que le bonheur va venir l'habiter.

55 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica