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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers et en prose· Comédie en un Acte et en Prose

Arlequin Journaliste

Chazet, Dupaty· créée en 1797· 383 vers· 8 personnages

Représentée, pour la première fois, sur le Théâtre du Vaudeville, le 22 Frimaire, an 6.

Personnages

  • LARONDE, Écrivain public. Chapelle
  • DELPHINE, sa fille. Sara Lescot
  • ARLEQUIN, Laporte
  • GILLES, Carpentier
  • BALOURD, Auteur. Rosières
  • L'IMPRIMEUR, Fichet
  • LE PROTE, Tiphaine
  • DEUX COLPORTEURS, Le Noble. Clairville

ARLEQUIN JOURNALISTE

SCÈNE PREMIÈRE. Deux Colporteurs.

Le premier sort de l'imprimerie ; l'autre vient par le fond.

LES DEUX COLPORTEURS

Achetez du nouveau ! Achetez !

SECOND COLPORTEUR

Voici du nouveau ; achetez !

PREMIER COLPORTEUR

Les tiens ne sont pas bons.

SECOND COLPORTEUR

Les tiens ne valent rien.

PREMIER COLPORTEUR

Les tiens sont mauvais.

TOUS DEUX

Je te dis que si ; je te dis que non... Achetez !.... Achetez !...

PREMIER COLPORTEUR

Air : Du petit Matelot.

Voici l'étonnante Trompette,

PREMIER COLPORTEUR

Puis, voici l'écho....

PREMIER COLPORTEUR

L'Observateur !

SECOND COLPORTEUR

Qui n'y voit goutte.

PREMIER COLPORTEUR

La Balance !

SECOND COLPORTEUR

Un peu de côté.

PREMIER COLPORTEUR

Le Tableau !

SECOND COLPORTEUR

Ce n'est qu'une croûte.

PREMIER COLPORTEUR

Et le Postillon !

SECOND COLPORTEUR

Mal monté. (bis.)

DEUXIÈME COUPLET.

Même Air.

PREMIER COLPORTEUR

J'ai le Courrier....

SECOND COLPORTEUR

Qui reste en place.

PREMIER COLPORTEUR

Le Fanal !

SECOND COLPORTEUR

Il est un peu noir.

PREMIER COLPORTEUR

J'ai le Thermomètre !

SECOND COLPORTEUR

À la glace.

PREMIER COLPORTEUR

Le Point du Jour !

SECOND COLPORTEUR

Qu'on voit le soir. (bis.)

PREMIER COLPORTEUR

Le Mercure !

SECOND COLPORTEUR

Qui bat d'une aile.

PREMIER COLPORTEUR

L'Esprit des Journaux !

SECOND COLPORTEUR

Sans esprit.

PREMIER COLPORTEUR

Puis, le Rapporteur !

SECOND COLPORTEUR

Peu fidèle.

PREMIER COLPORTEUR

Enfin l'Acquéreur !

SECOND COLPORTEUR

Sans crédit. (bis).

PREMIER COLPORTEUR

Journaux à peine connus ; parlons des miens....

Air : Nous nous marierons dimanche.

D'abord mon journal, C'est l'Original : Je vends aussi des Chroniques. J'ai l'Indicateur, J'ai le Narrateur.

TOUS DEUX

Achetez, voilà du nouveau !...

Le second Colporteur sort.

SCÈNE II. Le Colporteur, Delphine.

LE COLPORTEUR

Il faut que j'avertisse une petite demoiselle qui m'achète régulièrement l'Original... Mamzelle ma pratique ?

DELPHINE, à la fenêtre

C'est vous ! Je descends....

SCÈNE III.

LE COLPORTEUR, seul

C'est une jolie personne et de considération que cette pratique-là, mamzelle Delphine La Ronde, fille d'un écrivain public ! V'là ce qui s'appelle une famille conséquente dans un quartier ! Son père vous a une fière main !

SCÈNE IV. Le Colporteur, Delphine.

LE COLPORTEUR

Mamzelle ! V'là le journal ; il est tout frais.

DELPHINE

Eh bien ! Comment va la vente ?

LE COLPORTEUR

Ah ! Tout doucement, mamzelle ! Nous ne sommes dans le métier que depuis la paix. Ah ! Que n'y étions nous pendant la guerre.... Jarni !

Air : Du pas redoublé.

Alors j'aurions vendu bien mieux, Comme vous pouvez croire. Partout de nos combats fameux On achetait l'histoire ; Et spéculant sur les exploits Des enfants de la gloire ; J'aurions fait fortune en trois mois À deux sous par victoire.

D'ailleurs, la vente dépend de tant de choses !...

DELPHINE

De quoi ?

LE COLPORTEUR

Du temps qui fait, et puis du titre... Quand il y a de grands événements, de grands décrets, not'bourgeois dit qu'il y a du gain. Oh ! Le titre, v'là le principal ; et quand j'en trouvons un bon, je le commandons, queuquefois, pour le lendemain... C'est ça qui fait tout... Vous ne voulez pas d'autres journaux ?

DELPHINE

Celui-là seul m'intéresse.

LE COLPORTEUR

Adieu, mamzelle ! V'là du nouveau ! Achetez l'Original !...

Il sort.

SCÈNE V.

DELPHINE, seule

C'est pourtant Arlequin qui fait ce journal ; et pourquoi ? Parce qu'il sait que mon père ne veut me donner qu'à un homme de lettres.

Air : Soit agréable, soit utile.

Du choix brillant qu'on me destine, Jaloux de mériter l'honneur ; Pour avoir sa chère Delphine, Mon Arlequin s'est fait auteur. À ses prompts succès je dois croire, Puisque je le vois en ce jour Suivre le sentier de la gloire, Pour voler au temple d'Amour.

Il réussira, mon Arlequin, pourvu que Monsieur Gilles n'aille pas l'emporter sur lui auprès de mon père.

SCÈNE VI. Arlequin, Delphine.

ARLEQUIN, sort du bureau sans voir Delphine

Depuis vingt-quatre mortelles heures, je n'ai pas vu ma bonne amie, ma chère Delphine !... J'ai mis tout mon esprit dans le numéro d'hier ; et si je ne la vois pas aujourd'hui ! Ah !...

DELPHINE

Ah !...

ARLEQUIN

Bonjour, ma bonne amie : tu tiens déjà le journal ?...

DELPHINE

Il est charmant. Comment fais-tu donc ?...

ARLEQUIN

C'est un petit revenant - bon de notre amour. Je t'aime, et me voilà tout de suite un homme.... Oui, un homme de mérite... Pourtant ton monsieur père, qui a des préjugés, ne veut pas que sa fille épouse Arlequin, parce qu'il prétend que je n'ai rien.... Il a tort.

Air : Décacheter sur ma porte.

Il faut avoir quelque chose, C'est la loi que l'on impose À ton futur époux. J'ai ton amour : or donc, entre nous, Je sens que j'ai quelque chose. (ter.)

DELPHINE

Mon coeur est bien à toi ; mais en sommes-nous plus avancés ? Qu'y gagnes-tu ?

DELPHINE

Mais ta fortune s'accroît-elle autant que notre amour ?...

ARLEQUIN

Pas si vite... Attendu que Monsieur Gilles est le propriétaire de la propriété du journal, et que je n'en suis que le rédacteur.

DELPHINE

C'est pourtant toi qui fais tout.

ARLEQUIN

Gilles a fourni tout l'argent...

DELPHINE

Ne fournis-tu pas tout l'esprit ?...

ARLEQUIN

Sur ce point-là, Monsieur Gilles ne peut pas faire de fonds ; je suis un auteur pauvre, vois-tu ?... Mais lui, il ne serait jamais qu'un pauvre auteur... Ce n'est pas qu'il ne t'aime. Oh ça !... Mais ce n'est pas d'aimer qui donne de l'esprit ; au contraire, ça rend bête.... Ce qui en donne c'est d'être aimé : aussi...

Air : De la Soirée orageuse.

Dans tes yeux j'ai puisé l'esprit : Le doux regard d'une maitresse, Quand c'est le bonheur qu'on y lit, Donne du trait, de la finesse. Mais au moins.... Si l'esprit se prend dans tes yeux, Lorsque l'on y voit sa conquête, Près de toi, que Gille amoureux Ne cesse jamais d'être bête... Près de toi, que Gille amoureux Ne cesse jamais d'être bête...

ARLEQUIN

Tu m'enchantes !... Malheureusement je n'ai encore acquis que de l'honneur, et cela ne suffit pas...

DELPHINE

J'entends, je crois, mon père,

ARLEQUIN

Je viendrai un jour le surprendre avec un gros sac d'écus, et nous verrons s'il résistera à mes bonnes qualités.... Adieu, ma chère Delphine !

DELPHINE

Rentre....

ARLEQUIN

Adieu... Adieu, ma charmante Ronde, ma petite bonne amie...

Il rentre.

DELPHINE

Pars donc.... Le voici....

SCÈNE VII. Delphine, La Ronde.

LA RONDE

Que faites-vous là ?...

DELPHINE

Je viens d'acheter le journal.

LA RONDE, le prend

Et moi, je vais le lire.

Air : De la Baronne.

Bonne lecture, De tout un journal met au fait. Plus d'un nouveau riche figure, Sans jamais, peut être, avoir fait D'autre lecture.

À Delphine.

Rentrez...

DELPHINE

Déjà...

LA RONDE

Je vous devine. Vous ne cherchez à sortir que pour voir, Monsieur Arlequin... Je vous déclare que je ne souffrirai ni cet amour ni ce mariage...

DELPHINE

Mais...

LA RONDE

La fille de Monsieur de La Ronde, expert dans les vérifications, ci-devant syndic de la communauté des écrivains, n'est pas faite pour épouser un homme sans état, sans fortune : cependant je veux faire ton bonheur.

Air : Le Port-Mahon.

Je te promets, ma chère, Mari Choisi, De sorte à te plaire, Et digne de ton père ; Fameux par ses écrits, Ses récits, Son esprit, Son crédit. Songe qu'un écrivain En gros ainsi qu'en fin, Qui fait, pour tout le monde, Billets, Placets, En bâtarde, en ronde, Ne peut, sans qu'on le fronde, Pour l'honneur du métier, S'allier Qu'à des gens À talents.

Aussi je te destine au propriétaire de ce journal. Cet homme, à en juger par son ouvrage, est ce qu'il me faut.

DELPHINE

Ciel !...

LA RONDE

Je ne le connais pas, parce qu'il garde l'anonyme ; mais je le découvrirai ; et s'il veut de toi, c'est arrangé... Monte.

DELPHINE

Voulez-vous d'abord que je vous aide à ouvrir votre boutique ?

LA RONDE

Qu'appellez-vous, ma boutique ?... Apprenez que la boutique d'un homme de lettres est un bureau... Mettons-nous à l'ouvrage.

Il va ouvrir.

SCÈNE VIII. Arlequin, Delphine, La Ronde, dans son bureau.

ARLEQUIN

St, st, est-il parti ?.....

DELPHINE

Vite, deux mots.

ARLEQUIN

Quoi !

DELPHINE

On me destine au propriétaire de ton journal....

ARLEQUIN

Ah ! Sangodémi, je n'en suis que le rédacteur.

DELPHINE

Que faire ?

ARLEQUIN

Sait-on que Gilles est le propriétaire ?

DELPHINE

Non.

ARLEQUIN

Tant mieux ; il me vient une idée.

DELPHINE

Comment !

ARLEQUIN

Je veux...

DELPHINE

Paix. Il ouvre....

LA RONDE

Encore ici ? Vous attendez sûrement que Monsieur Arlequin vienne...

DELPHINE

Il ne viendra pas....

ARLEQUIN

Il est tout venu... Il ne sait pas que je suis là.

LA RONDE

Montez donc...

DELPHINE

Je prends l'air.

ARLEQUIN

Oui, l'air du bureau...

DELPHINE

J'obéis.

Elle rentre.

ARLEQUIN

Je monte aussi.

LA RONDE

Allez, vous serez plus commodément à la fenêtre.

ARLEQUIN

Voilà ce qui s'appelle des attentions !... Un père qui est aux petits soins.

Il rentre.

SCÈNE IX.

LA RONDE, seul

Grâce à Dieu, mon état devient meilleur de jour en jour ; je n'y puis plus suffire.

Air : Jardinier, ne vois-tu pas.

Tout le jour à travailler Se passe et se consume ; A peine, dans mon métier, Ai-je le temps de tailler Ma plume. Ma plume. Ma plume.

Ce sont les pétitions surtout qui me font du bien : je vis de pétitions.

Air : Vaud[e]v[ille] d'Abuzar.

Celui qui ne possède rien, Se plaint d'un si mince partage ; Un autre a-t-il un peu de bien, Il veut en avoir davantage. Aussi près de nos comités, Des postulants la foule est grande ; On demande de tous côtés, Et voilà... ce que je demande. Examinons nos papiers.

SCÈNE X. La Ronde, Gilles.

GILLES

C'est donc ici qu'habite la maison de mademoiselle La Ronde, et cependant je ne puis jamais lui parler... Elle vous a une manière si singulière de vous regarder... qu'aussitôt que je m'approche d'elle, je n'ai plus la parole à la main... Écrivons-lui... Écrire ! C'est fort bien ; mais c'est que je ne suis fort ni sur l'écriture, ni sur l'orthographe... Comment faire !... Pardi ! Adressons nous à monsieur son père, qui est au fait de ça...

Air : L'acte de générosité (de la petite Métromanie.)

Voyons, je m'en vais lui dicter, Pour sa fille, un billet bien tendre ; Il ne pourra pas se douter Du piège que je vais lui tendre. D'ailleurs, moi, puisque chacun dit Que c'est par les lettres qu'il brille, Je veux voir comment il écrit Les lettres de famille.

À La Ronde :

Monsieur !

LA RONDE

Monsieur !

GILLES

Vous êtes écrivain ?

LA RONDE

Mon enseigne le dit.

GILLES

Vous écrivez de tout ?

LA RONDE

Généralement.

GILLES

Tous les genres ?

LA RONDE

Quelconques.

GILLES

Je vous demanderai un billet doux.

LA RONDE

Volontiers.

GILLES

Ce n'est pas que je ne sache écrire ; mais je ne veux pas qu'on voie mon écriture.

LA RONDE

Voulez-vous entrer ?

GILLES

Je suis fort bien là.

LA RONDE

Quelle écriture voulez-vous ?

GILLES

Comment, laquelle !

LA RONDE

Nous en avons de plusieurs sortes.

GILLES

Ma foi, ça m'est égal, pourvu que ce soit de l'écriture bien écrite.

LA RONDE

Voulez-vous de la bâtarde ?

Bâtarde : Une écriture bâtarde, est celle qui est moyenne entre le française et l'italienne. [F]

GILLES

Ah ça, Monsieur, pas de sottise... Cet autre, avec sa bâtarde !

LA RONDE

Aimez-vous mieux la ronde ?

Ronde : Sorte d'écriture.

GILLES

Pardienne, si je l'aime.

À part.

Est-ce qu'il saurait quelque chose ?

LA RONDE

En ce cas, je vais vous donner la ronde. Laquelle préférez-vous, la petite ou la grande ?

GILLES

La petite ronde, s'il vous plaît ; j'aime la petite ronde à la folie.

LA RONDE

Comme vous vous passionnez pour mon écriture.

GILLES, à part

Tiens, il prend sa fille pour une écriture.

LA RONDE, montrant un exemple

C'est qu'elle est bien moulée.

GILLES

Vous avez bien travaillé ça.

LA RONDE

Voulez-vous que je compose, ou dictez-vous ?

GILLES

Dicter ! C'est mon fort.

LA RONDE

J'y suis.

GILLES

Attendez que je me réveille... C'est long à venir ; mais quand je vous tiens une fois le premier mot, je vous défile ça droit, currente calamo.

LA RONDE

Y êtes-vous ?

SCÈNE XI. Gilles, Arlequin, Le Ronde, Delphine.

ARLEQUIN, à la fenêtre

M'y voilà...

DELPHINE, à la fenêtre

Et moi aussi.

GILLES

Une minute.

ARLEQUIN

J'ai déjà un plan....

DELPHINE

Quoi ?

ARLEQUIN

Ah ! J'aperçois Gilles chez ton père.

LA RONDE

Êtes-vous prêts ?

GILLES

Je tiens tout.

ARLEQUIN

Il lui fait écrire une lettre.

DELPHINE

Chut.

GILLES

Écrivez... Mademoiselle.

LA RONDE

Mademoiselle.

ARLEQUIN

C'est pour une demoiselle.

GILLES

De depuis l'instant fortuné, du moment ousque j'ai été assez heureux pour avoir l'agrément de vous entrevoir au petit Coblentz, je me sens, à l'encontre de vous, une passion, et comme une manière de feu qui me parcourt.

ARLEQUIN

C'est une lettre d'amour.

LA RONDE

Pas si vite, on ne peut pas vous suivre.

GILLES

Impossible d'aller plus doucement. Quand l'esprit sort de chez moi, c'est comme l'éclair... et comme une manière de feu qui me parcourt... Je vous prie donc de croire à l'estime proportionnée à la conséquence de vos charmes que j'ai pour vous, et dont je vous demande une réponse cathé... cathé... catho... Mon_Dieu, que je suis bête !....

LA RONDE

Que je suis bête !...

GILLES

N'écrivez donc pas cela.... C'est cathé.... cathé.... cathégorique, dont je vous demande une réponse cathégorique, pour me déclarer à monsieur votre père avec lequel j'ai l'honneur d'être, et cétera ... absolument à votre service. Gilles.

DELPHINE

Je crois que la lettre est pour moi.

ARLEQUIN

Oh ! Sangodémi, le coquin !

LA RONDE

Tenez, monsieur, entre nous, votre billet n'est pas ce qu'il y a de mieux ; je vais en dicter un autre, l'écrire, et vous répéterez...

ARLEQUIN

Parbleu ! Nous ausssi.

LA RONDE

Voilà bien le vrai genre de La Ronde : comme il est attrapé !

GILLES

Oh ! Comme il est attrapé !

DELPHINE

Lui aussi est attrapé.

ARLEQUIN

Ils sont attrapés.

LA RONDE

L'adresse ?

GILLES

Je m'en charge.... Voilà votre argent.

LA RONDE

Monsieur.

GILLES

Je reprendrai ça sur la dot.

ARLEQUIN

Ton père s'en va. Je descends pour exécuter mon dessein.

Arlequin et Delphine se retirent.

LA RONDE

Portons en ville mes expéditions.

Il sort.

SCENE XII.

GILLES

Voilà ce qui s'appelle un vrai tour d'amoureux... Je verrai à faire remettre ma lettre : mais voyons d'abord Arlequin pour la composition du journal ; c'est l'essentiel.

SCÈNE XIII. Arlequin, Gilles.

ARLEQUIN, à part

Il ne sait rien faire : commençons par le charger de la besogne.

GILLES

Ah ! Te voilà, mon cher Arlequin ; je suis certainement très content de ta rédaction ; mais, pour dieu, mon ami, de la prudence !... Tu dis trop de mal de la pièce nouvelle ; un auteur peut trouver cela mauvais... On ne sait pas...

ARLEQUIN

Monsieur Gilles, il faut savoir parler vrai.

GILLES

Je tremble.

ARLEQUIN

Je conviens que votre état est périlleux, et que les propriétaires sont exposés tous les jours à se faire assommer... Mais dussé-je vous mettre tous les mauvais auteurs à dos... Je prétends....

ARLEQUIN

Ainsi, à votre compte.

Air : Accompagné de plusieurs autres.

Il faut imiter, je comprends, Ces journalistes fort prudents, Qui, passant pour de bons apôtres, Flatteurs honnêtes et polis, N'ont jamais donné leur avis, Sans songer à celui des autres.

Du reste, si vous avez peur, vous n'avez rien à craindre pour aujourd'hui ; le journal n'est pas fait, et ce n'est pas moi qui le ferai.

GILLES

Pourquoi ?

GILLES

Mais comment ferai-je ?

ARLEQUIN

Comme je fais quand vous ne faites rien.

GILLES

Allons donc... Moi, faire un journal !... Mais sais-tu que c'est très difficile ?

ARLEQUIN

Il faut beaucoup de connaissances.

GILLES

Pour des connaissances, je n'en ai pas mal, et qui s'abonneront.

ARLEQUIN

Celles-là sont très utiles ; mais je parle de la science... Il faut savoir rajeunir les nouvelles, les tourner, les arranger, leur donner un air de vraisemblance, combiner les événements, les dates : voilà le talent ; allons !...

GILLES

Je ne sais rien de neuf.

ARLEQUIN

Eh bien, on invente, on prend des villes, on gagne des batailles, on fait marcher les armées, on annonce la conquête des Pays-Bas, la prise de Mantoue, et puis mille autres petites nouveautés...

Air : De la pipe de tabac.

À Paris on date de Londres Le grand renvoi de monsieur Pitt. Par soi-même on se fait répondre A des lettres que l'on s'écrit ; On s'attaque pour se défendre, Par-tout on extrait de l'esprit, Et l'on a grand soin de répandre Les on dit qu'on n'a jamais dit.

GILLES

Tu ne peux donc rien faire aujourd'hui ?

ARLEQUIN

Non.

GILLES

Eh bien, heureusement voici monsieur Balourd qui va nous tirer d'affaire, et qui nous apporte des morceaux.

ARLEQUIN, à part

Oui, oui, tu crois ? Ah ! Tu vas voir.

SCENE XIV. Arlequin, Gilles, Balourd.

GILLES

Que nous apportez-vous, monsieur Balourd ?

BALOURD

Dix pages.... C'est long.... mais c'est beau.

GILLES

Imprimons vite !

ARLEQUIN

Un moment.

BALOURD

Prenez lecture.

GILLES, montrant Arlequin

Donnez à monsieur, qui a un très-bel organe.

ARLEQUIN

Je suis trop enroué.

GILLES

Lis à mi-voix.

ARLEQUIN

J'ai mal aux yeux.

BALOURD, à Gilles

En ce cas, lisez...

GILLES

À part.

Faisons semblant... Voyons.

Il épelle à l'envers.

BALOURD

Lisez haut.

ARLEQUIN

Je n'entends point.

GILLES

Le taquin !... J'ai parcouru... C'est gentil...

BALOURD

Gentil !...

ARLEQUIN

Ah ! Gentil ! Un morceau de Monsieur Balourd... C'est trop long.

GILLES

Il y en aura pour deux fois.

ARLEQUIN

C'est égal.

GILLES

Ôtons la fin.

BALOURD

Ôter mon dénouement !

ARLEQUIN

Ça ne se peut pas...

GILLES

Alors ôtez le commencement.

BALOURD

Y pensez-vous ? Commencer, finir par le milieu mais ça n'a pas d'exemple.

ARLEQUIN

Pardonnez-moi ; on a fait tant de choses qui n'avaient ni queue ni tête... Mais ça n'est pas une raison pour ôter votre fin et votre commencement : j'aimerais mieux ôter tout.

BALOURD

Je vois que ce morceau ne vous convient pas ; je vais vous donner de la poésie, un distique.

GILLES

Qu'est-ce que c'est que ça ?

BALOURD

Un poème en deux vers.

ARLEQUIN

C'est de l'épique.

BALOURD

Écoutez...

Que la reconnaissance a d'invincibles droits Sur les coeurs... francs, bons, doux... hauts, purs, vifs... chauds et droits.

Hein !...

Vers 199 est De Belloy, dans "Gabrielle de Vergy", Acte II, scène 5 : Tant la reconnaissance a d'invincibles droits. [TC]

GILLES

Il n'y a que ça.

ARLEQUIN

Dites que c'est trop court.

GILLES

Si l'on pouvait allonger un peu les vers.

BALOURD

Allonger mes vers !...

GILLES

C'est que ça ne fera que deux lignes, et je voudrais que ça fasse au moins un quatrain.

BALOURD

Vous ne voulez donc pas de mes deux vers ?

ARLEQUIN

Vous voyez bien que Monsieur Gilles les trouve trop courts.

BALOURD

Trop longs, trop courts, point de commencement, point de fin : vous moquez-vous de moi ?

GILLES

Il se met en colère.

ARLEQUIN

Je vais arranger ça... ne vous emportez pas... Monsieur Gilles n'a voulu que s'amuser.

BALOURD

S'amuser à mes dépens.

GILLES

Parle-lui donc ?

ARLEQUIN

Soyez tranquille... Monsieur, il est bien fâché d'avoir trouvé votre ouvrage médiocre... C'est qu'il a le goût comme ça.

BALOURD

Médiocre, moi ! Me trouver médiocre !...

GILLES

Il se fâche !

ARLEQUIN

Attendez... Monsieur, pardonnez, il le trouve tout-à-fait mauvais... mais par politesse...

BALOURD

Comment, mauvais !... Apprenez, Monsieur, que je me soucie fort peu de votre jugement... que vous n'êtes pas en état de m'apprécier !...

ARLEQUIN

C'est vrai...

BALOURD

Que vous êtes un ignorant.

ARLEQUIN

C'est vrai...

BALOURD

Un fat.

ARLEQUIN

C'est vrai. Il faut bien dire comme lui...

GILLES

Oui.

BALOURD

Et que je saurai m'en venger...

GILLES

Non...

GILLES

Mais permettez donc ?

SCÈNE XV. Arlequin, Gilles.

ARLEQUIN, à part

Profitons de sa frayeur, et courons donner le mot aux Colporteurs et aux autres...

Il rentre.

SCÈNE XVI.

GILLES, seul

Monsieur Arlequin, avec votre obstination à ne pas lire, voyez... Oh ciel ! Il est parti, rien de fait ! Un auteur en colère ! Ma personne en danger !... Où sera-t-il allé ? Vite, cherchons-le : il faudra bien qu'il travaille...

Il sort par le fond.

SCÈNE XVII. Arlequin, Le Prote, L'Imprimeur, LE Colporteur.

ARLEQUIN

Monsieur l'Imprimeur, monsieur le Prote ; et toi, mon ami, vous voulez donc bien me servir ?...

TOUS TROIS

Certainement.

L'IMPRIMEUR

Il me chicane toujours pour la dépense.

LE PROTE

Moi, pour l'impression.

LE COLPORTEUR

Moi, pour la recette.

ARLEQUIN

Air : Si vous pouviez lui faire quelque pièce.

Vous ferez donc tout ce qu'il faudra faire ?

SCÈNE XVIII. Arlequin, Delphine.

DELPHINE, entr'ouvrant la porte

Eh bien !

ARLEQUIN

Viens.

DELPHINE

Quel est ton projet ?

ARLEQUIN

Je vais devenir le propriétaire.

DELPHINE

Vrai ?...

ARLEQUIN

Tu sauras tout... L'heure presse ; il faut bien vite que j'extraie tout ces papiers pour faire la feuille...

DELPHINE

Que de lettres !

ARLEQUIN

En voilà de tous les pays.

DELPHINE

Et tu reçois tout cela ?

DELPHINE

Un journaliste est donc un homme universel ?

ARLEQUIN

Il a des correspondances partout... D'abord...

Air : Cet arbre arrivé de Provence.

Correspondances littéraires Avec messieurs les gens d'esprit ; Puis, avec messieurs les libraires, Correspondance de profit.

DELPHINE

En voilà de bonnes.

ARLEQUIN

Voici les mauvaises.

Correspondance d'écritures, Mais non d'esprit avec les sots ; Puis correspondances d'injures Avec la plupart des journaux.

Nous avons aussi des livres à annoncer. Tiens : voilà un nouveau roman dont il faudra faire l'analyse.

DELPHINE

J'espère au moins qu'il ne ressemble pas à ces nouveaux romans anglais, si noirs... si effrayants...

ARLEQUIN

Ah ! Ne m'en parle pas, ils me font encore peur !...

ARLEQUIN

C'est que leurs auteurs Et leurs traducteurs Ont de l'esprit en diables.

Voici maintenant des articles communiqués, où mettrons-nous cela ?... Voyons... "Dissertation sur les fortunes" !...

DELPHINE

C'est tout simple : à l'article Changement de domicile.

ARLEQUIN

Et ce petit traité sur les "Opinions".

DELPHINE

Oh ! Cela va de droit à l'article "Variétés".

ARLEQUIN

Ce morceau sur les "Écrivains du jour".

DELPHINE

Article "Mélange3.

ARLEQUIN

Oh ! Pour cet "Essai sur la Morale et l'Innocence", je le placerai aux "Effets perdus... Récompense honnête à qui en donnera des renseignements".

DELPHINE

Tu penses donc bien mal de notre siècle ?...

ARLEQUIN

Oh ! Il n'y a pas de quoi... Tiens, voilà une jeune personne qui me prie de l'afficher pour avoir un mari.

DELPHINE

Bon moyen !

DELPHINE

Quoi ! Vas-tu, comme tant de journalistes, dire aussi du mal des femmes, les attaquer pour un rigodon, un menuet, un balancé ?...

ARLEQUIN

Oh ! Ce ne serait pas poli...

Il déchire.

Et puis je les aime trop pour cela...

ARLEQUIN

Ne crains pas qu'un sexe charmant Soit l'objet de mes épigrammes ; On doit attaquer le méchant ; On ne doit que chanter les femmes. Pour les sots et les intrigants, Pour tous les amis du désordre, Je réserve mes traits piquants, Et j'ai bien assez de quoi mordre.

Il faut que je fasse encore un petit article "Spectacle" ; car j'ai vu jouer hier Contat...

Contat, Louise (1760-1813) : célèbre actrice de la Comédie française, y entra en 1776. En 1797, elle joua dans La Folle journée, puis l'Autre Tartuffe, de Beaumarchais, mais aussi dans Auguste et Théodore de Dezède, Faur, Mantauffeld, dans La rupture inutile de Forgeot, et dans La Prude de Lemercier.

ARLEQUIN

Voilà encore des morceaux qu'il faudrait mettre en mille morceaux. Il sera impossible de tout insérer... Mais j'aperçois Gilles : rentre, et sois tranquille... Un petit baiser.

DELPHINE

Ça ne se demande pas...

ARLEQUIN

Tu as raison, ça se prend... Ah ! Monsieur le poltron ! Monsieur l'ignorant ! Monsieur l'avare ! Monsieur l'amoureux !. . .

SCENE XIX. Arlequin, Gilles.

GILLES

Enfin je te retrouve. Songe donc à mon embarras. Si tu ne fais rien, le journal tombe.

ARLEQUIN, à part

Voici le Prote : faisons venir les autres... Travaillez ; serviteur.

GILLES

Tu sors ! Et Monsieur Balourd, s'il revient ?

ARLEQUIN

Travaillez...

GILLES

Mon_Dieu ! Mon_Dieu !

SCÈNE XX. Le Prote, Gilles.

LE PROTE

Monsieur.

GILLES

Quoi !

GILLES

Tu n'as rien !

LE PROTE

Rien.

GILLES

Et il en faut bien long...

LE PROTE

Tout le journal.

GILLES

Comment faire ?... J'irai tout-à-l'heure vous porter la copie... Allez.

LE PROTE

Hâtez-vous ?... Bon, le voilà bien embarrassé !

GILLES

Allons, j'irai trouver un de mes amis qui me fera quelques articles... À l'autre, voici I'Imprimeur... Que voulez-vous ?...

SCÈNE XXI. Gilles, L'Imprimeur.

L'IMPRIMEUR

De l'argent ?

GILLES

Je n'en ai pas...

L'IMPRIMEUR

Il m'en faut...

GILLES

Combien ?

L'IMPRIMEUR

Quinze cents francs.

GILLES

C'est trop...

L'IMPRIMEUR

Voilà le compte.

GILLES

Arrangeons-nous...

Air : Savez-vous l'astrologie ?

Je vous donne tout de suite Deux cents francs.

L'IMPRIMEUR

Non, non.

L'IMPRIMEUR

Non, non.

L'IMPRIMEUR

Non, non.

L'IMPRIMEUR

Non, non.

L'IMPRIMEUR

Non, non.

L'IMPRIMEUR

Non, non.

L'IMPRIMEUR

Non, tout.

L'IMPRIMEUR

Oui, tout.

L'IMPRIMEUR

Oui, tout.

L'IMPRIMEUR

Non, tout.

L'IMPRIMEUR

Oui, tout.

L'IMPRIMEUR

Oui, tout.

GILLES

Rabattez un peu...

L'IMPRIMEUR

Je veux tout.

GILLES

Vous aurez tout.

L'IMPRIMEUR

Et de plus...

GILLES

Encore !...

L'IMPRIMEUR

Il me faut des avances... Encore autant !

GILLES

Je n'ai pas mille écus.

L'IMPRIMEUR

Cherchez-les...

GILLES

Jugez...

L'IMPRIMEUR

Mille écus !...

GILLES

Considérez...

L'IMPRIMEUR

Mille écus !...

GILLES

Quoi ! Vous voulez...

L'IMPRIMEUR

Mille écus ?...

GILLES

Donnez-moi...

L'IMPRIMEUR

Mille écus ?...

GILLES

Du temps ?...

L'IMPRIMEUR

Une heure.

GILLES

Huit jours !...

L'IMPRIMEUR

Non.

GILLES

Au moins...

L'IMPRIMEUR

C'est dit.

GILLES

Songez !

L'IMPRIMEUR

Adieu...

Il sort.

GILLES

Mille écus ! Mille écus ! Allons, je ferai un dernier effort ; mais je n'abandonne pas mon journal...

SCÈNE XXII. Gillles, Le Colporteur.

LE COLPORTEUR

Monsieur !

GILLES

M'apportes-tu des espèces ?

LE COLPORTEUR

Non, et vous me voyez bien triste.

GILLES

Tu sais ce qui m'arrive.

LE COLPORTEUR

Il faut de la bravoure.

GILLES

Non, c'est de l'argent.

LE COLPORTEUR

Ah ! C'est que vous ne savez pas... Laissez-moi vous pleurer d'avance.

GILLES

Qu'as-tu ?

LE COLPORTEUR

Un si joli garçon !

GILLES

Je le sais.

LE COLPORTEUR

À la fleur de son âge.

GILLES

Trente ans...

LE COLPORTEUR

Qui a de quoi vivre !

GILLES

Quinze mille francs de fonds.

LE COLPORTEUR

Et mourir !

GILLES

Que dis-tu ?

LE COLPORTEUR

Je veux vous accompagner.

GILLES

Où ?

LE COLPORTEUR

Jusqu'à l'endroit fatal.

GILLES

Quel endroit ?

LE COLPORTEUR

Je vous apporte un cartel.

GILLES

De qui ?...

LE COLPORTEUR

D'un auteur.

GILLES

Pour qui ?

LE COLPORTEUR

Pour vous...

GILLES

Gageons que c'est de Monsieur Balourd.

LE COLPORTEUR

Juste.

GILLES

Ah ! Malheureux Arlequin, voilà ce que tu m'attires... Je ne me bats pas.

LE COLPORTEUR

Il vous tuera tout de même.

GILLES

Alors je me battrai.

LE COLPORTEUR

Il vous tuera encore.

GILLES

En ce cas-là je ne me battrai pas.

LE COLPORTEUR

Vous ne pouvez pas l'échapper. Il veut vous tuer, n'importe comment.

GILLES

Lis donc.

LE COLPORTEUR

À monsieur le propriétaire de l'Original,

GILLES

L'Original !... C'est bien moi !

LE COLPORTEUR

Monsieur, vous avez trouvé ma prose trop longue, mes vers trop courts : en conséquence de quoi, vous m'en rendrez raison ce soir au bois de Boulogne, où j'aurai l'honneur d'être, et de vous tuer... Balourd.

GILLES

Tu crois donc que j'en mourrai ?

LE COLPORTEUR

Il ne se bat jamais sans tuer son homme.

GILLES

Eh bien ! Arlequin se battra.

LE COLPORTEUR

Il ne veut pas se battre avec Arlequin.

GILLES

Mais Arlequin est le rédacteur.

LE COLPORTEUR

Vous voyez qu'il en veut au propriétaire, et je ne vois qu'un moyen ; c'est d'en faire tuer un autre à votre place.

GILLES

Eh bien ! Veux-tu ?

LE COLPORTEUR

Moi !

GILLES

Pour de l'argent...

LE COLPORTEUR

Ce n'est pas ça... Monsieur Balourd ne veut se battre qu'avec le propriétaire... Donnez vite votre propriété à quelqu'un. Monsieur Balourd viendra, et c'est celui-là qui se battra.

GILLES

Tu as raison, tu me sauves la vie.

LE COLPORTEUR

Dépêchez-vous, il sera ici dans deux heures.

SCÈNE XXIII.

GILLES, seul

Je n'aurai pas le tems de chercher un autre acheteur... Vendons mon journal à Arlequin... Je serais pourtant fâché que ce pauvre Arlequin fût tué... Mais c'est prévu ; il est adroit, il tuera Monsieur Balourd, et je serai vengé... Mettons-y mon adresse ordinaire, et faisons le donner dedans, en tâchant de ne pas tout perdre...

SCÈNE XXIV. Arlequin, Gilles.

ARLEQUIN

Eh bien, Monsieur Gilles, avez-vous pensé à ce que vous feriez ?

GILLES

Oui.

ARLEQUIN

Que faites-vous ?...

GILLES

Rien ; mais j'ai réfléchi que je ne sais pas travailler. Je te suis considérablement attaché, et je veux faire ta fortune.

ARLEQUIN

Comment ?...

GILLES

Je te donne ma propriété.

ARLEQUIN

Vous me donnez !...

GILLES

Je te vendrai bon marché.

ARLEQUIN

Ah ! C'est comme ça que vous donnez.

GILLES

Nous traiterons.

ARLEQUIN

Je n'achète point.

GILLES

Qu'est-ce qui t'effarouche ?

ARLEQUIN

Un propriétaire répond de tout.

GILLES

Mais le rédacteur aussi.

ARLEQUIN

Jamais... Il faut de l'argent, le propriétaire paye ; un auteur se fâche, le propriétaire répond... L'auteur se fâche encore, le propriétaire doit se fâcher ; on l'insulte, il faut se battre ; il se met en garde, il est tué.

GILLES

Mais si le propriétaire tue l'auteur, comme tu es adroit.

ARLEQUIN

Il est pris.

GILLES

Tué ou pris.

ARLEQUIN

Il n'y a que ces deux manières-là de se tirer d'affaire.

GILLES

Mais quand il est pris ?

ARLEQUIN

Les duels sont défendus... Enfermé.

GILLES

Vrai !

ARLEQUIN

Pour le reste de ses jours.

GILLES

Oh ! Mon_Dieu !

ARLEQUIN

Sur la paille.

GILLES

Est-il possible ?

ARLEQUIN

Au pain et à l'eau.

GILLES

Quelle barbarie !

ARLEQUIN

Dans un cachot...

GILLES

Ciel !

ARLEQUIN

À vingt pieds sous terre.

GILLES

Miséricorde !

ARLEQUIN

Et quand il sort ?

GILLES

Quoi !

ARLEQUIN

Aux galères.

GILLES

Aux galères !

ARLEQUIN

Une chaîne aux pieds.

GILLES

Ah !

ARLEQUIN

Un grand aviron de cinquante pieds de long à la main.

GILLES

Si long que ça !

ARLEQUIN

Puis des coups de bâtons.

GILLES

À part.

Je n'y tiens plus, je veux vendre mon journal.

Haut.

Je ne crains certainement pas tout cela... Mais rends-toi, mon cher Arlequin !

ARLEQUIN

Je n'ai point d'argent.

GILLES

Je te ferai crédit.

ARLEQUIN

Je ne veux point le payer.

GILLES

Je te le donne.

ARLEQUIN

Je le prends.

GILLES, à part

Comme il gobe ça !

ARLEQUIN, à part

Je le tiens.

GILLES

Passons le marché...

ARLEQUIN

Sur-le-champ.

GILLES

Je vais te chercher tout ce qu'il faut....

À part.

Point d'ouvrage à faire, point d'argent à donner, point d'auteur à craindre, marché d'or...

SCÈNE XXV. Arlequin, Delphine.

ARLEQUIN

Ma chère Delphine, je triomphe ; je suis le propriétaire.

DELPHINE

Déjà !... Voici mon père, je descends.

SCÈNE XXVI. Arlequin, Gilles.

GILLES

Voilà tout.

ARLEQUIN

Je suis prêt...

ARLEQUIN

C'est fait.

GILLES

Une petite clause.

ARLEQUIN

Quoi !

GILLES

Tu peux mourir, on ne sait pas ce qui peut arriver... Écris.

Air : Nous sommes précepteurs d'amour.

Si tu t'en allais le premier, Chose dont n'est exempt personne, Je redeviendrai l'héritier De mon journal que je te donne.

ARLEQUIN

C'est juste.

GILLES, à part

De cette façon, comme il peut être tué ce soir, je n'y perdrai rien... En foi de quoi, j'ai souscrit, moi, Jean Gilles.

Air : De la gamme.

Homme-de-lettres, champenois,

ARLEQUIN

Lequel ne sachant pas écrire,

Suivant l'usage a fait sa croix.

Signez...

GILLES, à part

Il ne sait pas ce qu'il risque.

ARLEQUIN, à part

Il ne sait pas ce qu'il perd.

GILLES

Maintenant il faut que je m'occupe de faire remettre une lettre à ma maîtresse.

ARLEQUIN

Son nom ?...

GILLES

Delphine...

ARLEQUIN

La Ronde ?

GILLES

Juste. La voici ; je me déclare. Mademoiselle, je trouve donc l'instant propice ousque...

On lit "Quve" après "Maddemoiselle, je" dans l'édition originale.

SCÈNE XXVII. Arlequin, Delphine, Gilles.

DELPHINE

Laissez-moi !

GILLES

Lisez au moins cette lettre.

ARLEQUIN

Prends : nous en saurons faire usage.

GILLES

Elle la prend, signe explicatif du feu caché qu'elle montre pour moi. Justement voici le père.

SCÈNE XXVIII. Arlequin, Delphine, Gilles, La Ronde.

LA RONDE

Quoi ! Mademoiselle, avec Monsieur Arlequin !

ARLEQUIN

Monsieur !...

GILLES

Monsieur...

LA RONDE, à Gilles

Encore un poulet.

Poulet : signifie aussi un petit billet amoureux qu'on envoie aux Dames galantes, ainsi nommé, parce qu'en le pliant on y faisait deux pointes qui representaient les ailes d'un poulet. [F]

GILLES

Chut... Je viens vous proposer un joli marché pour vous et votre fille. Un mari !... Moi !

LA RONDE

Et la maîtresse de tantôt.

DELPHINE

Il ne sait seulement pas écrire.

LA RONDE

Vous ne savez pas écrire ?

DELPHINE

Je le prouve par cette lettre qu'il vous dicta pour moi, en vous trompant indignement.

LA RONDE

Mais c'est horrible.

GILLES

Ce n'était qu'une plaisanterie.

ARLEQUIN

Monsieur La Ronde, je viens pour vous proposer un autre mari.

LA RONDE

Sait-il écrire ?

DELPHINE

Le propriétaire du journal.

LA RONDE

Je suis charmé de voir que tu te rends à mes intentions, et dès que j'aurai vu Monsieur le journaliste...

ARLEQUIN

Le voilà.

LA RONDE

Vous, Arlequin !...

ARLEQUIN

Oui, monsieur.

GILLES

Bah ! Il n'a rien....

ARLEQUIN

Et le journal ?...

GILLES

Bénéfice en l'air ; il n'est pas fait, et il va tomber.

SCENE XXIX. Les Précédents, Le Colporteur, Le Prote, L'Imprimeur.

LE PROTE

Voilà la feuille toute imprimée pour demain.

GILLES

Il avait fait le journal... C'est égal, il faut qu'il donne mille écus dans une heure, et il n'a pas le sou.

L'IMPRIMEUR

Je lui fais crédit.

GILLES

Quoi !... C'est encore égal, il va être tué en duel ce soir.

DELPHINE

Que dites-vous ?

LE COLPORTEUR

C'est un conte que je vous ont fait... Monsieur Balourd ne se bat pas.

GILLES

Je crois que je suis attrapé !

ARLEQUIN

Oui... Mais laissez-moi épouser Delphine, et je vous rendrai votre propriété.

GILLES

Ce n'est que ça ?... Elle ne m'aime pas. Je te pardonne ; épouse.

ARLEQUIN

Vous qui êtes le papa de Delphine, puisque je suis le journaliste, vous voulez donc bien devenir le mien ?

LA RONDE

J'y consens ; et je suis sûr que l'on dira par-tout, La Ronde ne s'est pas mésallié.

ARLEQUIN, DELPHINE

Le bon père !...

VAUDEVILLE.

383 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica