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Tragédie en vers· Tragédie en Cinq Actes

Pierre le Grand

Marie-Henri-François-Élisabeth de Carrion-Nisas· créée en 1803· 5 actes· 1 679 vers· 11 personnages

Représentée pour la première fois au Théâtre Français de la République, le 29 floréal an XII.

Personnages

  • PIERRE LE GRAND, Czar de Russie. TALMA
  • ALEXIS, Czarowitz. DAMAS
  • CATHERINE, Épouse du Czar. Mme TALMA
  • GLEBOFF, Évêque et Patriarche. MONVEL
  • MENZIKOFF, Général du Czar. DUPKÉS
  • LEFORT, Ministre du Czar. BABTISTE
  • ORLOFF, Chef des Strélits. NAUDET
  • HERMANN, Chef de la garde allemande du Czar. LACAVE
  • BORIS, Boyard. VARENES
  • FOEDOR, Esclave, Confident de Gleboff. GONTHIER
  • Boyards, Strélits, Popes, personnages muets.
PRÉFACE

Cette tragédie était faite depuis cinq ans ; il y en avait quatre qu'elle était reçue au Théâtre Français : ce seul fait répond à beaucoup d'impertinentes allégations.

On a essayé de la jouer le 29 floréal dernier.

Jamais on ne vit un tel tumulte : les journaux, un seul excepté (1), ont fait une peinture fidèle de ces dégoûtantes bacchanales.

Quatre ou cinq cents amateurs qui n'avaient pu trouver place dans l'enceinte de la salle ou dans les couloirs, sifflaient, hurlaient, trépignaient dans la rue ; et quoiqu'à coup sûr ils n'entendissent rien, on les entendait jusqu'à la barrière des Sergents.

J'avais été averti à l'avance de ces projets et de cette burlesque conspiration.

Je crus à propos d'en donner l'éveil au public et d'en traiter les auteurs (ou du moins les instruments) avec le mépris qu'ils méritaient.

Je pense que l'événement a justifié ma précaution.

Cependant elle fut blâmée, même par des personnes amies.

Quelques-unes d'elles me firent connaître d'une manière obligeante leur étonnement de ce qu'ayant, montré beaucoup de modération dans plusieurs occasions, même récentes, je m'étais laissé aller à tant de vivacité dans celle-ci.

Cette remarque serait en ma faveur.

Il en résulterait que je distingue assez bien les circonstances où la gravité de la matière commande la réserve et la circonspection, et celles où la frivolité de l'objet (de celui du moins qui sert de prétexté) permet des attaques, plus vives et plus piquantes.

Il y a plus : une circonstance n'était pas sans gravité dans cette ridicule querelle.

Il faut avouer que le public lui-même a d'étranges moments de distraction ou d'injustice.

On a jeté les hauts cris au sujet de quelques, plaisanteries dirigées à l'avance contre quelques perturbateurs, et à peine a-t-on fait attention à une accusation de guet à pans colportée dans tous les établissements d'éducation de Paris contre un citoyen qui, en la dénonçant, prévenait que la preuve en était chez le magistrat (2).

Quoi qu'il en soit, et pour revenir au côté le moins sérieux de l'affaire.

Les perturbateurs et les malveillanTs dont j'étais menacé se partagent en deux classes, leS malins, et les enragés.

Les malins ont l'air de siffler pour quelque chose. Quand leur tactique réussit, les bonnes gens sont ébranlés et croient trouver en effet mille défauts dans l'ouvrage ; ils reviennent lentement et avec peine de leur prévention.

Les enragés, au contraire, sifflent, huent, hurlent à tort et à travers, n'écoutent rien et ne laissent rien écouter ; ils révoltent les hommes impartiaux, et ne font aucun tort à l'ouvrage : aux yeux des plus éclairés, leur fureur aveugle est un hommage pour l'auteur.

C'est ainsi à peu près, si l'on peut comparer les grandes choses aux petites, que tant qu'on eut l'air d'entendre les accusés au tribunal révolutionnaire, les hommes simples crurent qu'on les jugeai encore.

Quand on ne les entendit plus, il fut manifeste qu'on les assassinait ; et cet excès d'oppression, en ouvrant les yeux les plus fascinés, hâta le retour de la justice.

Il m'importait donc que ce fût le parti des enragés, et non pas celui des malins, qui l'emportât à la représentation de ma pièce, puisque je ne pouvais espérer ni bienveillance ni silence.

Avant mes lettres, je courais fortune que les malins eussent le dessus.

Mes lettres ayant excité la bile des autres, il en est résulté le train et le déchaînement que chacun a pu voir, et, dans l'opinion, un commencement de révolution fort salutaire.

Il y a longtemps que le parterre du Théâtre Français et celui des principaux théâtres de Paris sont infectés d'une engeance incommode de calembourdiers, de quolibetiers, de faiseurs de mauvais lazzis, et enfin de tapageurs et de brisebancs, qui perdent l'art, excèdent les artistes, étouffent les écrivains, et fatiguent le public au point d'en éloigner la plus saine partie.

Tout le monde soupirait depuis longtemps après le moment de voir rétablir un peu d'ordre dans les spectacles : toute bonne police introduit, jusque dans les jeux publics, une sage discipline.

Quelques préjugés de prétendue liberté (car la véritable n'a rien à démêler avec cette question) résistaient encore. Tantôt on trouvait un prétexte au désordre et au tapage dans les défauts d'une pièce, dans ceux d'un acteur, ou dans telle autre cause qui n'avait rien de commun avec la véritable, laquelle n'est autre chose qu'un reste impur de l'esprit de licence et de l'action qui, chassé de partout et n'ayant plus d'autre asile, faute de clubs, s'exerce dans les théâtres.

Pour rendre cette vérité palpable, il fallait un excès de désordre ; il fallait que lés perturbateurs offrissent l'exemple d'un insigne et grossier scandale.

Ils m'ont servi au-delà de mes espérances (3).

Ils n'ont point eu de prétexte, car ils n'ont éprouvé aucune résistance.

Je n'avais garde, n'en déplaise à un journaliste dont je n'ai pas reconnu là douceur (4) ordinaire, je n'avais garde de me composer ce qu'on appelle une cabale d'auteur pour soutenir ma pièce ; la moindre chiquenaude donnée en mon nom aurait été travestie en assassinat prémédité : les bruits qu'on avait fait courir m'imposaient la loi politique de laisser faire tout le vacarme à mes adversaires. Dans tous les cas, que faire des oreilles d'un siffletier ? Pas plus que Ménechme du nez d'un marguillier. Il était bien plus sage de les laisser, sans opposition, provoquer eux-mêmes les mesures que tout le monde invoque aujourd'hui et qui menacent la gent siffletière en masse de mourir de la rage-mue. Eux-mêmes se seront mis, selon une expression triviale, mais assez bien placée ici, la corde au cou, et leur aveugle passion les aura menés à leur perte, effet ordinaire de toutes les passions furieuses.

Quos perdere vult Jupiter dementat..... ;

Ma pièce, dira-t-on, ne s'en est pas mieux trouvée.

Qu'importe si les hommes de lettres qui viendront après moi s'en trouvent bien ?

Défendez-vous au sage De se donner des soins pour lé'profit d'autrui ?

LA FONTAINE.

Ma pièce est intacte ; on va la lire, on va la juger pour la première fois.

Sans doute elle a des défauts, et beaucoup : mais dans quelle proportion est le nombre ou la gravité de ces défauts avec le traitement que l'ouvrage a éprouvé ? Voilà la question qui est soumise au lecteur.

J'attends son jugement avec autant de respect que j'en ai peu pour celui que la folle cohue ameutée contre moi le 29 floréal et le premier prairial a eu la prétention de faire adopter au public.

Je ne veux point finir sans remercier les artistes qui jouaient dans ma pièce. J'ai beaucoup à me louer de leur zèle, de leur patience, de tous leurs procédés, et sur-tout je les plains d'être obligés par état de ménager de vains caprices dont il est si doux de rire.

(1) Le Courrier des Spectacles.

(2) Voyez les journaux, notamment celui de Paris, des derniers jours de floréal.

(3) Le premier prairial une vingtaine dé jeunes gens ont été repris de police et mis en prison : j'ai désiré que mes représentations fussent ; suspendues, afin de donner à ces jeunes gens égarés, dont plusieurs, par eux-mêmes et par leurs familles, méritent beaucoup d'égards, le temps de connaître et de détester les véritables instigateurs de tout ce désordre.

(4) Le Publiciste.

ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE. Gleboff, Foedor.

SCÈNE II. Gleboff, Boris, Orloff, Chefs des Boyards et des Strélits.

GLEBOFF

Pierre, dit-on, n'est plus ! Chefs des braves Strélits, Sages Boyards, en paix attendrons-nous son fils ? Alexis nous est cher, et sa fierté sauvage Plut toujours à ce peuple et flatta son courage. Pour nos lois, pour nos moeurs, nous savons son amour : Mais sans péril, amis, pouvons-nous perdre un jour ? Des champs de Voronez les braves qui s'avancent, Dans leur marche moins prompts déjà flottent, balancent. Si Moscow plus longtemps tarde à les avouer, Ils reprendront le joug qu'ils osaient secouer. Oui, si nous négligeons l'occasion offerte, Nous signons à la fois notre honte et leur perte. Ce peuple armé pour nous, prompt à s'en repentir, Rentré dans le devoir n'en voudra plus sortir. Un long abattement succède à sa furie ; Il la faut seconder. Cette voix qui nous crie : « Frappez, vengez les lois, les moeurs de vos aïeux », Sort du sein, des tombeaux, tonne du haut des cieux. Ce n'est point une erreur. - La nuit couvrait le monde ; J'étais seul, je veillais, et ma douleur profonde, Qui n'ose se montrer à de profanes yeux, Implorait du Très-Haut le bras victorieux. De soudaines clartés ma vue est éblouie ; De sons religieux mon oreille est remplie ; D'un saint ravissement tous mes sens sont surpris : J'entends ces mots : « Gleboff, rassure tes esprits ; Je suis un messager d'espérance et de joie : Vos maux sont à leur terme, et le dieu qui m'envoie, Ce dieu qu'impunément Pierre crut outrager, L'a mis dans la balance et l'a daigné juger : Vous l'emportez ». J'entr'ouvre un oeil débile encore : C'était ce grand Neuwki, que la Russie honore,

Il montre le Bog.

Dont Pierre osa bannir l'image de ces lieux, Et qu'enfin j'y revois, grâces à vos soins pieux. Hâtons-nous d'obéir : un pouvoir sacrilège Foule aux pieds des autels l'antique privilège. Que tous nos droits vengés, nos honneurs rétablis Frappent d'un doux aspect les regards d'Alexis. Quatre fois le printemps a ranimé l'année Depuis que la Russie, inquiète, étonnée, Languit sans patriarche ; et Pierre a dédaigné L'appui de ce grand corps par qui Pierre a régné. L'église aux Romanoff a donné la couronne, Et l'autel fut pour eux le marchepied du trône. Mais quoi ! Des étrangers l'abord contagieux Alors respectait l'air qu'on respire en ces lieux. L'évangile et l'épée aux mains de vos ancêtres Consacraient le pouvoir des Boyards et des prêtres. Ils en savaient assez. Heureux dans leurs déserts, Ils laissaient à l'Europe et ses arts et ses fers. Sous ce joug la prudence a plié mon courage. Alexis, venge-moi de ce cruel outrage : Remplace un maître injuste et viens prendre ton rang, S'il est mort sur sa tombe et s'il vit dans son sang.

Strélits : Strelitz, Ancien corps d'infanterie moscovite. [L]

Voronez : ville de Russie dans l'obast du même nom.

BORIS

Oui, quelques soient ces bruits qu'on répand dans l'Empire ; Que le Czar, en effet, soit mort, ou qu'il respire, Il faut, sans plus tarder, par un heureux éclat, Rendre un chef à l'Église et des grands à l'État. Un Lefort, par le Czar élevé sur nos têtes, D'une orageuse cour dirigeant les tempêtes, Disperse ses rivaux en cent climats divers, Et de la Sibérie a peuplé les déserts. C'est à lui cependant que Pierre, en son absence, Et du sceptre et du glaive a remis la puissance ; Et le peuple innombrable en ces murs réuni Se range en frémissant sous les lois d'un banni. Sur ses traces déjà de tous côtés s'empressent Des Germains, des Français, des ingrats, qui délaissent Le sol qui les vit naître, et les plus doux climats, Instruits par l'avarice à braver nos frimas. Tous, déployant sur nous leur funeste industrie, Par leurs moeurs, par leurs arts, subjuguent ma patrie. Un Menzikoff, nourri dans les plus vils emplois, Que ma main, d'un salaire honora mille fois, Tous les jours dans les camps, dans les cours étonnées, Des peuples et des rois pèse les destinées ; Et d'un faste superbe insultant les regards, Ose représenter la majesté des Czars. Mais quoi ! De ces faveurs le bizarre caprice, Qu'est-ce auprès des affronts de notre impératrice ? On la chasse d'un rang qu'avaient bien mérité Et sa haute naissance et sa rare beauté : Au fond d'un cloître obscur on la jette éperdue, Et même de son fils on lui défend la vue. Sachons venger ce fils, notre espoir le plus cher. Le feu nous servit mal, ayons recours au fer. Croyez-vous que le Czar pardonne ce ravage Qui de ses arts chéris a consumé l'ouvrage, Et de ses longs travaux fait un vaste bûcher ? La main qui l'alluma peut-elle se cacher ? Conspirer à demi c'est aggraver sa chaîne, C'est montrer à la fois l'impuissance et la haine. Que du fond de son cloître Eudoxie, à nos cris, Vienne de ce palais chasser ses ennemis : Par une audace prompte, autant que salutaire, Proclamons Alexis : il vengera sa mère ; Il vengera les grands, dont les fronts relevés Feront trembler encore ceux qui les ont bravés.

Il se fait un mouvement dans toute l'assemblée qu'Orloff et les siens ne partagent pas.

SCÈNE III. Gleboff, Boris, Orloff, Alexis, Chefs, des Boyards et des Strélits.

GLEBOFF, le recevant dans ses bras

Cher Prince !

SCÈNE IV. Alexis, Gleboff, Boris, Orloff, Foedor, Chefs des Boyards et des Strélits.

SCÈNE V.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Lefort, Menzikoff.

MENZIKOFF

En triomphe élevé, l'étendard du prophète Semblait déjà du Czar annoncer la défaite, Et dominait partout nos postes envahis. L'Arabe infatigable et les légers Spahis Sans cesse harcelant les flancs de notre armée. Dans un espace étroit la tenaient enfermée : Pierre de tous côtés porte de vains secours, Veut cacher sa faiblesse, et s'affaiblit toujours. C'est peu : de ces déserts l'aridité brûlante N'offrait rien aux besoins d'une armée expirante. Mille chemins ouverts sur la terre et les eaux Conduisaient l'abondance au camp de nos rivaux. Nous, que la trahison d'un Valaque exécrable Traînait depuis trois mois sur une mer de sable, D'espoir même privés, résolus à périr, Nous voulions vendre au moins notre sang au vizir. Pierre toujours plus grand dans les dangers extrêmes, « Soyez dignes de moi, dit-il, et de vous-mêmes. » Il promettait l'exemple, et l'eût bien su donner : Enfin au point du jour la charge allait sonner. Quelle nuit ! Nulle voie ouverte à la retraite : L'esclavage ou la mort suivait notre défaite, Et le soldat tombant de fatigue et de faim Semblait de son désastre être déjà certain. Nul ne force du Czar la tente inaccessible. Là, seul, et déposant son audace inflexible, Pierre se recueillait : à l'obscur avenir Il ne demande point s'il doit vivre ou mourir ! Son génie alarmé ne craint que pour l'Empire, Pour tant d'heureux travaux qu'un instant peut détruire. Il sait du sort jaloux les retours éclatants. Un jour peut voir périr l'ouvrage de vingt ans. La mort était promise au premier téméraire Dont l'abord troublerait sa douleur solitaire : Mais Catherine brave et son ordre et la mort. Sa douce voix arrête un farouche transport, Rend à ses sens le calme, à son coeur l'espérance. Aux tentes du Vizir elle veut qu'on s'avance. Ces richesses, ces dons d'un monarque enchanté, Ces chefs_d_oeuvres des arts offerts à la beauté, ( Sacrifice peut-être à tout autre impossible, ) Vont tenter un barbare et le rendre accessible. Enfin le jour qui dut voir tant de sang couler Voit des deux camps amis les troupes se mêler. Au morne effroi succède une bruyante ivresse ; L'abondance et la paix remplacent là détresse ; Et ceux de qui le fer devait nous égorger Viennent nourrir le camp qu'ils allaient saccager. Cependant, au milieu d'extrémités si grandes, Le Czar n'a point souscrit à d'injustes demandes N'a rien fait, rien souffert qui blessât son pouvoir. Le vizir a tout craint du Czar au désespoir.

Spahis : Nom d'un corps de cavalerie turque, payé par le Grand Seigneur, et ne possédant aucun fonds de terre, comme en possèdent les Timariots. [L]

Valaque : Relatif à la Valachie, à cette ancienne région roumaine ; habitant de ce pays. [L]

LEFORT

Ah ! Bénissons le ciel qui nous rend un tel maître. Oui, le ciel, protecteur des rois, dignes de l'être, A dû garder ce Czar qui n'a point d'héritier. En sauvant un grand homme, il sauve un peuple entier. Au bruit de vos revers que grossissait la haine, J'ai cru que du devoir Moscow romprait la chaîne À quels excès honteux ne s'est pas emporté Des murmures, des cris le délire effronté ! Nos désastres étaient les suites nécessaires De nos nouvelles lois, de ces moeurs étrangères, Que Pierre ose introduire ; et le ciel irrité Versait tous les fléaux sur son impiété. À ces cris, de leurs moeurs, de leurs rites antiques, Les Popes, les Boyards, partisans fanatiques, Jusques dans cette enceinte ont soudain relevé L'appareil qu'aux saints lieux Pierre avait réservé. Des objets consacrés par de pieux hommages, Vos yeux, à chaque pas ; reverront les images. Là, le Russe du Czar demande avec ardeur Tout haut l'heureux succès, et tout bas le malheur. Gleboff, ou plus prudent, ou, si je veux l'en croire, Plus zélé pour le Czar, plus touché de sa gloire, Semble voir à regret ces pieuses fureurs. Mais quel oeil peut percer dans l'abîme des coeurs ? Eudoxie a tenté de franchir cette enceinte Où la loi d'un époux, sous une règle sainte, La force d'expier ses longs égarements. Tout s'unit pour aigrir ses fiers ressentiments. Ami, depuis longtemps le choix de sa retraite Aux portes de Moscow m'afflige et m'inquiète. Une intrigue éternelle y trouble ces esprits, Qu'achèvent d'enflammer les lettres d'Alexis : Alexis, de l'Empire un jour l'indigne maître, Que le ciel d'un héros n'eût pas dû faire naître ; Qui détruira l'ouvrage élevé par ses mains, Et garde à ses vieux jours les plus mortels chagrins. Jusqu'à Vienne, frappé d'une crainte servile, Il avait fui, cherchant un criminel asile : Mais, depuis que dû Czar on répand le trépas, Je sais que vers ces murs il a porté ses pas. À de tels sentiments quel prix garde son père ? Quel arrêt dictera sa trop juste colère ? Ah ! S'il est un sujet digne de ses mépris, Digne de ses rigueurs, c'est son coupable fils : C'est lui qui, de sa mère armant la main cruelle, En secret alluma la première étincelle Du vaste embrasement qui, malgré nos efforts, A d'un spectacle horrible épouvanté ces bords.

SCÈNE II. Lefort, Menzikoff, Alexis.

LEFORT, à Menzikoff

C'est lui.

ALEXIS, dans le fond du théâtre, à ceux qui l'accompagnent

Seul à Lefort laissez-moi m'annoncer,

Voyant Menzikoff.

Que vois-je ? Menzikoff !

MENZIKOFF

Oui, Prince.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Alexis, Orloff, Strélits à la suite d'Orloff, Boris.

ORLOFF

Quoi ?

SCÈNE V. Alexis, Orloff, Gleboff, Strélits de la suite d'Orloff.

GLEBOFF

J'ai vu le Czar sur le fleuve paraître. Dans un léger esquif il s'est fait reconnaître.

Il y a une erreur de numérotation des scènes dans l'édition de référence.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Pierre, Lefort, Menzikoff, Boris, Suite de Pierre, de Lefort, de Boris.

SCÈNE II. Pierre, Menzikoff, Lefort.

PIERRE

Du temps qui détruit tout je sens déjà l'outrage ; Sous le poids des travaux plus encor que de l'âge, Lorsqu'à peine j'atteins mon quarantième hiver, Mon front de cheveux blancs sera bientôt couvert. J'ai consacré ma vie au bonheur de la terre : J'appris dans les revers le grand art de la guerre, Et vous vîtes enfin le vainqueur de Narva Par ses propres leçons défait à Pultava. Dans Sardam cette main au sceptre destinée A fait crier la scie et gémir la cognée. Aux plus rudes travaux l'esclave condamné Versa moins de sueurs que ce front couronné. Mais est-ce assez d'avoir en ma double carrière Du bruit de mes exploits rempli l'Europe entière ? Par d'utiles travaux, par de grands monuments, D'en avoir illustré les paisibles moments ? Ces travaux, cet éclat que l'univers encense, Souvent au fond du coeur laissent un vide immense. Je l'éprouvai moi-même, et j'ai cherché longtemps Un objet qui mêlât de plus doux sentiments Aux agitations qui consumaient ma vie : Enfin je l'ai trouvé, mon âme en est remplie. Avec ravissement je goûte mon bonheur : Catherine a comblé ce besoin de mon coeur ;

Avec solennité.

Elle va près de moi s'asseoir au rang suprême. Quand mon coeur est donné, qu'est-ce qu'un diadème ? Je le lui dois peut-être ; elle seule a sauvé Aux fers des Ottomans tout mon camp réservé. Compagne de mes pas, son zèle, sa constance Exerçaient sur mon âme une douce puissance. Les accents de sa voix calmaient mon coeur ému, Et régnaient sur mes sens par un charme inconnu. Qui voudrait rappeler dans sa froide pensée De son rang et du mien la distance effacée ? Qu'importe le destin qui la fit naître aux fers, Si son esprit est fait pour régir l'univers ? C'est trop peu que l'on sache à la Cour, dans l'armée, Qu'un noeud sacré m'unit à mon esclave aimée : Après tous les fléaux qu'elle a su détourner, Soldats, peuple, à l'envi la devraient couronner. Sur son modeste front, c'est ma reconnaissance Qui place le bandeau qu'affermit sa prudence. Ainsi j'instruis ce peuple, ainsi je foule aux pieds Des préjugés encor vainement décriés. Du mérite humble, obscur, j'enflamme le courage ; J'inspire des vertus qui seront mon ouvrage ; Et laissé, s'il le faut, mon pouvoir en des mains Qui feront après moi prospérer mes desseins. Amis, vous n'êtes pas des mortels ordinaires ; Vous voyez de trop haut les maximes vulgaires Pour blâmer un instant mon projet et mon choix.

Narva : ville estonienne à la frontière avec la Russie. Pierre le Grand y perdit une bataille en 1700 mais reprit le ville aux Suédois en 1704.

Pultava : Poltava, ville de l'Ukraine dans l'oblast de Poltava au sud-ouest de Kharkiv.

Sardam : Saadam, ville près d'Amsterdam. Pierre le gGrand y apprit le métier de charpentier en 1697.

PIERRE

Je retire la main sur elle appesantie. En des lieux que son choix fixera désormais Le reste de ses jours pourra couler en paix. Prêt à donner son rang à celle qui l'honore, Sous le voile aujourd'hui je la retiens encore. Demain son Czar lui rend toute sa liberté. Puisse-t-elle y trouver plus de félicité ! On sait par quelle humeur bizarre, impérieuse, Elle fit mon malheur, sans être plus heureuse ; Que ce palais toujours trop plein de son esprit, À mes plus justes lois à regret obéit ; Que sa bouche affectait un éternel murmure, À l'hymen, au pouvoir, insupportable injure ! Enfin la nuit profonde où de vains préjugés Retiennent ses esprits obstinément plongés ; Son orgueil, tout la rend à mes voeux opposée. Pesante pour tous deux cette chaîne est brisée. De qui fait mon bonheur ma couronne est le prix. Je l'ai dû, je le veux. - Mais parlons de mon fils. Tout s'éveille à ce nom, le devoir, la nature, Et c'est-là de mon coeur la mortelle blessure. Avez-vous vu ce front qui semblait menacer, Et ces yeux que les miens n'ont pu faire baisser ? Gleboff s'en indignait, Gleboff de qui le zèle, Dans un corps dangereux, m'offre un appui fidèle ; Gleboff qui sert l'État, l'Église, et dont mon fils Pourrait suivre du moins l'exemple et les avis : Je détournais la vue, et faisais violence À l'amour que pour lui, dès sa plus tendre enfance, Dans ce coeur paternel je me plus à nourrir. Que ce coeur aisément peut encor se rouvrir ! Mais parmi des méchants, ennemis de leur maître, Lorsque je m'attendris, il conspire peut-être. Il conspirait à Vienne, où d'un voisin jaloux Sa fureur parricide excitait le courroux. Et quand au nom des lois, dont il se rend l'organe, Sa fuite toute seule à la mort le condamne ; L'ingrat, bravant ces lois et mon ressentiment, Déserteur de son poste, y rentre insolemment ! Au bruit de mon trépas, dans sa joie insensée, Déjà de ma dépouille il repaît sa pensée. Comment porterait-il ce fardeau dangereux, De tout glorieux soin détracteur malheureux, Des factieux Boyards ralliement politique, Des Popes plus adroits instrument fanatique ? L'État, je le vois trop, sous un tel successeur Ne peut rien espérer, ni gloire, ni bonheur. Entre un fils et l'Empire il faut que je prononce. Quel choix ! À me survivre il faut que je renonce, Ou bien que de l'État adoucissant la loi, Mais juge sans faiblesse, et moins père que roi, Je déclare à jamais indigne de l'Empire Un cruel dont la haine ouvertement conspire. Dans ce combat terrible approuvez ma douleur, Mais dans mon seul devoir affermissez mon coeur.

LEFORT, après un long silence

Devant un autre czar, devant un autre père, Tout me ferait, sans doute, un devoir de me taire. C'est d'un fils qu'il s'agit. - Sorti de vos États, La loi pour ce seul crime ordonne son trépas, Loi trop digne en effet du code des Tartares ; L'horreur des étrangers est le sceau des Barbares. Sans doute vous devez, heureux réformateur, Abolir de ces lois l'odieuse rigueur . Qu'il vive !... Mais qu'un jour, successeur téméraire, Des fruits de votre gloire ingrat dépositaire, Il puisse la flétrir et la fouler aux pieds ! De cet affreux tableau mes sens sont effrayés. Excusez jusqu'au bout ma franchise sévère, C'est le tribut d'un zèle et d'un amour sincère. Qu'attendre d'Alexis, qu'en exiger, Seigneur, Quand, d'être né de vous méconnaissant l'honneur, Aux plus honteux conseils il a livré son âme ? Non, jamais de la gloire il n'a senti la flamme. S'il en était capable, ah ! Ne devrait-il pas Baiser avec amour la trace de vos pas Et, méritant les soins d'une tendre tutelle, Se vouer sans réserve à suivre un tel modèle ? Mais non, il fuit, il va parmi les nations Semer les tristes bruits de vos divisions, Au-dedans, au-dehors sa coupable imprudence De tous vos ennemis réveille l'espérance ; De vos bontés, enfin, sa haine est le retour. Quel fruit à vos travaux réserve-t-il un jour ? Prévenez des malheurs... Ah ! Seigneur, je m'arrête, Et si j'en ai trop dit, frappez, voilà ma tête ; Mais ce coeur plein de vous, plein de votre grandeur, N'en saurait entrevoir la chute sans horreur.

MENZIKOFF

Seigneur, écoutez-la. Vous serait-il possible De n'être ici qu'un juge ; et qu'un juge inflexible ? Élevé dans les camps, je n'ai point contracté Des maximes d'État la sombre austérité. Loin de moi de vouloir blâmer ou méconnaître Le plus digne sujet qu'ait le plus digne maître. Lefort est de l'État un vertueux soutien, Et mon pays n'a pas de meilleur citoyen : Mais, Seigneur, pour un fils n'est-il plus d'espérance ? Ne peut-on pas guider son inexpérience, Éclairer son esprit, toucher même son coeur, Et lui montrer encor les routes de l'honneur ? Nourrie en ce palais, son oisive jeunesse N'a quitté ce séjour d'erreur et de mollesse Qu'alors que, de l'État bravant la dure loi, Il affligea son père, il offensa son Roi. Qu'il vienne dans les camps, que son jeune courage Des travaux, des combats fasse l'apprentissage. Loin des Popes menteurs, des Boyards factieux, De l'éclat de la gloire éblouissons ses yeux. En voyant à quel ordre, à quelle obéissance Votre armée a ployé son antique licence, Il prendra des leçons d'amour et de respect, Cet espoir dans mon coeur ne peut être suspect : Souvenez-vous, Seigneur, que, dans mon âge tendre, J'étais cet orphelin, cet obscur Alexandre, Qui vivait loin de vous dans le plus humble emploi : Un regard de vos yeux daigna tomber sur moi. La faveur ou l'oubli nous rend ce que nous sommes ; Notre sort en dépend, et les rois font les hommes. Si de vos dons comblé, je n'ai point démenti Ce que d'un faible enfant vous aviez pressenti, Si Menzikoff peut-être est votre heureux ouvrage, Que ce coeur paternel prenne quelque courage. Voyez ce que j'étais, voyez ce que je suis ; Ne désespérez pas, Seigneur, de votre fils.

SCÈNE III. Pierre, Menzikoff.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Alexis, Pierre.

ALEXIS

Je rends grâce sans doute à ce soin tutélaire ; On ne m'a pas encor chassé du coeur d'un père, Je le crois ; et je vais, sensible à cet amour , Par un digne langage y répondre à mon tour, i Contre un tel ennemi puis-je marcher sans crime ? Seigneur, leur résistance est-elle illégitime ? Moi-même, fils des czars, et qui puis l'être un jour, Serai-je ici l'écho d'une servile Cour ? Je n'en ai point les moeurs et j'en hais le langage ; Elle craint ma franchise, : et je lui fais ombrage. Mais puisque vous daignez m'entendre sans courroux, J'élèverai ma voix entre l'Empire et vous. Eh ! Que reproche-t-on à vos sujets fidèles ? Que font ces opprimés qu'on traite de rebelles ? Des droits les plus sacrés ne sont-ils pas vengeurs ? Ne défendent-ils pas et leur culte et leurs moeurs ? Ils ont des nouveautés brisé l'injuste idole. Faut-il donc que votre âge en aveugle s'immole ? Que vos contemporains, au prix de leur bonheur, D'un douteux avenir achètent la splendeur ? Des étrangers prenant vos sujets pour victimes S'appliquent sans relâche à leur chercher des crimes. Contre un peuple innocent dont ils sont détestés Leurs cris calomnieux sont toujours écoutés. Des lâches, de vos lois ministres tyranniques, Dans l'asile sacré des foyers domestiques Poursuivent la pensée, et l'oeil des délateurs Va lire les regrets jusques au fond des coeurs. Ce peuple enfin s'indigne, et le Ciel le protège. Puis-je, armé contre lui d'un glaive sacrilège...

PIERRE

Comment aussi, comment veut-il être régi ? Toujours prêt à porter sa brutale ignorance De l'extrême esclavage à l'extrême licence, On le verrait en foule, à d'indignes hasards, Du premier imposteur suivre les étendards ; Encenser ce qu'il hait, briser ce qu'il adore, ; Détester ses fureurs, s'y replonger encore ; Et menacer toujours, si ce bras irrité N'eût mis un frein terrible à leur férocité. Cent fois de ce palais l'artifice ou l'audace Dans un jour, dans une heure ont pu changer la face : Et le cri d'un Strélits, la brigue d'un Boyard A suffi pour proscrire ou proclamer un czar. Je me suis indigné contre une tyrannie Qui du Prince en naissant étouffait le génie. L'obstacle révolta ce coeur impétueux : J'eusse été plus cruel étant moins rigoureux. Qui veut plaire à ce peuple est un esclave à plaindre. Qu'il m'estime, il suffit : je saurai l'y contraindre. Un czar trop débonnaire en ses nobles projets Et se perdrait lui-même et perdrait ses sujets ; À des malheurs sans fin j'ai voulu les soustraire. Je retiens par pitié le pouvoir arbitraire. Mon siècle en vain s'oppose à sa félicité. J'en appelle sans crainte à la postérité ; Elle est l'espoir d'un Roi dont la gloire est l'idole. Au sein des durs travaux cet espoir le console ; Et loin dans l'avenir au vulgaire caché, Lui montre le seul prix dont son coeur soit touché, Le seul qu'il obtiendra. Jamais l'ingrat vulgaire Ne l'absout, tant qu'il vit, du bien qu'il ose faire : On le menace au trône, on l'invoque au tombeau ! C'est pour toi que des arts s'allume le flambeau : Suis cet astre propice et marche à sa lumière ; Tu ne peux sans péril demeurer en arrière. Change avec l'Univers, qui change autour de toi ; C'est la nécessité qui t'en prescrit la loi. Les arts qui de l'Europe ont doublé la puissance, La paix et ses travaux, la guerre et sa science, Secours dont tes voisins contre toi vont s'armer, Sont prêts à te défendre ou prêts à t'opprimer. Des Germains que ta voix excitait contre un père Fais fleurir dans nos camps la discipline austère : Notre valeur sauvage asservie à ses lois Surpassera bientôt leurs plus savants exploits. Crois-tu qu'à l'ignorance obstinément fidèle, L'orgueilleux Musulman, que tu prends pour modèle, Dispute encor longtemps sa dépouille à nos mains ? Non ; je t'ai de Byzance aplani les chemins : Et sans l'affreux succès de l'allié perfide, Qui préparait pour nous d'une main parricide Dans ses brûlants déserts un trépas trop certain, Moi-même j'aurais vu les murs de Constantin. Ose embrasser les arts dont l'Europe s'honore ; Dans trente_ans sous tes lois mugira le Bosphore. Mais quoi ! Je parle en vain ! Ton coeur reste glacé, Et vers ce grand espoir ne s'est point élancé ! Va, tu ne démens pas tout ce dehors barbare, Ces vêtements, ce luxe inutile et bizarre.

PIERRE, à part

Vous triomphez, cruels, qui de ce noir poison Vous êtes fait un jeu d'infecter sa raison. Ô doctrine ! Ô fureur flétrissante, insensée ! Tant de honte m'accable, et mon âme oppressée Jetant sur l'avenir un regard plein d'effroi N'y découvre que deuil pour l'État et pour moi. Vois quel mal ils m'ont fait, grand_Dieu ! Vois ma misère. Infortuné Monarque, et plus malheureux père !

À Alexis.

Est-ce ainsi qu'à mon rang digne de succéder, Dans l'Empire, après moi, tu penses commander ? Quoi ! Le seul droit du sang, qui, dans des jours prospères Assure aux fils des rois le sceptre de leurs pères, Si je tombé au milieu de mes vastes travaux, Te donnerait pour maître à ces peuples nouveaux ! Quel changement, grand Dieu ! Quelle nuit triste et sombre ! Eh ! Contre tant d'ingrats qui défendra mon ombre ? Ne vois-je pas ces grands aujourd'hui contenus, Et leurs serfs avilis, par leur voix prévenus, Rivaliser entre eux d'outrages, de blasphèmes ? De vos prêtres menteurs j'entends les anathèmes : « D'un czar haï du ciel brisons les monuments ; Loin des sacrés parvis chassons ses ossements. » À ces sinistres cris ma tombe renversée Livre aux vents indignés ma cendre dispersée. Et toi, lâche témoin de tous ces attentats, C'est beaucoup si tes mains ne les partagent pas : Mais tu croiras en vain dérober à leur haine Un sang dont aura soif leur vengeance inhumaine. Sur ma froide dépouille encor mal assouvis, Ils te feront payer l'honneur d'être mon fils. Tu te troubles ! Crois-moi, c'est la fidèle histoire De ce que tes amis gardent à ma mémoire, À toi-même.

SCÈNE VI. Pierre, Lefort.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Boris, Boyards, Popes, Strélits.

Orloff et Gleboff ne s'y trouvent pas.

SCÈNE II. Les précédents, Pierre, Catherine, Lefort, Menzikoff, Gleboff, etc.

PIERRE, sur son trône

Boyards, Popes, et vous Strélits dont la licence Me força trop longtemps d'enchaîner la vaillance, Étrangers, les amis de mon peuple et les miens, Esclaves, qui par moi deviendrez citoyens ; Je rends avec la paix le bonheur à la terre. Reprenons les travaux que suspendit la guerre ; Ses stériles lauriers ont pour moi peu d'appas : Je la hais, je la fuis, mais je ne la crains pas. Charles mit son honneur à ravager le monde : Il détruisit, je crée ; il renversa, je fonde. Un succès opposé fut l'objet de nos voeux, Et la postérité nous jugera tous deux. Cependant par mes soins une armée aguerrie D'un injuste mépris a vengé la patrie ; Mon pays par moi seul prit rang dans l'univers. Des climats inconnus, de sauvages déserts Ont révélé leur force à l'Europe alarmée. J'impose une autre tâche à ma main désarmée : Pressé du soin plus doux d'embellir vos destins, Du trône descendu pour mieux voir les humains ; Moeurs, usages, beaux arts, lois, intérêts, commerce, Telle est l'étude immense où ma raison s'exerce, Et par qui, devenus plus heureux et meilleurs, Nous verrons dissiper ce long amas d'erreurs Dont nous portons encor ; l'opprobre héréditaire. J'aurais sans doute ici plus d'un reproche à faire, Plus d'un crime peut-être et d'un complot cruel À lire sur le front de plus d'un criminel. Je crains peu pour ma vie, et je l'ai prodiguée ; Mais, contre mes bienfaits, ma nation liguée M'afflige, et je verrai la mort avec horreur, Si je dois dans la tombe emporter sa grandeur. De ma rigueur, sévère, inflexible, mais juste, L'amour de mon pays fut le principe auguste ; Le ciel m'en est témoin. Mais je dois commencer Par les dignes amis qu'il faut récompenser.

À Gleboff.

Au rang de patriarche aujourd'hui votre maître Près du trône, Gleboff, vous permet de paraître : Ce grand titre a longtemps ; effrayé mon esprit ! Qu'a tout autre sujet il demeure interdit. Mais seul, vous avez su, par un zèle trop rare, Avec le diadème accorder la tiare. Votre exemple est utile, et mes plus sages lois Passant par votre bouche obtiendront plus de poids. Des hommes et de Dieu, du ciel et de la terre Soyez le double organe et le noeud salutaire.

Gleboff se tourné vers le Czar et cesse de regarder du coté de Boris.

Vous, Lefort, Menzikoff, du trône heureux soutiens, Soyez-y rattachés par de nouveaux liens ; Que Lefort sur la mer, Menzikoff sur la terre, Représentent leur czar dans la paix, dans la guerre ; Que mes fiers pavillons, que mes drapeaux heureux, Ainsi que devant moi s'inclinent devant eux. Sur ma flotte, des vents et des ondes maîtresse, L'un ira saluer l'Italie et la Grèce, Aux champs de Voronez tandis qu'en_même_temps L'autre fera marcher vingt mille combattants.

À Catherine.

Et vous, dans mes dangers, secourable héroïne, Compagne que je dois à la faveur divine, Mêlez votre douceur à ma sévérité ; Le trône à vos vertus est un prix mérité.

SCÈNE III. Pierre, Catherine, Lefort, Menzikoff, Gleboff, BORIS, HERMANN, Boyards, Popes, Strélits, etc.

BORIS, à part

Ô revers !

BORIS, à part

Dieu !

SCÈNE IV. Les précédents, Alexis, habillé en Strélits et conduit par la garde allemande.

CATHERINE

Ah ! Dieu !

PIERRE

Ciel !

BORIS, bas

Alexis !

PIERRE

Ôte-toi de ma vue.

À Menzikoff.

C'est toi qui m'en réponds. L'espérance est perdue !

Menzikoff emmène Alexis. Pierre descend du trône.

BORIS, aux siens

Venez, marchons.

Ils sortent.

SCÈNE V. Pierre, Gleboff, Catherine, Lefort.

GLEBOFF

Seigneur...

GLEBOFF, en s'en allant

Que feras-tu, Gleboff ?

SCÈNE VI. Pierre, Catherine.

CATHERINE, se montrant

Elle est auprès de vous.

CATHERINE

Quel devoir !

SCÈNE VII. Pierre, Catherine, Lefort.

CATHERINE

Dieu !

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Gleboff, Foedor.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Gleboff, Catherine.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Gleboff, Orloff sous l'habit d'un esclave.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Gleboff, Alexis, Menzikoff, Gardes.

SCÈNE VIII. Alexis, Gleboff.

SCÈNE IX. Gleboff, Alexis, Foedor, les membres du Concile.

SCÈNE X. Gleboff, Alexis, Foedor, Boris.

ALEXIS

Ce fer !

SCÈNE XI. Gleboff, Alexis, Boris, Foedor.

SCÈNE XII.

SCÈNE XIII. Alexis, Pierre.

La nuit couvre entièrement le théâtre.

SCÈNE XIV. Alexis, Pierre, Menzikoff, Soldats de la suite,de Menzikoff avec des flambeaux.

ALEXIS, sortant de son égarement et ayant l'air de répondre à une voix fantastique

J'obéis, je t'entends...

MENZIKOFF le saisissant

Arrêtez.

PIERRE, à la lueur des flambeaux

Dieu ! Mon fils !

SCÈNE XV. Alexis, Pierre, Menzikoff, Hermann, Soldats.

ALEXIS, avec transport

Me venger !

SCÈNE XVI. Pierre, Hermann, Soldats.

SCÈNE XVII. Pierre, Catherine, Lefort, Hermann, Soldats.

SCÈNE XVIII, et Dernière. Pierre, Catherine, Lefort, Herman, Menzikoff, soldats.

1 679 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica