Comédie en vers· Ou les Malades qui se Portent Bien
La Désolation des Filous sur la Défense des Armes
Représenté pour le première fois [en décembre 1663] sur le Théâtre Royal du Marais.
Personnages
- LA ROCQUE
- GUILLOT, son Valet
- LE CHEVALIER DE L'INDUSTRIE, filou
- LE COMTE DE PLUME SECHE, filou
- LE MARQUIS DE MACHE A VIDE, filou
- LE BARON DE LA TRISTE-FIGURE, filou
MADEMOISELLE,
À MADEMOISELLE C. M.
Vous serez surprise assurément, quand vous verrez que je vous dédie la Désolation des Filous, ou les Malades qui se portent bien, mais que cela ne vous surprenne point, puisque je ne vois pas à qui la mieux dédier qu'à vous, étant aussi grande voleuse, qui sont voleurs, et je pourrais même passer plus outre, en vous disant que vous volez tous les jours plus de coeurs, de franchises, de libertés, qu'il ne s'est fait de larcins depuis que le monde est monde ; de sorte MADEMOISELLE, que je souhaiterais que comme on m'a défendu de porter des armes, il eût été aussi possible de vous défendre de porter vos charmes, je ne serais pas si fort à plaindre que je suis, et l'on ne me verrait pas malade dans le moment que vous vous portez le mieux du monde, encor si mon mal vous pouvait toucher un peu, j'aurais quelque espèce de consolation, mais je crois que vous êtes de ces malades, qui se portent bien ; et que vous en ferez souffrir encor beaucoup avant que vous en ressentiez la moindre émotion, toutefois mon mal m'est si doux, que je l'endure avec patience, et pour vous le témoigner vous voyez bien que je ne fais point mentir le commun proverbe, qui dit qu'il faut faire le bien contre le mal, puisque je vous fais un présent dans le temps que vous me faites souffrir, cependant, MADEMOISELLE, je connais que j'ai tort de me plaindre de vous, voyant qu'alors que je vous aime, je ne fais que ce que je vois faire à toute la terre, pourquoi voudrais-je donc que vous eussiez plus pitié de moi que de tous les autres, non non je laisse tout à votre opinion, et me tiendrai trop heureux si vous daignez seulement agréer cette Comédie de la part de
Votre très humble,
et très obéissant serviteur,
CHEVALIER.
LA DÉSOLATION DES FILOUS
SCÈNE I. Le Chevalier de l'Industrie, le Marquis de Mâche à Vide, le Comte de Plume Sèche, le Baron de la Triste-Figure.
LE CHEVALIER DE L'INDUSTRIE
Quoique la défense soit faite Des pistolets, et de la brette, Qu'on ne porte plus d'arme à feu Rêvons cherchons, voyons un peu, Si nous trouverons l'industrie Qu'il faut pour prolonger la vie, Il est aisé de deviner Qu'on ne peut vivre sans diner, Et l'homme est fort mal dans son centre Quand il a la famine au ventre, Donc si nous voulons l'éviter Il faut tâcher d'escamoter, Les premiers qui dans cette rue Viendront paraître à notre vue, Les armes étant sans crédit Servons-nous de tout notre esprit, L'esprit pour voler a des charmes Qui valent parfois bien les armes.LE MARQUIS DE MACHE A VIDE
De quel air nous y prendrons-nous Ce malheur me met en courroux, Mon cher Comte de Plume Sèche Dis de quel bois ferons-nous flèche.LE COMTE DE PLUME SECHE
Que diable sais-je de quel bois Pour moi j'en suis presque aux abois, La malencontreuse aventure Baron de la Triste-Figure, N'as-tu point quelque invention.LE COMTE DE PLUME SECHE
Quoi tu n'aurais point en ta tête Quelque moyen pour exceller Dans l'exercice de voler, Sans pistolet, et sans épée.LE BARON DE LA TRISTE-FIGURE
Mon âme en est préoccupée, Et si je ne vois pas comment Y réussir présentement, Ah, que la faim me rend avide Mais toi Marquis de la Mâche à Vide, Ne sais-tu point quelque secret.LE MARQUIS DE MACHE A VIDE
Je suis au bout de mon rôlet, Ventre, j'enrage, je déteste.Rôlet : Terme familier. Petit rôle ; il ne se dit que figurément pour signifier la vie, le rôle de chacun. [L]
LE BARON DE LA TRISTE-FIGURE
Que cette défense est funeste.LE COMTE DE PLUME SECHE
Ah, quelle malédiction.LE MARQUIS DE MACHE A VIDE
Ah, quelle désolation, Quand j'y pense j'entre en furie Mais Chevalier de l'Industrie, Dont l'esprit est grand à tel point.LE CHEVALIER DE L'INDUSTRIE
Messieurs ne vous affligez point, Je ne suis pas encor si buse Que je n'aie en moi quelque ruse, L'industrie a mille secrets Qui ne nous manquerons jamais, Je possède les avantages D'avoir bien fait des personnages, Et m'en pique sans vanité J'ai fait l'homme de qualité, J'ai fait, et le brave, et l'illustre Après cela j'ai fait le rustre, J'ai fait le Postillon aux champs Parfois un de ces gros marchands, Puis j'ai fait l'Ecclésiastique J'ai fait le courtaud de boutique Étant dessus le grand chemin J'ai fait le pauvre Pèlerin. Pour vous exprimer mon mérite J'ai même contrefait l'Hermite, Ensuite, à mon retour d'Arras J'y vendis de la mort aux rats. Si bien qu'il n'est point de rubrique Que je n'aie mis en pratique, Je fus depuis solliciteur Enfin je suis un grand acteur, J'ai crié jusqu'à des oublies Pour mieux faire mes fourberies, En ce temps-là j'étais fort bien J'étais tout, et ne suis plus rien, Mais quoi la défense en est cause Je veux être encor quelque chose, Et vous faire avouer à tous Que seul, je vaux tous les filous.LE COMTE DE PLUME SECHE
Expert, de notre art c'est la perle La peste que c'est un fin merle, C'est le plus adroit des Larrons.LE CHEVALIER DE L'INDUSTRIE
Çà voyons ce que nous ferons, Et tâchons tous à si bien faire Que nous nous sortions de misère, Ayez donc toujours l'oeil sur moi Et je vous promets sur ma foi, Que mes soins et toutes mes veilles S'en vont produire des merveilles, Coulez-vous tous en quelque coin Pour me secourir au besoin, Surtout ayez en la mémoire D'avoir quelque jaquette noire, Que nos femmes, et nos valets Dans cette Maison soient tout prêts, Et que chacun de vous devine Au moindre mot ou moindre mine, Que votre esprit soit préparé À tout ce que j'entreprendrai, Mais j'entends quelqu'un qui s'avance Cachez-vous avec diligence.Les trois filous se cachent, et le Chevalier de l'Industrie écoute ce qui se dit.
SCÈNE II. La Roque, Guillot.
LA ROCQUE
Hélas que je suis malheureux !GUILLOT
Qu'avez-vous ?LA ROCQUE
Je suis amoureux.LA ROCQUE
Tout autant qu'il le saurait être, Puisque je me vois maintenant Fort amoureux et sans argent, Peut-on voir un malheur semblable.GUILLOT
Il est vrai que c'est là le diable, Car le plus parfait amoureux N'est qu'une bête étant un gueux, Quoi Monsieur au clair de la Lune Espérez-vous faire fortune, En courant comme un loup-garou Sans savoir comment ni par où, Vous achèverez votre course Encor si votre pauvre bourse, Avait le ventre bien enflé Je serais un peu consolé, Mais hélas Monsieur la pauvrette Est si malingreuse et si nette, Et dans un si piteux état Que jamais rien ne fut si plat.LA ROCQUE
C'est là ce qui gêne mon âme Parce qu'à l'objet qui m'enflamme, Il doit faire voir ce trésor Qu'on appelle la toison d'or, Dont les machines sans pareilles Passent pour autant de merveilles, Nous venons de faire dessein D'aller nous divertir demain, À cette illustre Comédie.GUILLOT
Ce dessein est une folie Comment vous êtes assez fol Pour faire l'amour sans un sol, Si vous aviez donc la pistole Vous feriez diablement le drôle, C'est avoir l'esprit bien gaillard Qu'aimer quand on n'a pas le liard, L'argent fait aller la cuisine Vive l'amour pourvu qu'on dîne, On fait mal le passionné Alors que l'on n'a pas dîné, De sorte que si bon vous semble Nous resterons d'accord ensemble, Que pour être amant sans chagrin Il faut posséder le douzain, Je nomme donc votre entreprise Avec respect une sottise, Comme vous savez comme Guillot Qu'un pauvre homme n'est rien qu'un sot Ainsi jugez ce que vous êtes Aux entreprises que vous faites.LA ROCQUE
Cesse de me pousser à bout Dis-moi peut-on songer à tout, Se voyant prêt d'une maîtresse Qui nous engage avec adresse, À faire tout ce qui lui plaît, Ah ! Si tu savais ce que c'est Qu'aimer nous serions sans conteste.GUILLOT
Ah ! Monsieur je le sais de reste Quoique je ne sois qu'un lourdaud. J'aimerais peut-être ; et trop tôt, Mais comme il faut être bien riche Pour aimer, et n'être pas chiche, Je quitte là le féminin Pour ne m'attacher qu'au bon vin.LA ROCQUE
Ah ! Guillot si tu savais comme...GUILLOT
Mais Monsieur quel était cet homme, Qui vous a naguère accosté Quand de vous j'étais écarté. Dont je n'ai pu par la distance Avoir aucune connaissance, À qui vous avez tant parlé.LA ROCQUE
Un savant qui m'a consolé, Sans avoir l'heur de le connaître Mais Guillot qui m'a fait paraître, Tant d'esprit, et de jugement Que j'en suis dans l'étonnement, Et je n'aurai ni bien ni joie Jusqu'à ce que je le revoie, Ah ! Que sa conversation M'a donné d'admiration, Il s'est venu mettre en matière De la plus aimable manière, Que jamais aucun homme ait fait Bref, c'est un homme si parfait, Si charmant par son éloquence Que je veux avoir connaissance, De cet incomparable esprit, Tu sauras Guillot qu'il m'a dit, Mille choses touchant ma vie Qui font admirer son génie, Même il m'a promis en ce jour Sur le sujet de mon amour, Un moyen tout à fait extrême Pour être aimé de ce que j'aime, Conclusion, je le veux voir Pour cela de tout mon pouvoir, Je l'ai supplié plus d'une heure De dire son nom, sa demeure, Mais enfin tout notre entretien S'est fini sans en savoir rien, Je n'ai pu de lui rien apprendre Sinon qu'il se doit venir rendre, En quelque part autour d'ici J'espère lui parler ainsi.GUILLOT
N'est-ce point quelque diable infâme Qui tâche d'attraper votre âme, Car assez souvent le démon Prend justement l'occasion, Que le malheur nous persécute Afin de trouver chape-chute.LA ROCQUE
Tu me tiens un discours de fol.LA ROCQUE
Bref de la nuit je ne me couche, Qu'après avoir entretenu Cet habile homme comme j'ai vu, Un désir curieux m'en presse Et toi mets toute ton adresse, À chercher sur ce diamant Cinquante louis promptement, Mais garde qu'on ne te le vole.Il lui donne sa bague.
GUILLOT
Au diablezot je suis un drôle, Que l'on n'attrape pas ainsi Pour fin je le suis Dieu merci, Autant que filou puisse l'être En subtilité, je suis maître, Sachez que je ne suis pas niais Et que je sais bien tous les biais, Desquels on se sert pour la grippe Je sais comme quoi l'on accipe, Et je sais comme il m'en faut garder Allez-vous en sans plus tarder, Et me laissez seulement faire.Il sort.
LA ROCQUE
Adieu le ciel te soit prospère.SCÈNE III.
SCÈNE IV. Le Chevalier de l'Industrie, Guillot.
LE CHEVALIER DE L'INDUSTRIE
Ah ! Votre serviteur mon bon.GUILLOT, à part
Voici quelque attrape-minon.LE CHEVALIER DE L'INDUSTRIE, à part
Il faut de vrai que je t'attrape.LE CHEVALIER DE L'INDUSTRIE
Ah ! Vous me faites trop d'honneur, Et je vous en suis redevable Mais comme je suis secourable, Je viens ici pour votre bien.GUILLOT
Pour mon bien, vous ne tenez rien, Si c'est mon bien, qui vous amène Vous n'avez qu'à prendre la peine Bientôt de vous en retourner.LE CHEVALIER DE L'INDUSTRIE
C'est tout à fait mal raisonner, Par ce bien je crois faire entendre, Que mon dessein est de vous rendre Mon service, effectivement.GUILLOT
Je vous entends présentement, Mais aux offres que vous me faites Puis-je demander qui vous êtes.LE CHEVALIER DE L'INDUSTRIE
Qui je suis, homme de savoir Homme qui sait tout sans rien voir. Qui sais et tout dire et tout faire Enfin homme extraordinaire, Je sais quel est votre souci Et ce qui vous amène ici, Je sais quelles sont toutes choses Les effets de toutes les causes, Je sais le présent l'avenir Je sais les malheurs prévenir, Je sais de plus que votre maître.LE CHEVALIER DE L'INDUSTRIE
Sans me rien dire je sais tout.LE CHEVALIER DE L'INDUSTRIE
Toutes les sciences sont nôtres.LE CHEVALIER DE L'INDUSTRIE
Vous saurez que je suis devin.GUILLOT
De quel vin, du vin de Sancerre De Chablis, de Beaune, d'Auxerre. Car vous voyez un altéré Qui boit comme un désespéré, Quelque bon vin que j'aperçoive, Il faut aussitôt que je le boive, Et je vous vais boire des yeux Si vous ne vous expliquez mieux, Dépêchez donc car j'ai la mine.GUILLOT
Ah ! Le bon métier de damné, Car on ne peut sans diablerie Sans sortilège et sans magie, Nullement en venir à bout.LE CHEVALIER DE L'INDUSTRIE
Ah ! Vous vous trompez, point du tout, Ne montre-t-on pas la science Qui nous donne la connaissance, De ces choses sans nous damner.LE CHEVALIER DE L'INDUSTRIE
Si vous en voulez voir l'effet Vous serez bientôt satisfait, Pour vous le dire en trois paroles Vous cherchez cinquante pistoles, Dessus un certain diamant Parlai-je véritablement, De plus il faut que je vous die Que c'est pour voir la Comédie, Où votre maître a fait dessein De mener des Dames demain, N'est-ce pas ce qui fait sa peine Et ce qui dans ce lieu vous mène.GUILLOT
Parbleu vous l'avez deviné Votre esprit est bien raffiné, Pour savoir un secret semblable Il faut du moins parler au Diable.LE CHEVALIER DE L'INDUSTRIE
C'est là mon moindre effort d'esprit.LE CHEVALIER DE L'INDUSTRIE
Quoi doutez-vous de ma science.LE CHEVALIER DE L'INDUSTRIE
Je veux vous indiquer un homme Qui vous donnera votre somme, Lorsque vous le désirerez.GUILLOT
Monsieur que vous m'obligerez, Enseignez-le moi je vous prie, Je suis à vous toute ma vie, Que les affligés sont contents Quand ils trouvent d'honnêtes gens, Sans vous je ne savais que faire.LE CHEVALIER DE L'INDUSTRIE
Appelons-le pour cette affaire, C'est un homme de probité Médecin expérimenté, Rempli d'esprit et d'éloquence Qui ne fait rien qui ne balance, Mais pour vous servir promptement Donnez-moi votre diamant, Pour lui présenter à la vue.GUILLOT, lui donne son diamant
Savez-vous la porte, et la rue, Car vous pourriez vous égarer Peut-être en allant lui montrer.LE CHEVALIER DE L'INDUSTRIE
Ah ! Non je ne suis pas personne Qu'il faille qu'aucune soupçonne, Je vous le rends de tout mon coeur.GUILLOT, le refusant
Non je suis votre serviteur, Je n'y trouve rien à redire Ce que j'en dis n'est que pour rire, Et suis tellement innocent Que même je veux être absent, Alors que vous ferez la chose Sur vous seul mon espoir repose, Car vous ferez le tout fort bien Sans que je me mêle de rien, Votre nom Monsieur je vous prie.LE CHEVALIER DE L'INDUSTRIE
Le Chevalier de l'Industrie.LE CHEVALIER DE L'INDUSTRIE, appelant un autre filou en Médecin
Holà Docteur Illustrissime Vous peut-on dire un mot sans crime.SCÈNE V. Le Comte de Plume Sèche en Médecin, Le Chevalier de l'Industrie, Guillot.
LE COMTE DE PLUME SECHE
Oui vous aurez attention Honneur, salut dilection, Désirez-vous quelque Ordonnance.LE CHEVALIER DE L'INDUSTRIE, bas à Plume Sèche
Voilà la fourbe qui s'avance, Je tiens déjà le diamant Amuse-le quelque moment, Dis-lui s'il parle de pistoles Que sa cervelle est des plus folles, Car quittant tous deux, par malheur, Peut-être il crierait au voleur, Et n'ayant rien pour nous défendre On nous pourrait aisément prendre, Demeure donc, et ne crains rien Je vais faire.LE CHEVALIER DE L'INDUSTRIE
Appelle-moi de ce nom drôle.LE CHEVALIER DE L'INDUSTRIE, parlant à Guillot
Allez recevoir votre argent.À part.
Moi je vais avec mon adresse Travailler à finir la pièce.Il sort.
SCÈNE VI. Le Comte de Plume Sèche, Guillot.
LE COMTE DE PLUME SECHE, à Guillot
Monsieur approchez-vous de moi Avant que d'entrer dans l'emploi, Afin que l'on y remédie Contez-moi votre maladie.LE COMTE DE PLUME SECHE
Ah ! Votre mal ne sera rien, Pourvu que vous soyez docile À prendre un remède facile, Donc pour vous guérir proprement On vous prépare un lavement, Holà Monsieur l'Apothicaire Que l'on apporte le clystère, Il faut que cette injection Prépare la purgation. Un Apothicaire sort une Seringue à la main.GUILLOT
À quoi diable tout ce mystère Ils me vont flûter le derrière, Si je ne fais le résolu Apothicaire malotru, Vous me paierez cette folie.LE COMTE DE PLUME SECHE
Allons vite qu'on le lie, L'apothicaire lui donne le lavement dans le nez, et s'en va.GUILLOT
Ah ! Le chien de médicament Ils m'ont fait boire un lavement, Médecin que le Diable emporte Me payerez-vous de cette sorte.GUILLOT
Hélas tout ce qui fait ma peine C'est que ma bourse n'est pas pleine, Remplissez-la-moi promptement Et j'oublierai le lavement, Je pardonne à l'Apothicaire L'affront qu'il a voulu me faire, Mais qu'on me donne bien, et beau Ou de l'argent ou mon Anneau.LE COMTE DE PLUME SECHE
Comme ce pauvre homme extravague.LE COMTE DE PLUME SECHE
Ô bons Dieux, que son mal est grand, Véritablement la folie Est une étrange maladie.LE COMTE DE PLUME SECHE
Qu'entends-je, hélas quelle boutade Monsieur que vous êtes malade, Tâchez de revenir à vous.LE COMTE DE PLUME SECHE
Que son extravagance est grande.GUILLOT
Quoi l'on traite d'extravagant Quiconque emprunte de l'argent, Que le Diable vous extravague Si vous ne me rendez ma bague.LE COMTE DE PLUME SECHE
Ah ! Que son esprit est perdu.GUILLOT
Vous en avez menti cocu.LE COMTE DE PLUME SECHE
Chassez de votre fantaisie Cette incommode frénésie, Et rappelez votre raison.GUILLOT
La peste soit du vieux barbon, Quoi Monsieur de la Médecine Nous prendrons donc ici racine, Çà délivrez-moi promptement De l'argent ou mon diamant, Et laissons-là l'extravagance.LE COMTE DE PLUME SECHE
Cet homme est plus mal qu'on ne pense, Hélas ! Que j'ai pitié de lui N'avez-vous rien pris d'aujourd'hui.GUILLOT
Non, mais je suis tout prêt à prendre L'argent qu'on me fait tant attendre, Ah ! Qu'on fait ici de façons Donnez-moi tout en patagons, En Louis ou bien en Louise Pourvu que l'argent soit de mise, En écus d'or, en écus blancs En pièces de quarante francs, Ou me le payez en monnoie Je n'en aurai pas moins de joie, Nous serons tous deux satisfaits.LE COMTE DE PLUME SECHE
Nous ne le guérirons jamais.LE COMTE DE PLUME SECHE
Ah ! Que ne vous portez-vous bien.GUILLOT
Je me porte mieux que toi traître Je l'enverrais volontiers paître, Si je tenais mon diamant.LE COMTE DE PLUME SECHE
Il n'a plus aucun jugement.GUILLOT
Quoi donc nomme-t-on fol en France Tous ceux qui n'ont point de finance, Si celui qui n'a point d'argent Passe pour être extravagant, J'en vois bien à la Comédie Malade de ma maladie, Ah ! Médecin des Médecins Guérissez-nous, nous serons sains.LE COMTE DE PLUME SECHE
Ah ! Je crois son mal incurable.GUILLOT
Et moi je crois ton âme au Diable, En retenant présentement Et l'argent, et le diamant, Pourquoi le retiens-tu donc.LE COMTE DE PLUME SECHE
Parce...GUILLOT
Monsieur je n'ai ni poux ni puce Feu ma mère qu'on nommait luce, Eut grand soin de me les tuer Dépêchez donc d'effectuer, Tous les effets de vos paroles Me donnant cinquante pistoles.LE COMTE DE PLUME SECHE
Sans doute qu'il est aux abois.GUILLOT
M'appeler je suis diligent Quand c'est pour prendre de l'argent, Il n'est pas besoin qu'on me huche Vous me prenez pour une cruche ; Me parlant de cette façon J'irais dix ans pour un teston.LE COMTE DE PLUME SECHE
Votre nom est un nom bien sot, Et je n'en vois point un si dogue Au lieu de notre synagogue, Pour en avoir un à gogo On vous nommera virago.LE COMTE DE PLUME SECHE
Incontinent.GUILLOT
Dieu soit loué.LE COMTE DE PLUME SECHE
Il appelle ses compagnons.
Je vais appeler Macaé, Macaé la chandelle noire Et le bonnet blanc comme ivoire, Vous serez guéris des premiers.LE COMTE DE PLUME SECHE
Il lui donne une bougie, et lui donne un bonnet blanc en forme de pain de sucre.
Tenez en main cette bougie.LE COMTE DE PLUME SECHE
Il le faut.GUILLOT
Ah ! Je meurs de peur.LE COMTE DE PLUME SECHE
Voici toute notre cabale.SCÈNE VII.
Les trois autres filous viennent en robe noire, un bonnet blanc en forme de pain de sucre, et une bougie à la main, criant tous à la fois en tournant autour de Guillot, Virago, Macaé, Abdénago, et après avoir fait trois tours autour de lui, ils sortent et le laissent là, lequel demeure fort surpris.
SCÈNE VIII.
GUILLOT, seul planté tout droit, son bonnet en tête, et sa bougie en main
Ah ! Que d'inutiles paroles Pour donner cinquante pistoles, Comment loin de me les compter On s'amuse à viragoter.SCÈNE IX. La Rocque, Guillot.
LA ROCQUE
Enfin voici l'heure venue Que je dois posséder la vue, De cet homme tout merveilleux Qui se doit trouver en ces lieux ; Mais que vois-je, quelle figure C'est Guillot, ah ! Quelle aventure, Dis-moi que fais-tu là Mago Tu ne réponds rien.GUILLOT
Virago.LA ROCQUE
Qu'est-ce que ce maraud veut dire Je ne suis pas d'humeur de rire, Ne fais pas ici l'enjoué Parle-moi juste.GUILLOT
Macaé.GUILLOT
Abdenago.GUILLOT
Son diamant, quelle incartade Monsieur que vous êtes malade, Vous êtes à ce que je vois Pour le moins aussi mal que moi.LA ROCQUE
Ma bague et point de raillerie.LA ROCQUE
Tu me veux donc faire enrager, Stupide et détestable bête Si ma somme n'est toute prête, Je te vais accabler de coups.GUILLOT
Mon maître et moi, sommes deux fous, Chassons de démon d'avarice Qui cause tout notre supplice, Je suis un homme fort subtil Depuis quand ce mal vous tient-il, Présentement une saignée Vous serait fort bien ordonnée, Mais il vous faut auparavant Un lavement dans le ponant.Il lui tâte le pouls.
LA ROCQUE
C'est trop, il faut perdre la vie.GUILLOT
Votre nom est un nom bien sot Et je n'en vois point un si dogue, Au lieu de notre synagogue Pour en avoir un à gogo, On vous nommera virago.GUILLOT, donne un bonnet et une bougie à son Maître comme à lui. Le regardant
Mettez en tête ce bonnet, Mon maître est beau marmouset, S'il en fut jamais à la foire Tenez cette chandelle noire.LA ROCQUE
Tenons et voyons-en l'effet.Guillot, fait autour de son maître comme les Filous avaient fait autour de lui, disant les mêmes mots, Virago, Macaé, Abdénago.
LA ROCQUE, continue.
Et bien as-tu tout dit, tout fait Si je n'apprends tes artifices, Il faut qu'à présent tu périsses Oui tu te vois voir à ta fin.GUILLOT
Monsieur suspendez mon destin, Et je m'en vais tout vous apprendre, Tantôt venant ici me rendre Pour aller emprunter l'argent Qu'il fallait sur ce diamant, J'ai rencontré le plus brave homme Qui soit de Paris jusqu'à Rome, Monsieur c'est un homme divin Il m'a dit qu'il était devin, Cet esprit extraordinaire Savait tout ce que j'allais faire, Mais si bien qu'il me l'a tout dit Ah ! Monsieur est un bel esprit, On ne peut aller au contraire Va je te ferai ton affaire, M'a-t-il dit, car un Médecin Qui demeure en ce lieu prochain, Te donnera dessus ton gage Ce que tu veux et davantage, Là-dessus j'ai fort bonnement Mis en ses mains mon diamant, Et lui d'une voix argentine Holà Docteur en médecine Descendez un peu jusqu'en bas Et puis s'étant parlé tout bas, Ils se sont séparés l'un l'autre En disant, Monsieur je suis vôtre, Et moi croyant qu'au Médecin, L'autre avait mis ma bague en main, Monsieur votre nom je vous prie Ai-je dit, Sieur de l'Industrie, En partant a-t-il répondu.GUILLOT
Écoutez, s'il vous plaît le reste, Après Monsieur le Médecin M'a dit que je n'étais pas sain, Et qu'en un mot ma maladie Était justement la folie, Quand j'ai demandé de l'argent Il m'a traité d'extravagant, Enfin ce Médecin maussade M'a dit que j'étais fort malade, Et tout aussitôt ordonné Qu'un lavement me fut donné, Certain maudit apothicaire M'est venu prendre par derrière ; Et m'a voulu clystériser Mais m'en voyant formaliser, Il a crié, que l'on le lie Pour le guérir de sa folie, Pour apaiser son Vertigo Qu'on fasse venir Virago, Macaé, des noms de grimoire Qui sont dans l'infernale Histoire Si bien qu'il les a fait venir Disant qu'il me voulait guérir, Le Chevalier de l'Industrie Était aussi de la partie, Et là tous d'un ton enroué Criaient Virago, Macaé, Tournant autour de ma personne Moi voyant cela je m'étonne, Abdenago, le Chevalier Se prêtaient tous deux le collier Virago, Macaé ce semble S'étendaient tout de même ensemble, Ainsi Monsieur ils m'ont joué Le Virago, le Macaé, Le Médecin et l'Industrie Étaient tous de la fourberie.SCÈNE X. Les Filous : Le Chevalier de l'Industrie, le Marquis de Mâche à Vide, le Comte de Plume Sèche, le Baron de la Triste-Figure.
SCÈNE XI. La Rocque, Le Chevalier de l'Industrie, Guillot, et un de ses amis.
LA ROCQUE
Furetons dans ces rues Ce sont ici les avenues, Où nous pourrons prendre au collet Ceux qui m'ont volé mon valet, Mais gardons-nous de nous méprendre Un rare esprit me doit attendre, En quelque part autour d'ici Et je pense que le voici, Monsieur, la rencontre agréable Mon bonheur n'a point de semblable, De vous trouver au rendez-vous.GUILLOT, lui regardant au nez
Ah ! Chevalier de l'Industrie, Qui m'avez pris mon diamant Rendez-le tout présentement, Autrement devin qui devine On vous donnera sur l'échine.LA ROCQUE
Guillot, en es-tu bien certain.LA ROCQUE
Allons vite qu'on me le rende.LA ROCQUE
Dépêchons donc et sans mystère.722 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0