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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

La Disgrâce des Domestiques Comédie Représentée sur le Théâtre Royal du Marais.

Chevalier· imprimée en 1663· 754 vers· 5 personnages

Personnages

  • POLICARPE, Père d'Angélique
  • FABRICE, Commis de Policarpe, et amoureux d'Angélique
  • GUILLOT, Valet de Policarpe
  • ANGÉLIQUE, Fille de Policarpe, Amante de Fabrice
  • MAROTTE, servante d'Angélique
À IRIS Divin charme de l'univers Je vous avais promis des vers, Mais comment tenir ma promesse, Vous êtes toute de beauté Ma muse est toute de faiblesse, Que faire en cette extrémité. Si j'entreprends de vous louer Vous allez m'en désavouer, Parce que j'en suis incapable Joint que les termes les plus doux N'ont rien d'assez considérable, Alors qu'il faut parler de vous. Pourtant objet rare et charmant Ce que l'on peut humainement, Je m'en vais tâcher de le faire Et si je n'y réussis pas Ne me croyez point téméraire, N'en accusez que vos appas. Quand on vaut ce que vous valez Qu'on parle comme vous parlez, Qu'on est belle comme vous l'êtes Qu'on a l'air comme vous l'avez Qu'on fait tout bien comme vous faites, Ce sont chefs-d'oeuvre achevés. Ainsi votre divin aspect Imprime partout le respect, Voyant cent miracles ensemble Vos merveilleuses qualités Font que notre liberté tremble, Au moindre éclat de vos beautés. Pardonnez-moi dans mes ardeurs Si de tous vos adorateurs, J'ose ici me mettre du nombre Mes feux sont pour vous si puissants Que l'amour même n'est que l'ombre De celui que pour vous je sens. J'aurais bien voulu le cacher Mais quoi, je n'ai pu m'empêcher, Aimable Iris de vous le dire Quand j'aurais paru plus discret Je souffrais un si grand martyre, Qu'on aurait connu mon secret. Permettez donc que dans ce jour, Je vous déclare mon amour, Par mes petits vers pleins de zèle Et pour vous le bien exprimer Je suis homme, et vous êtes belle, Jugez si je vous dois aimer. Oui, je vous aime belle Iris Et je veux que dans mes écrits, On voie éclater votre gloire Afin cher objet mon vainqueur Que votre adorable mémoire, Soit partout comme dans mon coeur.

LA DISGRÂCE DES DOMESTIQUES

SCÈNE I. Clidamant, Guillot.

GUILLOT, seul tenant un pot en sa main dans lequel il vient de tirer du vin

Cependant que le Sieur Fabrice Fait l'amoureux et le jocrisse, Auprès d'Angélique aux yeux doux, Je vais boire cinq ou six coups, Mais qui diable vois-je paraître C'est notre vieux marsouin de maître, Mettons notre pot dans ce coin Nous le reprendrons au besoin, Car me trouvant vidant la pinte Il me donnerait quelque atteinte.

Il se cache.

Jocrisse : Valet niais et maladroit. [L]

Marsouin : Grand poisson de mer fort gras, qu'on appelle aussi pourceau de mer. On appelle aussi ironiquement un homme gros et bien chargé de graisse, un marsouin, comme on l'appelle aussi un pourceau. [F]

Atteinte : Action par laquelle on atteint, on frappe et on blesse. [T]

SCÈNE II. Policarpe, Fabrice.

POLICARPE

Vite sortez d'ici faquin Comment vous faites le bouquin, Le godelureau, l'agréable Le doucereux, le beau, l'affable, Le dolent, l'amoureux transi Encor un coup sortez d'ici Et sans plus mugueter mes filles Prenez votre sac et vos quilles, Mais dépêchez de détaler Sinon je vais vous étrangler.

Faquin : Portefaix. Fig. Un homme de néant, mélange de ridicule et de bassesse.

Bouquin : Vieux bouc. On appelle par injure, Vieux Bouquin, Un vieux débauché, qui est adonné aux femmes. [Acad. 1762]

Godelureau : Jeune fanfaron, glorieux, pimpant et coquet qui se pique de galanterie, de bonne fortune auprès des femmes. [F]

Dolent : Triste, affligé, plaintif. [Acad. 1762]

Muguetter : Faire le galant, le cajolleur, tâcher de se rendre agréable à une Dame. [L]

Sac : On dit aussi, qu'on a donné à quelqu'un son sac et ses quilles, pour dire, qu'on lui a donné son congé, qu'on l'a chassé.[F]

POLICARPE

Délogez vite et sans trompette, Autrement vous verrez sur vous Tomber une grêle de coups, Vous savez que les coups de gaules Sont antipodes des épaules, Songez donc à vous évader Ou je vais vous antipoder.

Gaule : Grande perche. C'est avec une gaule qu'on abat les noix. Bâton. [L]

Antipode : Contraire, opposé. [R]

Antipoder : Antipoder quelqu'un Fig. Faire quelque chose qui est contraire à quelqu'un, qui lui est désagréable. [R]

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Guillot, Fabrice.

GUILLOT, s'étonnant toujours

Notre maître veut que tu sortes, Au moins ne t'a-t-il pas chargé.

Charger ; Charger quelqu'un de coups, d'injures, de malédictions, l'en accabler. [L]

GUILLOT, s'étonnant toujours

Quoi donc notre Maître te chasse.

FABRICE

Oui.

GUILLOT, s'étonnant toujours, et faisant semblant d'en être fâché

Il t'a banni de sa présence.

GUILLOT, témoignant beaucoup de joie

Il a fait en homme de bien, Et si m'en avait voulu croire Il t'aurait brisé la mâchoire, Il eut bien eu le diable au corps, S'il ne t'avait pas mis dehors, Va va bien loin qu'il m'en déplaise, Je jure que j'en suis fort aise, Étant chez nous il prit le train De me faire enrager de faim, Le traître employa son ménage Jusques à rogner mon potage, Et mon écuelle au bout d'un mois Fut plus petite de trois doigts, L'on ne voyait jamais en troupe Rien qu'une misérable soupe, Étendue tout de son long Dans un malencontreux bouillon, Encor pour avoir cette soupe Il me fallait le vent en poupe, Et pour l'attraper au plutôt Me jeter en nage pataud, Jugez si ce bel économe Que la fièvre quartaine assomme, Que ce lutin puisse manger Sur ce point me fit enrager, Mais je suis sûr que si j'enrage Qu'il enrage encor davantage, Et qu'étant hors de la maison Le voilà plus sot qu'un oison.

Train : Habitude, manière d'être. [L]

Rogner : Diminuer le tour, ou la longueur, ou la largeur de quelque chose. [F]

Troupe : Troupe pour multitude, ne se dit que des personnes. Ce n'est que dans les Provinces méridionales que l'on dit : j'ai une troupe d'affaires ; il y a une troupe de nouvelles ; elle a une troupe de robes. [FC]

Avoir le vent en poupe : Fig. être favorisé par les circonstances [L]

Pataud : Il se dit proprement d'un jeune chien qui a de grosses pattes. On dit, À nage pataud, à un barbet qu'on jette à l'eau, qu'on fait aller à l'eau. On dit proverbialement et figurément d'Un homme qui est dans l'abondance. [Acad. 1762]

Quartaine : Usité seulement dans cette locution : fièvre quartaine, fièvre quarte. [L]

Oison : On dit par injure à un homme, que c'est un oison, qu'il se laisse mener comme un oison, pour dire, que c'est un sot, qui ne sait pas se conduire, qu'il n'agit que par l'organe d'autrui. [F]

GUILLOT

Tu mérites les étrivières, Mais tiens-toi gaillard sur ce point Tu les auras n'en fut-il point, Bonsoir.

Guillot fait semblant de s'en aller.

Etrivière : Courroie de cuir, par laquelle les étriers sont suspendus. Donner les étrivières, c'est châtier des valets de livrée, les fouetter avec les étrivières. [F]

Gaillard : Enjoué, gai, qui ne demande qu'à rire, ou à faire rire. [T]

FABRICE

Quoi faut-il donc que je m'abaisse, Jusques à souffrir qu'un maraud.

Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. [F]

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Policarpe, Angélique, Marotte.

POLICARPE

Ah ! Qu'il faut ici de mystère Dites-moi voulez-vous vous taire, Car à la fin votre caquet Ferait mettre au vent daguenet, Ne soyez donc plus mal apprise Autrement je vous daguenise.

Caquet : Abondance de paroles inutiles qui n'ont point de solidité.

Daguenet : Diminutif de dague. [SP] Dans le contexte non compréhensible.

Dagueniser : Donner des coups de dague. [SP]

SCÈNE VII. Guillot, Policarpe, Marotte.

SCÈNE VIII.

GUILLOT, seul

Ah ! Vieux rabbin de synagogue Dont la tête est comme un gogue, Dont l'esprit est tout de travers La cervelle tout à l'envers, La mine toute rechignée L'âme éternellement damnée, Puisses-tu trouver vieux démon Chez toi mille coups de bâton, Et qu'après ce misérable homme Qui souvent les brigands assomme, Te mène durant quinze jours Visiter tous les carrefours, Et qu'ensuite ton sort s'achève Dans le beau milieu de la Grève, Voilà la bienheureuse fin Que je souhaite à ton destin, Va que la foudre te confonde.

Gogue : Vieux terme de cuisine qui se disait d'un ragoût ou farce d'herbes, de lard, d'oeufs, fromage, épices et sang frais de mouton, cuit dans la panse du mouton. [F] Ce mot est féminin.

Rechigné : Qui gronde et qui est de mauvaise humeur. [R]

Grève : Terrain uni et sablonneux le long de la mer ou d'une grande rivière. La Grève, place de Paris sur le bord de la Seine, à côté de l'hôtel de ville, où se faisaient les exécutions juridiques. [L]

Confondre : Faire échouer, réduire à l'impuissance. {L]

SCÈNE IX. Fabrice, Guillot.

GUILLOT

Voilà comme tourne la chance, Hier j'étais tout à fait heureux Aujourd'hui je ne suis qu'un gueux, Et la plus grande gueuserie S'est mise sur ma friperie, Ah ! Que mon destin est cruel Me voilà capon éternel, Quiconque verra ma figure Il verra la pauvreté pure, Tantôt je faisais du cancan Et je ne suis plus qu'un croquant, Mais qui faire c'est la fortune Qui m'en a voulu bailler d'une, Et quand même je m'en tuerai Elle n'en fera qu'à son gré, J'aime donc mieux la laisser faire.

Gueux : Indigent, qui est réduit à mendier. [FC]

Gueuserie : Condition de gueux, de personne sans bien, sans avoir. [L]

Friperie : On le dit aussi proverbialement et figurément, pour dire, Se moquer de quelqu'un, en dire du mal. [Acad. 1762]

Capon : Terme populaire et pris des Écoliers. Joueur rusé, fin, et un peu fripon. [FC]

Cancan : Bruit, scandale fait mal à propos. [L]

Croquant : Gueux, misérable qui n'a aucuns biens, qui en temps de guerre n'a pour toutes armes qu'un croc. [F]

SCÈNE X. Policarpe, Angélique, Marotte.

POLICARPE

Gardez que je ne vous meurtrisse, De quelque bon coup de tricot.

Tricot : Bâton gros et court. [L]

SCÈNE XI. Fabrice, Policarpe, Angélique.

ANGÉLIQUE

Mon père chassez cet infâme Qui n'aime ni fille ni femme, Que ferons-nous de ce cagot.

Cagot : Faux dévot, et hypocrite, qui affecte de montrer des apparences de dévotion pour tromper, et pour parvenir à ses fins. [F]

POLICARPE

Taisez-vous, mais je vois Guillot, Te voilà donc bonne pécore Comment je te revois encore.

Pécore : Bête, stupide qui a du mal à concevoir quelque chose. [F]

SCÈNE XII. Guillot, Policarpe, Angélique, Fabrice.

GUILLOT

Monsieur n'ayez point cette crainte Je fais banqueroute à la pinte, Et la bannis de mes yeux Ainsi qu'un objet odieux.

Banqueroute : Cessation de payement de la part d'un négociant devenu insolvable. [L]

754 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0