Comédie en prose· Comédie en un acte et en prose
Vingt Minutes D'Arrêt... Buffet
Personnages
- GONTRAN DE MELVIL
- LE COMTE DE MAILLY.
- MADAME DE MORA
- BLANCHE DE MAILLY
- PIERRE, Garçon de Buffet
- JOSEPH, Garçon de Buffet
- UN EMPLOYÉ
VINGT MINUTES D'ARRÊT... BUFFET
Le théâtre représente un buffet de chemin de fer. Salle de restaurant très vaste - Table d'hôte au milieu - A droite et à gauche, de petites tables pour les services particuliers. Un comptoir surchargé de provisions de toute nature occupe le côté droit de la salle : au-dessus du comptoir, une pendule - oeil de boeuf - marque huit heures. À gauche, une porte donnant sur les salles d'attente de la gare. Issue à droite, près du comptoir, conduisant à l'office. En face de la scène, une grande porte s'ouvrant sur la voie de fer.
SCÈNE PREMIÈRE.
PIERRE, plaçant des assiettes sur la table d'hôte
Avoir commencé sa carrière chez Son_Excellence Monsieur_le_Comte_de_Mailly et la terminer dans un buffet_de_chemin_de_fer !
Il pousse un profond soupir.
Voilà de ces coups que la fortune vous réserve !
Regardant la pendule.
L'express_de_Bordeaux a trois minutes de retard... Brigand de chemin_de_fer ! Il n'en fait jamais d'autres. Et Joseph qui ne paraît pas...
Appelant :
Joseph ! Bon ! Pas plus de Joseph que de train_express... C'est vraiment fait exprès... Tiens ! Voilà un mot.
Avec suffisance.
J'en faisais beaucoup autrefois, chez Son_Excellence le Comte_de_Mailly ! Je m'occupais même de théâtre à cette heureuse époque !
Nouveau soupir.
Hélas ! J'ai quitté la voie dramatique pour la voie ferrée, et depuis j'en ai presque perdu la voix.
SCÈNE II. Le même, plus Joseph qui apparaît chargé de bouteilles.
JOSEPH
L'express...
PIERRE, il ouvre les portes donnant sur la voie,tandis que Joseph dépose les bouteilles sur les tables
Cinq minutes en retard... Si cela ne fait pas pitié !
On entend le sifflet de la locomotive et la voix d'un employé criant :
« COLOMBES-LES-AMOURS. Vingt_minutes d'arrêt. Buffet ».
PIERRE
Va toujours, mon brave, cela ne fait ni froid ni chaud.
JOSEPH, sur la porte
Par ici, messieurs les voyageurs, buffet, buvette, table d'hôte !
PIERRE
Quel organe ! Tais-toi donc, animal, le patron est au lit et ton zèle est bien inutile.
JOSEPH
Je fais honnêtement mon métier.
Criant.
Par ici, buffet, buvette !...
PIERRE
Ah ça, voyons, est-ce que tu t'imagines que Son_Excellence Monsieur_le_comte_de_Mailly aurait voulu de moi si je n'avais pas été dix fois honnête !...
JOSEPH
Je ne te dis pas le contraire.
PIERRE
Et tu fais bien, car autrement...
JOSEPH, parlant à un voyageur
Par ici, monsieur.
Il s'empare de la valise et de la couverture du voyageur.
SCÈNE III. Les mêmes, plus Gontran de Melvil et Blanche de Mailly.
Gontran et Blanche entrent en jetant à droite et à gauche des regards investigateurs).
PIERRE
Monsieur désire-t-il déjeuner ?
GONTRAN
Servez-nous du café seulement et laissez-nous.
PIERRE, criant
Versez !
À part.
Échinez-vous le tempérament pour appeler les voyageurs. Ah ! Si le patron fait fortune !... Après ça, c'est son affaire !
Joseph apporte le café aux deux voyageurs.
BLANCHE, à Gontran
Mon ami, il me semble que tout le monde me regarde.
GONTRAN
Mais cela serait difficile... Il n'y a absolument personne ici ; d'ailleurs, que pouvons-nous craindre !
Ils s'installent devant une petite table de marbre.
PIERRE, à part
Personne ! Excusez, Monseigneur. Ô fortune ! Fortune, avoir servi chez Son_Excellence le...
GONTRAN
Garçon !
PIERRE
Voilà, Monsieur.
À part.
Peu de dépenses et beaucoup de questions, ils sont tous ainsi.
GONTRAN
Le départ du train pour Paris ?
PIERRE
Dans vingt_minutes.
JOSEPH
Ne vous pressez pas, messieurs les voyageurs, on viendra vous prévenir cinq minutes avant le départ.
GONTRAN
Peste soit du braillard !
Les garçons s'éloignent.
À Blanche.
Allons, calmez-vous, ma bien-aimée, n'êtes-vous pas en sûreté auprès de moi ? Que veut dire cette mine désolée qui me ferait presque douter de votre amour ? Regrettez-vous donc le sacrifice que vous avez fait ? Ne suis-je plus digne de vous ?
BLANCHE
Quelle preuve plus puissante de mon amour désirez-vous donc, Gontran ? J'ai quitté mon vieux père pour vous suivre.
GONTRAN
Vous êtes un ange.
BLANCHE
Mille remords me déchirent le coeur ! Ah ! Nous aurions dû patienter, attendre ! Les grands parents ne sont pas toujours inflexibles ; en nous voyant malheureux, ils eussent consenti peut-être ?
GONTRAN
Jamais ! Ignorez-vous la haine que nourrit votre père pour le mien ? Cela date presque de Waterloo ! Ces deux hommes si bien faits pour s'entendre se prirent de querelle à propos du César tombé ; le vôtre, jeune soldat de la vieille garde, fanatisé par le héros de Wagram, ne pardonna pas à mon père des articles violents, sans doute, échappés à sa plume républicaine ! Hélas ! Mon amie, ce temps s'est enfui comme un nuage chassé par le vent : Monsieur_de_Melvil ne tient plus une plume, Monsieur_de_Mailly ne tient plus une épée, et la haine existe toujours.
BLANCHE
Et nous devions en subir les terribles conséquences. Ah ! Gontran, comment ai-je pu consentir à quitter ce pauvre vieillard ! Je vous aime de toute mon âme, mais je le respecte de tout mon coeur, et je ne réponds à ses bienfaits que par la plus affreuse des ingratitudes.
GONTRAN, il lui prend la main
À mon retour de la terre africaine, où j'ai laissé un peu de mon sang, je vous ai rencontrée dans les salons de Bordeaux. Vous voir, c'était vous aimer, Blanche, et j'ai obéi à ma destinée. Dès le premier jour, je jurai de vous consacrer ma vie. Cette vie, dont les Arabes n'ont pas voulu, disposez-en comme une souveraine absolue. Vivre pour vous et par vous serait un rêve enivrant, mais je n'ose y croire. Mourir pour vous serait encore du bonheur.
BLANCHE
Vous vivrez, puisque je vous aime, Gontran, et que vous avez le droit de douter de tout, excepté de la sincérité de cet amour ; mais je ne puis me défendre d'une appréhension terrible... Vous avez promis de me conduire chez votre bonne tante qui habite la Normandie, n'est-ce pas ?
GONTRAN
Sans doute, et cette vieille de_Mora sera bien heureuse de vous recevoir.
BLANCHE
Eh bien ! Gontran, il me semble que nous n'y arriverons jamais, que le malheur plane sur nos têtes, et que la faute que nous commettons va recevoir un affreux châtiment.
GONTRAN, il porte la tasse à café à ses lèvres
Garçon ! Ce café est détestable.
PIERRE
Monsieur m'a appelé ?
GONTRAN
Vous rêvez !
PIERRE
Monsieur est bien bon ; mais je ne rêve plus depuis que j'ai eu le malheur de quitter Son_Excellence le...
GONTRAN
Voulez-vous nous laisser tranquilles, oui ou non ?
PIERRE
Oui, Monsieur.
À part, en se reculant.
C'est peut-être un inspecteur en bonne fortune ; ils vous tombent dessus sans crier gare.
GONTRAN, à Blanche
Vous avez de bien singulières idées, ma chère Blanche ; il me semble que nul ne serait à cette heure assez puissant pour nous séparer, et que l'amour qui nous a permis de vaincre tous les obstacles est assez fort pour nous mettre à l'abri des puériles craintes qui vous agitent.
SCÈNE IV. Les mêmes, plus un Surveillant.
Le surveillant, armé d'une sonnette apparaît à l'entrée du buffet ; fait retentir deux fois la clochette qu'il tient à la main droite et soulève sa casquette de la main gauche.
LE SURVEILLANT
Messieurs les voyageurs pour la ligne de Bretagne, en voiture ! Le train va partir.
Il sort.
SCÈNE V. Les mêmes, moins le Surveillant.
BLANCHE
Je voudrais vous croire, Gontran, mais je songe à mon père et je devine son désespoir ! Que dira le monde, mon ami, de cette fuite inattendue ? Ah ! Si grand que soit mon amour, il ne saurait m'empêcher de jeter un dernier regard sur un passé sans reproches.
GONTRAN
Que dira le monde, ma bien-aimée ? Il dira ce qu'il voudra ; vivons pour nous sans nous inquiéter de lui. Vous savez bien que mon voeu le plus ardent est de vous appeler ma femme, et que cette fuite qui vous afflige n'a qu'un but : décider nos parents à nous unir et à se pardonner leur haine pour légitimer notre union. Quant à votre honneur, ma belle fiancée, il demeure irréprochable. Est-ce que vous n'êtes pas la plus respectée comme la plus aimée des femmes.
BLANCHE
Il y a un abîme qui me sépare du passé.
On entend le sifflet d'une locomotive.
PIERRE
L'omnibus de Paris.
UN EMPLOYÉ, sur le trottoir de la gare
Colombe-les-Amours ! Vingt_minutes d'arrêt ; Buffet, tout le monde change de voiture.
JOSEPH, sur la porte
Par ici, messieurs ! Buffet, buvette, table_d_hôte !
À part.
Je vois des militaires dans le train, des clients pour la buvette ; le patron sera content.
PIERRE
Le train pour la ligne de Bordeaux partira dans seize_minutes.
GONTRAN
Ils n'en finissent pas avec leurs cris.
SCÈNE VI. Les mêmes, plus Madame de Mora.
Madame de Mora, enveloppée dans une vaste pelisse, portant un carton à chapeau, un sac de nuit et une chaufferette, pénètre dans la salle du buffet. Gontran et Blanche se reculent et observent.
JOSEPH, s'emparant des bagages de Madame de Mora
Madame veut-elle déjeuner ou faire une légère collation ? Nous pouvons offrir à madame du café à la crème, du chocolat, du potage. Madame n'a qu'à choisir.
MADAME DE MORA
Offrez-moi ce que vous voudrez, mon garçon. Ah ! Quel voyage, grand Dieu ! J'en suis toute chose. Ne me parlez pas de ces affreux chemins de fer, ils ne se composent que de fumée et de bruit. On ne part pas, on arrive. Ah ! Garçon, de mon temps ce n'était pas ainsi ; on voyageait plus doucement, sans fatigues et sans ennuis... Moi, qui vous parle, je me souviens d'un voyage de noce accompli il y a plus de quarante ans...
Avec bonté.
Mais cela ne vous intéresserait pas, mon ami, et je préfère vous laisser à vos occupations.
JOSEPH, à part
Pierre a quelquefois raison, il y a des gens bien singuliers.
Haut.
Nous avons du café à la crème, du chocolat, du potage.
MADAME DE MORA, souriant
Vous m'avez dit tout cela, garçon. Apportez-moi un potage, une aile de poulet et un doigt de Bordeaux. Madame_de_Mora n'est pas difficile.
Joseph sort.
GONTRAN, à part
Madame_de_Mora ! Ah ! Mon_Dieu ! Mais c'est ma tante de Normandie.
BLANCHE
Qu'avez-vous, mon ami ! Ce trouble ?
GONTRAN
Le hasard fait quelquefois des miracles, ma bonne Blanche ; cette dame est précisément Madame_de_Mora, cette parente chez laquelle je vous conduisais.
BLANCHE
Oh ! Cachez-moi, je vous en supplie, mon ami, ou plutôt laissez-moi partir... Je ne veux pas qu'on lise ma honte sur mon visage !
Avec douleur.
Qu'ai-je fait en vous écoutant, Gontran, j'étais folle, je me suis perdue !
Elle cache son visage dans ses mains et pleure.
Joseph, pendant ce dialogue, sert Madame de Mora.
GONTRAN
Je ne vous comprends pas, mon amie. Cette parente chez laquelle vous deviez trouver un refuge à l'abri de tout soupçon, le hasard ou mieux, la Providence nous l'envoie, et vous pleurez au lieu de vous réjouir... Voyons, mon enfant, soyez raisonnable et laissez-moi faire ; Madame_de_Mora est la plus aimable personne du monde, quoique un peu bavarde, - un défaut de vieille femme. - Retirez-vous dans la salle d'attente, et dans un instant je la conduis auprès de VOUS.
Blanche se lève ; Gontran l'accompagne à l'entrée de la porte qui s'ouvre à gauche, puis se dirige lentement vers Madame de Mora. Il s'arrête à quelques pas derrière elle.
MADAME DE MORA, prenant son potage
Ah ! Tout est bien changé depuis cinquante ans... Est-ce que nous connaissions ces voyages à la vapeur autrefois...
Elle soupire.
On appelle cela du progrès... Il est joli, ce progrès... Et le télégraphe ?... Voilà encore un moyen de correspondance inventé par Lucifer... Vous êtes tranquille dans le château de vos pères, à l'abri de toute inquiétude et de tout désagrément ; vous prenez doucement votre café quotidien, vous ouvrez votre journal, - je suis très forte sur la politique, bien que je n'y comprenne pas grand'chose, - crac ! trois coups de sonnette retentissent ; vous croyez à une visite, et vous vous retournez, le visage souriant ! Elle est jolie, la visite ! C'est un télégramme.
Elle sort une dépêche de sa poche.
- On a inventé des mots pour le besoin de la chose, - un télégramme qui vous dit.
Lisant.
« Soeur, arrive par premier train ; Gontran fait folies sur folies. Ne perds pas une minute. DE_MELVIL. »
GONTRAN, à part
Bon, j'étais sûr d'apprendre du nouveau ; la tante de Mora est une véritable gazette.
MADAME DE MORA, tendant son assiette vide, dont Gontran la débarrasse
Avec les chemins de fer et les télégraphes, vous comprenez bien qu'il n'y a plus de repos sur la terre : plus de déjeuners paisibles, plus de café dégusté doucement, plus de sieste !... Il m'a fallu partir comme un ouragan...
À Pierre qui l'écoute tranquillement.
Eh bien ! Garçon, mon aile de volaille ?
GONTRAN, faisant signe à Pierre de ne pas bouger et apparaissant brusquement devant Madame de Mora
Vous êtes donc bien pressée, ma tante ?
MADAME DE MORA, poussant un cri
Hein !... Plaît-il ?... Comment ! C'est toi, mauvais sujet...
Elle se lève.
Ah ! Par exemple, mon cher Gontran, je suis bien heureuse de te voir.
GONTRAN, l'embrassant
Et moi, ma tante, je ne puis vous exprimer le bonheur que j'éprouve en vous embrassant... Qui donc ne vous aimerait pas ? En vous écoutant, tout à l'heure, je me suis bien aperçu que vous êtes restée la même.
MADAME DE MORA
Oui, n'est-ce pas, mon enfant, toujours un peu bavarde. - Dame ! Que veux-tu, c'est un défaut qui date de loin et dont je crains fort de ne jamais me corriger.
GONTRAN
Vous êtes toujours bonne au-dessus de toute expression.
MADAME DE MORA
Autrefois, tu ne me flattais que lorsque tu en voulais à ma bourse.
GONTRAN
Oh ! Maintenant, c'est autre chose, je vais tirer une lettre de change sur votre coeur.
MADAME DE MORA
Et payable ?
GONTRAN
À vue.
MADAME DE MORA
Tu m'effiles, mon ami... Voyons rassure-moi bien vite.
Elle lui prend les mains.
Et dis à ta bonne vieille tante le motif de ta présence ici.
Le regardant fixement.
Nous avons donc fait des sottises, à notre âge ?
GONTRAN
Par exemple !
MADAME DE MORA
Alors que les journaux racontaient ces jours derniers ta belle conduite et faisaient de toi un héros ! - Il paraît que tu as tué une demi-douzaine d'Arabes à toi tout seul pour délivrer un jeune Français ; - alors que, perdue au fond de ma province, je songeais à ce neveu chevaleresque et que je l'admirais presque autant que je l'aime, une bombe, une vraie bombe, - une dépêche_télégraphique - éclate chez moi.
GONTRAN
Nous y sommes.
MADAME DE MORA
Et cette dépêche la voici mot pour mot...
GONTRAN
« Soeur, arrive par premier train ; Gontran fait folies sur folies ! »
MADAME DE MORA
C'est cela.
Avec étonnement.
Tout à fait cela... Je pars aussitôt, et je te rencontre à Colombes-les-Amours. Voyez un peu le hasard...
GONTRAN
Cette rencontre était inévitable, ma tante ; j'allais chez vous.
MADAME DE MORA
Comment ! Tu venais chez moi... Mais alors que veut dire ton père avec cette bombe ?... Et quelles sont ces folies dont tu te serais rendu coupable ?
GONTRAN
Ma bonne tante...
MADAME DE MORA
Il y a quelque amourette sous roche, n'est-ce pas ?
GONTRAN
C'est plus gros que cela.
Avec humilité.
Je suis un grand coupable !
MADAME DE MORA
Ne dirait-on pas qu'il a commis un crime.
GONTRAN
Ma tante, avez-vous aimé ?
MADAME DE MORA
Je pense bien que tu ne veux pas une confession... La demande est singulière.
GONTRAN
Répondez toujours.
MADAME DE MORA, levant les yeux vers le ciel
Oui, mon ami, j'ai aimé, beaucoup aimé...
GONTRAN
D'amour !...
MADAME DE MORA, soupirant
Oui, d'amour.
GONTRAN
Eh bien, ma tante, mon coeur a fait comme le vôtre ; il a parlé.
MADAME DE MORA
Je ne vois pas là-dedans l'ombre d'une folie.
GONTRAN
Tout le monde n'en juge pas ainsi... J'ai rencontré un ange, ma tante, et je l'adore.
MADAME DE MORA
Les anges, mon neveu, ne sont pas sur la terre... S'ils y étaient, on ne les épouserait pas.
GONTRAN
Vous ne connaissez pas Blanche_de_Mailly, ma tante ; elle ne ressemble pas aux autres femmes ; elle est belle comme la Vierge et douce comme une colombe...
MADAME DE MORA
Les de_Mailly ?... Noblesse de robe, n'est-ce pas ?... Un de_Mailly a été attaché à la cour de Louis_XIV ; un autre a été président de chambre sous Louis_XVI. Les derniers se sont ralliés à l'empire et ont changé la robe contre l'épée... Il y a une vieille querelle entre les Melvil et les de_Mailly.
GONTRAN
Votre mémoire est prodigieuse, ma tante.
MADAME DE MORA
Et celle que tu aimes ?
GONTRAN
Appartient à cette famille. Mais est-ce sa faute ?... Est-ce qu'on peut la connaître et ne pas l'aimer ?...
MADAME DE MORA
On te refuse sa main ?
GONTRAN
Mon père, voyant mon désespoir, - car j'aime Blanche à en mourir, - aurait peut-être fléchi, mais Monsieur de Mailly demeure inébranlable ; il veut faire le malheur de sa fille et le mien... Ah ! Ma tante, si vous ne venez à notre aide, nous sommes perdus... Si vous me refusez votre appui, je repars pour l'Afrique, je provoque le premier bédouin que je rencontre, je me fais loger une balle dans la tête et je vous livre à d'éternels remords.
MADAME DE MORA
Doucement, doucement, mon ami. Peste ! Tu vas vite en besogne... Les affaires de cette nature ne s'expédient pas comme cela, et la diplomatie n'a pas été inventée pour rien.
GONTRAN
De votre temps, ma tante, on ne la connaissait pas.
MADAME DE MORA
Je te demande bien pardon ; mais elle était certainement meilleure et n'empruntait ni les télégraphes ni les chemins_de_fer.
GONTRAN
Elle utilisait quelquefois les diligences... Est-ce que Monsieur_de_Mora ne s'est pas servi de ce moyen pour arracher à des parents rebelles un consentement de mariage.
MADAME DE MORA
Veux-tu bien te taire, mauvais sujet, et ne pas réciter l'histoire ancienne comme un véritable écolier. Quelle faute as-tu donc commise pour parler ainsi ?
GONTRAN, baissant la tête
J'ai fait comme Monsieur_de_Mora.
MADAME DE MORA
Mais tu es fou !...
GONTRAN
Toujours comme Monsieur_de_Mora, ma tante ; protégez-moi, daignez m'accorder votre appui. Blanche_de_Mailly, pure comme vous l'étiez vous-même, attend un mot, un seul mot de vous pour se précipiter dans vos bras. Elle sera ma femme un jour... Elle vous connaît et vous aime... Si votre coeur lui manque, il ne lui reste plus qu'à mourir.
MADAME DE MORA, très agitée
Le télégraphe et le chemin_de_fer ne suffisaient pas... Gontran, vous n'êtes qu'un étourdi... qu'un extravagant... plus que cela...
Avec douceur.
Mais elle t'aime donc bien ?
Avec vivacité.
Et vous la laissez seule ici... dans un buffet_de_chemin_de_fer ! Dans une gare ! Conduis-moi vers cette jeune fille, mauvais sujet !
GONTRAN
Blanche s'est réfugiée dans la salle d'attente de la gare.
MADAME DE MORA
Il fallait commencer par me l'apprendre. Venez, mais venez donc, mon neveu.
Ils sortent.
SCÈNE VII. Pierre, Joseph.
PIERRE
Eh bien, ce sont là de singuliers clients... L'un laisse sa tasse de café et l'autre son aile de volaille !... Ils diront ensuite qu'ils n'ont pas eu le temps de boire et de manger... Voilà ce qu'est un buffet_de_chemin_de_fer, et avec cela un registre de réclamations... Quelque chose comme le rasoir d'un certain Damoclès suspendu sur la tête du patron... Ah ! Je commence à en avoir assez, moi ! Et dire que j'ai eu l'honneur d'être au service de Son_Excellence Monsieur_le_Comte_de_Mailly.
On entend un coup de sifflet.
JOSEPH
L'omnibus de Bordeaux !
La voix du surveillant criant au dehors.
Colombes-les-Amours ! Vingt_minutes d'arrêt ! Buffet !
JOSEPH, sur le seuil de la porte
Par ici, messieurs les voyageurs ! Buffet, buvette, table d'hôte !
SCÈNE VIII. Joseph, Pierre, Le Comte de Mailly.
LE COMTE
Il laisse tomber sa couverture de voyage dont s'empare Joseph.
Combien d'arrêt ?
JOSEPH
Vingt_minutes.
LE COMTE
Merci.
PIERRE, à part
Est-ce possible ?... C'est Son_Excellence Monsieur_le_Comte_de_Mailly que j'ai l'honneur de revoir...
JOSEPH
Que faut-il servir à Monsieur ?
LE COMTE, à Pierre
Un renseignement, s'il vous plaît, mon ami.
PIERRE
Toujours à vos ordres comme autrefois, Monsieur_le_Comte.
LE COMTE
Comment ! Je vous retrouve ici, Pierre ?
PIERRE
La fortune a de terribles lendemains...
LE COMTE
En effet, mon pauvre Pierre !
À part.
Je le sais : elle me gardait une poignante douleur.
Haut.
Dites-moi, Pierre, le train de Bordeaux a-t-il amené beaucoup de voyageurs ?
PIERRE
Très peu pour la gare et très peu pour nous.
LE COMTE
Avez-vous remarqué, parmi ces voyageurs, une jeune personne d'une_vingtaine_d_années, d'une mise élégante et d'un visage très doux ?
PIERRE
L'express_de_Bordeaux ne nous a donné qu'une jeune dame et un monsieur.
LE COMTE
Ah !
PIERRE
Le monsieur a même rencontré ici une dame de sa connaissance, arrivée par le train de Paris. Nous avons encore les bagages de ces voyageurs.
LE COMTE
Ce ne sont pas eux... Ils auraient fui tout le monde... Ah ! Malheureuse enfant, quelle tristesse tu répands en moi !
Il s'assied et rêve.
PIERRE, doucement
Monsieur_le_Comte est peut-être souffrant ?
LE COMTE
Merci, Pierre, ne vous occupez pas de moi... Je n'ai rien et n'ai besoin de rien...
PIERRE, à part
Comme il est changé !
LE COMTE
Il se lève et marche avec agitation.
Où est-elle, maintenant ? Dieu seul le sait... La reverrai-je encore ?... Ô l'ingrate ! Que de larmes elle va mettre dans ma vie, moi qui l'aimais tant !... Mais cette fuite, est-elle vraie ? Elle a voulu me faire peur, elle va revenir... Elle se cachait parfois, quand elle était toute petite, puis elle revenait toute rieuse se blottir dans mes bras... Est-ce que ce n'est pas sa voix que j'entends ?...
Avec douleur.
Non ! Non ! Elle ne reviendra pas, je l'ai trop cruellement offensée hier soir... Ne lui ai-je pas dit que je ne consentirai jamais à un mariage déshonorant ! Allons ! Allons ! Je suis allé trop loin, beaucoup trop loin même ! Ces de_Melvil, je ne les aime pas... Voilà près de cinquante ans que nos familles sont divisées... mais, après tout, ce sont d'honnêtes gens... Est-ce que les enfants doivent supporter les fautes des pères ?
Il s'assied et appuie sa tête dans ses mains.
SCÈNE IX. Les mêmes, plus Le Surveillant.
LE SURVEILLANT
Il agite deux fois sa sonnette.
Le train pour la ligne de Paris part dans cinq minutes !
SCÈNE X. Les mêmes, moins Le Surveillant.
LE COMTE
Il froisse un papier dans sa main.
M'écrire un pareil billet ! Ah ! Toutes les lettres en sont gravées là.
Il se frappe le front.
En caractères ineffaçables... Élevez des enfants, placez sur ces têtes frêles et chéries toutes vos affections, toutes vos espérances ; écartez du chemin où ils doivent poser les pieds toutes les ronces que vous avez rencontrées vous-mêmes ; vivez pour ces créatures qui vous rappellent le printemps et le sourire ; revoyez dans leur azur tout votre printemps évanoui... un jour tout s'écroule ! Tout s'effondre ! Vous restez seul, isolé, abandonné, maudit !
Avec un sanglot.
Abandonner un vieillard ainsi, oh ! C'est plus que de l'ingratitude, c'est de la cruauté... Livrer ses cheveux blancs à la risée du monde ; n'écouter que le langage de la passion ; fuir la maison paisible et pure qui ne vous offrait que de la joie ; laisser à la place de tout ce bonheur le désespoir morne et sinistre, oh ! C'est lâche ! Lâche ! Et je ne reconnais plus mon enfant...
Il pleure.
Et cet homme, qui m'enlève ainsi le repos de mes dernières années... Ce misérable qui dresse lentement le piège où doit tomber l'innocence... Il me faudra tout son sang ! Pas de pitié pour ce Gontran_de_Melvil... Je le briserai comme je brise ce verre...
Il prend un verre et le jette fortement sur le parquet.
PIERRE, s'élançant vers le Comte.
Ah ! Mon_Dieu ! Qu'arrive-t-il ? Monsieur_le_Comte serait-il mécontent ?
LE COMTE, honteux, relevant la tête
Pardonnez-moi mon garçon, c'est une maladresse dont je me suis rendu coupable... Tenez !
Il lui donne vingt francs.
Voici de quoi la réparer.
PIERRE
Monsieur_le_Comte a bien le droit d'être maladroit, si cela plaît à Monsieur_le_Comte.
Il s'incline.
Le comte sort du buffet par la grande porte s'ouvrant sur la voie de fer.
SCÈNE XI. Madame de Mora, Gontran, Blanche, Pierre, Joseph.
MADAME DE MORA, donnant le bras à Blanche et à Gontran
Par exemple, mes enfants, vous allez me permettre de manger mon aile_de_poulet et de boire un doigt de bordeaux... Vous comprenez que j'ai besoin de réconforter mes soixante-dix ans.
BLANCHE
Oh ! Oui, bonne mère, et de vous conserver pour ceux qui vous aiment.
MADAME DE MORA
N'est-ce pas ? Ma fille.
GONTRAN
D'autant plus que le télégraphe... Le chemin_de_fer... L'émotion... Tout cela aiguise diablement l'appétit.
MADAME DE MORA
Moquez-vous, Gontran, moquez-vous à votre aise de votre vieille tante qui ne peut se soumettre aux obligations de ce siècle étonnant ! Que voulez-vous, mes amis, j'ai toujours été un peu sauvage, moi, je l'avoue ; puis je me trouve si bien dans le fond de ma province normande.
BLANCHE
Et vous avez mille fois raison, Madame.
MADAME DE MORA
Vous savez, Blanche, que je ne veux pas être traitée cérémonieusement.
BLANCHE
Pardonnez-moi, bonne mère.
MADAME DE MORA
Voilà un titre que je tâcherai de mériter. Et, pour commencer, mes amis, il convient de dresser un plan de conduite dont nous ne nous écarterons pas.
GONTRAN
Notre avenir est entre vos mains.
MADAME DE MORA
Vous, Gontran, je vous enferme jusqu'à nouvel ordre au château_de_Mora.
GONTRAN
Comment ma tante, vous m'enfermez ?
MADAME DE MORA
C'est absolument nécessaire ; donc pas de réplique où je vous plante là et je me lave les mains de tout ce qui pourra survenir de fâcheux par votre imprudence.
GONTRAN
Vous serez obéie.
MADAME DE MORA
Je l'entends ainsi.
À Blanche.
Vous, Blanche, je vous ramène à Paris ; je vous conduis auprès de votre père que vous n'auriez pas dû quitter.
BLANCHE
Disposez de moi, bonne mère.
GONTRAN
Et le rideau tombe là-dessus... Vous venez me retrouver à Mora et vous essayez de me consoler avec de bonnes paroles ?... Eh bien, non, cent fois non, j'aime mieux aller revoir les bédouins et me faire casser la tête...
MADAME DE MORA
Gontran, vous êtes un homme de peu de foi et vous ne méritez pas mon amitié.
GONTRAN
Mais vous ignorez donc que Blanche est toute ma vie ?...
MADAME DE MORA
Et que vous ne pouvez vivre sans elle... C'est convenu, mon garçon, j'en sais aussi long que vous sur cet article ; mais ce que j'ai décidé s'accomplira... ou sinon...
GONTRAN
Ah ! Tante_de_Mora, vous êtes bien dure.
MADAME DE MORA
Mais tu n'ignores pas, mauvais sujet, que je ne travaille qu'à ton bonheur. Blanche a écrit à son père un billet insensé. Monsieur_de_Mailly doit être en ce moment sur la route de la folie ; il faut absolument retourner auprès de lui. Et puisqu'il faut tout vous dire, j'ai, dans mon sac de voyage, certains documents qui décideront le père de Blanche au mariage.
GONTRAN
Vous êtes donc une véritable fée ?...
MADAME DE MORA
Je suis ce que je suis...
SCÈNE XII. Les mêmes, plus Le Surveillant.
LE SURVEILLANT, après avoir agité sa sonnette
Le train pour la ligne de Paris partira dans trois minutes ! Ligne de Paris seulement !...
Il sort.
SCÈNE XIII. Les mêmes, moins Le Surveillant.
MADAME DE MORA
C'est le train que vous allez prendre, Gontran... Blanche et moi nous prendrons, dans quelques instants, celui de Bordeaux.
GONTRAN, à Blanche
Vous consentez, Blanche ?
BLANCHE
Il le faut, mon ami.
MADAME DE MORA
Je réponds du succès si l'on a confiance en moi.
GONTRAN
Eh bien, ma tante, agissez selon votre coeur et songez que j'attendrai avec anxiété... Blanche, vous savez que rien au monde ne saurait nous séparer ?
JOSEPH
Messieurs les voyageurs pour la ligne de Bordeaux, le train part dans trois minutes !
Sur un signe de Gontran, Joseph s'approche et reçoit de l'argent.
Blanche et Madame de Mora s'avancent vers la porte.
MADAME DE MORA
Voilà les buffets de chemin_de_fer, - encore une invention de ce siècle, - ils ne laissent même pas le temps de manger une aile de poulet !
SCÈNE XIV. Les mêmes, plus Le Comte de Mailly, qui rentre.
LE COMTE
Elle n'est pas partie pour Paris ?
BLANCHE, éplorée et se reculant vivement
Mon père ! Ah ! Mon père !
LE COMTE, portant la main à son coeur et d'une voix étranglée
C'est vous que je retrouve ici, Blanche !... Mademoiselle ! Ah ! Votre conduite est infâme !
Il se laisse tomber sur une chaise.
BLANCHE, à genoux
Mon père, de grâce, pardonnez-moi ! J'étais folle, et je reviens à vous repentante !
LE COMTE
Tu as brisé ma vie, mon enfant... Qu'allons-nous devenir tous les deux...
MADAME DE MORA
Monsieur_le_Comte, Blanche_de_Mailly est encore digne de vous, je vous le jure sur l'honneur.
LE COMTE
Pour parler ainsi d'honneur, qui êtes-vous, Madame ?
MADAME DE MORA
Je vais vous le dire.
À Blanche.
Rassurez-vous, Blanche vous avez retrouvé votre père et le bonheur.
LE COMTE, à Madame de Mora
Je ne vous connais pas.
MADAME DE MORA
Je suis Madame_de_Mora, veuve de Son_Excellence le baron_de_Mora, ministre_plénipotentiaire de Sa_Majesté Louis_dix-huitième du nom.
Le comte s'incline.
Je suis la soeur de Monsieur_de_Melvil, dont vous avez été l'ami.
Geste du comte.
Je suis enfin la tante de Monsieur Gontran_de_Melvil, capitaine_de_spahis, dont la bravoure vous a conservé un fils...
GONTRAN
La tante_de_Mora devient folle !
LE COMTE
Que dites-vous là, Madame... Mon fils aurait couru un danger de mort ?
MADAME DE MORA, prenant Gontran par la main
Vous avez, monsieur le comte, une grande faute à punir, un grand mérite à récompenser.
BLANCHE, toujours à genoux
Oh ! Mon père ! Vous ne m'avez pas pardonnée !
LE COMTE
Relevez-vous, ma fille, j'ai besoin d'écouter les explications de Madame_de_Mora.
MADAME DE MORA, présentant Gontran
Voici le coupable et le héros. La faute vous la connaissez. Ces enfants ont oublié la haine de leurs pères ; ils ont commis le crime de s'aimer, et vous les condamnerez à mort en les séparant.
LE COMTE, à Gontran
Vous me rendrez raison de l'outrage que vous faites subir à mon nom, monsieur le Capitaine_de_spahis. J'ai été soldat comme vous, et je n'ai jamais déshonoré mes épaulettes.
GONTRAN
Monsieur_le_Comte...
MADAME DE MORA
Je n'ai pas fini, mon cher Comte.
Elle prend dans son sac de voyage le Journal Officiel.
Voici un article de journal publié par les soins du gouverneur général de l'Algérie qui vous permettra d'écouter la bonté naturelle de votre coeur :
Lisant.
« Le Ministre de la guerre vient de nommer Monsieur_Gontran_de_Melvil chevalier_de_la_Légion_d_honneur.
Mouvement de Gontran.
« On se rappelle que, le 3_avril dernier, le Vicomte_de_Mailly, lieutenant_d_infanterie attaqué par six Arabes dans les gorges_d_El_Kantara, n'a dû la vie qu'au courage déployé par le Capitaine_de_Melvil.
» Cet officier, dont la modestie égale le mérite, a pu se dérober brusquement à la reconnaissance de Monsieur_de_Mailly, mais il appartenait au Ministre de porter cette action d'éclat à la connaissance de l'armée et d'accorder à son auteur une récompense vraiment nationale. »
El Kantara : ville Oasis dans les Aurès en Algérie.
LE COMTE
Vous avez sauvé mon fils, Monsieur_de_Melvil ?
GONTRAN
J'ignorais le nom de celui que j'ai eu le bonheur d'aider de mon épée, monsieur le comte, et je suis heureux d'apprendre qu'il appartient à votre famille. Quant à la récompense que Monsieur_le_Ministre daigne m'accorder, elle me serait bien plus précieuse si elle m'aidait à.obtenir le pardon d'un père que j'ai offensé.
BLANCHE
Serez-vous inflexible, mon père ?...
MADAME DE MORA
Je vous l'ai dit, comte, vous avez à punir et à récompenser.
LE COMTE
Je choisis la récompense, Baronne ; et puisque le capitaine m'a gardé un fils, je ferme les yeux sur l'aventure de ce matin... et je lui donne ma fille.
Gontran s'empare des mains du Comte, tandis que Blanche se précipite dans ses bras.
MADAME DE MORA
Voilà ce que j'appelle de la justice.
LE COMTE
Sans doute, mais nous allons un peu vite, mes amis. Sommes-nous seulement assurés du consentement de Monsieur_de_Melvil ?
MADAME DE MORA
Ah ! Ceci me regarde, et personne ici, je l'espère, ne doutera de la valeur de ma diplomatie.
BLANCHE
Oh ! Non, bonne mère.
GONTRAN
J'aimerais mieux douter de moi, tante de_Mora.
SCÈNE XV. Les mêmes, plus Le Surveillant.
LE SURVEILLANT, agitant sa clochette
Messieurs les voyageurs pour la ligne de Bordeaux, en voiture ! Le train va partir.
LE COMTE, offrant son bras à Madame de Mora
Gontran, offrez le bras à votre fiancée.
Gontran obéit.
PIERRE, à Monsieur de Mailly
Si Monsieur_le_Comte avait conservé de mes services un bon souvenir... et s'il daignait me reprendre ?...
LE COMTE
Vous êtes donc malheureux ici, Pierre ?
MADAME DE MORA, avec intérêt
Dame !... Dans un buffet_de_chemin_de_fer...
PIERRE, baissant la tête
Hélas !
LE COMTE
Eh bien, venez avec nous, mon ami ; depuis six_ans, la maison n'a guère changé, et vous retrouverez votre ancien emploi.
PIERRE, s'emparant des cartons, des pardessus, etc
Ah ! Quel poids de moins sur le coeur !
JOSEPH
Me voilà premier garçon.
Le comte, Madame de Mora, Gontran et Blanche, suivis de Pierre, se dirigent vers la porte.
On entend un coup de sifflet, le bruit d'un train qui s'arrête et la voix d'un employé criant au dehors :
Colombes-les-Amours ! Vingt_minutes d'arrêt ! buffet !
La toile tombe.
Avril 1878.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica