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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose

Le Coupe Enchantée

Champmeslé· créée en 1693, imprimée en 1710· 9 personnages

Représentée pour la première fois le 24 Avril 1693 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.

Personnages

  • ANSELME
  • LELIE, Fils d'Anselme
  • JOSSELIN, Gouverneur de Lélie
  • BERTRAND, Fermier d'Anselme
  • MONSIEUR GRIFFON, Beau-frère
  • MONSIEUR TOBIE, Beau-frère
  • LUCINDE, Fille de M. Tobie
  • THIBAUT, Fermier de M. Tobie
  • PERRETTE, Femme de Thibaut

SCÈNE I. Bertrand, Lucinde, Perrette.

BERTRAND

Non mordienne vous, dis-je, je ne me laisserai pas enjôler davantage.

Mordienne : Sorte de juron. [L]

LUCINDE

Hé, mon pauvre garçon.

BERTRAND

Je n'en ferai rien.

PERRETTE

Auras-tu bien le coeur si dur que...

BERTRAND

Je l'aurai dur comme un caillou.

LUCINDE

Laisse-nous ici seulement jusqu'à ce soir.

BERTRAND

Je ne vous y laisserai pas un iota davantage, ventregoine. Si quelqu'un vous allait trouver enfarmées dans ma logette, et que dirait-on ?

Iota : Fig. Pas la moindre chose, rien (à cause que la figure de cette lettre est la moindre de toutes celles de l'alphabet grec).

Ventregoine : Déformation de Ventrebleu, espèce de juron euphémique pour ventre de Dieu. [L]

PERRETTE

Ardé, ce qu'on en dirait, serait-il tant à ten désavantage ?

Ardé : Mot populaire. Regardez. [L]

BERTRAND

Testigué, si notre Maître qui hait les femmes, venait à vous trouver, où en serais-je ?

Testigué : Sorte de jurement burlesque de païsan qui veut dire morbleu.

LUCINDE

Quand il saura que je suis une jeune fille persécutée par une Belle-mère, abandonnée à la sollicitation et à l'inimitié de mon propre père, et qui fuit la maison paternelle, de crainte d'épouser un magot qu'elle me veut donner, parce qu'il est son neveu, mes larmes le toucheront ; il aura pitié de moi sans doute.

Magot : Gros singe. Au fig. style famil. Homme fort laid. [L]

BERTRAND

Morgué, je vous dis qu'il n'est point pitoyable, je le connais mieux que vous.

Morgué : Sorte de juron de paysan. [L]

PERRETTE

Et moi je gage que ces larmes le débaucheront, comme elles m'ont débauchée. Je ne les vis pas plutôt couler que je me résolus d'abandonner mon ménage, pour aller courir les champs avec elle, quoiqu'il n'y ait que onze mois que je sois mariée à Thibaut, le Fermier de son Père, qui est le meilleur homme du monde, et de la meilleure humeur ; est-ce que ton Maître sera plus rébarbatif que moi ?

BERTRAND

Ventredié vous me feriez enrager ; est-ce que je ne savons pas bien ce que je savons ?

LUCINDE

Fais-moi parler à ce jeune homme que tu dis qui est son fils, je le toucherai je m'assure, et je ne doute point qu'il ne fasse quelque chose auprès de son père en notre faveur.

BERTRAND

Hé bien, hé bien, ne voilà-t-il pas. Palsangoi n'an dit bian vrai, qu'il n'y a rian de si dur que la tête d'une femme. Ne vous ai-je pas dit, cervelle ignorante, que ce fils est le Tu Autem du sujet pourquoi on reçoit ici les femmes comme un chien dans un jeu de quille. Que le père ne veut point que le Fils en voie aucune, que le Fils n'en connaît non plus que s'il n'y en avait point au monde, et qu'il ne sait pas seulement comme on les appelle. Que le père sottement lui apprend tout cela, que le Fils croit tout cela sottement, et que, que... que Diable ne vous ai-je pas dit tout cela ?

Tu autem : Terme familier. Point essentiel, noeud, difficulté d'une affaire. [L]

PERRETTE

Hé bien oui ; mais d'où vient qu'il ne veut pas que son Fils connaisse des Femmes ; est-ce une si mauvaise connaissance ?

BERTRAND

D'où vient, d'où vient... Eh, l'esprit bouché ! Ne vous souvient-il pas que de fil en aiguille, je vous ai conté que le Père avait épousé une Femme qui en savait bien long, et que pour empêcher qu'il n'ait comme li le même malencombre qu'il a li, comme bien d'autres ; il a juré son grand juron, que jamais Femme ne serait de rien à ce Fils, et voilà ce qui fait justement que... mais ventreguienne que de babil, est-ce que vous ne voulez donc pas vous taire, et me tourner les talons ?

Malencombre : Événement fâcheux, disgrâce. [L]

LUCINDE, lui donnant de l'argent

Mon ami, mon pauvre ami.

BERTRAND

Mon ami, mon pauvre ami... Jarnigué ne vla-t-il pas encor la chanson du ricochet avec vos pièces d'or.

Jarnigué : jarnidieu, jarnibleu, jarni, sorte de jurement. Corruption de je renie Dieu. [L]

Ricochet : Jeu d'enfants qui se fait avec une pierre plate ou une ardoise, qui revient plusieurs fois sur l'eau en la faisant glisser sur sa surface. On dit proverbialement, que c'est la chanson du ricochet, quand on redit toujours la même chose. [F]

PERRETTE

Et va, va, prends toujours.

BERTRAND

Ventregué que veux-tu que j'en fasse ?

LUCINDE, lui en donnant encore

Mon pauvre garçon.

BERTRAND

Tastigué, n'avez-vous point de honte de me tenter comme ça.

Tastigué : est une déformation du juron Testigué : tête de Dieu.

PERRETTE

Prends, te dis-je.

BERTRAND

Morgué, c'est être bien Satan.

LUCINDE

Bertrand...

BERTRAND

Jarni, cela est cause que je vous ai déjà fait passer la nuit dans ma cahute.

PERRETTE

Le grand malheur.

BERTRAND

Morgué, cela va encore être cause que je vous y ferai passer le jour.

LUCINDE

Mon cher Bertrand.

BERTRAND

Mort de ma vie, que vous ai-je fait ?

PERRETTE

Eh, prends, prends.

BERTRAND

Prends, prends, morguoi prends toi-même.

PERRETTE

Hé bien donne-le-moi je le prendrai.

BERTRAND

Tu as bien envie de me voir frotter.

Frotter : Battre, maltraiter, rosser. [L]

PERRETTE

La, la, prends courage ; il ne t'est point arrivé de mal cette nuit, il ne t'en arrivera pas cette journée, ramène-nous dans la logette.

BERTRAND

Oui ; mais morgué notre petit Maître est un charcheur de midi à quatorze heures, il a toujours le nez fourré partout, s'il vient à vous trouver hem ?

LUCINDE

Peut-être sera-t-il bien aise de nous voir et de nous parler.

BERTRAND

Testigué ne vous y fiez pas. C'est un petit babillard qui ne manquerait pas de l'aller dire à son Père. Il vaut mieux que je vous boute dans queuque endroit où il n'aille pas vous charcher. Attendez, je vais voir si personne ne nous en empêche.

SCÈNE II. Lucinde, Perrette.

LUCINDE

Enfin, Perrette, nous resterons ici jusqu'à ce soir.

PERRETTE

Oui, mais je ne sommes guère loin du Châtiau de votre Père, j'ai peur que je ne soyons pas longtemps ici sans qu'on vienne nous y charcher.

LUCINDE

Nous y seront bien cachées, mais en conscience, Perrette, voudrais-tu partir d'ici sans avoir la charité de tirer ce pauvre petit jeune homme de l'erreur où l'on le fait vivre ?

PERRETTE

Ouais, vous vous intéressez bien pour lui, si j'osais, je croirais quelque chose ?

LUCINDE

Et que croirais-tu ?

PERRETTE

Je croirais que vous ne seriez pas fâchée de l'avoir pour mari.

LUCINDE

Tu ne sais ce que tu dis.

PERRETTE

Oh par ma foi, j'ai mis le nez dessus.

LUCINDE

Que veux-tu dire ?

PERRETTE

Mon gueu je ne suis pas si sotte que j'en ai la mine. Quand je vous le vis regarder hier avec tant d'attention par le trou de la sarrure, je me dis à part moi, vla notre Maîtresse Lucinde qui se prend. Et si ce grand dadais que n'an li venait bailler pour époux, avait eu aussi bonne mine que ce petit étourniau-ci, je ne serions pas sorties de la maison.

LUCINDE

Tu vois plus clair que moi, Perrette. Je t'avoue que je formai dès hier la résolution de faire tout mon possible pour détromper ce pauvre petit homme, et que c'est à quoi j'ai pensé toute la nuit ; mais jusques à présent je ne m'aperçois pas que mon coeur agisse par un autre mouvement, que par celui de la compassion.

PERRETTE

Eh oui, oui, vous autres grosses Dames, vous n'allez point tout d'abord à la franquette. Vous faites toujours semblant de vous déguiser les choses ; pour moi je n'y entends point tant de façons, et quand Thibaut me prit la main la première fois pour danser, qu'il me la serrit de toute sa force, je devinai tout du premier coup c'en que chelà voulait dire. Mais qu'entends-je ?

Grosse : En parlant des personnes, riche, opulent. Une grosse héritière. [L]

À la franquette : Façon de parler adverbiale et populaire ; pour dire, Franchement, ingénument. [T]

SCÈNE III. Thibaut, Lucinde, Perrette.

THIBAUD, derrière le Théâtre

Haye, haye, haye.

Haye : Terme employé par les piqueurs pour arrêter les chiens qui prennent le change. [L]

LUCINDE

Quelle voix a frappé mon oreille.

THIBAUT

Ho, ho, ho,

PERRETTE

Ah Madame, c'est la voix de notre Mari Thibaut, nous vla perdus !

LUCINDE

Courons promptement nous cacher.

SCÈNE IV. Lucinde, Perrette, Bertrand, Thibaut.

BERTRAND

Où courez-vous, fuyez, fuyez de ce côté.

LUCINDE

Thibaut le Mari de Perrette vient par ici.

BERTRAND

Josselin le Gouverneur de notre petit Maître vient par ilà.

THIBAUT

Holà quelqu'un, holà.

PERRETTE

Entends-tu, c'est fait de nous s'il nous trouve.

SCÈNE V. Lucinde, Perrette, Josselin, Bertrand, Thibaut.

JOSSELIN, dans le Château

Bertrand, hé Bertrand.

BERTRAND

Oyez-vous ? Nous sommes flambés s'il nous voit.

LUCINDE

Où nous cacher ?

BERTRAND

Rentrez dans ma logette, et n'en ouvrez point la porte à personne.

SCÈNE VI. Josselin, Bertrand, Thibaut.

JOSSELIN

Qui est-ce donc qui crie de la sorte ?

BERTRAND

Il faut que ce soit quelque passant qui s'est égaré, mais le vla.

THIBAUT

Hé, parlez donc vous autres, êtes-vous muets.

JOSSELIN

Non.

THIBAUT

Vous êtes donc sourds ?

JOSSELIN

Encore moins.

THIBAUT

Et pourquoi donc ne répondez-vous pas ?

JOSSELIN

Parce qu'il ne nous plaît pas.

THIBAUT

Palsangué vous êtes trop drôle, puisque vous n'êtes ni sourds ni muets, il faut que je vous embrasse. Oui morgué, je sis votre serviteur.

Palsangué : Jurement de paysan, dans l'ancienne comédie. [F]

JOSSELIN

Est-ce que nous nous connaissons ?

THIBAUT

Je ne sais pas, mais je crois que nous ne nous sommes jamais vus.

JOSSELIN

C'est ce qui me semble.

THIBAUT

Palsangué vous vla bian étonné.

JOSSELIN

Et qui ne le serait pas ? Nous ne nous connaissons point et vous m'embrassez comme si nous nous étions vus toute notre vie.

THIBAUT

Tastigué vous avez biau dire, je vois à votre mine que vous êtes un bon vivant, et que vous m'enseignerez ce que je charche.

JOSSELIN

Et que cherchez-vous ?

THIBAUT

Je charche ma Femme, ne l'avez-vous point vue ?

JOSSELIN

Ah ! Vraiment oui, c'est bien ici qu'il faut chercher des Femmes.

THIBAUT

Elle a nom Parrette, elle s'en est enfouie de cheux nous, palsangué chela est bian drôle, pour courir les champs avec la Fille de Monsieur Tobie notre Maître, que l'on voulait marier maugré elle au fils de Monsieur Griffon, neveu de notre Maîtresse, je ne sais morgué comme ces masques ont fagoté tout chela ; mais la nuit Parrette se couchi auprès de moi, et pis je ne li trouvis plus le lendemain, avez-vous jamais rien vu de plus plaisant que chela ?

Masque : est aussi un terme injurieux qu'on dit aux femmes du commun peuple, pour leur reprocher leur laideur, ou leur vieillesse. [F]

JOSSELIN

Cela est fort plaisant.

THIBAUT

Oh, ce qu'il y a de plus récréatif, c'est qu'elles sont toutes fines seules, et comme elles sont morguoi bian jolies, si elles allaient rencontrer quelque gaillard qui voulit en faire comme des choux de son jardin, elles seraient bien attrapées ; tout franc que je songe à chela, je n'en ris morgué que du bout des dents.

Comme des choux en son jardin : Il en fait comme des choux de son jardin, il en dispose à son gré. [L]

Rire du bout des dents : Se dit d'une personne qui ne rit pas de bon coeur, qui cache sous un rire forcé son déplaisir, qui rit par contrainte, grimace ou politesse. [L]

JOSSELIN

Que craignez-vous ?

THIBAUT

Je crains... Et que sais-je moi, je crains... Est-ce que vous ne savez pas ce qu'on craint quand on ne sait où diable est sa femme ?

JOSSELIN

Si vous aviez envie de savoir ce qui en est, on pourrait vous donner satisfaction.

THIBAUT

Bon, est-ce qu'on sait jamais ça ? Pour s'en douter passe ; mais pour en être sûr niflé, j'aurais morgué biau le demander à Parrette, elle ne l'avouerait jamais, elle est trop bien dessalée.

Niflé : Berné. [SP]

Dessalé : Fin, rusé, qui ne se laisse pas tromper. [SP]

JOSSELIN

Nous avons ici un moyen sûr pour en savoir la vérité.

THIBAUT

Qu'est-ce encore ?

JOSSELIN

C'est une Coupe qui est entre les mains du Seigneur de ce Château. Quand elle est pleine de vin, si la Femme de celui qui y boit lui est fidèle, il n'en perd pas une goutte ; mais si elle est infidèle, tout le vin répand à terre.

THIBAUT

Cela est bouffon, et où diable a-t-il pêché chela ?

JOSSELIN

Il l'a achetée d'un Arabe, qui, par composition ou par enchantement, y aurait attaché cette vertu.

THIBAUT

Et pourquoi ce Monsieur acheta-t-il ce joyau-là ?

JOSSELIN

Par curiosité.

THIBAUT

Est-ce qu'il était marié ?

JOSSELIN

Oui.

THIBAUT

J'entends, j'entends ; il voulait voir si sa femme... N'est-ce pas ?

JOSSELIN

Justement.

THIBAUT

D'abord qu'il eut la Coupe, il y but, je gage.

JOSSELIN

Vous l'avez dit.

THIBAUT

Elle répandit.

JOSSELIN

Non.

THIBAUT

Morgué, c'est être bien plus heureux que sage. Il s'en tint là...

JOSSELIN

Non.

THIBAUT

Il y rebut ?

JOSSELIN

Oui.

THIBAUT

Tastigué vla un sot homme.

JOSSELIN

Plus encor que vous ne le dites.

THIBAUT

Et comment donc ? Contez-moi cela pour rire.

JOSSELIN

Il voulut éprouver sa femme.

THIBAUT

Le benêt.

Benêt : Idiot, niais, nigaud, qui n'a point vu le monde. [T]

JOSSELIN

Il lui écrivit sous un nom supposé.

THIBAUT

Le jocrisse.

Jocrisse : Terme injurieux. Benêt se laissant gouverner, ou s'occupant des soins du ménage qui conviennent le moins à un homme. Valet niais et maladroit. [L]

JOSSELIN

Il lui envoya des présents.

THIBAUT

L'impertinent.

JOSSELIN

Il lui donna un rendez-vous.

THIBAUT

Elle y vint.

JOSSELIN

Est-ce qu'on résiste aux présents ?

THIBAUT

Et comment cela se passa-t-il ?

JOSSELIN

En excuses du côté de la Dame, en soufflets de la part du Mari.

THIBAUT

Elle les souffrit patiemment.

JOSSELIN

Oui, mais quelques jours après...

THIBAUT

Il but encore dans la Coupe.

JOSSELIN

Oui.

THIBAUT

Et que fit la Coupe ?

JOSSELIN

Elle répandit

THIBAUT

Quand on n‘a que ce qu'on mérite, on ne s'en doit prendre qu'à soi.

JOSSELIN

Il s'en prit à tout le monde, et vint de dépit se loger dans ce Château écarté, pour ne plus entendre parler de femme de sa vie.

THIBAUT

Avec la Coupe ?

JOSSELIN

Avec la Coupe.

THIBAUT

Et de quoi, lui sert-elle ?

JOSSELIN

Elle lui sert à voir qu'il a beaucoup de confrères, et cela le console.

THIBAUT

Et comment le voit-il ?

JOSSELIN

Il engage tous les passants que le hasard conduit ici, d'en faire l'épreuve.

THIBAUT

Et depuis quand fait-il ce métier-là ?

JOSSELIN

Depuis quatorze ou quinze ans.

THIBAUT

En a-t-il bien vu depuis ce temps-là ?

JOSSELIN

Oh, en quantité.

THIBAUT

Par ma fique vla tout fin droit ce qu'il faut pour bouter notte Maîtresse et son biau-frère à la raison ; l'un est un bon Normand qui a épousé une Languedocienne, soeur de l'autre, et l'autre est un Gascon qui a épousé une Parisienne, comme ils sont logés vison visu, ils se tarabustent toujours sur le chapitre de leurs Femmes : je vais leur dire que la Coupe les mettra d'accord ; ils rodons autour de cette montagne pour apprendre des nouvelles de leur fille. Mais quel est ce vilain Monsieur-là ?

Par ma fique : Sorte de jurement, pour dire, Par ma foi. [T]

Vison visu : loc. adv. et familière. Vis-à-vis, en face. [T]

JOSSELIN

C'est le Maître de la Coupe et le Seigneur de ce Château.

SCÈNE VII. Anselme, Josselin, Thibaut.

ANSELME

Ah ! Monsieur Josselin, mon pauvre Monsieur Josselin

JOSSELIN

Qu'y a-t-il de nouveau Monsieur ?

ANSELME

Je suis dans le plus grand des embarras. Mon... Qui est cet homme-là ?

JOSSELIN

C'est un honnête paysan qui est en quête de sa femme ; elle s'est échappée de chez lui avec une jeune fille, et pour les retrouver il est avec une paire de Messieurs qu'il va chercher pour faire l'essai de votre Coupe.

THIBAUT

Je vais vous amener de la pratique, laissez faire.

Pratique : Se dit aussi de la chalandise des Marchands et des Artisans. [F]

SCÈNE VIII. Anselme, Josselin, Thibaut.

ANSELME

Ah, vraiment de la Coupe ! J'ai bien d'autres tintouins dans la tête.

Tintouin : Battement d'oreille, bruit sourd qu'on s'imagine d'entendre. Ce mot vient de tintin, qui représente le son des cloches, qui a été formé de tintinnabulum, mot Latin signifiant cloche. Se dit aussi figurément d'une inquietude d'esprit. [F]

JOSSELIN

Qu'avez-vous donc ?

ANSELME

J'ai vu... Ouf !

BERTRAND

Aurait-il vu ces masques de femmes ? Écoutons.

ANSELME, lui donnant un soufflet

Je viens de voir... Que fais-tu là ?

BERTRAND

Rien...

ANSELME

Va à ta besogne, et ne reviens point qu'on ne t'appelle.

SCÈNE IX. Anselme, Josselin.

ANSELME

Je viens de voir mon fils ; le petit pendard me fait des questions qui m'ont pensé mettre l'esprit sens dessus dessous, il lui prend des curiosités toutes contraires au chemin que je veux qu'il tienne.

Pendard : Par exagération, celui, celle qui est digne de pendaison, qui ne vaut rien du tout. [F]

Sens dessus dessous : Fig. et particulièrement. En parlant de ce qui est dans un grand désordre et tout bouleversé. [F]

JOSSELIN

Ma foi, Monsieur, si vous voulez que je vous parle franchement, il vous sera bien difficile de l'élever toujours dans l'ignorance où vous voulez qu'il soit. Je crains bien que toutes ces précautions ne deviennent inutiles, et que cette démangeaison qui vous tient de lui vouloir cacher qu'il y a des Femmes au monde, ne porte davantage son petit génie aux connaissances du beau sexe.

ANSELME

Et qui l'instruira qu'il y a des Femmes ?

JOSSELIN

Tout, Monsieur, le bon sens premièrement. Oui, ce certain bon sens qui vient avec l'âge ; là cet âge qui nous retire insensiblement des bras de l'enfance, pour nous conduire à la puberté. L'esprit se porte à la conception de bien des choses ; la raison vient, et parmi plusieurs curiosités nous fait apercevoir que l'homme ne vient point sur la terre comme un champignon, que c'est une petite machine où il y a bien des ressorts, ces ressorts viennent à se mouvoir par le moyen du coeur, ce mouvement du coeur échauffe le cerveau. Cette cervelle échauffée se forme des idées qu'elle ne connaît pas bien d'abord, l'amour se met quelquefois de la partie. Il explique toutes ces idées, il prend le soin de les rendre intelligibles ; et voilà comme la connaissance vient aux jeunes gens ordinairement malgré qu'on en ait.

ANSELME

Tous ces raisonnements sont les plus beaux du monde ; mais je m'en moque, et j'empêcherai bien que mon fils... Le voici ; je ne suis pas en état de lui parler, mon désordre paraîtrait à la vue, fortifiez-le dans mes pensées, cependant que je vais me remettre.

SCÈNE X. Lélie, Josselin.

LELIE

D'où vient que mon Père me fuit ?

JOSSELIN

Il a des affaires en tête. Lui voulez-vous quelque chose ?

LELIE

Je ne sais.

JOSSELIN

Vous ne savez ?

LELIE

Non, je ne sais ce que je lui veux, je ne sais ce que je me veux à moi-même, je sens que je m'ennuie et je ne sais pourquoi je m'ennuie.

JOSSELIN

C'est que vous êtes un petit indolent, qui n'avez pas l'esprit de jouir des beautés qui se présentent à vous.

LELIE

Et quelles sont ses beautés ?

JOSSELIN

Le Ciel, la terre, le feu, l'eau, l'air, le jour, la nuit, le Soleil, la Lune, les Étoiles, les arbres, les prés, les fleurs, les fruits.

LELIE

Oui, tout cela est fort divertissant. Ah ! Mon cher Monsieur Josselin, je voudrais bien...

JOSSELIN

Quoi ?

LELIE

Vous ne le voudrez pas, vous.

JOSSELIN

Qu'est-ce encore ?

LELIE

Promettez-moi que vous le voudrez.

JOSSELIN

Selon.

LELIE

Je voudrais bien aller me promener autre part qu'ici ?

JOSSELIN

Plaît-il ?

LELIE

Ah ! Je savais bien que vous ne le voudriez pas.

JOSSELIN

Avez-vous oublié que votre Père vous l'a défendu.

LELIE

Et c'est parce qu'il me l'a défendu que je meurs d'envie de le faire. Car enfin je m'imagine qu'il y a dans le monde des choses qu'il ne veut pas que je sache, et ce sont ces choses-là que je m'imagine, que je brûle de savoir.

JOSSELIN

Le petit fripon.

LELIE

Oh ça, Monsieur Josselin, en bonne vérité, dites-moi ce que c'est que ces choses-là ?

JOSSELIN

Qu'est-ce à dire ces choses-là ?

LELIE

Oui. Qu'est-ce qu'il y a dans monde qui n'est point ici.

JOSSELIN

Rien.

LELIE

Vous mentez, Monsieur Josselin.

JOSSELIN

Point du tout.

LELIE

On me cache bien des choses Monsieur Josselin ; vous lisez dans les Livres, et mon Père y sait lire aussi, pourquoi ne m'a-t-on pas appris à y lire ?

JOSSELIN

On vous l'apprendra, donnez-vous patience.

LELIE

Je ne puis plus vivre comme cela, et c'est une honte d'être si ignorant que je le suis à mon âge.

JOSSELIN

Voilà un petit drôle qu'il n'y aura plus moyen de retenir.

LELIE

Et si mon Père venait à mourir, Monsieur Josselin : car je sais bien qu'on meurt, que deviendrai-je ?

JOSSELIN

Vous deviendrez mon Fils, et je serai votre Père pour lors.

LELIE

Vous vous moquez de moi, Monsieur Josselin, ce n'est pas comme cela que cela se fait, et ce serait à mon tour d'être père de quelqu'un.

JOSSELIN

Et bien vous seriez le mien si vous vouliez, et je serais votre Fils, moi.

LELIE

Oh, ce n'est pas comme cela que cela se fait, assurément vous ne voulez pas me le dire, mais je le saurai vous avez beau faire.

JOSSELIN

Oh, vous saurez que vous êtes un petit sot, et que vos discoures me fatiguent.

LELIE

Monsieur Josselin, si vous ne me menez promener, j'irai me promener tout seul, je vous en avertis.

JOSSELIN

Oui, et je vais moi tout de ce pas avertir votre Père de » vos extravagances, et vous verrez après où je vous mènerai promener. Oh, ho, voyez-vous le petit impudent avec ses promenades.

LELIE

Il a beau dire, je sortirai d'ici, quand je devrais mourir sur les pas de la porte.

SCÈNE XI. Lucinde, Lélie, Perrette.

PERRETTE

Madame, le voilà tout seul.

LUCINDE

Approchons-nous pour voir ce qu'il dira en nous voyant.

LELIE

Mon Père n'est pourtant pas un bon Père, de ne me pas montrer tout ce qu'il sait, et c'est ce qui fait que je n'ai pas de peine à me résoudre à le quitter

PERRETTE

Il ne faut pas lui dire d'abord qui nous sommes : mais je gage bien qu'il le devinera.

LELIE

Je m'imagine que tout ce qu'on ne veut pas que je sache, est cent fois plus beau que ce que je sais. Je pense je ne sais combien de choses toutes plus jolies les unes que les autres, et je meurs d'impatience de savoir si je pense juste. Mais que vois-je ? Voilà deux jeunes garçons joliment habillés, je n'en n'ai point encore vu comme ceux-là, je voudrais bien les aborder ; mais je suis tout hors de moi-même, et je n'ai pas presque la force de parler, ils se baissent et puis se haussent, qu'est-ce que cela signifie ?

LUCINDE

Nous hésitons à vous aborder.

LELIE

Ils parlent comme moi. Que de questions je vais leur faire !

LUCINDE

Vous paraissez étonné de nous voir.

LELIE

Oui, je n'ai jamais rien vu de si beau que vous, ni qui m'ait tant fait plaisir à voir.

PERRETTE

Oh, mort de ma vie, que la nature est une belle chose !

LELIE

D'où venez-vous ? Qui vous a conduits ici, est-ce mon Père ou moi que vous cherchez ? De grâce ne parlez point à mon Père, et demeurez avec moi.

LUCINDE

À ce que je puis juger vous n'êtes point fâché de nous voir.

LELIE

Je n'ai jamais eu tant de joie.

PERRETTE

Cela est admirable ! Et que croyez-vous de nous, s'il vous plaît ?

LELIE

Les deux plus belles créatures du monde ; je n'ai jamais rien vu, mais je ne connais rien de plus parfait que vous, et je n'ai plus de curiosité pour tout le reste. Demeurez toujours avec moi, je vous en conjure, je demeurerai toujours ici, et mon Père et Monsieur Josselin en seront ravis.

LUCINDE

Vous en jugeriez autrement si vous saviez ce que nous sommes.

LELIE

Et n'êtes-vous pas des hommes comme nous ?

PERRETTE

Oh, vraiment non, il y a bien à dire.

LELIE

Hors les habits et la beauté je n'y vois point de différence.

PERRETTE

Oui da, c'est bien tout un, mais ce n'est pas de même.

LELIE

Il est vrai que je sens en vous voyant ce que je n'ai jamais senti. Ah ! Si vous n'êtes pas des hommes, dites-moi ce que vous êtes. Je vous en conjure.

LUCINDE

Votre coeur ne peut-il pas vous l'expliquer tout à fait ?

LELIE

Non, mais ce n'est pas la faute de mon coeur, c'est la faute de mon esprit.

PERRETTE

Eh bien, tenez mon pauvre enfant, bien loin d'être des hommes, nous en sommes tout le contraire.

LELIE

Je ne vous entends point.

PERRETTE

Vous nous entendrez avec le temps, mais qui aimez-vous mieux de nous deux, là, parlez franchement, n'est-ce pas moi ?

LELIE

Je vous aime beaucoup ; mais je l'aime infiniment davantage.

LUCINDE

Tout de bon.

LELIE

Tout de bon.

PERRETTE

C'est à cause que vous êtes la plus brave.

LELIE

Non, non, je ne regarde point aux habits, je ne saurais vous dire ce qui fait que je l'aime plus que vous.

LUCINDE

Vous m'aimez donc ?

LELIE

Plus que toutes les choses du monde.

PERRETTE

Mais que pensez-vous en l'aimant ?

LELIE

Mille choses que je n'ai jamais pensées.

LUCINDE

N'en avez-vous point à me dire ?

PERRETTE

Et que seriez-vous prêt à faire pour lui prouver que vous l'aimez ?

LELIE

Tout.

LUCINDE

Voudriez-vous quitter ces lieux pour me suivre ?

LELIE

De tout mon coeur, pourvu que je vous suive toujours.

SCÈNE XII. Josselin, Lucinde, Perrette, Lélie.

LELIE

Ah ! Mon cher Monsieur Josselin, vous allez être ravi.

LUCINDE

Ah, Ciel !

JOSSELIN

Que vois-je ? Tout est perdu. Ah ! Vraiment voici bien pis que la promenade.

LELIE

Je n'en n'avais jamais vu, et je le savais bien, moi, qu'il y avait dans le monde quelque chose qu'on ne me disait pas.

JOSSELIN

Paix.

Paix : Interjection dont on se sert pour faire faire silence. [L]

PERRETTE

Qu'il a la mine rébarbative.

JOSSELIN

Et d'où diantre ces deux carognes sont-elles venues ?

Diantre : Mot qu'on emploie par euphémisme pour diable. Il s'emploie comme une sorte d'exclamation ou de jurement. [L]

Carogne : terme injurieux, qui se dit entre les femmes de basse condition, pour se reprocher leur mauvaise vie, leurs ordures, leur puanteur. [F]

LELIE

Monsieur Josselin.

JOSSELIN

Taisez-vous.

PERRETTE

Comme il nous regarde.

LUCINDE

Le vilain homme que voilà.

JOSSELIN

Qui vous a conduites ici impudentes que vous êtes ? Qu'y venez-vous faire ?

PERRETTE

C'est pis qu'un loup garou.

LELIE

Monsieur Josselin ne les effarouchez pas.

JOSSELIN

Comment petit fripon, vous osez... Qu'elles sont belles !

LUCINDE

Si c'est un crime pour nous de nous trouver ici, il n'est pas difficile de le réparer, et notre dessein n'est pas d'y faire un long séjour.

JOSSELIN

Le beau visage qu'a celle-là.

PERRETTE

Je n'y serions pas venues si j'ussions cru qu'on nous eût si mal reçues.

JOSSELIN

Le drôle de petit air qu'à celle-ci.

LELIE

N'est-il pas vrai, Monsieur Josselin, qu'il n'y a rien au monde de plus beau ?

JOSSELIN

Non, cela n'est pas vrai. Vous ne savez ce que vous dites. Les deux jolis bouchons que voilà.

Bouchon : Fig. et familièrement. Mon petit bouchon, terme de tendresse et de caresse. [L]

PERRETTE

Il est enragé, comme il roule les yeux.

LELIE

Monsieur Josselin menons-les à mon père.

JOSSELIN

Comment petit effronté, à votre Père ; tournez-moi les talons, et ne regardez pas derrière vous.

LELIE

Je veux demeurer ici, moi.

JOSSELIN

Tournez-moi les talons, vous dis-je, et vous détalez au plus vite.

LELIE

Je ne veux point qu'ils s'en aillent.

JOSSELIN

Et je le veux moi. Allez vite... allez vous cacher dans ma chambre au bout de cette allée, voilà la clef.

PERRETTE

Comme il se radoucit, ferons-je bien d'y aller ?

JOSSELIN

Si vous ne dépêchez... Entrez dans le petit cabinet à main gauche, allez vite, allez.

LELIE

Demeurez ici, je vous en conjure.

JOSSELIN

Je vous l'ordonne, partez promptement.

LELIE

Pour la dernière fois Monsieur Josselin... Attendez-moi, je vous prie, je cours trouver mon Père, j'obtiendrai de lui que je vous aie ici, et Monsieur Josselin se repentira de vous avoir grondé. Je reviendrai dans un moment.

SCÈNE XIII. Lucinde, Perrette, Josselin.

JOSSELIN

Ah ! Malheureuse petites femelles, savez-vous bien où vous êtes, et le malheur qui vous talonne ?

LUCINDE

Nous savons tout ce que vous pouvez nous dire ; mais nous espérons tout de votre bonté.

JOSSELIN

Que vous êtes heureuses d'être belles ! Sans cela... Écoutez, n'allez pas vous entêter de ce petit vilain-là, ce serait gâter toutes vos affaires.

PERRETTE

Oh, je ne boutons rian dans la tête que de la bonne sorte

JOSSELIN

Son Père veut enterrer toute sa famille avec lui, et ne consentira jamais...

LUCINDE

Mettez-nous en lieu où nous puissions vous apprendre notre infortune, et savoir de vous le conseil que nous devons suivre.

JOSSELIN

Ma chambre est l'endroit où vous puissiez être le mieux cachées dans ce Château, et j'en veux bien courir les risques pour l'amour de vous, à condition que pour l'amour de moi...

PERRETTE

Allez, mon bon Monsieur, vous voyez deux pauvres orphelines, qui ne sont nullement entichées du vice d'ingratitude.

JOSSELIN

Venez suivez-moi.

SCÈNE XIV. Lucinde, Perrette, Josselin, Bertrand.

BERTRAND

Oh, palsangué je vous prends sur le fait, je n'en suis plus que de moitié...

JOSSELIN

Voilà un maroufle qui vient bien mal à propos.

Maroufle : Terme injurieux qu'on donne aux gens gros de corps, et grossiers d'esprit. [F]

BERTRAND

Testiguenne, puisque vous voulez les fourrer dans votre chambre, je ne serai pas pendu tout seul pour les avoir boutées dans ma cahute, vous le serez avec moi, je ne m'en soucie guère.

Testiguenne : Déformation du juron testiguienne : tête de Dieu.

JOSSELIN

Veux-tu te taire.

BERTRAND

Morgué, je ne me tairai point à moins que je ne retire mon épingle du jeu.

tirer son épingle du jeu : Fig. et familièrement. Tirer son épingle du jeu, se dégager adroitement ou sans perte d'une mauvaise affaire ; locution qui vient d'un jeu de petites filles : elles mettent des épingles dans un rond, et, avec une balle qui, lancée contre le mur, revient vers le rond, elles essayent d'en faire sortir les épingles ; quand on fait sortir la la mise, on dit qu'on retire son épingle du jeu. [L]

JOSSELIN

Qu'entends-tu par là ?

BERTRAND

J'entends que vous soyez pendu tout seul.

JOSSELIN

Que veut dire cet animal-là ?

BERTRAND

Je veux dire qu'à moins que vous ne disiez que c'est vous qui les avez cachées, je vais tout apprendre à notre Maître.

JOSSELIN

Et bien, oui, je dirai que c'est moi.

PERRETTE

Mais morgué point de tricherie au moins.

JOSSELIN

J'entends quelqu'un.

BERTRAND

Rentrez dans ma logette, et ne vous montrez plus sur les yeux de votre tête.

Sur les yeux de la tête : Sur les yeux de la tête, sorte de commandement ou de défense que l'on fait, comme si l'on menaçait d'arracher les yeux de la tête. Voir Racine, Les Plaideurs acte II, sc. 8. [L]

JOSSELIN

Chut, ou je te rendrai complice.

BERTRAND

Motus, ou je découvrirai le pot aux roses.

Pot aux roses : On dit qu'un homme a découvert le pot aux roses, pour dire, qu'il a découvert le secret d'une affaire où il y avait de l'ordure. [F)

SCÈNE XV. Anselme, Lélie, Josselin, Bertrand.

LELIE

Oui, mon Père, il est impossible que vous me refusiez, quand vous les aurez vus, venez seulement, où sont-ils ? Qu'en avez-vous fait, Monsieur Josselin ?

JOSSELIN

Que veut-t-il dire ?

ANSELME

Je ne sais ce qu'il me vient conter.

LELIE

Que sont-ils devenus Bertrand ?

BERTRAND

À qui en veut-il donc ?

LELIE

Répondez-moi Monsieur Josselin, ou malgré la présence de mon Père...

JOSSELIN

Doucement, petit drôle.

LELIE

Éclaircis-moi de ce que je veux savoir, coquin.

BERTRAND

Haye, ahy, vous m'étranglez. Est-il devenu fou ?

LELIE

Ah, mon Père ! Commandez qu'on me les fasse retrouver, ou j'en mourrai de désespoir.

ANSELME

Quoi, qu'y a-t-il ? Que veux-tu qu'on te rende ? Te voilà bien échauffé.

LELIE

Cherchons partout. Si je ne les retrouve, je sais bien à qui je m'en prendrai.

BERTRAND

Et attendez, attendez. Ce ne sont pas des moigniaux que vous charchez.

LELIE

Non traître, ce ne sont pas des moineaux.

BERTRAND

Hé bien morgué, quoi que ce puisse être, allons les charcher nous deux, m'est avis que j'ai entendu queuque chose grouiller de ce côté-là.

LELIE

Courons-y. Mon pauvre Bertrand, ne me quitte point, Monsieur Josselin malheur à vous si je ne les retrouve.

SCÈNE XVI. Anselme, Josselin.

JOSSELIN

Des menaces ! Vous voyez comme il perd le respect.

ANSELME

Qu'on l'arrête.

JOSSELIN

Non, non ; il vaut mieux qu'en courant il aille dissiper ces vapeurs qui lui troublent l'imagination.

ANSELME

Mais je crois qu'en effet il est devenu fou. Quel galimatias m'a-t-il fait ?

JOSSELIN

C'est justement une suite de ce que je disais tantôt ; ce sont des idées qui lui passent par la cervelle, et je ne jurerais pas trop que ce ne fussent des idées de femmes.

ANSELME

Des idées de femmes ! Vous vous moquez, Monsieur Josselin ; peut-on avoir des idées de ce qu'on n'a jamais vu ?

JOSSELIN

Belles merveilles. Et ne vous est-il jamais arrivé de faire des songes ?

ANSELME

Oui.

JOSSELIN

Et de voir en dormant des choses que vous n'aviez jamais vues, et que vous ne vous seriez jamais imaginées si vous n'aviez dormi ?

ANSELME

D'accord ; mais ce petit garçon–là ne dort pas.

JOSSELIN

Non, vraiment ; au contraire, je ne l'ai jamais vu éveillé.

ANSELME

Hé bien ?

JOSSELIN

Hé bien, il rêve tout éveillé, et c'est justement ce qui fait qu'il fait des contes à dormir debout.

ANSELME

Mais pourquoi lui vient-il des idées de femmes plutôt que d'autres ?

JOSSELIN

C'est que ces animaux-là se fourrent partout malgré qu'on en ait.

Malgré que : Malgré que, loc. conj. signifiant quoique et usitée seulement avec le verbe avoir, de cette façon : malgré que j'en aie, malgré qu'il en ait, etc. en dépit de moi, en dépit de lui. [L]

ANSELME

Cela serait bien horrible que toutes mes précautions fussent inutiles.

JOSSELIN

Elles le seront à coup sûr, et dès à présent je vous en donne ma parole.

ANSELME

Il n'importe ; et si je ne puis lui cacher absolument qu'il y ait des femmes, il ne les connaîtra du moins que pour les haïr.

JOSSELIN

Il ne les haïra point.

ANSELME

Il les détestera en apprenant ce qu'elles savent faire. Mais qu'est-ce ci ?

JOSSELIN

Et c'est ce bon Paysan qui vous amène ces deux personnes pour faire essai de votre coupe.

SCÈNE XVII. Anselme, Josselin, Lucinde, Perrette, Monsieur Tobie, Monsieur Griffon, Thibaut.

PERRETTE, à la fenêtre avec Lucinde

Le petit homme n'y est pas vous dis-je.

LUCINDE

Il n'importe ; voyons d'ici ce qui se passe, puisque nous pouvons voir sans être vues.

GRIFFON

Oui cadédis, je bous le dis et bous le soutiens, vous êtes un von sot veau frère.

THIBAUT

Ah ! Ah ! Monsieur, au mari de Madame votre soeur ?

PERRETTE

Madame, c'est Thibaut.

TOBIE

Sot ! Et qu'est-ce ; queu terminaison est chela ?

LUCINDE

Mon Père et mon Oncle sont ici.

TOBIE

Nous sommes gens de bien de notre race, je serais marri qu'elle fût entichée des reproches qu'on fait à la vôtre.

THIBAUT

Eh, eh, Monsieur ; le Frère de Madame votre femme ? Vous n'y songez pas.

GRIFFON

Tu fais vien de m'appartenir.

TOBIE

C'est le plus vilain endroit de ma vie.

THIBAUT

Messieurs, Messieurs, venez m'aider, s'il vous plaît, à mettre le holà entre deux beaux-frères qui se vont couper la gorge.

ANSELME

Qu'est-ce que c'est donc ; qu'avez-vous, Messieurs, qui vous oblige à en venir aux invectives ?

GRIFFON

Eh, Messieurs, serbiteur ; je bous fais Juges de ceci. Boici le fait. J'ai fait l'honneur à ce Monsieur de donner mon fils, qui est novle Monsieur comme moi, mordi, en mariage à sa fille, qui n'est qu'une simple Roturière et parce que la beille des noces, la sotte s'éclipse de la case paternelle, il a l'insolence de dire que c'est ma faute, et qu'elle a eu peur d'entrer dans mon alliance, à cause que je suis sébère dans ma famille, et que je n'en beux pas souffrir qu'aucun guodeluriau approche mon domaine de la van-lieue.

Mordi : Déformation du juron mordieu. Par la mort de Dieu.

TOBIE

Qu'est-ce ? Je donne ma fille qui aura dix mille livres de rentes ; au fils de su Monsieur qui est gueux comme un rat, et parce qu'elle s'en est enfuie de chez moi, pour éviter ce mariage ; il me dira en me traitant comme un je ne sais qui, que parce que je suis trop bon dans mon domestique, à cause que ma femme est toujours autour de moi à m'étouffer de caresses, et que je souffre qu'elle m'appelle son petit papa, son petit fanfan, son petit camuset, ce qui fait que ma maison est ouverte à tous les honnêtes gens.

Domestique : Qui est d'une maison, sous un même chef de famille. En ce sens il se prend pour femme, enfants, hôtes, parents et valets. [F]

Fanfan : Terme populaire dont les pères et les maris se servent pour caresser leurs femmes et leurs enfants. Les femmes et les mères s'en servent aussi à l'égard de leurs enfants et de leurs maris. [F]

Camuset : Un peu camus. [L] Qui a le nez court et plat. Fig. et familièrement embarrassé, interdit.

JOSSELIN

Voilà un différend qu'il est assez facile d'accommoder. Ces Messieurs se disent les choses de si bonne foi, qu'on ne peut s'empêcher de les croire ; mais pour savoir lequel des deux s'est le plus fait aimer de sa femme par ses manières, votre Coupe enchantée sera d'un secours merveilleux, et je suis sûr qu'elle les mettra d'accord, je vais l'apporter.

ANSELME

Allez, Monsieur Josselin, cela finira la dispute.

GRIFFON

Cet homme nous a fait récit de cette coupe, et je serai rabi de connaître par elle lequel est le fat de nous deux, je suis sûr que ce n'est pas moi.

TOBIE

Nous en allons voir tout à l'heure un bien penaud ; je sais bien qui ce ne sera pas.

ANSELME

Voici la Coupe.

TOBIE

Donnez, donnez ; je serais bien fâché de n'en pas faire essai le premier, pour vous montrer combien je suis sûr de mon fait.

Le vin se répand.

JOSSELIN

Ah, ah.

TOBIE

Que vois-je ? Le vin est répandu je pense.

JOSSELIN

Oh, par ma foi, le petit papa, le petit fanfan, le petit camuset en tient.

GRIFFON

Hé, qui de nous dus est le fat ? Hem cadédis mon veau frère, bous me ferez raison de la conduite de ma soeur.

Cadédis : Jurement qu'on met habituellement dans la bouche des Gascons. [L]

TOBIE

Voilà une méchante créature, je ne l'aurais jamais cru.

JOSSELIN

Quand elle viendra vous étouffer de caresses, je vous conseille de l'étrangler par bonne amitié.

TOBIE

C'est chez vous qu'elle a sucé ce mauvais lait-là.

GRIFFON

Oui, oui, cadédis, l'absinthe n'est pas plus amère que le lait que je leur fais sucer ; bersez, bersez, veau Ganymède, bous allez boir veau frère. À la santé de la compagnie.

La Coupe répand.

Ganymède : Terme de mythologie. Nom du fils de Laomédon, enlevé par l'aigle de Jupiter, à cause de sa beauté. Fig. Giton... Jeune homme servant à de honteux plaisirs, ainsi dit de Giton, personnage de la satire de Pétrone. [L]

JOSSELIN

Ahy, ahy, ahy.

GRIFFON

Bouais, c'est que je ne la tiens pas droite.

La Coupe répand.

JOSSELIN

Prenez donc garde.

ANSELME

Voyez, voyez.

GRIFFON

La main me tremble.

Tout répand.

JOSSELIN

Ah ! L'on a approché de votre domaine plus près que de la ban-lieue.

GRIFFON

Ma foi, je n'y comprends plus rien. Monsieur est von, on le trahit ; je suis sébère et l'on me trompe ; sandis comment faut-il donc faire avec ces diantres d'animaux-là ? Allons, on s'en mordra les doigts. Sans adieu.

Sandis : Espèce de jurement gascon. Sang, et dis pour Dieu. [L]

SCÈNE XVIII. Anselme, Tobie, Thibaut, Josselin, Lucinde, Perrette.

ANSELME

Jusques au revoir.

JOSSELIN

Vous plaît-il boire encore un coup ? À ça à vous le dé, pays.

À vous le dé : Figurément, c'est à vous de parler, d'agir. [L]

Pays : Par catachrèse et populairement. Celui qui est du même pays, du même canton. [L]

THIBAUT

À moi ?

LUCINDE

Perrette ton mari va boire.

PERRETTE

À quoi s'amuse-t-il ce n'est pas que je craigne rien, mais le coeur me tape.

JOSSELIN

À cause que vous êtes un bon frère, en voilà rasade, buvez.

THIBAUT

Palsangué je n'ai pas soif.

JOSSELIN

Il ne s'agit pas d'avoir soif, et c'est seulement par curiosité, et pour savoir si vous êtes aimé de votre femme, buvez.

THIBAUT

Non, morgué je ne boirai point, et si le vin allait répandre par hasard, testigué voyez-vous. Je suis maladroit de ma nature, quand je saurais ça en serais plus gras, en aurais-je la jambe plus droite, en dormirais-je plus que des deux yeux, en mangerais-je autrement que par la bouche, non pargué ; c'est pourquoi frère je suis votre sarviteur, je ne boirai point.

Pargué : Jurements patois de l'ancienne comédie, pour pardieu. [L]

JOSSELIN

Voilà un rustre d'assez bon sens.

ANSELME

C'est ce qui me sembler, et je suis quasi fâché de n'avoir pas été de son humeur.

TOBIE

Oh, pardi mon Fermier vous avez plus d'esprit que votre Maître.

THIBAUT

Jarni, je ne sais pas si je fais bien, mais je sais bien que je serais fâché de faire autrement ; j'aime Parrette, elle est ma femme, quand elle serait la femme d'un autre elle ne me plairait pas davantage, je ne sais si je lui plais finfirmement, elle en fait le semblant du moins, je ne rentre de fois chez moi, que je ne la retrouve tintelle que je l'ai laissée, il n'y a pas un iota à dire. Elle aime à batifoler, je suis d'himeur batifolante, je batifolons sans cesse, et si je m'allais mettre dans la sarvelle tous vos engeins greignaux, adieu le batifolage, non palsanguoi, je n'en ferai rien.

Finfirmement : Semble vouloir dire bien fermement.

Iota : Fig. Pas la moindre chose, rien (à cause que la figure de cette lettre est la moindre de toutes celles de l'alphabet grec). [L]

JOSSELIN

Voilà, comme je veux être et si je me marie... Mais je ne me marierai pas.

Greigneur : Vieux mot et hors d'usage, qui signifiait autrefois, Seigneur, un homme de qualité. [T]

PERRETTE

Madame je suis si niaise que je ne saurais plus m'en tenir, il faut que j'aille embrasser notre homme.

LUCINDE

Attends, Perrette, que vas-tu faire ?

JOSSELIN

Voilà la perle des Maris, ami, touche-là.

THIBAUT

Votre valet.

TOBIE

Voilà l'exemple des honnêtes gens. Embrasse-moi.

THIBAUT

Votre serviteur.

ANSELME

Voilà le miroir de la vie paisible

THIBAUT

Votre très-humble.

PERRETTE

Voilà un vrai homme à femme. Ah, que je te baiserai tantôt.

THIBAUT

Hé ! Testigué, c'est Perrette.

ANSELME

Que vois-je ? Des Femmes ?

THIBAUT

Je n'ai morgué pas voulu boire dans la Coupe, elle eut peut-être dit quelque chose qui m'aurait chagriné.

PERRETTE

Elle n'eut rien dit. Mais tu as bien fait, je t'en aime davantage.

TOBIE

Perrette, qu'as-tu fait de ma Fille ?

LUCINDE

La voilà, mon Père, qui se lette à vos genoux, pour vous demander pardon.

TOBIE

Va, ma Fille, je te pardonne.

ANSELME

Par quels moyens ces Femmes sont-elles entrées chez moi ?

JOSSELIN

Je ne sais. Ce sont peut-être elles, qui ont fait naître à Monsieur votre Fils les idées...

SCÈNE XIX. Anselme, Tobie, Lélie, Lucinde, Perrette, Josselin, Thibaut, Bertrand.

BERTRAND

Ce n'est pas par-là, vous dis-je ?

LELIE

Non, non, laisse-moi ; mais que vois-je ? Ah ! C'est ce que je cherche. Oui, mon Père les voilà, souffrez que je les amène à ma chambre, je vous promets de n'en sortir jamais.

ANSELME

Où suis-je ? Que vois-je ? Qu'entends-je ?

LELIE

Ah ! Mon Père, n'allez pas gronder, de peur de les effaroucher encore.

ANSELME

C'en est fait. La Destinée et la Nature sont plus fortes que mes raisonnements, votre seule présence lui en a plus appris en un moment que je ne lui en avais caché pendant seize années.

JOSSELIN

Cela est admirable.

ANSELME

Je commence moi-même à me rendre à la raison, et je vais changer de manière.

TOBIE

Qu'est-ce que tout ceci ?

ANSELME

Vous le saurez, Monsieur ; en attendant qu'on vous l'apprenne, je vous dirai seulement que mon fils a beaucoup de noblesse, et plus de bien ; et qu'il ne tient qu'à vous d'unir sa destinée à celle de Mademoiselle votre fille.

TOBIE

Volontiers. J'en serai ravi, et cela fera enrager ma femme.

LELIE

Je ne comprends rien à tous ces discours. Que veulent-ils dire, Monsieur Josselin ?

JOSSELIN

Cette belle vous l'apprendra.

ANSELME

Oui, mon Fils, je vous la donne en mariage.

LELIE

En mariage ? Cela signifie-t-il qu'elle demeurera toujours avec moi, mon Père.

ANSELME

Oui, mon Fils.

LELIE

Qu'elle joie ! Ah, Mon Père, que je vous ai d'obligation.

JOSSELIN

Jamais le petit fripon n'a embrassé si fort.

THIBAUT

Pargué, Perrette, tout ça est drôle.

PERRETTE

Oui, tout cela est bel et bon. Mais cette chienne de Coupe, que devient-elle ? Qu'il n'en soit plus parlé ; car quoique je ne craignons rien, je ne dormirions point en repos, voyez-vous.

ANSELME

Qu'elle ne vous inquiète point. Je la briserai en votre présence.

JOSSELIN

Quelqu'un veut-il faire essai de la Coupe ? Qu'il se dépêche ; mais franchement, je ne conseille à personne d'y boire ; et l'exemple du Paysan est, sur ma foi, le meilleur à suivre.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica