Comédie en vers· Ou les Amours de Guillot et de Ragotin
Les Galants Ridicules
Personnages
- ANGÉLIQUE, Fille du Docteur, Amante de Léandre
- BÉATRIX, Suivante d'Angélique
- RAGOTIN, Valet de Guillot, Amoureux de Béatrix
- GUILLOT, Amoureux d'Angélique
- LE DOCTEUR, Père d'Angélique
- LÉANDRE, Amant d'Angélique
- LE BARON DE LA TOPINIÈRE, Amoureux d'Angélique
- TARASQUIN, Valet du Baron
Mademoiselle,
À MADMOISELLE M.M.
Il faut que je vous avoue que jamais homme ne se trouva plus embarrassé que je le fus, lorsque j'entrepris de vous adresser cette Comédie, parce que vous la donner c'est la donner à tout le monde, et que vous méritez sans doute quelque chose de plus particulier, n'ayant rien en vous que de fort extraordinaire, étant incomparable en tout comme vous êtes : cependant je me trouve contraint de faire comme les plus grands hommes ont fait, qui faisant imprimer leurs écrits, ce qui les rend communs à tous, se sont toujours servis des termes, je vous les offre, je vous les donne, je vous les dédie, je vous les consacre, comme si ne les eussent donnés qu'à une seule personne, et pourtant vous voyez que c'est en faire un présent à toute la nature, c'est pourquoi j'aurais bien voulu trouver quelque autre moyen, afin que cette Comédie pût être à vous seule : outre que j'aurais eu bien lieu de la joie qu'il n'y eut eu que vous à vous railler de moi et de mes ouvrages, sans être encor exposé à la censure de tout le monde, mais ce qui me console en ceci est, que je me suis raillé de moi-même le premier, ainsi cela ne me surprendra point ; peut-être me direz-vous que ce que je dis est ridicule, j'en demeurerai d'accord, et comme ma pièce se nomme les Galants Ridicules, je prétends que tout s'ensuive, et que l'Épître ne déroge point à l'ouvrage ; au reste si les Comédies sont bonnes quand elles font rire, je puis dire que celle-ci n'est pas mauvaise : mais comme quelquefois ces sortes de choses excitent à rire à force d'être méchantes, je ne sais ce que j'en dois croire, quoi qu'il en soit, je vous la donne comme si elle était meilleure, vous assurant que si j'eusse pu faire un chef-d'oeuvre il vous eût été présenté avec autant de zèle et d'affection que cette petite pièce vous est offerte par
Votre très humble,
et très obéissant serviteur,
CHEVALIER.
LE CARTEL DE GUILLOT.
SCÈNE I. Béatrix, Léandre.
LÉANDRE
D'emportement, de barbarie, Le père de ce digne objet M'a su quereller sans sujet, Quand j'espérais par mon hommage Cette merveille en mariage, Bien loin d'avoir cette beauté Tu vois comme il m'a rebuté.Ici, il manque tout le début de la 1ère Scène.
BÉATRIX
Léandre j'ai vu cette chose Mais enfin qu'elle ne vous cause, Aucun sujet d'être alarmé Étant parfaitement aimé, Car vous savez que ma maîtresse A pour vous beaucoup de tendresse, Donc au lieu de vous affliger Songez à ne rien négliger, Pour trouver les moyens de plaire À cet esprit bourru de père, Et dedans ce moment fatal Faites le bien contre le mal, Lorsqu'il vous montre son caprice Tachez à lui rendre service, Épiez en l'occasion Parfois une belle action, Donne aux choses une autre face.LÉANDRE
Ah ! Béatrix je te rends grâce, Oui depuis que tu m'as parlé Je me trouve un peu consolé, Je vais donc faire mon possible Pour servir ce père insensible, Cherchant s'il se peut le moyen De faire de mon mal un bien, Toi Béatrix, près de ma belle Jusqu'à la fin sois-moi fidèle, Moi je ferai de mon côté.BÉATRIX
Ne soyez plus inquiété, Et mettez en repos votre âme Vous l'aurez aujourd'hui pour femme, Mais quelqu'un s'en vient en ce lieu Faites ce que j'ai dit.LÉANDRE
Adieu.SCÈNE II. Guillot, Ragotin.
GUILLOT
Ragotin l'amour me tourmente Je brûle d'une flamme ardente, Depuis que certain oeil vainqueur A mis le feu dedans mon coeur, En un mot c'est l'oeil d'Angélique Qui me perturbe et qui me pique, Oui ce petit fripon d'objet A pris mon âme au trébuchet.Trébuchet : Prendre quelqu'un au trébuchet, pour dire, L'engager par adresse, par de belles apparences, à faire une chose qui lui est désavantageuse, ou qui est contraire à ce qu'il avait résolu. [Acad 1762]
GUILLOT
Et bien Ragotin que dis-tu De l'habit dont je suis vêtu, La petite oie est-elle belle Pour empaumer la Damoiselle, Et crois-tu qu'avec tant d'appas La drôlesse n'en tienne pas, Le Comte de la Guillotière Lui va donner dans la visière, Et d'abord qu'elle me verra Dieu sait si l'amour la prendra, De même qu'il m'a bien su prendre. Mais peut-on résister au tendre, Ce diable de tendre est fâcheux Et qui s'en pare est bien heureux.Empaumer : Au fig. se rendre maître de l'esprit d'une personne. [FC]
RAGOTIN
Pour moi je crois que qui s'en pare Possède un secret grand et rare, Et si le pauvre Ragotin S'en parait, il serait bien fin.RAGOTIN
Monsieur j'en tiens pour la Suivante, Et cette traîtresse aux yeux doux A mis aussi le feu chez nous.GUILLOT
Nous voilà donc bien à notre aise Moi tout de feu, toi tout de braise Nous ne chercherons point l'Enfer À dessein de nous y chauffer, Je crois que nos ardeurs extrêmes Consommeraient les diables mêmes, Et qu'en nous voyant ces démons Se transformeraient en charbons, Mais qu'ils brûlent, qu'ils se rôtissent, Qu'ils consomment, qu'ils s'engloutissent, Qu'ils gèlent, qu'ils soient tout glaçons Tout cela j'en dis, des chansons, Pourvu que ma chère Maîtresse Montre pour moi quelque tendresse, Et que la belle à mon abord Puisse être avecque moi d'accord, Car j'aurais l'âme mal contente Si ma femme était discordante, Ainsi pour nous bien accorder Il faut que tu l'aille aborder, Vois donc ce qu'il faut que tu fasses Pour me mettre en ses bonnes grâces Va-t'en lui dire de ma part Que c'est et sans feinte et sans fart, Que le brave et l'illustre Comte, En tient pour elle pour son compte, Que quand nous nous assemblerons Qu'ensemble enfin nous compterons, Et que pour la faire Comtesse Je viens la voir avec vitesse, Qu'elle sait si fort éclater Que je ne puis au mieux compter, Si bien que je veux qu'elle compte Avec moi sans aucune honte, Car en ne voulant pas compter Je pourrais bien me mécompter, Parce qu'en comptant sans son hôte Bien souvent l'on se trouve en faute, C'est pourquoi l'on dit d'une voix Que sans hôte on compte deux fois, Je veux donc compter avec elle D'une façon toute nouvelle, Puisque c'est un compte amoureux Qu'il nous faudra vider tous deux. Va la voir pour me satisfaire.Consommer : Achever, accomplir. [L]
Compte : On dit aussi, qu'un homme en a pour son compte, quand il lui est arrivé quelque malheur, quelque disgrâce, quand il a reçu quelque mauvais traitement. [T]
RAGOTIN
Moi Monsieur j'ai mon compte à faire, Depuis que je suis avec vous Je n'ai pu recevoir deux sous.GUILLOT
Tu te plains la Ragotinière.GUILLOT
Je compterai je te promets.RAGOTIN
Oui, mais vous ne payez jamais, Vous comptez avec grand délice Mais payer n'est pas votre vice.GUILLOT
Ragotin tu me fais affront.GUILLOT
Ragotin, vois que je m'enflamme Veux-tu laisser griller mon âme, Parmi mille brûlants transports Qui me vont fricasser le corps.Fricasser : Fig. et très familièrement. Faire périr, perdre. [L]
RAGOTIN
Votre amour n'est pas plus ardente Que la mienne est pour la Suivante, C'est pourquoi rôtissons, grillons, Consommons, brûlons, pétillons, Que tout le feu de la nature Tombe dessus notre fressure, Quand nous deviendrions plus secs Que les harengs les plus saurets, Qu'amour nous réduirait en poudre Vous ne me pourriez pas résoudre, À ne rien faire qu'ayant mon fait.Fressure : Fig. et très familièrement. Le coeur, le foie où s'excitent les désirs. [L]
Saurets : Le même que saure, dont il est un diminutif. Maigre comme un hareng sauret, très maigre. [L]
Fait : La part qui revient à quelqu'un. [L]
GUILLOT
Ah, quel obstiné de valet, Il nous laisserait tous deux cuire Tous deux sécher et tous deux frire, Si je ne le rendais content Il faut lui donner de l'argent, Tiens, Ragotin, voilà tes gages.GUILLOT
Va donc promptement aborder, La voleuse de ma franchise Car la brigande me la prise, Enfin tu lui feras savoir Que je suis tout gros de la voir, Tiens donc toute prête ta langue À lui faire cette harangue, Heurte à sa porte la voilà.Franchise : La liberté dont on jouit en un lieu. [L]
Gros : Qui a envie de, désireux. [L]
RAGOTIN
Holà, belle Angélique, holà,SCÈNE III. Béatrix, Ragotin.
RAGOTIN
Excuse-moi petit tendron, Malade de ma maladie On peut bien dire une folie, Et de la dire j'ai bien lieu Puisqu'un petit Diable de Dieu, Cet amour ou plutôt ce traître M'a fait en te voyant paraître, Appeler de cette façon Comme il use de trahison, Qu'il a filouté le coeur nôtre Je vous avais pris l'un pour l'autre, Tu ressemble à ce friponneau Tout ainsi que deux gouttes d'eau, Mais loin de t'appeler traîtresse Je te veux nommer ma déesse, Belle déesse, mon souci, Fais venir ta Maîtresse ici.BÉATRIX
Le Comte de la Guillotière.RAGOTIN
Oui.SCÈNE IV. Angélique, Béatrix, Ragotin.
RAGOTIN
Malepeste qu'elle a d'appas, Ma foi la Maîtresse me tente Tout autant comme la Suivante, Et quand je les vois toutes deux Je ne sais où porter mes yeux, Contentons-nous de la Soubrette La Maîtresse est sans doute faite, Pour mon Maître, il la doit avoir Çà faisons donc notre devoir, Madame, si mon éloquence, Se déploie en votre présence, C'est que mon Maître est de vos yeux Comme de vous fort amoureux, Mais c'est un amour sans semblable Il vous aime comme le diable, Il dit qu'il vous possèdera Ou que Belzébuth vous aura, Et qu'enfin s'il ne vous possède Qu'il s'en va pour dernier remède, Se précipiter loin de vous Entre deux draps de lin bien doux.Malepeste : Imprécation qu'on fait contre quelque chose, et quelquefois avec admiration. [M]
Belzébuth : Nom d'un démon. [L]
ANGÉLIQUE
Pourquoi dire cette sottise.SCÈNE V. Angélique, Béatrix, Guillot, Ragotin.
GUILLOT, sort du coin du théâtre où il était caché
Ma belle, excusez la franchise, Ragotin venait en ce jour Pour vous découvrir mon amour, Mais sa maladroite personne Ne sait pas comme l'on raisonne, Car alors qu'il faut raisonner Il faut bien ratiociner Et quand bien l'on ratiocine La raison en est bien plus fine, Ainsi raisonnant comme il faut On a le raisonnement haut ; Or donc la raison raisonnante D'elle-même est fort éloquente, Et comme enfin cette raison N'a rien en elle que de bon, Concluons qu'étant admirable La raison est bien raisonnable.Rationiser : Terme usité seulement dans le style dogmatique. User de la raison. [L]
RAGOTIN, chantant
Et concluons par nos raisons Qu'il faut quitter l'eau de la Seine Pour les bateaux et les poissons.La chanson ci-dessous rompt le rythme. Plus d'alternance de rimes : 2 féminines 2 masculines. Le chanteur ayant chanté 3 vers. Il manque pour le 2ème vers, un corresp. pour la rime.
GUILLOT
Rare objet qui me perturbez.RAGOTIN
OEil coquereau qui m'embourbez.Coquereau : Espèce de petit navire. [L]
Embourber : Fig. Embourber quelqu'un dans une mauvaise affaire, l'y engager. [L]
GUILLOT
Finirez-vous bientôt Ragot ?RAGOTIN
Monsieur, parlez à votre écot, Je parle ici des amours nôtres Vous pouvez là parler des vôtres, Vous en avez permission Poussez donc votre passion, Moi je m'en vais pousser la mienne Ah, s'il faut qu'un jour je te tienne...Écot : Fig. Parlez à votre écot, se dit à une personne se mêlant de parler à des gens qui ne lui adressent pas la parole. Parlez à votre écot, signifie parlez à votre compagnie, et non à nous. [L]
GUILLOT, à Angélique
Pardonnez si j'ose paraître, À vos yeux les plus grands fripons Et d'amour les plus grands tisons, Qui soient dans le reste du monde Ils m'ont, ou je veux qu'on me tonde, Emmouraché d'une façon Que j'en ai l'âme au court-bouillon, Le pauvre foie à la compote La fressure à la matelote, Et le coeur en un tel ragoût Qu'il peut contenter votre goût, Vous êtes, je me donne au diable Une personne incomparable, Et la nature sur ma foi Vous a faite digne de moi. Ah, trop aimable pécheresse Si vous devenez ma Maîtresse, Qu'en satisfaisant mon désir, Vous m'allez donner de plaisir, Car vous avez une prestance Qui porte à la concupiscence, D'abord que je vois vos appas Vous me mettez dans des états, Mais des états si pitoyables Qu'en voyant vos yeux adorables, J'en serais quitte à bon marché Si j'en sortais pour un péché. Vos yeux m'ayant mis de la sorte Ont causé qu'ici je m'apporte, Pour voir si vous trouverez bon Que nous fassions conjonction, En mariant nos deux personnes Répondez la bonne des bonnes.Court-bouillon : Liquide composé dans lequel on fait cuire le poisson. [L] ici sens figuré.
Compote : Fig. Avoir la tête, les yeux en compote ou à la compote, les avoir tout meurtris. [L]
À la matelote, loc. adv. À la façon des matelots.
SCÈNE VI. Guillot, Ragotin Angélique, Béatrix, Le Docteur.
LE DOCTEUR
Allons chez nous bonne hypocrite Vous aussi bonne chattemite, Qui ne faites, que mugueter Que jaser et que coqueter, Caquet bon bec poule à ma tante Et la maîtresse et la suivante.Chattemite : Personne affectant des manières humbles et flatteuses. [L]
Muqueter : Faire le galant, le cajolleur, tascher de se rendre agreable à une Dame. [L]
Coqueter : Se plaire à cajoler, ou à être cajolée. [F]
Caquet bon bec : personne bavarde et médisante. [L]
La poulle à ma tante : une cajoleuse. [SP]
SCÈNE VII. Guillot, Ragotin, Le Docteur.
LE DOCTEUR
Et bien que vous plaît-il Monsieur.LE DOCTEUR
Je suis venu, c'est une phrase Qui met mon âme dans l'extase, Car vous ne pouviez être ici À moins que d'y venir aussi.LE DOCTEUR
Sachez avant que je l'apprenne, Que c'est fort bien dit vous saurez Vous oirez, vous écoutez, Parce que pour faire comprendre Il faut avant se faire entendre.LE DOCTEUR
Tout incontinent j'y suis prêt, Mais souffrez que je vous avoue Que vous méritez qu'on vous loue, Quand vous demandez humblement Audience pour un moment, S'il vous plaît est un si beau terme Que je vous entends de pied ferme,LE DOCTEUR
Avant que plus outre passer, Vous permettrez que je vous die Que ce mot a grande énergie, Ne dit-on pas communément Telle fin tel commencement, Un commencement admirable Est suivi d'une fin semblable, Donc on ne doit commencer rien Qu'à dessein de le finir bien, Et de plus jamais éloquence...LE DOCTEUR
Oui Monsieur je vous le permets.GUILLOT
Ne commencerai-je jamais ?LE DOCTEUR
Commencez donc votre harangue.LE DOCTEUR
Commencerez-vous votre point.LE DOCTEUR
Je prête silence, parlez.LE DOCTEUR
Comment que j'apprenne, Esprit grossier âme malsaine, Apprenez, ne sais-tu pas bien Qu'un Docteur n'ignore de rien, Que toutes les plus rares choses Dedans moi sont toutes encloses, Que je passe chez les savants Pour un miracle de mon temps, Qu'il n'est point d'esprit qui ne cède Aux sciences que je possède, Dont sachant tout de bout en bout Qui dit Docteur veut dire tout, Et tu me viens dire d'apprendre.LE DOCTEUR
Que tu vois le jour, Que par lui seul tu tiens ton être Que sans lui tu ne pouvais naître, Que c'est lui qui nous fait aimer Qu'il sait l'art de nous enflammer, Et qu'encor qu'il ne voie goutte Il nous sait conduire à la route, Qu'il faut suivre pour les plaisirs Animant nos plus chers désirs, Il fait palpiter notre foie Il mène au séjour de la joie, Enfin par ce divin enfant On se voit souvent triomphant, De l'aimable objet qui nous charme Et pourtant lui seul nous désarme, Et quand on se voit triomphant On ne le doit qu'à cet enfant, Oui cet aveugle qui nous guide Donne de l'esprit au stupide, Il fait que le plus ignorant Près d'une maîtresse est savant, Et qui rend toutes nos paroles Pleines d'illustres hyperboles,Hyperbole : Figure de rhétorique qui consiste à augmenter ou à diminuer excessivement la vérité des choses pour qu'elle produise plus d'impression. [L]
GUILLOT
Ah, c'est trop hyperboliser Je m'en vais à mon tour jaser Sachez que la belle AngéliqueHyperboliser : Parler par hyperboles.
LE DOCTEUR
Si c'est la beauté qui vous pique.LE DOCTEUR
Ainsi qu'il fait du bien, Il fait du mal et de la peine Et met notre coeur à la gêne, Il porte nos intentions Souvent aux basses actions, Il nous présente des abîmes Qui nous font tomber dans les crimes, Et bien souvent nous y tombons Alors que moins nous y pensons.GUILLOT
Parleras-tu toute ta vie ?LE DOCTEUR
Non ma phrase est bientôt finie, Je ne vous dirai plus qu'un mot Sachez brave Comte Guillot...GUILLOT
Sachez docteur qui n'en sait guère Que ta langue est une haranguère,Harangueur : Fig. et familièrement. Celui qui parle beaucoup, celui qui fait des réprimandes sur toutes choses. [L]
LE DOCTEUR
Sachez...GUILLOT
Je ne veux rien savoir.LE DOCTEUR
Voyez donc...GUILLOT
Je ne veux rien voir.LE DOCTEUR
Comprenez...GUILLOT
Ni même comprendre.LE DOCTEUR
Apprenez...GUILLOT
Que peux-tu m'apprendre.LE DOCTEUR
En toutes choses d'exceller.LE DOCTEUR
Parlez, je suis tout prêt d'entendre.GUILLOT
J'attends...LE DOCTEUR
Vous pouvez tout attendre.GUILLOT
J'espère...LE DOCTEUR
Espérez tout de moi.GUILLOT
Croyez...LE DOCTEUR
Fort aisément je crois.GUILLOT
Pensez...LE DOCTEUR
Je sais ce que je pense.GUILLOT
Donnez...GUILLOT
Je veux...SCÈNE VIII. Guillot, Ragotin.
GUILLOT
Ah ! Quel enragé de Docteur, Et quel grand cracheur d'épigramme Il m'a pensé vomir son âme, Au nez dans son chien d'entretien Pour un Docteur qui ne sait rien, Il fait valoir une sottise Comme un Docteur qui doctorise, Mais pourtant en doctorisant Il m'a rendu fort mal content, Le diable emporte sa doctrine Lui-même et sa maudite mine, De m'avoir ainsi refusé L'objet dont je suis embrasé, Et celle où tout mon soin s'applique.Épigramme : Espèce de petite poësie, qui consiste ordinairement dans une seule pensée, dont la force est presque toute dans les derniers vers. [L]
Chien de : Chien de, avec les noms masculins, chienne de, avec les noms féminins, locution qui se dit, par une sorte de dépréciation, des personnes et des choses. [Acad. 1762]
SCÈNE IX. Le Baron de la Topinière, Tarasquin, Guillot, Ragotin.
LA TOPINIÈRE
Oui j'aime l'illustre Angélique, Et quiconque s'en approchera Il est certain qu'il périra, Je m'en vais lui couper la trame Et puis je lui mangerai l'âme.Couper le trame : se dit figurément et poétiquement en Morale, du cours de la vie. Les Parques ont filé, ont coupé la trame de ses jours. [L]
GUILLOT, se cachant
Où me suis-je venu fourrer.LA TOPINIÈRE
Si quelqu'un dedans ma furie, Ose se présenter à moi Sans doute il en mourra d'effroi, Me voilà dedans une rage Qui va faire de tout carnage, Où sont-ils tous ces amoureux Qui cherchent l'objet de mes voeux, Afin que sur eux mon épée Attrape sa franche lippée,Lippée : Bouchée. Il se prend aussi quelquefois pour Repas ; et en ce sens il se met presque toujours avec l'épithète de Franche. [Acad. 1762]
RAGOTIN
Adieu pauvre Ragotinière, Quel horrible coupe-jarret.Coupe-jarret : Brigand, assassin de profession. [L]
GUILLOT
Ragot, tel Maître tel valet.LA TOPINIÈRE
Qui va là ?RAGOTIN
Monsieur, je trépasse.LA TOPINIÈRE
Allons vite faisons main basse, Tuons tout, massacrons, brisons, Rompons, cassons, exterminons, Égorgeons, mettons tout par terre, Livrons à tous amants la guerre, Je veux d'un regard plein d'horreur Les immoler à ma fureur, Que la moindre de mes conquêtes Soit d'abattre cent mille têtes, De couper et jambes, et bras Ce sont là mes petits combats, Mon courage étant sans mesure Je défais toute la nature, Quand ma valeur lance ses traits Et quand je veux je la refais, Mais quelque vaillant qu'on puisse être L'amour est toujours notre Maître, Puisqu'on se rend ou tôt ou tard À ce petit chien de bâtard, Vois donc celle qui tient mon âme Dis-lui que son aspect m'enflamme, Et que je ne puis vivre heureux Qu'alors que je vois ses beaux yeux, Son port, son air, sa bonne mine, Cette douceur qui m'assassine, Enfin tous ses charmes divers Qui font que je suis dans ses fers, Va voir si la belle est visible Mon coeur est percé comme un crible, De la pointe de ses attraits.TARASQUIN, l'appelant
Holà, miracle, des objets.ANGÉLIQUE
Que veut-on ?SCÈNE X. Angélique, La Topinière.
ANGÉLIQUE
Je vais à lui présentement.LA TOPINIÈRE
Approchez doux charme des charmes Comme on vous doit rendre les armes, Le phénix de tous les guerriers Vient mettre à vos pieds ses lauriers, Mon bras plus craint que le tonnerre M'a su gagner toute la terre, J'ai tout soumis à mon courroux Il ne reste donc plus que vous. Mais votre beauté sans seconde Est plus forte que tout le monde, Pourtant telle que vous soyez Il faudra que vous succombiez Car me voyant, la plus cruelle Peut dire qu'elle en a dans l'aile, Jugez donc si vous en tiendrez Dès que vous me regarderez.ANGÉLIQUE
Je me donnerai bien de garde De vous, quoique je vous regarde, Eussiez-vous cent fois plus d'appas Baron vous ne me tenez pas.Se donner garde : se défier, éviter. Donnez-vous garde de ce mauvais pas. {L]
SCÈNE XI. Guillot, Ragotin, La Topinière, Tarasquin.
LA TOPINIÈRE
Je crains ici quelque surprise.TARASQUIN
Je crains quelques coups de bâton.RAGOTIN
Songez que je suis votre esclave, Et que si vous faites le sot Adieu, vous et votre Ragot, Ce Baron de la Topinière Est un rude traîne-rapière, Nous aurons ici du qu'as-tu.Traîne rapière : Bretteur, ferrailleur, querelleur. [T]
SCÈNE XII. Guillot, Ragotin.
RAGOTIN
De peur par moi d'être assailli, Comme ils ont happé le taillis.Happer : Se jeter sur quelque chose brusquement et avidement pour la prendre. [T]
Gagner le taillis : Figuré. se mettre en lieu de sûreté. [L]
RAGOTIN
Ils ont enfilé la venelle, Mais s'ils revenaient sur leurs pas.Enfiler la venelle : prendre la fuite. [L]
RAGOTIN
Je viens d'apprendre Que Monsieur le Docteur est tendre, Sur l'article de bien chanter Il faut donc l'expérimenter, Chantant tous deux comme des anges Faisant d'admirables mélanges, De nos voix, pour toucher le coeur De ce vieux barbon de Docteur, Peut-être que notre musique Vous pourra gagner Angélique, Cherchons donc un air, promptement Et chantons méthodiquement.GUILLOT
N'en sais-tu pas une délite.RAGOTIN dit l'air de toutes les chansons qu'il nomme
N'avez-vous point vu Marguerite.RAGOTIN
Ou bien turlututu rengaine.RAGOTIN
Les plus vieilles sont les plus belles, Mais vous ne trouvez rien de bon Voulez-vous un quand dira-t-on.RAGOTIN
Je n'en dirai pas davantage.GUILLOT
Laisse-moi parler un moment.RAGOTIN
Autant en emporte le vent,GUILLOT
Le traître est aussi grand chanteur Que le Docteur est grand parleur, Va que la tempête t'entraîne Docteur de la Samaritaine, Sans toi j'aurai bien la vertu D'en faire une belle impromptu.Impromptu : Tout ce qui se fait sur-le-champ et sans préparation. [L]
RAGOTIN
Elle ne sera pas commune.RAGOTIN
Commencez donc le premier mot.Guillot commence la moitié du couplet seul, et Ragotin et lui le chantent ensemble.
GUILLOT
Chanson.
Chère friponne d'Angélique Mouche coquine qui me pique, Vous avez escroqué mon coeur Écornifleuse de mon âme Objet aimable suborneur, Il faut que Guillot vous entame.Écornifleur : Celui qui prend subrepticement. Par extension, celui qui s'empare de quelque chose qui n'est pas à lui. [L]
Entamer quelqu'un : avoir de l'avantage sur lui.
GUILLOT
Allons, Ragotin, je le veux.RAGOTIN
Ah, je la tiens par les cheveux, Je commence si bon vous semble Et puis nous chanterons ensemble.RAGOTIN en dit la moitié seul, puis ils la disent ensemble
Vous avez ma Béatrix Plus de puces qu'un chat gris, Et si vous ne m'aimiez bien Par ma foi je vous souhaite, Bientôt la gale du chien.La chanson ci-dessous rompt le rythme. Plus d'alternance de rimes : 2 féminines 2 masculines. Le chanteur ayant chanté 5 vers. Il manque pour le 4ème vers, un corresp. pour la rime.
SCÈNE XIII. Guillot, Ragotin, La Topinière, Tarasquin.
LA TOPINIÈRE
Il faut qu'ils meurent tout de bon.RAGOTIN
Voici bien une autre chanson, Monsieur souffrez que je recule Je vous laisse faire l'Hercule.GUILLOT
Ragotin ne me quitte pas.LA TOPINIÈRE
Nous allons avancer nos jours.TARASQUIN
Je vais appeler au secours.LA TOPINIÈRE
Quelqu'un, à la force, au voleur.SCÈNE XIV. Le Docteur, Guillot, Ragotin, la Topinière, Tarasquin.
LE DOCTEUR
Qui peut causer cette rumeur ?LA TOPINIÈRE, par-dessus le Docteur
Ce n'est rien qu'un coquin, Monsieur.LA TOPINIERE, par-dessus le Docteur
Laissez-moi lui couper les bras.GUILLOT, tout de même
Je vais mettre sa tête à bas.LE DOCTEUR, appelant à lui
On me moleste on m'outrecuide Mes gens à moi, l'on m'homicide.Outrecuider : Montrer à quelqu'un du mépris par l'idée de sa propre supériorité. [L]
TARASQUIN
Nous allons avoir mille coups.SCÈNE XV. Léandre, Le Docteur, Guillot, Ragotin, La Topinière, Tarasquin.
LÉANDRE
Qui fait ce bruit quel tintamarre Ah, vous aurez cent coups de barre, Je vous fracasserai les bras.Il parle aux Amants Ridicules et les frappe.
Les Galants ridicules s'enfuyant disent :
Que nous ne vous attendons pas.Barre : Pièce de bois, de fer, etc. étroite et longue. On disait autrefois donner des coups de barre à quelqu'un pour le bien battre. [L]
LE DOCTEUR
Comme ils gagnent tous la guérite Celui qui les daube est d'élite.Guérite : Refuge ; sens primitif conservé seulement dans cette locution : gagner la guérite, s'enfuir. [L]
Dauber : Frapper à coups de poing. Fig. et familièrement, railler quelqu'un, mal parler de lui, l'injurier. [L]
LE DOCTEUR
Mais qui venge là mon offense ?LE DOCTEUR
Vous que j'ai tantôt rebuté, M'avoir fait une telle grâce Que faut-il pour vous que je fasse ?LE DOCTEUR
Oui je vous l'accorde Léandre.SCÈNE XVI. Angélique, Léandre, Le Docteur, Guillot, Ragotin, la Topinière, Tarasquin.
ANGÉLIQUE
Ô Ciel, que je suis fortunée.LE DOCTEUR
Allons conclure l'hyménée.673 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0