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Dialogue en vers

Dialogue entre le Maire de Rodez et un Marguillier

Marie-Henri-François-Élisabeth de Carrion-Nisas· imprimée en 1818· 232 vers· 2 personnages

Personnages

  • LE MAIRE DE RODEZ
  • LE MARGUILLIER

DIALOGUE ENTRE LE MAIRE DE RODEZ ET UN MARGUILLIER

LE MAIRE

Encor !

Tout a retenti de l'horrible affaire de Rodez : l'appréhension du maire est bien naturelle, il craint qu'on ne lui annonce quelque chose de semblable.

LE MARGUILLIER

Un coup affreux, l'école à la Lancastre, Qu'un démon incarné, sous les traits d'un préfet, Veut établir, ici, comme ailleurs on l'a fait ; Le frère de celui qui les dote à Libourne, En va fonder au Tarn pour peu qu'il y séjourne. Partout le mal s'apprête à nous circonvenir, Ne perdons point de temps pour nous en garantir : Notre espoir est en vous, en vous, Monsieur_le_Maire, Élevé dans nos murs, et sous les yeux d'un père Qui toujours a suivi nos pieux étendards ; Votre aïeul s'illustra du temps des Camisards, Vous l'ignorez peut-être, on lit dans mon registre Que là dernière fois qu'on pendit un ministre, Tête nue et nu-pieds, il tenait un flambeau, Et même avait, dit-on, fait les frais du cordeau. Cet heureux temps n'est plus, tout a changé de face, Depuis que la raison, marchant avec audace, S'introduit dans l'école, en usurpe les bancs, Et même a pénétré chez les pénitents blancs. Les noirs et les gris-bruns seuls demeurés fidèles, D'ignorance et de foi sont encor des modèles ; Mais n'ai-je pas hier entendu l'entretien De quatre bons bourgeois, réputés gens de bien ; Ils traitaient de révolte et de piraterie Ces restes précieux de la chevalerie, Qui, sur les grands chemins, vont, par dévotion, Modérer cet excès de circulation, Dont l'essor s'étendant jusques aux antipodes, Emporte nos écus et rapporte des modes. Sans savoir leurs raisons pourquoi les diffamer ? Plusieurs motifs bien purs les peuvent animer, On n'en tient compte, on veut d'éclatantes vengeances, On les nomme, tout haut, voleurs de diligences.

Monsieur le comte de Cazes encourage de ses deniers cette institution dans la ville de Libourne ; le frère de ce ministre est préfet du département du Tarn.

On appelait Camisards les malheureux que les dragonnades avaient poussés à la révolte, parce qu'ils portaient une chemise par-dessus leurs habits, en manière d'uniforme et comme signe de ralliement. À cette désastreuse époque, on pendait, on rouait même les ministres protestants, pour avoir prêché l'Evangile. Il est inutile d'expliquer que tout ce que Ton met ici dans la bouche du marguillier, est de pure fiction, et qu'il n'y a aucune raison de supposer que l'aïeul du maire de Rodez ait été plus fanatique que ses contemporains.

On sait qu'il y a dans le midi de ces mascarades prétendues religieuses de toutes les couleurs ; comme les pénitents blancs sont les plus nombreux, il est simple qu'il s'y trouve plus de gens de bon sens qu'ailleurs.

Ils mettront ma vengeance au rang des parricides. (Racine, Britannicus ).

LE MARGUILLIER

Cette école, Monsieur

LE MAIRE

Ces messieurs, aveuglés par leur prévention, Ne rendent pas justice à cette invention. Si l'argent, si le temps de la classe nombreuse Sont par elle épargnés, n'est-elle pas heureuse ? Un frère_ignorantin nous apprit autrefois, À peine dans six ans ce qu'on sait en deux mois.

Ignorantin : Les frères ignorantins, et, substantivement, les ignorantins, nom donné aux membres d'un ordre religieux fondé en 1495 par saint Jean-de-Dieu, Portugais, et introduit en France par Marie de Médicis. [L]

LE MARGUILLIER

Un chef de la parole, Que nous verrons briller dans quelque métropole, Orateur lauréat du dernier Concordat, Du Concordat en poche orateur candidat, Trouve cette méthode un fléau plus funeste Que la conscription, la vaccine et la peste.

Chef de la parole, chef de la prière, etc., etc. ; expressions familières à un argot qui a fait fortune chez les marguilliers.

Concordat : Accord, traité fait entre le pape et un souverain concernant les affaires religieuses de l'État. [L]

Conscription : Appel au service militaire, par voie du tirage au sort, des jeunes gens quand ils ont atteint un âge déterminé par la loi. [L]

LE MAIRE

Laissez faire chacun à son péril et risque ; Monsieur, au temps qui court, c'est mal prendre a bisque, Que d'exiger des gens qu'ils laissent amortir Les clartés que le ciel leur daigna départir.

Prendre à bisque : Terme de jeu de paume. Avantage de quinze points qu'un joueur fait à un autre. Fig. Prendre sa bisque, prendre son avantage. [L]

LE MARGUILLIER

Ah ! Vous êtes imbu des maximes modernes, Je le vois, vous allez allumer des lanternes, Déjà le bruit en court, un profane arrêté Va bannir de nos murs leur sainte obscurité.

On a vu, dans l'horrible procédure de Rodez, que le crime s'est commis dans la rue des Hebdomadiers (chanoines ou chantres de semaine) plusieurs journaux ont assuré que le ville de Rodez n'était point éclairée la nuit, etc, etc.

LE MARGUILLIER

La révolution et ses métamorphoses Sont cause du fracas que font certaines choses. Qu'aux moeurs du bon vieux temps nos bourgeois attachés, À la nuit, sans chandelle, eussent été couchés ; Que tout eût été coi, chemins, places publiques, On eût manqué vingt_ans de détails authentiques. C'était, sans sacrements, un chrétien, trépassé ; Mais sans éclat du moins tout se serait passé : Le coupable est surtout celui qui scandalise, C'est des amis des moeurs l'éternelle devise. D'un docteur révéré j'ai retenu ce trait, Que ce n'est point pécher que pécher en secret ; Je me suis bien trouvé toujours de la maxime, Elle est en grand honneur chez tous ceux que j'estime ; Pourquoi vouloir, foulant aux pieds nos anciens us, Imiter de Paris les fastueux abus, De notre cathédrale éclairer l'avenue, Et des Hebdomadiers illuminer la rue ? Savez-vous bien, Monsieur, où cela peut aller ? Aux prêtres du bas-choeur nature peut parler ; Dès avant Saint-Martin jusqu'après Saint-Antoine, Vers six heures du soir, du chantre ou du chanoine, Fanchon va provoquer un ébat clandestin ; Elle n'en sort qu'après six_heures_du_matin ; Alors l'Hebdomadier va dormir dans son stalle ; Tout s'est fait, Dieu merci, dans l'ombre et sans scandale. Mais avec vos quinquets, plus de secret, Monsieur Et que vont devenir les prêtres du bas-choeur ? Et nous, que faire aussi devant vos luminaires ? Promener nos moitiés, comme ces militaires Qui vont femme et mari sans jamais se quitter ! Il est vrai qu'on voit peu la femme coquetter, Que l'époux vit pour elle et n'a point de maîtresse. Mais jamais l'un ni l'autre ils ne vont à confesse ; Or, il faut, pour le bien de la religion, Pécher et recourir à l'absolution ; C'est là le grand commerce, et chacun doit mettre ; Enfin, voici deux points qu'il ne faut pas permettre Je l'annonce à regret, mais je m'en suis chargé Pour nos messieurs de l'oeuvre et notre bon clergé : Si vous souffrez l'école, avec les réverbères Vous n'aurez plus de part, Monsieur, dans nos prières.

On a vu, dans l'horrible procédure de Rodez, que le crime s'est commi dans le rue des Hebdomadiers (chanoines ou chantres de semaine)plusieurs journaux ont assuré que la ville de Rodez n'était point éclairée la nuit, etc., etc.

Stalle : Dans une église, sièges de bois dont le fond se lève et se baisse, et qui sont autour du choeur. [L]

Coquetter : faire la coquette(hapax).

LE MAIRE

Non, les honnêtes gens ne voudraient pas y croire, Ou bien, s'ils m'en croyaient, enfin, sur mon honneur, À vos propres enfants vous seriez en horreur. De la loi des Chrétiens les préceptes sublimes Font des frères partout, nulle part des victimes ; Ceux qui les font servir aux fureurs des partis, Ou les ont méconnus, ou les ont pervertis. Revenez ; s'il se peut, à des pensers plus sages, Nos aïeux n'étaient point stupides, ni sauvages ; Imitons les vertus qu'on estimait en eux, Jetons sur leurs erreurs un voile officieux. Dans le coeur des mortels la divine clémence A mis l'horreur du crime et de la violence ; L'esprit des factions tenterait vainement D'arracher de leur sein ce premier sentiment ; Et de l'humanité la trace est plus profonde Que celle des fureurs qui désolent le monde. Je vois jusqu'à quel point l'homme peut s'égarer ; Mais dans le bon chemin toujours prêt à rentrer, Le tableau réfléchi de son délire extrême, Demain, va le forcer à rougir de lui-même ; Trop heureux quand du ciel l'invisible secours Empêcha, que l'effet ne suivît les discours. Il en est temps pour vous, nul trait digne de blâme. N'a produit au grand jour votre morale infâme ; Au sentier des vertus qu'on vous vit parcourir, Hâtez-vous de rentrer pour ne plus en sortir ; Les principes affreux qu'a vomi votre bouche, 1 Vous conduiraient au sort des Mandrin, des Cartouche ; Mais je suis charitable et vous le prouverai.

Mandrin : Nom d'un célèbre contrebandier, sous le règne de Louis XV (mort sur la roue à Valence en 1755), qui sert quelquefois pour désigner un voleur, un homme capable de grands crimes. [L]

Cartouche : Voleur célèbre qui vivait au commencement du XVIIIe siècle, dont le nom est devenu une appellation commune. Cet homme est un Cartouche. [L]

232 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica