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Tragédie en vers· Tragédie Française

Ulysse

Jacques de Champrepus· imprimée en 1603· 5 actes· 1 153 vers· 12 personnages

Personnages

  • ULYSSE, Roi d'Ithaque
  • ARLANGIN, soldat
  • PANARETE, soldat
  • FLORIDAN, soldat
  • PALLAS, Déesse
  • TÉLÉMAQUE, fils d'Ulysse et de Pénélope
  • EUMÉE
  • PHILÈTE
  • PÉNÉLOPE, femme d'Ulysse
  • LAERTE, Père d'Ulysse
  • UN MESSAGER
  • TÉLÉGON, fils d'Ulysse et de Circé
ARGUMENT DE LA TRAGÉDIE

Ulysse, fils de Laerte et d'Anticlée, eut pour femme Pénélope, de laquelle il eut un fils appelé Télémaque. Quelque temps après, les Barons et Princes de la Grèce allèrent assiéger Troie, par le commandement d'Agamemnon, afin de ravoir la belle Hélène, femme de son frère Ménélas, laquelle avait été ravie par Pâris. Ulysse fut contraint d'y aller avec eux, après avoir recherché toutes les inventions qu'il put excogiter pour s'en exempter. Il se porta si bien en cette guerre, qu'Homère n'appelle point Ajax, ni Achille, expugnateurs des villes, mais Ulysse. Car il avait en lui le savoir, la vaillance, l'autorité et l'heur qui sont les marques d'un sage et vaillant capitaine. Sa femme, durant l'espace de vingt ans qu'il fut absent, traversant les mers et rodant les terres pour connaître les diverses moeurs et conditions des hommes, amusa une troupe d'amoureux qui la recherchaient à mariage, leur promet tant ce qu'ils le lui demandaient quand la toile qu'elle avait entre les mains serait parachevée (or elle défaisait la nuit ce qu'elle avait tissu le jour), et en cette sorte les tint le bec en l'eau, jusques au retour de son mari : lequel étant averti de toute l'affaire par Pallas, à la persuasion d'icelle, il s'accoutra en habit de servant et revint en cette équipage à sa maison, où il observa longtemps la contenance et geste de cette gaillarde troupe qu'il passa au fil de l'épée. Ces choses étant faites, Circé qui avait eu de lui un fils nommé Télégon, s'avisa de lui envoyer, et lui bailla un coutelas empoisonné, afin de mieux venir au dessus de ceux qui voudraient entreprendre contre lui. À l'entrée du château d'Ithaque s'émeut quelque différent entre lui et les gardes, Ulysse, sortant au bruit, fut tué de son fils qui ensanglante la catastrophe de cette tragédie. Ceux qui en voudront voir davantage lisent l'Odyssée d'Homère d'où est pris le sujet.

ACTE I

[I]. Ulysse, Arlangin, Panarete, Floridan, Pallas.

ULYSSE

Hé ! Grands dieux, quel soleil chamarré de lumière Vient sur mes yeux, brillant d'une rouge crinièr, Et de neuf traverser les étages des cieux, Me faisant voir encor ces miens champs gracieux, Et les rochers cambrés des montagnes d'Ithaque, Après avoir flotté sans esquif et sans barque. Bien que j'aie passé un océan d'ennuis À l'oeuvre de Bellone, et les jours et les nuits, Cela ne m'est plus rien puisque mes terres croches Me soutiennent parmi de leurs plus hautes roches. Dieu vous gard donc, citer, bastilles et châteaux, Dieu vous gard, ravelins, boulevard et créneaux. Je vous salue aussi, puissants dieux tutélaires, Qui m'avez garanti des fatales misères. Sus, beau séjour natal, reçois ton nourrisson, Et autant que pourras fais retentir son nom. Lui seul a mérité le vert chapeau d'olive, Lui seul l'a conquêté, d'une main non oisive, Et lui seul l'a reçu, pour avoir, plus rusé, Les Laomédontins a bravement abusé. Ni les murs d'Ilion artisés par Neptune, Ni Simoïs enflé, ni son onde importune, Ni les Troyens armés, ni Mars, ni sa rigueur, Ni le bruit, ni le sang, n'ont tins son mâle-coeur. Maugré le vieil Priam, maugré tous ses gendarmes, Lances, épieux, boucliers, camisades, vacarmes, Maugré Troïle, Hector, ai-je pas à leur dam Surpris et affronté Rhésus, et tout son camp ? Comme quand un sanglier a l'oreille disposte, Oit tran-taner un cor, près sa relente grotte, Hérissonne son poil, vire, tourne ses pas Vers la meute aboyante, et la culbute à bas, Tout ainsi j'ai foulé leur tête acravantée Sous mes pieds indomptés, semblable au fort Antée. Ce fils de Jupiter, ce vaillant Sarpedon, Chersidamas, Thoas, Alcandre, Ceranon, Et tant d'autres guerriers, sentirent bien mes forces, Quand le Palladion je ravi par amorces. Si vous vîtes jamais un dogue Albionnois Guerroyer les chevreux par les sentes des bois Et les presser si fort, et de pied et de tête, Qu'ils lui servent enfin de curée funeste, Croyez qu'en cas pareil, j'ai d'un bras vigoureux Cargué les Phrygiens, aux armes courageux. Atterrés de mes mains, dessus la terre dure, Ils servaient aux corbeaux et aux chiens de pâture. Combien de paladins qui princes, qui héros, Allèrent rendre hommage à l'infernal Minos ? Combien de cavaliers, favoris de Bellonne, Churent sous le ciseau de la parque félonne ? Car le nombre des morts fut si grand, si épais, Que les poteaux d'enfer croulaient dessous le faix. Maintes fois je brossais entre les longues piques, Frappant et renversant les phalanges Troïques, Qu'on entendait partout les rages, les fureurs, Des gendarmes mourant sous le fer des vainqueurs, Avec un tintamarre, et qui passait des grues Et des oies au long col les criardes venues. Ai-je pas fait paraître au fils de Télamon Que j'étais plus que lui en vertu et renom, Lorsque je remportais par mon docte langage D'Achille Pelion le gentil équipage ? Osant me prévaloir de science et de fait, Que j'étais capitaine et orateur parfait : Dont Ajax fut confus devant les deux Atrides, Assistés des Barons et princes Argolides. Après ces beaux exploits le siège étant levé, Je m'abandonne au flot, à l'instant élevé. J'aborde en Ciconie, et delà calant voile, Je m'en viens droit surgir, sans phare et sans étoile, Aux fins de la Sicile, et puis l'horrible port De Circé me reçut, que parvenant au bord De l'Océan chenu, je fais un sacrifice, Je descend aux enfers, je reviens devers Circé, Circé qui transforma mes compagnons féaux De sa verge sorcière, en sales animaux, Et pour les emphiltrer, marmonnait à voix basse Plusieurs enchantements à l'entour de sa tasse. La laissant, ô grands dieux ! connus-je pas les voix, Connus-je pas les chants des filles d'Achelois ? Et lorsque ma cohorte offensa Phaetuse, Saccageant ses troupeaux, las ! Fus-je pas (ô ruse) Contraint de me sauver sur le mat du vaisseau, Bouleversé, lassé des bourrasques de l'eau ? Tandis que Calipso me tint en Ogygie, Et voulut de nectar m'entretenir la vie. Néanmoins tout cela, le Dieu olympien N'eut plutôt envoyé l'oiseau Cyllénien, Qu'un vent paisible et doux empoupa mon navire. Je traversais les mers, où la bouillonnante ire De Neptune j'endurai. Las ! c'était fait de moi, Sinon que Leucothé, contemplant mon émoi, Me présenta un ais, dessus lequel j'arrive Calmement aux sablons de la Pheaque rive. De là, chers compagnons, vous m'avez amené. Voici, voici le port par les dieux ordonné, Mais si jamais j'ai eu quelque désir (ma troupe) Le premier c'est de voir ma femme Pénélope.

Ravelin : Terme de fortification. Synonyme de demi-lune. [L]

Boulevard : Ouvrage de fortification extérieure d'une place forte, rempart de terre, terre-plein en avant d'un rempart. [L]

Laomédontins : Troyens, de Laomédon ancêtre de Priam.

Artisé : construit [Champrepus]

Simoïs : fleuve de Phrygie, proche de Troie.

Dam : Dommage, préjudice (matériel ou moral) [L]

Acravanter : Écraser, anéantir en écrasant. [DMF]

Sarpedon : Fils de Jupiter, tué par Patrocle.

Palladion : Statue de Pallas [DMF]

Chevreux : Ancienne forme de chevreuils.

Sente : Synonyme populaire de sentier. [L]

Carguer : Terme de marine. Serrer et trousser les voiles contre leurs vergues, au moyen des cargues. [L]

Faix : chose qui pèse, chose lourde. [DMF]

Phalange : Nom que les Grecs donnaient à leur infanterie. Plus particulièrement, phalange macédonienne, bataillon formé de huit mille hommes armés de piques et de boucliers, qui se composait de seize files en profondeur ; les cinq premières files croisaient leurs piques, et les onze dernières appuyaient les leurs sur les épaules des hommes placés devant eux. [L]

Ajax est le fils de Télamon.

Atrides : Nom donné aux fils d'Atrée : Agamamnon et Ménélas.

Chenu : Tout blanc de vieillesse. Fig. Couvert de neige. [L] Ici, l'écume.

Filles d'Achéloïs : sirènes.

Empourper : Terme de marine. Prendre un vaisseau en poupe, en parlant du vent. [L]

PANARETE

Faut-il que l'Ithaquois, après tant de vacarmes, D'escarmouches, d'assauts, de combats et d'alarmes, Soit désormais dompté par un sommeil flateux ? Faut-il que la vertu d'un prince belliqueux S'acasane si tôt, contre son fort courage, La terreur des Troyens, leur perte et leur dommage. Voyez de quels ennuis sont férus les mortels, Avant que de porter sur les sacrés autels Les palmes, les lauriers, qui les seigneurs des terres Haussent jusqu'au cristal des rayonnantes sphères. Pourtant je suis fâché que nous laissions cet homme Sans qu'il soit éveillé de ce languide somme. Mais voici son pays, aux coteaux raboteux : Il est en sûreté, c'est le vouloir des Dieux.

Flateux : variante ancienne et poétique de Flatueux : Terme de médecine. Qui cause des vents. Certains aliments sont flatueux.

Acasaner : Ne permet que leurs esprits s'abâtardissent ou s'acasanent en voluptés.

Féru : Fig. Être féru d'une personne, d'une chose, en être très épris.

Languide : Qui est dans la langueur. [L]

Raboteux : Par analogie, il se dit d'une superficie inégale, et particulièrement du terrain, des chemins. [L]

[II]. Pallas, Ulysse.

PALLAS

Délaissant le séjour des tours Cecropiennes, Mon peuple tant aimé, mes eaux Tritonniennes, Je viens pour secourir Ulysse, mon mignon, Pour lui donner moyen d'entrer en sa maison. Je veux comme je fis le menant chez Arete, Le faire ores entrer finement chez Laerte. Mais hélas ! Je le vois de son long étendu. Quoi ! Quel morne sommeil harasse ta pensée ? Dis moi, Dulychien, qui d'une âme assurée As rompu des Troyens les escadrons guerriers, Et devant tous les Grecs, remporté les lauriers, Sans jamais succomber pour travail ni pour peine, Dégouttant de sueur, et basane d'arène, Le harnais endossé : mais ton coeur vigoureux Devient ores faitard, bizarre et paresseux. Sus, Dieu chasse-souci, sus, Dieu aux pieds de laine, Cesse d'amignoter ce puissant capitaine, Repasse allégrement les hauts-baissés sillons, Tour t'aller reposer sous tes doux pavillons. Ulysse, éveille-toi, Ulysse, qu'on s'éveille, Écoute mon discours, captive ton oreille. T'ai-je fait revenir pour être fainéant, Tour être un endormi, un homme de néant ? Tu dors, et ta moitié, las ! Pour t'être fidèle, N'a point fermé les yeux, depuis que tu fis voile : N'ayant aucun repos d'un tas de damerets Au poil adonisé, et la main tu n'y mets. Ceux de l'île de Same et de la haute Zante, Même les Ithaquois, bande en luxe vivante, Polybus, Antinos, Pysandre, Damastor, Eurimaque, Eocles, le fils de Polictor, Irus, Melanthius, les quels traîtres font rage De gâter tes troupeaux avec ton héritage, Possèdent ton palais, et tes biens rapinants, Sifflent, moquent ton fils et battent tes servants. Ils se jouent de toi, à leur grand avantage, Accroissent leurs moyens de ta perte et dommage. Montre-leur donc comment tu as de la valeur. Émousse-moi leur chef, sus, venge ton malheur. Tout ainsi qu'un lion, aime-sang, aime-proie, Ne tient en son marcher aucun chemin ni voie, Aussitôt qu'il se sent de la faim oppressé, Il court, il rode, il voûte, au carnage pressé, Afin de rencontrer, l'orée d'un bocage, Le bétail porte-corne allant au pâturage, Et le trouvant par sort, il lui donne l'assaut, Et de ses pieds griffus, déchire d'un plein saut Les taureaux ricanants par le long des planures Et lieux évaltonnés des secondes pâtures : Tout de même je veux qu'avant beaucoup de jours, Tu bornes de par moi leur vie et leurs amours.

Vers 167, aucun vers ne rime avec étendu.

Faitard : Terme vieilli. Qui tarde à faire quelque chose, paresseux.

Amignoter : Traiter avec tendresse une personne que l'on aime ; tenter de s'attirer les faveurs de quelqu'un par la douceur. [TLFI]

Dameret : Homme dont la toilette et la galanterie ont de l'affectation. [L]

Adonisé : Paré avec une grande recherche. [L]

Rapiner : Prendre injustement, en abusant des fonctions dont on est chargé. Ce fournisseur rapine sur tout ce qu'il achète. [L]

Planure : s'est dit au XVIe siècle pour une plaine. [L]

Évaltonner : Prendre un ton dégagé, s'émanciper, égaré, hagard pour une personne. Ici, un emploi.

ACTE II

[I]. Télémaque, Eumée, Philete.

TÉLÉMAQUE

Si d'un brave seigneur la prouesse admirable, Malgré les envieux, doit être redoutable, Si un coeur martial a jamais mérité De buriner son nom au mont d'éternité, C'est de mon père seul, le premier de la Grèce Qui eut tant de vertu, tant de force et d'adresse, Les Dardanes campant, que leurs hauts bâtiments Furent bouleversés jusques aux fondements. Néanmoins ceux de Same, hardis par son absence, Ne redoutent le fer de sa guerrière lance. Qui plus est sans raison, ils gaspillent ses biens, Et si m'ont dechassé, comme n'étant des siens. Ô Dieux ! Quelle douleur me plombe la poitrine, Quand je viens à parler de l'orage et ruine. Mes sens sont pleins d'horreur, je suis hors de chez moi Aussitôt que je pense à tout leur désarroi. Ces couards, ces mutins, sans avoir l'âme atteinte D'un pointelant remord, m'ont-ils pas, quelle crainte, Réduit presqu'au tombeau, quand j'avais entrepris D'aller trouver Nestor, au conseil bien appris. Si je savais trouver en l'Arabique terre Won géniteur, mon Roi, la foudre de la guerre, Je l'irais rechercher, pour lui conter les maux Que nous font ressentir ses sujets, ses vassaux. Ni l 'horreur des rochers, des lions, ni des ourses Ne tarderaient mes pas, ni les plus longues courses. Soit que dedans les cieux le perruqué brandon Déchasse les nuaux du coucher de Tithon, Pour tôt faire avancer l'aurore coutumière D'atteler les roussins du char porte-lumière, Ou soit qu'après son cours il baigne asens chevaux, Et penche son brancard vers les baltiques eaux, Un travail angoisseux mon coeur ronge et détire, Sans avoir nul repos. C'est pourquoi je désire Qu'ainsi qu'un léopard bourrelé de la faim, Que l'hiver a serré en un creux souterrain, S'éventant peu à peu, galope par la plaine Et dévore, cruel, l'escadron porte-laine, De même mon cher père alarme ces amants, Qui misérable m'ont réduit parmi ces champs. Je t'invoque, grand Dieu, qui forges et martèles Le tonnerre grondant, aux rouges étincelles. Je t'invoque, Phébus, qui luis de toutes parts, Qui écartes la nuit de tes cheveux épars. Je t'invoque, Cypris, la race de Diane, Toi aussi l'autre enfant de la belle Latone : Et vous tous, autres Dieux, témoins de ce méchef. Foudroyez ces tyrans et écrasez leur chef. Que si tel accident davantage demeure, Il me convient en bref qu'ici près vous je meure.

Pointeler : Guider, aiguilloner. [Godefroy]

Brandon : Bouquet de paille enflammé, dont on se sert pour s'éclairer. [L] Ici métaphore du soleil.

Tithon : Prince Troyen, frère de Priam, était si beau que l'Aurore l'enleva pour en faire son époux. [B]

Roussin : Cheval entier un peu épais et entre deux tailles. [L]

La fin du vers est dans la source : "Chex, u"

Détire : Tirer en tout sens. [L]

Méchef : Terme vieilli. Fâcheuse aventure. [L]

EUMÉE

Prince, si vous aimez ; le conseil et raison, Ne vous fâchez jamais qu'à bonne occasion : Je sais qu'ils sont pervers, leurs tours assez le disent, Pillant, radant vos biens, et ne s'en assouvissent. Il vous faut néanmoins modérer votre coeur Pour demeurer un jour leur maître et leur seigneur. Et lors vous gagnerez un superbe trophée, Quand de ces corrivaux l'île sera purgée. J'espère que les dieux y porteront vos mains, Si bien à temps et lieu, que tous ces inhumains Seront exterminés et verront sur leur tête Pleuvoir du ciel vengeur une horrible tempête. Comme les louveteaux, nourris au coin d'un bois Par leur mère gloutonne, ayant fait plusieurs fois Aux hameaux d'alentour un extrême dommage, Ores mangeant un boeuf au milieu de l'herbage, Ores une brebis, une vache, un agneau, Une chèvre, ou un bouc écarté du troupeau, Enfin sont assommés par la rustre brigade, Après plusieurs aguets, en forme d 'embuscade : Faites en cas pareil, espionnez leurs pas, Et me les dévidez aux aveugles ébats. Le Dieu porte-trident, après la grand' tourmente, Rassérène les flots et rend la mer plaisante. Les Dieux m'envoient jamais des malheurs aux humains, Sans leur donner aussi des remèdes soudains, Et jamais les méchants ne dominent sur terre, Sans Alcides Thébains qui leur fassent la guerre. Attendez, endurez, constant en chaque lieu : (Cela fait estimer un homme demi-dieu,) Quand il bon-bondirait trop plus de maux encore, Qu'il n'en sortit du vase et l'infecte Pandore. Les plus galants esprits sont perdus et pipés Et deviennent faitards s'ils ne sont occupés. Si un brave gendarme est trop en une place, Il en rabat beaucoup de sa première audace. Bref ce qui est dessous la cambrure des cieux, Est sujet au labeur pénible et rigoureux. Ainsi la flamme et l'eau se choquent, se tourmentent, L'air va en contre-fil, de peur qu'ils ne s'assemblent : De sorte que les corps de ce globeau terreur Se rangent au travail, sans se montrer oiseux. Comme les postillons de la saison frileuse Assiègent le coupeau de Rhodope neigeuse, Et pensent tenir fort maugré le clair Titan, Qui les fait débusquer, exterminant leur camp, Si bien que les Sylvains, les nymphes et les fées Y reviennent danser à cottes agrafées, J'espère tout ainsi, et tels sont mes désirs, Que ce brouillard obscur, cause de vos soupirs, Sera bien dissipé par l'arrivée heureuse De votre père. Et lors fortune plus joyeuse . Nous rira. C'est pourquoi vous ne devez ainsi Vous plonger en douleurs, mais endurer ici.

Rader : du latin radere. raser. [L]

Corrival : rival. [L]

Pandore, première femme dans la mythologie grecque, ouvrit une boite de laquelle s'échappèrent tous mes maux et la referma soudain en y laissant l'espoir.

Piper : Fig. Tromper, séduire, enjôler. [L]

Faitard : (fétard dans le texte) Terme vieilli. Qui tarde à faire quelque chose, paresseux. [L]

Globeau : Corps sphérique relativement petit. [DMF]

Rhodope : Montagne de Thrace.

Coupeau : Partie la plus haute de quelque chose, sommet. [DMF]

Maugré : Ancienne forme de malgré. [L]

Cotte : Jupe de paysanne, plissée par le haut à la ceinture. Cotte d'armes, habillement que mettaient autrefois les chevaliers sur leurs armes, tant à la guerre que dans les tournois, et qui était porté par les hérauts d'armes. [L]

TÉLÉMAQUE

Ha ! Quel sage conseil découle de ta bouche, Eumée, mon grand ami, qui de si près me touche. J'ai toujours bien appris que non pour autre fin Que pour moi, tu n'avais le discours si divin. Je sais qu'on doit peiner pour avoir la couronne Qu'attend un mâle-coeur, qui plus âpre rayonne Que le flambant soleil, dont le lustre au teint d'or Enrichit le pourpris des habitants du Nord. Voyez-vous par aussi comment, hélas ! J'endure Ce travail soucieux, qui si longuement dure ? Car jugeant que j'étais contraint par mon malheur De quitter le logis, où il ne fait plus sûr, J'ai laissé quand et quand cette royale altesse, Les fragiles honneurs, et la vaine richesse. Tête des gouverneurs, des rois, des magistrats, Et de tous ceux qui ont les charges et États. C'est parmi les torrents que Tantale travaille Tour étancher sa soif, et qu'il s'ouvre et qu'il baille D'une lèvre bessonne à l'eau qu'il voit courir, Et ne peut, altéré, sa douleur secourir. Mais comme le Liban résiste contre Éole, Je ferai des efforts de fait et de parole : Si bien que vous oirez de leurs funestes cris Les astres résonner fâchés d'un tel mépris. Que deuil ce temps-pendant, de tant vivre en servage, Au lieu de commander dessus son héritage. Les pertes, les dangers s'offrent parmi ces lieux, Comme flambeaux ardents qui brillent dans les cieux, Et ne se trouve aucun qui de m'aider souhaite, Sinon toi (cher Eumée) avec le bon Philète.

Eumée : porcher d'Ulysse et de son père Laërte.

Pourpris : Enceinte, habitation. [L]

Quand et quand : loin de. [L]

Besson : Jumeau, jumelle ; l'un des deux enfants d'une même couche. Vieux et inusité, si ce n'est dans quelques provinces. [L]

[II]. Les Mêmes, Ulysse.

ULYSSE

Ami, les dieux te gardent, Et que dorénavant d'un bon oeil me regardent. Que vous êtes heureux entre les pastoureaux, D'estre ainsi à repos sous l'ombre des ormeaux. Vous oyez le babil des fontaines sacrées Et voyez à plaisir l'émail des belles prées, Des pentes, des rochers, nourrissons des ruisseaux, Superbement couverts de feuillus arbrisseaux. Vous sarmentez l'oeillet, la gaie pâquerette, Et joignez au pavot la pâle violette, Tandis que vos troupeaux bricolent sur le vert. Ce vous est un plaisir façonner a couvert Des bouquets doux flairants, de fleurs entrelacées, Qui rendent des odeurs diversement mêlées. Vous sautez comme Pan, lorsque dedans les bois Il désire embaucher son flageol ou haut-bois : Un bataillon de soins ne rompt votre pensée, Quand mêlez l'arigot à la flûte dorée, Selon les sifletis et musicaux détours Des peuples emplumés qui vantent leurs amours, Des ailes trémoussants, ou bien quand l'un s'égaye À gringotter plus haut dans l'épaisse coudraie. Lors vous savez quels chants et quels célestes tons Ensembles découpaient ces chantres oisillons. Mais quand je vois du ciel la maligne influence. Qui épanche sur moi un Nil de déplaisance, De travaux et de faim, il me fait tant souffrir, Que je viens pour chercher quelque maître à servir. La nuit a pris deux fois sa capeline noire, Depuis que mon corps est sans manger et sans boire : C'est pourquoi je vous prie que je puisse or' aller, Chez Ulysse, duquel j'ai tant ouï parler.

Flageol : ou Flageolet. Sorte de flûte à bec percée de six trous et armée de clefs, qui a des sons très aigus. [F]

Arigot : Sorte de fifre.

Gringotter : Familièrement. Il se dit des personnes qui fredonnent mal. [L]

Coudraie : Lieu planté de coudriers. [L]

PHILÈTE

Après tant de soupirs en forme de complainte, Et les cuisants ennuis qui ont votre âme atteinte, Je pense que les dieux vous donneront secours, Premier que le soleil parachève son cours. Marchés quand et quand nous, du long ces frais ombrages, Compagnes des forêts, des antres et rivages, Où broutent nos moutons, nos chèvres, nos agneaux La lambruche bâtarde et les bas arbrisseaux Plantez en échiquier, à l'entour des vallées, Des tertres, des couteaux, des plaines bigarrées En diverses couleurs, si bien que les Sylvains, Les satyres, les pans et les faunes terrains, Viennent sauter, courir dans l'herbeux pâturage, Où paissent nos troupeaux le serpolet sauvage. Sortons donc, compagnons, de ce bocage vert, Il semble que Phebus nous appelle au couvert, Et hâte ses coursiers d'approcher de Nérée, En tirant les rideaux sur sa couche dorée, Pour permettre a la nuit de ramener aux cieux Les azurés flambeaux et les feux radieux. Déjà de l'océan el' poste brune et sombre, Encourtinant les cieux et les montagnes d'ombre. Il est temps de trier nos scadrons encornés Qui sont confusément ça et là détournés, Pour les mener au tect. Demain dès que l'Aurore Aura pris le manteau que l'Orient décore D'une blonde couleur, dès qu'ainsi s'avançant Ell' guidera du jour le flambeau rougissant, (Puisque vous désirés de voir l'hôtel d'Ulysse Qui est ores absent, à qui Dieu soit propice), Ensemble nous irons, par l'orée des bois, Aborder les parois du donjon Ithaquois. Là je crois que le ciel d'une grâce sereine, Vu que c'est votre but, vous tirera de peine, Et un autre dessein paisible et gracieux Ira vous caressant jusques dedans les cieux, Avecque le plaisir des riches édifices, Des chapiteaux, des tours, des thermes, des comices.

Lambruche : Nom vulgaire donné, dans quelques cantons du midi de la France, à des ceps de vigne croissant spontanément et sauvages. [L]

Encourtiner : Garnir de courtines, de tapisseries, de rideaux. [L]0 Assombrir.

Tect : du latin Tectum Toit.

Comices : Terme d'antiquité. Nom que les Romains donnaient à leurs assemblées pour l'élection des magistrats, et pour d'autres affaires publiques. [L]

ACTE III

[I]. Pénélope, Laerte.

PÉNÉLOPE

Puis-je pas bien blâmer les mouvements des cieux, Vénus, reine d'Eryce, et son fils furieux ? Puis-je pas maintenant a bon droit le mal plaindre Que j'ai de ces tyrans, qui me veulent astreindre D'adorer leur beauté, leurs grâces et leurs yeux, Que j'ai plus en horreur que le fond stygieux ? Plutôt je passerai l'infernale rivière Que je veuille obéir à leur vile prière. Que faites-vous, Clothon, compagne d'Atropos ? Venez, courez, sortez à mes faibles propos. Ha ! Filles de la nuit, parfilez vos fusées, Et m'envoyez en bref aux eaux Acherontées. Que le fatal coton qui causera ma nuit Soit ciselé menu et en poudre réduit ! Ô astres lumineux ! Ô terres ! Ô vous rivières, Je me complains à vous, oyez donc mes prières, Et vous pareillement, esprits tempêtueux Qui punissez les maux des hommes outrageux, Vengez sans différer ces rigueurs, ces encombres, Et me les engouffrez aux plutoniques ombres, Avec un tel fracas qu'il semble entièrement De glandiers ou de pins abattus par le vent. Jamais l'oeil Delien ne vit telle détresse, Passe-filant le tour de sa luisante tresse, Que l'angoisseux tourment, de quand Ulysse preux En qui gît tout mon bien, ce prince généreux, Fît voile pour ravoir la Tyndaride Hélène, Cause de mes ennuis et de ma dure peine. Pourquoi, vieillard Neptune, quand Pâris vint par mer La ravir contre droit, ne fis-tu abîmer Son corsaire vaisseau, et que l'eau furieuse Tôt ne l'engloutissait en son onde écumeuse ? Vous, moites déités, Panopée et Tritons, Pourquoi ne l'avez-vous plongé sous vos maisons, Et puis fait trébucher dans la frêle navire Du renfrogné Charon, nocher du bas empire ? Et vous, esprits venteux, qui boursouflez les eaux, Qui les faites bondir par dessus les bateaux, Que ne le jetiez-vous dans le havre de Troie, Dès qu'il eut le vouloir de prendre ceste voie ? Que maudit soi Amour, ses traits et son carquois, Puisque par lui je perds mon loyal Ithaquois. Je suis incessamment sur ma toile tendue, Sans en pouvoir sortir que triste et éperdue. Hélas ! Mon père Icare en est bien averti, Et si veut que pourtant je prenne autre parti, Que je veuille laisser mon Ulysse, ma vie, Mon support, mon soulas, que j'ai cette envie, Que je veuille laisser mon cher prince et mon roi, Que je rompe jamais ma promesse et ma foi, Pour tous ces courtisans, pour ces mignons de Zante Et de l'ile Samos, tourbe en excès vivante. Plutôt les monts bossus planiront leurs coupeaux Et suivront les dauphins aux entorses des eaux, Plutôt le clair soleil ralentira sa course, Plutôt les sept Trions s'éclipseront de l'Ourse, Et plutôt de Thétis sera le flot tari, Que je veuille jamais avoir d'autre mary. Mais quoi, voici Laërte, d'une face dolente, Qui me cherche en tandis que seule je lamente La grandeur de mon mal, qui jour et nuit me point. Je m'en vais l'accoster (Dieu aidant) bien à point.

Stygieux : qui a les qualités sombres du Styx, fleuve de l'Enfer.

Clothon et Atropos : Parques, Clothon tisse le fil de la vie, et Atropos le coupe.

Parfiler : Défaire fil à fil une étoffe ou un galon, soit d'or, soit d'argent, et séparer l'or et l'argent. [L]

Achérontées : Qui a les qualités de l'Acheron, fleuve des Enfers.

Ciseler : Terme de découpeur. Ciseler du velours, découper avec agréments et en manière de fleurs le dessus du velours avec la pointe des ciseaux. [L]

Glandier : arbre qui fabrique des glands : le chêne.

Dans l'Illiade, Hélène, enlevé par Pâris, est la fille de Léda et Tyndare.

Panopée : Est une des filles de Nérée (néréïde) dans la mythologie grecque.

Havre : Anciennement, port de mer quelconque. [L]

Zante : île grecque de la mer Ionnienne.

Planir : aplanir. [DMF]

Ourse : Il s'agit ici de la Constellation de L'Ourse composée de sept étoiles.

Laërte : Père d'Ulysse.

Poindre : Piquer [L]

LAERTE

Vante amour qui voudra par un docte langage, Et le face un grand Dieu, selon son fol courage : Pour moi je reconnais qu'il tend à décevoir Ceux qui veulent cher eux gaiement le recevoir. Ses traits sont si pointus qu'ils rebouchent la vue Et rendent la raison confuse et éperdue. Ce Thébain monstricide, Hercule vertueux, En bref s'accouardit, devenu amoureux D'Iole, qui sonnent le contraignit de tistre Et tourner le fuseau (ô changement sinistre). Alcide tu-géant, après avoir dompté Le monde spacieux, d'amour est surmonté, Et jette sa massue aux deux pieds de sa dame, Tour vêtir les habits d'une impudique femme. De Pyrame est certain l'infortuné méchef, Lorsqu'il trouve à l'écart le poli couvre-chef De Thysbée sanglant, au bord de la fontaine. Pourpensant que son coeur, que sa douce inhumaine Eut senti la rigueur d'un lion furieux, Il se tua premier, en maudissant les cieux. Elle après arrivant, s'extase sur la place, Et se naturant le corps, moururent face à face. La fille au roi de Thrace, éprise de l'amour Du brave Demophon, second astre du jour, De qui les traits mignards faisaient honte à l'aurore Courtisant son Titon sur l'Indique Bosphore, Pour que ce trop longtemps à Cethine se tint, D'un lien s'étouffa, avant qu'il en revint. La seule volupté, prodigue de la vie, Est sans aucun repos de tempête suivie. Ainsi mourut Héro dans les flots de la mer Auprès de Léandre qui venait pour l'aimer. On sait pourtant que Mycre, et Menephre, et Corebe Tombèrent par l'amour ès plages de l'Erebe. Or si les Dieux n'ont pu éviter ses attraits, À peine les mortels résist[e]ront à ses traits. Il contraignit Jupin de changer sa figure En un taureau cornu, riblant par la pâture, Et ce grizard Neptune, monarque de la mer, Ne craignit sa grandeur en cheval transformer. Pomone le sait bien, si fait aussi Méduse. Jadis il semonça se servir d'autre ruse L'Atlantique courrier, et le puissant Dieu Mars, Les faisant se ranger dessous ses étendards. Vainquit-il pas Phebus qui aux astres commande, Lui faisant d'un berger vêtir la houppelande ? Que des sphères partant, plus vite qu'un ballon Il devint amoureux, comme un autre Pluton. Bref ce qui est au monde, et en ciel, et en terre, Se ressent travaillé d'une amoureuse guerre.

S'accouardir : Rendre couard.[L]

Tistre : Il signifie tisser et est usité seulement au participe passé tissu, et aux temps qui en sont composés. [L]

Alcide : Nom d'Hercule dont on se sert pour désigner un homme très fort. C'est un alcide.

Pyrame : Personnage de la mythologie, nourrissant une passion pour Thisbé.

Méchef : Terme vieilli. Fâcheuse aventure. [L]

Pourpenser : Méditer longuement ; penser mûrement à un but donné. [L]

Naturer : Qui façonne qui crée. [DMF]

Démophon : fils de Thésée.

Héro se jeta à la mer pour rejoindre Héro et mourut.

Ribler : Aiguiser une meule neuve avec de l'eau ou du sable sec, et en la frottant contre une autre. [L]

Pomone : Dans le mythologie gréco-romaine, déesse des jardins.

Houppelande : Espèce de douillette ou vêtement long, ouaté, non ajusté, à manches, à col plat, que les hommes mettaient par-dessus leur habit, et que les prêtres portent encore l'hiver par-dessus leur soutane. [L]

PÉNÉLOPE

Mon père bien aimé, je ferai que l'amour Ne charmera les yeux qui me donnent le jour : Vous le pouvez penser, mesurant ma constance, Mon port et mon maintien, arcades d'assurance, Et qui sur piédestal tiennent ma volonté Dans les plis gardiens de ma pudicité : Attendu que Venus n'a changé mon courage. Depuis que j'ai tramé le fil de mon ouvrage, Le journalier brandon a roulé dans les cieux, Quatre lustres entiers, son coche radieux, Et durant tout ce temps je n'ai point au de cesse De tistre et de filer, non sans beaucoup d'adresse. Aussitôt que le jour commence à s'auancer Et l'amie a Cephal[e] son chemin commencer, Chassant les petits feux de la nuit azurée, Je ne cesse d'ouvrer tout du long la journée. Puis alors que Phébus détourne ses chevaux Pour gagner le séjour des Espagnoles eaux, Je défais fil à fil, aux rayons de la lune, Ce que j'avais tissu sur ma gaze importune, Si bien que Cupidon, décochant ses durs traits, Perd ses coups, tant sur moi peu valent ses attraits. Mais qui me fâche plus, las ! Ce sont mes servantes, Qui portent dans leurs coeurs les dardes flamboyantes D'Amour porte-carquois, de chaleur enflammé, Qui leur a fait sentir son feu envenimé, Que perdant sentiment sur la fin de leur âge, Elles n'ont pu fausser l'Idalien cordage. Las ! Ils cuident ainsi mon courage domoter, Qui ne craint les canons du tonnant Jupiter. Agitez vos esprits, tourmentez-moi sans cesse, J'aurai pour mon secours l'effroyable Déesse Qui fit mourir Ajax pour avoir defloré La fille de Priam après son autel sacré. Redoutez son pouvoir, de peur qu'une tempête De cailloux foudroyés ne vous brise la tête, Ou que ses rais aigus de sa vue clarté N'empierrent vos cerveaux d'horrible cruauté : Car avant d'oublier de mon mari la grâce, Le feu, la terre et l'eau franchiront de leur place, Et le père des Dieux échauffé de courroux M'écrasera le chef de son foudre à tous coups. Soeur jumelle à Phébus, chasseresse agréable, Prends le soin de mes jours, en ce temps misérable, Et fais que Cupidon, aveugle et furieux, Détourne ses brandons élancés vers mes yeux. Je ne puis plus souffrir l'effort de son martyre. C'est pourquoi maintenant d 'ici je me retire, Et m'en vais au sommet de Cinthe, le haut mont, Où les troupeaux sacrés des chastes Dames vont Apaiser leurs ennuis, avec les Nymphes saintes Et d'autres déités, toujours ensemble jointes.

Journalier bradon : le soleil.

L'Aurore aima Céphale.

Petits feux : étoiles.

Ouvrer : travailler. [L]

Espagnoles eaux : l'ouest.

Idalien cordage : l'arc de cupidon.

Cuidre : Croire, penser.

Cassandre : Fille de Priam, qui, prédisant l'avenir, n'était jamais crue des Troyens. [L]

Foudre : Poétiquement et au masculin. Catastrophe, destruction. [L]

La soeur jumelle de Phébus est Diane.

Le Mopnt Cinthe ou Cynthus se situe dans l'ile grecque de Délos.

ACTE IIII

[I]. Ulysse.

ULYSSE

le sais de fil en fil l'état de ma maison. Me reste seulement prendre l'occasion De tuer ces rivaux, qui d'une vile attouche, S'efforcent diffamer la splendeur de ma couche. Sur ce flagrant délit, d'un beau sang animé, Je veux donner de force au milieu, tout armé, Les astramaçonnant d'une ardente furie, Au péril de mon bien et risque de ma vie. C'est trop poltroniser en habit de servant, Il faut m'evertuer contre eux dorénavant, Tout ainsi qu'un fier tigre, époinçonné de rage, Au parmi du bétail faible et débile, enrage, Le faisant çà et là par les pâtis courir Sans arrêter ses pas, qu'il ne l'ait fait mourir : Ou comme vu ragas d'eau dévalant des montagnes, Rompt de son bredouillis les secondes campagnes, Et ne peut modérer son cours impétueux, Qu'il ne gâte les bleds et jardins fructueux, Maugré le vain effort du criard populace, Qui pleure son labeur, fuyant de place en place : Car les vassaux qui ont leur seigneur outragé, N'ont jamais de repos, qu'il ne s'en soit vengé, Et bien que pour un temps il cèle sa détresse, Néanmoins son courroux incessamment le presse : Non autrement que l'air chargé d'un gros fardeau, Lâche débordement une tempête d'eau Qui tintamarre autant que grêle bondissante, Au profond de l'hiver sur la terre béante, Par l'éventail austral, qui, au ciel ténébreux, Effondre des nuaux l'amas obscur et creux. Ô fille de Jupin, des guerriers la princesse, Guide mon coutelas, seconde mon adresse, Et humble je t'irai offrir d'un coeur non feint Des présents solennels, dedans ton temple saint, Et près l'autel fameux où tu es adorée, Dévot j'appenderai l'honneur de ce trophée.

Attouche : attouchement.

Poltroniser : Terme vieilli. Faire le poltron ; se conduire en poltron. [L]

Pâtis : Lande ou friche, où l'on fait paître les bestiaux. [L]

Ragas d'eau : torrent.

Bled : nom donné à un ensemble de céréales blé, seigle (...).

Maugré : Ancienne forme de malgré.

Nuaux : nuages, nuées.

Fille de Jupin : Minerve.

Appender : Déployer, répandre, envoyer. [L]

[II]. Pénélope, puis le messager

MESSAGER

Ulysse a mérité le chapeau de laurier.

Chapeau de laurier : couronne de vainqueur.

PÉNÉLOPE

Héraut, mon bon ami, dis moi quelle nouvelle, Dis-la moi, je te prie, et tôt me la décèle.

Déceler : Faire connaître (ce qui est secret), dévoiler qqc., révéler l'existence de qqc. [DMF]

[III]. Ulysse, Pénélope.

ULYSSE

Or puisque la splendeur de mes rares vertus A chassé Cupidon et ses monstres têtus, Par troublants mon état, qui gâte et précipite Leurs sinistres desseins aux ondes du Cocyte, J'ai, qui peux me vanter d'avoir été l'effroi De ces mignons de cour ennemis de leur Roi, Plus animés au sang, au butin, au carnage, Que tigres, que lions courant, bramant de rage, Trahissant leur pays, dessous l'autorité Qu'ils tiennent de mon sceptre et de ma royauté. Doncques les scélérats qui s'enflent le courage Contre leur prince et Roi, n'en ont que du dommage. Au lieu de foisonner en richesses et biens, Ils risquent quand et quand leur vie et leurs moyens, Avec les factieux qui endossent les armes, Contre les preux héros résolus aux vacarmes, Ressemblant aux géants, qui à force de bras, Roulèrent de gros monts, cuidant d'un tel amas Escalader le ciel, veillé par le tonnerre, Et détrôner Jupin, qui les rua par terre. Ceux qui se sont ligués contre ma majesté Ont reçu le loyer de leur perversité : Car jamais il ne faut follement entreprendre, Contre un plus grand que soi, de peur de quelque esclandre. La crainte du malfait accompagné du deuil, Ne quitte les tyrans qu'ils ne soient au cercueil. Jà la mort est leur vie, et pensent à toute heure Qu'on va les culbuter en larvale demeure. Les rebelles enfin sont, ainsi qu'une tour, Qui porte son coupeau près la torche du jour, Qu'on dirait qu'el' ne craint de Borée l'audace Qui la rue toutefois et en bas la terrasse.

Quand et quand : en même temps. [L]

Malfait : Méfait, mauvaise action, péché. [L]

Larvale demeure : dans le tombe, chez les morts.

Coupeau : Sommet d'un coteau, d'une montagne. [L]

Torche du jour : soleil.

Borrée : personnification du vent du Nord.

ACTE V

[I]. Ulysse, Télémaque.

{II]. Télémaque, Télégon.

[III]. Télémaque, Télégon, Ulysse.

TÉLÉGON

Quoi ! J'ai tué mon père, en pensant, courageux, Aborder le château de mes nobles aïeux. Ô terrible courroux, sans espoir de franchise, Ô le triste forfait très digne de reprise, Ô ciel par trop mobile. Hélas ! Tout le malheur Est causé de par moi, et me navre le coeur. Que faites-vous, Clothon, superbe filandière ? Sorte ; tonne ; hurle ; déesse meurtrière ; Entendez mes regrets, et vos deux autres soeurs Accourent avec vous, terminer mes douleurs. Je soufre plus d'ahans, d'angoisses et de peines, Qu'on ne saurait porter sur vos noires arènes. La roue où est roué le perfide Ixion Ne sera suffisante à ma punition. Des Béleides soeurs je dépite les cribles, Le caillou de Sisyphe et les douleurs terribles De l'infame Tithye, à qui paît un vautour Le foie renaissant, havement à l'entour. Je dépite les fouets des fières Euménides Et l'affamé troupeau des oiseaux Stympha1ides. AEque doit trouver des supplices nouveaux Qui puissent égaler la grandeur de mes maux. Sus donc, monstres hideux, qui tenez le rivage De l'Enfer Avernal, plein d'horreur et de rage, Virez, tournez, riblez à mes funestes cris, Et venez sans tarder des antres plus noircis, Grondants, jappant, hurlant d'une façon terrible, Sans séjourner la bas dans le manoir horrible. Tisiphone, Alecton, Mégère, aux noirs cheveux, Vous voulez, vous, dormir, non, non je ne le veux ; Non, dis-je, je ne veux, furies Cocythides, Que vous soyez toujours de vous trois homicides. Vous ombres, vous serpents, vous Hydres, vous pythons, Entrouvrez le conduit de vos gosiers gloutons. Ne craignez d'aborder, enfler d'énorme vice. Il faut que Télégon vous serve d'exercice. Vous aussi, vous, Démons, fourriers du vieil Charon, Laisser vos lits ferrer dans le triste Acheron. Vous spectres, vous marais, vous chien à triple tête, Vous paniques terreurs, redoublez la tempête, Accablez-moi ici, et les affreux esprits Apaisent la rigueur de mes sombres ennuis. Vous, race d'Apollon, qui redorez le monde, Poussez-moi sous les flots de Nérée profonde. Vous, Hécate, à trois noms, déesse des forêts, Faites tomber sur moi des accidents épais. Et vous, astres errants, privez-moi de lumière, Sans plus me torturer d'une telle manière. Mon fait vous est ouvert, vous le savez, Pluton, Et vous, tous autres dieux, chacun en son canton. Il faut que Radamante et Minos implacable Devisent donc entre eux de mon mal déplorable, Et qu'ils cherchent partout et gênes, et travaux, Pour moi quand je serai dans leurs obscurs caveaux. Quoi ? Faut-il que mon bras ait fait ce parricide ? Faut-il qu'il soit, hélas ! De mon père homicide ? Je veux tôt le punir en maudissant les cieux, Le tonnant Jupiter et les monstres aqueux. Ha ! Méchant coutelas, tu m'as bien montré comme Est hasardeux un coup, lâché dessus un homme, Faute qui me poignarde et detrench[i]e le coeur, Me causant à jamais une amère rancueur, La terre en a dépit et la mer et le pôle, Et ne se trouve rien qui ça bas me console. Enfin je veux tenter quelle sorte de mort Je dois en bref choisir, sans qu'un pâle remord Me ronge le cerveau et toujours me pointelle Les flancs et, les poumons d'une passion telle. Tant plus que je séjourne en ce tapis herbeux, De tous cotés les maux s'offrent devant mes yeux. C'est trop, c'est trop penser à ce que je dois faire, Tardant le coup fatal de ma main sanguinaire. Sus donc, acier tranchant, sus donc, dague mutine, Fais couler un ruisseau de sang de ma poitrine. Quoi ! Dois-je me tuer ou prolonger mes jours ? Dois-je me retirer des lugubres séjours ? Il me semble pourtant qu'il vaut mieux que la Parque Diffère à m'envoyer en le styrgienne barque, Vu qu'on dit qu'il ne faut d'un mal en faire deux. Pourquoi je veux laisser ces tertres raboteux. Afin de me tirer aux fins de l'Italie, Pour y passer mon deuil le reste de ma vie. Hélas ! Je ne pensais, la porte envisageant, Tramer un tel malheur de mon bras inconstant. Je vous supplie, forêts, vents, grottes et rivages, Lamentez avec moi par les monts et boccages. Et vous, langarde Echon, rechantez dans les bois Les cris que j'éventrai de l'estomac pantois, Ains incontinuement que je sanglote et pleure Jusqu'à tant que je sois en la pâle demeure.

Franchise : pardon

Reprise : reproche

Belleide soeurs : Filles de Bélus, les Danaïdes.

Stymphalide : contrée du Péloponèse.

Ribler : Aiguiser une meule neuve avec de l'eau ou du sable sec, et en la frottant contre une autre. [L]

Tisiphone, Alecton, Mégère sont les Furies.

Fourrier : Autrefois, officier qui servait sous un maréchal des logis et dont la fonction était de marquer le logement de ceux qui suivaient la cour. [L]

Cerbère : chien à trois têtes qui garde l'entrée de l'Enfer.

Nérée : métaphore de la mer.

Radamante et Minos : Juges des Enfers.

Gênes : La question qu'on faisait subir aux accusés pour leur arracher des révélations. [L]

Detrenchier : découper, diviser. [L]

Pointelle : petite pointe. [L]

Langard(e) : (Celui qui est) bavard (gén. avec une idée de tromperie ou de médisance) [DMF]

1 153 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica