Comédie en vers· Comédie en Trois Actes et en vers
Les Amours de Calotin
Représenté pour le première fois [en décembre 1663] sur le Théâtre Royal du Marais.
Personnages
- LE MARQUIS
- LE BARON
- LE CHEVALIER
- LE COMTE
- LE BARON DE LA CRASSE
- LE MARQUIS DE MASCARILLE
- MONSIEUR DE LA SOUCHE
- LA COMTESSE DE BEAULIEU
- LA FILLE de LA COMTESSE DE BEAULIEU
- LE PORTIER
- DEUX LAQUAIS, dans les Loges
- LE MOUCHEUR DE CHANDELLES
- POLICARPE, père de Julie
- BONIFACE, père de Climene
- GORGIBUS, père de Tersandre
- TERSANDRE, amoureux de Climène
- CLARIMOND, amoureux de Julie
- CLIMÈNE, travestie en laquais
- ROSETTE, sa suivante, en page
- JULIE, fille de Policarpe
- LISETTE, suivante de Julie
- BEATRIX, suivante de Julie
- GUILLOT, valet de Tersandre et amant de Lisette
- RAGOTIN, valet de Clarimond et amant de Beatrix
Monseigneur,
À TRÈS HAUT ET PUISSANT PRINCE CHRISTIAN LOUIS PAR LA GRACE DE DIEU Duc de Mekelbourg, Prince du S. Empire, des Wandales, de Schwerin et de Ratzbourg, Comte de Suerin, Seigneur de Rostock, de Stargard, etc., Chevalier des deux Ordres du Roi.
Je n'aurais jamais osé prendre La liberté de dédier une bagatelle à l'un des plus grands Princes de l'Europe, si je n'avais été certain de deux choses : l'une, qu'elle eu le bonheur de ne vous avoir pas tout à fait déplu ; et l'autre, que V.A. a tant de bonté que j'ose espérer qu'elle en daignera excuser les défauts, puisqu'elle m'a témoigné qu'elle y avait pris quelque sorte de plaisir. Cependant, Monseigneur, quoique je me flatte de cette espérance je ne laisse pas de trembler en vous l'offrant, tant je crains de vous déplaire en cette entreprise : mais si V.A. daigne considérer que ce n'est que pour lui prouver la grandeur de mon zèle, elle acceptera facilement ce petit Calotin que je lui présente ; et si elle l'agrée de la galante manière dont elle sait faire toutes choses, il pourra se vanter d'être fort bien reçu, et d'avoir pour maître le plus achevé de tous les hommes. Jugez, Monseigneur, combien j'aurai de grâces à vous rendre moi qui en suis le père si vous daignez l'honorer de quelques regards favorables. Mais où va mon audace, d'oser espérer de telles faveurs ? Non, non, Monseigneur, ce serait profaner des regards si précieux, que de les attacher sur un si faible sujet que celui de Calotin, puisqu'il semble qu'ils ne doivent être fixés que sur des objets qui vous soient comparables ; de sorte, Monseigneur, qu'étant indigne de recevoir une telle grâce, il se tiendra trop favorisé, pourvu qu'il ait l'honneur d'aller jusqu'à V. A. Pour moi, je suis dans un tel ravissement quand je songe à la gloire qu'il recevra de se voir auprès d'un si grand Prince, que je ne puis m'empêcher de dire pour lui :
Calotin, que tu vas être aise D'approcher d'un si grand Seigneur, Puisqu'on ne voit en sa grandeur, Rien qui ne charme et qui ne plaise ! Tu verras un homme admirable, Un homme à qui tous les mortels Dressent en leurs coeurs des autels, Pour montrer qu'il est adorable. Ces actions sont sans pareilles Et pour mieux dire ce qu'il vaut, C'est que s'il a quelque défaut, C'est de faire en tout des merveilles. Il a l'âme toute royale, Le coeur digne d'être vanté ; Et pour sa générosité, Il ne s'en voit point qui l'égale. Il a la mine si guerrière, Un si majestueux aspect, Qu'il sait mettre dans le respect L'âme du monde la plus fière. Son mérite ne se peut taire, Non plus que son sublime esprit, Il ravit en tout ce qu'il dit, Autant qu'en tout ce qu'il sait faire. Il est d'une telle naissance, D'un si digne et si noble sang, Que le Roi lui donne le rang De Prince souverain en France. Ce sont assurément des marques Qui font assez voir ce qu'il est, Et qui nous montrent bien qu'il plaît Au plus grand de tous les Monarques. Aussi te voir et le connaître Fait toute notre passion, Puisque c'est la perfection Que l'on voit, le voyant paraître. Pour exalter tant de miracles Qui surprennent tout l'univers, Je souhaiterais que mes vers Fussent des Dieux ou des Oracles. Mais, ne se pouvant, Muse, cesse D'employer ici tes efforts ; Ce Prince a des charmes trop forts Et tu n'as que de la faiblesse. Va, va, contente-toi, ma Muse, De ce que ton heureux destin, Te fait lui donner Calotin ; Peut-être il sera ton excuse.Enfin, Monseigneur, c'est une des grâces que j'ose espérer de vous, que d'être excusé, jointe à celle de me permettre de me dire avec toute la soumission possible,
Monseigneur,
De Votre Altesse
Le très humble, très obéissant et très fidèle serviteur.
CHEVALIER.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Le Marquis, Le Baron.
LE BARON
Et moi, mon cher Marquis, ici je te déclare Que le Palais-Royal me devient aussi rare ; Nul n'y saurait aller, sans se faire draper ! Ah qu'heureux est celui qui s'en peut échapper ! Pour moi, qui n'aime pas à souffrir qu'on me drape, Je veux être berné, si plus on m'y rattrape.LE BARON
Pourquoi ? C'est qu'on nous fait tous passer pour des fous. Comte, Duc, et Baron, et Marquis, et Marquise, Ne peuvent s'exempter qu'on ne les tympanise. Nous n'oserions parler, ni desserrer les dents, Qu'on ne nous traite pis que des extravagants. Dès que par notre bouche il passe un mot folâtre, Nous nous voyons d'abord jouer sur le théâtre. Comment ? Quand nous serions sûrement insensés, Nous ne pourrions jamais être mieux redressés.LE MARQUIS
Mais de quoi te plains-tu ?LE BARON
D'un diable de Molière, Dont l'esprit goguenard ne laisse rien derrière, Et réussit si bien dedans tout ce qu'il fait, Qu'il sait donner à tous chacun son petit fait. Nous sommes tous cocus, si nous l'en voulons croire, Appelez-vous cela des vers à notre gloire ? Mais s'il m'en croit, Marquis, loin de nous railler tous, Il se taira, s'il veut éviter mon courroux. Quoi si nous nous souffrons traiter de ces manières, Nous aurons de sa part bientôt les étrivières.Etrivière : Courroie de cuir, par laquelle les étriers sont suspendus. Donner les étrivières, c'est châtier des valets de livrée, les fouetter avec les étrivières. [F]
LE MARQUIS
Tu te moques, Baron, sache que cet esprit Ne cherche qu'à nous plaire en tout ce qu'il écrit, Et que tu passeras, si l'on te voit crédule Jusqu'à t'en offenser, pour homme ridicule ; Comme il est approuvé de tous les gens d'honneur, Ton approbation doit se joindre à la leur.LE BARON
Moi je l'approuverais ? Qu'un sort le plus étrange M'accable, si plutôt de lui je ne me venge.LE BARON
En n'allant plus chez lui, pour le faire enrager. Lorsque je n'irai plus, qu'est-ce qu'il pourra dire De moi ?LE MARQUIS
C'est le moyen d'attirer sa satire ; Et s'il vient à savoir le dessein que tu fais, Tu te feras jouer plus qu'on ne fut jamais. Évite, si tu peux, d'en faire la sorte, Si tu ne veux sur toi voir une Comédie : Je suis certain qu'après tu t'en repentirais.LE MARQUIS
Quelqu'autre la ferait.LE BARON
Poisson aussi s'amuse À s'ébaudir l'esprit parfois avec sa Muse, À ce que j'ai pu voir, et loin de nous priser, Il se mêle à son tour de nous satiriser : Mais qu'il sache sur moi si quelque chose il trace Qu'il n'aura pas affaire au Baron de la Crasse, Puisque je l'en ferais diablement repentir.Poisson, Raymond : Comédien de l'Hotel de Bourgogne dès 1650, il a créé le rôle de Crispin, habillé avec des bottes et bredouillant. On lui doit une douzaine de comédies. Il mourut en 1690.
Le Baron de la Crasse : Comédie en un acte et en vers de Raymond Poisson de juin 1662 à l'Hôtel de Bourgogne. Il n'y a que trois personnages dans cette comédie : Le Baron de la Crasse, Le Marquis et Le Chevalier.
LE BARON
Vous aimez la méthode De vous souffrir railler toujours sur chaque mode : Qu'un Molière sans cesse en vos habillements Vous fasse les objets de tous ces bernements ; Et que quand nous avons quelques modes jolies, Il les fasse passer toutes pour des folies. Oui, vous aimez cela, car pour vous voir berner, Vous n'avez pas assez d'argent pour luy donner. Quand je vous dis : Allons à l'Hôtel de Bourgogne, Vous recevez ces mots ainsi qu'une vergogne Et me dites d'abord : Moi rarement je vais À l'Hôtel de Bourgogne, à l'Hôtel du Marais, Ma satisfaction n'est jamais plus entière Qu'alors que je me vois chez l'illustre Molière.Molière est installé au Théâtre du Palais-Royal.
LE BARON
Hors Molière, pour vous il n'est point de salut, Tous les autres auteurs vous sont insupportables, Les Corneilles auprès sont auteurs détestables, Ce qu'ils mettent au jour est par trop sérieux, Et bien loin de vous plaire, ils vous sont ennuyeux Peut-on voir, dites-vous, une pièce parfaite, Comme celle où l'on voit Alain avec Georgette ? Mais raisonnant ainsi, messeigneurs les benêts, C'est passer pour autant d'Alains et de Georgets.LE MARQUIS
Mais, Baron, tu te vas ériger en folâtre, Si l'on te voit blâmer ce foudre de théâtre, Cet auteur si fertile en ouvrages puissants, Qu'on le nomme en tous lieux la merveille du temps ; Et pour te faire voir sa valeur infinie, Il tire quatre parts dedans sa Compagnie : Enfin c'est un esprit au dessus de l'humain.LE BARON
Je sais qu'il fait venir l'eau dedans le moulin, Et même que sans craindre être au rang des profanes Il vous y fait passer joliment pour des ânes. Dieu me damne, Marquis, ce célèbre garçon Sait dauber le prochain de la bonne façon.LE MARQUIS
Ton obstination, cher Baron, est extrême. Sais-tu que la satyre est la cause qu'on l'aime ? Comme il sait étaler nos défauts à nos yeux, Nous pouvons, les voyant, nous en corriger mieux. Ainsi quand ce savant prononce une parole, Ce doit être pour nous une éternelle école.LE BARON
Ce grand maître d'école a beaucoup d'écoliers Dont il sait, les raillant, attraper les deniers ; Et tandis que le monde est sa dupe et sa buse, En lui-même il se dit : prends-les, je les amuse. Pour moi, je vous promets qu'il ne m'y prendra pas ; Si l'on m'y peut trouver, qu'on m'y casse les bras.LE MARQUIS
Pour moi, je suis ravi lorsque je vois paraître Un esprit qui s'efforce à se faire connaître. S'il nous raille, il nous sait railler si galamment, Que ce nous est à tous un divertissement. Mais je suis sûr qu'à tort on se le persuade, Que cette vision vient d'un esprit malade, Et que jamais Molière en traitant son sujet, Ne fit dessein d'avoir la Cour pour son objet ; Et tant que je pourrai je verrai ce grand homme.LE BARON
Moi, si je le vais voir, je veux bien qu'on m'assomme ; Vous aimez qu'on vous berne en donnant votre argent, Et moi je n'aime pas que l'on m'en fasse autant.LE MARQUIS
Baron, sur ce sujet n'ayons point de querelle ; Mais je crains qu'on ne voie une pièce nouvelle Sur ta façon d'agir, si l'on la peut savoir.LE BARON
Et moi je ne crains pas en ce lieu de la voir Et s'il faut par hasard que quelque auteur la fasse, Elle ne sera pas exposée à ma face, Puisque si nous n'allons, vous, ni moi, qu'en ces lieux, Nous ne nous verrons point taquiner à nos yeux. La comédie ici me paraît aussi bonne ; Ils la font aussi bien et ne raillent personne ; Si bien qu'on la peut voir sans se mortifier.SCÈNE II. Le Marquis, Le Baron, Le Chevalier, Le Portier.
LE CHEVALIER
Une chaise, l'ami ; commence-t-on bientôt ?LE PORTIER
Sans chaise vous pouvez vous placer comme il faut ; Vous avez là des bancs où l'on est à son aise.LE CHEVALIER
Ah ! Marquis, te voilà.LE CHEVALIER
Ce faquin de portier Qui se met en courroux, qui tempête et qui peste, De ce que j'ai voulu sur l'heure avoir mon reste : Hé, n'est-ce pas assez lorsque l'on paye bien ?LE CHEVALIER
Quoi, rien ! il est content.LE MARQUIS, au Chevalier
Que fis-tu hier ?LE CHEVALIER
Sombre et mélancolique, Pour me déchagriner, je fus voir la critique, Où je trouvai moyen de chasser mon ennui. Ce diable de Molière entraîne tout chez lui, Tout y crevait de peuple, et fort peu, je t'assure, Se purent exempter des traits de sa censure ; Il critiqua tous ceux qui l'avaient critiqué, Et se moqua de qui de lui s'était moqué. Ceux qui s'étaient raillé de l'Ecole des femmes, Se voyaient là chanter fort joliment leurs gammes. Quelqu'un de l'assemblée en paraissait content, Mais bien d'autres aussi riaient en enrageant ; Et tel criait tout haut que c'était des merveilles, Qui s'entendait dauber de façons sans pareilles. Moi qui n'en avais dit jamais ni bien, ni mal, J'envisageais cela d'un plaisir sans égal, Voyant que les objets d'une telle satire Ne savaient s'ils devaient ou se fâcher, ou rire. Ce qui plus me charma, c'est qu'en ces entretiens Il berna les auteurs, et les comédiens, Et je les voyais là faire fort bon visage, Quoi qu'au fond de leur âme ils fussent pleins de rage. Admirez cependant comme quoi cet esprit Sait nous amadouer alors qu'il nous aigrit : Pour nous montrer combien son adresse est extrême, Nous donnèrent en suivant dans le tarte à la crème ; Afin que si quelqu'un s'en était mutiné, On vit que le berneur lui-même était berné : De sorte que chacun voyant son industrie, Tourna, quoique fâché, tout en galanterie, Et demeura d'accord, que pour plaire aujourd'hui, Il faut être Molière, ou faire comme lui.SCÈNE III. Le Marquis, Le Baron, Le Chevalier, Le Comte.
LE MARQUIS
Ah ! Comte, je te vois.LE COMTE
Ici je me transporte Pour te voir, ayant vu ta calèche à la porte, Si bien que je pourrai, contentant mon désir, Du divertissement prendre encor le plaisir. Mais avant qu'on commence ici la comédie, Il faut que je te conte une histoire jolie, Dont Molière à causé la conversation, Et digne assurément de ton attention. Dernièrement étant à la contre-critique, Je reçus là, Marquis, un plaisir angélique. Comme de notre peintre on faisait le Portrait, Et que l'on le croyait tirer là trait pour trait, Tu sauras que lui-même en cette conjoncture Était présent alors que l'on fit sa peinture ; De sorte que ce fut un charme sans égal, De voir et la copie, et son original. On prit par tous endroits son École des femmes, Où pour la critiquer, quelqu'une de ces dames Alla dans ce moment appliquer tout son choix À l'endroit de la soupe où l'on trempe les doigts ; Puis de là ces Messieurs, d'une satire extrême, Donnèrent en suivant dans la Tarte à la crème ; Et le plus enjoué qu'ils drapèrent après, Ce fut celui du Le, ce charmant Le d'Agnès. Quoi n'est-ce pas malice à nulle autre seconde, D'oser blâmer ce Le, ce délice du monde ? Ce n'est pas encor tout, ils blâmèrent l'auteur Des pièces dont il a réveillé l'auditeur, Et de cette façon dont Alain et Georgette S'appellent l'un et l'autre, et que drapa le poète. Ce qui fut plus plaisant, c'est qu'un certain d'entre eux Dit que la pièce était un poème sérieux ; Que bien loin que ce fut une pièce comique, Qu'il ne s'en pouvait voir aucune plus tragique : Les autres de ce point ne restant pas d'accord, Il leur dit là-dessus : Le petit chat est mort, Et soutient hautement que c'était tragédie, Puisque le petit chat avait perdu la vie. Ayant de notre peintre attaqué la vertu, Quelqu'un lui demanda : Molière, qu'en dis-tu Lui répondit d'abord, de son ton agréable : Admirable, morbleu ! du dernier admirable ; Et je me trouve là tellement bien tiré, Qu'avant qu'il soit huit jours, certes, j'y répondrai.Le Portrait du peintre est une comédie en un acte et en vers d'Edme Boursault, présenté 1663 à l'Hôtel de Bourgogne. C'est une critique de l'Ecole des Femmes et de Molière en général.
LE BARON
Mais l'on m'a dit à moi, qu'il fit à quelques dames La réponse qu'il fait à l'École des femmes, Lorsqu'il n'en riait pas assez à leur avis, Il leur dit : Moi j'en ris tout autant que je puis.SCENE IV. Le Marquis, Le Comte, Le Chevalier, Le Baron.
LE PORTIER, au Comte
Monsieur, un gentilhomme est là qui vous demande.LE COMTE
Marquis, pour lui parier il faut que je descende : Si je ne pouvais pas revenir en ce lieu, Je prends congé de toi jusqu'à ce soir.LE MARQUIS
Adieu.LE BARON
Puisque quand il vous joue, il fait tant de merveilles, Sans doute il vous plairait, vous coupant les oreilles. Ah ! Pauvres abusés.LE CHEVALIER
Quoi ! Ne fait-il pas bien ?LE MARQUIS
Dessus cet obstiné tu ne gagneras rien ; Car en tout et partout Molière il désapprouve, Et périra plutôt que chez lui l'on le trouve.LE CHEVALIER
D'où vient que tu te veux ce plaisir dérober ?LE BARON
C'est que je n'aime pas à m'entendre dauber. Entendez-vous, Messieurs ? Finissons ce langage.LE CHEVALIER
Nous n'en parlerons pas, cher Baron, davantage ; Suffit que nous sachions que cela te déplaît. La pièce d'aujourd'hui sais-tu point quelle elle est, Et quel en est l'auteur ?LE BARON
Chevalier.Chevalier, Jean Dimonin dit (16 ? ?-174) : Comédien du théâtre du Marais et auteur d'une dizaine de comédies - dont celle-ci.
LE MARQUIS
Je n'en crois rien ; ma foi.LE CHEVALIER
Pour une comédie, hors Molière, crois-moy.LE BARON
Voilà de nos Messieurs dont l'âme prévenue Blâme une comédie avant que l'avoir vue. Si d'une de Molière on vous donnait l'espoir, Vous la croiriez fort belle, avant que de la voir.LE BARON
Mais ne blâmez donc rien sans l'avoir vu paraître. Cet auteur n'a-t-il pas un esprit comme lui ? Et ne vous peut-il pas faire voir aujourd'hui, Quand sans sujet sur lui votre blâme se porte, Que vous ôtes des fous de parler de la sorte ?LE CHEVALIER
Mais je crois qu'ils auront aujourd'hui quelque monde, Voyant que l'on se fait plusieurs places garder.LE MARQUIS
Mais pour qui pourrait-ce être ?LE CHEVALIER
Quoi celui qui se sut si bien tondre à la Cour ?LE LAQUAIS
Lui-même.UNE AUTRE LAQUAIS
Pour Monsieur de la Souche.Monsieur de la Souche : Personnage de L'Ecole des Femmes de Molière (1662) sous le nom d'Arnolphe.
LE BARON
Pour rire tout ton saoul, prépare-toi, ma bouche. Et ces deux autres là ? Nous allons voir beau jeu.L'AUTRE LAQUAIS
C'est pour Madame_la_Comtesse de Beaulieu, Et puis pour Monsieur_le_Marquis de Mascarille, Qui l'amène en ces lieux à cause de sa fille.Marquis de Mascarille : Personnage de Précieuses Ridicules de Molière (1659) et dans la version de Somaize (1660) et dans l'Ombre de Molière de Brécourt (1674). La nom est aussi utilisé dans L'Etourdi ou les contretemps de Molière (1658) comme valet de Lélie, et Le Dépit Amoureux comme valet de Valère (1656).
SCÈNE V. Le Baron de la Crasse, Le Marquis de Mascarille, Monsieur de la Souche, La Comtesse de Beaulieu et la fille.
Les gens des loges arrivent.
LE BARON DE LA CRASSE
Villeneuve, quelqu'un ?CLÉMENT
Oui, tout présentement.LE BARON DE LA CRASSE
Dis-moi, la comédie est-elle commencée ?CLÉMENT
Non pas encor, Monsieur.LE BARON DE LA CRASSE
Cessez d'être alarmées, Les chandelles déjà sont toutes aHumées, Et l'on va commencer dans un petit moment.LE CHEVALIER
Ah ! Baron de la Crasse.LE PREMIER BARON
Marquis de Mascarille, il faut que je t'embrasse.LE CHEVALIER
Mais qui te croyait voir en ce lieu de retour, Après tous les serments qu'on te vis faire un jour ; Qu'on ne te reverrait à la Cour de ta vie ?LE MARQUIS
Mais je suis étonné Que Molière chez lui ne t'ait pas entraîné, Ou bien que tu ne sois à l'Hôtel de Bourgogne.LE MARQUIS DE MASCARILLE
Molière drape trop.LE PREMIER BARON
Il donne sur la trogne.LE BARON DE LA CRASSE
Poisson m'ayant joué comme il le fit un jour, On me verra chez eux aussi peu qu'à la Cour, Et le Marais tout seul est mon lieu de plaisance.LE MOUCHEUR DE CHANDELLES
Jouez vite, Messieurs, afin que l'on commence.ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Climène en laquais, Rosette en Page, La Baron de la Crasse.
LE BARON DE LA CRASSE, les apercevant dedans les loges
Page, commence-t-on bientôt la comédie ?ROSETTE, en Page
Nous l'allons commencer.LE MARQUIS DE MASCARILLE
La plaisante saillie ! Je crois que nous allons être bien satisfaits. Écoutons, s'il vous plaît, ce page et ce laquais.ROSETTE, en Page
Je veux que l'on me tonde en Baron de la Crasse, Si dessous cet habit vous n'avez bonne grâce.LE BARON DE LA CRASSE
Comment, à nous dauber on commence déjà ? Ouvreur de loge, à moi ! Holà ! Quelqu'un, holà ! Si je demeure ici, je veux bien qu'on m'étrille.CLIMÈNE, en Laquais
Je m'imagine ouïr Monsieur de Mascarille, Alors que dans sa chaise il faisait tant de bruit.LE MARQUIS DE MASCARILLE
Comment diable, en tous lieux la satire nous suit ; Nous n'osons nous montrer, ni même ouvrir la bouche.ROSETTE, en Page
Ils caquettent autant que Monsieur de la Souche.MONSIEUR DE LA SOUCHE
Quoi donc ! À notre barbe on nous maltraite ainsi ? Ouvre-nous promptement, que nous sortions d'ici.L'OUVREUR DE LOGES
Je suis à vous, Messieurs.LE BARON DE LA CRASSE
Peste soit la canaille ! Auteurs, comédiens, sont des vrais rien qui vaille.Après qu'ils sont tous sortis.
CLIMÈNE, en Laquais
Tout est calme, voyons si nous commencerons.ROSETTE, en Page
Ce sont là que je crois quelqu'uns de nos Barons, De ces fous que l'on voit qui haïssent Molière, Et ne le peuvent voir en aucune manière.LE CHEVALIER, au Baron
Qu'en dis-tu, cher Baron ? Cela s'adresse à toi.LE MARQUIS
Demeure.LE BARON, s'en allant
Demeurez, qu'on vous y chante pouille ; Moi, si j'y reste plus, je veux qu'on m'y dépouille.Pouilles : Vilaines injures et reproches. Les gueux, les harengères chantent pouilles aux honnêtes gens. Les femmes qui se querellent se disent mille vilaines pouilles et ordures. [F]
LE CHEVALIER
Ma foi, je suis d'avis de m'en aller aussi.LE MARQUIS
Pour éloigner de nous l'humeur mélancolique Allons voir l'Impromptu, ou la Contre-critique.L'impromptu de Versailles, comédie de Molière (1663) et Réponse à l'Impromptu de Versailles ou la vengeance des marquis de Donneau de Visé (1663).
Portrait du peintre (le) ou la contre-critique de l'Ecole des femmes, comédie d'Edme Boursault (1663).
SCÈNE II. Climène en laquais, sous le nom de Calotin, Rosette en Page.
ROSETTE
Mais, Climène, sachez que c'est bien entreprendre, Que d'avoir fait ce tour, pour aller voir Tersandre, Et qu'on vous blâmera sûrement sur ce point.ROSETTE
Mais qu'est-il de besoin d'être en cet équipage ? Vous vêtue en laquais, et moi vêtue en page ?CLIMÈNE
Comme Tersandre m'aime, et que je l'aime aussi, J'ai voulu, pour le voir, nous travestir ainsi, Afin qu'en son logis où nous allons paraître, Lui, ni qui que ce soit, ne nous puisse connaître ; Car mon père sachant quelle est ma passion, Et ne nous trouvant plus dans la religion, Viendra, sans consulter, nous chercher chez Tersandre, Croyant nous y trouver, afin de nous y prendre : Mais ne nous y voyant qu'en ce déguisement, Il ne nous connaîtra jamais assurément.CLIMÈNE
D'empêcher, s'il se peut, qu'un père le marie ; Et comme il le prétend marier malgré lui, Pour détourner ce coup, je m'employe aujourd'hui.CLIMÈNE
Il ne nous faut qu'aller offrir à son service, Et comme il a besoin d'un page et d'un laquais, Il nous acceptera, nous voyants si bien faits.ROSETTE
Nous entreprenons là des projets bien puissants, Et ce ne sont pas là, comme on dit, jeux d'enfants Mais avant que chez lui je fisse mon entrée, Me deviez-vous vêtir ainsi de sa livrée ?ROSETTE
Et vous, comment entrer ?CLIMÈNE
Laissez-m'en le souci.CLIMÈNE
Il n'est point en amour d'action qui soit basse. Si pour être Laquais j'applique tous mes soins, C'est que dans cet état on me connaîtra moins ; Et la condition passant pour la dernière, Aucun ne me croira mise en cette manière.ROSETTE
Je trouve ce dessein tellement surprenant, Que je m'imagine être à Carême-prenant, Nous déguisant ainsi.Carême-prenant : Le jour du mardi qui précède le carême et quelquefois tout le temps du carnaval depuis les rois. (...) On appelle aussi des Carêmes-prenants, des gens du peuple qui se masquent de façon ridicules, et qui courent les rues. [F]
CLIMÈNE
J'avouerai qu'étant fille, Je ne croyais pas être un jour porte-mandille, Et que l'on me verrait dans un habillement Où la méchanceté loge ordinairement.Porte-mandille : Laquais. La mandille est le manteau de laquais.
ROSETTE
Oui, car qui dit laquais, c'est à dire une graine Plus maligne cent fois que la fièvre quartaine : Mais un page, Madame, est d'une autre valeur.Fièvre quartaine : Fièvre quarte ; Fièvre qui ne vient ue le quatrième jour, et qui laisse deux jours de repos. [F]
ROSETTE
Mais ne craignez-vous point que notre ami Molière Ne nous chapitre un jour dessus cette matière ? Et s'il vient à savoir nos petits incidents, Qu'il ne nous mette pas en de fort beaux draps blancs ? S'il apprend les emplois dont le destin nous charge, Il nous en donnera tout du long et du large.CLIMÈNE
Rosette, ne crains rien, quand même il saurait tout, Je ne le crois pas homme à nous pousser à bout : Et puis ne nommant point, sait-on qui ce peut être ?SCÈNE III. Clarimond, Ragotin.
CLARIMOND
Tu connais bien Julie, Et sais que cet objet qui fait ma passion, Parut toujours sensible à mon affection.CLARIMOND
Apprends donc que son père, Loin de m'être propice, est à mes voeux contraire : Le père de Tersandre, et lui, sont bons amis ; De sorte qu'en secret tous deux se sont promis De marier un jour Julie avec Tersandre. Que faire là-dessus ?RAGOTIN
Il faut vous aller pendre.RAGOTIN
Je ne vois que cela pour finir vos ennuis ; Car si dans un moment tout ne vous est prospère, La mort est justement en qui mon maître espère.RAGOTIN
Aidons-nous, comme on dit, le Ciel nous aidera. Je sais de bonne part que ce rival Tersandre N'eut jamais pour Julie en son âme aucun tendre, Et je vous puis de même assurer aujourd'hui Que Julie en son cour n'en a non plus pour lui ; Que bien loin qu'elle soit le sujet de sa peine, Que ce Tersandre en tient pour certaine Climène, Dont le père aussitôt qu'il apprit leur amour, La fit dans un couvent mettre par un beau jour, Pour l'ôter promptement des yeux de ce Tersandre. De crainte qu'il ne fit à son honneur esclandre. Tersandre de cela se sentant enragé, Fut contraint malgré lui de prendre son congé, Et de s'en revenir au logis de son père, Qui veut avec Julie achever leur affaire. Mais Tersandre coiffé de ses autres amours, Au lieu de se hâter, veut reculer toujours, Attendant que le Ciel inspire dans son âme Un moyen pour revoir le sujet de sa flamme. Donc puisque contre vous il ne s'avance rien, Vous devez cependant avancer votre bien. Voilà ce que je puis là-dessus vous apprendre.CLARIMOND
De qui sais-tu cela ?RAGOTIN
Du valet de Tersandre, De Guillot, en buvant chopine avecque lui, Il m'a tout découvert de son maître l'ennui ; La maison de Julie, et la sienne, et la nôtre, Étant vison visu, nous nous voyons l'un l'autre ; Ses suivantes, Guillot, nous nous divertissons. En ce lieu bien souvent nous disons des chansons ; Et comme nous savons assez bien la musique, Nous fîmes hier un air où notre amour s'explique, Que nous devons chanter ici dans un moment. Ainsi je saurai tout indubitablement.Chopine : petite mesure de liqueur qui contient la moitié d'une pinte. [F]
SCÈNE IV. Tersandre, Guillot.
GUILLOT
Hé bien, Monsieur mon maître, Par votre seule faute on nous envoie paître ; Vous avez tant fait voir votre teste à l'évent, Qu'enfin votre Climène est au fond d'un couvent. Ah ! Si vous eussiez fait votre amour en cachette, Comme faisait Guillot...TERSANDRE
Mais quoi, la chose est faite.GUILLOT
Ce que je trouve encor de fâcheux en cela, C'est que votre pater vous déshéritera, S'il apprend une fois que votre amour vous lie Avec un autre objet que la belle Julie.TERSANDRE
C'est là ce qui me force à me rendre chez lui. Hélas que dois-je faire en ce pressant ennui ?GUILLOT
À Julie il vous faut feindre fort bonne mine, De peur que le vieillard contre vous se mutine, Entretenant si bien votre autre amour sous main, Qu'il ne vous puisse pas sevrer de son douzain.Douzain : Poème de douze vers.
GUILLOT
Si vous eussiez voulu nous serions moins en peine, Votre Climène encor serait auprès de vous, Au lieu qu'elle se voit dans la boîte aux cailloux ; Joint qu'il est difficile, où son sort l'a su mettre, De lui faire tenir le moindre mot de lettre ; Car si l'on aperçoit en ce lieu vos couleurs, On renvoiera vos gens avecque vos douceurs.GUILLOT
Sans votre beau bissêtre Vous verriez votre objet, et moi le mien aussi, Et nous ne serions pas, Monsieur, où nous voici.Bissêtre : Malheur, accident causé par l'imprudence de quelqu'un. [F] Voir Molière L'Etourdi, Poisson La Hollande malade, Pierre Corneille La Suivante.
GUILLOT
Pour n'être qu'un valet, en suis-je moins sensible ? Et ne savez vous pas, aussi bien comme moi, Qu'un berger n'est non plus exempt d'amour qu'un Roi ? Si cette passion en vous s'est fait paraître, Ne puis-je pas aimer aussi bien que mon maître ? L'amour fut et sera ; donc n'ayant point de bout, Et ne voyant pas clair, il se fourre partout. Or comme il est aveugle, et qu'il lance sa flamme, Un valet, comme un maître, en peut avoir dans l'âme : Si bien qu'étant tous deux pleins d'un brûlant transport. Il est indubitable. Oui, nous aimons bien fort.SCÈNE V. Tersandre, Guillot, Rosette et un homme qui la vient présenter.
TERSANDRE
Que vois-je ?ROSETTE, montrant Tersandre à l'homme qui la vient présenter
Le voilà.L'HOMME
J'allais chez vous, Monsieur, Avecque le dessein de me donner l'honneur D'aller vous saluer, et vous rendant hommage, Vous prier d'accepter mon fils pour votre page.L'HOMME
Sans l'heur d'être connu de Monsieur votre père, Je n'eusse osé jamais un tel présent vous faire : Mais comme il eut toujours pour moi grande bonté, Ce présent dès longtemps vous fut prémédité. De peur que dans ce lieu je ne vous embarrasse, J'irai de vos bontés chez vous vous rendre grâce : Monsieur, je crains ici de vous importuner.TERSANDRE
Adieu, Monsieur.GUILLOT, au Page
Enfin on vient de vous donner.GUILLOT
Page, n'avez-vous point l'humeur un peu friponne ? Car ordinairement Messieurs les Culs d'oignons, Tant qu'ils ont cet habit, sont de bons compagnons.TERSANDRE
Si tu raisonnes plus, je jouerai de la canne.Jouer de la canne : frapper avec un bâton ou un cane.
GUILLOT, au Page
Soufflez-vous bien des pois avec la sarbacane ?ROSETTE
Je ne sais ce que c'est.TERSANDRE
Vous tairez-vous, Guillot ?GUILLOT
Le voilà devant vous en propre original Vous lui pouvez parler, il est doux animal ; Moi, son homme de chambre, et vous voyez son page, C'est tout ce que j'en sais, cherchez-en davantage.CLIMÈNE
Monsieur, ayant appris qu'il vous faut un laquais, Et que de vous servir je fais tous mes souhaits, Je viens vous supplier d'accepter mon service.TERSANDRE
Qu'il est joli ! Guillot.GUILLOT
Il n'est pas sans malice.TERSANDRE
Vois-tu qu'il a de l'air de qui sait me ravir ? Ce sujet là tout seul m'oblige à m'en servir.GUILLOT
Si c'était la beauté qui vous tient en cervelle, À ce que je puis voir, vous vous serviriez d'elle.À Climène.
Avez-vous répondant ?CLIMÈNE
Oui-dà, Monsieur, fort bon.GUILLOT
C'est un commencement pour être bonne lame ; Et cette dame était quelqu'une de nos soeurs, Qui pour gagner sa vie, accordait des douceurs ?CLIMÈNE
C'est que j'avais du mal comme un petit lutin À frotter tous les jours les planchers de nos chambres : Si bien qu'on exerçait en ce lieu tous mes membres ; Et ce qui me faisait encore plus pester, J'avais incessamment une queue à porter, D'abord qu'elle sortait. Si jamais je sers dame...GUILLOT
Je vous crois très subtil à porter un poulet ; Car vous avez la mine, ou je veux qu'on me berce, D'être fort bien stylé dans l'amoureux commerce.Poulet : signifie aussi un petit billet amoureux qu'on envoie aux Dames galantes, ainsi nommé, parce qu'en le pliant on y faisait deux pointes qui representaient les ailes d'un poulet. [F]
TERSANDRE
Demeure.TERSANDRE
De quel pays es-tu ?TERSANDRE
Tu marches donc fort bien ?GUILLOT
Est-ce l'injurier, que l'appeler Mercure ? Et pour lui n'est-ce pas un titre glorieux, Que le nommer du nom du Messager des Dieux ?GUILLOT
Il est vrai, j'aime à rire.CALOTIN
Oui, Monsieur.TERSANDRE
Viens donc prendre un billet de ma main, Et puis tu t'en iras aux Filles de Lorraine, Où tu demanderas à parler à Climène, Et si quelqu'un de là, par de fins entretiens, Te venait demander de quelle part tu viens, Tu lui diras que c'est de la part de son père.CLIMÈNE
Je suis assez instruit, Monsieur, laissez-moi faire, D'abord que vous m'aurez donné votre billet, Dites, Climene l'a, car c'est autant de fait.GUILLOT
À ce que je puis voir, ce n'est pas le premier. Ah ! Que le petit traître est grec en ce métier !TERSANDRE
Viens prendre ce billet, Calotin, et vous, Page, Suivez-moi pour aller autre part en message. Pour Guillot, il n'aura qu'à m'attendre en ce lieu.GUILLOT
Vous me faites plaisir, et de bon coeur adieu.Seul.
Depuis que je me trouve éloigné de Rosette, Je commence déjà d'en tenir pour Lisette ; Et puisque cet objet à mes yeux est présent, Je le veux par ma foi préférer à l'absent. Aussi bien voici l'heure à peu près, ce me semble, Que nous devons ici nous rencontrer ensemble, Pour chanter la chanson composée entre nous. Ah ! Bon, bon, les voici, je les vois venir tous. Ragotin, Beatrix, et toi, belle Lisette, Ça, tâchons d'exceller dans notre chansonnette. Mais si vous m'en croyez, pour mieux nous accorder, Avant que commencer, il nous faut préluder.LISETTE
Guillot dit vrai, car c'est l'ordinaire habitude De débuter toujours par quelque beau prélude.CHANSON
TOUS ENSEMBLE
Puisque l'amour tous quatre ensemble Nous rend l'un pour l'autre de feu : Si jamais l'hymen nous assemble, Je crois que nous verrons beau jeu.TOUS ENSEMBLE
Ah ! Quel plaisir ! Ah ! Quel delice ! Quel extrême contentement ! Si le sort quelque jour propice Nous joint copulativement.BÉATRIX
Oui, je te le promets.RAGOTIN
Bon, cependant, Guillot, Allons au cabaret prendre un doigt de piot.Piot : Terme populaire. Vin. [L]
GUILLOT
C'est fort bien avisé.SCÈNE VI.
CLIMÈNE, seule
Chacun d'eux se retire, Voyons ce que Tersandre ici daigne m'écrire.LETTRE DE TERSANDRE À CLIMÈNE.
Adorable Climène, depuis que mon malheureux destin m'a séparé de votree charmante personne, il faut que je vous avoue que je suis tellement accablé de tristesse, que rien au monde ne m'en saurait tirer que votre aimable présence. Et en vérité si je m'avais une espérance tout à fait grande de vous revoir bientôt, il n'est point de moment que je ne m'abandonnasse au désespoir. Mais ce qui me console un peu dans mon affliction, c'est que je suis certain d'être aimé parfaitement, et que vous ne changerez jamais. Aussi, belle Climène, vous pouvez vous assurer que si vous êtes toute de constance pour moi que je suis tout de fidélité pour vous. Adieu, je vous prie que ma lettre vous serve de consolation, et de me daigner faire la grâce de m'en envoyer la réponse par le même petit laquais. C'est ce qu'attend avec impatience celui qui ne sera jamais qu'à vous,
TERSANDRE.
Après l'extrême amour qu'il me prouve aujourd'hui Je n'ai point de sujet de me plaindre de lui : Allons à son billet faire notre réponse ; Pour Monsieur le Couvent, à jamais j'y renonce.ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE. Gorgibus, Policarpe sortant de chez eux.
POLICARPE
Bonjour, sieur Gorgibus, j'allais chez vous me rendre, Pour nous entretenir de Julie et Tersandre, Ainsi que nous l'avions tantôt prémédité. Policarpe, je rends grâce à votre bonté, De ce que je vous vois zélé dans cette affaire ; Et ce m'est un honneur tout extraordinaire, De voir dans peu de temps votre fille et mon fils, Par le doux noeud d'hymen ensemble bien unis. Je sais que Clarimond, de valeur infinie, En mariage aussi voudrait avoir Julie, Mais vous voyant à lui Tersandre préférer, Nous ne pouvons tous deux trop vous considérer, Clarimond y pourrait assurément prétendre ; Mais, Gorgibus, ma fille est promise à Tersandre, Et nous n'aurons jamais nulle difficulté En cette affaire ci que de votre côté. Pour moi, je ne crois pas que rien y mette obstacle, Si le ciel ne l'y met par un soudain miracle. Mais entrons pour un peu nous en entretenir, Puis après nous viendrons ici nous divertir. Quelques gens de chez moi, par certaine saillie, Doivent ici danser une galanterie ; Et comme ils m'ont prié d'en être spectateur, Vous les obligerez d'en être aussi, Monsieur.POLICARPE
Je le veux bien, entrons.SCÈNE II. Clarimond, Ragotin, Clarimond.
SCÈNE III. Clarimond, Julie, Ragotin.
RAGOTIN
Pourquoi ne la pas voir, si vous avez des yeux, Puisque cette beauté se montre à votre vue ? Si vous ne la voyiez, vous auriez la berlue.Berlue : Éblouissement de la vue par une grande lumière, qui fait voir longtemps après les objets d'une autre couleur qu'ils ne sont. Se dit figurément en choses spirituelles des conceptions de l'esprit. [F]
CLARIMOND
Cesse de bouffonner. Ah que mon sort est doux, De me pouvoir trouver un moment près de vous !. Car de tous les plaisirs) s'il en est un suprême, C'est celui de se voir auprès de ce qu'on aime.RAGOTIN
Mon maître, Beatrix, a raison, par ma foi ; Mon plaisir le plus grand est d'être auprès de toi ; Et dès que je ne puis envisager ta face, Le pauvre Ragotin tout aussitôt trépasse.JULIE
Vous voir assurément fait mon unique bien : Mais, Clarimond, que faire où nous ne pouvons rien ? Et quand mon pere veut que j'épouse Tersandre, Je ne voy pas comment je pourray m'en defendre.RAGOTIN
Pour finir vostre mal, c'est un fort beau secret : Mais vous aimant tous deux d'une amitié parfaite, Que ne l'enlevez-vous ? Ce seroit chose faite.JULIE
Que ne m'est-il permis de me donner à vous ? Mais comme mon devoir m'empêche de le faire, Et que je ne le puis, sans déplaire à mon père, Apprenez, Clarimond, que tant que je pourrai Éloigner ce malheur, qu'enfin je le ferai ; Et qu'il ne sera point au monde d'artifice, Que je n'emploie, afin de vous être propice.CLARIMOND
Après un tel aveu, je m'en vais trop heureux : Mais vous pourrai-je voir encore dans ces lieux ?CLARIMOND, bas
Tâchons, sans être vu, de les pouvoir entendre.SCÈNE IV. Tersandre, Julie, Béatrix, Lisette, Guillot, Le Page.
TERSANDRE, bas
Feignons.Haut.
Belle Julie, est-il rien de si doux Que les brillants attraits qu'on aperçoit en vous ?CLIMÈNE, du coin du théâtre
Le traître !CLARIMOND, du coin du théâtre
Qu'entends-je ? L'infidèle !TERSANDRE
Alors que je vous vis, De vos rares appas mes sens furent ravis : J'eus pour vous dans mon coeur d'amoureuses alarme. Et ne pus résister à vos merveilleux charmes. Oui, vous fûtes d'abord mon adoration.GUILLOT
Je pense, par ma foi, qu'il l'aime tout de bon ; Et pour peu que la dame en paraisse amoureuse, Il oubliera bientôt notre religieuse.TERSANDRE
Daignerez-vous m'aimer ?GUILLOT
D'un et d'autre côté le feu prend à la mècbe Et sans doute l'amour dans leur cour a fait brèche.CLIMÈNE, à Rosette
Le perfide l'ingrat ! Qu'ai-je fait ? Juste ciel !CLIMÈNE, bas
Que je te plaise, ou non, mais tu ne me plais guère.Haut.
Nous sommes obligés par trop à vos bontés.GUILLOT
On vante les vertus du laquais et du page, Mais pour l'homme de chambre ou n'en dit rien, j'enrage.CLIMÈNE
Oui, Monsieur, je l'ai fait avec beaucoup d'esprit, Et j'ai sur moi de quoi vous faire bien connaître Que très fidèlement je sais servir mon maître.CLIMÈNE
Je suis, quoique petit, des laquais le héros, Et je puis me vanter qu'il n'en est point en France De plus discret que moi, plus rempli de prudence : Je sais écrire et lire à la perfection, Je suis vaillant, adroit, et plus fier qu'un lion ; Si je portais l'épée, on m'en verrait défendre Avec autant d'adresse et de coeur qu'Alexandre. Dans les salles aussi l'on me voit triompher, Le fleuret à la main, et je bats bien le fer ; J'en donne, j'en reçois mais en faisant retraite, Je ne manque jamais à la botte secrète ; Quoiqu'on ait défendu les armes aux laquais, En cachette j'ai fait de bons coups au Marais.GUILLOT
C'est Roland le cadet.TERSANDRE
Il est aimable aussi.LISETTE
Par ma foi, j'en suis folle.GUILLOT, à Béatrix
Et vous, n'aimez-vous point aussi Monsieur le Page ?RAGOTIN
Carogne !Carogne : terme injurieux, qui se dit entre les femmes de basse condition, pour se reprocher leur mauvaise vie, leurs ordures, leur puanteur. [F]
GUILLOT
Puisque d'eux vous faites vos mignons, Et Ragotin, et moi, nous les ajusterons : Sachez que votre amour leur deviendra funeste.JULIE, à Guillot et aux serviteurs
Demeurez bons amis.TERSANDRE
Soyez sage, Guillot.SCÈNE V. Clarimond, Julie, Ragotin, Béatrix, Lisette.
CLARIMOND, à Julie
Est-ce là cet amour, est-ce là la tendresse, Ingrate, dont tantôt vous m'aviez fait promesse ?RAGOTIN
Apprenez que promettre et que tenir sont deux : Comment le pourrait-elle, ayant tant d'amoureux ?À Béatrix.
Je vous en dois aussi, vous aimez donc le page ?RAGOTIN
Mais puisque toutes deux elles nous font faux-bon, Plantons-les là, Monsieur, sans aucune façon.JULIE
Hé bien ! Puisqu'il vous plaît que je sois inconstante, Votre âme sur ce point se trouvera contente Je vous aimais, cruel, mais vous voyant jaloux, Vous serez désormais l'objet de mon courroux. Si mon amour pour vous s'était moins fait paraître, Je demeure d'accord que vous le pourriez être Mais, ingrat, vous étiez trop certain de mon coeur, Pour m'oser soupçonner d'une telle rigueur : Apprenez que jamais je ne fus infidèle. Adieu, perfide amant.RAGOTIN
L'ai-je dit ?CLARIMOND
C'est un crime, aimant, d'être jaloux, Mais nous ne sommes pas toujours maîtres de nous ; Et s'il m'était permis d'en croire l'apparence, Je vous pourrais blâmer d'avoir de l'inconstance. Daignez donc m'excuser, si je suis alarmé, On craint toujours de perdre un objet bien aimé : Et ne savez-vous pas, trop aimable Julie, Que l'amour rarement se voit sans jalousie ?JULIE
Cessez donc de Tersandre enfin d'être jaloux ; Si je reçois ses voeux c'est pour mieux être à vous.RAGOTIN
EUe vous fera voir, étant si bien disante, Que vous avez grand tort de la croire inconstante.À Béatrix.
Mais tu n'en seras pas quitte à si bon marché.SCÈNE VI. Ragotin, Béatrix.
RAGOTIN, arrêtant Béatrix
Demeurez un moment, que l'on vous voie en face : Pouvez-vous sans rougir me regarder au front, Lorsque vous m'avez fait un si sensible affront ?RAGOTIN
C'est donc ne l'aimer pas, que lui sauter au cou ? Allez, allez chercher votre chausse-troussée, Et n'espérez jamais d'être dans ma pensée.RAGOTIN
Non, il fallait me faire à ma barbe cocu : Et ne savez-vous pas, ô trop méchante peste, Que ces approches là font venir tout le reste, Et que si ce n'était la fréquentation, Que l'on serait exempt de la tentation ?BÉATRIX
Que sais-je ?SCÈNE VII. Lisette, Guillot.
LISETTE
Ne vois-je pas Guillot ?GUILLOT
Oui, oui, vous le voyez, visage de Magot, Qui vous viens reprocher, Madame la marmotte, Que votre amour n'est plus que pour une calotte. Ah ! Que vous deviez bien maudire votre destin, Lorsqu'il vous sut [v]enger de Monsieur Calotin Tous ceux qui vous verront vont prendre la routine De ne vous nommer plus que dame Calotine.GUILLOT
Ah reste de laquais, Ma réputation va devenir bien sotte, Si vous continuez d'aimer votre calotte : Mais je saurai si bien.LISETTE
Guillot est un grand fou.SCÈNE VIII. Climène, Rosette, Guillot, Ragotin.
GUILLOT
Dieu vous gard, les beaux fils qu'on doit considérer, Et qui de nos objets nous prétendez sevrer : Ah petit laqueton, avez-vous bien l'audace, Après m'avoir déplu, de m'oser voir en face ?RAGOTIN
Et vous, Page effronté, dites par votre foi, Osez-vous bien aussi vous montrer devant moi, Après avoir voulu suborner ma maîtresse ? Et ne craignez-vous pas que ma main ne vous fesse ?GUILLOT, au laquais
Et lorsque vous m'osez faire votre jouet, N'appréhendez-vous point d'avoir aussi le fouet ? Qu'en bonne compagnie, ô trop maligne bête, Je ne vous fasse voir le derrière nu tête ?ROSETTE
Apprenez, s'il vous plaît, Monseigneur Ragotin, Qui m'osez menacer du fouet de votre main, Que si de vous frotter je me mets en posture, Que je vous donnerai bien de la tablature.Tablature : Notes ou marques qu'on met sur du papier. On dit proverbialement, je lui ai bien donné de la tablature ; pour dire, je lui ai suscité une affaire fort difficile, et dont il aura bien de la peine à se démêler. [F]
CLIMÈNE
Sachez que si j'avais une épée au côté, Vous rengaineriez bien votre témérité ; Car qui dit Calotin, dit garçon de courage.CLIMÈNE
Oui, oui, j'en pourrais faire ; et si dans ce lieu-ci Vous voulez vous trouver, vous m'y verrez aussi. Si j'avais ce qu'il faut, sans prendre un plus long terme, Vous verriez que je sais me battre de pied ferme.SCÈNE IX. Climène, Rosette, Guillot, Ragotin, Boniface.
BONIFACE, à Guillot
Apprenez-moi, de grâce, où loge Gorgibus ?CLIMÈNE
Mon père ? Ici.SCÈNE X. Boniface, Policarpe, Gorgibus, Climène, Rosette, Ragotin, Guillot, Béatrix.
BONIFACE
Quoique je ne sois pas connu de vous, Monsieur, Je me viens plaindre à vous du plus pressant malheur Qui se soit jamais vu dedans une famille.GORGIBUS
Quel malheur ?BONIFACE
Votre fils a suborné ma fille ; Il a, malgré mes soins, trouvé l'invention De la tirer dehors d'une religion, Où pour fuir ce malheur j'avais su la réduire.GORGIBUS
Monsieur, soyez certain que s'il a fait ce tour, Ou que de sa sortie il puisse être la cause, Que pour vos intérêts je ferai toute chose. Hélas ! Pour mon malheur il n'est que trop certain.CLIMÈNE
Tout est perdu.SCÈNE XI. Tersandre, Gorgibus, Boniface, Policarpe, Climène, Guillot, Ragotin, Rosette.
TERSANDRE
Moi ? Monsieur, apprenez qu'alors qu'on vous l'a dit, On a voulu sans doute alarmer votre esprit ; Et je puis vous jurer....GORGIBUS
Arrête, arrête, infâme.GORGIBUS
Cessez sur ce sujet de prendre aucun ennui, Vous serez pleinement satisfait aujourd'hui ; Si pour lui du couvent votre fille est sortie, Je consens qu'à présent tous deux on les marie.BONIFACE
On ne peut rien de plus.CLIMÈNE
Cela ne va pas mal.POLICARPE
Dans un tel contretemps la parole est frivole : Vous ne vous devez pas contraindre sur ce point, Puisqu'enfin Clarimond ne me manquera point.GORGIBUS
Que de bonté !TERSANDRE
De Policarpe enfin vous voyant dégagé, Et Boniface étant d'une égale famille, Permettez que j'épouse une si digne fille.GORGIBUS, à Boniface
Monsieur, le voulez-vous ?BONIFACE
Je suis trop satisfait. Mais de Climène enfin, dites, qu'avez-vous fait ? Où peut-elle à présent par votre ordre être mise ?TERSANDRE
Monsieur, assurément c'est une vision, De croire qu'elle soit hors de religion, Voyant que Calotin en ses mains a su mettre Aujourd'hui de ma part encor un mot de lettre. Comment prétendez-vous accorder tout ceci ?GUILLOT
Monsieur, répondez donc ?TERSANDRE
Ciel ! Que je suis en peine !TERSANDRE
S'en serait-elle allée ? Approchez, Calotin, N'avez-vous pas donné mon billet ce matin En main propre à Climène ?CLIMÈNE
Oui, Monsieur, que je pense.CLIMÈNE, à son père
Damnez la pardonner, je vais tout vous conter.CLIMÈNE
Sachez que Calotin n'est autre que Climène : Je sais que vous pourrez me blâmer en ce jour ; Mais que ne fait-on point quand on a de l'amour ? La crainte que j'avais qu'on marie Tersandre, M'a fait, pour t'empêcher, toute chose entreprendre. Ainsi...CLIMÈNE
Elle est en page.SCÈNE DERNIÈRE.
RAGOTIN, amenant Clarimond et Julie
Monsieur, voilà déjà Clarimond et Julie.CLARIMOND, à Policarpe
Monsieur, que de bonté !POLICARPE
Demain l'hymen vous lie.GORGIBUS
Mais avant que d'aller l'un l'autre les unir, Si les danseurs sont prêts, qu'on les fasse venir.Il danse un ballet.
1 008 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica