Prologue en vers· Dans Brelans de Prologues
Clermont-Royat
Personnages
- LE RÉCITANT
CLERMONT-ROYAT
Réouverture du Casino.
All' graciosissima donna Léonie SAMIE
Très respectueux hommage.
15 Juin 1878.
Mesdames et messieurs,
Royat s'est mis en fête,
Et tout ensoleillé par le printemps vermeil,
Il est redevenu le site sans pareil
Que l'art humain à la nature uni, complète !
Ses prés verts, ses villas, ses hôtels, ses ruisseaux,
Le parfum de ses fleurs, le chant de ses oiseaux,
Ses basaltes noircis, surplombant sa vallée,
Et ses vieux châtaigniers et sa jeune sautée
Et ses sentiers ombreux, et l'immense horizon,
Qui, vu du Grand-Hôtel, de l'hôtel_Chabassière,
(J'en passe et des meilleurs !) est un lac de lumière ;
Tout, messieurs, n'est-il pas, ici, fait pour vous plaire ?
Oui, de venir à nous, vous avez eu raison !
Royat, c'est la santé, le plaisir, l'élégance,
Ce qui séduit les yeux, ce qui charme l'esprit ;
Royat, c'est un essaim de femmes qui sourit.
Et (supposé l'Arno) fait rêver de Florence !
Clermont a, grâce à lui, son attrait le plus grand...
Mais, une question : pourquoi Clermont-Ferrand ?
Les choses du passé, mon_Dieu, je les honore ;
Cependant, me tournant du côté de l'aurore,
Pour remplacer Ferrand... l'ancien, je choisirais
Royat... le jeune ; un nom en qui j'ai confiance ;
Royat porte en tait d'eaux l'un des beaux noms de France
Clermont vieillit (honni soit qui, du mot, mal pense) !
En y mêlant Royat, je le rajeunirais !
Cette digression est peut-être indiscrète ;
Car ma présence ici n'a rien d'officiel ;
La place de l'artiste est entre terre et ciel ;
Ne m'en veuillez donc pas de cette humble requête
Qui n'est que l'idéal, en somme, d'un rêveur ;
Oubliez-la donc pour me permettre l'honneur...
... (Accordez au poète un peu de bienveillance !)
De vous lire des vers faits pour la circonstance ;
Auront-ils le bonheur, rimes pieusement,
D'être accueillis par vous d'une façon amie ?
La muse de l'auteur, certes, en serait ravie ;
Mais au public, dit-on, bien fol est qui se fie ;
Je nierai, quant à vous, cet adage qui ment !
J'ai parlé de Royat, de sa verte campagne,
De ses bosquets ombreux, du parfum de ses fleurs,
De celte immense plaine aux magiques splendeurs,
Autrefois un grand lac, aujourd'hui la Limagne !
Que de beautés encor j'aurais à peindre !... Rien
De plus vertigineux que ce cratère ancien
Qui bien que verdoyant est nommé : Gravenoire,
Témoin prodigieux de cette obscure histoire
Dont jamais l'oeil humain n'a pu rien constater,
Phénomène vivant qu'explique la science,
Volcan éteint, qu'entoure un éternel silence ;
Mais qui prouve pourtant par sa seule présence,
Que son passé n'a rien qu'on puisse contester.
Et ces vallons fleuris, et ces gras pâturages,
Et ces troupeaux rêveurs, aux longs mugissements,
Et ces chemins couverts, où les soleils couchants
Tamisent leurs rayons, et ces frais paysages
Que dore le malin ; et ce que les baigneurs
Trouvent, sans les chercher, de sites enchanteurs ;
Et l'agreste village, et l'église_romane
Dont le jeune clocher sur cette aïeule plane,
Et jette dans les airs ses tintements pieux ;
Et plus bas, atteignant les sources, la ruelle
Que tel ou tel tableau signé Decamps rappelle,
Tant elle en a l'allure et la couleur réelle...
... (Moins Smyrne, cependant et son ciel radieux !)
Et le parc émaillé de fleurs, fraîches écloses,
Et l'élégante allée où d'attrayants concerts
Groupent les promeneurs qui, sous les arbres verts,
- Écoutent, en rêvant de ravissantes choses !
Et plus loin, le jet d'eau, la cascade au doux bruit,
Se mêlant aux soupirs du va-et-vient des branches,
Les rayonnants massifs de roses, de pervenches,
Près desquels un chemin mystérieux conduit...
... Au Casino !
Messieurs, j'admire la nature,
Les bois touffus, les prés émaillés, le murmure
Du ruisseau babillard ; j'aime le saule en pleurs !
Je suis émerveillé par les oiseaux chanteurs ;
Le rossignol me plaît ; mais, que je lui préfère
Sans le calomnier, cependant, pour ma part,)
La Diva dont la voix interprète avec art
Herold, Auber, Adam, Lecocq, Massé, Grisart,
Vingt autres noms encor, dont notre France est fière !
Les tableaux que ces vers vous ont déjà décrits,
Les arbres du verger, les fleurs de la prairie,
Quoique prédisposant l'âme à la rêverie,
Font-ils battre les coeurs, parlent-ils aux esprits
Comme l'expression de l'humaine pensée.
Tantôt , en vers, tantôt en prose, condensée ?
Non !... et je rentre, ici, Messieurs, dans mon sujet.
Un tableau de Royat était bien mon projet ;
Ma muse et mon pinceau m'ont-ils été fidèles ?
Je m'en rapporte à cet auditoire indulgent ;
Mais avant définir, souffrez que, cependant,
Je garde devant vous la parole un instant,
Et sur le Casino j'ouvre grandes mes ailes !
Le Casino !
Messieurs, si quelqu'un eût prédit
Qu'un jour, sur ce terrain, certes, fort pittoresque,
Mais... (qui ne s'en souvient !) impraticable presque,
On verrait s'élever (sans pitié contredit,
Le prophète eût été raillé par les gens sages
Et traité d'insensé, d'homme dans les nuages I)
On verrait s'élever, dis-je, ce monument
Avec grâce construit, dont l'aménagement
Contient l'attraction des yeux et des oreilles,
On eût, je le répète, insulté le rêveur !
Et pourtant, il est là, ce charmant séducteur
Et notre cher Samie en est le directeur,
Et son passé d'hier nous promet des merveilles
Pour demain ; et demain, Messieurs, c'est aujourd'hui I
Son théâtre est charmant, petit, mais en tout digne
Du gracieux public dont la faveur insigne
Voudra bien se prêter à s'en faire l'appui.
Ses acteurs peu nombreux... (il faut en toute chose,
A l'effet projeté subordonner la cause ;)
Mais... vous les jugerez ! se feront un devoir
De toujours vous prouver que vouloir, c'est pouvoir !
Ils ne vous offriront que des oeuvres choisies
Et du meilleur aloi ; la musique sera
L'objet de tous leurs soins ; le petit opéra
Correctement chanté, Messieurs, vous charmera...
... Et Lowenthal et ses savantes mélodies !
Oui, pour les mériter, toujours, vos sympathies,
Ils feront, soyez-en bien sûrs, de mieux en mieux !
Ne serez-vous pas là, d'ailleurs, et vos beaux yeux,
Mesdames, n'ont-ils pas toutes les poésies ?
Vous viendrez donc souvent ici, vous reposer ;
N'y serez-vous pas bien, pour rêver, pour causer,
Faire diversion avec la promenade
Qui, toujours et toujours, vous deviendrait maussade ?
La nature a du beau, mais l'art a sa beauté.
Le pré vert vous ravit ; d'un riant paysage
Quand vous le contemplez, l'extase se dégage ;
Du rossignol, souvent, vous aimez le ramage ;
Mais, le voudriez-vous à perpétuité ?
Non !
Vous aurez ici, tout ce qui peut vous plaire ;
Après l'heure du parc, un mélange charmant.
Des choses de l'esprit et des yeux vous attend ;
Les muses y tiendront, tous les soirs, cour_plénière ;
Elles comptent sur vous, ces vers sont en leur nom ;
S'ils n'étaient que de nous, vous pourriez dire : non !
Mais une muse a droit à plus de bienveillance ;
Elle est femme, d'ailleurs, et je parle en présence
D'autres femmes au coeur porté vers l'idéal,
Animé pour les arts, d'une sainte tendresse ;
Mesdames, c'est à vous que ce discours s'adresse,
Veuillez, pour l'avenir, nous faire la promesse
Que, par vous, nous aurons un succès triomphal !
148 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica