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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Charles Ix ou L'Ecole des Rois

Marie-Joseph de Chénier· imprimée en 1790· 5 actes· 1 760 vers· 12 personnages

Personnages

  • CHARLES IX, roi de France
  • CATHERINE DE MÉDICIS, reine-mère
  • HENRI DE BOURBON, Roi de Navarre
  • LE CARDINAL DE LORRAINE
  • LE DUC DE GUISE
  • L'AMIRAL DE COLIGNY
  • LE CHANCELIER DE L'HOPITAL
  • MEMBRES DU CONSEIL
  • COURTISANS
  • PROTESTANTS DE LA SUITE DE L'AMIRAL
  • GARDES
  • PAGES
Dédicace

ÉPITRE DÉDICATOIRE A LA NATION FRANÇAISE.

Français, mes concitoyens, acceptez l'hommage de cette tragédie patriotique. Je dédie l'ouvrage d'un homme libre à une Nation devenue libre. Sous le despotisme avilissant dont vous avez à peine secoué le joug, l'avarice et la flatterie dictaient les épîtres dédicatoires. Ainsi le sublime Corneille comparait Jules César à Jules Mazarin ; ainsi Voltaire mettait Tancrède sous la protection des maîtresses de Louis XV ; ainsi l'esclavage rapetissait la Nation entière, et jusqu'aux hommes que leur génie plaçait infiniment au dessus des autres. Malgré leurs efforts, ils descendaient eux-mêmes au niveau du gouvernement ; tant il est vrai qu'il ne saurait exister de grandeur morale où la liberté n'existe pas ! Comment pouvait-on parler de vertu chez une Nation qui supportait une Bastille et des lettres de cachet ?

Ces abus monstrueux ne sont plus. Vous avez anéanti l'autorité arbitraire ; vous aurez des lois et des moeurs. Votre scène doit changer avec tout le reste. Un théâtre de femmelettes et d'esclaves n'est plus fait pour des hommes et pour des citoyens. Une chose manquait à vos excellents poètes dramatiques : ce n'est pas du génie certainement ; ce ne sont point des sujets ; c'est un auditoire. Dans le dernier siècle, Britannicus avait cinq représentations ; Bérénice en avait trente. C'est que les Français de ce temps-là connaissaient mieux la princesse de Clèves que Tacite.

J'ai conçu, j'ai exécuté avant la révolution, une tragédie que la révolution seule pouvait faire représenter. Les gens que cette révolution contrarie, et qui, dans le moment où j'écris, commencent à lever la tête avec une audace qui n'est que ridicule, n'ont pas manqué de trouver atroce que la Saint-Barthélemy fût offerte aux yeux du peuple français. Mais Voltaire, dont l'autorité est aussi grande que la leur est misérable, Voltaire, après avoir crayonné dans sa Henriade ce grand et terrible sujet, prédit des temps heureux où il sera transporté sur la scène nationale. Ceux qui sont encore gouvernés par des préjugés ne sont pas Français. Qu'ils courent dans le nord retrouver la féodalité ; qu'ils choisissent pour leur patrie ces belles et déplorables contrées où l'inquisition abâtardit les hommes, anéantit les vertus, les talents, l'industrie et parvient à rendre stériles les champs les plus favorisés par le soleil. Je n'ai pas besoin d'assurer ces mauvais citoyens de mon profond mépris pour eux. Je m'honorerai de leurs injures devant mes contemporains et devant la postérité. Ils sont mes ennemis, parce qu'ils détestent la liberté. Je n'en resterai point là ; qu'ils frémissent. D'autres grands sujets s'offrent en foule à ma plume ; et, malgré ma jeunesse, le temps pourra me manquer, mais jamais la volonté, jamais le courage.

Ces hommes si éclairés, osent dire qu'il n'y a plus de fanatisme religieux au dix-huitième siècle. Mais les horribles procès, les assassinats juridiques de Jean Calas et du chevalier de La Barre sont du dix-huitième siècle. Mais bien plus récemment, on a refusé d'ensevelir dans Paris un vieillard couvert de gloire, le génie le plus brillant qu'ait eu la France, l'auteur d'Alzire et de Mahomet, le défenseur des Calas et du chevalier de La Barre. Quel était le crime de Voltaire ? d'avoir lutté soixante ans contre le fanatisme. Qu'est-ce qui s'est vengé ? le fanatisme. Qu'est-ce qu'il faut écraser ? le fanatisme. Il rampe, mais il existe encore ; il écrit de plats libelles anonymes, des mandements d'évêques contre l'Assemblée nationale, et d'infâmes journaux où tous les bons citoyens sont outragés à tant la feuille.

Ce sont ces mêmes hommes, qui pour le malheur de la France, ne sont pas tous au-delà des frontières, ce sont eux qui ont osé porter jusqu'au pied du trône d'insolentes calomnies contre une pièce aussi morale qu'énergique. Ô Louis XVI ! Roi plein de justice et de bonté, vous êtes, digne d'être le chef des Français. Mais des méchants veulent toujours établir un mur de séparation entre votre peuple et vous. Ils cherchent à vous persuader que vous n'êtes point aimé de ce peuple. Ah ! venez au théâtre de la Nation quand on représente CHARLES IX : vous entendrez les acclamations des Français ; vous verrez couler leurs larmes de tendresse ; vous jouirez de l'enthousiasme que vos vertus leur inspirent ; et l'auteur patriote recueillera le plus beau fruit de son travail.

Femmes, sexe timide et sensible, fait pour être la consolation d'un sexe qui est votre appui, ne craignez point cette austère et tragique peinture des forfaits politiques. Le théâtre est d'une influence immense sur les moeurs générales. Il fut longtemps une école d'adulation, de fadeur et de libertinage : il faut en faire une école de vertu et de liberté. Les hommes n'y recevront plus de ces molles impressions qui les dénaturent. Ils deviendront meilleurs et plus dignes de votre amour : ils redeviendront des hommes. Les moeurs des villes ne se modèleront plus sur les moeurs dépravées de la Cour. On ne verra plus en France, hommes et femmes, sans pudeur et même sans passions, troquer de sexe, pour ainsi dire, et se déshonorer mutuellement par cet échange monstrueux.

Pères de famille, laissez fréquenter à vos enfants ces spectacles sévères. Avec le respect des lois et de la morale, ils y puiseront le goût de notre histoire, étrangement négligée dans les collèges. Et vous, enfants, nation future, espérance de la patrie et d'un siècle qui n'est pas encore, vous ne serez point les hommes des anciens préjugés et de l'ancien esclavage ; vous serez les hommes de la liberté nouvelle. C'est à vous surtout que mes écrits conviennent. Je sais qu'un philosophe, un poète, un écrivain, ne doit attendre de justice complète que lorsqu'il n'en peut plus jouir, et qu'il est enseveli dans la poussière du tombeau. Mais ceux qui commencent la vie sont peu jaloux de ceux qui approchent du terme ; et si j'existe encore dans trente années, au milieu des clabauderies qui m'auront suivi dès ma jeunesse, vos suffrages consoleront sans doute la vieillesse du poète national.

Nation spirituelle, industrieuse et magnanime, vous avez daigné accueillir les prémices d'un faible talent qui vous sera toujours consacré. Soutenez-moi dans la carrière pénible que je veux fournir. J'ai désormais pour ennemis irréconciliables tous ceux qui devaient leur existence aux préjugés, tous ceux qui regrettent la servitude. Je dois avoir pour amis tous ceux qui chérissent la patrie, tous les véritables Français. Vous donnez un grand exemple au monde. Le reste de l'édifice féodal va bientôt s'écrouler sous les efforts de l'auguste Assemblée qui vous représente. Votre admirable constitution est fondée sur l'égalité. Nous verrons disparaître ces titres, ces distinctions anti-sociales, ces différences absurdes qu'on n'a point rougi de reconnaître entre l'homme et l'homme, entre la terre et la terre. Si la tyrannie ou l'esclavage osent encore se montrer à découvert, que votre théâtre en fasse justice, et devienne en tout rival du théâtre d'Athènes. Mais c'est à vous, c'est à la Nation seule qu'il appartient de protéger les poètes citoyens qui descendront dans cette lice glorieuse pour terrasser les ennemis de la Nation.

15 décembre 1789

DISCOURS PRÉLIMINAIRE

Suivant l'opinion d'un grand génie de l'Antiquité, la tragédie est plus philosophique et plus instructive que l'histoire même. S'il faut entendre par tragédie un roman d'environ quinze cents vers, chargé d'épisodes, écrit d'une manière lâche et boursoufflée, dont l'unique but est d'intéresser, pendant deux heures, par une intrigue adroitement combinée, et semée de quelques situations piquantes, on ne saurait être, sur ce point, de l'avis d'Aristote ; et ce poème, bien loin d'avoir l'importance qu'il lui donne, n'est guère au-dessus d'un opéra comique.

Mais si, pour composer une excellente tragédie, le choix nécessaire d'un seul fait intéressant et vraisemblable n'est presque rien ; s'il faut des caractères dessinés fortement, puisés dans la belle nature, et se faisant ressortir les uns les autres par un contraste perpétuel ; si ce grand mérite n'est rien encore ; si l'on doit écrire l'ouvrage en vers ; si les vers doivent être toujours travaillés sans que le travail se lasse sentir ; toujours pleins de poésie, sans que le poêle s'étale, pour ainsi dire ; forts sans dureté, majestueux sans enflure, simples sans familiarité, harmonieux sans que l'harmonie coûte rien au sens ; s'il faut, par la magie de l'éloquence, remuer les coeurs, et faire verser des larmes de pitié ou d'admiration, et tout cela, pour inculquer aux hommes des vérités importantes, pour leur inspirer la haine de la tyrannie et de la superstition, l'horreur du crime, l'amour de la vertu et de la liberté, le respect pour les lois et pour la morale, cette religion universelle : si tel est, dis-je, le but de la tragédie, si telles sont les qualités nécessaires pour approcher, dans ce genre, de la perfection qu'il est impossible d'atteindre, on est forcé de se ranger à l'avis d'Aristote, et d'avouer qu'un pareil poème est la production la plus philosophique et la plus imposante du génie des hommes. Aucun ouvrage n'exige un esprit aussi flexible, une aussi grande variété de talents et de connaissances.

Voilà ce qu'était la tragédie dans Athènes. Ajoutez qu'on n'y représentait que des pièces nationales. Le théâtre grec retentissait des louanges de la Grèce et de ses héros, quelquefois même des vivants. Les guerriers qui, à Salamine, avaient vaincu le grand roi, entendaient célébrer leur vaillance dans la tragédie des Perses. Souvent, en faisant parler les fameux personnages des temps passés, le poète insérait dans sa pièce des détails relatifs aux temps présents. L'OEdipe à Colonne, entre autres, est plein d'allusions à la guerre du Péloponnèse. Peut-on s'étonner, après cela, de l'enthousiasme qu'inspiraient à la Nation la plus sensible de la terre, ces chefs-d'oeuvre d'éloquence, représentés sur des théâtres magnifiques, avec un appareil digne des poètes et de l'auditoire ? Les spectacles dans la Grèce étaient des fêtes publiques et laissaient des traces profondes, parce qu'ils n'étaient pas trop souvent répétés.

Le poète sublime qui a créé la scène française, avait tous les talents nécessaires pour l'élever à la hauteur du théâtre grec ; mais des obstacles sans nombre l'en ont empêché. D'abord il était impossible de traiter dignement des sujets nationaux sous le règne absolu du cardinal de Richelieu. Les malheurs de la France, occasionnés presque toujours par la faiblesse des rois, par le despotisme des ministres et l'esprit fanatique du clergé, auraient nécessairement rempli de véritables pièces nationales. Le gouvernement n'était point assez raisonnable pour les permettre, et les Français n'étaient pas encore capables de les sentir.

Quant aux défauts de Corneille, on a dit souvent qu'il les devait à son siècle, et rien n'est plus vrai : mais on pouvait ajouter qu'il les a rendus très dangereux, en leur donnant une force qui appartenait à son génie, et qui les a consacrés comme des beautés dans l'esprit de la multitude. Les romans de la Calprenède et de Mademoiselle Scudéry, étaient devenus en France une espèce de poétique du théâtre. De là ces intrigues sans fin, ces noms supposés, ces épisodes continuels, ces passions sans naïveté, et, pour tout dire en un mot, cette nature factice que tant de mauvais critiques ont ridiculement préférée à l'exquise simplicité de la scène grecque. Le Cid fit pleurer toute la France ; Cinna fixa notre langue ; on admira dans Horace des beautés inconnues avant Corneille : mais ce génie vieillissant produisit une foule de pièces aussi monstrueuses pour les moeurs que pour la diction. Il semblait vouloir replonger le théâtre dans la barbarie dont ses chefs-d'oeuvre l'avaient tiré.

Racine ne bannit pas entièrement l'afféterie qui s'était emparée du théâtre ; mais il sut mettre dans ses vers le naturel le plus élégant ; il rejeta cette froide métaphysique prodiguée avant lui jusqu'au sein des conjurations, du parricide et de l'inceste. On ne vit plus paraître ces sublimes princesses qui ne s'abaissaient jamais à pleurer. Cependant, par les suites d'un goût détestable, les larmes de Monime, d'Andromaque et d'Iphigénie, ne faisaient pas soupçonner au public qu'il avait admiré des fautes énormes. Nombre de gens regrettaient encore le ton mâle et guindé de Viriate et de Pulchérie.

On chercherait en vain dans Racine des détails politiques comparables aux beaux morceaux de Cinna ; mais il y a plus de morale dans ses bons ouvrages que dans ceux de Corneille. Après avoir abandonné la scène à trente-huit ans, il conçut dans son loisir, trop long pour la gloire de notre littérature, il conçut, dis-je, qu'il pouvait surpasser Corneille et lui-même, et peut-être égaler Sophocle. Il fit Athalie, l'ouvrage le plus philosophique qui eût encore illustré la scène française. Ce chef-d'oeuvre n'est pas dirigé contre le fanatisme ; on ne l'eût pas souffert à la cour : mais il est dirigé contre les flatteurs, contre les prêtres courtisans, contre la politique cruelle des ambitieux. Les leçons que donne le pontife au jeune roi qu'il vient de couronner, sont d'un pathétique admirable et d'une raison sublime. On concevra que Racine ne pouvait se permettre davantage, si l'on veut examiner avec attention le siècle brillant qui lui doit une partie de sa gloire. On verra quelle était la servitude des pensées sous le règne de Louis XIV ; et l'on sentira combien il eût été dangereux de vouloir secouer ces chaînes de l'esprit. Le temps nous a permis d'oser beaucoup plus ; et nos descendants oseront plus que nous. S'il eût vécu dans notre siècle, cet homme à qui la nature avait accordé tant de facilité pour le travail, et tant de patience, une raison si droite et une sensibilité si parfaite, il aurait mis sans doute plus de hardiesse dans les moeurs et dans les détails de ses immortels ouvrages. Non content d'égaler l'harmonie enchanteresse des vers de Sophocle et d'Euripide, la grâce et la majesté de leur diction, la variété de leur éloquence, il les aurait encore imités dans l'art de donner un grand but au poème tragique. Comme eux il aurait mis sous les jeux de sa patrie, ses lois, son gouvernement, ses grands hommes, les époques célèbres de son histoire. Comme eux, il aurait instruit ses contemporains, en retraçant les malheurs et les fautes de leurs ancêtres ; et la France aurait des modèles de tragédies nationales.

Campistron, la Grange-Chancel et quelques autres, perdirent le théâtre. On vit reparaître sur la scène tragique les princesses déguisées, les princes qui ne se connaissent pas eux-mêmes, les intrigues compliquées, et tous les beaux sentiments de Cassandre et de Clélie. Cependant les chefs-d'oeuvre de Racine n'eurent jamais autant de succès, dans leur nouveauté, que les faibles ouvrages de Campistron ; et Tiridate faisait les délices de Paris, à-peu-près dans le temps où l'incomparable Athalie passait pour un mauvais ouvrage. C'était la mode de s'ennuyer en la lisant. Cette mode ne cessa qu'au commencement de ce siècle, quand la France avait perdu Racine.

Entre la dernière tragédie de cet homme éloquent, et la première de M. de Voltaire, il s'écoula un espace de près de trente années. Pendant tout ce temps, la scène fut livrée à des poètes sans génie, à des écrivains dont les meilleurs étaient médiocres. On croyait la carrière fermée lorsque OEdipe parut. Il est imprudent d'annoncer, à la mort des hommes illustres, qu'ils n'auront plus d'égaux. Je conçois qu'un tel arrêt satisfait l'amour-propre de celui qui le prononce ; mais c'est prédire un fait impossible, et par conséquent, c'est dire une absurdité.

La révolution dans les idées, maintenant si avancée d'un bout de l'Europe à l'autre, commençait à éclore sur la fin du règne de Louis XIV. La révocation de l'édit de Nantes, funeste aux intérêts politiques de la France, fut utile aux progrès de l'esprit général. Les Protestants chassés de France, accusèrent, dans une foule de livres, la religion qui les persécutait. Les matières religieuses furent soumises à la discussion, et la discussion chez quelques-uns produisit le scepticisme. La raison humaine fit plus de pas en vingt ans, qu'elle n'en avait fait depuis un siècle avant cette époque. Parmi les ouvrages nés dans ces temps orageux, il faut distinguer ceux de notre grand dialecticien Bayle, et surtout son dictionnaire, le seul ouvrage de cette espèce où il y ait du génie, et l'un des plus beaux monuments qu'ait élevés la philosophie. Au gouvernement monacal des dernières années de Louis XIV, succéda, sous la régence, une espèce de liberté de penser. Fontenelle, un moment persécuté par les Jésuites, jouissait alors d'une haute réputation. Il la devait à ses éloges et à cette histoire des oracles qui d'abord avait failli le perdre. Ce fut dans cette aurore du bon sens que parurent les premiers essais de Monsieur de Voltaire. Il ne créa point l'esprit philosophique en France ; il l'y trouva : mais il sut l'appliquer à tous les genres d'ouvrages littéraires ; il le mit à la portée de toutes les classes de la société ; il en fit, pour ainsi dire, la monnaie courante ; et parvint à exercer sur tout son siècle l'empire le plus cher et le plus universel, celui du génie et de la raison.

C'est surtout à ses tragédies que Monsieur de Voltaire doit son influence sur l'Europe entière. Un livre, quelque bon qu'il soit, ne saurait agir sur l'esprit public d'une manière aussi prompte, aussi vigoureuse qu'une belle pièce de théâtre. Des scènes d'un grand sens, des pensées lumineuses, des vérités de sentiment, exprimées en vers harmonieux, se gravent aisément dans la tête de la plupart des spectateurs. Les détails sont perdus pour la multitude ; le fil des raisonnements intermédiaires lui échappe, elle ne saisit que les résultats. Toutes nos idées viennent de nos sens ; mais l'homme isolé n'est ému que médiocrement : les hommes rassemblés reçoivent des impressions fortes et durables. Personne, chez les modernes, n'a si bien conçu que Monsieur de Voltaire, cette électricité du théâtre. On a critiqué ses plans, et peut-être avec raison. Il y a quelquefois plus de richesse que d'ordre dans l'économie de ses tragédies. Il n'a pas toujours observé la vraisemblance ; on peut préparer les événements mieux que lui. Mais pour de légères fautes de composition, que de beautés de toute espèce ! quelle grandeur dans les conceptions ! c'est là sa partie dominante. Que de situations tragiques ! que de passions ! que de mouvement ! La tragédie de Manlius est beaucoup mieux conduite que Mahomet, Alzire, ou Sémiramis : mais le cinquième acte d'Alzire vaut dix tragédies comme Manlius. Il faut une espèce d'imagination pour éveiller sans cesse la curiosité par de nouveaux incidents ; il faut beaucoup d'adresse pour éviter toutes les invraisemblances : mais il faut du génie pour peindre énergiquement les moeurs ; il faut du génie pour mettre la raison en sentiment ; il faut du génie pour échauffer le coeur, pour éclairer l'esprit, et pour enchanter l'oreille.

Les nombreux succès de Monsieur de Voltaire irritaient l'envie. Elle avait besoin d'un rival à lui opposer : elle se saisit de Crébillon. L'auteur de quelques pièces romanesques et mal écrites, fut préféré pendant quarante ans, par des journalistes, à l'auteur de Mérope et d'Alzire, au plus beau génie du dix-huitième siècle. Le dernier soupir du grand homme fut fatal à la réputation de Crébillon. Le nom de ce poète incorrect et sans naturel, cessa d'être prononcé avec ceux de Corneille et de Racine, et l'enthousiasme qu'il avait inspiré tomba de lui-même, par la raison que ses admirateurs ne pouvaient le lire.

Monsieur de Voltaire a plus approfondi dans ses tragédies la morale proprement dite, que la politique. Il a combattu durant soixante ans, le fléau de la superstition. Sa plume a sans cesse retracé les usurpations du sacerdoce, rarement les prétentions arbitraires des rois et des grands. Il a fait quelques tragédies où le public français entendait au moins prononcer des noms français : mais parmi ces tragédies, d'ailleurs fondées sur des faits inventés, Zaïre est la seule qui soit admirée des connaisseurs, et les Français n'y sont qu'accessoires. Les obstacles qui ont empêché Corneille et Racine de représenter leur Nation sur la scène tragique, existaient encore pour Monsieur de Voltaire. Grâce à lui-même, grâce à quelques philosophes qui ne se sont pas occupés du théâtre, ces obstacles n'existent plus pour nous. Les hommes supérieurs font marcher l'esprit humain. Sans eux, il resterait immobile. Les pas que ces maîtres fameux ont fait faire à notre siècle, doivent exciter notre émulation. Continuons la route, s'il est possible, en partant du point où ils se sont arrêtés.

La tragédie de Charles IX, commencée bien avant qu'on put prévoir la révolution qui s'opère en France, ne pouvait être achevée, ce me semble, dans des circonstances plus favorables. Quelle époque en effet pour établir sur notre théâtre la tragédie nationale ! Nous voyons éclore une chose publique au milieu de nous. L'opinion du peuple est maintenant une puissance. La Nation la plus éclairée de l'Europe s'aperçoit enfin de la nullité de sa constitution. Elle va bientôt s'assembler pour anéantir les abus sans nombre que l'ignorance, la paresse, l'esprit de corps et les intérêts particuliers ont accumulés en France depuis près de quatorze siècles. Pour créer parmi nous la tragédie nationale, j'ai choisi le sujet le plus tragique de l'histoire moderne. J'ai banni de ma pièce ces confidents froids et parasites qui n'entrent jamais dans l'action, et qui ne semblent admis sur la scène que pour écouter tout ce qu'on veut dire, et pour approuver tout ce qu'on veut faire. Les sept personnages les plus illustres de la France à la fin du seizième siècle, servent à nouer et à dénouer mon intrigue importante. Voici comme j'ai conçu leurs caractères.

Catherine de Médicis n'a d'autre passion que de tromper et de commander. Toujours calme, toujours inébranlable dans ses desseins, les moyens lui sont indifférents, pourvu qu'elle réussisse. Artificieuse par caractère et par système, elle sait justifier sa conduite d'après les principes du Machiavélisme, principes affreux qu'elle développe de manière à séduire aisément un esprit faible ; principes, d'ailleurs, presque universellement adoptés dans ces temps où la véritable politique était encore inconnue. Catherine de Médicis gouverne son fils, mais, à son tour, elle est gouvernée par les Guises.

On doit remarquer dans le duc de Guise et dans le cardinal de Lorraine son oncle, un même esprit d'orgueil et d'audace, mais diversement modifié, selon la différence de leur âge et de leur état. Le duc de Guise a toute l'énergie d'un jeune ambitieux. On sent qu'il a de la peine à tromper ; et tandis qu'il parle au nom de la France et du bien public, souvent il laisse entrevoir son désir de vengeance et ses vues particulières. Il insulte lui-même Coligny. Le Cardinal, au contraire, désigné par Coligny d'une manière outrageante, fait semblant de lui pardonner. Le Cardinal, plus mûr et plus politique que son neveu, en alléguant les intérêts du ciel, s'oublie toujours lui-même en apparence. Il est aisé de comprendre que son zèle pour la religion n'est qu'un zèle hypocrite. Il abuse de l'écriture sainte et des usages les plus respectés de la religion catholique. Sa conduite est un sacrilège perpétuel. Charles IX, assiégé, flatté, corrompu sans cesse et par sa mère et par les Guises, flotte dans une irrésolution perpétuelle. Il est très faible, et par conséquent très facile à émouvoir. On voit cependant que tous ses penchants sont vicieux. Il est jaloux de son frère le duc d'Anjou : le sang ne l'épouvante pas, le parjure encore moins. Ce n'est pas un roi faiblement vertueux ; c'est un méchant sans énergie.

L'Amiral a ce caractère sombre et méfiant que forme la longue expérience du malheur. Sa haine contre les Guises est égale a leur haine contre lui ; mais son coeur magnanime ne peut soupçonner son roi. Dans les projets qu'il communique à Charles IX, projets qu'il avait en effet conçus, on doit voir un génie actif, étendu, véritablement patriotique, mais que des circonstances malheureuses ont rendu funeste à la France.

Le chancelier de l'Hôpital est éminemment vertueux. Il dit hardiment la vérité. Ami des bons, ennemi des méchants, mais lent à les soupçonner, il voudrait concilier tous les partis. Il tient eu quelque sorte la place du choeur des Grecs. Sa vertu, son génie, sa vieillesse, donnent un grand poids à son autorité. Dans ses discours, quelques fois pleins de véhémence, et toujours pleins de sagesse, il rappelle à ceux qui l'écoutent, l'histoire des temps passés. Il a les moeurs d'un vieillard homme d'état et homme de lettres.

La candeur, la confiance et la bonté, sont les qualités qui distinguent le jeune roi de Navarre, depuis notre grand Henri IV. L'âge de ce prince, et la nature du sujet, ne me permettaient pas de lui donner dans cette tragédie un rôle très important. Mais il est respecté même par ses ennemis ; il est annoncé comme devant être quelque jour un grand homme ; et le chancelier de l'Hôpital, en quittant une cour perfide, présage le bonheur des Français, s'il parvient à régner sur eux. Le roi de Navarre devance le cri de la Nation entière, dans son imprécation contre Charles IX. On ne pouvait mettre dans une bouche plus pure, l'indignation que mérite un crime inoui.

Les personnages de cette pièce se nomment mutuellement Sire, Madame ou Monsieur. Le mot seigneur, qui serait absurde dans les tragédies nationales, ne peut être à sa place que dans les pièces où l'on peint les moeurs espagnoles et italiennes. Il est déraisonnable, lorsqu'on fait parler les anciens Romains ou les Grecs. Le mot qui répond en grec au mot seigneur, n'est jamais employé dans Sophocle et dans les autres tragiques d'Athènes. La grande connaissance que Racine avait de la littérature ancienne, ne permet de lui faire qu'un reproche : c'est d'avoir cédé trop facilement, en ce point comme en quelques autres, à l'usage établi sur la scène française. Les hommes tels que lui sont faits pour mener leur siècle, et non pour le suivre. Leurs moindres omissions tirent à conséquence. La multitude, qui ne raisonne pas, se prévaut de leur exemple, quelquefois involontaire ; et leur autorité triomphe longtemps de la raison la plus évidente. Ceux qui pourraient trouver mon exactitude minutieuse, doivent réfléchir qu'il ne rien négliger de tout ce qui tient au costume, et que la vérité du costume est beaucoup plus essentielle à observer dans les moeurs que dans les habits.

Au moment du massacre de la Saint-Barthélemy, le cardinal de Lorraine était à Rome, et le chancelier de l'Hôpital avait quitté la cour depuis quatre ans. J'ai cru qu'il m'était permis d'altérer légèrement l'histoire. Je pense qu'on peut, dans une tragédie historique, inventer quelques incidents, pourvu qu'on use avec modération de ce privilège, et surtout qu'on ne prête point à ses héros des actions contraires à leur caractère connu. Si, par exemple, on introduisait dans une tragédie Bayard éperdument amoureux d'une jeune Italienne, et deux heures avant une bataille envoyant un cartel à son jeune rival, au neveu du roi Louis XII, il faut convenir qu'on ferait agir Bayard d'une manière absolument indigne d'un général et d'un homme sensé. Si Bayard n'envoyait le cartel que pour se ménager le plaisir de faire une réparation brillante, cette combinaison serait, ce me semble, d'une puérilité inexcusable ; mais si Bayard, en posant son épée aux pieds de Gaston, s'écriait devant tous ses officiers, qu'il a grand soin d'appeler lui-même :

Contemplez de Bayard rabaissement auguste ;

le poète, par cette emphase déplacée, achèverait de dénaturer le caractère de ce preux chevalier, que l'histoire nous représente aussi modeste que vertueux.

On a écrit dans ces derniers temps quelques tragédies sur des sujets français ; mais ces pièces sont une école de préjugés, de servitude et de mauvais style. L'auteur a substitué aux grands intérêts publics, des faits sans importance, et des rodomontades militaires ; il a sacrifié sans cesse à la vanité de quelques maisons puissantes, et à l'autorité arbitraire. Il n'a donc point fait des tragédies nationales ; et si tout homme un peu lettré souffre en écoutant de pareils ouvrages, ce n'est pas dans le fonds parce qu'ils ne sont point assez conformes à l'histoire ; c'est parce qu'ils ne sont point du tout conformes au sens commun.

Que des tragédies détestables réussissent, grâce à la pompeuse absurdité d'un dénouement ; qu'on s'avise de faire des tragédies en prose ; qu'on nous exhorte à laisser là Sophocle et Racine, pour imiter les dégoûtantes absurdités du théâtre anglais, et les niaiseries burlesques du théâtre allemand ; ces sottises sans conséquence sont plus divertissantes que dangereuses : tout cela passe, et va bientôt du ridicule à l'oubli. L'ennemi constant, le fléau le plus redoutable, je ne dis pas seulement de notre théâtre, mais des arts et des moeurs chez les nations modernes, c'est cet esprit de galanterie, fruit de l'ignorance de nos ancêtres, esprit contraire au vrai but de la société, esprit humiliant pour le sexe qui est convenu d'être trompé, et plus encore pour celui qui trompe. Je n'en chercherai point l'origine, je n'en suivrai point les progrès. Cette question intéressante, et que je pourrai traiter ailleurs, me mènerait ici beaucoup trop loin. Qu'il me suffise d'établir, de manière à n'être point désavoué par les gens capables de réflexions, qu'il me suffise de faire sentir que cet esprit déraisonnable a ralenti singulièrement la marche des nations modernes dans les arts et dans la morale. Il a, pour ainsi dire, mutilé nos passions : mais les vertus et les talents viennent des passions ; mais les seules passions font concevoir et exécuter de grandes choses.

Si toute l'Europe est dominée de cette chimère puérile, la nation française en est plus atteinte que toute autre, non par un caractère particulier, mais par une foule de circonstances qu'il serait trop long d'expliquer ici. Entrez dans l'atelier de nos peintres, de nos sculpteurs ; courez à nos théâtres ; ouvrez nos poètes, nos orateurs, nos historiens même ; parcourez nos livres de morale, et jusqu'à nos livres de physique ; vous trouverez partout des traces de cet incurable préjugé. Et qu'on ne dise pas que c'est une suite nécessaire de la civilisation ; la galanterie diminue, au contraire, à mesure que les peuples sont plus civilisés. Je prends à témoin l'expérience. Je ne parlerai point ici des Romains et des Grecs, qui n'ont jamais connu ces moeurs ridicules. Je veux m'en tenir aux modernes. Comparez le dix-huitième siècle au temps de la chevalerie.

Il faut qu'un poète tragique se roidisse contre le torrent. La comédie doit peindre les travers de la société, la vérité du moment et du lieu. La tragédie doit peindre les passions humaines dans leur plus grande énergie. La différence des époques exige quelques différences dans les formes ; mais le fond doit être le même. L'esprit change ; le coeur humain ne saurait changer.

La nature autour de nous est si lardée, si voilée, si chargée de vêtements étrangers, qu'elle n'est plus reconnaissable. Jetons au loin ces prétendus ornements qui la couvrent, nous retrouverons les formes antiques. Les Grecs l'ont représentée nue dans leurs poèmes comme dans leurs statues. Chez eux, les moeurs, les institutions, les usages, tout les menait à la vérité : tout nous pousse en sens contraire. Les Grecs étaient une nation libre : ils ne connaissaient pas les préjugés gothiques, et l'hydre des conventions qui nous assiège. Suivons le conseil d'Horace ; lisons-les jour et nuit. Il ne s'agit plus de les traduire ; remplissons-nous de leur esprit, et créons comme eux.

Mais des gens qui n'ont rien à dire, s'écrient sans cesse qu'on a tout dit. Ces mots n'ont point de sens, et jamais on ne peut tout dire. L'art suivra le destin de son modèle ; il s'épuisera quand la nature deviendra stérile. Mais la nature, qui n'entre pas dans les passions des petits critiques, produira toujours des objets variés entre eux, malgré leur ressemblance apparente, et toujours des hommes supérieurs, en très petit nombre il est vrai, qui sauront apercevoir et peindre cette extrême variété. Le zèle des prophètes de malheur, prêts dans tous les temps à désespérer de leur siècle, est dicté par la vanité jointe à l'impuissance, et nullement par la saine raison. Le génie même ne peut deviner les bornes du génie. Je vais plus loin ; l'individu doué de cette faculté précieuse qu'on nomme génie, ne peut deviner ses propres forces. Il ne saurait prévoir à quel degré des circonstances quelquefois prochaines, pourront exalter son âme.

Il ne m'appartient pas de juger du mérite de la tragédie de Charles IX ; et peut-être prouvera-t-elle que mes talents pour exécuter, sont très inférieurs à mes intentions ; mais du moins la cour de Charles IX y est peinte de ses véritables couleurs ; il n'y a pas une scène dans la pièce qui n'inspire l'horreur du fanatisme, des guerres civiles, du parjure et de l'adulation cruelle et intéressée. La vertu y est exaltée, le crime puni par le mépris et par les remords, la cause du peuple et des lois défendue sans cesse contre les courtisans et la tyrannie. J'ose donc affirmer que c'est la seule tragédie vraiment nationale qui ait encore paru en France ; qu'aucune autre pièce de théâtre n'est aussi fortement morale ; et, par une conséquence nécessaire de ces deux propositions incontestables, j'ose affirmer qu'il faut être ennemi de la raison pour craindre la représentation d'une pareille pièce. Je sais qu'on imprime encore à la fin du dix-huitième siècle, que la philosophie est une invention pernicieuse, et que tout sera bouleversé, si elle vient à triompher dans l'esprit des hommes ; c'est dire, en d'autres paroles, que tout sera bouleversé quand les hommes auront du bon sens. Si c'est une vérité, il faut convenir du moins qu'elle n'est pas évidente. On peut d'ailleurs prédire aux ennemis de la philosophie, que tous leurs efforts seront inutiles. Permis à eux de retourner de la lumière aux ténèbres ; mais qu'ils ne se flattent pas d'y ramener l'Europe. Elle s'avance à grands pas des ténèbres à la lumière. C'est la marche nécessaire de l'esprit humain, qui ne peut rétrograder depuis l'invention de l'imprimerie.

Puissé-je, dans mes ouvrages, et surtout dans des tragédies politiques et nationales, ne pas rester inutile aux progrès de cette philosophie bienfaisante et courageuse ! Puisse l'étude et l'expérience mûrir mon faible talent ! Puissé-je élever un jour quelques monuments qui ne déshonorent point la langue française, et qui ne soient pas tout-à-fait indignes d'une Nation éclairée depuis près de deux siècles, par le génie des grands hommes !

22 Août 1788.

Dédicace

AU ROI.

Monarque des Français, chef d'un peuple fidèle Qui va des nations devenir le modèle, Lorsqu'au sein de Paris, séjour de tes aïeux. Ton favorable aspect vient consoler nos yeux, Permets qu'une voix libre, à l'équité soumise. Au nom de tes sujets te parle avec franchise ; Prête à la vérité ton auguste soutien, Et, las des courtisans, écoute un citoyen. Des esclaves puissants qui conseillent les crimes. Tu n'as pas adopté les sanglantes maximes. Le peuple, en tous les temps calomnié par eux. Trouve son défenseur dans un roi généreux : Des préjugés du trône écartant l'imposture, Louis sait respecter les droits de la nature. C'est au peuple, en effet, que tu dois ta splendeur, Et sa grandeur peut seule affermir ta grandeur. En vain les ennemis du Prince et de la France, Etalant sans pudeur leur superbe ignorance, Vont d'un adroit sophisme accuser mes discours : Mentir avec adresse est le talent des cours. Consulte la raison, immortelle science, Et cette autre raison qu'on nomme expérience : Exerce ton esprit, interroge ton coeur ; Et des temps reculés sondant la profondeur, Fais parler devant toi les fastes de l'histoire : Examine quels noms, dévoués à la gloire. De trente nations maintenant révérés. Pour l'avenir entier sont devenus sacrés ; Et de quels noms affreux la mémoire flétrie, Recueille après cent ans l'horreur de la patrie. Des ennemis du peuple on connaît les forfaits : Les noms de ses amis rappellent des bienfaits. Mais il est trop de rois, il est trop de ministres. Qui, recourant toujours à des moyens sinistres. Oubliant que du peuple ils tiennent leur pouvoir. Regardent comme un droit ce qui n'est qu'un devoir. Ainsi des Armagnacs l'oppresseur tyrannique, Des biens des Templiers l'usurpateur inique ; Ainsi l'esclave-roi de l'orgueilleux Armand, D'un ministre barbare imbécile instrument ; Ainsi de Médicis la race couronnée, Par de vils favoris tour-à-tour enchaînée ; Tous ces rois fainéants, sur le trône endormis. Aux conseillers de cour indignement soumis ; Subissant avec eux une immortelle peine. Des siècles indignés ont encouru la haine. Quel tableau différent se présente à mes yeux ! Voilà nos souverains, voilà tes vrais aïeux : Des demi-dieux français je vois l'image heureuse ; Famille de bons rois, hélas ! trop peu nombreuse, Contemple de Pépin l'héritier respecté : Il voulut des Français fonder la liberté, Mais il ne put jouir d'un si grand avantage : Le ciel te réservait cet honneur en partage. Contemple Louis neuf, le plus juste des rois. Débrouillant le chaos de nos antiques lois ; Et celui dont l'amour secondant la prudence Réunit l'Armorique au reste de la France. Par quinze ans de vertus, ce roi sans favori, De père de son peuple obtint le nom chéri. Le citoyen lui paye un tribut de tendresse ; Surtout il se rappelle, et vante avec ivresse Henri quatre et Sulla, ces nom idolâtrés. Que l'amour des Français n'a jamais séparés. Louis doit les rejoindre au temple de mémoire. Et mes chants quelque jour célébreront sa gloire. Ce penseur éloquent, la gloire des Romains, Qui crayonna les moeurs des antiques Germains, Fier ennemi des cours et de la tyrannie, Écrasait les méchants des traits de son génie. Ce grand républicain, sujet des empereurs, Du fils d'Enobarbus dénonça les fureurs, Et le cruel Tibère, en intrigues fertile. Et du vil Claudius la démence imbécile. Mais en éternisant leurs indignes portraits. De Trajan, de Nerva, sa main peignit les traits, Et du monde pour eux sollicitant l'hommage, D'une palme immortelle entoura leur image. Dès mon enfance épris de sa mâle fierté, Et libre avant les jours de notre liberté, Dans un art différent le prenant pour modèle, Disciple faible encor, mais disciple fidèle. Si j'ai dépeint ce roi bourreau de ses sujets. Dont la main parricide immola les Français, Bientôt je veux chanter un prince magnanime, Un ministre chéri que la justice anime, Citoyens tous les deux, dont les travaux constants Nous ont rendu nos droits usurpés si longtemps ; Une auguste Assemblée où la vertu préside, Où du peuple français la majesté réside ; Et dans ce peuple enfin trois peuples confondus, Oubliant de vains droits vainement défendus : Nos ennemis vaincus, vos villes alarmées, Aux infâmes complots opposant des armées : Les citoyens quittant l'ombre de leurs foyers, Et sous les étendards se mêlant aux guerriers : A leur vaillants efforts la Bastille soumise ; Sur ses créneaux sanglants la liberté conquise : Du sage Washington le vertueux rival, Son élève autrefois, maintenant son égal : L'équité la plus pure à la candeur unie, D'un maire philosophe honorant le génie : Et dans la France entière un peuple fortuné, Au seul nom de la cour autrefois consterné, Rallié désormais au nom de la patrie, Illustre par les moeurs, et grand par l'industrie, Révérant, chérissant les vertus de son roi, Libre sous son empire, et soumis à la loi.

ACTE PREMIER

SCÈNE I. Le Chancelier de l'Hopital, L'Amiral de Coligny.

L'AMIRAL

Illustre chancelier, de qui la voix propice Fait au sein des combats respecter la justice, Soyez toujours l'oracle et l'appui dès Français. C'est à vous, l'Hôpital, que nous devons la paix : Sans vous, nous périssions. Votre prudence active Aux maux des deux partis fut sans cesse attentive ; Et vous flattez encor d'un avenir plus doux Tant de bons citoyens qui n'espéraient qu'en vous. Ce palais retentit des chants de l'hyménée ; D'un noeud saint et chéri la pompe fortunée, Affermissant la paix entre deux jeunes rois, Mêle au sang des Bourbons le sang de nos Valois. Quel hymen ! Marguerite, idole de la France, Henri, des Navarrais l'amour et l'espérance, Pour le bonheur public unissant leurs efforts, Vont expier le sang répandu sur ces bords. Eh ! Qui peut maintenant, témoin de leur tendresse, Repousser loin de soi la publique allégresse ? Les Guise, toutefois, souillant des jours si beaux, Se préparent encore à rouvrir les tombeaux. Croyez-moi, le péril n'est point imaginaire : Maurevert a commis un crime mercenaire ; À des pièges sanglants ils ont déjà recours ; Au sein du Louvre même ils achètent mes jours : Il faut veiller sur eux, c'est eux que l'on doit craindre. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'ils osent tout enfreindre. Vous même, enfin, Monsieur, s'il est vrai que leur choix Vous ait nommé jadis l'organe de nos lois, Ce choix si désiré vient de leur politique ; Ils ont su se plier à l'estime publique ; Ils veulent nous traîner dans l'abîme fatal, En voilant leurs projets du nom de l'Hôpital.

Henri de Navarre, futur roi de France sous le nom de Henri IV.

Charles de Louviers, Seigneur de Maurevert, réputé être l'assassin de Coligny.

Louvre : lieu de résidence du Roi de France.

SCÈNE II. Le Chancelier de L'Hopital, L'Amiral de Coligny, Le Roi de Navarre.

LE ROI DE NAVARRE

L'effroi, je l'avouerai.

LE ROI DE NAVARRE

Hier, nous commencions, d'Alençon, Guise et moi, Ces jeux qui sembleraient réservés à l'enfance, Où, toujours agité par l'avide espérance, Un oisif courtisan consumant son loisir, Perd ses biens et le temps, sans trouver le plaisir. Trois fois j'ai repoussé le trouble qui me presse : Apprenez, dussiez-vous condamner ma faiblesse, Ce que j'ai vu, sans doute, ou ce que j'ai cru voir ; Ce que moi-même enfin je ne puis concevoir ; Ce qui s'offre, sans cesse à mon âme éperdue : Trois fois les dés sanglants ont effrayé ma vue. C'est peu : dans les moments consacrés au repos, Je me suis retracé des malheurs, des complots ; Le poison terminant les jours de votre frère, Et peut-être au cercueil précipitant ma mère ; Nos succès., nos revers, et les champs odieux. Où Condé, ce grand homme, expira sous nos yeux ; D'un carnage éternel nos régions fumantes, Et des princes lorrains les intrigues sanglantes ; Vos amis et les miens, victimes des traités, Au milieu de la paix, proscrits, persécutés. Dans les murs de Vassi massacrés sans défense, Accusant leur trépas inutile à la France. Excusez, chancelier, des mouvements confus, Par ma faible raison vainement combattus. II est de ces instants où l'âme anéantie D'un sinistre avenir paraît être avertie ; Et peut-être, en effet, ces secrètes terreurs Des désastres prochains sont les avant-coureurs. On a vu, dans la nuit, dans les vapeurs d'un songe, La vérité parfois se mêler au mensonge.

LE ROI DE NAVARRE

Que les lieux où jadis s'écoulait mon enfance. Avec un tel séjour ont peu de ressemblance ! Et combien je rends grâce aux généreux humains Qui des mâles vertus m'ont ouvert les chemins ! Je ne ressemblais point aux enfants des monarques. Corrompus en naissant par d'éclatantes marques, Enivrés de respects, de titres séducteurs, Livrés aux courtisans, condamnés aux flatteurs, À l'art des souverains façonnés par des prêtres, Et sans cesse bercés du nom de leurs ancêtres, Au lieu de serviteurs à mes ordres soumis, Je voyais près de moi des égaux, des amis : Au travail, au courage, à la franchise altière. On exerçait alors notre élite guerrière. Là, bravant du midi les brûlantes ardeurs, Ou des hivers glacés supportant les rigueurs, Gravissant sur les monts, sur les rochers arides, Nous formions notre enfance à des jeux intrépides. De vous et de Condé suivant bientôt les pas, Je remplaçai mon père au milieu des combats ; Et ce qui doit surtout aux peuples de la France Sur mes destins futurs donner quelque espérance, Durant plus de cinq ans, défenseur de nos droits, J'ai connu l'infortune, école des grands rois. Enfin je suis entré dans une autre carrière : À mes yeux tout-à-coup quelle image étrangère ! Des guerriers sans pudeur, de mollesse énervés, Perdus par un vain luxe, avec art dépravés ; Des femmes gouvernant des princes trop faciles ; Aux passions d'un roi des courtisans dociles, Que le seul intérêt fait agir et parler, Sachant tout contrefaire et tout dissimuler. En voyant leurs plaisirs et leur fausse allégresse, Et leurs vices polis voilés avec adresse, J'ai regretté cent fois nos grossières vertus. Nos monts et nos rochers de frimas revêtus, Les pénibles travaux, le tumulte des armes, Et mes premiers succès pour moi si pleins de charmes, Et ces camps généreux où parmi des guerriers Votre élève croissait à l'ombre des lauriers.

LE CHANCELIER

On vient. C'est Médicis.

Médicis : Nom d'une famille florentine qui donne plusieurs reines à la France. Ici, il s'agit de Catherine de Médicis (1519-1589), nommée Reine-Mère car mère de Charles IX.

SCÈNE III. Le Chancelier de l'Hopital, l'Amiral de Coligny, le Roi de Navarre, la Reine-Mère, le cardinal de Lorraine, le Duc de Guise, Courtisans, Pages, Gardes.

SCÈNE IV. Le Cardinal de Lorraine, Le Duc de Guise.

LE DUC

Du moins ce coeur timide autant que généreux, Aime trop la vertu pour être dangereux. Bourbon m'arrête seul : c'est un roi magnanime ; Il me hait, je le hais, mais il a mon estime : Sa candeur noble et fière inspire le respect ; Je ne sais quel instinct m'agite à son aspect. Ce n'est pas avec vous que je veux me contraindre : Son aspect m'interdit ; et si je pouvais craindre. Je l'avouerai, mon coeur sentirait quelque effroi De voir un tel obstacle entre le trône et moi. Laissons-là ce public, cette foule inconstante, Écho tumultueux des fables qu'elle invente. Qu'elle ose m'applaudir ou m'ose déprimer. Je ne descendrai point jusqu'à m'en faire aimer. Il est de ces mortels qu'outrage l'indulgence, Du signe des héros marqués dès leur enfance, Par le choix de Dieu même au grand déterminés : Il est d'autres mortels à ramper destinés, Automates flottants entre des mains habiles. Et dans l'obscurité traînant des jours stériles ; Dévoués en naissant à l'oubli du trépas, Faits pour baiser la terre où sont marqués nos pas. De tous leurs vains propos que me fait l'arrogance ? Le sort mit entre nous un intervalle immense. D'une gloire sans borne il faut les insulter. D'un regard complaisant quelquefois les flatter. Mais les tenir toujours couchés dans la poussière : À ceux que l'on méprise on doit rougir de plaire. Votre neveu pourrait humilier son front, Et de leur amitié rechercherait l'affront ! Mon père, mes aïeux m'ont préparé la voie. Souffrez que devant vous tout mon coeur se déploie : Excusez ma fierté. Croyez que vos avis. Reçus avec respect, ne seront pas suivis : Vous ne me verrez pas aux faveurs plébéiennes Vendre le nom de Guise et le sang des Lorraines : Je ne veux point fléchir ; je ne sais point tromper ; Et pour monter enfin, je ne dois point ramper.

LE CARDINAL

J'admire, en le blâmant, cet orgueil magnanime ; Je vois de nos aïeux l'ambition sublime : Si tu régnais un jour, les Français plus heureux Adoreraient les lois d'un maître digne d'eux. Mais pour toi cependant je crains tes vertus même. Je crains ta confiance et ta fierté que j'aime, Tous ces dons généreux que tu devrais cacher. On aperçoit le but où tu prétends marcher ; Sans l'avoir découvert, j'aurais voulu l'atteindre ; Tu n'y parviendras pas si tu deviens à craindre. Vois par des riens sacrés les Français gouvernés, Sans but, sans intérêt, loin d'eux même entraînés. Guise, où vont s'arrêter tant d'esprits fanatiques ? C'est peu d'avoir proscrit le sang des hérétiques ; Quand nous aurons du trône écarté les Valois, Ces Bourbons, ces Condés ne seront point nos rois. Un protestant peut-il commander à la France ? Songeons à profiter de l'antique ignorance. Je voudrais qu'en ce jour on nous eût accordé Le sang du Navarrois et celui de Condé. Médicis le refuse. Un allié ! Son gendre ! Des fils de saint Louis ! Non, je n'ose y prétendre. D'autres avec le temps, du moins c'est mon espoir. Auront moins de scrupule, et nous plus de pouvoir. Eux détruits, tout s'abaisse ; et les Valois eux-mêmes Nous porteront bientôt à la grandeur suprême. Cependant je dirai deux mots au chancelier : Je fus son protecteur ; il paraît l'oublier. Il sert les Protestants, nos amis l'appréhendent ; Chez moi dans ce moment nos amis nous attendent ; Charles est irrésolu ; Guise, il faut se hâter : Sur tout ce qu'il doit faire allons les consulter.

Valois, Bourbons et Condé sont trois noms de la dynastie de Rois capétiens.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Le Roi de France, La Reine-Mère.

LE ROI DE FRANCE

Tout un peuple !

LA REINE-MÈRE

Vous aviez consenti.

LA REINE-MÈRE

Et vous osez vous plaindre î J'aurais pu pardonner des sentiments jaloux Au jeune infortuné qui régnait avant vous. Hélas ! ce prince aveugle, à lui-même contraire, Repoussait les conseils et le coeur de sa mère. Vous ne me voyez pas vous confondre avec lui : Que dans les champs guerriers d'Anjou soit votre appui ; Un tel honneur convient à la seconde place. Je sais que votre coeur, plein d'une noble audace, A pour les grands exploits un penchant glorieux ; Je sais que bien souvent on a vu vos aïeux Entourés au combat de sang et de poussière, Dans leur propre péril jeter la France entière. Pour moi je les condamne, et le chef de l'état Ne doit pas affecter les vertus d'un soldat. Il est d'autres honneurs, il est une autre gloire, Et l'art de gouverner vaut mieux qu'une victoire. Nièce du grand Léon, fille des Médicis, Dans ce chemin glissant je puis guider mon fils : L'esprit qui les forma fut aussi mon partage ; Et j'ai su, les Français m'en rendront témoignage, Punir ou caresser, suivant nos intérêts, L'orgueil séditieux de vos premiers sujets, Feindre de voir en eux tout l'appui de la France, Des honneurs les plus grands enfler leur espérance, Renverser tout-à-coup cette gloire d'un jour, Les flatter, les gagner, les tromper tour-à-tour, Et contre eux tous enfin m'armant de leur faiblesse. Régner par la discorde, et diviser sans cesse. Quand, durant votre enfance, on vit les protestants S'unir contre la cour aux princes mécontents. De Guise et de son frère élevant la puissance. Je voulus arrêter le mal en sa naissance. Mais enfin devenus trop grands par mes bienfaits, Ils régnaient dans ce Louvre, et je conclus la paix. Je me fis des amis dans le parti contraire. L'ambitieux Condé, s'éloignant de son frère, Bon sujet un moment, mais afin d'être roi, Crut m'acheter lui-même, et se vendit à moi. Avec Montmorenci je vis enfin s'éteindre Le nom des triumvirs qui n'était plus à craindre. Ce vieux soldat, toujours contre moi déclaré, Rejoignit dans la tombe et Guise et Saint-André. Il existait encor des ligues insolentes ; Contraints de recourir à des trêves sanglantes, Nous avons trop connu les différents partis : Longtemps de leur pouvoir ils nous ont avertis. Mon fils ; et si bientôt vous n'agissez, peut-être Ce Coligny bientôt deviendra notre maître.

Triumvir : Terme d'histoire romaine. Magistrat chargé, conjointement avec deux collègues, d'une partie de l'administration. [L]

LE ROI DE FRANCE

Qui ? Lui !

SCÈNE II. Le Roi de France, La Reine-Mère, Le Cardinal de Lorraine.

LA REINE-MÈRE

Ils y seront alors.

SCÈNE III. Le Roi de France, l'Amiral de Coligny.

L'AMIRAL

Je veux la mériter. Sire, il faut des combats. Ne portons point la guerre au sein de vos états ; Effaçons bien plutôt ces jours de nos misères ; Philipe et ses sujets sont nos vrais adversaires. De l'univers entier Philipe détesté, Vit heureux et paisible, et presque respecté. Je ne chercherai point à vous compter ses crimes ; Jusques dans sa famille il a pris des victimes. Carlos, avant le temps au tombeau descendu, Jette un cri douloureux qui n'est pas entendu. Le sang de votre soeur demande aussi vengeance. Maintenant savez-vous quelle est son espérance ? Déjà dans sa pensée il combat les Français ; Sur nos divisions il bâtit ses succès : Le cruel dissimule ; il observe, il épie S'il pourra dans nos champs porter le glaive impie ; Si les jours sont venus où de perfides mains Oseront jusqu'à vous lui frayer les chemins. Quelques moments encor... Et nous pourrions l'attendre ! À guider vos soldats si j'ose encor prétendre, Oui, j'y prétends surtout afin de le punir ; Dans ses affreux desseins je cours le prévenir. Mais il faut travailler au bien de la patrie ; Sire, n'employez pas, c'est moi qui vous en prie. Retz, et Guise, et Tavanne, et tous ces courtisans. Des malheurs de la France odieux artisans. Recherchez un guerrier... Faut-il que je le nomme ? Qui porte dans ses yeux le voeu d'être un grand homme ; Ce prince magnanime, à vos destins lié, Bourbon, ce jeune roi, ce roi votre allié, Qu'on ne pourra bientôt comparer qu'à lui-même, Ce neveu de Condé, que j'admire et que j'aime, Son élève et le mien, déjà plus grand que nous, Digne enfin du beau noeud qui l'unit avec vous. Confiez-nous le soin de garder la frontière. Et le soin de l'attaque, et la fortune entière. Aux marais de Bruxelles envoyez des soldats ; Bourbon sera leur chef ; et d'autres sur mes pas, S'avançant aussitôt le long des Pyrénées, Prendront du Biscaïen les villes consternées. Là, jusques à l'hiver, je bornerai mes coups ; Je veux m'y retrancher, et, si l'on vient à nous, Ensevelir aux champs d'une autre Cérisoles Ces restes si vantés des bandes espagnoles ; Puis, au sein de Madrid cherchant un furieux, Venger de votre aïeul les fers injurieux. Le trépas de Carlos, Isabelle immolée. Et par un oppresseur l'Espagne dépeuplée.

Albert de Gondi, Premier Duc de Retz, né à Florence en Italie, lié à la famille de Catherine de Medicis.

Tavanne

Cérisoles : nom d'une ville italienne du Piémont où se déroula une bataille en avril 1544 gagnée par les Français dont Gaspard de Coligny

L'AMIRAL

Sire, votre indulgence encourage mon zèle : Oui, combattons l'Espagne, et réglons-nous sur elle. Dans ses hardis projets il faut lui ressembler ; Pour l'effacer un jour, il la faut égaler. Sachons, il en est temps, tout oser, tout connaître ; Et qu'à la voix d'un roi, vraiment digne de l'être, Le commerce et les arts, trop longtemps négligés. Par mes concitoyens ne soient plus outragés. De ces fiers Castillans surpassons les conquêtes ; Les chemins sont frayés, et les palmes sont prêtes. Ce vaste continent qu'environnent les mers, Va tout-à-coup changer l'Europe et l'univers. Il s'élève pour nous aux champs de l'Amérique, De nouveaux intérêts, une autre politique : Je vois de tous les ports s'élancer des vaisseaux ; Tout s'émeut, tout s'apprête à conquérir les eaux. L'océan réglera le destin de la terre ; Le paisible commerce enfantera la guerre ; Mais ramenant les rois à leurs vrais intérêts. Le besoin de commerce enfantera la paix ; Et cent peuples rivaux de gloire et d'industrie, Unis et rapprochés, n'auront qu'une patrie. Le plaisir, instruisant par la voix des beaux arts. Embellira la vie au sein de nos remparts. Ah ! De cet heureux jour, qui ne luit pas encore, Du Tibre à la Tamise on entrevoit l'aurore. L'art de multiplier, d'éterniser l'esprit. D'offrir à tous les yeux tout ce qui fut écrit. Renouvelle le monde, et dans l'Europe entière Déjà de tous côtés disperse la lumière. L'audace enfin succède à la timidité, Le désir de connaître à la crédulité ; Ce qui fut décidé maintenant s'examine, Et vers nous pas à pas la raison s'achemine. La voix des préjugés se fait moins écouter ; L'esprit humain s'éclaire ; il commence à douter : C'est aux siècles futurs de consommer l'ouvrage. Quelque jour nos Français, si grands par le courage. Exempts du fanatisme et des dissensions, Pourront servir en tout d'exemple aux nations.

L'AMIRAL

Ô mon roi ! Je réponds de la France et de vous, Si vous sentez le prix d'un hommage aussi doux. Excusez ma franchise, à la cour étrangère. Vous n'en redoutez point le langage sévère ; Eh bien ! souffrez encore un avis généreux : De tous ceux que m'inspire en ce moment heureux, À vous, à votre état mon dévouement sincère, Ce sera le dernier, mais le plus nécessaire. Sire, on vous a trompé. Vos édits inconstants, Scellés presque toujours du sang des protestants, Ont annoncé chez vous un coeur faible et mobile. Dont pourrait abuser quelque imposteur habile. Évitez les malheurs des rois trop complaisants ; Ne laissez point sans cesse, au gré des courtisans. Errer de main en main l'autorité suprême : Ne croyez que votre âme, et régnez par vous-même ; Et si de vos sujets vous désirez l'amour, Soyez roi de la France, et non de votre cour. Elle opprime le peuple. Ah ! D'un oeil équitable, Voyez toujours en lui votre appui véritable ; Songez qu'autour de vous des millions d'humains. D'un mot de votre bouche attendent leurs destins ; Songez que pour vous seul tout ce peuple respire : Il fait par ses travaux l'éclat de votre empire. Il cultive nos champs, il défend nos remparts ; Mais un voile ennemi vous cache à ses regards ; Mais tandis qu'il se plaint, son monarque sommeille. Et ses cris rarement vont jusqu'à votre oreille. Rappelez-vous, mon maître, ayez devant les yeux L'exemple révéré de vos plus grands aïeux. L'un, sujet malheureux, eut un règne prospère ; Il chérissait le peuple, et fut nommé son père. L'autre, plus grand encor, dans la seule équité. D'un monarque français mettant la majesté, Indulgent pour ce peuple, à ses besoins propice, Au pied d'un chêne assis lui rendait la justice. De ce royal esprit laissez-vous animer ; Pour obtenir l'amour, leur secret fut d'aimer.

SCÈNE IV. Le Roi de France, La Reine-Mère.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Le Cardinal de Lorraine, Le Chancelier de L'Hopital.

LE CARDINAL

Il est vrai, je l'ai dit, je le redis encore. Votre vertu m'est chère, et la France l'honore ; On pourrait toutefois, pardonnez cet aveu, Vos ennemis pourraient la soupçonner un peu, Malgré tant de mérite et tant d'expérience, Lorsque vous nous montrez si peu de prévoyance. Depuis qu'en un tournois l'ardent Montgommeri Causa, sans le vouloir, le trépas de Henri, Nous voyons le torrent des guerres intestines Semer les champs français de meurtre et de ruines ; La paix a de nos maux trois fois rompu le cours. Et toujours étouffés, ils renaissent toujours. Il faut détruire enfin ces germes homicides ; Mais vous ne donnez, vous, que des conseils timides ; Complaire tour-à-tour aux partis opposés. Voilà, dans tous les temps, ce que vous proposez. Unissons, dites-vous, protestant, catholique ; Et vous ne songez pas que votre politique Fomente autour de nous des troubles éternels, Qu'elle offense l'état, qu'elle insulte aux autels ! Ce projet trouverait un obstacle invincible : On n'exécute rien quand on veut l'impossible. Je ne demande point la guerre et les combats ; Ils n'ont que trop duré ; mais dans tous les états Il faut, et c'est à vous, Monsieur, que j'en appelle, Une religion constante, universelle, Solide, et craignant peu le vain emportement Du peuple, qui toujours se plut au changement. Choisissons désormais. Ces deux cultes contraires Enfanteraient encor des malheurs nécessaires : Un seul doit réunir nos peuples et nos rois, Et tous les protestants sont ennemis des lois.

LE CHANCELIER

Quelle horrible maxime ! Ainsi les souverains sont traînés dans l'abîme ! Si le roi vous croyait .... Juste ciel ! J'en frémis ! Quoi ! De leur liberté lâchement ennemis, Je verrai les Français, martyrs du fanatisme, Sur leur trône, à l'envi, placer le despotisme ! Non, non, des souverains connaissez mieux les droits : Nous sommes leurs sujets ; ils sont sujets des lois. Il est, il est, Monsieur, de ces princes sinistres, Destructeurs d'un pouvoir dont ils sont les ministres ; Mais lorsque tout-à-coup dissipant leurs flatteurs. Faisant évanouir les songes corrupteurs, Le jour est arrivé, le jour de la vengeance, Qui sous la main de Dieu va mettre leur puissance, Un éternel affront les attend au cercueil ; L'horrible solitude accompagne le deuil ; Et souvent en secret, sous de lugubres marques, Les peuples ont béni le trépas des monarques. Ne cachez point au roi, que parmi ses aïeux Il est des noms sacrés, et des noms odieux. Louis-Neuf à jamais laisse un modèle auguste ; Il fut brave et pieux, et surtout il fut juste ; Son sceptre ne fut pas trop faible ou trop pesant ; Et s'il eut des erreurs, quel homme en est exempt ? Si l'excès d'un vain zèle a séduit son courage, À ce grand roi, du moins, rendons un digne hommage ; Ses fautes sont du temps, ses vertus sont de lui ; La voix du monde entier le révère aujourd'hui. Le fils de Charles-Sept n'aima que les supplices ; Il redoutait son peuple, et jusqu'à ses complices : Fils et sujet rebelle, et roi dénaturé. De gardes, de flatteurs, de bourreaux entouré, Sa sombre tyrannie entassait les victimes, Et des prisons d'état il peuplait les abîmes. II fut craint : mais l'histoire a dans tout l'avenir De haine et de mépris chargé son souvenir. Quel exemple aux mortels qui portent la couronne ! Laissons faire le temps ; à la grandeur du trône On verra succéder la grandeur de l'état ; Le peuple tout-à-coup reprenant son éclat. Et des longs préjugés terrassant l'imposture. Réclamera les droits fondés par la nature ; Son bonheur renaîtra du sein de ses malheurs : Ces murs baignés sans cesse et de sang et de pleurs, Ces tombeaux des vivants, ces bastilles affreuses. S'écrouleront alors sous des mains généreuses ; Au prince, aux citoyens imposant leur devoir. Et fixant à jamais les bornes du pouvoir, On verra nos neveux, plus fiers que leurs ancêtres, Reconnaissant des chefs, mais n'ayant point de maîtres ; Heureux sous un monarque ami de l'équité. Restaurateur des lois et de la liberté.

SCÈNE II. Le Roi de France, La Reine-Mère, Le Chancelier de l'Hopital, Le Cardinal de Lorraine, Le Duc de Guise, autres membres du conseil.

Les gardes et les pages accompagnent le roi au conseil, et se retirent.

LA REINE-MÈRE

Rendez, rendez, mon fils, au trône, à la patrie, À la religion sa majesté chérie. Nos malheurs sont finis ; ils semblent désormais Se perdre dans l'éclat d'une éternelle paix. Mais trop souvent, au gré des ligues mutinées. Un seul jour a détruit l'oeuvre de vingt années. La mort frappe les rois ; un lâche successeur, Ou peu digne, ou jaloux de son prédécesseur, De ses projets bientôt laisse tomber la gloire. Et veut dans le cercueil éteindre sa mémoire. Par-delà le tombeau régnez sur les Français ; Sur les siècles futurs étendez vos bienfaits ; Dans un repos certain que la France respire ; Que rien n'agite plus le culte ni l'empire. Vous imposez un frein à la rébellion, Le frein de la clémence ; et, soit ambition, Soit pouvoir des bienfaits, soit crainte aussi peut-être, Les grands adopteront le culte de leur maître ; Et nous verrons sans doute, après leur changement, Les restes du parti détruits en un moment. D'un oeil imitateur le peuple les contemple ; De son premier modèle il suit toujours l'exemple : Pour eux, non pour Calvin, son choix s'est déclaré ; Il ne méprise point ceux qui l'ont égaré ; Mais, frappé d'un retour injuste ou légitime, Il revient sur ses pas avec ceux qu'il estime. Le temps calmera tout. Ne croyez pas pourtant Être approuvé d'abord de ce peuple inconstant : Non, jusques aux bienfaits tout lui paraît à craindre ; Il ne voit que des maux, et veut toujours se plaindre. Ses cris vous parviendront ; c'est à vous d'achever : Sachez le mépriser, mon fils, et le sauver.

LE ROI DE FRANCE, au chancelier

Vous vous taisez, Monsieur ?

LE CHANCELIER

Eh bien, vous l'ordonnez ; je romprai le silence. On parle du Saint-Siège et de reconnaissance : Est-il d'ingratitude où le bienfait n'est pas ? Je pourrais vous citer des pontifes ingrats : L'Europe a vu cent rois armés pour leur défense. Et le sang des héros cimenta leur puissance. De notre antique histoire interrogez les temps ; Qui leur a pu donner ces destins éclatants ? Sujets des empereurs, qui les a rendus maîtres ? Ils doivent leurs états à l'un de vos ancêtres. Quel usage ont-ils fait de ces droits contestés ? Accumulant les biens, vendant les dignités, Ils osent commander en monarques suprêmes, Et d'un pied dédaigneux fouler vingt diadèmes. Un prêtre audacieux fait et défait les rois : Vos aïeux l'ont souffert. Mais voyez à sa voix Jean-sans-terre quittant, reprenant la couronne ; Sept empereurs chassés de l'église et du trône, Forcés de conquérir la foi de leurs sujets, Ou dans Rome à genoux courant subir la paix. Voyez Charles d'Anjou, le fils des rois de France, Remplir du Vatican l'odieuse espérance ; Il vole, il sacrifie à d'injustes fureurs Le reste infortuné du sang des empereurs, Et son ambition, cruellement docile, Prépare à nos Français les vêpres de Sicile. Un enfant, seul espoir de Naples et des Germains, Conradin, vers le ciel levant ses jeunes mains, Périt sur l'échafaud en demandant son crime, Convaincu du forfait d'être un roi légitime. À ce vertige affreux trois siècles sont livrés : Toujours du sang, toujours des attentats sacrés, Investiture, exil, meurtres et parricides. Et l'anneau du pêcheur scellant les régicides. Faut-il nous étonner si les peuples lassés, Sous l'inflexible joug tant de fois terrassés. Par les décrets de Rome assassinés sans cesse. Dès qu'on osa contre elle appuyer leur faiblesse. Bientôt, dans la réforme ardents à se jeter, D'un pontife oppresseur ont voulu s'écarter ? C'est ainsi qu'au milieu des bûchers de Constance, Le schisme d'un moment puisa quelque importance ; Ainsi, que des prélats l'indiscrète fureur. Conquit trente ans de guerre et la publique horreur. C'est ainsi que Luther, au Vatican rebelle. Établit aisément sa doctrine nouvelle ; Après lui, c'est ainsi que l'austère Calvin Dans Genève eut encore un plus brillant destin. Il n'est qu'une raison de tant de frénésie : Les crimes du Saint-Siège ont produit l'hérésie. L'évangile a-t-il dit, « Prêtres, écoutez-moi, Soyez intéressés, soyez cruels, sans foi, Soyez ambitieux, soyez rois sur la terre ; Prêtres d'un Dieu de paix, ne prêchez que la guerre ; Armez et divisez, pour vos opinions, Les pères, les enfants, les rois, les nations ? » Voilà ce qu'ils ont fait : mais ce n'est point là, Sire, La loi que l'évangile a daigné leur prescrire. Si Genève s'abuse, il la faut excuser ; Et, sans être coupable, on pouvait s'abuser. Genève aura pensé que ce livre suprême, Bon, juste, plein du Dieu qui le dicta lui-même. Toujours cité dans Rome, et si mal pratiqué, Peut-être aussi dans Rome était mal expliqué. Dussions-nous de Calvin condamner l'insolence. Entre les deux partis l'Europe est en balance, Et parmi vos sujets le poison répandu, Jusque dans votre cour déjà s'est étendu. Ah ! Quoique vos sujets, si vous devez les plaindre. Sire, vous n'avez pas le droit de les contraindre. Le dernier des mortels est maître de son coeur ; Le temps amène tout, et ce n'est qu'une erreur ; Et si quelques instants elle a pu les séduire, L'avenir est chargé du soin de la détruire. Mais affecter un droit qu'on ne peut qu'usurper ! Commander aux esprits de ne pas se tromper ! Non, non ; c'est réveiller les antiques alarmes. En lisant votre édit, tout va courir aux armes ; Et vous verrez encor dans nos champs désolés, Par la main des Français les Français immolés, Après tant de traités les Français implacables, Et contraints par vous-même à devenir coupables. Citoyen de la France, et sujet sous cinq rois, Sous votre frère et vous ministre de ses lois, J'ai voulu raffermir ses grandes destinées ; Elle est chère à mon coeur depuis soixante années. Sire, écoutez les lois, l'honneur, la vérité ; Sire, au nom de la France, au nom de l'équité, Par cette âme encor jeune, et qui n'est point flétrie. Au nom de votre peuple, au nom de la patrie, Dirai-je au nom des pleurs que vous voyez couler. Que tant de maux sacrés cessent de l'accabler : Rendez-lui sa splendeur qui dut être immortelle ; Votre vieux Chancelier vous implore pour elle : Ou bien, si ma douleur ne peut rien obtenir. Je ne prévois que trop un sinistre avenir ; Mais sachez que mon coeur n'en sera point complice : Avant les protestons qu'on me mène au supplice : Je condamne à vos pieds ce dangereux édit ; Je ne le puis sceller ; punissez-moi : j'ai dit.

Conradin : ou Conrad II de Sicile et Roi de Jérusalem. Il fut décapité à 16 ans en 1268.

Saint-Siège : autre nom de la papauté du Vatican.

SCÈNE III. La Reine-Mère, Le Cardinal de Lorraine, Le Duc de Guise.

LA REINE-MÈRE

Ne craignez rien.

LE CARDINAL

Le roi...

LE CARDINAL

Nos ennemis...

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. La Reine-Mère, Le Cardinal de Lorraine, Le Duc de Guise.

LA REINE-MÈRE

J'ai couru le chercher dans son appartement : L'Hôpital en sortait. Mon fils, à mon approche, A soudain contre nous exhalé le reproche ; Il s'est plaint de vous-même, et plus encor de moi ; Surtout de l'Hôpital il m'a vanté la foi. « C'est le seul, a-t-il dit, qui ne veut point me nuire. « Environné d'amis zélés pour me séduire, « Mon âme contre eux tous a besoin de s'armer, « Et je dois craindre enfin ce que je dois aimer. » À ces mots, l'observant d'un oeil tendre et paisible, « Mon fils, à vos chagrins votre mère est sensible, » Ai-je dit, « et pour vous mon ardente amitié Va presque en ce moment jusques à la pitié. De votre chancelier je connais la prudence ; Mais ce faste imposant de sa vaine éloquence Peut, je crois, attirer quelque soupçon sur lui : On a moins de chaleur en parlant pour autrui. Vous ne comprenez pas quel intérêt l'anime ? La France, dont jadis il mérita l'estime, L'accuse de pencher en secret pour Calvin : Le jugement public ne saurait être vain. Vous craignez qu'avec vous je ne sois pas sincère ? Le fils le plus chéri peut redouter sa mère ! L'ambition souvent inspire des sujets : Mais moi si je vous trompe, où tendent mes projets ? Mon éclat vient de vous, mes destins sont les vôtres, Vos intérêts les miens ; je n'en puis avoir d'autres. Jugez-nous maintenant. » Ce discours l'a frappé. Longtemps de me répondre il semblait occupé ; D'un silence plus tendre il éprouvait les charmes ; Il pleurait : à ses pleurs j'ai mêlé quelques larmes ; J'ai calmé lentement son esprit combattu, Vantant sa piété, la première vertu. Des éloges flatteurs son oreille est éprise : Je l'ai cent fois nommé le vengeur de l'Église. Son enfant le plus cher, son plus ferme soutien : Et des embrassements ont fini l'entretien.

SCÈNE II. Le Roi de France, La Reine-Mère, Le Cardinal de Lorraine, Le Duc de Guise, Courtisans, Gardes, Pages.

LE ROI DE FRANCE, troublé, sans voir personne

Porter la main sur moi !

LE CARDINAL, à la Reine-mère

Il pense à Coligny.

LA REINE-MÈRE, aux Guises

Je l'entends qui se plaint.

LE CARDINAL

Punissez Coligny.

LE ROI DE FRANCE

Si je veux le punir !

SCÈNE III. Le Roi de France, La Reine-Mère, Le Cardinal de Lorraine, Le Duc de Guise, Le Roi de Navarre, L'Amiral de Coligny, Le Chancelier de L'Hopital, Protestants de la suite de l'Amiral, Courtisans, Gardes, Pages.

LE ROI DE FRANCE

Qui donc ?

LE ROI DE FRANCE

Quel est le criminel ?

LE ROI DE FRANCE

Se peut-il ....

LE ROI DE NAVARRE

Le roi l'avait promis.

LA REINE-MÈRE

Parlez, mon fils.

L'AMIRAL, aux Guises

Vous l'entendez, messieurs.

LE ROI DE FRANCE

Guise !

LE DUC

Qui ?

L'AMIRAL

Vous.

LE ROI DE NAVARRE

Comment !

SCÈNE IV. Le Roi de France, La Reine-Mère, Le Cardinal de Lorraine, Le Roi de Navarre, L'Amiral de Coligny, Le Chancelier de L'Hopital, Protestants de la suite de l'Amiral, Courtisans, Gardes, Pages.

SCÈNE V. Le Roi de France, La Reine-Mère, Le Cardinal de Lorraine, Courtisans, Gardes, Pages.

SCÈNE VI. Le Roi de France, La Reine-Mère, Le Cardinal de Lorraine, Le Duc de Guise, Courtisans, Gardes, Pages.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Le Roi de Navarre, Le Chancelier de L'Hopital.

LE ROI DE NAVARRE

L'Hôpital, est-ce vous ?

LE CHANCELIER

Sire....

LE ROI DE NAVARRE

Eh bien ?

LE CHANCELIER

Apprenez...

LE CHANCELIER

Les protestants...

LE ROI DE NAVARRE

Parlez.

LE ROI DE NAVARRE

Coligny...

LE ROI DE NAVARRE

Forfait !

SCÈNE III. Le Roi de France, La Reine-Mère, Le Roi de Navarre, Le Cardinal de Lorraine, Le Duc de Guise, Courtisans, Gardes, Pages avec des flambeaux.

Le roi de France veut sortir en apercevant le roi de Navarre : la Reine-mère lui fait signe de rester.

LE ROI DE NAVARRE

Lui ? Coligny !

LE ROI DE NAVARRE

N'attendez plus de servile contrainte. Cet art, à nos Français si longtemps étranger, De flatter sa victime avant de l'égorger. Que ne le laissiez-vous au fond de l'Italie ! Cruelle ! ainsi par vous la France est avilie ! Ainsi vous flétrissez le nom de Médicis ! Vous renversez nos lois, vous perdez votre fils, Vous perdez tout l'état, reine et mère coupable. Consommez vos destins, monarque déplorable. Ah ! Des devoirs d'un roi qui ne serait jaloux ? Rendre son peuple heureux est un bonheur si doux ! Et vous, de vos sujets destructeur inflexible, Roi d'un peuple vaillant, bon, généreux, sensible, Vous vous rendez l'effroi de ce peuple indigné, Et, sur le trône assis, vous n'avez point régné. D'un forfait sans exemple infortuné complice, Vous n'éviterez pas votre juste supplice : Il commence ; et je vois dans vos yeux égarés. Le désespoir des coeurs en secret déchirés. Eh bien ! Vous n'avez fait que la moitié du crime ; Je respire ; il vous reste encore une victime ; Prenez-la. Mais bientôt le ciel va vous punir ; À tant d'infortunés le ciel va vous unir ; Votre front est marqué du sceau de sa colère : Un repentir tardif vous parle et vous éclaire ; Ce sentiment affreux, précipitant vos jours, Au sein des voluptés en corrompra le cours ; Vous craindrez et la France, et vous-même, et la vie ; À Coligny mourant vous porterez envie ; Le sommeil, ce seul bien qui reste aux malheureux, N'interrompra jamais vos ennuis douloureux ; Pour de nouveaux tourments vous veillerez sans cesse ; Et quand la mort viendra frapper votre jeunesse, Vous chercherez partout des yeux consolateurs ; Et vous verrez, non plus vos indignes flatteurs, Mais de vos attentats l'épouvantable image, Mais votre lit de mort entouré de carnage, Vos sujets massacrés s'élevant contre vous, Le juge incorruptible enflammé de courroux, La France, applaudissant au trépas de son maître, À vos derniers soupirs commençant à renaître, Et votre nom royal à l'opprobre livré, Et l'éternel supplice aux méchants préparé. Vous gémirez alors : vos plaintes inutiles, Vos remords impuissants, vos souffrances stériles, Vengeront les Français et le ciel offensé ; Et vous rendrez le sang que vous avez versé.

SCÈNE IV. Le Roi de France, La Reine-Mère, Le Cardinal de Lorraine, Le Duc de Guise, Courtisans, Gardes, Pages avec des flambeaux.

LE ROI DE FRANCE

Il a dit vrai.

LA REINE-MÈRE

Comment ?

LE CARDINAL

Le ciel.

LA REINE-MÈRE

Mon cher fils...

1 760 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica