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Tragédie en vers· Tragédie en Cinq Actes et en Vers

Mustapha et Zéangir

Nicolas Chamfort· créée en 1777· 5 actes· 1 676 vers· 11 personnages

Représentée sur le théâtre de Fontainebleau devant leurs majestés le premier Novembre 1776, et le 7 novembre 1777. À Paris, sur le théâtre de la Comédie française, le 15 décembre 1777.

Personnages

  • SOLIMAN, empereur des Turcs (M. Brizard)
  • ROXELANE, épouse de Soliman (Mme Vestris)
  • MUSTAPHA, fils aîné de Soliman, mais d'une autre femme. (M. Larive)
  • ZÉANGIR, fils de Solmiman et de Roxelane. (M.Molé)
  • AZÉMIRE, princesse de Perse. (Melle Sainval, cad.)
  • OSMAN, Grand-vizir. (M. dussaut)
  • ALI, chef des Janissaires. (M. Vanhove)
  • ACHMET, ancien gouverneur du Mustapha. (M. Dauberval)
  • FÉLIME, confidente d'Azémire. (Melle La Chassaigne)
  • NESSIR
  • Gardes
Madame,

À LA REINE.

L'indulgente approbation dont VOTRE MAJESTÉ a daigné honorer la tragédie de Mustapha et Zéangir m'avait fait concevoir l'espérance de lui présenter cet ouvrage, et vos bontés ont rendu ce voeu plus cher à ma reconnaissance. Heureux, si je pouvais, MADAME, la consacrer à de nouveaux efforts, si je pouvais justifier vos bienfaits par d'autre travaux et trouver grâce devant VOTRE MAJESTÉ pour le mérite de mes ouvrages, plus que par le choix de leur sujet ! En effet, MADAME, le triomphe de la tendresse fraternelle, l'amitié généreuse et les combats magnanimes de deux héros avaient naturellement trop de droits sur votre âme, et peindre des vertus, c'était s'assurer l'honneur du suffrage de VOTRE MAJESTÉ,

Je suis avec un très profond respect,

MADAME,

Le très humble, très obéissant, et très fidèle sujet, CHAMFORT.

ACTE I

SCÈNE I. Roxelane, Osman.

ROXELANE

Cette lettre, vizir, est encore inconnue ; Mais apprenez quel prix le sultan, par ma voix, Annonce en ce moment au vainqueur des hongrois. De ma fille, à vos voeux par mon choix destinée, Il daigne à ma prière approuver l'hyménée ; Et ce noeud sans retour unit nos intérêts. J'ai pu, jusqu'aujourd'hui, sans nuire à nos projets, Dans le fond de mon coeur ne point laisser surprendre Tous les secrets qu'ici j'abandonne à mon gendre. Écoutez. Du moment qu'un hymen glorieux Du sultan pour jamais m'eut asservi les voeux, Je redoutai le prince ; idole de son père, Il pouvait devenir le vengeur de sa mère ; Il pouvait... Cher Osman, j'en frémissais d'horreur... Au faîte du pouvoir, au sein de la grandeur, Du sérail, de l'état souveraine paisible, Je voyais, dans le fond de ce palais terrible, Un enfant s'élever pour m'imposer la loi ; Chaque instant redoublait ma haine et mon effroi. Les coeurs volaient vers lui ; sa fierté, son courage, Ses vertus s'annonçaient dans les jeux de son âge ; Et ma rivale, un jour, arbitre de mon sort, M'eût présenté le choix des fers ou de la mort. Tandis que ces dangers occupaient ma prudence, Le ciel de Zéangir m'accorda la naissance. Je triomphais, Osman ; j'étais mère, et ce nom Ouvrait un champ plus vaste à mon ambition. Je cachais toutefois ma superbe espérance ; De mon fils près du prince on éleva l'enfance, Et même l'amitié, vain fruit des premiers ans, Sembla mêler son charme à leurs jeux innocents. Bientôt mon ennemi, plus âgé que son frère, S'enflammant au récit des exploits de son père, S'indigna de languir dans le sein du repos, Et brûla de marcher sur les pas des héros. Avec plus d'art alors cachant ma jalousie, Je fis à son pouvoir confier l'Amasie ; Et, tandis que mes soins l'exilaient prudemment, Tout l'empire me vit avec étonnement Assurer à ce prince un si noble partage, De l'héritier du trône ordinaire apanage ; Sa mère auprès de lui courut cacher ses pleurs. Mon fils, demeuré seul, attira tous les coeurs : Mon fils à ses vertus sait unir l'art de plaire : Presqu'autant qu'à moi-même il fut cher à son père ; Et, remplaçant bientôt le rival que je crains, Déjà, sans les connaître, il servait mes desseins. Je goûtais, en silence, une joie inquiète ; Lorsque, las de payer le prix de sa défaite, Thamas à Soliman refusa les tributs, Salaire de la paix que l'on vend aux vaincus. Il fallut pour arbitre appeler la victoire ; Le prince, jeune, ardent, animé par la gloire, Brigua près du sultan l'honneur de commander : Aux voeux de tout l'empire il me fallut céder. Eh ! Qui savait, Osman, si la guerre inconstante, Punissant d'un soldat la valeur imprudente, N'aurait pu ?... Vain espoir ! Les persans terrassés, Trois fois dans leurs déserts devant lui dispersés ; La fille de Thamas aux chaînes réservée, Dans Tauris pris d'assaut par ses mains enlevée : Ces rapides exploits l'ont mis, dès son printemps, Au rang de ces héros, honneur des ottomans... J'en rends grâces au ciel... oui, c'est sa renommée, Cet amour, ce transport du peuple et de l'armée, Qui d'un maître superbe aigrissant les soupçons, À ses regards jaloux ont paru des affronts. Il n'a pu se contraindre ; et son impatience Rappelle, sans détour, le prince dans Byzance : Je m'en applaudissais, quand le sort dans mes mains Fit passer cet écrit propice à mes desseins. Je voulais au sultan, contre un fils que j'abhorre... Il faut que ce billet soit plus funeste encore ; Le prince est violent et son malheur l'aigrit ; Il est fier, inflexible, il me hait... Il suffit. Je sais l'art de pousser ce superbe courage À des emportements qui serviront ma rage ; Son orgueil finira ce que j'ai commencé.

SCÈNE II. Roxelane, Zéangir.

ZÉANGIR

Moi !

ROXELANE

Prévenez ce funeste retour. Quel fruit de mes travaux ! Quel indigne salaire ! Savez-vous pour son fils ce qu'a fait votre mère ? Savez-vous quels degrés, préparant ma grandeur, D'avance, par mes soins, fondaient votre bonheur ? Née, on vous l'a pu dire, au sein de l'Italie, Surprise sur les mers qui baignent ma patrie, Esclave, je parus aux yeux de Soliman ; Je lui plus ; il pensa qu'éprise d'un sultan, M'honorant d'un caprice, heureuse de ma honte, Je briguerais moi-même une défaite prompte. Qu'il se vit détrompé ! Ma main, ma propre main, Prévenant mon outrage, allait percer mon sein ; Il pâlit à mes pieds, il connut sa maîtresse. Ma fierté, son estime accrurent sa tendresse ; Je sus m'en prévaloir : une orgueilleuse loi Défendait que l'hymen assujettit sa foi ; Cette loi fut proscrite ; et la terre étonnée Vit un sultan soumis au joug de l'hyménée. Je goûtai, je l'avoue, un instant de bonheur ; Mais bientôt, mon cher fils, lasse de ma grandeur, Une langueur secrète empoisonna ma vie ; Je te reçus du ciel, mon âme fut remplie. Ce nouvel intérêt, si tendre, si pressant, Répandit sur mes jours un charme renaissant ; J'aimai plus que jamais ma nouvelle patrie ; La gloire vint parler à mon âme agrandie ; J'enflammai d'un époux l'heureuse ambition ; Près de son nom peut-être on placera mon nom. Eh bien ! Tous ces surcroîts de gloire, de puissance, C'est à toi que mon coeur les soumettait d'avance ; C'est pour toi que j'aimais et l'empire et le jour ; Et mon ambition n'est qu'un excès d'amour.

ROXELANE

Adieu.

ROXELANE

Comment !

ROXELANE

Parlez.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Zéangir, Azémire.

SCÈNE V. Azémire, Félime.

ACTE II

SCÈNE I. Le prince, Achmet.

LE PRINCE

Qui ! Moi ! Souffrir l'injure et dévorer l'offense ! Détester sans courroux et frémir sans vengeance !... Je le voudrais en vain ; n'attends point cet effort... Pardonne, cher Achmet, pardonne à ce transport. Je devrais, je le sens, vaincre ma violence... Mais prends pitié d'un coeur déchiré dès l'enfance, Que d'horreur, d'amertume on se plut à nourrir, D'un coeur fait pour aimer, qu'on force de haïr. Eh ! Qui jamais du sort sentit mieux la colère ? Témoin, presqu'en naissant, des ennuis de ma mère, Confident de ses pleurs dans mon sein recueillis, Le soin de les sécher fut l'emploi de son fils. Elle fuit avec moi ; je pars pour l'Amasie. Dès ce moment, Achmet, l'imposture, l'envie, Quand je verse mon sang, osent flétrir mes jours ; Une indigne marâtre empoisonne leur cours. Vainqueur dans les combats, consolé par la gloire, Je n'ose aux pieds d'un maître apporter ma victoire. Je m'écarte en tremblant du trône paternel ; Je languis dans l'exil, en craignant mon rappel. J'en reçois l'ordre, Achmet ; et quand ? Lorsque ma mère A besoin de ma main pour fermer sa paupière. À cet ordre fatal juge de son effroi ; Expirante à mes yeux, elle a pâli pour moi ; Ses soupirs, ses sanglots, ses muettes caresses, Remplissaient de terreur nos dernières tendresses : J'ai lu tous mes dangers dans ses regards écrits, Et sur son lit de mort elle a pleuré son fils. Ah ! Cette image encor me poursuit et m'accable ; Et tandis qu'occupé d'un devoir lamentable, Je recueillais sa cendre et la baignais de pleurs, Ici l'on accusait mes coupables lenteurs ; On cherchait à douter de mon obéissance. Un fils pleurant sa mère a besoin de clémence, Et doit justifier, en abordant ces lieux, Quelques moments perdus à lui fermer les yeux !

LE PRINCE

Comment ?

SCÈNE II. Le Prince, Zéangir.

LE PRINCE

Écoute.

ZÉANGIR

Je frémis.

ZÉANGIR

Achève.

LE PRINCE

Elle-même.

SCÈNE III. Le prince, Zéangir, Azémire.

LE PRINCE

Cieux !

SCÈNE IV. Le Prince, Zéangir, Azémire, Achmet.

ZÉANGIR, transporté

Achève.

AZÉMIRE

Ciel !

LE PRINCE

Que dis-tu ?

SCÈNE V. Zéangir, Le Prince, Azémire.

ZÉANGIR

Parle.

ACTE III

SCÈNE I. Soliman, Roxelane.

SOLIMAN

J'entrevois par ce mot vos secrets sentiments ; Vous jugerez des miens : daignez quelques moments Vous imposer la loi de m'entendre en silence. Mon fils a mérité ma juste défiance ; Et son retour, d'ailleurs fait pour me désarmer, Avec quelque raison peut encor m'alarmer. Sans doute je suis loin de lui chercher des crimes ; Mais il faut éclaircir des soupçons légitimes. Vos yeux, si du vizir j'explique les discours, Ont surpris des secrets d'où dépendent mes jours. Je n'examine point si, pour mieux me confondre, De concert avec lui... vous pourrez me répondre. Hélas ! Il est affreux de soupçonner la foi Des coeurs que l'on chérit et qu'on croyait à soi ; Mais au bord du tombeau telle est ma destinée. Par d'autres intérêts maintenant gouvernée, Aux soins de l'avenir vous croyez vous devoir ; Je conçois vos raisons, vos craintes, votre espoir ; Et, malgré mes vieux ans, ma tendresse constante À vos destins futurs n'est point indifférente. Mais vous n'espérez point que, pour votre repos, Je répande le sang d'un fils et d'un héros. Son juge, en ce moment, se souvient qu'il est père. Je ne veux écouter ni soupçons ni colère. Ce sérail, qui, jadis, sous de cruels sultans, Craignait de leurs fureurs les caprices sanglants, A connu, dans le cours d'un règne plus propice, Quelquefois ma clémence, et toujours ma justice. Juste envers mes sujets, juste envers mes enfants, Un jour ne perdra point l'honneur de quarante ans. Après un tel aveu, parlez, je vous écoute ; Mais que la vérité s'offre sans aucun doute. Je dois, s'il faut porter un jugement cruel, En répondre à l'état, à l'avenir, au ciel.

ROXELANE

Seigneur, d'étonnement je demeure frappée. De vous, de votre fils en secret occupée, J'ai dû, sans m'expliquer sur ce grand intérêt, Muette avec l'empire, attendre son arrêt. Mais, puisque le premier vous quittez la contrainte D'un silence affecté, trop semblable à la feinte, De mon âme à vos yeux j'ouvrirai les replis : Je déteste le prince et j'adore mon fils ; Ainsi que vous, du moins, je parle avec franchise ; Et, loin qu'avec effort ma haine se déguise, J'ose entreprendre ici de la justifier, Vous invitant vous-même à vous en défier. Je ne vous cache point (Qu'est-il besoin de feindre ? ) Que prompte en ce péril à tout voir, à tout craindre, J'ai d'un vizir fidèle emprunté les avis, Et moi-même éclairé les pas de votre fils. Tout fondait mes soupçons ; un père les partage. Eh ! Qui donc, en effet, pourrait voir sans ombrage Un jeune ambitieux qui, d'orgueil enivré, Des coeurs qu'il a séduits, disposant à son gré, À vous intimider semble mettre sa gloire, Et croit tenir ce droit des mains de la victoire ? Qui, mandé par son maître, a, jusques à ce jour, Fait douter de sa foi, douter de son retour, Et du grand Soliman a réduit la puissance À craindre, je l'ai vu, sa désobéissance ? Qui, j'ose l'attester, et mes garants sont prêts, Achète ici les yeux ouverts sur vos secrets, Parle, agit en sultan ; et, si l'on veut l'entendre, Et la guerre et la paix de lui seul vont dépendre. Oui, seigneur, oui, vous dis-je, et peut-être aujourd'hui Vous en aurez la preuve et la tiendrez de lui.

SOLIMAN

Ciel !

ROXELANE

D'un fils, d'un sujet est-ce donc la conduite ? Et depuis quand, seigneur, n'en craint-on plus la suite ? Est-ce dans ce séjour ?... vainement sous vos lois, La clémence en ces lieux fit entendre sa voix ; Une autre voix peut-être y parle plus haut qu'elle, La voix de ces sultans qu'une main criminelle, Sanglants, a renversés aux genoux de leurs fils ; La voix des fils encor qui, près du trône assis, N'ont point devant ce trône assez courbé la tête. Il le sait : d'où vient donc que nul frein ne l'arrête ? Sans doute mieux qu'un autre il connaît son pouvoir ; De l'empire, en effet, il est l'unique espoir. Eh ! Qui d'un peuple ingrat n'a vu cent fois l'ivresse Oser à vos vieux ans égaler sa jeunesse, Et d'un héros, l'honneur des sultans, des guerriers, Devant un fier soldat abaisser les lauriers ? Qui peut vous rassurer contre tant d'insolence ? Est-ce un camp qui frémit aux portes de Byzance ? Un peuple de mutins, d'esclaves factieux, De leur maître indigné tyrans capricieux ? Ah ! Seigneur, est-ce ainsi (je vous cite à vous-même) Que, rassurant Sélim, dans un péril extrême, Vous vîntes dans ses mains ici vous déposer, Quand ces mêmes soldats, ardents à tout oser, Pour vous, malgré vous seul, pleins d'un zèle unanime, Rebelles, prononçaient votre nom dans leur crime ? On vous vit accourir, seul, désarmé, soumis, Plein d'un noble courroux contre ses ennemis, Et tombant à ses pieds, otage volontaire, Échapper au malheur de détrôner un père. Tel était le devoir d'un fils plus soupçonné, Et votre exemple au moins l'a déjà condamné.

SOLIMAN

Ce qu'a fait Soliman, Soliman dut le faire. Celui qui fut bon fils doit être aussi bon père, Et quand vous rappelez ces preuves de ma foi, Votre voix m'avertit d'être digne de moi. Des revers des sultans vous me tracez l'image : Je reconnais vos soins, madame ; et je présage Que, grâce aux miens peut être, un sort moins rigoureux Écartera mon nom de ces noms malheureux. Trop d'autres, négligeant le devoir qui m'arrête, À des fils soupçonnés ont demandé leur tête. Oui : mais n'ont-ils jamais, après ces rudes coups, Détesté les transports d'un aveugle courroux ? Hélas ! Si ce moment doit m'offrir un coupable, Peut-être que mon sort est assez déplorable. Serais-je donc rangé parmi ces souverains Qu'on a vus, de leurs fils juges trop inhumains, Réduits à s'imposer ce fatal sacrifice ? Malheureux qu'on veut plaindre et qui faut qu'on haïsse ! Quelqu'éclat dont leur règne ait ébloui les yeux, De ces grands châtiments le souvenir affreux, Éternisant l'effroi qu'imprime leur mémoire, Mêle un sombre nuage aux rayons de leur gloire. Le nom de Soliman, madame, a mérité De parvenir sans tache à la postérité. Dans mon coeur vainement votre cruelle adresse Cherche d'un vil dépit la vulgaire faiblesse, Et voudrait par la haine irriter mes soupçons ; J'écarte ici la haine et pèse les raisons. L'intérêt de mon sang me dit, pour le défendre, Qu'un coupable en ces lieux eût tremblé de se rendre ; Qu'adoré des soldats... Je l'étais comme lui.

ROXELANE

Je le veux.

SCÈNE II. Soliman, Roxelane, Osman.

ROXELANE, à part

Que veut-il ?

SOLIMAN, lui faisant signe de sortir

Vous savez quelle est votre promesse.

SCÈNE III. Soliman, Osman, Ali.

SCÈNE IV. Soliman, le Prince.

SCÈNE V. Les précédents, Roxelane.

SCÈNE VI. Les précédents, Zéangir.

LE PRINCE, voyant Zéangir

Ciel !

SCÈNE VII. Soliman, Roxelane, Zéangir.

SCÈNE VIII. Roxelane, Zéangir.

ZÉANGIR, à part

Que ne puis-je parler ?

ZÉANGIR

Un ami.

ZÉANGIR

Jamais.

ZÉANGIR

Ô ciel !

ROXELANE

Insensé !

ZÉANGIR

Par moi !

ROXELANE

Vous l'aimez.

SCÈNE IX.

ACTE IV

SCÈNE I. Zéangir, Azémire.

SCÈNE II. Soliman, Zéangir.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Soliman, le prince, Zéangir.

SCÈNE V. Les précédents, Osman.

SCÈNE VI. Zéangir, Osman.

SCÈNE VII. Roxelane, Osman.

ROXELANE

Eh quoi ?

ACTE V

SCÈNE I.

LE PRINCE

Le théâtre représente l'intérieur de l'enceinte sacrée ; Nessir et les gardes au fond du théâtre ; le prince sur le devant, et assis au commencement du monologue.

L'excès du désespoir semble calmer mes sens. Quel repos ! Moi des fers ! Ô douleur ! Ô tourments ! Sultane ambitieuse, achève ton ouvrage, Joins pour m'assassiner l'artifice à la rage ; À ton lâche vizir dicte tous ses forfaits. Le traître ! Avec quel art, secondant tes projets, De son récit trompeur la perfide industrie Du sultan par degrés réveillait la furie ! Combien de ses discours l'adroite fausseté A laissé, malgré lui, percer la vérité ! Ce peuple consterné, ce silence, ces larmes Qu'arrache ma disgrâce aux publiques alarmes ; Ce deuil, marque du sceau de la religion, C'était donc le signal de la rébellion ; Hélas ! Prier, gémir, est-ce trop de licence ? Est-on rebelle enfin pour pleurer l'innocence ? Et le sultan le craint ! Il croit, dans son erreur, Aller d'un camp rebelle apaiser la fureur ! Il verra leurs respects dans leur sombre tristesse ; On m'aime en chérissant sa gloire et sa vieillesse. Suspect dans mon exil, nourri, presque opprimé, À révérer son nom je les accoutumai ; Son fils à ses vertus se plut à rendre hommage : Que ne m'a-t-il permis de l'aimer davantage ! On ne vient point : ô ciel ! On me laisse en ces lieux, En ces lieux si souvent teints d'un sang précieux, Où tant de criminels et d'innocents, peut-être, Sont morts sacrifiés aux noirs soupçons d'un maître Que tarde le sultan ? S'est-il enfin montré ? A-t-il vu ce tumulte, et s'est-il rassuré ? Et Zéangir ! Mon frère, ô vertus ! Ô tendresse ! Mon frère, je le vois, il s'alarme, il s'empresse ; De sa cruelle mère il fléchit les fureurs ; Il rassure Azémire, il lui donne des pleurs, Lui prodigue des soins, me sert dans ce que j'aime : Une seconde fois il s'immole lui-même. Quelle ardeur enflammait sa générosité, En se chargeant du crime à moi seul imputé ! Quels combats ! Quels transports ! Il me rendait mon père ; C'est un de ses bienfaits, je dois tout à mon frère. Non, le ciel, je le vois, n'ordonne point ma mort ; Non, j'ai trop accusé mon déplorable sort ; J'ai trop cru mes douleurs, tout mon coeur les condamne. Je sens qu'en ce moment je hais moins Roxelane. Mais quel bruit ! Ah ! Du moins... que vois-je ? Le vizir ! Lui, dans un tel moment ! Lui dans ces lieux !

SCÈNE II. Le prince, Osman.

LE PRINCE, assis et après un moment de silence

Et vous a-t-on permis de le faire connaître ?

SCÈNE III.

LE PRINCE, seul

Ô ciel ! Que de malheurs à la fois annoncés ! Zéangir écarté ! Le départ d'Azémire ! Tout ce qui me confond, tout ce qui me déchire ! Craignez de vos amis le secours dangereux !... Je lis avec horreur dans ce mystère affreux.

À Nessir.

Si l'on s'armait pour moi, si l'on forçait l'enceinte... Tu frémis, je t'entends... d'où peut naître leur crainte ? Leur crainte ! On l'espérait : cet espoir odieux Le vizir l'annonçait, le portait dans ses yeux. S'il ne s'en croyait sûr, eût-il osé m'instruire ? Viendrait-il insulter l'héritier de l'empire ? Comme il me regardait, incertain de mon sort, Mendier chaque mot qui me donnait la mort ! Et j'ai dû le souffrir, l'insolent qui me brave ! Le fils de Soliman bravé par un esclave ! Cet affront, cette horreur manquaient à mon destin ; Après ce coup affreux, le trépas... mais enfin Qui peut les enhardir ? Quelle est leur espérance ? Qu'on attaque l'enceinte ? Et sur quelle apparence... Est-ce dans ce sérail que j'ai donc tant d'amis ! Parmi ces coeurs rampants, à l'intérêt soumis, Qu'importent mes périls, mon sort, ma renommée ? C'est le peuple qui plaint l'innocence opprimée. L'esclave du pouvoir ne tremble point pour moi : À Roxelane ici tout a vendu sa foi... Quel jour vient m'éclairer ? Si c'était la sultane... Ce crime est en effet digne de Roxelane. Oui, tout est éclairci. Le trouble renaissant, Le peuple épouvanté, le soldat frémissant, C'est elle qui l'excite : elle effrayait mon père, Pour surprendre à sa main cet ordre sanguinaire. Les meurtriers sont prêts, par sa rage apostés ; Des coups sont attendus ; les moments sont comptés. Grand dieu ! Si le malheur, si la faible innocence Ont droit à ton secours non moins qu'à ta vengeance ; Toi dont le bras prévient ou punit les forfaits, Au lieu de ton courroux signale tes bienfaits ; Je t'en conjure, ô dieu ! Par la voix gémissante Qu'élève à tes autels la douleur suppliante, Par mon respect constant pour ce père trompé, Qui périra du coup dont tu m'auras frappé, Par ces voeux qu'en mourant t'offrait pour moi ma mère ; Je t'en conjure... au nom des vertus de mon frère. Calmons-nous, espérons : je respire ; mes pleurs De mon coeur moins saisi soulagent les douleurs : Le ciel... qu'ai-je entendu ?...

Au bruit qu'on entend, les gardes tirent leurs coutelas. Nessir tire son poignard. Nessir écoute s'il entend un second bruit.

Frappe, ta main chancelle ; Frappe.

Le second bruit se fait entendre. Ceux des gardes qui sont à la droite du prince, passent devant pour aller vers la porte de la prison, et en passant forment un rideau, qui doit cacher absolument l'action de Nessir aux yeux du public.

SCÈNE IV. Le Prince, Zéangir.

SCÈNE V. Le prince, Zéangir, Soliman, Roxelane.

1 676 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica