Comédie en vers· Comédie en Trois Actes et en vers
Les Barbons Amoureux et Rivaux de leurs Fils.
Personnages
- BONIFACE, Père de Polixène et de Lucidor, et Amant d'Aminte
- POLICARPE, Père d'Aminte et de Clidamant, et Amant de Polixène
- CLIDAMANT, Fils de Boniface, et Amant de Polixène
- LUCIDOR, Fils de Boniface, et Amant d'Aminte
- POLIXENE, Fille de Boniface, Amante de Clidamant
- AMINTE, Fille de Policarpe, et Amante de Lucidor
- GUILLOT, Valet de Clidamant, et Amant de Béatrix
- RAGOTIN, Valet de Lucidor, et amant de Lisette
- BEATRIX, suivante de Polixène
- LISETTE, suivante d'Aminte
MONSIEUR,
À MONSIEUR DE LA MARLIÈRE, PREMIER CAPITAINE COMMANDANT LE RÉGIMENT DE LORRAINE, ET MARESCHAL DE BATAILLE ES ARMÉES DU ROI.
Après les bontés que vous m'avez témoignées, et les charmantes caresses que vous m'avez faites, il semble qu'il y aurait une espèce d'ingratitude en moi, si je ne vous offrais cet Ouvrage, non pas comme un remerciement des faveurs que j'ai reçues de Vous ; mais seulement pour vous faire voir l'envie que j'ai de le reconnaître, si j'avais quelque chose de proportionné à vos mérites. Quand je songe que j'ose donner des BARBONS, qui n'ont rien que folâtre dans leurs actions, à un Homme qui n'en a jamais fait que d'héroïques ; il faut que j'avoue que c'est une témérité à moi qui n'eut jamais de semblable, et que si je ne vous avais demandé la permission de vous les présenter, et que Vous ne m'eussiez promis avec votre bonté ordinaire, de les agréer je n'aurais jamais osé Vous les offrir, tant je tremble à vous faire un présent si peu digne de Vous. Cependant, MONSIEUR, puisque Vous daignez le recevoir, ayez un peu de complaisance, et pour l'Auteur, et pour la Pièce, si jamais Vous Vous abaissez jusqu'à la lire, parce que comme les perfections et les défauts sont incompatibles, lorsque vous qui n'avez rien que de parfait, viendrez à regardez cet Ouvrage, qui n'a rien de bon que la gloire de Vous être offert, Vous pourriez, peut-être, au lieu de vous y divertir, y rencontrer des causes de chagrin : c'est pourquoi je vous ai préparé à toute indulgence possible, si vous voulez vous obliger vous-même, en obligeant l'Auteur, qui n'a point eu d'autre dessein en vous consacrant ce Poème, que de le rendre immortel sous la faveur de Votre Illustre Nom, qui me facilitera les moyens de laisser d'éternelles marques de la passion le plus sincère dont on puisse être,
MONSIEUR, Votre très humble, et très obéissant serviteur,
CHEVALIER.
À MONSIEUR DE LA MARLIÈRE
SONNET.
Vous voyant posséder des talents merveilleux, Je brûle de vanter votre Valeur extrême ; Mais ne sachant pas faire un Vers miraculeux, Comment exalterai-je un mérite suprême ? Il faudrait exceller en langage des Dieux, Pour louer un Guerrier, qu'on révère, qu'on aime, Dont les fameux exploits font qu'on dit en tous lieux, Qu'on ne voit rien de semblable à lui-même. Ma Muse, quoique faible, efforce ici ta voix, Et fais, si tu le peux, connaître à cette fois, Que d'une noble ardeur, tu te sens animée ; Mais comme il a le coeur plus grand que l'Univers, Le rayon de sa Renommée, Fait cent plus de bruit qu'un million de Vers.CHEVALIER.
ACTE I
SCÈNE I. Clidamant, Guillot.
CLIDAMANT
Que je serais à plaindre en l'état où je suis, Si je ne t'avais pas pour dire mes ennuis. Apprends, mon cher Guillot, que j'aime Polixène, Que ce charmant objet cause toute ma peine. Et Lucidor son frère, aimant ma soeur aussi, Nous pourrons, que je crois, nous rendre heureux ainsi.GUILLOT
Courage, nous voilà tous remplis d'amourette, Lucidor aime Aminte, et son valet Lisette, Vous aimez Polixène, et j'aime Béatrix, À ce que je puis voir, nous sommes tous d'un prix. Mais ce n'est pas là tout ce qu'amour a su prendre. Vos deux pères, je crois, sont aussi pris du tendre ; Car je les vois toujours ensemble conférer, Et tout leur entretien n'est que de soupirer. Vous les verrez bientôt en ce lieu l'un et l'autre, Parler de leur amour, daignez songer au vôtre, Empaumez Lucidor, il doit venir ici, Pour moi de Béatrix je fais tout mon souci.Empaumer : Recevoir une balle, un éteuf dans la paume de la main ou en pleine raquette, et les relancer avec vigueur. Empaumer la balle. Empaumer quelqu'un, se rendre maître de son esprit.[L]
CLIDAMANT
Nos pères amoureux ? Cela n'est pas croyable, Un Amant à leur âge, est toujours méprisable, Les soupirs des vieillards sont soupirs superflus, Ils ont beau soupirer, on ne les entend plus ; Mais pour les jeunes gens il n'en est pas de même : Enfin, tu sais Guillot, ma passion extrême...GUILLOT
C'est fort bien espérer.CLIDAMANT
Ne suis-je pas ton Maître ?GUILLOT
Vous ne savez que trop me le faire connaître. D'abord que quelque avis vous est donné par moi. Coquin, me dites-vous, c'est bien à faire à toi, De venir discourir, il vaudrait mieux te taire, Ce faquin veut ici trancher du nécessaire, Faire l'olibrius, cessez petit mignon, De traiter avec moi de pair à compagnon, Et gardez le respect d'une telle manière, Que nous ne vivions plus tant à la familière ; Voilà le beau régal que me font vos discours ; Mais alors qu'il vous faut servir dans vos amours, Peste, que vous savez bientôt changer de note ! Vous vous radoucissez d'une façon bigote, Cher Guillot, dites-vous, rien n'est égal à toi, Tu mérites beaucoup, je t'aime plus que moi : Quoique simple valet, tu ne tiens rien du rustre, Mille perfections qui te rendent illustre, Me font avoir pour toi tout à fait du penchant ; Et puis quand vous avez fait le bon chien couchant, Que vous croyez de moi n'avoir jamais affaire, Vous m'envoyez au diable, et sans autre mystère : Monsieur, je ne suis plus d'humeur à le souffrir, Rêvez, mourrez d'amour, je vous verrai mourir.Faquin : Fig. Un homme de néant, mélange de ridicule et de bassesse. [L]
Olibrius : Terme familier. Celui qui fait le méchant garçon ou l'entendu, et qui n'est le plus souvent que ridicule. [L]
Bigot : Qui est livré à une dévotion étroite et superstitieuse. [L]
Chien couchant : Fig. Faire le chien couchant, flatter bassement quelqu'un pour gagner ses bonnes grâces. [L]
GUILLOT
Monsieur, je vous connais, que vous n'en mourrez pas. La mort est un chemin qu'il nous faudra tous suivre ; Mais pour mourir d'amour, vous aimez trop à vivre : Vous me direz encor, je me meurs, bien des fois, Pendant que je vous voie arriver aux abois ; Vous êtes tous les jours près de quelque Maîtresse, Faire le transi, l'Amant plein de tendresse, Et puis tout aussi tôt qu'elle a le dos tourné, Une autre qui survient vous rend passionné ; Si bien que l'on vous voit mourir pour la dernière, Comme vous aviez fait déjà pour la première : Et vous ne trépassez jamais qu'en vos amours, Monsieur, je crois ma foi, que vous vivrez toujours.CLIDAMANT
C'est bien à vous maraud, à me railler de même. Savez-vous bien qu'après votre insolence extrême Je devrais vous casser les jambes et les bras ?Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. [F]
GUILLOT
Vous n'auriez puis après qu'à me mettre en galère N'ayant jambes ni bras, je ramerais fort bien.Puis après : Ensuite. [L]
CLIDAMANT
Tais-toi, double coquin, et ne me dis plus rien, Je suis las d'écouter tes sottes railleries, Finis donc promptement toutes ces momeries, Et songe seulement que j'ai besoin de toi.SCÈNE II. Lucidor, Ragotin.
RAGOTIN
Monsieur, je crois plutôt que le Diable vous tente, Depuis que votre Aminte enfin vous a parlé, Vous êtes plus chagrin qu'un homme ensorcelé : Vous ne sauriez durer un seul moment en place, Vous allez devenir plus sec qu'une carcasse, Et votre Ragotin plus maigre qu'un hareng ; Monsieur, ne courons plus en Chevalier errant, Demeurons en repos, j'aime aussi bien qu'un autre ; Mais courir sans manger, il y va trop du nôtre : Encor alors qu'on a bien dîné, bien dormi, On peut faire l'amour lors en diable et demi ; Faites-le donc ainsi, c'est la belle manière, Sinon nous nous voyons à notre heure dernière, Nous allons trépasser, il n'est rien plus certain, Car vous mourez d'amour, et moi je meurs de faim.SCÈNE III.
BONIFACE, seul
Amour, jeune insolent, petit enfant brutal, Qui m'embrases le coeur ainsi qu'un arsenal, Tu ranimes mon corps d'une naissante flamme, Pourquoi venir encor t'emparer de mon âme ? À mon âge, amoureux ! C'est sur le tard Jacquet ; Eh quoi, ne suis-je pas un vieillard guilleret ? Portrait : de belle humeur ? De bonne compagnie ? Qui peut donc empêcher que je ne me marie ? Puis-je pas être encor par l'amour enchaîné, Beau comme Cupidon ? Mais enfin c'est l'aîné, Car je ne puis passer, quoi que je puisse faire, Pour autre que l'aîné, si je ne suis son père ; De sorte que j'ai beau paraître goguenard, Je ne passerai plus que pour un vieux pénard ; Si faut-il toutefois que dans ce jour je harpe, L'objet qui m'a ravi, mais le vois Policarpe, Que diable pourrait-il venir chercher ici ?Jacquet : un badin, un niais. [O]
Goguenard : Qui est plaisant, qui a coutume de dire des mots pour rire. [F]
Pénard : Terme de dénigrement. Vieux penard, ou, simplement, penard, vieillard usé. [L]
Harper : Vieux mot qui signifie, Se quereller, se prendre au collet, aux cheveux. [L]
SCÈNE IV. Boniface, Policarpe.
POLICARPE
Amour, pourquoi viens-tu me donner du souci ? Qui t'oblige, dis-moi, d'être si téméraire, De me venir chercher ? Mais quel remède y faire ? Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'amour nous apprend Qu'il n'épargne non plus le petit que le grand, Puisqu'il est assuré qu'aussi bien il attrape, Le vieillard que le jeune, et qu'aucun n'en échappe, Je me console donc de m'en voir accablé ; Me voilà, Dieu merci, pris comme dans un blé, Et si je ne sais pas si ce qui m'a su prendre, Aura bien la bonté de me vouloir entendre, Boniface, qui peut vous amener ici ?Blé : Fig. Être pris comme dans un blé, être attrapé de manière à ne pas pouvoir s'échapper. [L]
BONIFACE
C'est mon amour, et vous.POLICARPE
Et c'est le mien aussi.BONIFACE
Et moi, ce même amour dont je suis prisonnier, Me trotte au corps aussi comme rats au grenier.POLICARPE
Vous aimez donc bien fort ?POLICARPE
Mes ardeurs sont semblables.SCÈNE V. Boniface, Policarpe, Guillot.
GUILLOT, les voyant et les oyant parler
Voici le mois de Mai que les Ânes hennissent, Car je crois que je vois deux qui se divertissent.POLICARPE
Cherchons quelque autre endroit où nous pouvoir parler.Ils sortent et Guillot demeure seul.
SCÈNE VI.
GUILLOT, seul
Comment donc ces vieux fous, cadets à barbe blanche, Veulent tâter d'amour encore quelque tranche ! C'est bien à vous, ma foi, trop débiles Bardons, De vous amouracher, froids comme des glaçons. Ah ! Monsieur Policarpe, et monsieur Boniface, Pour de l'amour, je crois que l'on vous en fricasse. Cessez donc vos ardeurs, car il est peu d'objets, Qui veuillent s'enrôler avec de tels cadets. Et qui diable seraient les pauvres créatures, Qui se voudraient charger de vos vieilles fressures, Celles qui vous auraient feraient tous leurs efforts À vous faire passer promptement chez les morts. Messieurs les Roquentins, si vous m'en voulez croire, Loin de faire l'amour, amusez-vous à boire : Le bon vin, ce dit-on, est le lait des vieillards Buvez-en votre saoul, plutôt qu'être cornards, Car un vieillard qui prend une jeune fillette, De syndic de cocus une charge il achète. Le vieillard pourrait-il jamais s'en exempter, Si le jeune homme même a peine à l'éviter ? Non, demeurons d'accord dans cette conjoncture, Que quiconque en échappe, est aimé de Nature.Fressure : Terme de boucherie. Les gros viscères qui se tiennent, comme les poumons, le coeur, le foie. Fig. et très familièrement. Le coeur, le foie où s'excitent les désirs. [L]
Roquetin : Vieillard ridicule et qui veut faire le jeune homme. [L]
SCÈNE VII. Guillot, Ragotin.
RAGOTIN
Serviteur.RAGOTIN
Désires-tu l'apprendre ?GUILLOT
Et je t'en prie.RAGOTIN
Adieu.GUILLOT
Pour savoir ton dessein.GUILLOT
De ce que je désire.GUILLOT
Oui, je le crois sans doute.GUILLOT
Oui, je le voudrais bien.GUILLOT
De quoi te mêles-tu ? Pour apprendre un secret, as-tu cette vertu, Que l'homme doit avoir pour cacher et pour taire Ce qui ne doit jamais être su du vulgaire ? Sais-tu conserver ce qu'on appelle honneur ? Et la discrétion règne-telle en ton coeur ? As-tu l'esprit bien fait ? As-tu l'âme bien faite ? Ta langue quelquefois n'est-elle point gazette ? Ne vas-tu pas prôner ce qu'on t'a défendu ?GUILLOT
Tu n'a pas mal parlé ; Celui que j'ai, je crois, n'est ni doux ni salé, Il est assaisonné d'une fort bonne sorte.GUILLOT
Oui, quand nous aurons fait nouvelles pactions.Paction : Ce mot aujourd'hui ne se dit ordinairement qu'en parlant d'affaires, et il signifie accord et convention qui se fait entre quelques personnes. [R]
RAGOTIN
Quoi, faut-il faire encore d'autres conditions ? Dis-le moi, je te prie, et bannis toute crainte.GUILLOT
Il est pour Polixène.RAGOTIN
Et le mien pour Aminte, Ton maître a chez le mien le sujet de ses feux, Et le mien chez le tien la cause de ses voeux !GUILLOT
Oui, car nous nous voyons déjà porte-poulets. N'est-ce point être aussi Postillons de Silvie ?Porte-poulet : terme inconnu. Probable valet qui portait des messages amoureux. Péjoratif.
Postillons de Silvie : terme inconnu. Postillon, courrier qui porte l'ordinaire [F]. Silvie pour la rime Silve : Pièce de poésie, composée dans un moment de fougue, et sans grande méditation. [Acad. 1762]
GUILLOT
Mais, mon cher Compagnon, dis-moi, te plairait-il ? Que l'on te fît passer pour un poisson d'Avril ?RAGOTIN
Souvent sans regarder avril, mai ni décembre, On nous fait maquignons de haquenée en chambre. Mais nous sommes ici des messagers d'honneur.Hanequée : Cheval ou jument docile, et marchant ordinairement à l'amble. Fig. et familièrement. C'est une grande haquenée, c'est une grande femme mal faite et dégingandée. [L]
Maquignon : Qui vend des chevaux, ui le srefait, et qui couvre leurs défauts. Se dit au figuré des gens d'intrigue qui se mêlent de donnes des avis, de faire des mariages, de vendre des Offices, des Bénéfices, et qui font tout autre traffic odieux. [F]
GUILLOT
Oui bien, quant à présent, mais parfois serviteur, Nous portons des poulets à certaines donzelles, Lesquelles ont bien l'air de n'être pas pucelles : Mais c'est galanterie, et tout cela n'est rien, Celles où nous allons ce sont filles de bien, Qui se gouvernent... Je n'en dis pas davantage, Suffit, qu'elles n'ont rien en elle que de sage.Donzelle : Fille ou femme de distinction. Fille ou femme de distinction. [L]
RAGOTIN
Camarade en ce point, je ne dis oui, ni non. Celle qu'on croit bien sage, est bien souvent guenon. Et celle que l'on croit de même concubine, Souvent est brave femme, et nous trompe à la mine. Mais cher ami Guillot, j'aime un certain objet, Dont je mettrais au feu le doigt.Guenon : Une femme de mauvaise vie. [L]
GUILLOT
Il brûlerait. Toi-même, tu me viens de dire, que ces gueuses En apparence sont toutes des affronteuses.Gueux, gueuse : Familièrement. Être gueux comme un rat, comme un rat d'église, comme un peintre, c'est-à-dire être fort pauvre. [L]
Affronteur : Qui trompe. [L]
GUILLOT
C'est bien répondre à toi. On se croit bien souvent maître d'une friponne, Laquelle cependant n'est qu'à qui plus lui donne ; Mais quoi ? Puisqu'il faut se marier une fois, Faisons-le, c'est à faire à s'en mordre les doigts. Tu sais que nos objets doivent ici se rendre, D'une aigrette de boeuf, tâchons à nous défendre.RAGOTIN
Tous coups vaillent, Guillot, c'est à faire à cela. Nous ne serons pas seuls avec ces armes-là.GUILLOT
Il est vrai qu'elles sont communes dans ce monde. Moi qui te parle, j'aime une certaine blonde, Qui me porte bien l'air de m'en faire tâter, Quelque précaution que j'y puisse apporter ; Mais songeons aux objets qui causent nos servages, Songeons en même temps à faire nos messages. Bon, voici justement celles que nous cherchons, Abordons-les, Ragot.RAGOTIN
Je le veux, approchons.SCÈNE VIII. Guillot, Ragotin, Béatrix, Lisette.
GUILLOT
Serviteur, Béatrix.RAGOTIN
Et le mien pour celui dont mon maître est aimé, Et tu peux bien penser que c'est pour ta maîtresse.GUILLOT
C'est à la tienne aussi, que ce billet s'adresse, Enfin, nos Maîtres sont diablement amoureux.LISETTE
Qui te charme, Ragot ?RAGOTIN
Ah ! Petite friande, Ragot te peut-il voir à moins qu'il ne se rende ? Je sens mon pectorat tellement enflammé, Que si tu ne l'éteins, me voilà consommé : Tes yeux m'ont allumé d'une si forte flamme, Que dans l'enfer d'amour, je sens brûler mon âme Oui, c'est l'enfer d'amour, de ne posséder pas, Celle pour qui je fais tous les jours mille hélas, Et n'écoute non plus ce que je lui veux dire, Que si ce n'était rien qu'un homme qui soupire, Un Ragot peut-il bien près de toi soupirer, Sans que tous ses soupirs te puissent pénétrer ? Si tu ne te rends pas à mon sort déplorable, Je te crois un objet du tout impénétrable.Pectorat : mot créé par l'Auteur pour désigner la poitrine.
GUILLOT
C'est toi, ma Béatrix, puisqu'il te le faut dire. Je suis dans un état à ne te celer pas, Que j'en tiens rudement pour tes friands appas ; Oui, quand on aperçoit tous les charmes ensemble, La plus ferme franchise en ce moment-là tremble, Si bien que dans le temps que je me sens brûler, Ma franchise aussitôt commence de trembler Le froid et le chaud font une antipéristase, Qui cause en ma personne une incommode extase, Par où je sens former un tumulte en mon corps, Qui tempête, ravage, et fait de tels efforts, Qu'il rompt et brise tout jusques à mes membranes, La suffocation offusque mes organes, Et mon âme et mon corps par transpiration, Veulent... enfin, je t'aime avecque passion.Antipéristase : Action de deux qualités contraires, dont l'une excite la vigueur de l'autre. [L]
GUILLOT
Ce sont les grands effets que produisent ces causes ; Je laisse aux esprits bas à parler bassement, Pour moi, je fais l'amour scientifiquement.LISETTE
Hélas !RAGOTIN
Achève.RAGOTIN
Le coeur me crève.BEATRIX
Peut-être, adieu Guillot.GUILLOT
Le coeur me crève aussi.ACTE II
SCÈNE I. Polixène, Aminte, Béatrix, Lisette, sortant chacune de leur maison.
POLIXENE
Vous faire confidence.POLIXENE
Je voudrais bien avoir pu cacher mon secret ; Mais hélas ! J'aurais beau ne le vouloir pas dire, On le connaît assez lorsque mon coeur soupire ; Et quand vous me voyez mettre un soupir au jour, Vous pouvez bien juger qu'il ne vient que d'amour.POLIXENE
Je vous le dirais bien, mais...AMINTE
Dites.POLIXENE
Votre frère.SCÈNE II. Polixène, Aminte, Clidamant, Lucidor, Béatrix, Lisette, Ragotin.
CLIDAMANT
Je tiendrai sûrement votre amour à bonheur, Mais puis-je, Lucidor, espérer votre soeur ? Ah ! Si je possédais cette aimable personne, Je serais plus content.RAGOTIN
Ce fait est terminé, Vous avez bon marché, c'est un marché donné.Marché donné : Se dit de quelque chose qu'on a eu à très bas prix. Fig. et en un autre sens, marché donné, avantage inespéré.
CLIDAMANT
Ne vous offensez pas, adorable personne, Si l'on vous donne à moi, cessez votre courroux ; Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on me donne à vous, Puisqu'il est assuré que notre destinée, A déjà dans le Ciel conclu notre Hyménée.AMINTE
Si j'ose devant vous, dire ce que j'en crois, J'avouerai Lucidor, que je ne saurais taire, Qu'on ne peut se fâcher contre ce qui sait plaire.LUCIDOR
Peut-on voir un bonheur...LUCIDOR
Tais-toi, double faquin.CLIDAMANT, à Polixène
Que faut-il que j'espère ?POLIXENE
Clidamant, vous pouvez là-dessus voir mon père, L'honneur que je reçois me semble être si doux, Que si j'étais à moi, je serais toute à vous.CLIDAMANT
Ô discours obligeant !SCÈNE III. Lucidor, Clidamant, Béatrix.
LUCIDOR s'en allant, dit à Clidamant
Venez-vous ?CLIDAMANT
Je vous suis.Après à Béatrix en l'arrêtant.
Fais près de ta Maîtresse, Béatrix, que je puisse obtenir sa tendresse.BEATRIX
On vous aime, Monsieur.SCÈNE IV. Clidamant, Béatrix, Guillot.
GUILLOT, passant devant eux
Je le sais bien, bonsoir.CLIDAMANT
Que veut dire ce sot ?GUILLOT, repassant encor
Adieu jusqu'au revoir.GUILLOT, revenant tout effaré
Au voleur ! Arrêtez.CLIDAMANT
Et par quelle raison ?GUILLOT
Si chacun se mêlait De faire sa besogne, ainsi qu'il le devrait, Les Vaches bien souvent en seraient mieux gardées.CLIDAMANT
D'où te viennent maraud, ces fantasques idées ? Me feras-tu toujours des contes d'animal ? Je ne te dis rien, mais...GUILLOT
Mais chacun sent son mal ; Monsieur, contentez-vous de voir votre Maîtresse Et ne muguetez point celle que je caresse : À ce que je puis voir, vous trouvez tout fort bon Et Dame, et Demoiselle, et Suivante, et Souillon, Vous mettez tout en oeuvre ; ah ! La peste, quel drôle ! Avecques ses douceurs comme il les affriole. En leur disant mon coeur, tu n'as rien que de beau, Il vous les fait venir donner dans le panneau ; Mais ces beaux mots n'étant que des billevesées Ces pauvres filles, sont des filles abusées. Mon Maître, s'il vous plaît, rengainées vos douceurs, Ne vous en servez plus, si ce n'est pour nos soeurs, Si l'on m'a fait cocu, pour mon malheur, en herbe, Il n'est pas de besoin que je le sois en gerbe.Mugueter : Faire le galant, le cajoleur, tâcher de se rendre agréable à une Dame. [F]
Billevesées : se dit figurément des paroles ou des choses vaines, qui n'ont aucune apparence ni solidité. [F]
GUILLOT
Je ne sais, vous savez si bien comme on courtise, Que malheureusement pour me faire enrager Vous pourriez la réduire à l'heure du Berger ; Mais je serais gâté, cela n'est rien qui vaille, Parce qu'en me gâtant, vous gâteriez sa taille. Et si j'allais après me charger de sa peau, Ce serait épouser, et la vache et le veau. Pardon, si vous lui parlez, j'ai conclu dans mon âme, Qu'elle n'aura jamais l'honneur d'être ma femme.On dit proverbialement, l'heure du berger, pour dire, l'heure favorable à un amant pour gagner sa maîtresse. [F]
CLIDAMANT
Bien loin que mon amour fasse du tort au tien, Quand je lui parlerai, ce sera pour ton bien, Et rien que pour toi seul...GUILLOT
Et qu'il ne vous déplaise, Vous vous embraseriez ainsi qu'une fournaise, Dès que vous la verriez ; fi de votre entretien, Celle qui vous verra, ne vaudra jamais rien. Vous savez tellement comme on les attrape, Qu'il est bien malaisé qu'aucune vous échappe : Dès lors que vous prenez votre ton doucereux, Vous les amadouez, vous emballez des mieux, Et comme l'ennemi juré du mariage, Vous n'avez d'autre but qu'au seul concubinage, Vous savez si bien l'art de les persuader Que vous leur en donnez bien souvent à garder. D'abord qu'il se rencontre auprès d'une mignonne, Il la couve des yeux, le drôle la mitonne, Quand il voit à peu près qu'il a trouvé son fait, Le galant sans façon plante là son piquet, Et ne démord jamais d'auprès de la donzelle, Que de son cher honneur il n'ait la cuisse ou l'aile. Aussitôt qu'il a fait de l'honneur de Cloris, Aux autres, me dit-il, Guillot, ceux-là sont pris.GUILLOT
Si Polixène n'est dans fort peu votre femme, Qu'elle ne fasse pas trêve à tous vos discours, Pour peu qu'elle se plaise à souffrir vos amours, Ne se mariant pas avecque vous en hâte, Je suis très assuré qu'il faudra qu'elle en tâte ; De sorte qu'une fille avec un peu d'honneur, Vous devrait épouser à votre abord, Monsieur : Car dès qu'elle vous parle, elle est d'amour émue. Ville qui parlemente est à demi rendue ; Et pour peu que la belle entende le jargon, On voit son pauvre honneur faire bientôt faux bond. Monsieur, cela ma foi, n'est point du tout honnête. Mais quoi ? Vous n'en ferez jamais qu'à votre tête. J'ai beau sur ce sujet vous donner des leçons, Tout ce que je vous dis, ce vous sont des chansons. Vous vous moquez de tout.CLIDAMANT
Ce faquin me fait rire Mais il faut demander l'objet de mon martyre, Je vais revenir ; vois si son père est ici.CLIDAMANT
Non.SCÈNE V. Guillot, Béatrix.
BEATRIX
Non.GUILLOT
Bonne mijaurée ! Avez-vous été bien muguetée et fleurée ? Mon Maître vous a-t-il débité le fleuron ? Est-il dans votre coeur cet amant fanfaron ? Ce charmant Damoiseau ? Ce Dameret superbe ? Qui prétend sous le pied me couper bientôt l'herbe ? Coquine, vous savez fort bien l'art d'écouter, Quand le godelureau vient pour vous en conter ; Mais alors que Guillot vous dit qu'il vous adore, Vous le dédaignez caigne, et faites la pécore ; Il voit paraître en vous un certain air honteux, Vous faites la fâchée, et vous baissez les yeux, Comme si je n'étais pas de votre calibre ; Courtisez vos coquets, cela vous est fort libre : Je vous dirai pourtant sans me mettre en courroux, Qu'un homme comme moi, vaut un peu mieux que vous, Madame la friponne, ou pour mieux dire gueuse ; Vous me portez bien l'air d'une franche coureuse, Pour aller bien souvent en carrosse à cinq sous, Et tâcher d'attirer quelques muguets à vous : Pour peu que vous alliez en ces lieux en voyage, Qui sait si mon honneur fera bientôt naufrage.Mijaurée : En st. plaisant et moqueur, fille ou femme dont les manières sont ridicules et pleines d'affèterie. [FC]
Fleuron : Fleuron et fleurette s'est dit, par plaisanterie, pour fleurette simplement, au sens de propos galant. [L]
Damaret : celui qui affecte trop de propreté, et qui veut paraître de bonne mine pour plaire aux Dames. [F]
Godelureau : Jeune fanfaron, glorieux, pimpant et coquet qui se pique de galanterie, de bonne fortune auprès des femmes, qui est toujours bien propre et bien mis sans avoir d'autres perfections. [F]
Pécore : Bête, stupide qui a du mal à concevoir quelque chose. [F]
Caigne, cagne : Vieux mot qui signifiait autrefois chienne. Il ne se dit plus que par injure à des femmes qu'on veut taxer d'infâme prostitution. [F]
Coquet : se dit de celui qui fait le galant, qui cherche à plaire à plusieurs personnes. [FC]
Carosse à cinq sous : Premier transport en commun urbain économique. Chevalier a écrit une comédie "L'Intrigue des Carosses à cinq sous" en 1663.
Muguet : En style famil. et plaisant, galant auprès des Dames ; recherché dans sa parure. [FC]
BEATRIX
Ah, ah, monsieur Guillot, vous êtes donc jaloux ? Vraiment j'en suis fâchée, et pour l'amour de vous. Et je ne croyais pas que votre humeur jalouse, M'osât traiter ainsi sans être votre épouse. Si j'étais mariée avec vous, le beau fils, Ayant pouvoir sur moi vous feriez donc bien pis. Certes le beau garçon, vous êtes admirable ! Vous vous fâchez Amant ; mari, vous seriez diable. Vous deviez mieux cacher votre méchante humeur ; Un Amant ne plaît pas quand il fait le Censeur ; Lorsqu'il se voit entrer la jalousie en l'âme, Il ne se doit jamais charger d'aucune femme ; Gardez donc bien d'en prendre, afin d'être content, Car vous pourriez porter ce que vous craignez tant. Quand vous pensez tenir une femme captive, Tout ce que vous craignez bien souvent vous arrive. Vous avez beau veiller dessus ses actions, On appelle cela, vaines précautions. Vous savez que je suis de manière Coquette ? Que je prends grand plaisir alors que je caquette Que j'aime le Galant quand il cajole bien ; Vous savez bien aussi que je ne permets rien, Et que si je voulais écouter leur fredaine, Je crois sans vanité, que j'en vaux bien la peine. Mais puisque sans sujet vous êtes si jaloux, Vous ne me servirez ni d'Amant ni d'Époux.GUILLOT
Non, mon petit tendron, ma Pouponne, ma Belle, Tu dois peu te fâcher lorsque je te querelle ; Si j'ai paru jaloux, c'est par trop d'amitié ; Mon Fanfan, vois Guillot, il te fera pitié. Va raccommodons-nous, ne soyons plus en grogne, Ne suis-je pas bien fait, considère ma trogne ? Aime-moi, me voyant pour toi bouffi d'amour. Tandis que je suis jeune, et beau comme un bonjour, Comme je suis gaillard, que tu parais gaillarde, Nous ferons des enfants d'une humeur égrillarde ; Tu me diras mon coeur, je te dirai m'amour ; Nous nous en conterons et la nuit et le jour ; Nous chercherons aux champs quelque place déserte, Où nous nous donnerons tous deux la cotte-verte ; Que nous prendrons souvent d'agréables ébats ! Que de Guillots viendront qui ne s'en doutent pas ! Ma petite Dondon, que je te crois féconde ! Que je te crois savante à bien peupler le monde ! Et que je me sens homme à m'en acquitter bien, Pour peu que ton amour veuille répondre au mien ! Tu ne me réponds rien, dis-moi donc que t'en semble, N'est-ce pas le secret d'être fort bien ensemble ?Gaillard : Qui a un caractère de vaillance et de hardiesse. [L]
Egrillard : Qui a quelque chose d'un peu trop gaillard. [L]
Cotte-verte : Fig. Donner la cotte verte, jeter une fille sur l'herbe en folâtrant avec elle. [F]
GUILLOT
Voilà mon pauvre esprit tout sans dessus dessous, Au diable soit l'amour, et la chienne de fille, Mais je vois Ragotin, que cherche ici ce drille ?Drille : Aujourd'hui [XIXème] et familièrement. Un vieux drille, un soldat qui a vieilli dans le service ; et, figurément, un homme qui a vieilli dans la ruse, dans les mauvaises affaires, dans le libertinage. [L]
SCÈNE VI. Guillot, Ragotin.
RAGOTIN
Ah ! Ton valet, Guillot.GUILLOT, apercevant les vieillards
Ou je me trompe fort, ou je le vois paraître, Et Monsieur Boniface, oyons ce qu'ils diront, Cachons-nous, et voyons ce qu'après ils feront.Ils se cachent.
SCÈNE VII. Policarpe, Boniface, [Guillot et Ragotin, cachés].
POLICARPE
Ah ! Que j'aurai de joie épousant votre Fille, Et que nos deux maisons ne soient qu'une Famille.GUILLOT, de l'endroit où il est caché
Que diable disent-ils ? Ah ! Messeigneurs nos Maîtres. Ma foi vous en tenez.RAGOTIN, de l'endroit où il est caché
Voyez donc les vieux traîtres.SCÈNE VIII. Polixène, Policarpe, Boniface, Guillot et Ragotin, cachés.
BONIFACE
Avec un homme enfin capable de te plaire, De conduite, de coeur, d'esprit fort enjoué, Aimable, libéral, digne d'être loué.POLIXENE, à part, apercevant le Père de Clidamant
Sans doute que c'est lui, que mes sens sont ravis ! Le Père vient exprès me parler pour son Fils.POLICARPE
Avec permission de Monsieur votre Père, Cet Amant pourrait-il avoir l'heure de vous plaire, Ayant de jugement et d'esprit bien muni, Le gousset d'argent passablement garni, Pour faire comme il faut aller votre cuisine ? Bien fait de sa personne, homme de bonne mine, Il vous fera passer d'agréables moments, Il sait fort bien jouer de tous les instruments ; D'entretien merveilleux, qui danse comme un drôle. Et qui sait à ravir passer la cabriole ? Homme digne, en un mot, d'être sous votre loi.Capriole : Terme de danse. Nom générique de tous les sauts, et surtout de ceux où les jambes battent l'une contre l'autre. Les entrechats sont des cabrioles. [L]
POLIXENE, impatiente de savoir qui c'est
Mais Monsieur, quel est-il ?POLICARPE
Vous saurez que c'est moi.POLIXENE, surprise
Justes Dieux !POLIXENE, s'en allant froidement
Mon Père, j'ai fait voeu d'être Religieuse.BONIFACE
Quoi friponne ! Est-ce ainsi qu'on reçoit un Amant, Et que l'on obéit à mon commandement ? Est-ce là profiter ainsi que tu dois faire, De tous les bons conseils qui te viennent d'un Père. Mais m'ayant su déplaire, et l'ayant bien voulu Tu t'en repentiras, après m'avoir déplu. Je sais bien les moyens dont il te faut réduire.POLICARPE
Ne vous emportez pas, cela pourrait vous nuire, Vous la prenez peut-être en de mauvais moments, Qui font qu'elle ne peut suivre vos sentiments ; Mais appelons Aminte, elle est obéissante, Humble, souple, et ne fait que ce qui me contente, Et n'a point tant de joie et de félicités, Qu'au moment qu'elle peut suivre mes volontés. Et vous l'allez bien voir ; Aminte ! Holà ! Ma Fille !SCÈNE IX. Aminte, Policarpe, Boniface, Guillot et Ragotin, cachés.
AMINTE
Plaît-il, mon Père ?POLICARPE
Il faut croître notre Famille, Je te donne un mari qui vaut son pesant d'or. Vois-tu cet homme-là ?BONIFACE
Beauté dont le mérite est extraordinaire, Je viens pour vous offrir un homme merveilleux, Un homme digne enfin de paraître à vos yeux ; Un homme qui sait bien comme il faut que l'on aime, Et de qui la richesse est tout à fait extrême ; Un homme qui n'est point un batteur de pavé ; Un Homme qu'on peut dire, être un homme achevé ; Adroit, gaillard, dispos ; enfin c'est un tel homme, Qu'il n'a point son pareil d'ici jusques à Rome.Batteur de pavé : Battre le pavé, aller et venir sans but, sans occupation. Un batteur de pavé, un fainéant, un vagabond, qui n'a d'autre emploi que de se promener. [L]
AMINTE, impatiente de savoir qui c'est
Quel peut-être, Monsieur, cet homme si parfait ?AMINTE, surprise
Dieux !POLICARPE, à Aminte
Que vous allez faire ensemble un bon ménage !AMINTE, s'en allant froidement
Mon père, excusez-moi, je ne suis pas en âge.BONIFACE, en dérision
Elle n'est pas encore en sa maturité.POLICARPE
Ah Ciel ! Quelle insensée !BONIFACE, en dérision
Elle est obéissante, Humble, souple, et ne fait que ce qui vous contente, Et n'a point tant de joie et de félicités, Qu'au moment qu'elle peut suivre vos volontés ; Ne nous reprochons rien, s'il vous plaît l'un à l'autre, Car ma Fille obéit aussi bien que la vôtre : Mais cependant ami, nous sommes amoureux, Que diable ferons –nous pour contenter nos feux ?POLICARPE
Ce qu'il faut faire, il faut, sans nul autre mystère Aller chez les Contrats pour passer le Notaire ; Ces moyens nous mettront bientôt hors d'embarrasBONIFACE
Dites chez le Notaire, et non chez les Contrats. Je crois que vous avez la cervelle en écharpe.SCÈNE X. Guillot, Ragotin, sortant d'où ils étaient cachés.
ACTE III
SCÈNE I. Clidamant et Guillot, sortent chacun d'un côté du Théâtre.
GUILLOT, rencontrant Clidamant
Je vous ai tant cherché que je vous vois paraître.CLIDAMANT
Et bien, que me veux-tu ?GUILLOT
Tout est perdu, mon Maître.GUILLOT
Que trop, Monsieur.CLIDAMANT
Comment ?GUILLOT
Vous avez un Rival.CLIDAMANT
Un Rival !GUILLOT
Un Rival ; et qui ne vous craint guère, Et si vous m'en croyez, loin d'en être en colère Vous chercherez ailleurs à pousser votre amour, Car ce Rival vous va jouer d'un mauvais tour.CLIDAMANT
Il n'est point de Rival dans mon amour extrême, Qui puisse m'arracher le digne Objet que j'aime. Je m'en vais le chercher ce Rival dangereux, Et nous verrons après qui l'aura de nous deux ; Il saura ce que c'est qu'irriter ma colère.GUILLOT
Sans souhaiter la mort, renvoyez votre amour, Et sans faire en ces lieux, tant de cris lamentables, Renvoyez la Maîtresse à tous les mille diables.GUILLOT
On permet de crier à qui perd son procès. Mais êtes-vous le seul où le malheur abonde, Et votre affliction est-elle sans seconde ? Sachez que Lucidor votre meilleur ami, N'est pas non plus que vous malheureux à demi ; Son sort étant pour lui devenu si contraire, Que comme vous il est le Rival de son Père.GUILLOT
Monsieur, ce vieux Barbon lui conte aussi douceur. À tous ces embarras, que prétendez-vous faire ?GUILLOT
Si c'est là votre but, tenez-vous donc pour mort : Mais la mort, est, Monsieur, un chétif réconfort, Et quand tous les malheurs s'entendraient pour nous suivre, Il est beaucoup moins doux de mourir que de vivre.GUILLOT
Vous auriez grand besoin qu'un diable en prit souci. Que ne suis-je Sorcier ? Mais las, je suis bien traître De faire un tel souhait pour obliger mon Maître.CLIDAMANT
Ah ! Je ne voudrais pas ton service à ce prix, Mais ton esprit passant tous les autres esprits, Tu peux bien empêcher avecque ton adresse, Que mon Père aujourd'hui n'épouse ma maîtresse.GUILLOT
Et s'il sait qu'avec vous je me sois concerté, Et qu'il tombe sur moi quelque incommodité, Pour salaire, j'aurai, Je plains ton infortune, Il t'en devait de deux, il t'en a donné d'une ; Mais de cela Guillot, il te faut consoler, Serai-je bien guéri de ces contes en l'air ?GUILLOT
En ce cas je vous sers, et j'en brûle d'envie ; Mais, à condition que Messieurs vos esprits, Ne s'ébaudiront plus auprès de Béatrix, Que vous me laisserez ma femme toute entière Sans lui parler jamais en aucune manière ; Vous allez en amour plus vite qu'au galop ; Chacun le sien, dit-on, Monsieur, ce n'est pas trop : Aimez votre moitié d'une ardeur violente ; Mais laissez, s'il vous plaît, en repos sa suivante, Car vous êtes un homme à me faire un affront, Qui me serait sensible aussi bien qu'à mon front.CLIDAMANT
Cher Guillot, ne crains rien.GUILLOT
Il faut que je vous serve, Et je suis tout à vous, sans aucune réserve ; Mais il faut se hâter, car nos grisons hideux, Sont allés s'assurer des objets de leurs feux, Et sont présentement tous deux chez un notaire, À passer deux Contrats qui ne vous plairont guère.GUILLOT
Alors qu'il faut fourber j'ai bien de la vertu, Ne soyez plus chagrin, je sais bien les manières, Au bonhomme dans peu de tailler des croupières ; S'il croit de votre objet faire bientôt son bien, Qu'il ferme bien la main, disant qu'il ne tient rien. Monsieur, je veux ma foi, devenir bas d'estame, Si devant qu'il soit nuit, vous n'avez votre femme. Mais j'aperçois venir notre autre langoureux, Et bien, ne voilà pas deux hommes bien chanceux ?Fourber : Tromper adroitement, finement. Ceux qui agissent avec sincérité, sont ceux qu'on fourbe le plus aisément. [F]
Tailler des croupières : Fig. Malmener quelqu'un, lui susciter des embarras. [L]
Estame : Laine tricotée avec des aiguilles. On fait des bas d'estame, des gants, des chemisettes, des bonnets, etc. [F]
SCÈNE II. Clidamant, Lucidor, Guillot, Ragotin.
LUCIDOR
Oui, mon cher Clidamant, Ragotin m'a tout dit, et c'est tout mon tourment. Ah ! Que j'ai de douleurs.CLIDAMANT
Ah que j'ai de tristesses !GUILLOT
Ah ! Messieurs les crieurs, vous criez là du ton, D'un aveugle qui vient de perdre son bâton ! Ah que je suis à plaindre ! Ah malheur incroyable S'il ne tient qu'à crier, je crierai comme un diable. Mais quand nous pousserions des cris jusques aux Cieux Dites-moi, votre affaire en irait-elle mieux ?CLIDAMANT
Non.GUILLOT
Ne criez donc plus ; songez au nécessaire ; Et puisque vos deux soeurs pour vous veulent tout faire, Que vous êtes certains qu'elles aimeront mieux Vous avoir, que d'avoir vos rivaux chassieux, Malgré ce qu'ils feront pour vous ôter vos belles, Je prétends aujourd'hui vous livrer vos femelles Faisant ce que je dis, vous voyez par mon stec, Que nos Barbons n'auront qu'à s'en torcher le bec. Je veux être pendu si je ne les enlève.Chassieux : Qui a de la chassie, Humeur onctueuse et jaunâtre sécrétée sur le bord de chaque paupière par les glandes de Meibomius. [L]
Stec : terme non identifié.
Bec : Fig. et populairement. Il n'a qu'à s'en torcher le bec, il ne doit pas compter sur ce qu'il désire. [L]
RAGOTIN
Voilà tout justement le chemin de la Grève. Mais dis-moi donc, comment pouvoir faire ce tour, Leur porte étant fermée et la nuit et le jour ? Tu sais que chacun d'eux sa fille cadenasse, En étant plus jaloux qu'un gueux de sa besace ? Joint qu'ils ne donnent pas seulement à leurs fils, La liberté d'entrer sans eux dans leurs logis. Qu'ils sont même jaloux d'y voir entrer les ombres ; Que prétends-tu donc faire en tous ces malencombres ?Malencombre : Événement fâcheux, disgrâce. [L]
GUILLOT
J'en saurai bien venir, te dis-je, à mon honneur, Au métier de fourber je suis un grand Acteur : Mais c'est trop raisonner, finissons ce langage, Car je crois que j'entends nos vieux trouble-ménage.CLIDAMANT, à Guillot
Cher Guillot, je n'ai plus d'espérance qu'en toi.RAGOTIN
Ah ! Nous nous entendons comme larrons en foire, Vous aurez dans ce soir vos Maîtresses en mains, Laissez-nous seulement écouter leurs desseins.Ils se retirent en un coin du Théâtre.
SCÈNE III. [Les mêmes, cachés,] Policarpe, Boniface.
GUILLOT, du coin du Théâtre où il est
Attendez-moi sous l'orme, Si c'est votre dessein de les prendre d'assaut, Vous ne soufflerez point, rien ne sera trop chaud.Orme : Fig. Attendez-moi sous l'orme, se dit quand on donne un rendez-vous auquel on n'a pas dessein de se trouver. [L] Regnard a écrit une comédie avec cette expression en 1694.
BONIFACE
Tâchons donc, cher ami, pour contenter nos flammes, De métamorphoser nos filles en nos femmes, Il sera malaisé, car dans leur action, Je n'ai rien vu pour nous tantôt qu'aversion, Et je crois au discours que nous ont fait nos filles Qu'elles nous ont donné notre sac et nos quilles ; Mais quand elles devraient encor nous mépriser, Il faut bon gré mal gré nous en faire épouser.Donner à quelqu'un son sac et ses quilles : mettre quelqu'un dehors, s'en défaire. [L]
POLICARPE
Chez un de nos amis menons-les, Boniface, Là nous nous marierons sans qu'on nous embarrasse ; Car dans notre logis nos fils s'y trouveraient, Qui loin de nous aider nous en détourneraient, Voyant bien que leurs soeurs n'en seraient pas contentes ; Évitons donc, mon cher, ces choses mal plaisantes, Outre que vous savez qu'on blâme les grisons, Dès qu'ils prennent dessein d'épouser des tendrons : Et si l'on découvrait avant le pot aux roses, La honte nous ferait laisser là toutes choses. Les Poètes du Pont-Neuf en feraient des Chansons, Où nous serions bernés de toutes les façons ; Si bien que l'on ferait par cette raillerie, Une tache éternelle à toute notre vie. Donc pour nous exempter d'un si funeste bruit, Emmenons-les d'abord que nous verrons la nuit, Les tenant en nos mains bien et dument liées, Jusqu'à ce qu'elles soient avec nous mariées ; Lors nous serons heureux.Pat aux roses : On dit qu'un homme a découvert le pot aux roses, pour dire, qu'il a découvert le secret d'une affaire où il y avait de l'ordure. [F]
BONIFACE
Dieu vous en veuille ouïr ! Enfin, cher Policarpe, il nous faut réjouir, Requinquons-nous tous deux pour danser à la noce ; Je ne suis pas si vieux, ni vous encore si rosse, Que nous ne puissions plus nous donner du bon temps ; Pour se bien divertir, vive les vieilles gens !Rosse : Cheval sans force, sans vigueur. On dit proverbialement et figurément, qu'il n'est si bon cheval qui ne devienne rosse, pour dire, qu'Il n'y a point d'homme si robuste, si vigoureux, ou d'un esprit si fort, qui ne s'affaiblisse par l'âge. [L]
POLICARPE
Nous en ferions encor la nique à la jeunesse, Je prétends bien danser avec vous la Duchesse, Les Branles, la Mignonne, et tous les Menuets, La Courante à la Reine avec les Tricotets.Faire la nique : Il ne se dit qu'en cette locution du style familier, faire la nique à... Mépriser ; se moquer, ne pas se soucier de... [FC]
Branle : Espèce de danse. Le branle ou branle gai est le nom générique de toutes les danses où un ou deux danseurs conduisent tous les autres, qui répètent ce qu'ont fait les premiers. [L]
Tricotet : Ancienne danse très vive. [L]
BONIFACE
Quand même on nous croirait vieux comme était Hérode, Je veux que nous dansions les danses à la mode, Les Cinq-pas, la Guimbarde ont la vogue en ce temps ; Et tous ces petits sauts qui font danser les Grands. Mais il nous faut devant terminer nos affaires.Populairement. Vieux comme Hérode, très vieux, très connu. Cela est vieux comme Hérode. Cette locution vient probablement de ce que Hérode le Grand a été dit aussi Hérode le Vieux, par rapport à ses descendants. [L]
BONIFACE
Il faut que nous fassions à présent notre coup, Car nous voilà tantôt comme entre chien et loup ; La nuit s'approche, allons.Ils entrent chez eux.
Entre chien et loup : À petit jour, le soir ou le matin, c'est-à-dire quand le jour est si sombre qu'on ne saurait distinguer un chien d'avec un loup. [L]
SCÈNE IV. Clidamant, Lucidor, Guillot, Ragotin.
CLIDAMANT, à Guillot
Et bien, que faut-il faire ?GUILLOT
Il se faut préparer pour cette grande affaire, J'ai dans mon Incamo, d'infaillibles secrets, Qui pour vous obliger s'en vont être tous prêts. Mais il faut avertir Ragotin de la chose.Il lui parle à l'oreille.
Va faire promptement cette métamorphose.Incamo : terme non identifié. Possible rapprochement avec Incamérer qui consiste à rapprocher des terres au domaine de la chambre écclésiastique. Ici, Incoma au figuré domaine privé
RAGOTIN
Cela vaut fait, va-t'en.GUILLOT, à son Maître
Vous, tenez-vous au guet Et vous verrez bientôt un admirable trait.Ils vont prendre chacun un habit de femme.
SCÈNE V. Clidamant, Lucidor.
CLIDAMANT
Enfin, cher Lucidor, si nous l'en voulons croire, Nous nous verrons bientôt au faîte de la gloire.LUCIDOR
C'est-ce que nous devons à présent souhaiter ; Ce qu'ils ont dit tantôt nous doit beaucoup flatter, Que si l'on s'aperçoit que l'amour les enflamme, Ils laisseront là tout de peur qu'on les en blâme Et puis étant si vieux... Mais je les ois venir.CLIDAMANT
Nos gens viennent aussi.SCÈNE VI. Clidamant, Lucidor, Guillot et Ragotin, déguisés en femmes, Policarpe et Boniface, tenant chacun leurs filles avec une corde..
Guillot et Ragotin, ont chacun une corde dont ils prennent les deux bras que les vieillards ont de libres, et s'approchent près des Maîtresses de leurs Maîtres.
POLIXENE
Qu'entends-je !POLICARPE
Enfin ma fille, Je me suis engagé d'aller souper en Ville, Où Boniface après doit être votre époux.AMINTE
Dieux !RAGOTIN
Ne vous fâchez point, Ragot est prêt de vous Qui vous livre à son Maître, et vous sort d'esclavage.Il l'ôte de l'endroit où elle est attachée, et se met à sa place, et la donne à son Maître. Guillot, en fait autant.
GUILLOT, à Polixène
Polixène, Guillot coupe votre cordage Et mon Maître vous prend ; ne vous éloignez pas Nous allons vous sortir de tous ces embarras.BONIFACE
Policarpe, est-ce vous ?BONIFACE
Oui.GUILLOT, affectant une grosse voix
Bon Papa, pourquoi donc me chantez-vous injure ?POLICARPE
Morbleu, la mienne aussi vient de changer de ton. Mais quelque diable aussi n'a-t-il point pris leur forme, Pour nous faire en ce lieu quelque malice énorme ? Et ne serait-ce point ce maraud de Ragot ? C'est lui-même, ah ! Coquin.RAGOTIN
Tire tire, Guillot.GUILLOT
Ragot, tire la corde.GUILLOT
Nous allons en ce lieu tous deux vous démembrer Si vous ne m'accordez ce que je vous demande, Silence, s'il vous plaît, afin que l'on m'entende. Je souhaite de vous par ces discours préfix, Que vos filles enfin épousent vos deux fils.Préfix : Qui est déterminé. [FC]
GUILLOT
Tire la corde, tire.SCÈNE VII. Clidamant, Lucidor, Policarpe, Boniface, Guillot, Ragotin, Polixène, Aminte, Béatrix, Lisette.
CLIDAMANT, à son Père et à l'autre
Ah ! Messieurs, se peut-il que vous nous donniez ?867 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica