Comédie en vers· Comédie en Cinq Actes et en vers
Le Faux Noble
Réprésenté pour le première fois le 15 novembre 1788 au Théâtre de l'Odéon.
Personnages
- LE MARQUIS DE SAINCENNE
- LE COMTE, son fils
- LA COMTESSE AURÉLIE, sa fille
- HORTENSE, sa nièce
- LE BARON DE SAINCENNE
- CLÉONTE, amant d'Aurélie
- LE DUC D'ALFORT
- CLENARD, Intendant du Duc
- STEMMATE, Généalogiste
- BLONDEL, Maître de Danse
- LISE, femme de chambre d'Aurélie
- DAVON, vieux serviteur de la maison
- DIMANCHE, Tapissier
- UN MAITRE D'HOTEL
- UN SUISSE
- UN VALET DE CHAMBRE
- DES PORTEFAIX
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Le Comte de Saincenne, Hortense.
LE COMTE
Non ma cousine, non je n'y saurais tenir De vous-même, avec vous, je veux m'entretenir ; Je veux savoir enfin comment il peut se faire que vous ayez changé de ton, de caractère, Et dans l'espace au plus de trois mois écoulés.HORTENSE, d'un air étourdi
Eh bien expliquons-nous, puisque vous le voulez J'écoute ; allons ; parlez, vous en êtes le maître.LE COMTE
Ce qu'en venant ici vous avez fait paraître De solide raison d'esprit mûr et sensé, Eh ! Comment tout cela s'est-il donc éclipsé ?HORTENSE, toujours étourdiment
J'avais donc l'air bien grave et le ton bien capable ?LE COMTE
Vous aviez... ce qui rend une femme adorable. J'admirais qu'à votre âge, exempte des travers, Que l'on veut appeler faussement les bons airs, Vous eussiez tous les goûts que la raison nous donne, Quand de nos jeunes ans l'erreur nous abandonne.HORTENSE
Je crois que mon cousin fait le mauvais plaisant, Loue en moi le passé, pour blâmer le présent : J'aurais eu cet instinct de raison naturelle ?LE COMTE
Ah ! Ce portrait n'est pas ce que fut le modèle : Tenez, ma chère Hortense, un jour, je m'en souviens ; À cette place , après l'un de ces entretiens Où nos coeurs s'entendaient, se devinaient l'un l'autre, Je jurai que mon sort suivrait en tout le vôtre, Je jurai de n'aimer, de n'épouser que vous.HORTENSE, gaiement
Et moi, que répondis-je à cet aveu si doux ?LE COMTE
Je vis, sur tous vos traits, la douce joie empreinte ; J'y reconnus aussi la modeste contrainte D'un plaisir que l'on sent et qu'on n'ose avouer.HORTENSE, gaiement
De mon trouble, cousin, vous dûtes vous louer.LE COMTE
Pourquoi donc ?LE COMTE
Ne niez point ces pleurs que vos yeux répandirent ; Jusqu'au fond de mon coeur vos larmes descendirent : Avec elles bientôt j'y sentis pénétrer L'espoir d'un bien suprême où j'osais aspirer.HORTENSE
Eh bien c'est grand dommage ; et j'aurais à coup sûr, De l'humeur dont j'étais, dans un pathos obscur, Fait l'aveu d'un amour éternel et sincère : Ces éternités-là souvent ne durent guère. Oh ! oui : je m'en souviens ; j'étais en ce moment Dans une telle crise avec le sentiment !... Je gage, que l'accès chez moi fut éphémère.Pathos : Ce mot est grec et signifie passion. Il ne s'emploie que pour signifier les mouvements que l'orateur excite dans les auditeurs, et n'est en usage que dans la conversation, et dans le comique. [F]
HORTENSE
Je vous le disais bien ces maux-là n'ont qu'un cours ; En guérit on ? c'est fait une fois pour toujours. Eh ! Le jour qui suivit cette touchante scène ?HORTENSE
Eh bien ! C'était l'effet de tous vos tendres soins : Cela porte à la tête, et fait bien mal au moins.LE COMTE
Depuis ce moment-là vous n'êtes plus la méme ; Courses, fêtes, jeux, goût d'une parure extrême ; Ce sont là les objets de vos plus chers désirs Un fol oubli de soi tient donc lieu de plaisirs ! Cousine, observez bien ceci, je vous en prie D'un grand désir de plaire, à la coquetterie, Le passage est étroit, et quelque fois glissant.HORTENSE
Oh ! ça ! Vous voulez donc savoir absolument Ce qui produit en moi cette métamorphose ? Vous allez en connaître, en approuver la cause. Au sortir du couvent, sotte comme un oison, Les préjugés du cloître offusquaient ma raison Aujourd'hui, façonnée à l'école du monde....LE COMTE
Quoi ! Votre étourderie en principes se fonde ? Quoi ! Ce goût des travers, chez vous est raisonné ?LE COMTE, avec ironie
Qui, c'est un coeur léger, une tête à l'évent, De sottise remplie, et qui n'a que du vent.Avec dépit.
Allez, Mademoiselle à à vos penchants livrée. Courez dans la carrière où vous êtes entrée Elle est vaste, et vos yeux pourront y rencontrer Maint ridicule encor, dont il faut vous parer. Pour moi, qui vous aimai, d'un sentiment si tendre, Je vois bien que de vous je n'ai rien à prétendre : Un coeur qui méconnaît la raison et l'amour, Est un coeur égaré sans espoir de retour.HORTENSE
Mais en effet cousin, je doute, et non sans cause, Que vous pussiez de moi faire un jour quelque chose.LE COMTE
Oh ! Je n'y prétends pas.HORTENSE
C'est fort bien fait à vous.HORTENSE
Vous en êtes le maître.LE COMTE
Cherchez qui vous adore.HORTENSE
Bon !LE COMTE
Je me sens à froid.HORTENSE, en s'en allant
Eh ! c'est.ce que je veux.SCÈNE II.
LE COMTE, seul
Quelle tête, bon Dieu quelle folle cervelle ! De ma position si triste, si cruelle, Seule, elle m'aurait fait supporter la rigueur ; Je sens que je n'ai plus où reposer mon coeur. Mon père n'a qu'un mot à la bouche ; noblesse : C'est là son seul refrain ; il y revient sans cesse ; Et l'autre jour encor, sans rime ni raison, Parlant de ses chevaux il citait le blason. Son Médecin, un jour, scrutant sa maladie, Cherche si le mal tient quelque noble partie « N'en doutez pas, répond mon père avec effroi, N'en doutez pas Monsieur, et tout est noble en moi. » Je vois d'ici l'instant, (la chose sera neuve) Où pour entrer céans il faudra faire preuve : Ma soeur est, sur ce point, plus ridicule encor, À tout son libre orgueil elle donne l'essor, Et pour flatter mon père, enchérit sur lui-même. Je suis hors de ma sphère ici ; j'estime, j'aime, La franche égalité ; l'honnête homme sans nom Est encor à mes yeux, d'assez bonne maison : Pour adoucir mon sort il me fallait Hortense.SCÈNE III. Le Comte, Cléonte.
CLÉONTE, entrant
Qu'on me vante à présent les femmes, leur constance !LE COMTE
Vous savez donc, Cléonte ?LE COMTE
La chose est bien étrange.CLÉONTE
Elle est, abominable.LE COMTE
Le trait est noir.CLÉONTE
Affreux.LE COMTE
Horrible.CLÉONTE
Épouvantable.LE COMTE
Ma soeur !CLÉONTE
Oui, votre soeur si jamais un amant A pu se croire aimé c'est moi certainement ; Et vous le savez bien.CLÉONTE
Eh bien ! De cet amour l'effet pur et constant, Est un congé formel qu'on me donne à l'instant.LE COMTE
Cela ne se peut pas.CLÉONTE
Oh ! Vous pouvez m'en croire : Monsieur_le_Duc_d'Arbois a seul toute la gloire De l'emporter sur nous : n'est-il pas Duc ? Eh bien ? Près d'un titre si beau tout mon amour n'est rien. Le ridicule orgueil ! La sotte impertinence !LE COMTE
Je n'ai pas fort, non plus, à me louer d'Hortense. M'en croirez-vous Cléonte ? Unissons nos chagrins : L'amitié, le malheur rapprochent nos destins, Cherchons, en voyageant, à charmer notre peine.CLÉONTE
Non, parbleu ! Pas ; je suis votre valet, Saincenne ; Ce n'est pas mon dessein, certes ! de voyager ; J'ai beaucoup mieux à faire.LE COMTE
Eh quoiCLÉONTE
De me venger. Oh ! Je suis fait ainsi : sincère auprès des femmes, Mon faible ne va pas jusqu'à gâter ces dames. Ont-elles quelques torts ? Je me venge, et punis.LE COMTE
Eh comment punit-on ?CLÉONTE
Saincenne, en quel pays Avez-vous donc vécu ? Peste de l'imbécile ! Où domine l'orgueil, la vengeance est facile. Il n'est pas démontré, d'abord, que votre soeur En signant mon congé, m'ait banni de son coeur. Le titre de Duchesse un moment l'a séduite : Il se peut... Elle vient, retirons-nous bien vite ; Je vous expliquerai plus loin tous mes desseins.SCÈNE IV. Aurélie, Lise.
AURÉLIE, en regardant partir Cléonte
Le pauvre malheureux ! Mon_Dieu ! Que je le plains !AURÉLIE
J'aime beaucoup Cléonte ; eh ! Mais, beaucoup, vous dis-je ; Il est noble, et partout peut disputer le pas...LISE
J'ai vu de ces gens-là fort bien traités des dames : Quand un jeune homme est leste, et joliment tourné, On le prend aisément pour un homme bien né ; Et, se sent-on presser d'une tendre folie ? Sans trop examiner, le coeur se mésallie.AURÉLIE
Fi ! De pareils penchants sont ignobles et bas ; C'est déroger, d'aimer ce qui ne nous vaut pas.SCÈNE V. Les Mêmes, Blondel, Le Valet de chambre.
LE VALET DE CHAMBRE, en annonçant
Le Maitre à danser.AURÉLIE
Bon ! Monsieur Blondel, bonjour ; Je me vois au moment de paraître à la Cour ; Je voudrais avec vous faire mes révérences.BLONDEL
Très volontiers, Madame.AURÉLIE
Il est des convenances Que l'on doit observer, je pense, en pareil cas : Par exemple, Monsieur, je n'imagine pas Que la femme d'un Duc salue ainsi qu'une autre.BLONDEL
Pardonnez-moi.BLONDEL
Aucune, absolument.AURÉLIE
C'est singulier... Voyons.Elle se met en place pour les révérences.
Monsieur Blondel, avant que la leçon commence, Dites au tabouret comment prend-on séance ?BLONDEL
Du tout.AURÉLIE
Tout cela me paraît bien extraordinaire : Voilà bien les Français et leur tête légère ! De l'austère étiquette, adoucir les rigueurs, Et s'asseoir à la Cour, comme on s'assoit ailleurs ! Certes ! Sur ce point-là nous sommes bien en faute.Elle se place pour les révérences.
BLONDEL, en lui plaçant la tête et les épaules
Moins de décision ; la tête un peu moins haute.Il la fait plier, et très bas.
SCÈNE VI. Les Mêmes, Le Marquis de Saincenne, Davon.
LE MARQUIS
C'est toujours fort bien fait je t'en sais gré vraiment ; Mais Monsieur reviendra dans un autre moment.Le maître sort, et Lise aussi.
SCENE VII. Le Marquis, Aurélie, Davon.
LE MARQUIS
Viens ma chère Comtesse, approche ; et que ma joie Toute entière en ton sein se verse et se déploie : Père de deux enfants, je crois n'en avoir qu'un. Tant l'autre, humble, Bourgeois, au-dessous du commun,Il montre le coeur.
Dégénère par-là du sang qui l'a fait naître : Toi, dont le noble orgueil s'est toujours fait connaître, Tu vas - te pâmer d'aise en apprenant ici, Pour notre avancement combien j'ai réussi : Tu te crois bien heureuse avec ton mariage ; Pah ! Ce n'est rien, au prix de ce que j'envisage.AURÉLIE
Quelque plus grand Seigneur sollicite ma main ? Est-il du sang de France, ou Prince Souverain ! Vous n'avez qu'à parler, à tout je me résigne ; Avec moi, le plus noble est toujours le plus digne.LE MARQUIS
Écoute, mon enfant ; j'ai, depuis plus d'un jour, Le projet d'établir les Saincennes en Cour Toute illustration relève la noblesse. À servir mon dessein le Duc d'Alfort s'empresse ; Mon fils épousera sa fille un Régiment, La présentation, sont la dot.LE MARQUIS
À l'une et l'autre dot je ne pourrais suffire ; J'ai rompu ton hymen l'autre seul se fera.AURÉLIE, avec étonnement
Mon père !LE MARQUIS
Vois combien ton nom y gagnera. N'es-tu pas, comme moi rejeton des Saincennes ? N'est-ce pas même sang qui coule dans nos veines ?AURÉLIE
Tout comme il vous plaira mais chacun vit pour soi ; Et mon sang n'est mon sang, que lorsqu'il coule en moi. Du titre de Duchesse à mes yeux rehaussée, À toute ma maison, comme telle annoncée, Je... non mon père, non ; cela ne sera pas.LE MARQUIS, en colère
Madame, s'il vous plaît, prenez le ton plus bas.AURÉLIE, vivement
Vous prétendez, mon pèreLE MARQUIS, plus vivement
Oui, je prétends, Madame, Dussiez-vous enrager dans le fond de votre âme, Je prétends ajouter à l'éclat de mon nom. Sachez sur vos devoirs vous faire une raison, Prendre les sentiments de mon état, du vôtre : Eh ! L'on vit dans les siens ; leur grandeur est la nôtre ; Serai-je Colonel en mariant mon fils ? Je n'en aime pas moins sa gloire ; j'en jouis. Au reste, ce serait une peine inutile De s'armer contre moi d'un esprit indocile : La parole est donnée, attendez en l'effet.AURÉLIE, à part
De tout notre pouvoir traversons ce projet.SCÈNE VIII. Le Marquis, Davon.
LE MARQUIS
Dès qu'il s'agit de rang, il n'est amour qui tienne ; Cet intérêt prévaut le reste n'est plus rien. Pour me supposer noble, eh ! J'ai donné mon bien ; Je me suis à prix d'or créé bon Gentilhomme, Et ma fille voudrait... Non, non ; qu'elle me nomme De tous les noms que peut le dépit suggérer ; J'aime beaucoup mon sang, mais c'est pour l'illustrer. Tout riche Financier fait, sa fille Duchesse ; Mais allier mon fils à la haute noblesse, En faire un Colonel, et le voir présenté ! De cet événement je suis si transporté... Davon, je ne me plains que d'une seule chose : Avec la dignité que mon état m'impose, Je n'ose ouvertement montrer mon âme à nu ; Et j'étouffe en dedans, d'un plaisir retenu. Je te dois tant d'honneurs.DAVON
À moi !LE MARQUIS
Chose certaine : C'est toi qui m'indiquas le Baron de Saincenne ; De ses vieux parchemins ce Baron m'a fait part ; Et Stemmate, un beau jour, par un coup de son art, Établit sur ce nom ma généalogie.DAVON
Sur d'autres fondements je la voudrais bâtie ; Ce Baron a les moeurs d'un escroc usurier, Au premier qui le paie il se vend tout entier.LE MARQUIS
Je voudrais qu'il vendît sa langue de vipère ; Je l'achèterais vite afin de m'en défaire. Un secret avec lui n'est point en sûreté : Avec un peu d'esprit et plus de vanité, Sans cesse tourmenté du besoin de médire, Il sacrifierait tout pour un mot qui fait rire. Aussi, tu vois Davon, tu vois si j'ai pris soin De tenir éloigné cet indiscret témoin ; Mon argent le consigne au fin fond de la France.LE MARQUIS
Oh ! Je m'en débarrasse en le payant bien cher ; Dès qu'il veut venir ; crac, lettres de change en l'air : Il est si fort escroc, (quoique bon Gentilhomme ) Qu'il n'accuse jamais que le quart de la somme, Se réservant le droit d'en demander autant.DAVON
Monsieur, m'en croirez-vous ! Enrayez sur l'argent ; Ce mariage-ci va vous mettre en dépense.Enrayer : Passer une pièce de bois entre deux roues d'un carrosse, ou d'une charrette, ou le snelier avec une corde, pour empêcher qu'elles ne roulent, et retarder leur mouvement à la descente d'une montagne. [F] Ici, sens figuré.
LE MARQUIS
Il faut bien cheminer suivant la circonstance Vas, vas, c'est à mon sens faire un marché très bon, De prodiguer son or pour acquérir un nom ; Et celui de Ducreux m'a causé tant de peine ! Je ne vis que depuis qu'on m'appelle Saincenne.Bas, d'un ton de confidence.
Le titre de Marquis a pour moi tant d'appas, Que je me surprends seul, le répétant tout bas ; Je sens battre mon coeur sitôt qu'on le prononce ; Et dans les lieux publics, où, tout haut l'on m'annonce Je traîne, et reste-là, comme un homme perclus, Pour m'entendre appeler cinq ou six fois de plus.LE MARQUIS
As-tu vu sur ma porte écrit hôtel Saincenne ?... Eh mon Suisse à propos je voudrais lui parler ; Il faut dans son emploi, tout d'abord l'installer.Davon va chercher le Suisse.
SCÈNE IX.
SCÈNE X. Le Marquis, Davon, Le Suisse.
LE MARQUIS, au Suisse
Il faut, de ce moment, vous établir là-bas... Pourquoi sans baudrier ? Cela ne me plaît pas Cela n'est pas décent : chacun, dès qu'il arrive, Doit voir de votre état la marque distinctive.LE SUISSE
Monsieur.LE MARQUIS
Non pas Monsieur, mais Monsieur_le_Marquis : Monsieur_le_Comte, alors qu'il s'agit de mon fils ; Et ma fille en un mot, comme étant Chanoinesse, A droit de s'appeller Madame_la_Comtesse,LE SUISSE
Oui, Monsieur_le_Marquis.LE MARQUIS
C'est fort bien parlé, bon ! Plus d'une fois le jour, montrez-vous au salon ; A l'heure du Courrier, cela va bien sans dire.LE SUISSE
Oui, Monsieur_le_Marquis.LE MARQUIS
Allons, qu'on se retire.LE MARQUIS, lui crie de loin
Le plus pressé toujours c'est de vous faire voir.SCÈNE XI. Le Marquis, Davon.
LE MARQUIS
Il reste à prévenir mon fils sur notre affaire ; De l'humeur dont il est, elle va lui déplaire. Il ne peut pas souffrir de paraître au grand jour : C'est un pauvre sujet bien peu fait pour la Cour.DAVON
Au nom de Dieu ! Monsieur, n'en parlez pas de même ; Chacun, pour ses vertus, et le respecte, et l'aime ; Il est bon Officier, bon fils, bon citoyen.DAVON
Monsieur, sur tous les points sa conduite est parfaite ; Ce jeune homme jamais n'a fait un sou de dette.LE MARQUIS
Morbleu ! Qu'il me raine et qu'il me fasse honneur.Rainer : faire des rainures. [L] Ici, sens figuré impropbable.
DAVON
Vous savez si l'on doit estimer sa valeur, Et le trait qui l'a fait admirer à la guerre ; Sans lui son Régiment périssait.LE MARQUIS
Il veut vivre inconnu ; Il craint de se montrer chez lui c'est un système ; Il voudrait que l'on mît sa grandeur en soi-même : En soi-même qui diable irait la chercher là ? Certes ! je ne l'ai pas élevé pour cela. Dans ma fille et mon fils, j'ai su dès leur enfance, Fonder l'opinion de leur haute naissance : Des principes d'orgueil que je leur ai tracés, Ma Elle en a trop pris ; et mon fils pas assez. L'un et l'autre aujourd'hui me tiennent à la gêne... Allons, je veux écrire au Baron de Saincenne, Sur cet hymen du Comte et le moment d'après, Le Comte en recevra l'ordre le plus exprès.ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE.
AURÉLIE
bon ! Tandis que ma tante intrigue, agit, manoeuvre, Manoeuvrons aussi, nous, et mettons tout en oeuvre. De la petite Hortease il faut bien nous aider ; Je n'aurai pas de peine à lui persuader De conserver un coeur que l'on veut lui soustraire : Sûrement elle aspire à la main de mon frère ; Dans sa prétention il la faut affermir... Je vais bien l'étonner en flattant son désir. Je la traitai toujours de manière assez dure ; Eh comme on doit traiter de noblesse à roture ; Surtout en prévenant tout air d'égalité : ( Ma mère est le seul noeud de notre parenté. ) Je vais en lui parlant, lui rendre un peu courage : Voilà sur ces gens-là, ce qu'on a d'avantage ; Dès qu'on leur fait accueil, ils en sont tous bouffis ; De la côte d'Adam ils s'estiment sortis.SCÈNE II. Aurélie, Hortense.
HORTENSE, d'un air railleur
Je m'empresse D'obéir à vos lois. Madame_la_Comtesse. Mais d'un titre si cher m'accordant la faveur, Depuis quand daignez-vous me faire cet honneur ? J'avais cru qu'en dépit d'une même origine, Vous ne trouviez pas bon qu'on fût votre cousine.AURÉLIE
Oh ! La petite espiègle ! A-t-elle assez d'esprit ? Elle met de la grâce à tout ce qu'elle dit. Ce n'est pas tout encor ; voyez comme elle est belle ! L'homme le moins sensible en perdrait la cervelle : L'air, le ton, tout en elle est noble et gracieux ; En vivant à la Cour on ne serait pas mieux.HORTENSE
Comment vous me gâtez ! Je n'y peux rien comprendre : Aurais-je par hasard quelqu'office à vous rendre ? L'intérêt quelquefois rapproche de bien loin ; La politesse alors est la loi du besoin : Parlez ; je suis très bonne, et surtout sans rancune.AURÉLIE
D'honnenr ce n'est point là la tournure commune ; On n'a point cet esprit, cette vivacité.Avec poids.
Mon enfant vous serez femme de qualité.HORTENSE, riant
Moi ! Femme ! Oh ! Pour le coup ! En voici bien d'une autre.AURÉLIE
Allons, ne faites point ici le bon apôtre ; Je sais que mon frère aime, adore vos appas.En se parlant à elle-même.
J'en mourrais de chagrin, s'il ne l'épousait pas.AURÉLIE
Si c'est un rêve, au moins il est permis d'y croire, Ma petite, écoutez ceci n'est point un jeu ; Ma tante de Murcé vous donne son aveu.HORTENSE, gaiement et malignement
Vraiment ? Il n'en faut donc plus qu'un ; mais nécessaire.AURÉLIE
Quel est-il ?AURÉLIE
Pour celui-là, j'y compte.HORTENSE
En répondez-vous bien ?AURÉLIE
J'en réponds.HORTENSE
Eh bien ! Moi, pour un tel mariage, Je me trouve, à la fois, et trop folle, et trop sage : Trop folle ; mon humeur au Comte disconvient : Trop sage ; le devoir sous ses lois me retient. Lorsqu'aux bontés d'un oncle on doit son existence On lui doit bien aussi quelque reconnaissance ; Gêner ses volontés, serait mal en user ; J'aime mieux rester fille, et de tout m'amuser. Adieu, cousine, adieu ; je sens que je vous lasse :Malignement.
Malgré mon sot refus, conservez-moi de grâce, Les bontés dont j'ai fait un essai si charmant ; Faites que mon bonheur dure plus d'un moment.SCÈNE III.
SCÈNE IV. Le Marquis, Le Comte.
LE MARQUIS
Mon fils, asseyons-nous un moment ; prenez place...Ils s'assoient.
On vous a prévenu sur tout ce qui se passe ; Sans doute vous savez ce qu'on doit à l'honneur.LE MARQUIS, avec impatience
Je ne vous parle pas de l'être imaginaire Dont vous vous êtes mis en tête la chimère, Qui vous tourne l'esprit ; autre espèce d'honneur, Dont un rustre jouit ainsi qu'un grand Seigneur ; Je parle de l'honneur des grands, enfin du nôtre.LE COMTE
Celui-là, selon vous, est donc plus vrai que l'autre ? Moi, j'en juge autrement jamais L'orgueil humain Ne put accréditer un préjugé plus vain Que celui qui, fondé sur un droit de naissance, D'un homme à son semblable a mis tant de distance. Ce préjugé fatal, chez les humains admis, En livre un au respect, et dix mille au mépris. Est-ce ainsi qu'il fallait endoctriner les hommes ? De tant de passions, vains jouets que nous sommes ! On nous veut, à mal faire, encor autoriser ; On nous donne le droit de nous mieux mépriser. J'en parle sans humeur, vous le sentez, mon père ; Le sort m'a bien traité s'il m'eût été contraire, Ou dirait que des grands repoussant la hauteur, Mon orgueil roturier veut se venger du leur ; Non, c'est l'humanité que je plains ; c'est pour elle Que je parle ; on lui fait une injure cruelle, Pair ces distinctions que l'on veut maintenir : Un sot de qualité pourra tout obtenir ? Et l'homme de talent, enfant de la nature, Reste seul accablé du poids de sa roture ; Il sent flétrir en lui d'inutiles vertus ! Et vous approuveriez de semblables abus ?LE MARQUIS
Sans les justifier, je pourrais vous répondre, J'en profite ; mais, non ; je prétends vous confondre. Ce que vous appelez un préjugé si vain, Est un sentiment vrai, né dans le cceur humain. Tous les peuples, ceux même, et de Grèce et de Rome, Ont su le cas qu'on doit faire d'un Gentilhomme : Votre grand Cicéron, lui-même, le premier, N'eut-il pas à rougir d'être né roturier ? La noblesse est un don que partout on révère On tient compte aux enfants de ce que fut leur père.LE COMTE
Fort bien : je n'y vois plus qu'un léger embarras ; On leur tient compte aussi des vertus qu'ils n'ont pas : Leur père en eut pour eux ; il se rendit illustre ; Ses enfants, de son nom ternissent tout le lustre, Et leur mépris pour tout ce qui n'est pas titré, S'autorise du nom qu'ils ont deshonoré. Pour abaisser l'orgueil d'une race si fière, Je les renvoie à ceux dont la vertu première Jetta de leur grandeur le fondement heureux : Ces pères rougiraient de fils indignes d'eux ; Ils leur disputeraient leur gloire imaginaire : Eh bien ! Ce qu'ils feraient, ma raison l'ose faire.LE MARQUIS, avec impatience
Plus le noble a de droits, plus on doit s'applaudir D'être du nombre heureux ; plus il faut s'aggrandir, Et par ses soins actifs rehausser sa noblesse : Oui, partout où la force écrase la faiblesse, Je craindrai d'être faible.LE COMTE
Les biens de pur éclat som pour moi peu de chose ; Je tiens à mon bonheur, à mon repos ; je tiens Au sentiment qui doit former de tels liens.LE MARQUIS
Vous voulez que par goût, estime, sympathie, Ainsi qu'un roturier, un noble se marie ? Mais c'est mettre ici bas, tout sans-dessus-dessous. Laissez au roturier son estime et ses goûts : L'homme de cet état n'a rien de mieux à faire ; Mais nous, notre grandeur est notre unique affaire : Estime, aime, qui peut ! Pour l'honneur de mon nom, Je m'associerais, moi, la plus sotte guenon.Guenon : On appelle aussi guenon, une femme vieille, ou laide, quand on lui veut dire quelque injure. Il est bas. [F]
LE COMTE
L'honneur gagne beaucoup à de tels mariages ! Les séparations renversent les ménages ; Les enfants élevés dans ces discors honteux, Rendent à leurs parents ce qu'ils ont appris d'eux, La haine et le mépris la race ainsi s'altère ; Le vice est d'un grand nom la tache héréditaire. Ah qu'un sage hyménée a bien plus de douceur ! Le sentiment y vit sous les lois du bonheur ; Et ce bonheur transmis, descend de race en race ; Voilà la vérité, mon père quoiqu'on fasse, En dépit de l'orgueil et des prétentions, La nature survit à nos conventions, Et qui veut la goûter, en soi n'a qu'à descendre.LE MARQUIS
Sans un dépit mortel, je ne saurais l'entendre ; Et de mon sang formé, je ne sais pas comment... Ah ça ! Tiens, réponds-moi bien naturellement : Quoi l'honneur de montrer à la Cour les Saincennes, Ne fait pas pétiller tout ton sang dans tes veines ?LE COMTE
Un fils qui vous respecte, hélas ! Vous humilie ! Un fils qui n'a jamais cessé de vous chérir ! Un fils, dont les devoirs sont le plus doux plaisir !LE COMTE
Permettez à ce mot, je répondrai, mon père. Je manque, dites-vous, de noble dignité ? Eh mais, ce sentiment est tout de mon côté. Qui, de vous, ou de moi lorsqu'un grand se présente, Sait mieux mettre à son point la hauteur imposante ? Fuit plus ces petits soins qui, dès lors qu'on les rend, D'infériorité sont un signe apparent ? Mais votre intention me semble mal remplie ; Eh ! Du matin au soir votre orgueil s'humilie ! Le mien marche d'un pas plus ferme et plus égal ; L'infériorité sans doute, lui sied mal ; Il ne domine rien et rien ne le domine : Je suis auprès des grands, l'usage et la routine, Et descends avec goût jusqu'à l'inférieur : Voilà ma dignité je la porte en mon coeur. Quant au projet d'hymen qui paraît tant vous plaire, Mon père il en est un bien plus facile à faire, Qui de vos deux enfants comblerait tous les voeux, Qui, tous deux, les rendrait également heureux. Permettez que ma soeur...LE MARQUIS, en courroux
Saincence, plus d'instance.LE COMTE
Mon père.LE MARQUIS, en colère
Encore un coup, c'est trop de résistance.LE COMTE
À ce que vous voulez, il faut bien consentir ; Plaignez-vous donc d'un fils qui ne sait qu'obéir.LE MARQUIS
Moi, me plaindre de toi ! J'aime ton caractère, Tes vertus et j'en ai la preuve la plus chère. Crois moi, c'est ton bonheur que tu viens d'accepter : À l'éclat des grandeurs on ne peut résister : C'est en les possédant qu'on s'en laisse séduire ; Tu me remercieras d'avoir su t'y conduire ; Vas te parer un peu ; j'attends le Duc d'Alfort ; Sa fille est adorable, et tu lui plairas fort : Demande - tout mon bien : du Marquis de Saincenne ; Il n'est rien, il n'est rien que ton amour n'obtienne,SCÈNE V. La Marquis, Davon.
LE MARQUIS, avec transport
Il accepte, Davon ; il va se marier.DAVON
À sa soumission vous n'osiez vous fier ; Vous pensiez qu'il faudrait lui faire violence, Et vous avez d'un mot vaincu sa résistance.LE MARQUIS
Oui, je le jugeais mal ; il a beaucoup de bon ; Et son courage est fait pour porter loin son nom : Je rappelle à présent ce qu'il fit à la guerre ; C'est l'acte distingué d'un brave militaire : Avec tant de valeur, et l'argent à la main, Un Gentilhomme est sûr de faire son chemin... Sais-tu depuis qu'il est l'honneur de ma famille, Je sens que je n'ai plus tant de goût pour ma fille. J'enrage de lui voir pratiquer mes leçons, Et s'armer contre moi de mes propres raisons. Lui, depuis qu'il souscrit à l'hymen, je te jure Que je lui vois déjà toute une autre tournure... Tu n'imagines pas tout ce que mon coeur sent ; C'est au point d'en rougir ; je suis comme un enfant : Ma joie est en dedans, et si grande et si vive, Que je voudrais tout haut conter ce qui m'arrive ; Jamais un Duc et Pair ne m'a paru si grand.SCÈNE VI. Les Mêmes, Des Portefaix chargés.
Portefaix : Homme dont le métier est de porter des fardeaux. [L]
LE MARQUIS, à demi-voix
Ce sont de vieux portraits que j'ai fait apporter, Et que j'ai ramassés dans des fonds de boutiques. Je me fais des aïeux de ces minois gothiques. J'ai soin de les choisir, tous, aux fronts balaffrés, Tous, d'un costume antique, et d'ordres décorés ; J'y fais mettre mon nom, et leur noble effigie Servira d'ornement à cette galerie ; J'y recevrai le Duc : fais ranger ces portraits, Et par ordre de date, elle est marquée exprès.Tandis qu'on place les tableaux, le Marquis, marchant à grands pas sur le devant du théâtre.
Colonel ! Présenté ! De grandes alliances ! Que pourrait désormais borner mes espérances ? Mon fils peut s'égaler à tous nos grands Seigneurs Des rubans, vert et bleu, revêtir les couleurs. Au fait, c'est un beau nom que celui de Saincenne ; L'ambition du Duc échauffera la sienne : Et puis, l'ambition, cela vient en un jour ; Tel qui n'en eut jamais, en acquiert à la Cour... Il faut en convenir, il est doux d'être père Lorsqu'un fils gentilhomme, ainsi perce et prospère Ah ! Dame ! La nature alors parle : comment !Avec transport.
Elle parle ! Elle crie : ah ! Quel heureux moment !... Chut ! Si Davon eût vu ce transport d'allégresse, C'eût bien été le cas du signal de sagesse.LE MARQUIS, en les regardant
À merveille ! Fort bien ! Ces ornements nouveaux Sont d'un très bon effet ; ils parent ces demeures.SCÈNE VII. Les Mêmes, Le Duc d'Aalfort, un Valet de chambre qui annonce.
LE VALET DE CHAMBRE
Monsieur_le_Duc d'Alfort.LE DUC, vers la coulisse
Mon carosse cinq heures. Bonjour mon cher Marquis ; je ne connaissais pas Cet appartement-ci.LE MARQUIS
L'on travaille là bas ; La lambrissure était presqu'à moitié détruite ; Et puis, ma foi par goût, c'est ceci que j'habite ; Les Saincennes sont là tous, peints de père en fils ; J'aime mieux ces portraits que les plus beaux lambris.Davon s'approche de lui, et le tire par la basque pour l'avertir.
Basque : Autrefois petite partie d'étoffe qui était au bas du corps du pourpoint et où il y avait des oeillets. [L]
LE MARQUIS, en se contenant
Ma foi ! Monsieur_le_Duc, écoutez de tels hommes, Illustres avant nous, nous font ce que nous sommes.SCÈNE VIII. Les Mêmes, Le Valet de chambre.
LE VALET DE CHAMBRE, au Duc
Monsieur, votre Intendant demande à vous parler.LE DUC, au Marquis
Permettez-vous ?LE MARQUIS
Qu'il entre.LE DUC
Où bien je vais aller...SCÈNE IX. Les Mêmes, Clénard, Stemmate.
LE VALET DE CHAMBRE, annonçant
Monsieur Stemmate.LE MARQUIS
Ah ! Ah ! Bonjour donc mon cher maître.LE MARQUIS
Vous avez très bien fait de ne pas l'écouter. Tous ces animaux-là sont des bêtes de somme ; C'est le milieu tout juste entre la brute et l'homme. Les gens de qualité, sur ma foi sont bien fous : Les plus simples bourgeois sont mieux servis que nous : Qu'y faire ? C'est l'usage, il faut bien y souscrire.STEMMATE, bas au Marquis
Mon ami, j'ai deux mots très pressés à vous dire.LE MARQUIS
Tenez, Monsieur_le_Duc, avec Monsieur Clénard, Établissez-vous là, seul, tranquille, à l'écart ; Rien, je vous en réponds, ne viendra vous distraire Je vais, de mon côté, m'occuper d'une affaire.Le Duc s'assied sur le devant du théâtre, l'un des coins, le Marquis, au coin opposé Clénard est debout, appuyé sur le fauteuil du Duc, et tournant le dos au Marquis ; Stemmate est assis tout auprès du Marquis, et tournant le dos au Duc. Toute cette scène doit, des deux côtés être jouée à demi-voix.
CLÉNARD, au Duc
Je dois à Monseigneur montrer ce qu'on m'écrit.LE DUC, bas
En ! Sur quoi ?CLÉNARD
Sur l'hymen dont le projet vous rit ; L'écrit n'est pas signé.Il remet une lettre au Duc, qui la lit.
STEMMATE, bas au Marquis, en lui donnant une lettre
Cette lettre anonyme, Mon cher et tendre ami, rabat de mon estime Pour l'hymen dont j'avais secondé le projet.LE DUC, bas à Clénard, après avoir lu
Cette lettre me peint comme un mauvais sujet, Le gendre dont je vais embâter ma famille ; Par ma foi ce sera l'affaire de ma fille. Dans cette union-là, je vois beaucoup d'argent, Je dis, d'argent pour moi ; mon état est urgent. Depuis assez longtemps mes biens sont en déroute : Faire ce mariage ou faire banqueroute, Il n'est pas de milieu, j'opte pour le contrat.Embâter : Garnir d'un bât [charge] d'une bête de somme. Fig. et familièrement, embarrasser ou ennuyer. [L]
LE MARQUIS, bas à Stemmate après avoir lu
Comment ! De cet écrit vous faites quelque état ! Oh bien ! Je suis plus brave, il n'a rien qui m'arrête : Ma bru sera, dit-on, une mauvaise tête ; On ne pourra jamais en rien la réformer ; C'est à faire à mon fils de la faire enfermer : Eh ! Que m'importe à moi tout ce que j'envisage, C'est l'éclat que doit faire un pareil mariage. Allons il ne faut pas un moment balancer ; La Cour, un Régiment, il s'agit de percer.CLÉNARD, bas au Duc
Mais, Monseigneur, ces gens sont de basse roture ; Ce n'est qu'à prix d'argent qu'ils font quelque figure Et le grand-père était rat-de-cave à Béziers.En pesant beaucoup sur ces derniers mots.
Rat de cave : Familièrement et par injure, rats de cave, les commis des aides, et aujourd'hui, des contributions indirectes qui visitent les caves. [L]
Béziers : ville du département de l'Hérault au sud-ouest de Montpellier.
LE DUC
Tant mieux ! Plus ils seront d'ignobles roturiers, Plus nous les trouverons empressés à conclure ; Et plus je leur vendrai ma fille avec usure.STEMMATE, bas au Marquis
Sur un fait important prenez votre parti ; Le Duc est ruiné, je vous en averti.LE MARQUIS
Tant mieux je suis alors son unique ressource ; Mon ami, je le tiens, comme on dit, par la bourse.CLÉNARD, au Duc
Mais ce prétendu noble affecte les grands airs ; Il veut représenter comme vos Ducs et Pairs : Chacun est révolté du grand ton qu'il affiche.LE DUC
Tant mieux qu'il soit prodigue, alors qu'il est si riche : Ne voudriez-vous pas qu'il fût ladre et vilain ? Je ne tirerais pas un écu de sa main.Ladre : Attaqué de ladrerie, de lèpre ou éléphantiasis. Par extension de l'insensibilité morale, excessivement avare. [L]
STEMMATE, au Marquis
Le Duc d'Alfort, sur rien n'a de principe ferme ; C'est un de nos roués dans la force du terme.LE MARQUIS
Tant mieux ! À ces gens-là, fargent lient lieu d'honneur ; Et les roués de Cour ne m'ont jamais fait peur.CLÉNARD, au Duc
Si bien que, Monseigneur, sur tout obstacle passe ?STEMMATE, au Marquis
Tout, ce que je vous dis ne vous arrête pas ?LE DUC
Clénard, il ne faut pas qu'ici, de ma déroute On ait quelque soupçon, pas le plus léger doute : Allons mon cher Clénard, mon très digne intendant. Vous êtes, de mes biens, l'unique répondant ; Songez qu'il faut en rendre un brillant témoignage ; Mentez fort.LE MARQUIS, à Stemmate après lui avoir parlé à l'oreille
Vous sentez mes raisons ; il se peut, au surplus, Que ton discute ici quelques droits de naissance ; Et votre avis sera d'une grande importance : Restez ; vous me direz noble comme César.On se lève, et tout le monde se rapproche.
SCÈNE X. Les Mêmes, Aurélie, Le Comte.
AURÉLIE, à part
Sachons ce qu'aura fait ma tante de Murcé ; Voyons si notre espoir s'est un peu rehausséeLE COMTE, au Duc
Le Duc doit être placé entre le père et le fils ; et le vieux Saincenne inspecte son fils et l'interrompt : sans cesse.
Je sens comme je dois, l'honneur qu'il veut me faire,LE MARQUIS, au Duc
Son plaisir est si grand qu'il n'ose le montrer.À part.
Si ce n'est lui, c'est moi.LE MARQUIS, bas au Duc
Qu'on différât d'un jour, il en perdrait la tête.LE COMTE, au Duc
Plus d'examen souvent previendrait bien des maux.LE MARQUIS, bas au Duc
De nos vieux Chevaliers il a tous les propos ; Comme il est de la race, il en suit les usages.LE COMTE, au Duc
Mon père a stipulé pour tous nos avantages ; Je stipule pour ceux qui dépendent de moi. Douceur, égalité, candeur et bonne-foi. Le contrat, je le sais, n'admet point telle clause ; Mais si le vrai bonheur compte pour quelque chose, Ce sont là des trésors utilement acquis ; Et la rareté même y met un nouveau prix.LE MARQUIS, haut
Le Comte, comme on voit, suit encor le vieux style ; Les Saincennes sont tous faits ainsi.LE DUC
Difficile Qui s'en plaindrait ! Je l'aime, et je l'estime fort : On se ressent toujours de ceux de qui l'on sort.AURÉLIE, à part
La rage de l'hymen est en eux bien ancrée ; Ces gens se marieront malgré vents et marée.On entend des fouets de poste.
SCÈNE XI. Les Mêmes, Davon.
LE MARQUIS, avec trouble
Le Baron !LE DUC
Quel est donc ce Baron ?SCÈNE XII. Les Mêmes, Le Baron en redingote, en bonnet de nuit, un chapeau de voyage par-dessus ; il manque de maintien, il a la vue basse, cligne des yeux, regarde sous le nez, et touche tous ceux a qui il parle..
LE BARON
Bonjour, cousin, Bonjour, tu ne m'attendais pas : Que veux-tu mon ami ? Sur ma foi ! J'étais lasIl dit en riant les derniers mots.
De me voir éloigné de toute ma famille. Ah ça ! Fais moi connaître et ton fils et ta fille ;Il les regarde met le nez.
Sans doute, ces Messieurs sont des cousins aussi, Cousins, cousins partout.Il rit.
LE MARQUIS
Non ; vous voyez ici Monsieur_le_Duc d'Alfort ; un Duc et Pair de France, Avec qui nous allons contracter alliance.LE MARQUIS
Oui.AURÉLIE, à part
Bon !LE COMTE, bas
Tant mieux !LE MARQUIS, haut
Pourquoi donc ?LE BARON
J'ai mes projets en tête, Qui pourraient bien chez toi servir de trouble-fête. Du fond du Périgord, en poste ici j'accours, Crevant tous les chevaux ; je n'ai mis que trois jours. Tandis que pour venir, je payais double guide, Je vois que tu courrais toi-même à toute bride : Peste ! Quel train tu vas ! D'un hymen si prochain Tu ne m'instruisais pas, moi, ton noble cousin !LE MARQUIS
La lettre allait partir.LE BARON
Oh, bien bien quelle reste.AURÉLIE, bas
L'heureux événement !LE MARQUIS, bas
Le contretemps funeste !SCÈNE XIII. Les Même, Le Mâitre d'Hôtel.
LE MAÎTRE D'HÔTEL
Ces Messieurs sont servis.ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE. Le Marquis, Davon.
LE MARQUIS
Ce Baron, que j'avais tout droit en perspective, Par ses méchants dictons coup sur conp répétés, Retenait en suspens toutes mes facultés. Je voulais contenir sa pétulante joie ; De l'oeil je l'arrêtais, comme un chien fait sa proie. Pour occuper aussi son gourmand appétit, Il n'est morceau friand que ma main ne choisit ; Pah ! Causeur importun, et glouton parasite, De l'un et l'autre rôle à la fois il s'acquitte : Il fait feu de la langue aussi bien que des dents. J'enrage la faim ; oui, je m'en vais là-dedans, D'un verre de rota sustenter ma faiblesse. Toi, si le Baron vient tâches avec adresse, De savoir le dessein qui l'amène à Paris ; Dis lui, surtout, qu'il traite un peu mieux ses amis : À sa rapacité lorsque je m'abandonne, Qu'il tire sur ma bourse, et non sur ma personne.Il s'éloigne et revient.
À propos ! Conçois-tu ce que disent tout bas, Le Duc et l'Intendant ; ils n'en finissent pas De tous ces pourparlers, mais qu'elle est donc la cause ? Je crains que l'Intendant n'ait appris quelque chose, Qu'on n'ait de ma naissance au moins quelque soupçon ; D'avance, je m'en prends à ce chien de Baron : Oui, sa présence seule est un mauvais augure ; Je crois voir mon malheur écrit sur sa figure. Puissé-je en l'éloignant, parer mon déshonneur !Il sort.
Pétulant : Qui est emporté, fourgueux, insolent, remuant. [F]
SCÈNE II.
SCÈNE III. Davon, Le Baron.
LE BARON
Où donc est le Marquis ?DAVON
Daignez ici l'attendre ; Et tout en l'attendant, veuillez, Monsieur, m'entendre. Puis-je vous demander, sans vous faire aucun tort, Ce qui vous fait soudain quitter le Périgord.LE BARON, en riant
De la part du Marquis, Davon ici me sonde.DAVON
Vos intentions ?LE BARON
Moi les meilleures du monde : Chez vous tout est en noce, et prêt à s'égayer ; Un violon de plus ; je viens me marier.LE BARON
Mais, dans le fond de l'âme, Je tiens plus à la dot, encore qu'à la femme ; Pourtant ta chanoinesse est un friand morceau ; Son grand oeil est si tendre et son regard si beau ! Je la vois me lorgner, et ce soin là me touche : Je crois que j'en ferai ma compagne de couche : Je l'emmène au pays ; nous nous convenons fort : Ce sera la beauté de tout le Périgord.LE BARON
De qui donc je te prie ? La fille de Saincenne, ou je n'y comprends rien : Est-elle aussi Comtesse ? Allons, je le veux bien Et Comtes et Marquis, chez vous naissent en foule : Vous en tenez fabrique ; Eh ! Vous avez le moule, Et notre cher cousin n'y plaint pas la façon. Si bien donc que changeant de titre, et pas de nom, Ta Comtesse bientôt deviendra ma Baronne. Tu goûtes ce projet ? Il n'a rien qui t'étonne ? Toi qui sais nos secrets, tu sais qu'un tour de main, De Ducreux roturier, fit un jour mon cousin : Un nouveau tour de main en fera mon beau-père ; Quelques cent mille écus arrangeront l'affaire.DAVON, avec empressement
Ne parlez pas d'argent je vous en conjure.LE BARON
Ouais ? Monsieur Davon ! C'est le cas d'en parler où jamais. Ton d'Alfort me paraît un écumeur de bourses ; Sur celle du Marquis il fonde ses ressources. Qu'un grand Seigneur consente à se mésallier, On est bien sûr qu'il a des dettes à payer. Le Marquis, à coup sûr, va signer sa ruine ; Et puisqu'à ce parti, comme un sot il incline, Tope ; moi, j'y consens ; mais, à parler sans fard, Je dois bien du pillage avoir aussi ma part. Tiens ; nous rédigerons en commun les articles, Et pour y voir plus clair, je mettrai mes besicles : Tu riras ; il n'est Clerc foncé dans son état, Qui sache comme moi minuter un contrat... Ne vois-je pas vers nous, venir la Chanoinesse ?Besicles : On ne se sert de ce mot que dans le style burlesque. Il signife des lunettes appliquées au deux yeux. [F]
Minuter : Dresser une minute qui ets l'orignial des actes qui se passent chez les notaires (...). Ce contrat est minuté, tout est dressé chez le notaire, il ne reste qu'à le dresser. [F]
SCÈNE IV. Aurélie, Le Baron.
AURÉLIE, bas, en entrant
Je puis, sans me manquer, faire ici politesse ; Cet homme est de mon rang, et j'ai besoin de lui : Sachons habilement nous en faire un appui.Haut.
Vous venez du pays où fleurit notre race ; Ah Monsieur_le_Baron ! Ah ! Parlez m'en de grâce ! Je voudrais, pour beaucoup, avoir vu de mes yeux, Cet antique berceau de mes nobles aïeux : C'est là que ma maison jette son plus grand lustre ; Ici, j'en aime en vous, le rejetton illustre. On n'a rien de si cher que les gens de son nom : Cet intérêt, chez moi, tient de la passion.LE BARON
De la passion !AURÉLIE
Oui ; je le répète encore, On se tient par le nom, quand le nom nous honore : S'appartenir ainsi, c'est l'attribut des grands ; Et c'est nous que Dieu fit pour avoir des parents.AURÉLIE
Ce goût-là va, chez moi, jusques à la manie ; Des plus grandes maisons, juste, à point, je dirais L'époque et l'origine à deux ou trois jours près.LE BARON
Peste ! Et dans ce travail vous avez je l'espère, Suivi tous les dégrés de Monsieur votre père ?AURÉLIE
En doutez vous ? Malheur à tout homme nouveau, Qui sorti du comptoir, ou du fond d'un bureau, Croit son nom décrassé par sa grande richesse, Antidate de loin sa moderne noblesse, Et peuple un Régiment, de marmots d'Officiers, Appellés tous, Marquis, Comtes ou Chevaliers : Il faut, de ces Messieurs, que l'orgueil en rabatte ; Et leurs titres, par moi, sont mis, juste, à leur date.LE BARON
J'estime ce courage il tient du philosophe : Mais du vrai noble, en vous, pour renforcer l'étoffe, Peut-être peu d'hymen...AURÉLIE
Je venais pour cela.LE BARON
Oui, de rien je n'ignore.LE BARON, en lui prenant les mains
Vrai trésor de mon coeur ! - Mais, vois, la destinée Qui veut qu'à point nommé je quitte Périgueux, Pour m'en venir, en poste, acquiescer à tes voeux !AURÉLIE, avec dignité
Quel est ce tutoiement apostrophe pareille, Ne s'est pas faite encor entendre à mon oreille.LE BARON, en la serrant dans ses bras
Tu t'y feras, petite ; on s'accoutume à tout. Quand j'aurai de plus près intéressé ton goût...LE BARON, en lui pinçant le menton
C'est ce petit nez-là qui les rend familières.AURÉLIE, avec indignation
Je n'y tiens pas, je vais chercher mon père.LE BARON
Du respect pour son sang, il me tient acquité ; Ce gentilhomme-là me traite avec bonté. Bien loin qu'il te soutienne en ton humeur farouche, Je m'en vais parler... Les honneurs de ta couche, Que je lui fais signer tout ce que je te dis.AURÉLIE
Je gage le contraire.SCÈNE V. Les Mêmes, Le Marquis.
AURÉLIE
À vos droits les plus chers, mon père, on porte atteinte, Monsieur vient de manquer au respect qui m'est dû.LE MARQUIS
Lui ! Du respect pour vous ! Loin qu'il y soit tenu, Vous-même lui devez égards et déférence.LE BARON, en éclatant de rire
Petite fille ! Allons ! Faites la révérence. Eh ! Tu vois bien mon coeur ; je te l'avais prédit.AURÉLIE, bas
Je crois rêver ceci me confond, m'interdit.Haut.
Comment ! Vous supportez que sans autre formule, D'un ton impertinent, autant que ridicule, Il me parle d'hymen, et qu'un aveu grossier S'accompagne chez lui du geste familier ?LE MARQUIS
La formule n'est rien le geste pas grand chose ; Et je suis très flatté de ce qu'il vous propose.AURÉLIE
À quel titre, Monsieur, s'est-il acquis des droits, Un empire absolu, qu'à peine je conçois ?LE MARQUIS
Laissez c'est entre nous affaire d'étiquette ; Il est la branche aînée, et je suis la cadette.LE BARON
Nous en aurions bien long, là dessus, à t'apprendre : Vas, vas, si tu savais tout ce que nous savons !AURÉLIE
Moi devoir à Monsieur !LE BARON
Ma superbe cousine ! Crois donc ce qu'on te dit, et fais moins la mutine. Je suis un malin peste, et tels de mes parents, Se sont vus devant moi de bien petites gens ; Demande au cher papa ; est-il pas vrai Saincenne ?LE MARQUIS
Le Baron vous dit vrai.SCÈNE VI. Les Mêmes, Dimanche.
DIMANCHE, au Marquis
Des portraits enlevés du fond de ma boutique, Et chez vous apportés, Monsieur, j'en revendique Un qui n'est pas du compte, et je l'affirme encor, Que je ne vendrais pas, fût-ce son pesant d'or : C'est celui de mon père.DIMANCHE
J'admire Que vous ne vouliez pas me connaître, en effet Eh ! Vous-même m'avez demandé le secret...AURÉLIE, à part, toute occupée de l'affront que le Baron lui a fait
Un parent de Province il faut avoir raison.DIMANCHE, en colère
Comment !...LE MARQUIS
Veux-tu sortir ?AURÉLIE, à part, toujours occupée de son objet
Un tel outrage ! Oh ! non ; J'en mourrais, s'il fallait l'endurer.LE MARQUIS, à Aurélie
Ma fille, éloignez-vous.LE BARON, à part
Le Marquis est aux champs.AURÉLIE, toujours préoccupée
Me manquer de la sorte !DIMANCHE
Soit ; mais j'ai contre vous mon recours en justice.Il aperçoit le portrait de son père et y court.
Mon pauvre père ! Eh bien le voilà justement ! Tenez ; ils m'en ont fait un carême-prenant. La belle mascarade ! Oui ! Le casque et l'armure ! Il était cent fois mieux sous son habit de bure.Il lit l'inscription du portrait.
César-Timoléon de Saincenne ? non, non ; Boniface Dimanche : eh ! Voilà son vrai nom.Les gens l'entraînent hors du théâtre, toujours criant et pestant.
Carême-prenant : Le jour du mardi qui précède le carême et quelquefois tout le temps du carnaval depuis les rois. (...) On appelle aussi des Carêmes-prenants, des gens du peuple qui se masquent de façon ridicules, et qui courent les rues. [F]
LE BARON, riant aux éclats
S'il eût continué, je mourais sur la place.SCÈNE VII. Le Marquis, Le Baron.
LE MARQUIS
Oui ; riez, riez donc.LE BARON
Mais dame que veux-tu ? Il faut bien s'égayer, puisque tu l'as voulu. Toi seul t'es attiré cette lourde disgrâce. Faire d'un fripier borgne, un des chefs de ma race ! Sois sûr que le Public en rira comme moi ; Car ceci fera bruit, ainsi que je le crois : Et vienne le procès...LE BARON
Oui dà.LE BARON
En Périgord ?LE MARQUIS
Tout droit.LE MARQUIS
Votre indiscrétion me coûterait la vie.LE MARQUIS
Votre silence parle ; il tue.LE BARON
Or, en ce cas, La Chanoinesse aussi sera donc du voyage : J'y suis butté, je veux en meubler mon ménage.Butté : Signifie aussi, fixé à un certain point où on se tient opiniâtrement. [F]
LE MARQUIS
Au lieu d'elle, épousez Hortense.LE BARON
Hortense quoi Ce petit oeil fripon !... Attends donc : sur ma foi ! Elle me plaît assez, active, sémillante... En fait de femme, moi, j'ai l'âme accommodante.Sémillant : Qui est remuant, éveillé, qui ne se peut tenir en place. [F]
LE MARQUIS
Eh bien ! Partez soudain : ma nièce vous suivra À la poste prochaine on vous la conduira ; Vous vous y marierez sans faste, sans tapage... On publiera les bans après le mariage.LE BARON, en riant
Que mon cousin Ducreux est un drôle de corps ! Il vous bacle, en deux mots, vous conclut des accords ; Et des deux mots pas un sur la dot qu'on emporte.LE MARQUIS, avec poids
Plutôt vous partirez, plus elle sera forte.LE BARON, en allant vers la coulisse
La Fleur ! Cours à la poste, amène des chevaux.Au Marquis.
Tu vois ; à tes desirs j'immole mon repos. Mais je te quitterai le coeur plein d'amertume : Tu n'imagines pas combien je m'accoutume À te croire vraiment de mon sang, de mon nom : Communauté de biens fixe l'opinion. Le Duc, au même prix, t'adopterait je gage ; Ça ! Ne vas pour lui nous faire cet outrage : Mon nom te sied, il faut t'en tenir à cela ; Et parti de si ioin, tu peux bien rester là.Il l'embrasse.
Pauvre cher homme ! Vas, ton embarras me touche.Il sort en riant.
SCÈNE VIII.
SCÈNE IX. Le Marquis, Davon.
DAVON, dans le plus grand trouble
Monsieur, tout est perdu.LE MARQUIS
Tout est perdu, Davon ?LE MARQUIS
Eh de quelle façon ?DAVON
On sait tout ; l'Intendant à découvert la mèche. Tout-à-l'heure, haussant sa voix de pie-grieche, De l'entretien secret qui vous tient en souci, Il a laissé percer...Pie grièche : Est une espèce de pie sauvage de couleur cendrée. [F]
LE MARQUIS
Quoi ?DAVON
Deux mots les voici.LE MARQUIS
Voyons.DAVON, en traînant la parole
C'est... Rat...LE MARQUIS
Rat ?LE MARQUIS
Quel funeste incident ! Si je graissais la patte à ce chien d'Intendant ! Avec tous ces gens-là, c'est ainsi que l'on traite : Comme un effet Marchand, un Intendant s'achète.DAVON
Ils coûtent gros : - suivant ma petite raison, Il est toujours bien temps d'enrichir un fripon. Voyez venir le Duc, et sur sa contenance, Jugez...LE MARQUIS
Enfuyons-nous le voici qui s'avance.SCÈNE X. Le Duc, Clénard.
LE DUC, vivement
Vous me faites trembler : Saincenne aurait appris L'état abominable où mes biens sont réduits ?CLÉNARD
Je le crains.LE DUC
Eh ! Sur quoi ?CLÉNARD
Son Généalogiste A lâché quelques mots : il nous suit à la piste. Je lui crois le coup-d'oeil et sûr et pénétrant : Qui sait tromper autrui, croit qu'autrui le lui rend ; L'intérêt l'avertit. Sur le faux noble il donne De la fausse monnaie, et prend de lui la bonne ; Il craint que Monseigneur n'en veuille prendre aussi...LE DUC, avec trouble
Clénard, je suis perdu, si la chose est ainsi. L'hymen rompu, le feu se met dans mes affaires : Mes mille créanciers, Juifs, Arabes, Corsaires, Vont saisir, vont piller ; un incident pareil...SCÈNE XI. Le Duc, Le Marquis.
LE MARQUIS, au fond du théâtre
Il n'est pas trop aisé de risquer l'abordage ; Je lui vois, comme Duc, sur moi trop d'avantage.LE DUC, à part, sur le devant
Qui croirait qu'il fallût, faute d'un million, Ménager ces gens-là ! Dure position ! Il traîne, ce me semble, et tire de l'arrière ; Hon ! ce n'est pas trop là son allure ordinaire.LE MARQUIS, à part, en s'avançant
D'avance, je remarque ( on voit ce que l'on craint ) Je ne sais quoi de noir, sur son visage empreint.Haut avec embarras.
À bien de sots discours, un grand nom nous expose, Monsieur_le_Duc.LE DUC, à part
Malpeste ! Il va droit à la chose.Haut.
Oui, l'on croit tout savoir ; on veut tout contrôler.Malepeste : Imprécation qu'on fait contre quelque chose, et quelquefois avec admiration. [F]
LE MARQUIS, à part
C'est de mon déshonneur qu'il prétend me parler.Haut avec plus d'embarras.
Ce qui m'étonne plus, en fait de médisance...LE DUC, bas
Peut-être il n'osera me parler de rupture.LE MARQUIS, haut
Il serait bien fâcheux, qu'au moment de conclure.LE DUC, bas
Voilà le mot fatal, je n'ai pu l'éviter ; Essayons, par mon air, de le déconcerter.Haut.
Vous croyez donc, Monsieur, à force d'impostures.LE DUC, en colère
Ah parbleu ! Oui ; voilà Des garants bien choisis, que vous nous citez-là ! Oh bien ! Si vous n'avez que des preuves semblables !LE MARQUIS
Lesquelles faut-il donc ?LE DUC
Toutes sont récusables.LE DUC
J'y crois fort.LE MARQUIS
Et moi guère : J'ai pour les Intendants, la même aversion Que vous ressentez vous, pour les gens de blason,LE DUC, en traînant ses paroles
En ce cas.LE MARQUIS, de même
En ce cas.LE DUC, à demi-voix
Notre afaire est rompue.LE MARQUIS, à part
C'en est fait ; et je sens que ce mot là me tue. Quoi que je puisse dire, il ne me croira pas.LE MARQUIS, à part
Le voilà qui s'en va ne souffrons pas qu'il sorte : Je suis perdu, s'il met le pied hors de la porte.Il fuit par derrière le Duc, en marchant sur la pointe du pied : le Duc fait le tour de la chambre, et revient à sa place ; le Marquis revient à la sienne.
Bas.
Rien n'est désespéré le Duc reste.Ils gardent tous deux le silence, toussant, se mouchant, prenant du tabac, comme des gens embarrassés.
LE DUC, bas
Ceci File du long : tant mieux ! Tant mieux ! J'en suis ravi. Le dernier mot lui coûte, et le respect l'arrête. Je voudrais bien ne pas me jeter à sa tête ; Faute de s'avancer, pourtant il ne faut pas...LE MARQUIS, bas
On peut avec un Duc, faire les premiers pas. Il faut, coûte qui coûte, enlever tout obstacle.Tous deux en même-temps, se jetant l'un vers l'autre.
Monsieur_le_Duc.LE MARQUIS, en se retirant aussi
À miracleLE DUC, à part
Il revient.LE DUC
Eh que ne parlez-vous aussi sans plus attendre : Voyons si, de nous deux, l'un a raison, ou tort.LE MARQUIS
La calomnie...LE DUC
C'est un fléau d'enfer.LE MARQUIS
Une peste effroyable.LE DUC
Il faut bien nous garder d'une peste si noire.Peste noire : Maladie mortelle qui décida toute l'Europe de 1348 à 1351.
LE DUC
Je vous en livre autant ; et, tenez, preuve en main ; Ils m'ont fait parvenir un écrit clandestin.Il lui donne la lettre anonyme qu'il a reçue.
Où donc en serions-nous, si sottement crédule, J'eusse tenu pour vrai cet avis ridicule ?LE MARQUIS, en lui remettant aussi la lettre anonyme qui lui a été adressée
Et vous, croyez-vous donc qu'on vous ait épargné ? Ce billet malhonnête, et qu'ils n'ont pas signé...LE DUC, déchire le billet
Voilà le cas qu'on fait de tout papier semblable.LE MARQUIS, déchire de son côté
Les hommes ! Mon cher Duc ! C'est l'engeance du Diable. Qu'on vienne...LE MARQUIS, en l'embrassant
Ainsi les Chevaliers se donnent l'accolade.LE DUC
Tout à vous.LE MARQUIS
Pour la vie.LE MARQUIS, bas
Le voilà de mon nom aussi sûr que du sien.Ils sortent en se faisant de grandes démonstrations.
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE.
LE COMTE, seul
J'attends Hortense ici,je la guette au passage / Ce que je viens d'entendre ; un ton si vrai, si sage ; Ce juste éloignement pour l'hymen du Baron, Son refus motivé par la saine raison ; Cette raison, de grâce, et de douceur ornée, Tout cela ne part point d'une tête tournée / Les cerveaux éventés ne parlent point ainsi. « Monsieur, lui disAit-elle, à ce sage parti Par mes réflexions je me vois décidée ; Je me fais de l'hymen une trop haute idée : Avant que de songer à des liens si doux, Je veux connaître, aimer, estimer, mon époux. » S'il se pouvait qu'Hortense en effet moins légère... Si son air étourdi cachait quelque mystère ! Si... je cherche un moyen de pouvoir me flatter.SCÈNE II. Le Comte, Hortense.
LE COMTE
Depuis que du Baron vous refusez la main, Et d'un ton, ah ! D'un ton, bien fait pour me surprendre.HORTENSE
Qui vous a dit ?LE COMTE
Oh ! Vous m'avez ravi !HORTENSE
Bon !LE COMTE
Le ton de décence. La froide dignité, la juste convenance... Tout ce que vous étiez quand je vous vis d'abord.HORTENSE, en riant
Courage ! Allons cousin, encore un peu plus fort ! Vous êtes étonnant pour voir tout à l'extrême.LE COMTE
Hortense, je vous vois ainsi que je vous aime. Avec moi désormais plus dedéguisement ; C'est soin perdu ; je sais votre secret.HORTENSE, témoigne d'abord de la surprise elle se remet ensuite, et reprend son air et son ton gai
Oui ; c'est un fait exprès.LE COMTE
Ah ! De grâce !HORTENSE
Vrai.SCÈNE III. Le Comte, Hortense, Davon.
DAVON
Monsieur, voulez-vous bien un moment m'écouter ?Il montre un porte-feuille plein de papiers.
Voici, voici la dot qu'au Baron l'on destine. Ce don, de votre père avance la ruine ; Je ne puis le cacher.LE COMTE, à Hortense
Vous ne voulez donc pas absolumenmt m'instruire ?HORTENSE, en sortant, gaiement
Cousin, j'en ai trop dit ; je n'ai plus rien à dire.SCÈNE IV. Le Comte, Davon.
SCÈNE V. Le Marquis, Davon.
LE MARQUIS
As-tu remis la somme ?DAVON
Mais...SCÈNE VI.
LE MARQUIS, seul
J'affecte du sang-froid, bien plus que je n'en ai ; Je vois le précipice où je suis entraîné. Mon sort tient au retour du vieux Comte Desborde ; Qu'il revienne, du coup, il faut montrer la corde : De cinq cents mille francs je me trouve en défaut. À cet accident-là, parons tout au plutôt. Le moyen, c'est d'unir Cléonte avec ma fille ; Il est noble, a du bien : admis dans ma famille, Sa générosité me répond au besoin D'un secours que, sans lui, j'irais chercher bien loin. Ma fille veut un Duc ; au fond, j'en suis la casse : Lui donnant de l'orgueil, j'ai poussé trop la dose.Il réfléchit.
Oui ? Par un autre orgueil combattons celui-là : Jamais je n'obtiendrai rien d'elle que par-là. Voici tout justement Cléonte qui s'avance.SCÈNE VII. Le Marquis, Cléonte.
LE MARQUIS
Venez, mon pauvre ami, me conter votre chance. Ma fille vous a donc donné votre congé ? Moquez-vous d'elle, allez ; je vous ai bien vengé.CLÉONTE, avec vivacité
Vengé !LE MARQUIS
Vengé, vous dis-je ; et de cette vengeance Que le sexe sent mieux, et dont plus il s'offense.CLÉONTE, transporté de joie
Voulez-vous bien, Monsieur, m'expliquer tout-à-fait...LE MARQUIS
Je vous le dirai ; mais gardez-moi le secret.Avec un air de mystère.
La Duchesse d'Ossonne ; ai-je dit, vous épouse.CLÉONTE
Eh bien ! Marquis ?LE MARQUIS
Eh bien ! Ma fille en est jalouse : Je l'ai vue, et rougir et pâlir tour-à-tour ; Excès d'orgueil, enté sur un excès d'amour, La travaille en dedans ; je vous le jure encore : De ce dépit jaloux, qui ronge et qui dévore, Elle en a, tout autant que femme en peut porter. C'est à vous désormais de vous bien comporter ; Jouez, en lui parlant, l'humeur et le caprice ; Faites de mon propos prospérer la malice. Êtes-vous malin, vous ?Enter : Greffer, faire des entes. Se dit aussi figurément en terme de morale dans cette phrase : une telle maison a été entée dans celle-là ; pour dire, que le bien, le nom et les armes d'une maison est passée dans une autre par quelque alliance. [F]
CLÉONTE
On le dit.LE MARQUIS
Bon tant mieux. Quand vous aurez traité la chose au sérieux, Je veux en bon accord, tous les deux vous remettre.CLÉONTE
Non pas, assurément.LE MARQUIS
Je le veux.CLÉONTE
Je ne puis.SCÈNE VIII.
CLÉONTE
Je cherchais la vengeance, elle vient me trouver ; Quel plaisir ! De quel air je m'en vais la braver ! Double rivalité, d'attraits, et de naissance ! Oh ! J'acquiers un grand prix par cette concurrence. Ce que femme veut moins, une autre le voulant, Le lui fera vouloir avec acharnement. La voici qui s'avance ; allons, ferme, courage ! Prenons l'air et le ton de notre personnage.SCÈNE IX. Cléonte, Aurélie.
AURÉLIE
Monsieur, à quand la noce ?AURÉLIE
Belle ! Où donc, je vous prie, où voyez-vous cela ? Moi, je vois tout commun dans cette union-là.CLÉONTE
Comment ! Une Duchesse.AURÉLIE
Oh ! La grande merveille ! De ce mot imposant remplissez-nous l'oreille : L'ambition mesquine ! On vous la passerait Si vous étiez d'hier.AURÉLIE
En ce tabouret même, Jette sur votre hymen un ridicule extrême : Votre femme le perd en vous épousant. Fi ! Le sot rôle à jouer que celui d'un mari, Dont le nom doit coûter des honneurs à sa femme !CLÉONTE
J'admire qu'avec vous, l'hymen ne soit, Madame, Qu'un trafic de grandeurs et de rang à la Cour, Stipulé par l'orgueil, à l'insu de l'amour.AURÉLIE
L'amour, vous voudriez donc bien me faire accroire Qu'il joue un rôle aussi dans toute cette histoire.CLÉONTE
Un rôle ! Essentiel.AURÉLIE
Cela n'est pas vrai,CLÉONTE
Non ?AURÉLIE
Non.AURÉLIE
C'est que je sais juger un coeur tel que le vôtre : Allez vous m'aimez trop pour en aimer une autre.CLÉONTE, d'un ton moqueur
Pour rendre ceci vrai, votre esprit conséquent ? N'a qu'à mettre au passé ce qu'il met au présent.AURÉLIE
Arrêtez ; grâce au moins du ton d'impertinence..Elle feint de pleurer.
Aveugle que j'étais ! Ma tendre confiance...CLÉONTE
Oh ! non ; dispensez-vous de pleurer, s'il vous plaît ; Les larmes du dépit sont d'un faible intérêt.AURÉLIE, avec fierté
Du dépit qui pourrait m'en donner, je vous prie ? Votre prétention me paraît bien hardie ; Du dépit pour un coeur par moi répudié, Et qui s'est, de dépit ailleurs, réfugié ! Oh ! Vous calculez mal les faiblesses humaines, Si vous nous supposez de tels sujets de peines ; On n'a point de dépit quand on rompt le premier.CLÉONTE, à part
Elle a ma foi raison je ne puis le nier : En ce cas, tout ceci n'a rien qui l'humilie.AURÉLIE, à part
Frappons le coup plus fort.Haut.
Soyez sûr que Aurélie A de quoi remplacer un coeur qu'elle a perdu.CLÉONTE, à part
Parbleu ! C'est singulier ; je n'aurais jamais cru Qu'il fût si mal aisé de se venger des femmes : Elles ont des retours qui subjuguent nos âmes.Haut.
Écoutez n'allons pas agir en étourdis ; Votre père voudrait que nous fussions unis : Sans votre ambition qui tient de la manie...AURÉLIE, tendrement
Dans le fond de-mon coeur il est trop avéré.CLÉONTE
Vraiment ?AURÉLIE, bas
Bon ! Cela prend.Haut.
Oui, vous devez m'en croire ; Titre et rang, sont des mots sortis de ma mémoire.CLÉONTE
Ô ciel ! S'il était vrai ?CLÉONTE, en lui baisant la main
En ce cas, des mortels je suis le plus heureux.SCÈNE X. Les mêmes, Le Comte, qui entre précipitamment.
LE COMTE
Ma soeur écoutez-moi ; le temps , la chose presse : Tout va selon vos voeux, et vous serez Duchesse.AURÉLIE, avec vivacité
Duchesse !LE COMTE
Il serait trop long de vous dire comment Mon mariage a pu manquer subitement ; Il faut à cet accord en suppléer un autre ; Et mon hymen rompu, nécessite le vôtre.AURÉLIE, après un peu de réflexion
On m'avait de tout temps prédit le tabouret ; Il était fou d'aller contre un pareil décret.CLÉONTE
Quoi ! Vous pourriez encor ?AURÉLIE
Fuit-on sa destinée, Cléonte ! Par mon sort, je me vois entraînée ; L'astre prédominant qui régla mon destin, Veut que j'aille à la Cour ; allons, j'y cède enfin :Tendrement.
Mais non sans regretter une chaîne si belle.CLÉONTE
Allez, femme perfide ! Allez, femme infidèle ! Tristement attachée à votre sot époux, Caressez par orgueil l'objet de vos degoûts : La honte d'un tel choix vous punit et me venge. Sous la loi du destin puisqu'il faut qu'on se range, J'adopte ce conseil, et sans plus consulter, Mon sort est de vous fuir et de vous détester.AURÉLIE
Moi, lancée à la Cour, et sous le dais placée, Je vous aurai toujours présent à la pensée.Ils sortent tous deux par des côtés différents.
Dais : Meuble précieux qui sert de parade et de titre d'honneur chez les princes et les ducs. Il est fait en forme du haut d'un lit, composé de trois pentes, d'une fonds et d'un dossier. [F]
SCÈNE XI. Le Marquis, Le Comte.
LE MARQUIS
Eh bien ! Mon Colonel ! La noce est en bon train ; Je doublerais la dot, et que ce fût demain.LE MARQUIS
Pas prête pourquoi donc ?LE COMTE
Une telle folie est du moins estimable ; Elle consiste à faire un aveu véritable ; À dire qui je suis, avant de m'engager.LE MARQUIS
Ça ! ne badinons pas.LE MARQUIS
Des torts ! C'est bientôt dit la parole est légère : Tout devient tort, mon fils, sitôt qu'on l'exagère ; Mais ce jugement même est un tort de l'esprit : Il faut être du siècle et du monde oùl'on vit. Ce que vous supposez, (et qu'il ne faut pas croire) Eh bien ! Quand ce serait en effet mon histoire, Serais-je le premier qui, maltraité du sort, Eût trouvé la noblesse au fond d'un coffre-fort, Et se fût fait Marquis avec un peu d'adresse ? Quel mal fait cet emploi d'une grande richesse ? Le pauvre en souffre-t-il est-ce un surcroît d'impôt Qui surcharge sa peine, et trouble son repos ? Tout en va-t-il plus mal dans la chose publique ? Damis a, pour monter, pris cette route oblique, Et les grains au marché, n'en ont pas renchéri. Que je hais l'esprit dur, le caractère aigri, Qui voit partout le mal, où partout le suppose ; D'un fétu fait un monstre ; et de rien quelque chose ! Ce travers, croyez-moi, vous perdrait à la Cour. Le Baron sait, à tout, donner un mauvais tour : Votre hymen, ( ce point-là doit certes vous suffire ) Votre hymen détruira ce qu'un fat a pu dire ; Et pour croire aux faux bruits dont il veut nous tâcher, Qui Diable en Périgord voudra l'aller chercher ?LE COMTE
Mon pere, ce discours n'est qu'un vain subterfuge : J'en appelle à vous-même, oui, soyez votre juge, Ou plutôt que l'honneur soit le vôtre et le mien ; À nos propres regards ne dissimulons rien : Tout mensonge est affreux, il blesse la droiture. Qu'est-ce donc que vouer sa vie à l'imposture ? Admettre le besoin et la nécessité D'un mensonge éternel, avec art concerté ? De ce que vous signez, rien n'est vrai, légitime ; Votre seing est un faux, et tout faux est un crime. Eh ! Que prétendez-vous ? Être un peu plus qu'un tel : Le bel honneur surtout lorsqu'un mépris réel... Pardonnez-moi ce mot, il échappe à ma bouche : Je vous aime, mon père, et votre honneur me touche. Je ne puis devant vous feindre ni déguiser : Au reste, quelque loi qu'on puisse m'imposer, Je dois, même avant vous, croire ma conscience ; Je me sens affranchi de toute obéissance, Dès qu'à vous obéir l'honneur est compromis. Moi ! Tromper la famille où je serais admis ! À chaque instant du jour il faudrait donc me dire, Si l'on savait ! Ah Dieu ! Pour me faire souscrire À ce plan médité de lâche trahison, Il faudra fasciner mes sens et ma raison.LE MARQUIS
Non, non ; pour m'assurer de toi, de ton silence, J'emploierai la douceur, et non la violence ; Je te ferai sentir que ma vie en dépend.LE COMTE
Mon père !LE MARQUIS
Calme-toi ; raisonnons un instant. Tiens ; je ne prétends plus te cacher ma faiblesse : Oui, c'est à prix d'argent que j'acquis la noblesse ; Et je l'aurais acquise au prix de tout mon sang, Tant l'aveugle désir et du nom et du rang, Fut de mon coeur troublé l'inquiète folie ! Toi, de qui la raison sent, calcule, apprécie De l'état roturier l'infâme abjection ; Toi, qui m'en as marqué ton indignation, Condamne-moi d'avoir, par un heureux mensonge, Purgé l'ignominie où cet état nous plonge.LE COMTE
Loin de vous en laver, vous vous reconnaissez Flétri par votre état quand vous en rougissez. Lorsqu'un tel préjugé nous foule, nous rabaisse, Il faut chercher en soi ses titres, sa noblesse : L'aveu de ce qu'on est commande le respect ; On releve par là l'état le plus abject : C'est la raison alors, qui devient la plus forte, Et sur le préjugé, la vérité l'emporte. Viennent nos grands Seigneurs ! Je les mets tous au pis, Pour me faire rougir d'être ce que je suis : Du dédain avec moi, que leur fierté s'avise ! J'en déconcerterais plus d'un dans l'entreprise. Roturier, et pour tel montré de bonne-foi, Je ferai reculer le mépris devant moi.Mettre quelqu'un au pis : se dit par manière de défi pour marquer à un homme qu'on ne le craint point, quelque mauvaise volonté qu'il ait. [L]
LE MARQUIS
Oh bien ! Moi je m'abonne à cent coups d'étrivière. À me jeter, la tête en bas, dans la rivière, Si jamais je souscris à cette indignité De me salir du nom que mon père a porté. Eh ! Lorsque dans la rue un violon résonne, Je croirais que c'est moi que la ville chansonne. Devant ma fille même, il faudrait me cacher.Étrivière : courroie à laquelle est suspendu l'étrier. Coup d'étrivière, coup donné avec l'étrivière. [L]
LE COMTE, à part
Dieu quel aveuglement comment l'en arracher !Haut.
Que n'ai-je su plutôt ! J'étais trop jeune encore : Mes conseils.LE MARQUIS
Des conseils ! Je les fuis, les abhorre ; Des conseils ! Je n'en prends que de ma passion.LE COMTE
Que puis-je donc pour vous ?LE MARQUIS
À ta soumission, Je ne demande rien de plus que le silence ; Modère ta franchise, et fais-toi violence : Conclus le mariage.LE MARQUIS
Que tu dois m'accorder.LE COMTE
C'est celui de l'honneur.LE MARQUIS
Ta gloire la plus chere ; Sera d'avoir sauvé des affronts à ton père. Tu balances ! Faut-il me mettre à tes genoux ? Je m'y mettrai.LE COMTE, en le relevant
Mon père ! Ô ciel ! Que faites-vous ?SCÈNE XII. Les Mêmes, Aurélie.
AURÉLIE
Qu'est-ce donc que ceci ?LE COMTE
Je suppliais mon père ; Je mettais à ses pieds mon instante prière : Mais, ma soeur, il persiste, et s'obstine en son choix.AURÉLIE, à part
Je ne sais que penser de tout ce je vois.LE MARQUIS, emmène son fils dans un coin et lui parle tout bas
Je vous ai confié le destin de ma vie ; Si vous me trahissez, Hortense en est punie.LE COMTE, à demi-voix
Hortense ?LE COMTE
Vous pourriez !...SCÈNE XIII. Aurélie, Le Comte.
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE. Le Comte, Hortense.
LE COMTE
Hortense, au nom de Dieu ! Ceci n'est pas plaisant ; Abstenez-voudserire, aumoinspouruninstant.LE COMTE
Mon récit n'est pas gai si vous le trouvez tel, J'en féliciterai votre heureux naturel. Je suis, vous le savez déchu de ma noblesse.LE COMTE
Dieu m'en préserve, hélas ! D'un pareil accident, je sais qu'on ne meurt pas : Mais il faut détromper le Duc sur ma naissance.HORTENSE
Oui.LE COMTE, avec poids
Mon père m'en fait une expresse défense Et si je résistais à son commandement Il vous en punit.LE COMTE
Moi !LE COMTE
Vous, vous-même.HORTENSE
Eh ! Comment ?HORTENSE, frappée
Saincenne, il se pourrait ?LE COMTE
Rien de plus vrai ; mon père...HORTENSE
J'en sens toute l'horreur.HORTENSE, après un peu de réflexion
Armons-nous tous les deux de sage fermeté ; Je vous réponds de moi ; vous n'avez rien à craindre Je n'ai que trop appris à souffrir sans me plaindre Tout injuste qu'il est, cet ordre rigoureux N'ajoute pas beaucoup à mon malheur affreux.LE COMTE, vivement
Hortense, expliquez-vous.HORTENSE
L'aveu que je vais faire Me rendra votre estime ; elle m'est nécessaire Pour adoucir ma peine, et pour me consoler.LE COMTE
Eh bien !LE COMTE
Ciel !HORTENSE
Je désespérais d'être à vous quelque jour ; J'ai voulu vous guérir d'un dangereux amour, Et lever cet obstacle aux volontés prévues D'un père ambitieux, qui sur vous a des vues.HORTENSE
J'ai saisi ce moyen ( en était-il quelqu'autre ? ) Pour régler mon amour, et contenir le vôtre.LE COMTE
Votre amour !LE COMTE
Me serais-je trompé ? L'avez-vous prononcé ; ce mot, si doux, si tendre ? Répétez-le cent fois cent fois je veux l'entendre : Hortense ; vous m'aimez ! Un aveu si flatteur, De tous mes sentiments à rallumé l'ardeur : Cet aveu va, lui seul, régler ma destinée. Qu'on ne me parle plus d'aucun autre hyménée ; Plus de Ducs, plus d'honneurs, je les abjure tous : Dans l'univers entier je ne vois plus que vous. Tout autre noeud me pèse ; il m'est insupportable.LE COMTE, à part
Je suis aimé.HORTENSE
Perdez un si funeste espoir.LE COMTE, plus vivement
Je suis aimé !HORTENSE
Suivez vos démarches honnêtes ; Allez trouver le Duc ; dites-lui qui vous êtes : S'il persiste, d'un père accomplissez les voeux.LE COMTE
Non, jamais.HORTENSE
Il le faut.LE COMTE
Je ne puis.HORTENSE, avec poids
Je le veux. Saincenne, estimons-nous : le reste s'use, passe ; L'amour qui du devoir nous fait quitter la trace, Après avoir trompé notre espoir le plus doux, S'éteint dans les remords, et meurt dans les dégoûts ; Saincenne, estimons-nous ; c'est-là le bien suprême : Il nous adoucira notre infortune extrême. De tout, remettons-nous aux volontés du ciel ; Méritons d'être heureux, c'est-là l'essentiel.Elle sort.
SCÈNE II.
LE COMTE, seul
Je n'ai pas sur mon sort la plus légère crainte Sitôt que j'aurai pu m'expliquer sans contrainte ; Il n'est point de raisons ni de moyens puissants, Qui rapprochent jamais des états si distants ; Mon vrai nom reconnu, rompt toute convenance : Qu'ils gardent leurs grandeurs, j'aimemieuxmonHortensel Le sort me traita bien en me donnant le jour ; il me fit roturier pour servir mon amour. Mais si j'expose Hortense au courroux de mon père S Bon un pareil propos échappe à la colère Mais au moment d'agir, on change, on file doux. Voici le Duc eh vite eh vite empressons-nous De lui tout raconter.SCÈNE III. Le Comte, Le Duc, et un moment après, Le Marquis.
LE MARQUIS, au fond du théâtre
Mon fils avec le Duc ! Est-ce pour me trahir ?Il s'approche tout doucement, et se tient à l'entrée d'une coulisse, d'où il prend part à la scène par ses gestes d'étonnement, de crainte, de désespoir.
LE COMTE, au Duc
Monsieur, de ma naissance J'eus longtemps une vague et fausse connaissance.Geste de désespoir du Marquis.
LE DUC, à part
L'y voilà justement ; je l'avais bien prévu.LE COMTE
De tout temps appelé Saincenne, j'avais cru Que ce nom, hautement reconnu pour le nôtre, Ne déparerait point un nom tel que le vôtre : Mieux instruit de mon sort, sachant ce que je sais...LE COMTE
Hélas ! Rien n'est plus vrai.LE DUC
Je n'en suis pas fâché.LE COMTE
Comment ! Vous voulez rire.LE DUC
Non.LE DUC
Eh bien ! Pour tel, je suis charmé de vous connaître ; Il est de ses gens-là dont je fais très grand cas ; Vous, tout le premier.LE COMTE, à part
Je m'y perds on dirait que de dessein formé...LE DUC, à part
Le voilà bien honteux d'être tant estimé !LE COMTE
Encore un coup, Monsieur, expliquons-nous, de grâce : Ceci, de votre part, est jeu, feinte, grimace ; C'est pour vous égayer que, monté sur ce ton...LE DUC
Oui, sans doute, je ris, et c'est avec raison. Vous vous laissez mener comme un enfant crédule : Le Baron vous a fait un conte ridicule ; Il a mis son plaisir à vous persuader Que vous n'êtes pas noble ; et, sans y regarder, Vous vous en allez, vous, prendre au vrai cette injure.LE DUC
Allez, mon cher ami ; de telles visions Vous mèneraient tout droit aux petites-maisons : La simplicité même a des bornes prescrites.Petites-maisons : Nom donné autrefois à un hôpital de Paris où l'on renfermait les aliénés. [F]
LE DUC, plus vivement
Mais la chose n'est pas telle que vous la dites.LE DUC, avec impatience
Mais, Monsieur, je soutiens.LE DUC
Brisons là, je vous prie ; Je prendrais mal enfin cette plaisanterie.Gravement.
Vous êtes Gentilhomme, et rien n'est plus certain Lorsque j'ai pour fille accepté votre main : Cela vous sert de preuve, oui, ma seule alliance Vous répond de vous-même et de votre naissance : Un homme de mon rang, délicat en son choix, Pour se donner un gendre, y regarde à deux fois.Plus fort encore.
Vous êtes Gentilhomme est-ce assez vous le dire ? Gardez-vous bien, Monsieur, d'en plaisanter, d'en rire ; Ce serait me manquer.SCÈNE IV. Les Mêmes, Le Marquis.
LE COMTE, bas
Ah ! J'en perdrai l'esprit.LE MARQUIS
Vous êtes Gentilhomme.Au Duc.
Une amourette en tête ; De la petite Hortense il s'est fait la conquête.LE COMTE, vivement
Oui, mon père il est vrai ; j'adore ses appas, J'adore ses vertus, je ne m'en défends pas.LE DUC, au Comte
Eh si ce goût vous tient, s'il vous jette en délire, Fallait-il pour cela renier votre nom ?LE MARQUIS
Renier des aïeux du temps de Pharamond !Pharamond : Personnage donné comme le premier des rois de France, ne fut qu'un chef ou Duc de Francs, sil exista véritablement. [B]
LE COMTE
Mon père...LE MARQUIS
Taisez-vous.LE DUC, au Marquis
Rien ne change à l'affaire !LE MARQUIS
J'y tiens plus que jamais.LE DUC
Allons, tant mieux.SCÈNE V. Les Mêmes, Aurélie, Cléonte, Davon, dans le renfoncement.
AURÉLIE
Mon père, Deshorde est de retour ; mais Cléonte aujourd'hui, De cinq cent mille francs vous acquitte envers lui. Suivant ce qu'on m'a dit, le Baron de Saincenne, En partant, mit à sec vos fonds.LE MARQUIS, à part
Fâcheuse antienne !Antienne : Paroles qui dans le Service de l'Eglise se chantent alternativement par deux choeurs ; ce mot s'est dit d'abord tant des psaumes que des hymnes.
AURÉLIE
Le mal est réparé.LE DUC, à part
Qu'est-ce donc que j'entends ?LE DUC, avec hauteur au, Marquis
Que veut dire ceci ? Quoi ! J'étais votre dupe, Monsieur vous me trompiez tandis que je m'occupe À couvrir vos affronts ; et, soit dit entre nous, Quand je vous fais l'honneur de m'allier à vous. Vous...LE COMTE, au Duc
Permettez, Monsieur ; un pareil ton m'offense ; Et l'on n'insulte pas mon père en ma présence.LE COMTE
Monsieur, il en est un qui sied à tous les rangs ; C'est de savoir partout faire honorer son père.LE DUC
Sortons ; il vaut bien mieux s'éloigner et se taire, Que de se compromettre avec des gens de rien.Le Duc veut sortir, le Comte l'arrête.
LE COMTE, au Duc
Tout hymen est rompu ?LE DUC, avec beaucoup de hauteur
Vous vous en doutez bien.LE COMTE, en remettant le portefeuille et les papiers destinés au Baron
La somme qui vous fut indignement surprise, Mon père, la voici ; c'est moi qui l'ai reprise, En chaussant comme escroc, votre infâme Baron.En regardant le Duc.
C'est d'un homme de rien qu'il tient cette leçon.LE DUC, a part
Me voilà pris pour dupe et ceci me dérange.AURÉLIE, bas
Mais mon frère se donne un titre bien étrange.SCÈNE VI. Les Mêmes.
AURÉLIE, tendrement
Ma main ? Elle est à vous je vivrai pour vous plaire ; Ma seule ambition est de vous rendre heureux.AURÉLIE
Comment donc ?CLÉONTE, ironiquement
À moi n'appartient pas Madame, tant d'honneur.AURÉLIE
Ciel ! Quel affront ! Faisons tout au plutôt retraite ; Allons vivre au chapitre, en vraie anachorete, Jusqu'à ce que le ciel, sur nous, ait acquitté Tout ce qu'il doit d'honneurs aux gens de qualité.Elle sort.
Anachorete : Hermite, homme dévot qui vit seul dans le désert, et qui s'est ainsi retiré du commerce des hommes, que pour avoir la liberté de tourner ses pensées du côté de Dieu.
Chapitre : La communauté des écclesiastiques qui désservent une église cathédrale, ou collégiale.
SCÈNE VII. Le Marquis, Le Comte, Hortense, Davon.
HORTENSE
Mon oncle...LE MARQUIS
Eh bien ?LE COMTE
Mon père, agréez je vous prie, Qu'à cet objet charmant, je consacre ma vie. De vous seul occupés, nous vivrons près de vous ; Et vous serez l'objet de nos soins les plus doux.LE MARQUIS
Grand merci de ce zèle ; il n'est pas nécessaire.Bas.
D'un témoin importun songeons à nous défaire : Mon fils à la grandeur met si peu d'intérêt, Qu'il s'en irait tout haut confesser ce qu'il est. Je vais le confiner dans l'une de mes terres ; Là, faute d'écoutants, il ne parlera guère.Haut.
Oh ça ! Vous vous aimez ; j'ai pitié de vos feux ; Je consens que l'hymen vous unisse tous deux.LE COMTE, avec transport
Mon père !LE MARQUIS
Un moment donc, et moins de pétulance ! Sachez ce que j'attends de votre obéissance. Je veux que vous viviez dans ma terre d'Ulsaux : On est toujours fort bien où l'on a des vassaux ; Et, comme chacun sait, tout grand propriétaire, Pour le bien du pays, doit habiter sa terre. Dans la vôtre, vivez en Seigneurs opulents ; Le pauvre se nourrit des dépenses des grands. Faites-vous respecter ; qu'on vous nomme Comtesse, Ma bru je vous en fais la loi la plus expresse. Que vos nobles voisins, chez vous soient seuls admis ; Aux voisins roturiers fermez, le Pont-levis. Représentez beaucoup, soyez toujours en scène ; Tenez le grand couvert un jour de la semaine : Rien n'en impose tant. Sitôt qu'ils seront nés, Que mes petits enfants me soient tous amenés : Je prétends mettre en eux, dès l'âge le plus tendre, Tout ce qu'un Gentilhomme, en naissant, doit apprendre. À ces conditions, allez, partez ; bonsoir.Pétulance : Emportement avec insolence.
SCÈNE VIII ET DERNIÈRE. Le Marquis, Davon.
LE MARQUIS
Moi pour que tout ceci fasse un peu moins d'éclat, Je vais de mon côté, vivre à mon Marquisat. À Paris, en huit jours, tout s'efface et s'oublie ; On change de nouvelle ainsi que de folie : Disparaissez un an puis revenez sur l'eau, Le Public vous revoit comme un être nouveau ; Il n'a plus contre vous, ni dépit, ni rancune. Tiens, je dois rendre grâce à ma bonne fortune, De ce que le Baron, expulsé de chez moi, En sort, la bourse vide, et tout rempli d'effroi ; La crainte lui défend d'y jamais reparaître. Allons, mon vieux Davon, soutiens un peu ton maître ; Montre-moi du courage, ose tout espérer, Et tirons du malheur, ce qu'on peut en tirer. Tu ne le croirois pas ; aujourd'hui, ( chose sûre ! ) J'ai cru de deux degrés, malgré mon aventure.1 652 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0