Comédie en vers
La Disgrâce des Domestiques Comédie Représentée sur le Théâtre Royal du Marais.
Personnages
- POLICARPE, Père d'Angélique
- FABRICE, Commis de Policarpe, et amoureux d'Angélique
- GUILLOT, Valet de Policarpe
- ANGÉLIQUE, Fille de Policarpe, Amante de Fabrice
- MAROTTE, servante d'Angélique
À IRIS
Divin charme de l'univers Je vous avais promis des vers, Mais comment tenir ma promesse, Vous êtes toute de beauté Ma muse est toute de faiblesse, Que faire en cette extrémité. Si j'entreprends de vous louer Vous allez m'en désavouer, Parce que j'en suis incapable Joint que les termes les plus doux N'ont rien d'assez considérable, Alors qu'il faut parler de vous. Pourtant objet rare et charmant Ce que l'on peut humainement, Je m'en vais tâcher de le faire Et si je n'y réussis pas Ne me croyez point téméraire, N'en accusez que vos appas. Quand on vaut ce que vous valez Qu'on parle comme vous parlez, Qu'on est belle comme vous l'êtes Qu'on a l'air comme vous l'avez Qu'on fait tout bien comme vous faites, Ce sont chefs-d'oeuvre achevés. Ainsi votre divin aspect Imprime partout le respect, Voyant cent miracles ensemble Vos merveilleuses qualités Font que notre liberté tremble, Au moindre éclat de vos beautés. Pardonnez-moi dans mes ardeurs Si de tous vos adorateurs, J'ose ici me mettre du nombre Mes feux sont pour vous si puissants Que l'amour même n'est que l'ombre De celui que pour vous je sens. J'aurais bien voulu le cacher Mais quoi, je n'ai pu m'empêcher, Aimable Iris de vous le dire Quand j'aurais paru plus discret Je souffrais un si grand martyre, Qu'on aurait connu mon secret. Permettez donc que dans ce jour, Je vous déclare mon amour, Par mes petits vers pleins de zèle Et pour vous le bien exprimer Je suis homme, et vous êtes belle, Jugez si je vous dois aimer. Oui, je vous aime belle Iris Et je veux que dans mes écrits, On voie éclater votre gloire Afin cher objet mon vainqueur Que votre adorable mémoire, Soit partout comme dans mon coeur.LA DISGRÂCE DES DOMESTIQUES
SCÈNE I. Clidamant, Guillot.
GUILLOT, seul tenant un pot en sa main dans lequel il vient de tirer du vin
Cependant que le Sieur Fabrice Fait l'amoureux et le jocrisse, Auprès d'Angélique aux yeux doux, Je vais boire cinq ou six coups, Mais qui diable vois-je paraître C'est notre vieux marsouin de maître, Mettons notre pot dans ce coin Nous le reprendrons au besoin, Car me trouvant vidant la pinte Il me donnerait quelque atteinte.Il se cache.
Jocrisse : Valet niais et maladroit. [L]
Marsouin : Grand poisson de mer fort gras, qu'on appelle aussi pourceau de mer. On appelle aussi ironiquement un homme gros et bien chargé de graisse, un marsouin, comme on l'appelle aussi un pourceau. [F]
Atteinte : Action par laquelle on atteint, on frappe et on blesse. [T]
SCÈNE II. Policarpe, Fabrice.
POLICARPE
Vite sortez d'ici faquin Comment vous faites le bouquin, Le godelureau, l'agréable Le doucereux, le beau, l'affable, Le dolent, l'amoureux transi Encor un coup sortez d'ici Et sans plus mugueter mes filles Prenez votre sac et vos quilles, Mais dépêchez de détaler Sinon je vais vous étrangler.Faquin : Portefaix. Fig. Un homme de néant, mélange de ridicule et de bassesse.
Bouquin : Vieux bouc. On appelle par injure, Vieux Bouquin, Un vieux débauché, qui est adonné aux femmes. [Acad. 1762]
Godelureau : Jeune fanfaron, glorieux, pimpant et coquet qui se pique de galanterie, de bonne fortune auprès des femmes. [F]
Dolent : Triste, affligé, plaintif. [Acad. 1762]
Muguetter : Faire le galant, le cajolleur, tâcher de se rendre agréable à une Dame. [L]
Sac : On dit aussi, qu'on a donné à quelqu'un son sac et ses quilles, pour dire, qu'on lui a donné son congé, qu'on l'a chassé.[F]
POLICARPE
Délogez vite et sans trompette, Autrement vous verrez sur vous Tomber une grêle de coups, Vous savez que les coups de gaules Sont antipodes des épaules, Songez donc à vous évader Ou je vais vous antipoder.Gaule : Grande perche. C'est avec une gaule qu'on abat les noix. Bâton. [L]
Antipode : Contraire, opposé. [R]
Antipoder : Antipoder quelqu'un Fig. Faire quelque chose qui est contraire à quelqu'un, qui lui est désagréable. [R]
SCÈNE III.
SCÈNE IV. Guillot, Fabrice.
GUILLOT
Fabrice arrête Il ne faut pas être si bête, Mais à propos ne craignons rien Ce sont tours de Comédien, Loin de mourir sur ma parole Il boira tantôt comme un drôle, La peste qu'il n'est pas si sot.GUILLOT, s'étonnant toujours
Notre maître veut que tu sortes, Au moins ne t'a-t-il pas chargé.Charger ; Charger quelqu'un de coups, d'injures, de malédictions, l'en accabler. [L]
GUILLOT, s'étonnant toujours
Quoi donc notre Maître te chasse.FABRICE
Oui.GUILLOT, s'étonnant toujours, et faisant semblant d'en être fâché
Il t'a banni de sa présence.GUILLOT, témoignant beaucoup de joie
Il a fait en homme de bien, Et si m'en avait voulu croire Il t'aurait brisé la mâchoire, Il eut bien eu le diable au corps, S'il ne t'avait pas mis dehors, Va va bien loin qu'il m'en déplaise, Je jure que j'en suis fort aise, Étant chez nous il prit le train De me faire enrager de faim, Le traître employa son ménage Jusques à rogner mon potage, Et mon écuelle au bout d'un mois Fut plus petite de trois doigts, L'on ne voyait jamais en troupe Rien qu'une misérable soupe, Étendue tout de son long Dans un malencontreux bouillon, Encor pour avoir cette soupe Il me fallait le vent en poupe, Et pour l'attraper au plutôt Me jeter en nage pataud, Jugez si ce bel économe Que la fièvre quartaine assomme, Que ce lutin puisse manger Sur ce point me fit enrager, Mais je suis sûr que si j'enrage Qu'il enrage encor davantage, Et qu'étant hors de la maison Le voilà plus sot qu'un oison.Train : Habitude, manière d'être. [L]
Rogner : Diminuer le tour, ou la longueur, ou la largeur de quelque chose. [F]
Troupe : Troupe pour multitude, ne se dit que des personnes. Ce n'est que dans les Provinces méridionales que l'on dit : j'ai une troupe d'affaires ; il y a une troupe de nouvelles ; elle a une troupe de robes. [FC]
Avoir le vent en poupe : Fig. être favorisé par les circonstances [L]
Pataud : Il se dit proprement d'un jeune chien qui a de grosses pattes. On dit, À nage pataud, à un barbet qu'on jette à l'eau, qu'on fait aller à l'eau. On dit proverbialement et figurément d'Un homme qui est dans l'abondance. [Acad. 1762]
Quartaine : Usité seulement dans cette locution : fièvre quartaine, fièvre quarte. [L]
Oison : On dit par injure à un homme, que c'est un oison, qu'il se laisse mener comme un oison, pour dire, que c'est un sot, qui ne sait pas se conduire, qu'il n'agit que par l'organe d'autrui. [F]
GUILLOT
Tu n'es rien qu'un gueux revêtu, Et je veux que chacun t'appelle Grandissime rogneur d'écuelle, Car tu mérites bien ce nom Pour une si sotte action, Mon Maître devait je te jure Battre sur ton dos la mesure, Pour son bien et pour mon repos Jusques à te briser les os, Et pour te faire chère entière Te jeter dedans la rivière, Ma foi j'en eusse été ravi.Chère entière : Grand repas suivi de plusieurs divertissements. [L]
FABRICE
Mais quoi n'ai-je pas bien servi, Monsieur Policarpe mon maître Et n'ai-je pas bien fait paraître, Le zèle d'un bon serviteur.GUILLOT
Non, tu n'es qu'un affronteur, Et quand je te chantai ta gamme Il enthousiasma mon âme, Mon potage étant réformé Je voudrais qu'il t'eût assommé, Alors qu'il était nécessaire D'aller pour mon Maître en affaire, Le drôle passait tout le jour À fricasser chez nous l'amour, Et ne pouvait quitter nos filles Tant elles lui semblaient gentilles, Parfois faisant semblant de rien J'écoutais tout leur entretien, Il disait poussant des fleurettes Ah ! Que vous me semblez bien faites, Et comment voir des yeux si doux Sans se rendre aussitôt à vous, Il leur composait une phrase Qui les ravissait en extase, Enfin Monsieur le cajoleur Leur donnait tout de son meilleur, Sa maudite et chienne de patte Rajustait toujours leur cravate, L'épingle de votre mouchoir Malheureusement vient de choir, Disait-il, si cela vous fâche Souffrez que je vous la rattache, Tout cela c'était des façons Pour leur manier les tétons, Si bien que tu n'es qu'une bête Et par les pieds et par la tête, Et pour avoir fait tout ce mal Je te condamne à l'Hôpital.Affronteur : Celui qui affronte, celui qui trompe. [L]
Gamme : Fig. et familièrement. Chanter sa gamme à quelqu'un, le réprimander et lui dire des vérités dures. [L]
Réformer : Rectifier, c'est-à-dire rétablir dans l'ancienne forme ou dans une forme meilleure. [L]
Fricasser : Prendre autant de soin avec l'amour qu'on le fait avec un mets que l'on fricasse, pour en améliorer le goût.
GUILLOT
Tu mérites les étrivières, Mais tiens-toi gaillard sur ce point Tu les auras n'en fut-il point, Bonsoir.Guillot fait semblant de s'en aller.
Etrivière : Courroie de cuir, par laquelle les étriers sont suspendus. Donner les étrivières, c'est châtier des valets de livrée, les fouetter avec les étrivières. [F]
Gaillard : Enjoué, gai, qui ne demande qu'à rire, ou à faire rire. [T]
FABRICE, le retenant
Écoute deux paroles Guillot tu me dois six pistoles, Que tu sais que je te prêtai Lorsque dans le logis j'entrai, L'argent prêté qu'il faut qu'on rende Enfin jamais ne se demande.GUILLOT
Pourquoi donc le demandes-tu Tu pourrais bien être battu, Cela ne se devant pas faire D'où vient que tu fais le contraire. Je te trouve bien insolent.GUILLOT
Sais-tu ce que tu peux prendre, C'est qu'un jour tu te feras pendre, Lorsqu'on veut avoir de l'argent Ce n'est pas là comme on s'y prend, Sache qu'il faut qu'on s'humilie Pour approcher ma Seigneurie, Et pour avoir tes dix Louis Qu'il me faut traiter de Marquis, De Vicomte de duc d'Altesse.FABRICE
Quoi faut-il donc que je m'abaisse, Jusques à souffrir qu'un maraud.Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. [F]
GUILLOT
Diable que tu le portes haut, Quand on souhaite quelque grâce On ne montre point tant d'audace, Prends donc un style différent Traite-moi d'Illustre, de grand, Si de ces titres tu me traites Va parbiou ta fortune est faite.Parbiou : Parbiou, ParBieu, Parbleu sont trois mots équivalents : Par Dieu. Sorte de serment burlesque. [T]
FABRICE, à part
Bien faisons donc ce qu'il voudra Monseigneur quand il vous plaira, Par votre premier gentilhomme De me faire donner ma somme, Pour m'en aller en mon pays Monseigneur, mon Duc, mon Marquis, Mon Comte.GUILLOT
Comte, conte conte, **** Parbleu l'humilité me dompte, Ce faquin me gagne le coeur En me traitant de grand Seigneur, Et par ma foi ma Seigneurie Même en généalogie, N'avait jamais eu le bonheur De recevoir si grand honneur, Ce fat me touche jusqu'à l'âme Et son discours d'aise me pâme, Ce n'est pas avoir peu de sens Que savoir l'art de plaire aux grands.FABRICE
Je prie humblement votre Altesse Qu'elle me tienne sa promesse, En me donnant les six Louis Que tantôt elle m'a promis.GUILLOT
Va Dieu t'assiste mon ami.SCÈNE V.
FABRICE, seul
Vit-on jamais telle disgrâce Un Maître d'avec lui me chasse, Un coquin se moque de moi Je suis sans argent sans emploi, Mais quoi ma plainte est inutile Il faut mieux chercher dans la ville, Quelqu'un qui puisse me donner De quoi m'en pouvoir retourner, Oui c'est là ma dernière épreuve.Fabrice sort.
SCÈNE VI. Policarpe, Angélique, Marotte.
POLICARPE
Promptement faisons Maison neuve, Cependant que je suis en train Je prétends faire un nouveau train, J'ai déjà mis dehors Fabrice.ANGÉLIQUE
Mais mon père quelle injustice, De chasser de votre maison Cet incomparable garçon, Que vous deviez avoir sans cesse Pour votre bâton de vieillesse, Ah ! Mon petit Papa mignon Retenez votre fabrisson.Fabrisson : Mot fabriqué par Angélique pour désigner son Amoureux Fabrice.
POLICARPE
Taisez-vous petite Friquette Ne faites plus tant la coquette, Quand vous m'en priez, sur ma foi C'est bien plus pour vous que pour moi, Mais cessez sur cette matière De me faire aucune prière, Je vous promets qu'il s'en ira.Friquet : se dit aussi d'un jeune galant fort mince qui n'a que du caquet et de l'affeterie, et rien de solide. [F]
ANGÉLIQUE
Moi je dis qu'il demeurera.POLICARPE
Ah ! Qu'il faut ici de mystère Dites-moi voulez-vous vous taire, Car à la fin votre caquet Ferait mettre au vent daguenet, Ne soyez donc plus mal apprise Autrement je vous daguenise.Caquet : Abondance de paroles inutiles qui n'ont point de solidité.
Daguenet : Diminutif de dague. [SP] Dans le contexte non compréhensible.
Dagueniser : Donner des coups de dague. [SP]
POLICARPE
Est-ce ainsi qu'on parle à son père, Mais j'aperçois venir Guillot D'où viens-tu donc plaisant falot.Falot : Impertinent, ridicule, plaisant, drôle. [FC]
SCÈNE VII. Guillot, Policarpe, Marotte.
POLICARPE
Il est vrai que je l'ai chassé, Et ne pouvais jamais mieux faire Pour mon honneur et pour me plaire, Que bannir cet esprit coquet.GUILLOT
Monsieur que vous avez bien fait, Vous allez être dans l'Histoire Pour cette action de mémoire, Ce faquin faisait l'entendu Il croyait que tout lui fut dû, Il tranchait chez vous du capable Il faisait le beau, l'agréable, Votre fille avait des appas Qui ne lui désagréaient pas Il lui voulait faire comprendre Ce qu'était la Carte du Tendre, Mais ce n'est rien qu'un sot tout pur Avecque son tendre et son dur.Carte du Tendre : Carte illustrant le parcours galant. Il y a le lac d'infifférence et les villes comme probité et générosité.
POLICARPE
Est-il parti ton camarade.POLICARPE
Tu n'as qu'à partir avec lui, Et mon âme sera ravie Si tu n'en reviens de ta vie, Pars donc vite et sans raisonner Ou je te vais bien gourdiner.Gourdiner : Donner des coups de gourdin. [L]
GUILLOT
Vous vous moquez de votre esclave Donnez-moi la clef de la cave, Donnez que j'aille visiter Votre vin qui se va gâter.POLICARPE
Tu le bois avec tant de hâte Que malaisément il se gâte, Mais je veux être au rang des morts S'il en entre plus dans ton corps, Ce traître avec sa gargamelle Donne à mes tonneaux la gravelle, Et les va si bien caresser Qu'il les empêcher de pisser, Je ne veux plus de ton service Prends donc le chemin de Fabrice, Car après m'avoir outré Sais-tu bien que je te tuerai.Gargamelle : Terme populaire. Gorge, gosier. [L]
Gravelle : Maladie des reins et de la vessie causée par quelque gravier qui s'y forme, ou qui s'y arrête. [F]
GUILLOT
Ah ! Monsieur c'est une imprudence Que me tuer en ma présence, Vous m'allez voir mourir d'effroi Si vous me tuez devant moi, Quand nous ne serons plus ensemble Vous me tuerez s'il bon vous semble.MAROTTE
Quoi vous chassez aussi Guillot Ce pauvre enfant qui ne dit mot, Qu'il va devenir maigre échiné S'il s'en va de votre cuisine, Ah ! Monsieur ne le chassez point Pour conserver son embonpoint.POLICARPE
Rentrez au logis idiote Vous aussi Madame la sotte, Qui ne faites que contester Sinon vous vous ferez frotter.Frotter : Battre, maltraiter, rosser. [L]
SCÈNE VIII.
GUILLOT, seul
Ah ! Vieux rabbin de synagogue Dont la tête est comme un gogue, Dont l'esprit est tout de travers La cervelle tout à l'envers, La mine toute rechignée L'âme éternellement damnée, Puisses-tu trouver vieux démon Chez toi mille coups de bâton, Et qu'après ce misérable homme Qui souvent les brigands assomme, Te mène durant quinze jours Visiter tous les carrefours, Et qu'ensuite ton sort s'achève Dans le beau milieu de la Grève, Voilà la bienheureuse fin Que je souhaite à ton destin, Va que la foudre te confonde.Gogue : Vieux terme de cuisine qui se disait d'un ragoût ou farce d'herbes, de lard, d'oeufs, fromage, épices et sang frais de mouton, cuit dans la panse du mouton. [F] Ce mot est féminin.
Rechigné : Qui gronde et qui est de mauvaise humeur. [R]
Grève : Terrain uni et sablonneux le long de la mer ou d'une grande rivière. La Grève, place de Paris sur le bord de la Seine, à côté de l'hôtel de ville, où se faisaient les exécutions juridiques. [L]
Confondre : Faire échouer, réduire à l'impuissance. {L]
SCÈNE IX. Fabrice, Guillot.
FABRICE
Je suis le plus content du monde, Mon bonheur n'eût jamais d'égal Un ami me prête un cheval Et pour m'obliger davantage Cent pistoles pour mon voyage ; Je pars d'ici fort satisfait.GUILLOT, regardant vers la porte de son Maître
Va, tu n'as jamais si mal fait, Qu'alors que tu chassas Fabrice, Ce garçon parfait et sans vice, L'économe de la Maison Qui n'a rien en soi que de bon, Mais pour cette malice étrange Que bientôt quelque loup te mange, Et qu'avant de t'avaler Il te puisse bien étrangler, Que la rage te batte au ventre Que la terre t'ouvre son centre, Afin que tu tombes en Enfer Entre les bras de Lucifer, Et que si fort il t'y retienne Qu'au grand jamais tu n'en reviennes, Tu seras bien là sur ma foi.FABRICE
Qu'as-tu donc.GUILLOT
Je parlais pour toi, À notre vieux serpent de Maître De ce qu'il t'a paru si traître, En te mettant dehors ainsi.FABRICE, dit ces six vers
Guillot n'en soit point en souci, Pour bannir ma mélancolie Je m'en vais jusqu'en Italie, De là je passe en Portugal J'ai cent Louis un bon cheval, Et je m'en vais mener bonne vie.GUILLOT
Tes cent Louis pourront suffire, Ne suffisant pas, bien et beau Nous irons vendre mon manteau, Fais donc seller ta haridelle Puis je mettrai le cul sur selle, Et par pitié quand je voudrai La croupe je te prêterai, J'oblige de belle manière.Haridelle : Mauvais cheval maigre. [L]
FABRICE
C'est me faire la grâce entière, Mais parlons avecque raison N'es-tu point hors de la Maison, Je pense connaître à ta mine Qu'on t'a banni de la cuisine, Et je jurerais sur ma foi Qu'on t'en a fait autant qu'à moi.GUILLOT
Non pas, mais mon Maître, Fabrice, M'a bien dit que je te suivisse, Et qu'il m'étrillerait enfin Si je ne prenais ton chemin, C'est le discours du galant homme.Etriller : On dit fig. et fam. Étriller quelqu'un, pour dire, Le battre. [Acad 1762]
FABRICE
Sais-tu comment cela se nomme, Justement valet à louer Et je te veux bien avouer, Que je sens une joie extrême De ce qu'il t'a traité de même, Tantôt tu te moquais de moi Maintenant je me ris de toi, Ah ! Monsieur de la Guillotière Ton humeur était par trop fière, Tu voulais des titres exquis Que l'on te traitât de Marquis, D'Altesse, de Duc, de Vicomte Et tout cela rien qu'à ta honte, Car te voilà changé soudain D'un grand Seigneur en un gredin, Ah ! Que si j'aimais la vengeance.GUILLOT
Voilà comme tourne la chance, Hier j'étais tout à fait heureux Aujourd'hui je ne suis qu'un gueux, Et la plus grande gueuserie S'est mise sur ma friperie, Ah ! Que mon destin est cruel Me voilà capon éternel, Quiconque verra ma figure Il verra la pauvreté pure, Tantôt je faisais du cancan Et je ne suis plus qu'un croquant, Mais qui faire c'est la fortune Qui m'en a voulu bailler d'une, Et quand même je m'en tuerai Elle n'en fera qu'à son gré, J'aime donc mieux la laisser faire.Gueux : Indigent, qui est réduit à mendier. [FC]
Gueuserie : Condition de gueux, de personne sans bien, sans avoir. [L]
Friperie : On le dit aussi proverbialement et figurément, pour dire, Se moquer de quelqu'un, en dire du mal. [Acad. 1762]
Capon : Terme populaire et pris des Écoliers. Joueur rusé, fin, et un peu fripon. [FC]
Cancan : Bruit, scandale fait mal à propos. [L]
Croquant : Gueux, misérable qui n'a aucuns biens, qui en temps de guerre n'a pour toutes armes qu'un croc. [F]
GUILLOT
Oui, Fabrice et fort menacé, Et si bien fait le Diable à quatre Que je croyais qu'il m'allait battre, Et me mettre au rang des occis.FABRICE
Il a fait en homme de bien, Et devait faire tintamarre Sur ton dos à grand coup de barre, Et te donnant du pied au cul Te mettre à la porte tout nu, C'eût été te rendre Justice.FABRICE
Guillot je n'y puis consentir, Et plus à partir je m'applique Moins je puis quitter Angélique, Comment abandonner ces lieux Après avoir vu ces beaux yeux.GUILLOT
Fabrice quand je m'imagine Qu'il faut quitter cette cuisine, Où je buvais comme un bacchus Où je chantais gaudeamus, Où je me délectais sans cesse.Gaudeamus : Chant de réjouissance. [L]
FABRICE
Ah ! Quand je pense à sa main blanche, De quoi si délicatement Elle touchait un instrument, Qu'elle me ravissait l'oreille.GUILLOT
Quand je pense à cette bouteille, Dont le ventre a six pieds de tour Que je vidais trois fois par jour.FABRICE
Et que je chéris ses appas.GUILLOT
Quand je pense à ce broc de vin, Qui me dégoutait dans le ventre Ah ! Que j'étais bien dans mon centre.GUILLOT
Faut-il quitter ces Aloyaux, Ces Dindons, ces bonnes viandes Si délicates, si friandes, Chapons et Gigots de Mouton Dont je m'engraissais le menton, Et faisais ma plus grande gloire De m'en donner par la mâchoire.GUILLOT
Que je regrette cette table.FABRICE
Tu ne songes qu'à manger.FABRICE
Mais sans faire tant de regrets Recherchons plutôt les secrets, De nous mettre bien en grâce Auprès du Maître qui nous chasse, Regarde donc par quel moyen Nous pourrons nous y mettre bien, Cherche en ta tête.GUILLOT
Ah ! Quelle bête : Oui, je m'irai casser la tête, Pour te trouver l'invention De rentrer dedans la Maison.FABRICE
Guillot il n'est pas temps de rire Comprends mieux ce que je veux dire, Il faut nous employer tous deux S'il se peut pour nous rendre heureux, Et nous ne saurions tous deux l'être Qu'en rentrant avec notre Maître, Sa fille dont je suis aimé Et son bon vin qui t'a charmé, Méritent bien tous deux qu'on fasse Quelque effort pour rentrer en grâce, Songes-y donc mon cher Guillot.GUILLOT
N'a-t-on point escroqué mon pot, Je veux dans son jus délectable Trouver un moyen admirable, Cherchons j'ai retrouvé mon vin Tu n'as qu'à bannir ton chagrin, Comme le vin fait des miracles Nous rentrerons sans nuls obstacles, Prends donc que cette pinte soit Notre vieux Maître qui paraît, Je vais avec ma rhétorique M'étendre sur le pathétique, Et son coeur fût-il de rocher De ma harangue le toucher, Çà commençons donc la harangue Mais las, je sens sécher ma langue, Il faut avant que babiller Et l'humecter, et la mouiller ;Il boit.
Or çà maintenant je commence Exprimons notre doléance, Notre Maître si vous vouliez Nous voyant tous deux à vos pieds, Montrer en nous votre clémence,Il boit.
Un peu de jus de sapience, Il commence de s'adoucir Que nous allons bien réussir, Recommençons donc à reprendre Le délicat, le doux, le tendre, Accordons-nous sur le plaintif,Il boit.
Que le temps est alternatif, Ma harangue a beaucoup de charme Et notre Maître se désarme, De toute sa mauvaise humeur Ne connais-tu point un tailleur, Il nous serait bien nécessaire.Sapience : Terme vieilli qui est synonyme de sagesse. [L]
FABRICE
Ah ! Que ta sottise me gêne.GUILLOT
Sortons ne te mets point en peine, J'imagine une invention Qui nous mettra dans la Maison,Ils rentrent.
SCÈNE X. Policarpe, Angélique, Marotte.
POLICARPE
Enfin je suis fort à mon aise Je n'ai plus rien qui me déplaise, Je suis défait de mes valets Plus d'ivrogne plus de muguets.ANGÉLIQUE
Mon Père que vous êtes rude Si vous étiez en servitude, Prendriez-vous fort grand plaisir Que l'on vous fit ainsi souffrir.POLICARPE
Quand je fais ce que je désire Est-ce à vous à me contredire, Diable voilà bien des façons Pour avoir chassé deux friponsANGÉLIQUE
Ah ! Vous deviez garder Fabrice.POLICARPE
Gardez que je ne vous meurtrisse, De quelque bon coup de tricot.Tricot : Bâton gros et court. [L]
SCÈNE XI. Fabrice, Policarpe, Angélique.
FABRICE
Oui qui vous offre son service, Et croirait manquer son devoir. S'il n'avait l'honneur de vous voir, Ainsi Monsieur je m'en acquitte Par cette dernière visite, En vous suppliant en ce lieu De daigner souffrir mon adieu, Je sais qu'ayant su vous déplaire Me montrant je suis téméraire, Et qu'assurément mon aspect M'ayant banni vous est suspect, Mais las, qu'elle eût été ma peine De partir avec votre haine, Daignez donc n'en avoir jamais Et vous quittant je vous promets, Que je n'aurai plus d'autre étude Qu'à vivre dans la solitude, Qu'à regretter avec mes pleurs Au fond d'un bois tous mes malheurs, Car je ne dois jamais paraître Ayant perdu un si bon Maître.POLICARPE
Ce garçon me touche le coeur Et j'ai pitié de sa douleur, Mais encor quelle est votre envie.POLICARPE
Je vous ferais redemeurer, Si vous bannissiez ces fleurettes Ces douceurs et ces amourettes, Mais alors qu'on a de l'amour On ne le perd pas en un jour.FABRICE
Moi Monsieur, ni fille ni femme N'ont jamais régné sur mon âme, Et loin d'être ma passion Ce sexe est mon aversion.POLICARPE
C'était donc une médisance.FABRICE
Toute pure et sans apparence, Et si chez vous je demeurais, Monsieur je vous conjurerais, Avecque toute ma puissance De ne voir plus en ma présence, Ce sexe qui me fait horreur.POLICARPE
Voyez quelle était mon erreur, Sans sujet de chasser Fabrice Allez rentrez en mon service, Je vous commande absolument D'y rester éternellement.ANGÉLIQUE
Mon père chassez cet infâme Qui n'aime ni fille ni femme, Que ferons-nous de ce cagot.Cagot : Faux dévot, et hypocrite, qui affecte de montrer des apparences de dévotion pour tromper, et pour parvenir à ses fins. [F]
POLICARPE
Taisez-vous, mais je vois Guillot, Te voilà donc bonne pécore Comment je te revois encore.Pécore : Bête, stupide qui a du mal à concevoir quelque chose. [F]
SCÈNE XII. Guillot, Policarpe, Angélique, Fabrice.
GUILLOT
Monsieur je n'osais détaler Ni partir avant m'en aller, Vous quittant j'ai le coeur si tendre Qu'il se va par la moitié fendre, Et suis tellement éperdu Que je le crois déjà fendu, Mais qu'il se fende, ou qu'il se fonde Que l'on m'envoie en l'autre monde, Me chassant comme un animal Tout cela me doit être égal, Ah ! Monsieur c'est être barbare Que de souffrir qu'on nous sépare, Et notre séparation Est une cruelle action, Par exemple daignez m'entendre Et je vous vais faire comprendre, Ce qu'est le Maître, et le valet C'est un assemblage complet, Le Maître représente une âme Exempte de vice et de blâme, Et dont le valet est le corps Tous deux joints par de doux accords, Or ces deux choses assorties Par d'admirables sympathies, Alors qu'il les faut séparer Il faut étrangement tirer, De sorte qu'à force qu'on tire Bien souvent le tout se déchire, Après quand on a tout cassé On... Pourquoi m'avez-vous chassé.POLICARPE
Que diable est ce qu'il me veut dire Il me ferait crever de rire, Avecque ces comparaisons Et bien quelles sont tes raisons.GUILLOT
M'ayant chassé comme une bête Cela me tient fort à la tête, Et ne me fâche pas pour peu Mais vous quittant je fais un voeu, Que j'accomplirai je vous jure À la barbe de la nature.POLICARPE
Quel voeu, que veux-tu dire enfin.POLICARPE
Tu me ravis par cette envie, Va redemeure avecque moi Rentre en ton ordinaire emploi. Pourtant comme l'on dit en France Que l'objet émeut la puissance, Je crains qu'en voyant mes tonneaux Tu ne reprennes tes défauts.GUILLOT
Monsieur n'ayez point cette crainte Je fais banqueroute à la pinte, Et la bannis de mes yeux Ainsi qu'un objet odieux.Banqueroute : Cessation de payement de la part d'un négociant devenu insolvable. [L]
ANGÉLIQUE
Vous pouvez bien chasser Fabrice.POLICARPE
Ah ! Que vous avez de caprice.Parlant à Fabrice et à Guillot.
Restez tenez tout proprement Je reviendrai dans un moment, Je vais jusqu'à ma Métairie.POLICARPE, revenant sur ses pas à Fabrice
Vous n'aimiez tantôt plus les femmes Infâme de tous les infâmes, Je vous ai bien ouï faquin Et vous vous n'aimiez plus le vin.À Guillot.
Vous faisiez voeu de n'en plus boire Faisons une tragique Histoire, Ziste et zeste vous en aurez, Depuis la tête, jusqu'aux pieds, Sur le ventre et sur les épaules Allons dehors à coups de gaules, Vous pendardes rentrez chez nous Pour avoir aussi mille coups.Zest : Familièrement. être entre le zist et le zest, être fort incertain sur le parti qu'on doit prendre. [L]
754 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0