Comédie en vers· Ou le Tartuffe de Moeurs
L'Homme à Sentiments
Représentée, pour la première fois à Paris, le 10 mars 1789, par les Comédiens Français du Théâtre Italien, et reprise le 5 vendémiaire an 9 (1800) par les Comédiens Français de l'Odéon, réunis aujourd'hui au théâtre de Louvois.
Personnages
- GERCOUR, ancien tuteur de Valsain et de Florville, tuteur de Julie
- MADAME GERCOUR, jeune femme, épouse de Gercour
- JULIE, orpheline, pupille de Gercour
- SUDMER, marin, oncle de Valsain et de Florville, ami de Gercour
- VALSAIN, frère aîné de Florville
- FLORVILLE, frère cadet de Valsain
- MARTON, vieille servante
- LAFLEUR, valet de Valsain
- UN DOMESTIQUE DE MADAME GERCOUR
ACTE I
Le théâtre représente le salon de l'appartement de Monsieur et Madame Gercour.
SCÈNE I.
MARTON, seule, un houssoir à la main, dont elle essuie la cheminée et les meubles
Enfin, grâces au ciel, notre oncle est de retour. Nul ne le sait ici que son ami Gercour, Et moi. Le croirait-on ? Moi, la dépositaire D'un secret important, d'un secret qu'il faut taire ? C'est fort. Mais le destin de Julie en dépend ; Cette chère Julie ! Ah ! Quel aimable enfant ! Belle, bonne surtout, jeune, riche héritière, Elle a tout en partage et n'en est pas plus fière. Qui veut-on pour époux lui donner cependant ? Un sage ! À ce qu'on dit ; un diseur éloquent... Florville est mieux son fait. Il est loin d'être un sage, Celui-là, j'en conviens : mais enfin, à son âge...Houssoir : Balai de houx ou autres branchages, et, le plus souvent, de plumes. [L]
SCÈNE II. Julie entre rêveuse, Marton ; elle dépose le houssoir et l'emporte en sortant.
MARTON, se retournant
Eh bien, Mademoiselle, allons, de la gaîté.MARTON
Julie, en vérité, Mais vous n'êtes pas sage. Un peu de confiance, Allons, voyons, parlez... Vous gardez le silence ?JULIE
Que te dirai-je ?MARTON
Tout.MARTON
J'entends.JULIE
Et ne pouvoir aimer.MARTON
Ce qu'on estime. Hélas !MARTON
Et Valsain protégé.MARTON
De qui le savez-vous ?JULIE
De mon tuteur.JULIE
Quoi ?MARTON
Est dupe. Je soutiens Qu'il trompe tout le monde ; et j'en aurai la preuve Pas plus tard que ce soir. Nous verrons si l'épreuve...JULIE
Quelle épreuve ?...MARTON, à part
Motus. J'allais tout découvrir. Ah ! Combien à garder un secret fait souffrir !Haut.
C'est que je suis instruite, entre nous, que son frère Forcé de s'acquitter d'une dette usuraire, Doit s'adresser à lui. Nous verrons bien alors...Motus : expression familière par laquelle on avertit quelqu'un de ne rien dire. [L]
MARTON
Qui ?JULIE
Son frère Valsain.MARTON
Juste ciel !JULIE
Il a pris, puisqu'il faut te le dire, Sur ma faible raison un si puissant empire ; Il a tant de vertus...MARTON
Florville a tant d'amour. Gardez votre raison jusqu'à la fin du jour, Et l'on vous prouvera que Florville...MARTON
Il faut jusqu'à ce soir seulement tenir bon. Gardez en les deux un parfait équilibre : Me le promettez-vous ? Demain vous serez libre.JULIE
Mais dis-moi ?...MARTON
Promettez.MARTON
Bon.SCÈNE III.
MARTON, seule
Il faut convenir que je l'échappe belle. Trente fois j'ai failli m'échapper devant elle. L'incognito de l'oncle alors n'existait plus. De son retour soudain une fois prévenus, Sous des dehors fardés masquant leur caractère, Ses neveux se seraient empressés de lui plaire : Et ma pauvre Julie en dépit du bon sens, Et surtout par respect pour les beaux sentiments, Eût au sage Valsain été sacrifiée. Non, je ne serai point ainsi contrariée ; Et Florville proscrit peut encor espérer. Mon maître, cependant, tarde bien à rentrer : Il m'a, dans ce salon, ordonné de l'attendre. L'oncle caché là-haut est pressé de descendre. Comme il s'impatiente ! Ah ! Bon dieu, mais voici Notre disgracié.SCÈNE IV. Florville, il entre en sautant, Marton.
FLORVILLE
Te voilà seule, ici ?MARTON
Avec quelqu'un...MARTON
Avec Julie ?FLORVILLE
Ah ! Ne m'en parle pas.FLORVILLE
Elle est encor, Marton, plus aimable que belle. Mais je me rends justice et suis indigne d'elle. Tu vois un malheureux, ruiné.MARTON
Ruiné !FLORVILLE
Sans ressource.FLORVILLE
Marton, point de morale.MARTON
Eh ! Merci de ma vie !...Merci de ma vie : Par forme de serment. Sur la vie, très certainement ou très expressément. [L]
FLORVILLE
Au nom de mon amour, Car tu sais à quel point je l'aime, je l'adore, Il ne peut pas tarder plus de trois mois encore. Je n'en exige pas davantage, Marton, Pour reprendre le joug de la saine raison.FLORVILLE
Ah ! Dis-lui qu'elle attende.FLORVILLE
Mais... Je ne saurais plus, ma foi, que devenir. Chez les juifs autrefois j'étais des plus en vogue ; On me considérait dans chaque synagogue Comme un joli sujet, un homme à ménager. Que les hommes, Marton, sont sujets à changer ! C'est en vain qu'aujourd'hui, je frappe à chaque porte ; Ils ne répondent plus. Le diable les emporte. Hier encor pourtant un ami me parla D'un certain Alexandre à qui je dois déjà, (Quoique jamais je n'aie entrevu son visage ; Mais chez les juifs, Marton, c'est ainsi qu'on s'engage.) Il doit se présenter pour traiter avec moi, Aujourd'hui même. Il va me prêter sur la foi Du retour de mon oncle...MARTON, à part, riant
Ah ! Ah !FLORVILLE
Quelques centaines De pistoles.Voici la correspondance entre les monnaies : 1 écu = 3 francs. 1 écu = 3 livres tournois. 1 livre tournois = 20 sols. 1 sol (sou)= 4 liards ou 12 deniers. 1 liard = 3 deniers. 1 pistole = 10 francs ou 10 livres tournois. 1 blanc = 5 deniers. 1 petit sesterce romain = 18 deniers tournois. 1 grand sesterce romain = 1.000 petis sesterces, (25 écus environ). 1 louis d'or = 11 livres.
MARTON
J'en vois déjà plusieurs douzaines Passer entre les mains du premier intrigant Qui viendra près de vous à titre d'indigent : Et le reste, ce soir, deviendra l'apanage Des joueurs, des... Je n'ose en dire davantage.MARTON
Cependant on assure...FLORVILLE
Je n'en suis pas fâché ; mais la vérité pure Est que je n'ai pas mangé depuis l'heureux moment Où je fus de mes droits usant et jouissant, Que le bien de mon père et celui de ma mère, Et celui d'une vieille arrière-douairière, Qui s'avisa jadis d'avoir du goût pour moi. De plus, je reconnais avoir reçu de toi, Mon cher oncle, en billets endossés du Bengale, Quelque dix mille écus pendant cet intervalle. De plus, j'ai dépensé, je ne sais trop à quoi, Hui à dix mille francs que même encor je dois, Et dont cet Alexandre, un peu juif dans son style, M'a fait faire, je crois, un billet de vingt mille. Voilà l'état au vrai de mon bien. Vois, veux-tu Me prêter de l'argent sur ce bel aperçu ?MARTON
Tout ce que j'ai...FLORVILLE
Charmante, en vérité, charmante. Non, non, je n'en veux pas. C'est au trente et quarante Où je suis attendu, que je vais de ce pas Chercher à me tirer de mon triste embarras. Si je gagne, voilà ma fortune assurée. J'acquitterai d'abord une dette sacrée Dont je ne parle pas, et quant à cet argent Que tu viens de m'offrir si généreusement, Je te le garantis, Marton, sans perte aucune, À quatre cents pour cent placés sur ma fortune À venir.MARTON
Non, Monsieur.MARTON
Je ne veux plus, monsieur, quoique vous puissiez dire, Que vous me donniez rien, vous n'y pourriez suffire. Tout ce que je possède est à vous, je le dois...FLORVILLE, lui fermant la bouche avec la main, et l'embrassant
Adieu, Marton.SCÈNE V. Les mêmes, Valsain.
FLORVILLE, s'en allant en sautant
À tout âge, l'on peut et l'on doit s'amuser.SCÈNE VI. Valsain, Marton.
MARTON
Quoi ?MARTON
Eh ! Bien ?VALSAIN
Le monde est trop méchant.MARTON
Votre délicatesse, à vrai dire, est extrême ; C'est manquer à la fois à Madame, à vous-même, Et j'ose dire encor, à Gercour, à ce bon Ce respectable ami.VALSAIN
J'aimerais mieux, Marton, Me priver de la voir pendant toute ma vie, Quoiqu'elle soit aimable et surtout fort jolie, Que de porter ombrage ou de causer enfin À mon meilleur ami le plus léger chagrin. Tu sais, ainsi que moi, qu'à la mort de mon père, Il daigna m'en servir aussi bien qu'à mon frère ; Qu'il prit de tous nos biens l'administration, Et voulut diriger notre éducation. Il faudrait que je fusse un monstre bien infâme Pour oser faire naître un soupçon sur sa femme.VALSAIN
Je suis en contradiction Avec les moeurs du siècle. Eh bien ! Je m'en fais gloire ; À la délicatesse on peut plus_ou_moins croire ; Mais la vertu, l'honneur ont pour moi tant d'appas...MARTON, apercevant Gercour
Voici mon maître.SCÈNE VII. Gercour, Valsain.
GERCOUR
Enfin votre santé me semble un peu meilleure, Cher Valsain. Vous sortez ce matin de bonne heure ? C'est sûrement pour faire une bonne action.GERCOUR
En seriez-vous capable ?VALSAIN
Oui, dans le sens du monde. Est-il rien d'excellent qu'aujourd'hui l'on ne fronde ? Je vais faire un ingrat.GERCOUR
Je l'avais deviné.GERCOUR
Votre âme bienfaisante...VALSAIN
En fut souvent punie.GERCOUR
Je vous plains.VALSAIN
Non. C'est là le bonheur de ma vie. Le sage en ses désirs est toujours limité, Il réserve pour lui la médiocrité. Généreux avec choix et bienfaiteur modeste, Il donne sans regret, et vit content du reste. L'argent est un engrais par l'avare perdu, Et qui ne fait nul bien, s'il n'est pas répandu. S'il garde cette boue en son coffre enfermée, C'est un larcin qu'il fait à la terre affamée.GERCOUR
Je ne puis qu'admirer ces nobles sentiments ; Mais dans ce monde-ci, plein d'ingrats, de méchants, Vous connaîtrez un jour comme tout se gouverne : Revenons cependant à ce qui vous concerne. Julie...VALSAIN
Espérez-vous ?GERCOUR
Je viens vous en parler.VALSAIN
Eh bien ?VALSAIN
Qu'elle ne m'aime pas.GERCOUR
Mais elle vous révère.VALSAIN
Vous le croyez ainsi. L'hymen ne peut unir deux mêmes caractères ; Il aime à disputer, il lui faut des contraires. Au physique, au moral, cette observation Ne m'a presque jamais offert d'exception. L'homme vif est l'époux d'une femme indolente ; De l'indolent mari la femme est turbulente. L'ignorante recherche un savant pour époux, La savante aime un sot, et la sage un jaloux. La querelleuse trouve un mari pacifique, La folle un taciturne. Et voyez au physique. Notre voisin Oronte a le corps contrefait ; Il est goutteux, petit, vieux, et surtout fort laid ; Sa femme est grande, jeune, et jolie, et bien faite : Il n'avait rien pour plaire, il plut à la coquette. Dans ses goûts, dans ses jeux, et dans ses passions, Le sexe aime surtout les contradictions.VALSAIN
Est jeune encore.GERCOUR
Cependant vous l'aimez ?VALSAIN
Oui, Gercour, je l'adore ; Et si je n'écoutais que la voix de mon coeur, J'oserais vous presser...GERCOUR
Non, croyez-moi, Valsain, vous êtes dans l'erreur ; Vous seul vous pouvez faire, et ferez son bonheur. Il est trop ridicule aussi qu'elle balance.GERCOUR
Mais vous ne faites pas assez assidument Votre cour à ma femme, et voilà mon tourment. Je serais bien plus fort pour vaincre la rebelle, Si je pouvais agir de concert avec elle. Mais vous la négligez. Les femmes n'aiment pas Qu'on les néglige ; il faut des soins plus délicats. Je la soupçonne fort, on le dit par la ville...VALSAIN
Quoi ?VALSAIN
C'est votre faute aussi, Si je ne la vois pas, mon respectable ami. Je le dis franchement, votre femme est légère, Et vous la laissez libre. À son âge on veut plaire ; De la mode nouvelle affichant les excès, Elle veut être grecque au milieu des Français. Sa parure, d'ailleurs, à ce goût assortie, Fait, je l'avoue, un peu rougir la modestie. L'homme qui se respecte, et garde au fond du coeur Quelques débris encor de l'antique pudeur, S'éloigne avec regret, et de nos Aspasies, Déplore en gémissant les brillantes folies.Aspasie : Aspasie de Milet était une belle et spirituelle Courtisane qui devint la femme de Périclès.
GERCOUR
C'est la mode, mon cher, ce grand mot-là dit tout. Je ne peux pas m'y faire ; et sur ce nouveau goût, Je viens d'avoir encore une scène avec elle ; Vous m'en épargnerez peut-être une nouvelle. Voyez-la donc vous-même, et dites-lui...VALSAIN
Comment ? Vous pourriez jusques-là me croire inconséquent ? Vous êtes mon ami, je vous ouvre mon âme ; Mais je ne voudrais pas que jamais votre femme Pût soupçonner... Ceci n'est que de vous à moi : S'ouvrir à son ami, c'est penser avec soi.VALSAIN, en s'en allant
Il me suffit d'avoir votre consentement. Votre amitié surtout.Lui prenant la main.
SCÈNE VIII. Gercour, Marton.
GERCOUR
Ce jeune homme est charmant. Cependant je voudrais que son âme inflexible, Pour madame Gercour fût un peu plus sensible. Que son oncle sera surpris et satisfait De serrer dans ses bras un neveu si parfait !Il appelle.
Marton... Débarrassé de l'un et l'autre frère, Je veux faire paraître, en sûreté, j'espère...Marton paraît.
Va mettre en liberté notre cher prisonnier...SCÈNE IX. Gercour, Sudmer, Marton.
SUDMER
Soit. Eh bien, l'un d'eux est, m'a-t-on dit, Un libertin, sans moeurs, sans argent, sans crédit.GERCOUR
Hélas ! Mon cher ami, je n'y saurais que faire : Florville est ruiné ; mais Valsain, au contraire...SUDMER
Non, d'honneur. La jeunesse A besoin de leçons. La meilleure sagesse Est celle qui succède à la folie.D'honneur : d'honeur ; sur mon honeur : espèces d'interjections et de sermens. [FC]
GERCOUR
Allons, Messieurs les jeunes gens, écoutez ces leçons ; Vous n'aurez pas de peine à les suivre, j'espère.SUDMER
Vous vous souvenez bien de feu mon pauvre frère ; Tu t'en souviens, Marton, il était bon, humain, Sensible, vertueux.GERCOUR, vivement
Il fut comme Valsain, quand il devint plus sage. Sudmer, je connais mieux ces jeunes gens que vous ; Rien ne m'est échappé, leurs passions, leurs goûts. J'en devins le tuteur à la mort de leur père ; Alors je dévoilai leur âme toute entière. Ajoutez que logeant dans la même maison, J'ai suivi les progrès de leur jeune raison ; Que toujours près de moi, sous un masque hypocrite, L'un ni l'autre n'a pu déguiser sa conduite.SUDMER
Vous le croyez ainsi. Sur ces deux jeunes gens, Mon cher, nous différons d'avis, de sentiments. Daignez vous rappeler notre correspondance, Je vous dois et le bien et le mal que j'en pense. Eux-mêmes, bien souvent, m'ont dévoilé leurs coeurs. De Valsain vous vantez la sagesse, les moeurs ; Mais dussé-je, mon cher, vous causer du scandale, Son style épistolaire est trop plein de morale. Florville, m'avez-vous écrit plus de cent fois, Ne prend aucuns partis, ne veut aucuns emplois. Votre attente sur lui se voit toujours trompée, Il quitte tour à tour et la robe et l'épée. Frivole dans ses voeux, volage en ses désirs, Il n'a qu'un goût constant, c'est celui des plaisirs. Et quel goût voulez-vous qu'il ait donc à son âge ? Celui de la retraite ? En vérité, j'enrage, Quand je vois qu'on exige à vingt ans tout au plus D'un rigide Caton les austères vertus. Je vois tout autrement ; la jeunesse bouillante Doit jeter à vingt ans le feu qui la tourmente ; À vingt-cinq, plus_ou_moins, arrive la raison, Et la sagesse enfin dans l'arrière saison. Cette progression est bien dans la nature, Vous l'avouerez.SUDMER
Oui, mon cher, être un homme parfait. Je redoute, je fuis qui cherche à le paraître, Et je soutiens qu'il est impossible de l'être.GERCOUR
Quoi ! Sans exception ?SUDMER
Oui.SUDMER
Qui ?GERCOUR
Votre autre neveu.SUDMER
Ce jeune homme charmant, qui parle avec emphase, Et de grands sentiments embellit chaque phrase ?SUDMER
On l'admire ! Tant pis : oui, vous avez beau rire, Je n'aime point ces gens que tout le monde admire, Dont l'engouement public fait souvent tout le prix. Franchement dites-moi, comment a-t-il acquis Le droit d'être admiré, chéri de tout le monde ? Il faut qu'il en ait fait une étude profonde ; Toutes sortes de gens sont donc par lui prisés, Des sots et des méchants les vices encensés ? Tenez, mon cher Gercour, mon âme est alarmée De ses beaux sentiments et de sa renommée. Dans la seule vertu trouvant assez d'appas, Le sage la pratique, et ne l'affiche pas. Jamais d'un noble coeur la dignité sévère N'a fléchi bassement...GERCOUR
J'aime votre colère. Quoi donc ! En voulez-vous à ce pauvre Valsain, Parce qu'il est aimé de tout le genre humain ?GERCOUR, à Marton
Tais-toi.MARTON
Défunt mon maître Était homme de sens, et devait s'y connaître. Quand j'entends, disait-il, dans la société, Quelqu'un vantant trop haut sa rare probité, De cet homme de bien redoutant les approches, Je mets tout aussitôt mes deux mains sur mes poches.GERCOUR
Valsain n'est pas joueur.SUDMER
Il est peut-être avare.GERCOUR
Il ne boit que de l'eau.GERCOUR
Il fuit les femmes.SUDMER
Bon.GERCOUR
Oui, ma femme elle-même.SUDMER
Votre femme ?GERCOUR
En deux mots, Vous allez le connaître. Il a tous les défauts ; Il n'aime que le jeu, les femmes et la table.SUDMER
Oui ; mais par-dessus tout, certain objet aimable, Qu'on appelle Julie, et que vous connaissez ; N'a-t-elle pas sur lui des droits plus prononcés ?GERCOUR
Oh ! Oui, je sais fort bien qu'il la trouve adorable ; Qu'il veut l'épouser ; mais – je suis inexorable ; Je la donne à Valsain.SUDMER
Elle y consent ?GERCOUR
Non pas.SUDMER
Si d'aucune action basse ni méprisable, On ne peut l'accuser, ma foi, je l'avouerai, Je sens que de bon coeur je lui pardonnerai.GERCOUR
Mais son frère...SUDMER
Son frère ! Il est beaucoup trop sage. Je hais les précepteurs, surtout ceux de son âge ; Mais je suis à l'erreur, comme un autre, sujet, Gercour, je tiens toujours à mon premier projet. Éprouvons-les tous deux. Je n'ai point de système ; Cependant permettez que jugeant par moi-même...GERCOUR
C'est fort juste.SUDMER
En ce cas ayez bien soin tous deux De cacher mon retour à messieurs mes neveux. N'allez pas à Valsain...ACTE II
SCÈNE I. Gercour, Marton.
GERCOUR
Tu dis qu'il va descendre ?GERCOUR
Et notre oncle ?SCÈNE II. Gercour, Valsain.
GERCOUR
Toujours à méditer !VALSAIN
J'en ai pris l'habitude.GERCOUR
Mais la mienne me fait enrager, et je crains... Qu'un jour... Mon cher ami, sauvez-moi des chagrins ; Daignez la voir. Il faut qu'un conseil charitable...VALSAIN
Je vous l'ai déjà dit. Elle est jolie, aimable, Mais je ne la vois point ou fort peu : de beaux traits, Des grâces, n'ont pour moi que de faibles attraits.VALSAIN
Quelquefois. Voulez-vous, mon cher, que je vous dise ? Je finirai, je crois, par n'y plus retourner.VALSAIN
Je me tue à donner Des conseils : des plaisirs on m'impute la haine ; Je perds à les prêcher et mon temps et ma peine. Je vais en général dans le monde fort peu ; Je hais la médisance, et n'aime pas le jeu. Ma jouissance à moi paraît triste et bornée ; Mais je suis, j'en conviens, content de ma journée, Quand j'ai pu conquérir une âme aux bonnes moeurs. Qu'importent après tout les discours des railleurs ? Le bonheur véritable est dans le fond de l'âme.GERCOUR
C'est ce que je voudrais que sentit bien ma femme. Elle en est encor loin, Valsain, mais voyez-la ; Par vos sages conseils elle se guidera, J'en suis sûr. Elle est jeune, elle n'est pas coupable. Je craindrais de me rendre à ses yeux haïssable, En la contredisant toujours ; mais un ami Peut, sans rien hasarder, faire plus qu'un mari.GERCOUR
L'amitié vous en presse.GERCOUR
En ce moment, Vous la rencontrerez chez elle assurément ; Je viens de l'y laisser, disant mille infamies De son prochain avec quelques bonnes amies, Dont elle aura grand soin d'en dire tout autant Avec d'autres, ce soir, ou même en les quittant.VALSAIN
Avec elle, en ce cas, je serai fort sévère ; Car, je vous en préviens, dussé-je lui déplaire, La franchise est, Gercour, ma première vertu.GERCOUR
Je sors. Non. Demeurez.VALSAIN
Je vais entrer chez elle.SCÈNE III.
SCÈNE IV. Valsain, Julie, traversant le théâtre est arrêtée par Valsain.
VALSAIN
Belle Julie, arrêtez un moment. Au nom de la vertu qui vous sert d'ornement, J'oserai dire, au nom d'un sentiment plus tendre ; Ah ! Daignez m'écouter !VALSAIN, l'interrompant vivement
Et l'immortalité de plus pernicieux. Vous sortez, je le vois, de chez votre tutrice.JULIE
Faut-il en l'avouant, hélas ! Que j'en rougisse ! Elle est à sa toilette : un cercle fort bruyant L'environne.VALSAIN
D'abord, rien n'est plus indécent. Hélas ! Elle a perdu par son extravagance La première vertu des femmes, la décence. Vous avez dû voir là...JULIE
Mélise, Arsinoë...JULIE
Justement.JULIE
Leur langue, intarissable en traits de médisance, Se moque d'un époux de sa femme amoureux, De l'infidélité fait l'éloge pompeux, Et débite en riant cent sottises pareilles, Qu'on pouvait épargner du moins à mes oreilles.VALSAIN
D'un coeur chaste, grand Dieu ! Souiller la pureté !... Heureux pour vous l'instant par moi tant souhaité, Où serrant les liens d'un hymen convenable, Vous ferez le bonheur d'un mortel estimable, Dont les vertus, les moeurs, l'esprit liant et doux S'imposeront la loi d'écarter loin de vous Ce qui pourrait troubler par un souffle coupable L'innocence et la paix de votre âme adorable.JULIE, à part
Florville ! Ah ! Malheureux, que ne puis-je à ces traits...Haut.
Dans le monde, Valsain, il est peu de portraits Ressemblants à celui que vous venez de peindre.VALSAIN
N'en fut-il qu'un, Julie...VALSAIN
On peur feindre un moment, une heure, un jour entier, Mais je ne vois rien là qui vous puisse effrayer. Qu'un jeune libertin, chargé d'énormes dettes, Ne pouvant les payer après les avoir faites, Pour un objet divin feigne beaucoup d'amour, Et fasse à sa fortune assidument la cour, On conçoit bien qu'il puisse un instant se contraindre ; Mais le moment d'après il cesse d'être à craindre. Il retombe bientôt par ses mauvais penchants Dans la carrière ouverte à ses déportements ; Il fuit dans son humeur inquiète et légère, La bonne compagnie à son goût étrangère : D'autant plus malheureux, qu'après avoir connu Le bonheur que l'on goûte au sein de la vertu, Il prouve qu'à jamais...VALSAIN
Courage. Elle s'émeut.JULIE, voulant se retirer
Pardon.VALSAIN, la retenant
Un hymen vertueux peut seul charmer la vie ; Vous ne répondez pas... Adorable Julie... Vous m'avez entendu... Je tombe à vos genoux. Ciel ! Madame Gercour !JULIE, en fuyant
Ô Dieu ! Relevez-vous.SCÈNE V. Valsain, Madame Gercour.
MADAME GERCOUR, s'arrêtant au milieu du théâtre
Il faut en convenir, l'attitude est étrange, Je ne m'attendais pas...VALSAIN, à part
Donnons ici le change.MADAME GERCOUR
Vous aimez donc Julie ? On m'en avait parlé.VALSAIN
Vous ne le croyez pas ?VALSAIN
Moi ! Troublé ?MADAME GERCOUR
De plus, cette attitude Où je viens de vous voir, l'extrême solitude Où vous étiez tous deux, sa fuite de chez moi...MADAME GERCOUR
Comment ! D'aimer Julie, une petite sotte...VALSAIN
Elle joue à ravir le rôle d'idiote ; Mais elle ne l'est pas, c'est moi qui vous le dis : C'est un petit serpent, je vous en avertis. Vous saurez entre nous qu'elle adore mon frère.MADAME GERCOUR
Je sais qu'il l'aime, lui.VALSAIN
Comme il ne la voit guère, Ce qui tout simplement prouve peu de retour, Elle s'est figuré qu'il vous faisait la cour, Et que ce seul motif...MADAME GERCOUR
Quoi ! Cette calomnie...MADAME GERCOUR
Ah ! Quelle indignité !VALSAIN
Je vous vois compromise. Agité, tourmenté... Je ne vois plus que vous... je la presse... conjure... Je tombe à ses genoux, pour que cette imposture, Qu'elle eût à votre époux débitée aujourd'hui, Ne troublât le repos ni de vous, ni de lui. Elle me l'a promis.MADAME GERCOUR
Il m'excède, en un mot, avec sa jalousie, Et je désirerais qu'il voulût consentir À lui donner Julie.VALSAIN
À ne vous point mentir, Je crois que ce serait une voie assurée Pour ramener au bien sa jeunesse égarée.MADAME GERCOUR
Ce mariage aurait votre consentement ?VALSAIN
Très certainement, oui.À part.
Non, très certainement.Haut.
Mais dites-moi, comment en connaissant mon âme, Avez-vous pu penser que je l'aimais, Madame ?MADAME GERCOUR
Mais elle est très jolie.VALSAIN
À la bonne heure. Mais, Sans les grâces, que sont les plus brillants attraits ? Et vous-même, Madame, oui, vous que la nature Enrichit de ses dons prodigués sans mesure ; Vous dont l'esprit charmant, la sensibilité, Les grâces, les talents animent la beauté, Sans tous ces dons par qui vous êtes embellie, Vous ne seriez au plus qu'une femme jolie.MADAME GERCOUR
D'ailleurs, elle est fort riche.MADAME GERCOUR
Mais lorsque je repasse en secret ma conduite... Je n'ai jamais reçu qu'une seule visite De Florville... Comment ?VALSAIN
De messieurs les époux, Telle est la bonne foi, soit dit, bien entre nous. Tout comme un autre, moi, j'ai de la calomnie Ressenti le poison mille fois dans ma vie. J'en ai beaucoup souffert : c'était un grand tourment Pour moi d'être accusé quand j'étais innocent.MADAME GERCOUR
C'est une chose affreuse.VALSAIN
Et qui n'est pas fort neuve. Tenez, j'en suis moi-même en ce moment la preuve. Votre mari, Madame, a confiance en moi, Entière confiance, et me la doit je crois. Son âge, ses bienfaits, son amitié sincère, Lui donnent sur mon coeur tous les titres d'un père. Cependant, je vous vois rarement ; et pourquoi ? C'est qu'il m'est revenu, qu'on me soupçonnait, moi, Moi, l'ami de Gercour, j'ose dire le vôtre,Suspendant un peu son débit.
D'être l'amant de l'une, et... coupable envers l'autre. Vous dirai-je combien de discours controuvés...Controuver : Inventer une chose fausse. [L]
MADAME GERCOUR
Mais, ces bruits jusqu'à moi ne sont pas arrivés.VALSAIN
J'ai cessé de vous voir, ils sont tombés d'eux-mêmes ; Mais j'ai pensé souvent à quels chagrins extrêmes Vous aurait exposée un bruit injurieux, Si je n'eusse, sur vous n'osant lever les yeux, Renoncé quelque temps à vous voir dans le monde. Des hommes quelque soit la malice profonde, Encore leur faut-il des motifs apparents Pour leur donner le droit d'être à leur gré méchants. Florville entre chez vous, et sur le champ Florville Passe pour votre amant. Il serait inutile De vouloir faire entendre aux calomniateurs, Qu'un jeune écervelé sans conduite et sans moeurs, Ne peut en aucun cas à votre confiance Avoir le moindre droit.VALSAIN, avec profondeur
Il vous faut un ami Sage et dans la vertu dès longtemps affermi, Dont la moralité soit connue, assurée, Pour qui vous ne cessiez jamais d'être sacrée.MADAME GERCOUR
Ah ! Vous avez raison.VALSAIN
Voilà le vrai bonheur ; Mais il n'existe pas avec le déshonneur. Il faut donc nous soustraire aux propos de l'envie, Aux rapports indiscrets qui tourment la vie. Vous ne pouvez douter à quel point votre honneur M'est cher, m'est précieux : vous savez que mon coeur Aime encor la vertu plus que ma tendre amie.Il lui prend la main.
Évitons, croyez-moi, les regards de Julie. Vous savez ce que peut un coeur jaloux, méchant... Pour moi, je la fuirai... que mon appartement...Il s'aperçoit que ce mot blesse. Adoucissant sa voix.
Que ma bibliothèque...MADAME GERCOUR
Ô ciel ! Qu'osez-vous dire ?VALSAIN
Mais si vous y venez, c'est pour causer et lire. On ne peut pas chez vous cultiver l'amitié, Sans courir le danger d'être calomnié. Chez moi, nous échappons aux langues médisantes ; Tranquilles, nous ferons des lectures charmantes. Vous n'avez jamais lu Socrate, ni Platon, Je le gagerais bien, ce n'est pas du bon ton. Confucius, Plutarque, Épictète, Sénèque, Tous ces grands hommes sont dans ma bibliothèque. On va de l'un à l'autre, on les compare, on lit, Puis on laisse le livre, et puis on réfléchit. Sentez-vous ?...SCÈNE VI. Les mêmes, un Laquais.
LE LAQUAIS, remettant une lettre
De la part de Madame Mélise.VALSAIN, à part
Que je hais les fâcheux !MADAME GERCOUR
Permettez que je lise.LE LAQUAIS
On attend la réponse.VALSAIN, vivement
Attendez un moment.SCÈNE VII.
VALSAIN, seul
Remettons à ce soir la déclaration. Tout va bien : cependant, à mes projets contraire, Notre chère Marton favorise mon frère. Pourquoi ? Je n'ai pas fait tout ce que j'aurais dû. D'un jour à l'autre ici mon oncle est attendu ; Il la connaît du temps qu'elle était chez mon père... Enfin elle pourrait m'être nécessaire. Bon, la voici.SCÈNE VIII. Valsain, Marton.
MARTON
Je reviendrai.VALSAIN, la retenant
Demeure.MARTON, voulant toujours sortir
Mais, mon maître, Monsieur.VALSAIN, la retenant
Il fait grand cas de toi.VALSAIN
Il me l'a dit à moi.MARTON
Mais...MARTON
Monsieur, faites plutôt pour Monsieur votre frère Un effort généreux dont il a grand besoin. Il est dans l'embarras.VALSAIN
Mais tu m'aimes aussi. Que ne vient-il lui-même ? Ce que j'ai déjà fait dans mille occasions... Je ne me vante pas des bonnes actions...MARTON
Il est vrai.VALSAIN
Son ami ?MARTON
C'est que...MARTON
Ses créanciers...VALSAIN
Eh bien ?MARTON
Sont si nombreux.MARTON
Je l'ignore.VALSAIN
Mais enfin à peu près ? Si ce qu'il peut devoir N'excédait pas, Marton, mon médiocre avoir...MARTON
Eh bien ?...VALSAIN
Et de quoi ?VALSAIN, l'arrêtant
Florville n'aura pas, Marton, l'âme assez dure Pour rompre des liens formés par la nature. C'est de moi seul qu'il doit accepter des bienfaits.MARTON, lui échappant
Oh ! Que nos créanciers vont être satisfaits.SCÈNE IX.
SCÈNE X. Valsain, Florville.
FLORVILLE, se frottant les mains
Mon frère, voulez-vous me prêter de l'argent ?VALSAIN
Je n'en ai pas, vous dis-je.FLORVILLE
Eh ! Qu'en faites-vous donc ? Vous ne dépensez rien ; Accumuleriez-vous ? Ce ne serait pas bien.FLORVILLE
Tous les jours vous dînez, et vous soupez en ville, Tous les matins chez vous vous demeurez planté, Vous passez tous les soirs dans la société ; Vous n'êtes pas joueur : une femme jolie N'a jamais égaré votre philosophie. Partant point de dépense.VALSAIN
Ah ! Que vous êtes fin ! Parce que je ne suis joueur, ni libertin, J'accumule mon bien et n'en fais pas usage, Vous allez voir que c'est un défaut d'être sage.FLORVILLE
En tout cas ce n'est pas le mien. Cela viendra, La jeunesse se passe, il faut arriver là. Cependant je me trouve en une gêne horrible ; Ma situation doit vous rendre sensible. Je suis, je vous assure, en un besoin pressant.VALSAIN
Et combien vous faut-il ?FLORVILLE
Mille écus sur le champ.VALSAIN
De les garder, jamais je n'aurais le courage. J'en ai bien quelques-uns encor, que je ménage Pour des pauvres vieillards, de malheureux enfants, Dont les besoins cruels sans cesse renaissants, M'épuisent tout à fait.FLORVILLE
Notre oncle du Bengale...VALSAIN
Voilà six mois...FLORVILLE
De lui, depuis cet intervalle, Le mois passé, je crois, nous reçûmes encor Une somme assez forte en belles pièces d'or.FLORVILLE
J'ai payé mes dettes.VALSAIN
Vous ne devez donc plus ?FLORVILLE
Je dois moins.VALSAIN
Mon dessein...VALSAIN
Je m'étonne De ce ton de hauteur : Mais enfin cet argent, Quand me le rendrez-vous ? Répondez franchement.FLORVILLE
Dans trois mois au plus tard. Voilà le temps, je pense, Que notre oncle Sudmer doit revenir en France. Si pourtant...VALSAIN
Achevez.VALSAIN
De qui tenez-vous cet avis ? Il ne nous en dit rien dans sa dernière lettre. Son voyage, partant, pourrait bien se remettre.VALSAIN
Il faut que je vous parle ici du fond du coeur ; Florville, j'ai pour vous l'amitié la plus pure. Eh ! Qui peut-être sourd au cri de la nature ! Mais quand le temps viendra de me payer... alors, Vous voudrez des délais, je ferai mes efforts Pour vous en accorder, je me gênerai même, Jusqu'à ce que je sois dans un besoin extrême. Mais enfin, il faudra vous acquitter. Comment Le pourrez-vous ? Comment ? Sans crédit, sans argent... Je me verrai contraint de faire une poursuite, Et nous nous brouillerons.VALSAIN
Mais non, Florville, je ne dis pas cela. Vous ne voyez donc pas l'usage charitable Que je fais de mon bien. Je serai moins coupable...FLORVILLE
Il est vrai. Je ne suis qu'un frère. Adieu Valsain. Quoique ce procédé ne soit pas trop humain, Si jamais la fortune à mes yeux méprisable, Sur moi daigne jeter un regard favorable, Dût-elle vous traiter un jour en ennemi, Vous n'aurez rien perdu. Florville est votre ami.Gaiement en s'en allant.
Encor, s'il me restait quelques effets à vendre ! Allons, mes créanciers, il faudra bien attendre.SCÈNE XI.
VALSAIN, seul
Il a le coeur trop bon, je le plains, mais ne puis Ni ne dois sagement me ruiner pour lui. Cependant, sa détresse est cruelle à l'entendre. Mais avec le secours de mon cher Alexandre, Je puis la soulager un moment. C'est le juif Le plus audacieux et le plus inventif Que je connaisse. Aussi, c'est mon homme d'affaire. Qu'on nomme, si l'on veut, ce commerce usuraire, Mon argent est à moi, j'y peux mettre le prix. Je vais lui dépêcher Lafleur : deux mots écrits Suffiront pour l'instruire, et par son ministère J'aurai rendu service à mon malheureux frère.SCÈNE XII. Valsain, Marton, elle vient voir s'il n'y a personne.
MARTON, surprise
Monsieur...VALSAIN, en sortant lui faisant un signe et un sourire d'amitié
Non, je sortais.MARTON, à part
Et nous allons te suivre.SCÈNE XIII. Sudmer, Marton, retournant à la coulisse et appelant Sudmer.
SUDMER
Non. Il faut me préparer. Il n'est pas temps, Marton, Je craindrais d'oublier mon rôle avec Florville. Celui-ci terminé, l'autre sera facile. Tu me présenteras chez Valsain, sous le nom D'un parent éloigné, du vieillard Lisimon. Tu m'as dit que cet homme accablé de misère, Avait souvent écrit à l'un et l'autre frère ; Que d'ailleurs de tous deux il était inconnu : Pour les solliciter il peut-être venu. Mais Marton, chez Florville il faut d'abord nous rendre. Puisque je sais par coeur mon rôle d'Alexandre, Allons le débiter. J'ai hâte d'en finir. Faire un rôle de juif !MARTON
On n'en doit pas rougir.MARTON
Ne peut pas le connaître, J'en suis très assurée ; et puis ce juif, peut-être, Est un fort non chrétien. N'en soyez pas surpris, On dit qu'il en est même une foule à Paris, Qui, sans croire manquer à la délicatesse, Prêtent à cinq... par mois, et qui vont à la messe.SUDMER, levant les épaules
Quel siècle ! Eh ! Mais, Marton, Je suis trop bien vêtu pour un prêteur sur gages.MARTON
Ah ! Fort bien. Ils ont tous les plus beaux équipages. Vous arriver de loin, il faut en convenir. Oh ! Comme nous allons ce soir nous divertir ! Mais vous ne riez pas.SUDMER
Il s'en faut que je rie. Ah ! Finissons, Marton, cette plaisanterie. J'ai pu m'en amuser un moment avec toi ; Mais mon coeur, en secret, est de meilleure foi. Je n'ai que deux neveux : dans le libertinage, L'un passe jour et nuit et perd son plus bel âge ; Tout entier au présent dont il pense jouir, Il ne soupçonne pas qu'il va s'évanouir. L'autre grave, penseur, philosophe tranquille, S'endort dans une vie à l'état inutile. Valsain...MARTON
Je le croyais, Monsieur, mais au nom de son frère Il s'est laissé vraiment attendrir aujourd'hui... Il m'a dit d'envoyer ses créanciers chez lui.SUDMER, froidement
C'est fort bien. Mais allons de ce pas chez Florville.ACTE III
La scène représente l'appartement de Florville, aussi dénué que celui de Béverley, avec de vieux tableaux.
SCÈNE I. Sudmer, Marton.
SUDMER
Florville va venir ?SUDMER, regardant autour de lui
Ma foi, rien n'est plus vrai, vous aviez tous raison.Marton rit.
Marton, il n'a donc plus de domestique ?SUDMER, regardant l'appartement
Mais, tu n'as pas grand mal, si j'en crois l'apparence.MARTON
Quant à son perruquier, il m'épargne ce soin. Vous savez, dieu merci, qu'on n'en a plus besoin. On ne se coiffe plus ; c'est la dernière mode.MARTON
Point du tout.MARTON
Un peu.SUDMER
Comment, un peu !MARTON
Pour dire seulement Que l'on est habillé. Les femmes d'à-présent Ne veulent pas, Monsieur, perdre un seul avantage.MARTON
Enfin, c'est une rage.MARTON
J'y vais.SCÈNE II.
SUDMER, seul
Tout est ouvert ici, ce désordre m'étonne, Et je ne croyais pas qu'il fut à ce degré.Regardant autour de lui.
L'appartement n'est pas richement décoré. Deux chaises, une table, un reste de tenture, Une vieille commode, encore sans serrure. Des tableaux... Quels tableaux. Un vieux miroir. Parbleu ! Mes gens sont encor mieux meublés que mon neveu. Le faste, je le vois, n'est pas son plus grand vice. Je l'excuse à présent et je lui rends justice ; Il peut laisser sa porte à tous venants, De semblables trésors ne tentent pas les gens. Il est en sûreté... Ces peintures, peut-être Que je dédaigne tant, sont de quelque grand maître ? Les cadres tous noircis pouvaient être fort beaux ; Mais ils n'annoncent pas des chefs d'oeuvres nouveaux. ... Eh ! Palsambleu ce sont des portraits de famille : Je reconnais mon père, et mon oncle et sa fille... Je ne m'étonne plus... Oh ! Je vois à présent ; Sur de pareils effets on trouve peu d'argent. Autrement mon neveu s'en fût défait sans doute. Mais quel autre portrait ?... Ma foi l'on n'y voit goutte, Je crois... En vérité reconnaître le mien. Oui, morbleu ! C'est bien moi ; je me reconnais bien. Mais, si le drôle allait, trouvant ma ressemblance... Bon, il était si jeune ! Et mon âge, et l'absence Depuis près de vingt ans.Palsambleu : Jurement de l'ancienne comédie. [L]
SCÈNE III. Sudmer, Marton.
SUDMER
Bien sûrement ?SUDMER
C'est vivre plus qu'un autre et doubler sa carrière. Comment donc, ce jeune homme est avare du temps ? Il a grande raison, vivent les gens prudents ! Enfin, il va venir.SUDMER
Il peut bien y compter.MARTON
Je l'entends.SCÈNE IV. Sudmer, Florville, Marton.
FLORVILLE, à la coulisse
Point d'humeur. Je vous rejoins bientôt.À Sudmer.
Monsieur, de tout mon coeur. Vous m'avez attendu, pardonnez-moi, de grâce. Marton, approche-nous des sièges... Prenez place. Marton, quel est Monsieur ?FLORVILLE
Ah ! C'est vous !SUDMER
Comment donc ?FLORVILLE
Nulle_part, ce me semble. Mais puisque le hasard en ce lieu nous rassemble, J'ai vraiment à vous voir un sensible plaisir. De traiter avec vous, j'ai le plus grand désir. Je ne vous promets pas de grands gains usuraires ; Je suis, pour le moment, fort mal dans mes affaires, Mais j'ai de bons amis qui n'ont pas tout mangé. Comptez sur moi près d'eux.SUDMER
Je vous suis obligé.FLORVILLE
Voici le fait. Je suis un jeune fou.FLORVILLE
Tais-toi. Sors ou m'écoute. Je suis donc, vous disais-je, un jeune extravagant, Qui veut à quelque prix que ce soit, de l'argent. Vous me paraissez, vous, un vieux pécheur, un homme Riche, assez obligeant pour me prêter ma somme : Moi, je suis assez fou dans le moment présent, Pour payer l'intérêt à cinquante pour cent. Je crois que je m'explique ; et maintenant je pense, Nous pouvons tous les deux traiter en assurance.FLORVILLE
Très franc.FLORVILLE
Ah ! Voilà de la ruse.SUDMER
D'honneur, je ne suis pas, moi, personnellement, Riche assez pour pouvoir vous prêter de l'argent. Mais j'ose me flatter d'avoir assez d'empire Sur un ancien ami.FLORVILLE
Fort bien ;SUDMER
Quoiqu'à vrai dire, Cet homme soit un juif dans la force du mot, Craintif jusqu'à l'excès, avare...FLORVILLE
C'est un sot.FLORVILLE
Enfin puis-je y compter ?SUDMER
Oui, Monsieur, je l'espère. Je ne vous dirai pas qu'il ait exactement L'argent dont vous pourriez avoir besoin...FLORVILLE
Comment ?FLORVILLE
Combien ?FLORVILLE
Je m'engage à payer enfin la différence. Je sais bien qu'on n'a pas d'argent sans intérêt, Et, je n'en voudrais pas autrement, s'il vous plaît.SUDMER
C'est penser noblement. Mais vous savez l'usage. Il faudrait engager un bien, un héritage, Pour sûreté des fonds que je vous fais prêter.FLORVILLE
Un bien ?SUDMER
Terre ou maison.FLORVILLE
J'emprunte. Mais sans doute, mon cher, vous avez dans leur temps Connu, de nom du moins, quelqu'un de mes parents ?SUDMER
Monsieur, votre famille, il est vrai, m'est connue. Votre père, je crois, logeait dans cette rue,FLORVILLE
Elle n'est plus à moi.SUDMER
Vraiment.FLORVILLE
Par caractère J'ai préféré d'en être un simple locataire ; La maison est d'abord trop immense pour moi. Dans les appartements on logerait un roi. Je n'ai point de chevaux, n'en aurai de ma vie, Je n'ai conséquemment pas besoin d'écurie, Caves, bûcher, cuisine, office et cætera, Je n'habiterais pas ces appartements là. Mon père avait d'ailleurs un nombreux domestique. Ce luxe est ruineux, et bien fou qui s'en pique. Pour m'aider à manger le peu que j'ai de bien, Qu'ai-je à faire de gens qui ne servent à rien ? Quand j'en avais encor, mon petit antichambre Servait d'appartement à mon valet de chambre. Il eût fallu louer, c'est un autre embarras. Il est, vous le savez, des gens qui n'aiment pas À payer ; les contraindre, assigner, faire vendre, Ce n'est point du tout dans mon genre.Antichambre : Pièce d'entrée d'un appartement. C'est une faute assez commune de faire antichambre du masculin. [L]
FLORVILLE
Enfin j'ai vendu.FLORVILLE
C'est assez parler d'une maison ; Il n'y faut point compter : Mais la chose est égale Si vous êtes payé. Vous savez qu'au Bengale J'ai depuis dix-huit ans un oncle très riche.SUDMER
Oui.SUDMER, souriant
Incessamment.FLORVILLE
Deux cents mille francs.SUDMER
Ah !FLORVILLE
Cinquante mille écus, Soit. Ne sont-ce pas là de belles espérances, Et pour dix mille francs de riches assurances ?FLORVILLE
Non, mais sur ses bontés.SUDMER
Cette présomption...SUDMER, à part
Pas plus que moi, je gage.FLORVILLE
Le cher oncle est malade, hélas ! Et chaque jour Mes voeux ardents au ciel demandent son retour ; Pour que mon frère et moi, tous deux d'intelligence, Puissions lui témoigner notre reconnaissance ; Et de son mal cruel trompant l'activité, Lui rendre par nos soins la vie et la santé.SUDMER, avec attendrissement
C'est fort bien. Mais passons. On dit que votre mère, Qui vous favorisait, vous fit son légataire D'un service d'argent superbe.FLORVILLE
Je ne sais. Elle était toute latine ou grecque, Ou gauloise, du style et du temps d'Amyot. Je n'en ai jamais pu déchiffrer un seul mot ; C'est trop savant pour moi. Je suis d'un caractère Très communicatif, et je crois que mon père Avait tort de garder tant de livres chez lui. À quoi sert-il de lire ? On sait tout aujourd'hui.FLORVILLE, montrant les tableaux
Ma race ici fourmille. Si vous êtes jaloux de portraits de famille, Vous ne pouviez, mon cher, aujourd'hui tomber mieux. Tout mon appartement est plein de mes aïeux. C'est du Van_Dyck tout pur, pas une seule croûte ; Mais cela ne vaut rien pour vous.Van Dyck, Antoine (1599-1641) : peintre flamand du XVIIème, il fit, entre autres, des portaits de la Cour de Charles Ier d'Angleterre.
SUDMER
Très peu, sans doute ; Attendez. Je connais un certain parvenu, Dont aucun des aïeux jusqu'ici n'est connu, Qui m'a fait demander une famille entière, Dont le chef quoiqu'issu d'une race roturière, Eût fait quelque action de mérite et d'éclat, Ou comme militaire, ou comme magistrat. Mais, vous ne voulez pas les vendre, je suppose.SUDMER
Vous riez ?FLORVILLE
Sans doute. Eh parbleu ! Mon grand père, Ma tante, mes cousins, mon arrière-grand-mère. Prenez-les.SUDMER, à part
Je ne peux pardonner ce trait-là.FLORVILLE
Je n'en connus jamais un seul.SUDMER
Que fait cela ?FLORVILLE
Vous êtes bien austère.FLORVILLE
Vous vous faites prier. Tenez, voici d'abord ma tante Dulaurier. C'est elle sous ma main qui tombe la première ; Elle mourut suivant son époux à la guerre : Elle a valu son prix dans son temps à la voir, Mais je ne la vends pas ce qu'elle a pu valoir. Elle est peinte en bergère à l'abri du feuillage D'un hêtre qui lui prête un favorable ombrage. Ses moutons innocents paissent à ses côtés. Que de grâces, d'attraits, de charmes, de beautés ! Fidèle Amaryllis, elle attend son Tytire. Combien cela vaut-il ? Cent francs.Amaryllis : Nom transporté dans la botanique, et qui est celui d'une jeune bergère dans Virgile et Théocrite (Amaryllis). [L]
Tytire : Ce n'est pas seulement le nom d'un Pasteur dans la première Églogue de Virgile ; c'est encore le nom que l'on donnait à des gens de la suite de Bacchus, de ses serviteurs, de ses compagnons. [T]
FLORVILLE, lui frappant sur l'épaule
Vous avez un beau dessus de porte.Il montre un autre tableau.
Mon grand oncle Richard, Achille, Marvelin, Il se distingue fort au combat de Denain. C'était un général d'une haute vaillance ; Après avoir été le sauveur de la France, Et toujours le premier au sentier de l'honneur, De l'Europe il devint le pacificateur.SUDMER
Combien en voulez-vous ?FLORVILLE
Six cent francs.SUDMER
Ah !SUDMER
Oui, fort bien, mais...FLORVILLE
Vous le voulez pour rien ! Un pacificateur... est cher, voyez-vous bien D'un trait de plume il rend à cent mille familles Des pères, des enfants... et des maris aux filles, Surtout...SUDMER
Il est à moi.FLORVILLE
Vous vous y connaissez.FLORVILLE
Plus que vous ne pensez. Ce sont deux magistrats dont l'un fut un poète : Mais ce qui renchérit de beaucoup votre emplette, C'est, quoiqu'on ait tenté d'ébranler leurs vertus, Pour la première fois qu'ils ont été vendus.FLORVILLE
Pour faire en peu de mots, sans recourir aux fables, L'éloge de leurs coeurs et de leurs grands talents, Mes deux oncles étaient les d'Aguesseau du temps.Aguesseau : D'Aguesseau Magistrat et homme politique, a contribué à codifier et unifier la législation.
SUDMER
Deux cents francs, soit.FLORVILLE, montrant d'autres tableaux
Le maire avec les échevins. Vous voyez mon grand père et deux de mes cousins ; Tenez, pour dent écus je vous donne le maire.SUDMER
C'est trop.FLORVILLE
Si pour ce prix vous prenez mon grand père, Quoiqu'à mes deux cousins je sois fort attaché, Prenez les échevins par-dessus le marché.SUDMER
Allons.FLORVILLE
Nous en aurions pour toute la journée ; Notre affaire en deux mots peut être terminée. Voyez si ces portraits sont tous de votre goût, Prenez et donnez-moi dix mille francs du tout.SUDMER, comptant
Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit... quinze, seize.FLORVILLE, qui pendant que Sudmer compte a mis son portrait à part
Le seizième n'est pas à vous, ne vous déplaise ; Vous voyez qu'il est mis à part ; c'est le portrait De mon oncle Sudmer ressemblant trait pour traitSUDMER
À ce qu'on vous a dit.FLORVILLE
Oui.SUDMER
Cette préférence...FLORVILLE
Est un devoir sacré de la reconnaissance. Je me souviens encor que quand j'étais enfant, Il me gâtait.SUDMER
Tant pis.FLORVILLE
Et depuis ce moment, J'ai tant reçu de lui de marques de tendresse, Que je veux avec moi le conserver sans cesse, N'eussé-je qu'un grenier pour mon appartement...SUDMER
Vous y voilà.FLORVILLE
Lui seul en ferait l'ornement.SUDMER, à part
Je lui pardonne tout.Haut.
Soit goût, soit fantaisie, De ce cher tableau-là j'ai la plus grande envie. Peu m'importe le prix, je m'offre à le payer.FLORVILLE
J'en suis fâché pour vous, mon très cher usurier. Vous ne l'aurez pas, c'est moi qui vous le jure.SUDMER, à part
Je lui pardonne tout...Haut.
Monsieur, de ma nature, Je suis un homme étrange et tenace...FLORVILLE
En effet.FLORVILLE
J'enrage.SUDMER
Deux cents pistoles.FLORVILLE
Non.FLORVILLE
Non.SUDMER
Six cents.FLORVILLE
Non, non, quelle fureur ! S'il vaut cela pour vous qui n'avez pas mon coeur, Vous, que l'intérêt seul peut conduire...SUDMER
Il me semble Qu'en le payant autant que tout le reste ensemble, Ce marché-là pour vous doit être avantageux.FLORVILLE
Non, sans lui, je serais tout à fait malheureux. Privé de mes parents dès l'âge le plus tendre, Quoiqu'éloigné de moi, lui seul a su m'entendre. C'est mon ange gardien ! Dussiez-vous le couvrir D'or et de diamants... J'aimerais mieux mourir.SUDMER, à part
Ce coquin-là sera quelque jour un brave homme !Haut, tirant son portefeuille.
Tenez, je crois avoir apporté votre somme. La voici.Tirant un billet.
FLORVILLE, après avoir regardé le billet
Ce billet est de vingt mille francs. Vous vous trompez, sans doute ?FLORVILLE
Tout à fait.SUDMER
En ce cas, marché nul.FLORVILLE
Voici votre billet.SUDMER, se cachant pour pleurer
Je crains de me trahir.SUDMER, à part
De vices, de vertus, quel assemblage étrange ! C'est un diable, dit-on, oh ! Pour moi c'est un ange.FLORVILLE
Vous repentiriez-vous ?SCÈNE VII.
SCÈNE VIII. Florville, Marton.
FLORVILLE, lui courbant la tête avec la main
Marton, viens saluer tes vieilles connaissances ; Et prosternant ton front, viens, les larmes aux yeux, Le coeur plein de regrets leur faire tes adieux.FLORVILLE
Veux-tu donc, ma chère, que je pleure ? À propos, Lisimon... va changer ce billet ; Tâche d'avoir de l'or pour faire moins d'effet. Tu sais du bon vieillard l'événement funeste, Porte-lui mille écus, tu me rendras le reste. Je vais jouer.MARTON
Jouer ?FLORVILLE
Qui dit ?...MARTON
Soyez juste...SCÈNE IX. Sudmer, Marton.
SUDMER, accourant
Je n'y puis plus tenir, son procédé m'enchante.MARTON, sans voir Sudmer
C'est un drôle de corps... Cette action touchante...SUDMER
Que fais-tu là, Marton ?MARTON, sans voir Sudmer
Il ne soupçonne pas...L'apercevant.
Qui vous fait donc, Monsieur, revenir sur vos pas ?SUDMER
Où peut-être Florville ?MARTON
Au champ de la victoire.SUDMER
Que veux-tu dire ?MARTON
Comment ?MARTON
Le bon jeune homme !MARTON
Mais, monsieur Lisimon, car maintenant vous êtes Ce parent éloigné, ce vieillard malheureux, Qui nous sollicitez de puis un mois ou deux. J'ai dans ce moment-ci l'ordre de vous remettre Mille écus.SUDMER
Mille écus ?MARTON
Si vous voulez permettre. Votre fou de neveu n'a pas plutôt reçu Le billet que voici, que soudain à l'insu Des avides recors qui le veillent sans cesse, Il me charge envers vous d'acquitter sa promesse. Comme votre besoin, je crois, n'est pas pressant, Vous me permettrez bien de donner cet argent À quelques créanciers que j'ai vus tout à l'heure, Et qui, le jour, la nuit, assiègent sa demeure.Recors : Aide de Sergent, celui qui l'assiste, lorsqu'il va faire quelque exploit, ou execution, qui lui sert de tesmoin, et qui lui prête main forte. [F]
SUDMER
À propos, et Valsain, ce jeune homme charmant, Bon, généreux, humain, a-t-il payé les dettes De son frère ?MARTON
Ah bien oui ! Les dupes qu'il a faites Ne sont pas, j'en réponds, si sottes qu'on le croit, Car je ne connais pas de fourbe plus adroit. Moi, qui m'en méfiais, à ses belles promesses Je me laisse attraper. Sur la foi des espèces, Que nous vendent si cher messieurs les usuriers, J'en porte la nouvelle à tous nos créanciers. L'un me trouve jolie, et l'autre de la grâce, Celui-ci me caresse, et celui-là m'embrasse ; Et chacun satisfait d'un message si doux, Se rend à la même heure au même rendez-vous. On les expédiait en espèces sonnantes, C'est-à-dire en grands mots, en paroles touchantes... J'arrive, moi : voici les consolants adieux Que généreusement il leur fait à mes yeux. « Mes chers et bons amis (c'est cet indigne frère Qui parle), je voudrais pouvoir vous satisfaire ; Mais, pourquoi diable aussi vendez-vous à crédit ? De cet événement faites votre profit. Quand vous pensiez chez moi trouver quelque ressource, Vous avez consulté mon coeur et non ma bourse. Ma bourse est épuisée, hélas ! Et j'en gémis ; Mais vous n'aurez jamais de plus sincère ami ». Tout en disant ces mots, tels que je les rapporte, Il les a reconduits doucement à la porte...SUDMER
Va, ma pauvre Marton...MARTON
M'en imposer ! À moi !MARTON
J'aurais dû m'en fier à votre expérience, Monsieur, du coeur humain vous avez la science. Ma foi, dans l'entretien que nous eûmes tantôt, Il m'avait attrapée.SUDMER
Il le sera bientôt.SUDMER
Rien ne m'étonne plus.MARTON
Ce juif, cet Alexandre, Dont tout à l'heure ici vous avez pris le nom, Et dont Lafleur m'avait parlé, n'est qu'un fripon, De qui l'affreux Valsain fait son homme d'affaire, Et qui l'aide entre nous à ruiner son frère.SCÈNE X. Les mêmes, Gercour.
GERCOUR
Eh bien ! Avais-je tort ?GERCOUR
Il court un grand danger, En effet. Renoncez, mon cher à l'entreprise. Je viens de le laisser à l'instant chez Mélise.ACTE IV
SCÈNE I.
Le théâtre représente un cabinet d'étude.
VALSAIN, seul
Il tient à la main un livre qu'il dépose et reprend tour à tour. Mélisse est en honneur une femme charmante ; J'ignore d'où lui vient le renom de méchante : Elle est bonne, sensible, et son coeur généreux Aime par-dessus tout à faire des heureux. La Coquette Gercour se forme à son école ; J'ai subjugué son âme et sa tête frivole. Déjà je l'ai réduite à n'avoir plus que moi Pour ami, pour conseil, à suivre en tout ma loi. Je l'attends en ces lieux avec impatience. Mais elle est vertueuse... Et toute ma science... Légère, inconséquente, on peut la mener loin... D'obtenir Julie elle prendra le soin. Qui peut la retarder ?... Je ne peux pas comprendre... Quand elle sait qu'ici je reviens pour l'attendre... Peut-être a-t-elle craint... sa réputation... Mais quand je prends sur moi d'être sa caution... Et qui pourra d'ailleurs pénétrer ce mystère ? Je suis sûr de Lafleur... Florville chez son frère Ne vient presque jamais... Par mes soins écarté, Le cher époux enfin nous laisse en liberté. Car malgré le respect qu'il a pour ma personne...SCÈNE II. Valsain, Lafleur.
LAFLEUR
Non, Monsieur.LAFLEUR
Il vient probablement...SCÈNE III.
VALSAIN, seul
Ce Lafleur est un sot. De la vie Je n'ai connu valet de si mince génie ; Je ne sais pas où diable il va me déterrer Des gens que pour toujours je voudrais ignorer. On ne vient pas. Eh ! Mais, je me lasse d'attendre. Ni madame Gercour, ni le cher Alexandre. Alexandre, surtout, je ne le conçois pas ; Lafleur m'avait juré qu'il marchait sur mes pas. Il a tous mes papiers, tous mes secrets... Peut-être... L'homme adroit aisément peut devenir un traître.Il aperçoit Madame Gercour ;
Mais la voici.SCÈNE IV. Valsain, Madame Gercour.
MADAME GERCOUR, éclatant de rire
Dorval, qui surprenant sa femme Chez Mélise à l'instant, exigeait que la dame Rentrât pour se coucher à dix heures du soir. Il fallait tous les deux les entendre, les voir.Après un moment de réflexion.
Mais, si j'allais chez vous moi-même être surprise Par mon mari ?VALSAIN
D'abord, il vous croit chez Mélise. Puis dans mon cabinet il monte rarement ; Il me fait appeler dans son appartement, Quand il a quelque chose à me dire, à m'apprendre, Ou de mon amitié quelque conseil à prendre, Et je trouve cela raisonnable. Il est vieux, Je suis jeune, je dois...VALSAIN
Jaloux de moi ! Non, non.MADAME GERCOUR
À ma fidélité Gercour fait cette injure.VALSAIN
Et j'en suis indigné. Votre âme noble et pure Peut-elle avec Florville avoir quelque rapport ? Le vice et la vertu sont-ils jamais d'accord ?MADAME GERCOUR
J'aimerais ?...VALSAIN
Pourquoi non ?... Souffrez, je vous conjure ; La mal n'est pas d'aimer. Ah ! Suivons la nature. Tout dépend d'un bon choix.MADAME GERCOUR, avec dignité
Il est fait.VALSAIN, dédaigneusement
Bon.MADAME GERCOUR
Comment ?MADAME GERCOUR
N'est-elle pas coupable ?VALSAIN, avec force
Oui. (Car je suis sévère), Lorsqu'au gré de ses voeux elle est épouse et mère : Lorsque libre d'avoir un époux à son choix, D'un hymen volontaire elle a subi les lois ; Surtout lorsque les fruits de ce lien aimable Lui rappellent sans cesse un serment redoutable, Et lui faisant goûter les plaisirs les plus doux, À ses yeux attendris retracent son époux. Mais combien peu voit-on de ces femmes heureuses Qui portent de l'hymen les chaînes amoureuses ? Combien, pour mettre fin à de longs démêlés, N'a-t-on pas vu d'enfants, avant l'âge immolés, Forcés par leurs parents d'unir leur main timide À la tremblante main d'un vieillard insipide, Qui, non content d'avoir à la société Refusé le tribut que doit l'humanité, Ayant perdu sans fruit une longue jeunesse, Dessèche encor la fleur que cueille sa vieillesse.MADAME GERCOUR
Il faudrait selon vous, rompre...VALSAIN
Mais, franchement Votre sexe et le mien y gagneraient souvent. Ah ! Que de malheureux gémissent en silence, Et j'en fais près de vous la triste expérience, Qu'un sort injurieux condamne sans retour À voir en d'autres mains l'objet de leur amour ; Et réduits à brûler d'une éternelle flamme...MADAME GERCOUR
Je vous entends fort bien, mais...MADAME GERCOUR
Gercour est votre ami, souvenez-vous-en bien.VALSAIN
Pardonnez à mon coeur trop tendre et trop sensible, De la divinité c'est un présent terrible, Dont l'excès, je l'avoue, ajoute à la douleur ; Mais s'il double la peine, il double le bonheur. Ah : Malheur aux coeurs froids qui dans l'indifférence Goûtent de n'aimer rien la triste jouissance Le ciel vous fit pour plaire : avec autant d'appas, Vous aurait-il fait don d'un coeur pour n'aimer pas ? Livrons à leurs remords ces femmes aveuglées, Qui toujours dans la foule, et toujours isolées, N'éprouvant que des goûts, jamais un sentiment, Ont mille adorateurs et n'ont pas un amant. Pour nous, qu'un doux penchant entraîne l'un vers l'autre, Que mon coeur soit toujours le confident du vôtre ; Que le plus tendre amour enchaîne pour jamais Deux coeurs que pour s'aimer la nature avaient faits.Il se jette à genoux.
Nous sommes seuls.MADAME GERCOUR
Qu'entends-je !MADAME GERCOUR, à part
Grands Dieux ! Je t'ai démasqué, traître.Haut.
Fuyons, j'entends du bruit, on vient.SCÈNE V. Valsain, Gercour.
GERCOUR, le maintien accablé
Ma femme...GERCOUR, sans regarder Valsain
Elle se perd.VALSAIN
Vous la supposeriez jusques-là criminelle ? Gercour, de l'apparence il faut se défier ; À de faux bruits craignez de la sacrifier.GERCOUR
Je dois vous dire plus. J'ai découvert l'infâme Qui m'insulte et m'outrage en séduisant ma femme. Vous tremblez ?VALSAIN, balbutiant
Le séducteur !... De qui ?... Je n'en ai pas d'idée. Mais aussi votre crainte est-elle bien fondée ?VALSAIN, à part
Je respire.GERCOUR
Eh bien, qu'en dites-vous ?VALSAIN
Vous le soupçonneriez ?... Non, il est impossible. Ce procédé, Gercour, serait par trop horrible. Je connais ses défauts, ses penchants à l'erreur, Mais ils sont dans sa tête, et non pas dans son coeur.GERCOUR
Moi qui l'aimai quinze ans, et lui servis de père ! C'est ce qui plus encor, Valsain, me désespère. Vous ne concevez pas...VALSAIN
Ah ! Je sens vivement Ce que pour vous ce coup doit avoir d'affligeant. Non, je n'en reviens pas. Je consens qu'on soupçonne Florville. Mais penser qu'une jeune personne Qui vous doit son état, son bonheur.GERCOUR
Je conçois Ce qui peut l'engager à s'éloigner de moi. Elle veut à son âge être en tout sa maîtresse, Le joug le plus léger lui déplaît et la blesse. Je sais de bonne part qu'elle trouve mauvais De dépendre de moi pour mille petits frais... Je veux croire en effet que ce rôle est pour elle Pénible quelquefois. Elle est hors de tutelle Dès ce moment. J'apporte avec moi deux contrats Que vous lirez.Il les lui remet.
Par l'un, je la mets dans le cas De vivre absolument maîtresse indépendante ; Je lui donne, en un mot, dix mille écus de rente, Pour carrosse, chevaux, habillements et jeu : Vous savez ma fortune, est-ce trop, ou trop peu ?GERCOUR
Mon désir le plus grand est de la voir heureuse.Lui indiquant l'autre contrat.
Enfin, après ma mort, elle aura tout mon bien, La loi, grâces au Ciel, le permet.GERCOUR
Je vous demande en grâce Qu'elle ne sache rien de tout ce qui se passe Entre nous, cher Valsain, il n'est pas encore temps.VALSAIN, à part
Je crois qu'il est trop tard. Quel cruel contretemps !GERCOUR
Mon coeur est soulagé, je me sens plus tranquille : Parlons donc maintenant de ma jeune pupille ; Elle paraît se rendre, et j'espère bientôt...VALSAIN, baissant un peu plus la voix
Gercour, sur ce sujet, de grâce, pas un mot. Pour un autre moment, réservez, je vous prie, Ce qui peut concerner le bonheur de ma vie. Je suis trop affecté... Ce sont là de ces coups... Non, mon cher, je ne puis m'occuper que de vous. L'homme qui d'un ami voyant couler les larmes, Dans son propre bonheur peut trouver quelques charmes, Ose même y penser, doit être rejeté Comme un monstre en horreur à la société. Qu'est-ce ?SCÈNE VI. Les mêmes, Lafleur.
VALSAIN, avec humeur
Que veut-il ?LAFLEUR
Vous parler.VALSAIN
Je ne puis.SCÈNE VII. Gercour, Valsain.
GERCOUR, le prenant à part
Il faut, Valsain, que je sois éclairci. Le hasard à propos conduit Florville ici. Il est jeune, imprudent, il ne pourra se taire ; D'un amour criminel dévoilons le mystère. Mettez sur ce sujet la conversation.GERCOUR
C'est rendre à tous deux un important service. J'ai commis envers lui peut-être une injustice, Et je voudrais n'avoir rien à lui reprocher. Il va venir, allons, où vais-je me cacher ? Ce paravent me semble une retraite sûre ;Malgré Valsain, il veut l'ouvrir, on le retient en dedans.
Mais elle est occupée. Ah ! Parbleu, l'aventure Ne serait pas du tout amusante à mon gré ; Quelqu'un nous écoutait.VALSAIN
Qui donc ?VALSAIN
Vous riez ?GERCOUR, allant au paravent
Voyons donc.GERCOUR
On nous trompait tous deux ; Les femmes, vous savez, ont l'esprit curieux :Valsain, par ses gestes, veut repousser cette idée.
Dans votre appartement, Valsain, il en est une, À coup sûr. Je pourrais parier ma fortune Qu'à l'heure où je vous parle, en ce moment...VALSAIN
Allons, je crois qu'il faut vous parler franchement. C'est, recevez, Gercour, ma confidence entière, Vous n'en parlerez pas, une jeune ouvrière Qui loge ici tout près, un enfant.GERCOUR
Ah ! J'entends.VALSAIN
Elle vient travailler chez moi de temps en temps ; Elle est honnête, sage, en vérité. Sa mère A huit ou dix enfants, elle est dans la misère. Elle était avec moi quand vous êtes entré : Ce n'est pas qu'elle soit fort jolie à mon gré ; Mais ces petites gens ont, pour leur subsistance, Besoin de ménager jusques à l'apparence.GERCOUR
Mais elle peut jaser.VALSAIN
Vous craignez un enfant ?VALSAIN
Dans ce cabinet.GERCOUR
Bon.VALSAIN
Entrez.GERCOUR
Je fais retraite.Il entre.
Entrouvrant la porte du cabinet.
Ah ça, vous êtes sûr qu'elle sera discrète.MADAME GERCOUR, entrouvrant la porte
Puis-je sortir ?VALSAIN, la retenant
Oh ! Non.VALSAIN, la refermant
Soyez sûr que je n'oublierai rien.MADAME GERCOUR, entrouvrant
Je dois...VALSAIN, la refermant
Je vous conjure en tremblant de vous taire.GERCOUR, entrouvrant
Il faut...SCÈNE VIII. Valsain, Florville.
FLORVILLE
Bonjour, grave Valsain, philosophe sévère ; Je croyais que Gercour et vous parliez d'affaire.VALSAIN
Il sort dans ce moment.FLORVILLE
Eh bien ! Le vieux jaloux ?FLORVILLE
Moi ! Je dors Tout le jour, et je suis toute la nuit dehors : Je ne puis donc troubler le repos de personne.FLORVILLE
Avec réflexion Je ne ferai jamais une lâche action : Et c'en serait, je crois, une indigne, une infâme, Que de vouloir séduire et corrompre la femme D'un homme à qui je dois, quoiqu'il m'ait maltraité, Reconnaissance, amour, respect, fidélité ; Mon frère, ainsi que vous, je m'en crois incapable. S'il arrivait pourtant qu'une personne aimable Se mît dans mon chemin, là, volontairement ; S'il arrivait encor, par un hasard charmant, Qu'avec un vieil époux elle fut mariée, Et le jour et la nuit par lui contrariée... Je crois que je pourrais... pour finir ses tourments, Emprunter quelques-uns de vos beaux sentiments.FLORVILLE
Oh ! Trêve à la sagesse ; Vous avez beau chanter et répéter sans cesse De grands mots, je devrais moi-même être surpris... Je vous ai cru, mon frère, un de ses favoris.VALSAIN, l'emmenant du côté opposé à Gercour
Moi !VALSAIN
Mais...VALSAIN, à part
Il faut que je l'arrête, ou bien je suis perdu.Haut.
Son mari nous écoute, il a tout entendu.FLORVILLE, à voix très haute
Bon, tant mieux, j'en éprouve une joie infinie.À Gercour sortant du cabinet.
Eh ! Quoi, vous adoptez la petite manie De l'inquisition ? Ah ! Mon ancien tuteur, Un tel incognito pour moi n'est pas flatteur, Quand...GERCOUR, à Florville
Je vous soupçonnais injustement, Florville. Je connais votre coeur, et le mien est tranquille : Pardonnez-moi.Gercour et Florville se font beaucoup d'amitiés sur le devant du théâtre, et ont l'air de causer tout bas. Valsain est un peu interdit derrière eux.
SCÈNE IX. Les mêmes, Lafleur.
LAFLEUR, à Valsain
Le juif Alexandre.VALSAIN, bas
Tais-toi.VALSAIN, bas
Mon effroi Redouble à chaque instant. Que résoudre ? Que faire ? Mais si je laisse ici Gercour avec mon frère... Il faut les éloigner...Haut.
Pardonnez, s'il vous plaît, Quelqu'un voudrait ici me parler en secret.FLORVILLE
Bon.VALSAIN, en sortant
Que ma position est pénible et cruelle.SCÈNE X. Gercour, Florville.
GERCOUR
Ma foi, profitons-en, l'occasion est belle. Florville, à vos dépends, j'ai voulu m'amuser ; Si vous me promettez, là de ne point jaser, Aux dépens de Valsain, ici nous pourrions rire. Mais je crains votre langue.FLORVILLE
Est très fort de mon goût.GERCOUR
Peste !FLORVILLE
Eh ! bien !GERCOUR
Est cachée ici.FLORVILLE
Bon !GERCOUR, montrant le paravent
Là derrière.FLORVILLE
Oh ! Bien, je suis sa caution. Si je manquais à voir une fille jolie, Je me reprocherais cela toute ma vie.GERCOUR, le retenant
Je ne permettrai point...FLORVILLE
Je me le permettrai.SCÈNE XI. Les mêmes, Valsain.
VALSAIN, entre précipitamment, et veut arrêter Florville
Florville, voulez-vous ?FLORVILLE, leur échappant
Valsain, je la verrai.Ayant ouvert le paravent, aperçoit madame Gercour, et le referme soudain.
Ciel ! Que vois-je ?À part.
Sauvons les coupables.Haut.
Mon frère...VALSAIN
Je suis perdu.FLORVILLE
Valsain, je ne soupçonnais guère Que ce fût-là l'objet qui vous tînt sous sa loi. Je dois vous en vouloir. Quoi ! Vous me trompiez, moi !VALSAIN, à Gercour
Monsieur, ne croyez pas que mon coeur soit coupable.FLORVILLE
À part.
Il va se découvrir...Haut.
Vous êtes fort aimable, Mon frère, en vérité. Vous perdez la raison ; Mais c'est moi qui me plains de votre trahison, Lorsque vous m'enlevez en secret ma maîtresse.GERCOUR
Votre maîtresse ?GERCOUR
Tant mieux.GERCOUR
Nous verrons.FLORVILLE, l'interrompant
C'est cela même, eh ! Oui, c'est un enfant.GERCOUR, riant
La rencontre est unique.FLORVILLE
Oh ! Rien n'est plus plaisant.FLORVILLE
Quand je suis généreux, tout le monde doit l'être. Imitez-moi.Il lui fait signe de sortir.
FLORVILLE
Sortons.FLORVILLE
Elle est sans doute encore chez Mélise. Qu'y ferions-nous ? Montez chez moi, que je vous lise Un superbe projet de réformation Qu'n a fait, je suppose à mon intention. J'en ignore l'auteur, mais son plan est fort sage, J'en ai déjà bien lu.GERCOUR
La moitié ?GERCOUR
Remettons à demain.SCÈNE XII. Valsain, Madame Gercour.
VALSAIN, ouvrant le paravent
Nous sommes seuls, Madame.MADAME GERCOUR, respirant à peine
Ô Ciel ! Quelle surprise !VALSAIN
Rassurez-vous.MADAME GERCOUR
Combien je me suis compromise !VALSAIN
Votre époux ne sait rien.VALSAIN
Quelle erreur vous séduit ! Vous appelez un crime, un sentiment, Madame, Dont l'empire absolu charme et subjugue l'âme Un sentiment duquel...MADAME GERCOUR
Vous auriez dû rougir.MADAME GERCOUR
Conservez-vous l'espoir de me séduire encore ?MADAME GERCOUR
Malheureux ! Son repos m'en fait seul un devoir.VALSAIN, la laissant sortir
Votre indiscrétion ferait mon désespoir.SCÈNE XIII.
VALSAIN, seul
À peine je respire, et quand je considère À quel affreux danger je viens de me soustraire... Quelle terrible école ! Heureusement pour moi Que son propre intérêt, l'honneur lui fait la loi De garder sur ceci le plus profond silence. Puis n'aurait-elle pas à craindre la vengeance De son époux ! Il faut... Non. Ce sexe indiscret. À merveille d'ailleurs sait garder son secret. Ah ! Ne nous livrons pas à la mélancolie, Sortons, et ne songeons désormais qu'à Julie.ACTE V
Le même Salon qu'au premier Acte.
SCÈNE I.
SCÈNE II. Madame Gercour, Gercour.
MADAME GERCOUR, d'un ton douloureux
Mais le voici... Monsieur,GERCOUR, riant
Laissons-là le chagrin, Je vous apporte, moi, du plaisant. De Valsain Il faut que vous sachiez la risible aventure ; Mais c'est sous le secret, ainsi je vous conjure, N'allez pas publier...GERCOUR
Sa réputation De philosophe austère en souffrirait peut-être. Mais de ses passions est-on toujours le maître ? Ce n'est qu'une faiblesse après tout, et je crois Que vous allez en rire autant et plus que moi. J'étais chez lui ce soir à parler d'une affaire... Vous étiez chez Mélise. On annonce son frère. Je passe les détails. Derrière un paravent Mon sage retenait un jeune objet charmant, À ce que ces Messieurs m'ont dit, du moins. Florville, Qui ne sait ce que c'est que de rester tranquille ; Y vole. C'est un peu ma faute, j'en conviens, Car Valsain m'avait mis dans le secret. Eh ! bien, Devinez qui c'était, je vous le donne en mille.MADAME GERCOUR, à part
Suis-je assez confondue !GERCOUR
Il serait inutile De chercher plus longtemps. De Florville c'était Une ancienne maîtresse. Ah ! La mine qu'on fait.Il rit.
En pareil cas ! Il faut le dire à sa louange, Florville, en ce moment, s'est conduit come un ange. Point de reproche amer, de cris, d'emportement... Mais vous ne riez pas de cet événement ?MADAME GERCOUR
Que ce Valsain si cher, si sublime à vos yeux...GERCOUR
Achevez.MADAME GERCOUR
Des mortels est le plus odieux.MADAME GERCOUR
Croyez une victime à ses mains échappée.GERCOUR
Madame expliquez-vous.MADAME GERCOUR
Je mérite encore votre estime, J'ai retenu mes pas sur les bords de l'abîme, Et c'était vous, Monsieur, qui m'y précipitiez.GERCOUR
Moi !GERCOUR
L'infâme !MADAME GERCOUR
Mais lui-même bientôt me dévoila son âme. Il osa m'engager à violer ma foi, Dès lors il ne fut plus à redouter pour moi.GERCOUR
Valsain, dont la vertu...MADAME GERCOUR
Servait de masque au vice.GERCOUR
Coupable d'un si lâche et si noir artifice ! Mais comment a-t-il fait pour nous aveugler tous Jusqu'aujourd'hui ? J'en suis encor dans un courroux Que je contiens à peine.MADAME GERCOUR
Ah ! Démasquons le traître.MADAME GERCOUR
Qui ! Lui !GERCOUR
Son oncle est arrivé.MADAME GERCOUR
Depuis quand ?GERCOUR
D'aujourd'hui.MADAME GERCOUR
Où loge-t-il ?GERCOUR
Ici.MADAME GERCOUR
Pourquoi donc ?SCÈNE III.
SCÈNE IV.
VALSAIN, à Madame Gercour qui sort
Demeurez, Madame... Elle me fuit. De sa frayeur encor elle n'est pas remise. Elle n'aura pas eu sans doute la sottise D'aller dire à Gercour... Qui ne le croirait pas, D'ailleurs... On craint toujours de semblables éclats. Marton et Sumer paraissent. Que veut Marton ? Quel est ce vieillard qu'elle amène ? Je ne le connais pas, il paraît dans la peine. Bon, ne serait-ce pas mon vieillard de tantôt ? Ou vient-il me trouver ? Restons, puisqu'il le faut.SCÈNE V. Valsain, Sudmer, Marton.
SUDMER
Mille pardons, Monsieur, si je vous importune, Il en faut accuser ma mauvaise fortune. Je suis déjà venu.SUDMER, à part
Plus cérémonieux, mais moins franc que son frère.VALSAIN
Vous avez en effet quelques-uns de ses traits ; Étiez-vous à ma mère allié de fort près ?Ci-dessus, il manque deux pages : 94 et 95.
Mon frère ?VALSAIN
Ô Ciel ! Quelle infamie ! Il a reçu ma part, la chose est éclaircie. Si vous saviez, Monsieur, tout ce qu'il m'a coûté ; Je ne me repends pas de ma facilité : Je sais qu'on ne doit pas abandonner son frère ; Mais il est cause enfin... Cela me désespère, Que je ne puis pour vous tout ce que mon bon coeur... Mais sous peu, nous aurons peut-être le malheur, Et ce serait pour vous un bonheur véritable, De perdre pour jamais cet oncle respectable.SUDMER
Comment donc ?VALSAIN
Le climat très mal saint, m'écrit-on, A très fort dérangé sa constitution. Il va mourir bientôt.VALSAIN
Les plus vifs... un avare, Convenez-en pourtant, n'est bon qu'après sa mort. L'héritier bienfaisant court au cher coffre-fort Avec empressement, l'ouvre, et sur l'indigence Fait par mille canaux refluer l'abondance. Une fois possesseur du fortuné trésor, Croyez...SUDMER
Ah !VALSAIN
Vous pouvez me croire, De vous nommer ainsi je me fais une gloire. L'homme qui voit le pauvre accablé de malheurs, Et ne peut lui donner que d'inutiles pleurs, Est, surtout quand ils sont unis par la nature, Des deux le plus à plaindre. En honneur, je vous jure Vous m'avez affecté jusques au fond du coeur ; Peut-être plus que vous je sens votre douleur.Le reconduisant.
Adieu, cher Lisimon, comptez sur mes services, Je suis entièrement à vous.SCÈNE VI. Valsain, Marton.
MARTON
Il va venir lui-même.SCÈNE VII.
SCÈNE VIII. Valsain, Sudmer, toujours pris pour Lisimon.
VALSAIN
Eh ! Quoi ! C'est encor vous ! Mais, mon cher Lisimon, Je vous ai déjà dit qu'il était inutile.SUDMER
On m'a dit avoir vu votre oncle dans la ville, Monsieur, et je venais vous prier aujourd'hui De vouloir me servir d'avocat près de lui.VALSAIN
C'est mon intention de remplir ma promesse, Et vous n'en doutez pas ; mais, je vous confesse, Je crois qu'il serait mieux, avant de vous montrer, Que sur tous vos besoins je pusse l'éclairer. Il est sensible et bon. Je vous réponds d'avance Que je...SCÈNE IX. Les mêmes, Florville.
FLORVILLE
Eh ! Qui peut donc causer tant de débats ? Pourquoi se quereller ? Quoi ! C'est vous ! Ah ! Mon frère, Ne le rudoyez pas, je l'aime et le révère. Si vous avez besoin d'emprunter de l'argent, Vous payerez l'intérêt...SUDMER
Plus de mille pour cent.FLORVILLE, à Valsain
Vous voyez : ce n'est pas ainsi qu'il faut s'y prendre.VALSAIN
J'attends ici mon oncle.FLORVILLE
Qui ?VALSAIN, montrant Sudmer
Monsieur que voilà.FLORVILLE
Je ne puis vous comprendre.VALSAIN
Cet homme est Lisimon.FLORVILLE
Cet homme est Alexandre.FLORVILLE
C'est un juif.VALSAIN, à Sudmer
Ah ! Je vois ce que c'est. Téméraire ! Vous veniez m'abuser ici sous un faux nom, Et mettre mon bon coeur à contribution. Sortez, éloignez-vous, faussaire abominable.FLORVILLE, à Sudmer
Alexandre, mon cher, allons, soyez traitable. Je conviens qu'avec moi vous avez bien agi ; Mais sans délai, pourtant, il faut sortir d'ici.FLORVILLE
Vous nous perdez, vous dis-je, en restant davantage. Mon oncle quelque temps doit encore ignorer...VALSAIN, en colère
Si vos ne voulez pas, mon cher, vous retirer, Redoutez mon courroux, je ne suis plus le maître...FLORVILLE, avec douceur
Allons, retirez-vous.SCÈNE X. Les mêmes, Gercour, Madame Gercour, Julie, Marton.
GERCOUR, entrant au moment
Voilà ce qui s'appelle un oncle bien venu, Et de ses deux neveux parfaitement reçu. Mon vieil ami Sudmer, dans le siècle où nous sommes, Il ne faut pas compter sur la pitié des hommes.SUDMER, à ses neveux
Ah ! Ça, Messieurs, pardon, si je vous importune. Avant de partager avec vous ma fortune, Sous des noms supposés vous restant inconnu, J'ai voulu vous connaître, et j'y suis parvenu. Grâce au Ciel ! Mes bienfaits, dont je fus trop prodigue, N'alimenteront plus le mensonge, l'intrigue, L'avarice, l'usure et l'adultère affreux.À Valsain.
Vous m'avez entendu ?VALSAIN
Mon oncle !SUDMER
Quelle audace !GERCOUR
Quel front !SUDMER
Je sais qu'il est fort complaisant, Votre frère ; son coeur, avec beaucoup de vices, Sait dans l'occasion rendre de bons offices. Mais comment osez-vous implorer son appui ? Le regarder en face ?VALSAIN
Eh ! Pourquoi non !FLORVILLE
Pour celui-là, mon oncle, oh ! Non assurément. Il n'est pas généreux, j'en conviens franchement ; Mais jamais avec lui je n'ai fait nulle affaire.FLORVILLE
Alexandre ! C'est lui qui de cette maison M'a fait avoir, je crois, trente deux mille livres.SUDMER
Elle en valait deux cents pour le moins. Et vos livres ?... Et votre argenterie ? Où croyez-vous que soit Tout cela ?FLORVILLE
Chez l'orfèvre et le libraire.FLORVILLE
Chez ?...SUDMER
C'était ma demeure, Messieurs, grâces à vous ; il m'a fallu l'humble aveu Qu'il n'était que l'agent de mon sage neveu.VALSAIN, à part
Le traître !SUDMER, tirant des papiers de sa poche
Et m'a laissé pour preuves positives Ces billets, ces contrats, ces notes instructives, Dont le traître venait à l'instant de l'armer Pour poursuivre son frère et le faire enfermer.SUDMER
Ah ! Vous ne savez pas tout ce que peut un sage. Comme tous ces contrats sont faits sous seings-privés, Comme ils sont bien à moi, les ayant bien payés.Il les tient prêt à les déchirer.
VALSAIN, à part
Que ne les ai-je fait passer devant notaire !SUDMER
De mon autorité...SUDMER, les déchirant
Je les annule ici.VALSAIN
Mais, vous me ruinez ?SUDMER
Tant mieux.GERCOUR
Oui, dieu merci.SUDMER, à Valsain
Malheureux ! Voilà donc ta sagesse profonde ? C'est ainsi qu'on se fait estimer dans le monde ! De grands mots, des vertus le grave extérieur, Et la corruption cachée au fond du coeur. À mes yeux désormais garde-toi de paraître ; Dans l'oncle qui t'aimait avant de te connaître, Sache que tu n'as plus de parent, ni d'ami.FLORVILLE, à part
Si la vertu par eux est maltraitée ainsi, Malheureux que je suis, à quoi dois-je m'attendre ?FLORVILLE
C'est à présent mon tour.GERCOUR
Je vous réponds de lui.FLORVILLE
Chut ! Ce sont des secrets de famille. Oui, mes aïeux sans doute auraient le droit... Mes torts Sont graves, il est vrai, mais pour ceux qui sont morts...SUDMER
Vous riez ?À part.
Et moi-même il faut bien que j'en rie. Quoi, vous osez en faire une plaisanterie !FLORVILLE
Je vous jure, mon oncle, et c'est du fond du coeur, Que si je ne suis point accablé de douleur En pensant aux excès de ma longue folie, C'est qu'en votre présence, en celle de Julie, Mon coeur reconnaissant, ne songeant qu'à jouir ; Est, lorsque je vous vois, tout entier au plaisir.Il saute au cou de Sudmer, et l'embrasse.
SUDMER
Florville, c'est assez ? Donne-moi ta main, donne,Montrant son coeur.
Quand on a cela bon, le reste se pardonne.Valsain sort.
FLORVILLE
Mon frère...FLORVILLE
Je...FLORVILLE
Il se corrigera.SUDMER
Non.FLORVILLE
Croyez.SUDMER
Non, vous dis-je.SUDMER
Quoi ! Ce que je vous donne ; Je n'ai jamais volé ni l'État, ni personne, Prenez garde à cela, ma fortune est à moi.SUDMER
Je me soumets toujours aux lois de ma patrie. Eh ! Bien, l'autre moitié, je la donne à Julie. Mon ami, croyez-vous qu'elle veuille de lui ?Montrant Florville.
GERCOUR
J'en suis sûr.SUDMER
Bon, tant mieux. Signons donc aujourd'huiSe rapprochant de Julie.
Donation, contrat. Ma nièce !À Gercour.
Elle balance !FLORVILLE, à Julie
Mademoiselle ! Eh ! Quoi ! Vous gardez le silence ?GERCOUR
N'est-ce pas là parler ?SUDMER
Bien dit.JULIE, à Marton
Chère Marton !FLORVILLE, à Sudmer
Le respect, la tendresse et l'admiration.JULIE, à Florville
Mais je n'accepte pas le bien de votre frère.1 835 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica