Proverbe en prose· Proverbe Archi-Bête, en un Acte
Finot, ou L'Ancien Portier de M. de Bièvre.
Représenté à Paris, sur le théâtre Montansier-Variétés, le 28 ventôse an 8.
Personnages
- FINOT, valet niais, le citoyen Brunet
- MADAME COCASSE, Madame Barroyer
- BARBE, sa fille, Madame Mengozzi
- PLAISANTIN, tuteur de Barbe, le citoyen Dubois
- DOUBLE-SENS, maître maçon, le citoyen Alexandre
- TAXE, vérificateur des contributions, le citoyen Guibert
- GRAPIN, notaire, le citoyen Volanges
FINOT
SCÈNE PREMIÈRE.
FINOT
Ce que c'est que de nous ! Moi, ancien portier de monsieur de Bièvre, valet chez madame Cocasse ! C'est pourtant mon talent pour les calembourgs qui m'a valu ça. Feu monsieur Cocasse les aimait comme une bête ; moi, je lui ai fait aimer encore davantage, de façon que toute la maison en fait à présent, et les plus mauvais sont les plus bons. Eh ben, dans le commencement, monsieur Cocasse ne voulait pourtant pas prendre de valet : mais, comme il allait toutes les semaines passer une quinzaine de jours à la campagne, ceux qui venaient, ne pouvant parler à personne, écrivaient sur la muraille avec du charbon. Quand il a vu que tout le monde lui "faisait des noirceurs" comme ça, il m'a pris à son service. Le pauvre cher homme est mort bien riche, sans avoir marié sa fille qui ne demandait pas mieux : mais ça ne tardera pas, et je crois que c'est aujourd'hui que ça se décide. Pourvu que monsieur Plaisantin, son tuteur, ne la donne pas à ce vilain monsieur Double-Sens qu'elle ne peut pas souffrir ! J'aimerais mieux qu'elle épousît pour mari ce jeune-homme qui demeure en face de chez nous, et pour qui elle "a de la pente". En attendant, arrangeons le déjeuner : des tasses d'un côté, des verres de l'autre. Madame Cocasse veut être devant un plat : eh ben, elle sera en face de monsieur Double-Sens. Monsieur Plaisantin ne boit que de l'eau ; le voilà.
Il pose le pot-à-l'eau.
Et puis, le pain et le vin ; car ici on n'aime pas le pain "sans levain". Et puis, mademoiselle Barbe à ste place-ci ; elle m'a bien dit : Finot, mon ami, tâche de mettre mon prétendu de côté : c'est ce que j'ai fait. Mon_Dieu ! Mon_Dieu ! Que c'est bien arrangé ! Maintenant, faut avertir. La compagnie ! C'est fait.
Calembours : Jeu de mots fondé sur des mots se ressemblant par le son, différant par le sens, comme quand M. de Bièvre disait que le temps était bon à mettre en cage, c'est à dir serein (serin). [L] Le Marquis de Bièvre est l'auteur d'une tragédie parodique : Vercingétorixe.
Tous les calembours signalés en italiques dans l'édition originale sont mis entre guillemets.
Le pain sans levain : le pain sans le vin.
Ste : cette.
SCÈNE II. Madame Cocasse, Plaisantin, Double-Sens, Barbe, Finot.
PLAISANTIN
Allons, plaçons-nous ; on ne parle jamais mieux d'affaires que lorsqu'on est dans son assiette.
DOUBLE-SENS
L'avis est aussi bon qu'agréable ; mais pouvons-nous nous repaître d'autre chose que des regards de mademoiselle Barbe ?
FINOT
Un moment : avant de vous mettre à table, il faut que je vous donne une nouvelle.
PLAISANTIN
Laquelle ?
FINOT
Un journal dit que, depuis les bals masqués, on ne reconnaît plus les chiens à Hambourg.
MADAME COCASSE
Et pourquoi ?
FINOT
C'est qu'ils sont tous "Hambourgeois".
Ils se mettent à table.
Hambourgeois : en bourgeois.
PLAISANTIN
Tenez, goûtez de ce jambon, et, si vous le trouvez tendre, vous direz que vous êtes arrivés à "bon port".
À bon port : à bon porc.
DOUBLE-SENS
Vous parlez-là comme un "homme de l'art".
Feignant de ne pouvoir couper le jambon.
Mais on a eu tort de tuer ce porc.
Homme de l'art : homme de lard.
PLAISANTIN
Pourquoi donc ?
DOUBLE-SENS
C'est qu'il n'est pas "coupable".
Coupable : Coupable d'une faute, et coupable en morceau.
BARBE
Je voudrais de la bierre.
FINOT
Mademoiselle, il n'y en a pas ; mais, si vous voulez, je vais vous "en brasser".
En brasser : Embrasser.
PLAISANTIN
Allons, trêve d'équivoque, Madame Cocasse, "notre Barbe grandit" ; il est temps de la marier, et voilà monsieur Double-Sens qui ne demande pas mieux que d'être votre gendre.
Notre barbe grandit : i.e. On vieillit, on devient plus sage. Barbe est le nom de la jeune fille à marier.
MADAME COCASSE
C'est-à-dire que monsieur veut être un "beau fils".
Beau fils : gendre.
DOUBLE-SENS
Je l'avoue, depuis longtemps les appas de mademoiselle Barbe ont battu le briquet sur l'amadoue de mon coeur.
FINOT
Tiens ! Quel "sobriquet" !
Sobriquet : Sot briquet.
BARBE
Ce que vous me dites-là est très flatteur pour moi ; mais, avant de me décider, je demanderai le temps de réfléchir.
PLAISANTIN
C'est trop juste ; il ne faut rien brusquer. Feu monsieur Cocasse, votre père, disait souvent : Ma fille sera jolie ; mais ce n'est pas tout d'avoir un "corbeau", un "cordelier" ; il faut avoir un "corsage" ; et, pour plus de sûreté, il faut mettre promptement cette sagesse entre les mains d'un mari.
Corbeau : corps beau. Cordelier : Corps de lier.
Corsage : corps sage.
MADAME COCASSE
Je me charge de le choisir, et ma fille est trop docile pour aller "outre mère".
Outre mère : contre l'avis de sa mère. Outremer ; au-delà des mers.
BARBE
Un moment : je sais que mon père avait disposé de ma main dans son testament, et je ne puis consentir à aucun mariage, avant de connaitre ses intentions.
PLAISANTIN
C'est tout naturel ; mais ce testament ne se trouve pas, et, dans cet embarras, il faut pourtant un "débouché".
Il débouche une bouteille.
Débouché : sortie. Déboucher ; retirer le bouchon.
DOUBLE-SENS
Vous y êtes.
PLAISANTIN
Qu'est-ce à dire ? Une bouteille vide.
FINOT
Ça ne se peut pas, puisqu'elle est avec la lettre et le cachet de monsieur Cocasse ; tenez, voyez-vous la "lettre-de-cachet" ?
Lettre de cachet : Lettre qui permet au Roi d'ordonner l'emprisonnement ou l'exil d'une personne sans en invoquer quelque motif.
PLAISANTIN
Vois plutôt toi-même, imbécile !
FINOT, regardant
Dam ! Monsieur, je vois ben qu'il y a quelque chose là-dedans ;
Renversant la bouteille.
C'est un rouleau de papier.
MADAME COCASSE
Ah ! Mon_Dieu ! Est-ce que mon mari a mis son "esprit en bouteille" ?
PLAISANTIN, lisant
« Ceci est mon testament ». Ah ! Ah ! Ah !
DOUBLE-SENS
Je reconnais bien là mon ami Cocasse : il avait toujours le petit mot pour rire.
FINOT
Il faut lire "le nouveau testament".
PLAISANTIN
J'y consens.
Il lit.
« Pour qu'on ait plus d'agrément à lire mes dernières volontés, je les ai mises en vers ».
FINOT, regardant à travers la bouteille
Oui, en verre, et en "verre vert", encore.
Faire sa barbe : se raser, la coupe, l'égaliser.
PLAISANTIN, lisant
« Voulant "faire ma barbe"... la plus heureuse femme du monde, je désire qu'elle épouse un homme-de-lettres comme moi, qui ne parle jamais qu'en pointes, qui soit la pure farine des plaisants, et qui puisse donner "leçon" à ses confrères ; et, pour s'assurer s'il a le mérite que je lui desire, je laisse ci-joints trois calembourgs qu'il sera tenu de deviner, avant de signer le contrat par lequel je donne à ma fille trente mille livres... »
Pointe : Est aussi un bon mot, un trait d'esprit, une pensée vraie ou fausse : un jeu de mots brillant. [F]
Leçon : le son.
FINOT
Diable ! ça fera une belle bibliothèque.
Livre : monnaie et ouvrage reliée.
PLAISANTIN, reprenant
« Trente-mille livres en mariage, à moins que celui qu'elle choisira ne soit un "antidote", et ne laisse l'argent à ma veuve. De plus, j'exige qu'il explique l'inscription qu'on trouvera sur "une pierre, dans ma cave ».
Antidote : anti-dote.
DOUBLE-SENS
Je suis impatient de me caver, pour voir cette inscription.
PLAISANTIN
Je suis curieux de voir aussi ce que veut dire le défunt. Descendons à la cave, et ne cherchons pas "en vain". Viens-tu, Barbe ?
BARBE
Je vous remercie, mon oncle ; en fait d'inscription, je n'y entend, pas grand'chose.
DOUBLE-SENS
Ah çà ! Mais, comment descendrez-vous à la cave ?
PLAISANTIN
Eh ! Parbleu ! Par l'escalier.
DOUBLE-SENS
C'est fort bien, mais l'escalier est parti.
PLAISANTIN
Comment cela ?
DOUBLE-SENS
Je viens de le voir "en marches".
FINOT
Ah ben ! Je suis sûr qu'il sera parti avec les oignons, car je les ai vus en "bottes".
DOUBLE-SENS, à Plaisantin
Vous ne me retiendrez pas longtemps, parce qu'il faut que j'aille au faubourg Saint-Germain.
Faubourg Saint-Germain : avenue situé sur la rive gauche de Paris.
FINOT
Oui, mais vous ne pourrez pas passer sur le Pont-Neuf.
Pont-Neuf : Plus vieux pont de Paris, situé au bout de l'ile de la Cité.
DOUBLE-SENS
Pourquoi donc ?
FINOT
Parce qu'il n'y en a plus.
DOUBLE-SENS
J'y ai passé encore ce matin.
FINOT
Je vous dit que j'en suis sûr, puisque je le tiens de quelqu'un qui vient de "la Vallée".
Ils sortent.
La Vallée : l'avaler.
SCÈNE III.
BARBE, seule
Je tremble que ce maudit Double-Sens ne remplisse les conditions imposées par le testament de mon père. Si j'étais assez heureuse pour en prévenir Taxe, mon jeune voisin ! Il m'aime ; et, sous prétexte de parler à ma mère de ses contributions, il m'a promis de venir ce matin : il faut absolument qu'il imite le jargon à la mode. Pour l'y déterminer, le meilleur moyen est de ne lui parler moi-même qu'en pointes. Le voici, commençons.
SCÈNE IV. Taxe, Barbe.
TAXE
Je bénis le sort qui m'a fourni un prétexte pour venir à vos pieds. Il est donc vrai que mes soins ont su vous toucher. Qu'il est doux quand on s'aime !...
BARBE
Quand "on sème", on doit "recueillir".
TAXE
Votre lettre, cette lettre charmante, sera toujours gravée au fond de mon coeur.
BARBE
De votre coeur ? Mais je m'y croyais "gravée avant la lettre".
TAXE
Quel accueil ! Quel discours ! Amant plein d'ardeur, j'espérais vous trouver amante.
BARBE
Me trouver à "Mantes" ? Mais, je suis fort bien à Paris.
Mantes : Ville située à l'est de Paris.
TAXE
Quel jeu cruel ! Ne puis-je savoir pourquoi vous me tenez un pareil langage ?
BARBE
Pour vous décider à l'adopter, c'est celui de votre rival ; c'est le seul qui plaise à ma mère, à mon oncle, et sachez que mon père, par son testament, exige que je donne ma main à celui dont le langage, rempli d'équivoques, sera le plus bizarre.
TAXE
Ah ! Je suis perdu ! Le langage de la nature est le seul que je sache employer, et je parle toujours d'après mon coeur. Je n'ai jamais connu cet art fatigant de jeux de mots, qui est quelquefois le travers d'un homme d'esprit, mais qui, plus souvent, est l'esprit d'un sot : cet art qui avilit notre langue, dénature les expressions, force le sens ; et, multipliant les énigmes et les calembourgs, ne nous laisse que l'heureuse ressource de ne pas les comprendre.
BARBE
Enfin, m'aimez-vous ?
TAXE
En pouvez-vous douter ?
BARBE
Eh bien ! Abjurez un moment le bon sens et la raison, puisque c'est le seul moyen de m'obtenir. Un bon peintre, mon ami, fait quelquefois des caricatures : voyons, essayez avec moi. Tenez, supposez que je sois ma mère, et que je vous surprenne. « Comment, citoyen ? Vous avez l'audace de parler d'amour à ma fille, avant de vous être adressé à moi » ?
TAXE
Madame, je ne croyais pas devoir faire une déclaration "à mère".
À mère : amère.
BARBE
À merveille ! Continuons : « Monsieur, un pareil procédé me donne beaucoup d'humeur ».
TAXE
Cela ne m'étonne pas ; on m'a dit que vous étiez une femme "habile".
Habile : à bile, qui est une humeur du corps.
BARBE
« Vous n'aurez jamais mon consentement ».
TAXE
Vous voulez donc faire de moi un homme "sans aveu" ?
Sans aveu : sans un voeu... de mariage.
BARBE
De mieux en mieux ! Pour le coup, je crois que vous m'aimez ; car vous perdez l'esprit pour moi. Voici ma mère : du courage.
SCÈNE V. Les mêmes, Madame Cocasse.
MADAME COCASSE
Que vois-je ? Un homme avec ma fille !
TAXE
N'est-ce point Madame Cocasse que j'ai l'honneur de saluer ?
MADAME COCASSE, avec aigreur
Oui, citoyen.
TAXE, à Barbe
On ne m'a point trompé, Madame, en me disant que je trouverais ici un beau port de mère.
MADAME COCASSE
Il est jovial : monsieur est sans doute fourbisseur, puisqu'il sait faire des "pointes".
Fourbisseur : Artisan qui fourbit et qui monte les sabres, les épées. Fig. Se battre de l'épée qui est chez le fourbisseur, se disputer une chose qui n'est ni à l'un ni à l'autre de ceux qui consentent. [L] Une épée est aussi appelée une pointe.
TAXE
Non, madame ; je suis contrôleur des contributions.
MADAME COCASSE
Directes ?
TAXE
Et indirectes.
BARBE
Monsieur n'en impose pas.
TAXE
Au contraire, je suis chargé des réclamations ; et, quoique mes fonctions soient bien multipliées, je ne manque pas de "mémoire" : voici le vôtre.
Mémoire : capacité à se souvenir et document ou liste qui permet de se faire payer et de constater un ou plusieurs faits ou objets.
MADAME COCASSE
Vous l'avez sans doute trouvé juste ?
TAXE
Oui, Madame, c'était une faute dans la "distribution des rôles".
MADAME COCASSE
Des rôles ? Vous savez, je le vois, remplir le vôtre, et réparer les erreurs.
TAXE
Rien de plus facile ; mais j'ai besoin des papiers dont vous voyez la note.
MADAME COCASSE
Je vais vous les remettre ; mais souffrez auparavant que je vous remercie et vous félicite de votre enjouement : ordinairement, les gens de votre état sont tristes.
TAXE
Au contraire, Madame, les receveurs des impositions font toujours des "comptes".
Compte : conte.
SCÈNE VI. Les mêmes, Finot.
FINOT
Madame, sans vous interrompre, si vous vouliez cesser votre conversation pour m'écouter, je vous rendrais compte de ma commission.
MADAME COCASSE
Voyons, qu'y a-t-il ?
FINOT
Je sors de ce notaire où ce que vous m'avez envoyé ; mais c'est fini, je n'y retourne plus.
MADAME COCASSE
Comment cela ?
FINOT
Sûrement ; c'est qu'ils sont malhonnêtes comme tout dans cette maison-là. Je vois de l'écriture sur la loge du portier : je me mets à épeler : p, a, r, par, l, é, s, lés, parlez ; v'là cet autre qui m'interrompt brusquement : allez à l'étude, mon ami, qu'il me dit, "allez à l'étude". C'est-il un opprobre, ça, pour un homme comme moi, qu'a balayé deux ou trois colléges, et qu'a même eu un prix...
Etude : travail intellectuel de recherche et d'apprentissage sur un sujet donné, mais aussi lieu ou se situe le notaire.
MADAME COCASSE
Tu as eu un prix, toi ?
FINOT
Oui, madame.
MADAME COCASSE
Où donc ?
FINOT
Pardi ! Où on les distribue, dans la "salle aux prix". Enfin, v'là qu'on me conduit dans une classe où il y a des écoliers qui griffonnent. Je demande monsieur Grapin : on me dit qu'il va venir chez madame, tout-à-l'heure ; mais je ne conseille pas à madame de se servir de cet homme-là.
Salle au prix : saloperie.
BARBE
Pourquoi ?
FINOT
C'est que ce n'est pas un notaire, c'est un auteur.
MADAME COCASSE
Un auteur.
FINOT
Sûrement, puisqu'on m'a dit qu'il faisait "un acte".
Acte : acte notarié, et acte d'une pièce de théâtre.
MADAME COCASSE
L'imbécile !
À Taxe.
Monsieur, je vais chercher mes papiers.
À Barbe.
Viens, ma fille.
BARBE, à Taxe
Ne vous impatientez pas.
MADAME COCASSE
Je reviens dans l'instant.
TAXE
Madame, vous aurez beau revenir promptement ; vous ne serez de longtemps "sur le retour".
Sur le retour : l'âge de retour ; période de la vie humaine où la vigueur commence à décroître et la vieillesse commence à approcher. [L]
MADAME COCASSE, à part
Il est vraiment aimable.
Haut.
Bien fâchée de vous laisser seul.
FINOT
Oh ! Monsieur ne s'ennuiera pas ; je vas lui tenir compagnie.
Les deux femmes sortent.
TAXE
C'est bien désagréable que, pour avoir ses papiers en règle, il faille toujours être "par chemin".
Par chemin : parchemin.
SCÈNE VII. Finot, Taxe.
FINOT, à part
J'ai vu sûrement cette figure-là sur un visage de ma connaissance.
TAXE
Mais je crois que c'est Finot, mon ancien commissionnaire.
FINOT
Ne me parlez pas de ce temps-là, Monsieur ; toujours au coin de la rue, j'étais un homme "borné" ; c'est bien autre chose à-présent.
Borné : stupide, qu'on ne peut raisonner. Lieu où l'on pose une borne.
TAXE
Tu es donc mieux ?
FINOT
Pardine ! Je le crois ; Monsieur Cocasse m'a fait beaucoup de cadeaux.
Tirant une montre.
Tenez, voilà une montre qu'il m'a donnée.
TAXE
Elle est fort jolie ; mais comment s'est-il défait d'un pareil bijou ?
FINOT
Oh ! Quand il me l'a donné, il n'en avait plus besoin, parce qu'il partait pour Évreux ; et comme il allait se trouver là dans le département de "l'Eure"...
L'Eure : l'heure.
Évreux : ville de Normandie située à 100km à l'ouest de Paris.
TAXE
Oui, oui ; mais comment fais-tu pour être si propre ?
FINOT
Oh ! J'ai trouvé un moyen de ne jamais me crotter.
Crotter : Éclabousser, gâter avec de la crotte ; ordure boue, fange qui est dans les rues, et dans les chemins, quand il a plu. [F]
TAXE
Comment cela ?
FINOT
C'est que, quand j'entre dans une rue, je ne vais jamais jusqu'au "bout".
Jusqu'au bout : jusqu'aux boues.
TAXE
N'as-tu pas demeuré chez un botaniste ?
FINOT
Oui, monsieur, et j'en suis sorti, parce que je n'y faisais pas de progrès.
TAXE
Comment cela ?
FINOT
Pendant six mois j'ai toujours resté sur la même plante.
TAXE
Laquelle donc ?
FINOT
Sur la "plante des pieds".
TAXE
Tu devines sans doute ce qui m'a conduit ici ?
FINOT
Parguène ! C'est le fiacre qu'est là-bas.
TAXE
Tiens, voilà de quoi boire à ma santé.
Il lui donne six francs.
FINOT
Bien volontiers.
À part.
Je tiens déjà le "pot-de-vin".
Pot de vin : Est un présent, ou une gracieuseté qu'on donne à un vendeur au delà du prix de la vente de quelque chose, ou à celui qui en est l'entremetteur. [F]
TAXE
Allons au fait. Je suis venu pour expliquer l'inscription d'une certaine pierre que feu ton maître avait trouvée et déposée dans sa cave.
FINOT
Qn'appelez-vous une pierre ? Il y a bien cinq morceaux qui font tout juste le patron de monsieur Cocasse.
TAXE
Comment, le patron ?
FINOT
Oui ; Saint-Pierre.
TAXE
Mais, enfin, où l'a-t-on trouvée ?
FINOT
Ah ! C'est une fière "histoire ancienne" : D'abord, c'est un jeudi que je l'ai descendue à la cave.
TAXE
Tâche de ne pas commencer par la fin.
FINOT
Savez-vous ce qu'on commence par la "faim" ?
TAXE
Ma foi, non.
FINOT
C'est un bon repas.
TAXE
C'est juste. Revenons à mon affaire.
FINOT
Vous connaissez Menilmontant ?
Ménilmontant : ancien village du nord est de Paris, est depuis 1860 compris dans l'enceinte de Paris. Il s'étend sur une côte assez rapide.
TAXE
Oui.
FINOT
Belleville, où ce qu'il y a des moulins ? Mais je ne veux pas vous parler des moulins avant, j'en parlerai après.
Moulin avant : moulin à vent.
TAXE
Oui.
FINOT
Clignancourt ?
TAXE
Oui.
FINOT
Clichy ?
TAXE
Oui, oui.
FINOT
Eh ben ! Ce n'est pas là.
TAXE
Mais, finiras-tu ?
FINOT
Vous y êtes. Figurez-vous donc qu'au bas de Montmartre, il y avait un petit sentier qu'allait tout droit, en tournant, jusqu'aux trois moulins et aux fours des plâtriers.
Montmartre, Belleville, Clignancourt et Clichy sont des quartiers ou des communes (Clichy) au nord de Paris.
TAXE
Eh bien ! Achèveras-tu ?
FINOT
C'est par-là que les jeunes ânes, Monsieur, entraient dans la carrière, et c'est au bas de ce petit sentier que nous avons trouvé la pierre.
TAXE, à part
Bon ! Je profiterai de ce renseignement.
FINOT
À propos de sentier, faut que vous sachiez que vous avez un rival.
TAXE
Un rival ?
FINOT
Oui, le citoyen Double-Sens, maître maçon, celui à qui appartient les planches que vous voyez contre la maison qui fait le coin.
TAXE
Qu'importe ?
FINOT
Ne vous y fiez pas ; il pourrait bien vous faire des "niches" ; et, sans vous faire des compliments, une bête et lui c'est deux. Quoique ça, je l'ai embarrassé un jour, en lui demandant qu'elle était la plaine la plus élevée, et peut-être bien que ça vous embarrasse aussi.
Niche : En terme d'architecture, est un renfoncement, une cavité, une place qu'on ménage dans l'épaisseur d'un mur pour y placer une statue par le moyen d'un demi-rond qu'on y creuse. [Signife encore] Petite tromperie, ou malice qu'on fait à quelqu'un.
TAXE
J'avoue que je ne sais ce que c'est.
FINOT
Eh bien, c'est la pleine lune.
TAXE
Dis-moi : est-il bien reçu dans la maison ?
FINOT
Certainement, puisque c'est lui qui l'a bâtie ; et je dis : il n'y fait pas froid, puisqu'il l'a bâtie à "chaux".
Chaux : chaud.
TAXE
Eh ! Quelle espèce d'homme est-ce ?
FINOT
Oh ! Ben jovial. Quand il fait couvrir un bâtiment, il prend toujours les couvreurs les plus gais.
TAXE
Pourquoi cela ?
FINOT
Pour que la joie soit au "comble", et voilà pourquoi il est maintenant dans la cave à chercher cette inscription dont je vous parlais tout-à-l'heure.
Comble : Charpente ou partie d'une maison ou d'un bâtiment qui est sous les toit et qui n'est pas initialement aménagé. Signifie aussi, le point le plus haut qu'une chose peut atteindre : comble de la joie.
TAXE
Voici quelqu'un.
FINOT
C'est le notaire.
SCÈNE VIII. Les précédents, Grapin.
GRAPIN, bégayant
On m'a dit, Monsieur, que je vous trouverais ici.
Il tousse.
Et je suis venu en droite ligne.
Il tousse.
TAXE
Non, monsieur, vous êtes venu en "toussant".
GRAPIN, tirant un papier de sa poche
Je ne vous demande qu'un quart-d'heure pour lire la "minute".
Minute : 60ème unité de l'heure. Mais aussi document original d'acte notarié ou de jugements.
TAXE
Vous comptez mal, monsieur ; si je vous écoute un quart-d'heure, vous me lirez "quinze minutes et non pas une".
GRAPIN
Vous avez, je le sais, beaucoup d'esprit à plaisanter ; mais un contrat sérieux comme celui-ci...
TAXE
Sérieux ! Tenez, monsieur, je parie qu'il ne l'est pas autant que le Contrat social.
Du Contrat social : oeuvre de Jean-Jacques Rousseau.
GRAPIN
Il me semble qu'un mariage est une affaire...
TAXE
D'état, et souvent une affaire d'honneur.
GRAPIN
On m'avait bien prévenu que monsieur Double-Sens aimait à rire ; mais je croyais qu'avec un homme de mon caractère, il voudrait bien se contraindre, et parler sérieusement.
TAXE, à part
Bon ! Il me prend pour mon rival.
Haut.
Eh bien ! Monsieur, j'écoute.
GRAPIN, mettant ses lunettes
Par-devant etc.
Taxe et Finot reculent.
Marc-Roch-Luc Grapin, furent présents Jérôme Double-Sens d'une part, et Barbe Cocasse, fille mineure, de l'autre, lesquels, etc. Ladite future apporte une maison...
FINOT
Elle ne sera jamais assez forte pour cela.
GRAPIN
Si vous m'interrompez toujours, comment voulez-vous entendre ?
TAXE
Allons, je serai, comme vous, tout oreilles.
GRAPIN
Voici une clause essentielle : ladite Barbe, en cas de mort, aura...
FINOT
Comment, de "mort aux rats" ?
GRAPIN
Mais attendez donc... Aura pour héritier direct et légitime, le survivant conjoint.
TAXE
Ah ! Bon !
GRAPIN
Article vingt.
TAXE
Mais je croyais que c'était fait ; vous en étiez à "l'article de la mort".
GRAPIN
Ah ! Je perds patience ; vous mariera qui voudra. Je plains votre femme, si vous lui faites toujours des pointes.
TAXE
J'espère cependant qu'elle aimera le système des pieuses.
GRAPIN
Vous me mettez hors des gonds.
Se mettre hors des gonds : se mettre en colère.
Gond : élément de la charnière d'une porte qui permet à celle-ci de s'ouvrir sans effort.
TAXE
Eh bien ! C'est le cas de prendre la porte.
GRAPIN
Je la prends.
Revenant.
Vous mériteriez que je me vengeasse par d'aussi mauvais calembours que les vôtres. Voyons quelle est la ville où l'on mange le poisson le plus délicat ?
FINOT
C'est un port de mer.
GRAPIN
Un port de mer ! C'est Jérusalem.
TAXE
Comment ?
GRAPIN
Parce que les murailles sont "détruites". Il est authentique celui-là ; il est passé par-devant notaire.
Il sort.
Détruites : des truites.
SCÈNE IX.
TAXE, seul
Me voilà sûr d'avoir gagné du temps ; voyons quelle sera l'issue de tout ceci.
SCÈNE X. Taxe, Plaisantin.
PLAISANTIN, entrant
Ma foi, notre ami Double-Sens est bien près de deviner l'inscription. Mais je croyais madame Cocasse ici. Ah ! Voici le notaire.
À Taxe.
Citoyen notaire, soyez le bienvenu.
TAXE, à part
La bonne méprise !
PLAISANTIN
Nous allons le marier.
Mystérieusement.
Ma foi, j'ai eu quelque inquiétude.
TAXE
Quoi donc ?
PLAISANTIN
Vous me promettez le secret.
TAXE
Vous ne me connaissez pas.
PLAISANTIN
Il y a de par le monde un certain Taxe, un jeune homme assez mauvais sujet, dit-on.
TAXE
Vous le connaissez donc ?
PLAISANTIN
De réputation ; il demeure ici vis-à-vis, et j'ai su qu'il avait des vues sur ma nièce.
TAXE
Comment des vues ! Est-ce que ses fenêtres donnent sur cet appartement ?
PLAISANTIN
Heureusement qu'il n'a point été averti des conditions du testament ; car il se fût présenté pour deviner l'inscription, et il eût fallu l'admettre. Mais vous êtes sans doute pressé de les marier, et je ne veux pas retarder le bonheur de ma nièce.
Il appelle.
Finot ? Finot ?
SCÈNE XI. Les mêmes, Finot.
PLAISANTIN, à Finot
Préviens Double-Sens que Monsieur l'attend, et monte ici la pierre.
FINOT
Comment, monte la pierre ? Vous me prenez donc pour une grue.
PLAISANTIN
Va donc, imbécile !
Finot sort.
SCÈNE XII. Barbe, Madame Cocasse, Plaisantin, Taxe.
MADAME COCASSE
Citoyen, voilà mes papiers ; je remets mon sort entre vos mains, et voilà ce dont il s'agit.
Elle lit.
Expose très-humblement, Gertrude-Félicité Cunégonde, veuve en quatrième noce de Pancrasse-Jérôme Cocasse, qu'ayant été imposée par double emploi au rôle des contributions...
PLAISANTIN
Comment ! Mais ce n'est pas-là le style d'un contrat de mariage.
MADAME COCASSE
Et qui vous parle de contrat de mariage ? Il s'agit d'un dégrèvement de contribution que monsieur s'est chargé de me faire obtenir.
PLAISANTIN
Comment ! J'ai cru que le citoyen était notaire.
MADAME COCASSE
Point du tout ; le citoyen est vérificateur des impositions, en attendant qu'il soit receveur. Je vous le donne pour homme d'esprit.
PLAISANTIN
Cela étant, je l'invite à assister à notre séance.
TAXE
Vous ne pourriez me faire un plus grand plaisir.
SCÈNE XIII ET DERNIÈRE. Tous les acteurs.
Marche triomphale pour l'entrée de la pierre.
FINOT
V'là tous les morceaux, et je dis c'est fort, car c'est une "pierre de taille".
Pierre de taille : grosse pierre, pierre de construction obtenue par une taille.
PLAISANTIN
Asseyons-nous et procédons, car c'est plutôt une "pierre d'attente".
MADAME COCASSE
Pour faire d'une "pierre deux coups", voyons d'abord les calembours.
PLAISANTIN, tirant un papier de sa poche, et lisant
Un. Qu'est-ce qui a fait le plus de tort aux marchands de tabac ?
DOUBLE-SENS
Ce sont les impôts ?
TAXE
Pas du tout. C'est la descente "d'Enée aux Enfers".
d'Enée aux Enfers : des nez aux Enfers.
PLAISANTIN
C'est cela. Deux. Quel est l'animal à quatre pattes, le plus âgé ?
DOUBLE-SENS
Ne serait-ce pas la cigale ?
TAXE
Non, non. C'est le mouton.
PLAISANTIN
Comment cela ?
TAXE
Parce qu'il est lainé.
Lainé : l'aîné
PLAISANTIN
C'est juste. Trois. Quelle est la saison que les journalistes redoutent le plus ?
DOUBLE-SENS
Parbleu ! C'est la saison des orages.
TAXE
Vous n'y êtes pas ; c'est l'automne.
PLAISANTIN
Pourquoi ?
TAXE
À cause de la chute des feuilles.
FINOT
Écoutez, que je vous en propose quelqu'un aussi, moi. Savez-vous pourquoi les Juifs aiment beaucoup le nouveau calendrier ?
Nouveau calendrier : calendrier révolutionnaire.
DOUBLE-SENS
Non.
FINOT
C'est qu'ils y trouvent un messidor.
Messidor : Messie dort.
PLAISANTIN
C'est vrai.
FINOT
Que je vous donne une nouvelle : depuis les enrôlements volontaires, tous les huissiers se sont présentés pour se faire enrôler, mais on les a refusés.
PLAISANTIN
Eh ! Pourquoi les a-t-on refusés ?
FINOT
Parce qu'on n'a pas besoin d'eux pour les "exploits".
Exploit : réussite suite à un effort extraordinaire, hors du commun. Mais aussi, document administratif.
PLAISANTIN
Allons, allons ; voyons la pierre.
DOUBLE-SENS, examinant les caractères
Diable !... J'en approche... Mais non...
PLAISANTIN
Eh bien ?
FINOT
C'est la pierre infernale.
BARBE
En quelle langue est l'inscription ?
MADAME COCASSE
C'est du grec, je pense.
DOUBLE-SENS
Non, c'est du latin.
FINOT
Eh bien ! Vous y perdrez votre latin.
TAXE
Pour moi, je crois que c'est du français.
DOUBLE-SENS
Allons donc... Une inscription en français ! Fi donc ! C'est une épitaphe, et la voici. Non, je n'y suis pas.
PLAISANTIN, à Taxe
Qu'en dit, monsieur ?
TAXE
Qu'il ne s'agit que des avoir épeler pour deviner le sens de cette pierre.
DOUBLE-SENS
Elle sera pour vous une pierre d'achoppement.
TAXE
Elle a été trouvée à Montmartre, n'est-il pas vrai ?
FINOT
Ah ! Mon_Dieu, oui ! Tout en haut de la butte, en descendant.
TAXE
Eh bien ! En rapprochant les cinq morceaux, vous allez lire couramment l'inscription :
MONTMARTRE EST LE CHEMIN DES ÂNES.
FINOT
Eh ben ! Il vous a mis sur la voie.
PLAISANTIN
C'est, ma foi, vrai.
BARBE
Il a deviné.
TAXE
Je crois avoir rempli les conditions du testament ; il ne me reste plus qu'a réclamer les droits qu'il me donne.
PLAISANTIN
Qu'en pensez-vous, madame Cocasse ?
MADAME COCASSE
C'est juste.
PLAISANTIN
Alors, je vous unis.
TAXE
Quel bonheur !
FINOT
L'époux de mademoiselle Barbe a de l'esprit et du coeur, et je suis bien aise qu'on n'ait pas donné un "plat à Barbe".
VAUDEVILLE.
Air : De la Soirée orageuse.
PLAISANTIN
La plainte est toujours pour le sot ; Le sage est consolé d'avance. Ne pouvant prendre femme, il faut Apprendre à prendre patience.À Double-Sens.
Sans pleurer ici ton tourment, Dès ce soir renonce à ta belle, Et pareil à l'amour constant, Tu pourras bien vivre sans "aile".Vivre sans aile : vivre sans elle.
MADAME COCASSE, à Taxe
Tous vos voeux seraient superflus, Et votre bonheur se devine ; L'Amour, pour remplacer Plutus, Vous offre une charmante "mine".À sa fille.
Tu choisis un brave garçon, Qui pourtant n'est pas des plus riches ; Tu fais très bien, car un maçon T'aurait sans doute fait des "niches".BARBE, à Taxe
D'un sentiment triste et jaloux, Éloigne l'atteinte cruelle, Et ne crains pas qu'à son époux Ta femme se montre infidèle. L'Amour, de nos coeurs bien épris, Fixera l'union constante ; Et, même en habitant Paris, Je veux toujours rester "à Mantes".À Mantes : amante.
TAXE
Le goût proscrit les calembours ; Mais il a beau nous les défendre, À force d'en faire toujours, On finit par ne pas s'entendre. Du bon sens suivez mieux la loi ; Quittez ce jargon que l'on vante ; Abjurez la pointe, et pour moi Vous n'en serez que plus "piquante".Piquant : au sens propre de la pointe et au sens figuré.
40 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0