Comédie en vers
Le Pédagogue Amoureux
Personnages
- ALBERT, père de Clarice, et Amant de Céliane
- MAURICE, père de Céliane
- CLÉONTE, fils d'Élise, et Amant de Clarice
- CLITANDRE, Amant de Céliane, et Rival d'Albert
- ÉLISE, mère de Cléonte et de Judith
- JUDITH
- CLARICE, fille d'Albert, et Amante de Cléonte
- CÉLIANE, Amante de Clitandre, et fille de Maurice
- CROQUET, Valet de Cléonte, et Amant d'Isabelle
- RAGOTIN, Valet de Clitandre, et Amant de Clémence
- ISABELLE, suivante de Clarice
- CLÉMENCE, suivante de Céliane
MADEMOISELLE,
À SON ALTESSE ROYALE MADEMOISELLE
Lorsque j'eus l'honneur de paraître devant V. ALTESSE en qualité d'Acteur, je n'espérais pas avoir un jour le glorieux avantage de m'y voir en celle d'Auteur ; et véritablement, MADEMOISELLE, j'en aurais une surprise sans égale, n'était que toute la Terre sait bien que quiconque a le bonheur d'être regardé de votre Royale Personne, fût-il le plus stupide du monde, ne peut manquer d'avoir quelque étincelle d'esprit, quand la splendeur du vôtre a réfléchi sur le sien. Si bien, MADEMOISELLE, que les merveilleuses qualités dont VOTRE ALTESSE brille, ne laissent rien partir d'auprès d'elle qui n'en emporte des clartés considérables ; et comme j'étais le plus ignorant de tous les hommes avant cet heureux moment, je puis dire que si j'ai quelque talent, qu'il ne me vient que d'avoir paru en votre auguste présence. Jugez donc, Mademoiselle, si ce ne serait pas vous faire une espèce de larcin, si je ne vous offrais un Ouvrage qui est plus à Vous qu'à moi, n'ayant rien en ma personne que ce que j'ai gardé de l'idée de vos charmantes perfections ; joint que comme il n'est point d'Auteurs qui ne vous aient consacré leurs plus chères productions, ce serait manquer à mon devoir, si je ne suivais de si dignes traces ; il est toujours bien avantageux de suivre un chemin quand il mène au Temple de la Vertu. Je m'y vois donc, MADEMOISELLE ; et mon Pédagogue qui n'a pas moins de vertu que d'amour, vient immoler toute la sienne à la vôtre : il est bien juste que tout ce qui vous est tributaire vous rende son hommage. Je ne doute pas que V. ALTESSE qui n'a rien que d'achevé en elle, ne remarque en cette Pièce quantité de fautes et de conduite et de jugement, et même dans la justesse des Vers, pour peu qu'elle daigne s'abaisser à lire un si défectueux Ouvrage ; mais, MADEMOISELLE, y a-t-il rien au monde qui puisse avoir quelque chose de considérable à l'aspect de VOTRE ALTESSE, hors la gloire d'en approcher ? Non, non, MADEMOISELLE, ni moi, ni tous les Auteurs du Siècle, ne peuvent rien exposer à vos yeux qui ne soit plein de défauts auprès de votre haut mérite. Voilà ce qui peut m'excuser envers VOTRE ALTESSE, de l'audace que je prends de lui faire un présent si peu digne d'elle ; et sa bonté qui est plus grande mille fois que ma témérité, fait que j'en ose espérer le pardon avec la grâce de me dire d'un zèle aussi respectueux que soumis,
MADEMOISELLE,
DE VOTRE ALTESSE,
Le très humble, et très obéissant et très obligé Serviteur,
CHEVALIER.
ACTE I
SCÈNE I. Cléonte, Croquet.
CROQUET
Si les vivants sont morts, sans doute que vous l'êtes : Mais ce mot si souvent règne en votre entretien, Que quand vous le seriez, Croquet n'en croirait rien. À d'autres, s'il vous plaît, vous aimez trop la vie.CROQUET
Non par ma foi, Monsieur, et n'en veux rien savoir, Vous n'êtes donc plus mort, à ce que je puis voir ; Vous ne vous sentez plus à présent que malade, Votre mal sûrement n'est rien qu'une boutade : Si tous les maladifs, comme vous, étaient sains, On n'aurait qu'à bannir Messieurs les Médecins. Croyez-moi, ce n'est rien que votre maladie.CROQUET
Tant pis pour vous, car c'est un très malheureux sort, Alors qu'il faut passer de la vie à la mort, Et je ne vous crois pas si fol que de le faire.CROQUET
Mais ne saurais-je point quel peut être ce mal Qui vous tourmente tant, qui vous est si fatal ? Est-ce une fièvre, un rhume, ou bien une migraine Ou quelque asthme, qui cause en vous la courte haleine Est-ce paralysie ? Est-ce mal de côté ? Auriez-vous ou le foie, ou le poumon gâté ?CROQUET
Vous avez pis ? Cherchez qui vous approchera : Cléonte, permettez qu'un peu je me promène, Tandis que vous irez faire la Quarantaine.CROQUET
Ah ! Je vous guérirai, si vous vous portez bien : Mais quel est donc ce mal que vous peignez extrême ?CROQUET
Quoi, c'est là ce grand mal qui vous fait tant souffrir ? J'aime aussi bien que vous, et n'en crois pas mourir : Si on mourait d'amour, je veux que l'on me tonde, Et le Monde qu'on voit, dans deux jours serait Monde. Monsieur, vous n'êtes pas le seul des Amoureux Qui peuvent ici-bas se croire malheureux : Consolez-vous en donc, car votre ami Clitandre, N'ayant pas Céliante, est prêt de s'aller pendre ; Il ne manquera pas de venir en ces lieux Pour se plaindre avec vous de son sort malheureux, Car vous n'ignorez pas qu'un Amant misérable Se soulage au moment qu'il trouve son semblable.CROQUET
Mais quelle est la Beauté Qui vous a pu si tôt ravir la liberté ? Car vous ne faites rien que sortir du Collège, Et déjà je vous vois...CLÉONTE
Hélas ! Te le dirai-je ? Tu te vas étonner de me voir sous les Lois D'un objet que je n'ai jamais vu qu'une fois ; De Clarice en un mot, dont le mérite extrême Est si connu partout, que sans la voir, on l'aime.CROQUET
Et puisque sans la voir on chérit ses appas, Comment l'auriez-vous vue, et ne l'adorer pas ? Sa Suivante, ma foi, ne m'est pas plus connue ; Et si j'en fus féru dès la première vue, Où nous eûmes ensemble un fort doux entretien.CLÉONTE
Clarice ayant appris de moi beaucoup de bien, Me dit obligeamment, qu'avant me voir paraître, Elle sentait pour moi son estime s'accroître ; Mais en lui protestant mes ardeurs à mon tour, Son estime dès lors fut changée en amour.CLÉONTE
Un malheur si pressant, qu'on ne le peut dépeindre : Et pour te dire où va l'excès de ce malheur, Le père de l'objet qui règne sur mon coeur, Enferme incessamment cet adorable charme ; Et dans cet embarras, tout ce qui plus m'alarme, Et me va détourner d'en être possesseur, Ma mère sur ce point me donne un Précepteur, Me voyant jeune encor.CLÉONTE
Ah ! Ne me raille point.CROQUET
Il est vrai que j'ai tort ; Mais sans me tant crier, ah ! Croquet, je suis mort : Ce Précepteur peut-être en cette conjoncture Ne se montrera pas ennemi de Nature. Sera-t-il jeune ou vieux ?CLÉONTE
Comme il se trouvera.CLÉONTE
Ma mère m'a donné le choix d'un Précepteur, Ou bien de m'en aller dès demain à l'Armée ; Mais de cette Beauté mon âme étant charmée, Ce me sera toujours un peu d'allègement, De ne pas m'éloigner de cet objet charmant ; Quoique ma mère enfin me défende sa vue ; Je verrai pour le moins et sa porte, et sa rue.CROQUET
C'est un grand réconfort pour un Amant transi : Mais discourons un peu de ma Maîtresse aussi. Dites-moi, s'il vous plaît, si ma chère Isabelle, Sa Suivante, se trouve enfermée avec elle ?CROQUET
Ah ! Monsieur, je vous prie à mon enterrement : Vous m'allez voir mourir, si je perds sa présence.CROQUET
Vous souffrez, et je souffre, et nos maux sont si grands Que nous sommes du monde enfin les plus souffrants.SCÈNE II. Albert, Isabelle.
Cléonte et Croquet restent dans une allée du Théâtre et Albert met Isabelle dehors, et enferme Clarice.
ALBERT, à Isabelle
Sortez, et que Clarice au logis enfermée, Se tienne chaudement, de peur d'être enrhumée. Vous durant tout le temps qu'elle restera là, Vous pouvez gambadez autant qu'il vous plaira ; Car en vous enfermant avec cette volage, Vous ne mettriez guère à lui faire un passage ; Mais emportant la clef, et vous mettant dehors, Vous pouvez faire agir vos plus subtils efforts. Je ne crains rien de vous, adieu notre Isabelle ; Si vous demeurez là, faites la sentinelle.SCÈNE III. Cléonte, Croquet, Isabelle.
ISABELLE
Diantre soit du vieux fou.CROQUET, à Cléonte
Monsieur, qui de nous deux Peut passer à présent pour être plus heureux ? Naguères nous croyions notre espérance morte ; Mais j'ai mon Isabelle, et vous avez la porte : À qui pouvoir conter l'excès de votre amour ? Ainsi nous revivons tous deux en même jour.CROQUET
De quoi vous plaignez-vous ? N'ai-je pas Isabelle ? Elle était enfermée, et très exactement : Je vous avais prié de mon Enterrement ; Mais qui vous en pria, Monsieur, vous en déprie. Voyez quelle malice, et quelle fourberie, Pour me faire mourir il avait inventé ? Moi qui me croyais mort, je suis ressuscité ; Et vous, qui de mentir avait eu la malice, Vous mourez de regret de ne point voir Clarice. Que ne me dites-vous dans votre triste sort, En criant comme un Diable, ah ! Croquet, je suis mort ? Je vous répondrais lors d'une gaie harmonie, J'en suis tout consolé, puisque je suis en vie : Mais je suis assuré que vous n'en mourrez pas ; Vous savez le chemin d'éviter le trépas, Pourvu que vous voyiez dans votre ardeur plus forte Comme vous m'avez dit, et sa rue, et sa porte. Vous pouvez maintenant les voir tout votre saoul ; Pour en être content, il faut être bien fou.Déprier : Retirer une invitation qu'on avait faite. [L]
CROQUET
Il mérite de l'être.CROQUET
Vous cessez contre moi de vous plus emporter ; Et loin de me montrer ici votre colère, Dénichons promptement, de peur que votre mère Nous trouvant en ces lieux par elle défendus, Ne nous rende tous deux de mille coups perclus ; Car comme elle sait bien que vous aimez Clarice, En ne vous voyant plus, Dieu sait si son caprice La mènera d'abord dedans cet endroit-ci, Sachant que c'est le lieu qui fait votre souci, Pour nous entretenir dessus cette matière. Sortons, nous rentrerons au logis par derrière ; Vous devez craindre encor que votre Soeur Judith Ne vous observe, étant toute pleine d'esprit, Et plus fine qu'Élise.CLÉONTE
Ah ! Contrainte cruelle.ISABELLE
Pour passer un moment, je m'en vais faire un tour Chez Céliane, à qui mon Maître fait l'amour, Me divertir avec sa Suivante Clémence.CROQUET
Quoi, l'amour dans Albert prend encore naissance ? Peste du Roquentin, du vieux fou, du Pénard ; C'est avoir grand dessein de devenir cornard, Que s'aller justement à la fin de son âge Embarrasser encor dedans le mariage : Mais loin de s'en fâcher, il s'en faut réjouir, Cet amour vous pourra pour le vôtre servir ; Éloignons-nous d'ici, de peur que votre mère...Roquentin : Terme burlesque qui se dit des vieillards qui radotent. [T]
Pénard : Terme injurieux qu'on dit quelquefois aux hommes âgés. [F]
ISABELLE
Voici quelqu'un, sortons.SCÈNE IV. Clitandre, Ragotin.
RAGOTIN
Si c'est cette beauté qui règne dans votre âme, Clitandre, vous pouvez rengainer votre flamme.RAGOTIN
C'est qu'il aime un Vieillard qui force argent lui donne Enfin de Céliane Albert est amoureux, Il est riche.CLITANDRE
Et je suis...RAGOTIN
Et vous êtes fort gueux.RAGOTIN
Monsieur, force Louis anoblissent un rustre. Vous savez, comme moi, qu'au siècle d'à présent, La qualité n'est rien, si l'on n'a de l'argent ; Un gueux n'est qu'un coquin, et Madame Finance Fait préférer le rustre à l'Homme de naissance : Albert sans qualité, vieux, riche comme il est, Est mieux venu que vous ; on aime l'intérêt, Quand on n'a pas, Monsieur, de celui qui se couche La plus facile fille alors devient farouche ; On reçoit votre abord d'un si vilain minois, Qu'on vous donne congé dès la première fois.Rustre : Paysan, rustaut. [F]
Naissance : Absolument. Noblesse. C'est un homme de naissance, qui a de la naissance. [L]
RAGOTIN
Mais quoi, quand son amour serait pour vous extrême, Si Maurice son père est sourd à cet amour, Ne vous faudra-t-il pas décamper en ce jour ?CLITANDRE
Céliane, et moi, nous pouvons nous entendre, Et nous entretenant par quelque Billet tendre, Que tu lui porteras quelque fois de ma part, On peut trouver le moyen de tromper le Vieillard ; Et comme tu chéris la Suivante Clémence, Vous pouvez vous aider.RAGOTIN
C'est trop de complaisance : Si j'allais vous servir en ces occasions, Vous m'en verriez venir plein de confusions ; Car découvrant la fourbe, et me voyant paraître, Un Valet attrapé paie alors pour son Maître ; Si bien que par Maurice, ou par le vieil Albert, Je me verrais charger de bois pour mon Hiver.Charger du bois : Charger quelqu'un de coups, d'injures, de malédictions, l'en accabler. [L]
CLITANDRE
Quoi, tu ne prendras plus de mon amour le soin ? J'ai pourtant, Ragotin, encor quelques pistoles.RAGOTIN
Vous me radoucissez avec que ces paroles : Je crois, si j'étais fille, en vous oyant parler, Que je me laisserais tout aussitôt aller, Car l'argent en ce temps est beaucoup pathétique.SCÈNE V. Élise, Judith.
JUDITH
Le faut-il demander ? Sans doute il fait l'amour, Car je sais qu'il y trouve un extrême délice.ÉLISE
Cléonte, votre Frère, est trop tôt amoureux ; De plus, je ne veux pas qu'il le soit de Clarice.JUDITH
On est bien peu son maître en cette extrémité ; Et quand d'aimer, ce Dieu nous conduit à la route, Maman, ainsi que lui, je crois qu'il n'y voit goutte ; Du moment qu'il se rend de nous victorieux, Il nous fait adorer ce qui s'offre à nos yeux ; Quoique les qualités ne soient pas assorties, Les deux coeurs bien souvent le sont par sympathies : Si bien que quand ce Dieu prend empire sur nous, Quoiqu'on soit inégaux, l'Amour n'est pas moins doux.JUDITH
Être avec vous, Maman, c'est être en bonne école ; Et ne savez-vous pas que l'on dit maintenant, Qu'à l'âge le plus tendre on ne voit plus d'enfant ? À mon Frère, Maman, vous êtes trop sévère.SCÈNE VI.
ISABELLE, seule
Enfin je viens de voir ma compagne Clémence, Où je croyais pouvoir passer quelque moment ; Mais loin d'y rencontrer du divertissement, Depuis que je me trouve absente de Clarice, L'entretien le plus doux me paraît un supplice. J'ai pour cette Maîtresse un tel attachement, Que je ne puis quitter sa porte un seul moment : Mais qui pourrais ouvrir par dedans cette porte ? Si c'était ma Maîtresse, ah ! Que je serais forte. Que vois-je ? Hélas ! Mon_Dieu, c'est un homme tout noir Si c'est quelque Démon, quel sera mon espoir ?SCÈNE VII. Clarice, Isabelle.
ISABELLE
N'en ai-je pas bien lieu, vous voyant de la sorte ? Si vous ne l'eussiez dit, Madame, j'étais morte : Mais qui vous a pu mettre en ce lugubre atour ?CLARICE
Isabelle, c'est moi, par ordre de l'Amour : Quand cette passion une fois nous maîtrise, Il n'est point de façon dont on ne se déguise ; Et quand ce doux poison se glisse dans un coeur, On a beau résister, il s'en rend le vainqueur. Hélas ! Pourrai-je bien te le dire à ma honte ? Tu sais que du moment que je connus Cléonte, Qu'à mon premier aspect il fut de moi charmé ; Et comme il me sut plaire, aussitôt je l'aimai. La chose, ce me semble, est assez ordinaire, Alors que quelque objet a le don de nous plaire, Qu'il fait de nous aimer ses plaisirs les plus doux, De ressentir pour lui ce qu'il ressent pour nous.CLARICE
Je vais en peu de mots t'apprendre ce mystère. Comme mon père enfin me menaçait toujours, Que pour couper racine à toutes mes amours Il saurait me tenir au logis enfermée ; D'une adresse d'amour je fus lors animée, Et lui prenant sa clef assez adroitement, Un Artisan m'en fit une autre en un moment : Mais ce ne fut pas tout de songer à la porte, Je me sus emparer de l'habit que je porte.CLARICE
Te montrer qu'en amour, je suis pleine d'esprit. Mon père ne veux pas que j'épouse Cléonte ; Et sa mère croyant que ce lui serait honte, Se sentant avoir plus de naissance que nous, L'empêche absolument d'être aussi mon Époux : Mon père m'enfermant, croit m'en ôter la joie ; Elle pour empêcher que son fils ne me voie, Lui veut présentement donner un précepteur, Pour de ces actions être le Conducteur. Puis-je pas m'introduire en Homme de Science ?ISABELLE
Oui-da, vous le pouvez avec toute assurance : Mais ce n'est pas le tout que d'avoir l'esprit fin, Il faut qu'un Précepteur sache parler Latin. Où diantre en prendrez-vous ?CLARICE
Que tu parais peu fine ! Tu me verras piper dans la Langue Latine. Mon Frère qui mourut, avait un Précepteur ; Entendant ses leçons, je les retins par coeur ; Et comme le dessein que je prétends conduire Veut que l'on soit savant, j'ai su me faire instruire, Et tu ne doutes pas qu'on apprend en un jour Plus qu'en mille, au moment que l'on sert son amour. Feins seulement ici de ne me pas connaître, Tu verras dans ce jour d'étranges tours paraître ; Ne m'ayant jamais vue à leurs yeux qu'une fois, Et qu'ainsi que d'habit je changerai de voix, Aucun d'eux ne pourra me prendre pour Clarice.Piper : Avoir avantage sur les autres en quelque affaire, ou dispute que ce soit. [F]
ACTE II
SCÈNE I. Élise, Judith.
JUDITH
Un homme qui s'avance.SCÈNE II. Élise, Isidore, Judith.
CLARICE, sous le nom d'Isidore, bas
C'est Élise elle-même.ÉLISE
Est-ce point notre fait ? Si c'est un Précepteur, tout nous vient à souhait. Demandez-vous quelqu'un ?ISIDORE
Ayant su qu'il vous faut un Homme très savant Pour élever un fils dans l'honneur, dans l'estime, En moi je vous en viens offrir un Doctissime ; Je sais morigéner la jeunesse à ravir ; Regardez si je suis digne de vous servir.Doctissime : Très docte. Terme de plaisanterie. [L]
Morigéner : Instruire aux bonnes moeurs et corriger les mauvaises. [FC]
ISIDORE
Si j'ai de vous servir le suprême bonheur, Je m'en acquitterai, Madame, avec honneur. Puis-je espérer ce bien ?ÉLISE
Mais pour cette espérance, Vous sentez-vous avoir assez d'expérience ? Car étant jeune encor...ISIDORE
Mais, Madame, il suffit, Pourvu qu'en un jeune Homme on trouve un vieil Esprit, Une belle conduite, une grande sagesse, Des talents merveilleux pour régir la jeunesse, Enfin qu'il sache bien la retenir de court, Et principalement des commerces d'Amour.Tenir quelqu'un de court, lui laisser peu de liberté. [L]
ISIDORE
Quand il ne saurait rien, il est en mon pouvoir Dans peu de vous le rendre un torrent d'Éloquence. Quoique jeune, je suis un prodige en science, Je parle bon Latin, bon Grec, Italien, J'ai lu tous les auteurs, et je n'ignore rien, Comme Aristote, Ovide, Ozanne, Démosthène, Plutarque, Juvénal, Cicéron, Origène, Zénocrate, Virgile, Homère, Lucian, Aristippe, Platon, Théophraste, Apian, Et cent autres encore : voyez en quelle Langue Vous voulez m'ordonner de faire une Harangue ? De toutes je sais mettre en forme un Argument, Mais d'un discours pompeux et conduit doctement, En termes bien choisis, d'une phrase énergique, D'une manière enfin toute philosophique : Aussi, sans vanité, je possède l'honneur De passer en tous lieux pour célèbre Orateur ; De plus, je suis savant dans la Géographie, Et je le suis encor dans la Cosmographie ; J'entends parfaitement l'Astrologie aussi ; Enfin de tout en moi l'on voit un raccourci ; Oui, je suis un Recueil de toute la Doctrine.JUDITH
Et de Science fine : Mais lorsque nous aurons ce célèbre Garçon, Il pourra me donner aussi quelque leçon ; Par avance déjà j'en témoigne mon aise, Car j'apprendrai d'abord du Latin plus que seize.ISIDORE
Nous vous commencerons par un Salve, Bonjour Deliciae meae, mon cher coeur, mon amour. Quid vis ? Que voulez-vous ? Pauca, fort peu de chose Ades dum, approchez, Non audeo, je n'ose ; Par quomodo vales ? Comment va la santé ? Je vous instruirai bien, si je suis écouté ; Puis ayant tant d'esprit, tout vous sera facile ; Joint que de bien montrer nous avons le beau style. À Monsieur votre Frère, aussi bien comme à vous, D'être le Précepteur, l'emploi me sera doux ; Il apprendra cet Art qu'on appelle Éloquence, Pour débiter un fait dans une Conférence, Pour traiter noblement un illustre sujet, Et jusques à sa fin conduire son projet. Par exemple, s'il faut que de l'Amour on traite, Il en saura dépeindre une image parfaite, Il dira son progrès, et sa cause, et son temps, Son absolu pouvoir qui règne sur nos sens, D'où lui vient cette ardeur et cette loi si forte Qui réduit sous son joug tous ceux qu'elle transporte, Et mêlant en son art et le charme, et l'appas, Il dira quand il faut aimer, ou n'aimer pas ; Puis s'il était besoin de se servir d'exemples, Il vous en produira sans peine d'assez amples, Selon qu'il lui plaira d'étendre son sujet.Appas : Les beautés qui dans une femme excitent le désir. [L]
JUDITH
Je pense que pour nous le ciel vous avait fait, Ayant cet air galant, et cette bonne mine : Dieux ! Que je me vais plaire à la Langue Latine ! Commençons, s'il vous plaît.ISIDORE
Sachez premièrement, Que pour la commencer il faut un Rudiment L'on dit Musa, la Muse, et le verbe amò, j'aime, Qu'on décline, on conjugue.JUDITH
Ô la surprise extrême ! Comment dans le Latin on parle aussi d'aimer ? Ah, qui ne l'aimerait ? Puisqu'il sait tant charmer ; Même oyant les leçons sous un si rare Maître, Mon Frère était chagrin, et sans sujet de l'être, Alors qu'on lui parla d'avoir un Précepteur : Mais si j'étais sous vous le Frère, et non la Soeur, Je me tiendrais heureux, et je ferais merveille ; À tous vos entretiens je prêterais l'oreille, Et quand je me verrais tous le jour enfermé, Du Maître, et des leçons, mon coeur serait charmé.SCÈNE III. Élise, Isidore.
ÉLISE
Isidore, ce n'est que pour votre prudence Que j'ai besoin de vous, non de votre Science ; Mon fils en sait assez ! Donc mes prétentions Sont que vous conduisiez de l'oeil ses actions. Surtout ce que je veux d'un si rare service, C'est de le détourner de voir une Clarice, Une fille qu'il aime, et contre mon vouloir.ISIDORE
Vrai comme je suis Homme, il ne l'ira plus voir. Quoi, la voir malgré vous ! Est-il rien plus sensible ? La jeunesse en ce temps est bien incorrigible : Vous ne pouviez jamais mieux rencontrer que moi. Pour l'en bien empêcher ; et s'il est sous ma loi, Je vous promets en lui de faire un tel miracle, Que malgré sa Clarice, et malgré tout obstacle, Il n'ira plus chercher ce qui fait votre ennui, Et se contentera de m'avoir avec lui.ISIDORE
Quand ce Sexe une fois se met l'amour en tête, Il n'est tours sur ce point qu'il ne sache inventer ; La plus simple en amour est fort à redouter : Quand la fille veut voir un objet qui l'engage, Elle sait mettre alors toute chose en usage, Il n'est dedans le monde aucun déguisement Dont elle ne se serve en faveur d'un Amant.ÉLISE
Son père depuis peu la tient bien enfermée ; Mais comme elle aime bien, et qu'elle est bien aimée L'Amour, vous le savez, fournit de grands desseins.SCÈNE IV. Élise, Cléonte, Isidore, Judith, Croquet.
CLÉONTE
Non pauca debeo.CROQUET
Raisonnez autrement, Ce langage pour nous est du haut Allemand. Quel diable de jargon, et quel baragouinage. Je m'imagine d'être en quelque lieu sauvage Avec des animaux.ÉLISE
Cléonte, il vous suffit, Acceptez de ma part cet Homme plein d'esprit, Il est savant, profond, civil, plein de mérite ; Sa façon qui ravit, m'en fait faire l'élite. Ce n'est pas qu'en ce soin je veuille avec rigueur Vous attacher aux lois d'un rude Précepteur ; Vous êtes hors d'état des premières études Où l'on donne souvent des Maîtres un peu rudes : Ce que je prétends faire, est pour vous divertir, Lorsque de la maison vous ne pourrez sortir. Ce soin vient de l'amour qu'a pour vous une mère.CLÉONTE
Ce soin vient de l'amour, lorsqu'il me désespère, Et qu'il me va priver du plus charmant objet ?... Mais...ISIDORE, bas
Il parle de moi.ÉLISE
Vous n'aurez pas sujet De vous plaindre d'avoir avec vous Isidore ; Cet Homme merveilleux mérite qu'on l'adore ; Vous passerez tous deux d'agréables moments.ISIDORE, bas le premier vers
S'il savait qui je suis, ils lui seraient charmants. Madame, cet emploi qu'avec ardeur j'embrasse, Est un aimable effet de votre pure grâce, D'avoir pour un tel choix jeté sur moi les yeux. Aussi de ce bonheur je suis si glorieux, Et vais m'étudier tellement à vous plaire, Que je vous surprendrai dans ce que je vais faire.ISIDORE
L'honneur d'être avec lui, bannit le mien aussi ; Et je le vais garder d'un soin autant extrême, Comme si je voulais le garder pour moi-même.ISIDORE
En travaillant pour vous, je travaille pour moi, Mais que ce digne emploi que mon Destin m'envoie Fait mon unique bien, et ma plus grande joie.ISIDORE
Il peut s'imaginer de voir Clarice en moi ; Car je le vais instruire à tant de retenue, Qu'il n'en verra paraître aucune autre à sa vue.ISIDORE
Je veux, vous contentant, le contenter aussi, Et par une conduite et rare et surprenante, Qu'il trouve ses plaisirs en ce qu'il vous contente.ISIDORE
Je serai trop payé, d'être avecque Monsieur ; Car pour tout paiement, ma plus ardente envie, C'est de me voir à lui tout le temps de ma vie.ÉLISE
Je ferai ce qu'il faut en cette occasion : Donnez aussi parfois quelque correction À Croquet son Valet, car il a la cervelle Gâtée, ainsi que lui, pour certaine Isabelle.ISIDORE
Je les saurai fort bien morigéner tous deux.Morigéner : Instruire aux bonnes moeurs et corriger les mauvaises. [FC]
CROQUET
Un Pédagogue, à moi ? Me voilà bien chanceux : Mais peut-être étant jeune, il ne sera pas rude.CROQUET
Mais sans tant façonner, Madame, s'il m'en croit, Il pourra pour toujours coucher avecque moi. Vous savez que je suis d'humeur assez facile.ISIDORE
J'espère coucher seul.SCÈNE V. Cléonte, Isidore, Croquet.
CROQUET
Monsieur, vous allez donc nous pédagoguiser ; Mais quoique vous portiez le nom de Pédagogue Vous êtes trop bénin pour vouloir être rogue : Pourtant si nous allions vous contredire un peu, La Férule, je crois, jouerait souvent son jeu.Pédagoguiser : faire le Pédagogue, enseigner.
Férule : Sceptre de pédant, dont il se sert pour frapper dans la main des écoliers qui ont manqué à leur devoir. On le dit aussi du coup qui fait la correction. [F]
ISIDORE
Ah ! Je ne vous crois pas gens à me contredire ; Puisque c'est avec douceur, et non avec empire, Que je...CLÉONTE
Je vous aurai grande obligation ; Car pour Clarice étant tout plein de passion, Et sachant son amour comme le mien extrême...ISIDORE
Je suis de cette amour touché comme elle-même : Mais enfin vous savez qu'il ne la faut plus voir, Et que vous en devez perdre à jamais l'espoir.CROQUET, à Cléonte
Ah ! Vous voilà pas mal ! S'il m'en vient autant dire, Cela, non plus que vous, ne me fera pas rire.CLÉONTE
Je ne la verrais plus ; ah ! Quel coup de malheur ! M'en arracher l'espoir, c'est m'arracher le coeur ; À ma prière, hélas ! Seriez-vous inflexible ?ISIDORE
Oui, car de l'aller voir il vous est impossible. Dites-moi, s'il vous plaît, comment la voir enfin, Son père l'enfermant ?CLÉONTE
Ah ! Funeste Destin ! Mais je la pourrais voir par quelque intelligence, Si pouvant s'échapper...CLÉONTE
Daignez m'être plus doux.ISIDORE
Monsieur, j'y suis autant intéressé que vous, Puisque tous mes desseins ne tendent qu'à vous plaire ? Mais quoi ? Je me perdrais auprès de votre mère ; Patientez un peu, peut-être qu'en ce jour Je vous rendrai content, d'elle, de moi, d'Amour : Étant tout plein d'esprit, je puis par artifice La fléchir, et vous faire avoir votre Clarice. Ainsi nous nous verrions par ces coups importants, Auprès de vous, Clarice, et moi, tous fort contents.CROQUET
Et le pauvre Croquet sera-t-il misérable ? Dites-moi, s'il vous plaît, Monsieur le Précepteur N'amoindrirez-vous pas pour moi votre rigueur ? Comme vous promettez de soulager mon Maître, Son cher Valet par vous voudrait bien aussi l'être, Aimant mon Isabelle...ISIDORE
Il n'y faut plus songer.CROQUET
Mon coeur d'auprès du sien ne saurait déloger. Seriez-vous insensible aux tourments que j'endure. Non, je ne vous crois pas ennemi de nature. Vous croyant donc, Monsieur, d'un fort bon naturel Et voyant que je suis un malheureux mortel, Orphelin, affligé, sans père, ni sans mère, Daignez ne pas souffrir que je me désespère ; Si je n'ai mon objet, je suis un homme à cul.Être à cul, être sans ressources.
CROQUET
Que m'importe ? Ce mal ne vaut pas qu'on le craigne Telles sortes de gens à présent sont en règne ; Tels pour nous en montrer au doigt font leur pouvoir Qui souvent le sont plus que ceux qui nous font voir Et tels autres aussi sont tachés de sottise, Qui le disent à tous, de crainte qu'on leur dise : Tels de ceux que je dis, sont ici les témoins Qui ne répondent rien, et n'en pensent pas moins Et si ceux qui le sont, se grattaient tous la tête, On verrait des gratteurs une assemblée honnête : Si bien qu'être Cocu, n'est pas un grand affront. Ceux qui sont mariés, comme l'on dit, le sont ; Et quand on le croirait le mal le plus barbare, Quiconque se marie, il faut qu'il s'y prépare. J'y suis donc préparé, si le Ciel l'a conclu. Vous radoucirez-vous ?Règne : se dit aussi de ce qui est à la mode, qui est estimé. [T]
ISIDORE
Oui, j'y suis résolu : Mais allons au logis, de peur qu'à votre mère Nous ne donnions sujet de se mettre en colère. Ne vous affligez point, à quelque heure du jour Nous reviendrons ici parler de votre amour ; Et j'ai sur ce sujet des choses à vous dire... Rentrons, car quelqu'un vient, et l'on nous pourrait nuire.ACTE III
SCÈNE I. Ragotin, Clémence.
RAGOTIN
Ah ! Qu'heureux est celui qui se peut quelquefois Voir avec sa maîtresse ainsi que je me vois ! Et qui se peut vanter d'avoir la bienveillance De celle qu'il chérit, comme j'ai de Clémence ! Clémence, mon cher coeur, mes petits yeux fripons, Quand viendra le moment que nous nous marierons Je veux tous les neufs mois, si mon amour te touche, Que deux ou trois Ragots sortent de notre couche ; Et montrer à tous ceux qu'on voit se marier, Que je sais bien mieux qu'eux l'art de multiplier.RAGOTIN
Innocente, es-tu point de ces rares trésors Dont l'oreille est beaucoup plus chaste que le corps.CLÉMENCE
Comment ? Serais-tu bien atteint de jalousie ? Si je te croyais pris de cette fantaisie, L'Hymen où tu prétends n'irait jamais à bout.RAGOTIN
Va ne te fâche point, je me résous à tout. Sache que mon humeur ne fut jamais jalouse, Puisque quand tu seras ma légitime Épouse, Je te mettrai d'abord la bride sur le cou, Car contraindre ton sexe est vouloir être fou, Et je t'aime en un point, Clémence ma mignonne, Si tu me fais cocu, que je te le pardonne. Tu vois bien que je suis assez accommodant.Bride : Avoir, ou mettre la bride sur le cou : être son maître, rendre à quelqu'un sa liberté. [L]
CLÉMENCE
Voilà comme il faut être, afin d'en être exempt ; Un mari nous donnant liberté toute entière, Nous en usons alors de la belle manière : Tu sais bien que la fille aime à se réjouir, Que de voir le beau monde elle prétend jouir, Et que quand on la veut priver d'un bien semblable, Fut-elle avant un Ange, après elle est un Diable. Tu dois donc t'apprêter à cette liberté.SCÈNE II. Clitandre, Clémence, Ragotin.
RAGOTIN
Trêve d'impertinence, Laissez-nous, s'il vous plaît, un peu penser à nous ; Quand nous serons contents, nous songerons à vous. On doit pour obliger commencer par soi-même, Et puis pour ses Amis après on fait de même Sortez, et nous laissant agir selon nos voeux, Vous serez satisfait, et nous serons heureux. N'allez pourtant pas loin, car il faut qu'on vous voie.CLITANDRE
Je serai près d'ici.SCÈNE III. Clémence, Isabelle.
ISABELLE
Que nos Maîtresses sont toutes deux malheureuses ! Et que nous nous voyons aussi malencontreuses ! Mais encore, pour nous, dans nos malheurs touchants, Nous pouvons nous vanter d'avoir la clef des champs.CLÉMENCE
Il est vrai que l'on doit bien plaindre nos maîtresses, Les voyant à l'attache ainsi que des tigresses, Ou de voir leurs Patrons les sevrer en ce jour De Cléonte et Clitandre objets de leur amour. Ils ne pouvaient jamais sans doute leur pis faire, Que de leur arracher ce qui savait leur plaire ; Et nous par conséquent qui sommes les objets De Croquet et Ragot, de ces Amants valets, Songe si nous aurons fort grand sujet de rire, Et ce que là-dessus nous pourrons faire ou dire : Leurs Maîtres n'étant pas les Gendres de chez nous, De Croquet et Ragot nous aurons du dessous.ISABELLE
Quand je songe à nos maux, à ceux de nos Maîtresses, Je ne sais qui de nous a le plus de tristesses ; Libres, nous pouvons voir chacune notre Amant, Mais les voir sans espoir n'est pas contentement ; Voir ce que nous aimons sans possession pleine, C'est enrager de soif auprès de la Fontaine.CLÉMENCE
Nous ayant de tout temps figuré ces plaisirs Comme choses qui font nos plus ardents désirs, Sachant que l'Hymen rend la Femme satisfaite, Isabelle, ma foi, fort souvent je l'appète, Et principalement avecque Ragotin, Car c'est un gros gaillard, douillet, dodu, rondin, Qui me porte bien l'air d'être un assez bon drille ; Je puis dire cela, n'étant que fille à fille.Appéter : Terme dogmatique. Desirer. [T]
Rondin : un homme gros et court. [O]
Drille : Un bon drille, un bon compagnon. [L]
ISABELLE
Dans de tels entretiens, quel mal est-ce qu'on fait ? J'en dirais bien autant de mon Amant Croquet. Est-il rien si plaisant dans cette vie humaine, Que de s'entretenir de l'objet de sa peine. Pour moi je me plais tant à m'en entretenir, Que je fais mon plaisir de mon ressouvenir.ISABELLE
Oui, je l'aime.CLÉMENCE
Usons pour les avoir, de toutes nos finesses ; Pour leurs Maîtres, il faut parler à nos Maîtresses. Tu ne peux pas peut-être en trouver les moyens ; Mais pour moi m'efforçant, je sais que je les tiens. Tâche, si tu m'en crois, d'en trouver l'industrie ; Car si par quelque adresse, ou quelque fourberie, Nous rendons ces Messieurs Maîtres de leurs objets, Ce sera le moyen d'épouser leurs Valets. Mais quelqu'un vient ici, cessons notre langage, Pour aller sur ce point mettre tout en usage.SCÈNE IV. Cléonte, Isidore.
CLÉONTE
Voulez-vous m'écouter ?ISIDORE
Libenter.CLÉONTE
Maintenant Ne parlons plus Latin cela sent le Pédant ; La prudence, il est vrai, passe pour sans seconde ; En sortant du collège, on est bien peu du monde. Parlons donc en Français, et laissons le Latin.SEconde : Merveille sans seconde, beauté sans seconde, pour dire, unique, excellente, qui n'a point de pareille. [F]
ISIDORE
Pour ce qu'il vous plaira, je rends grâce au Destin : S'il en eut fallu dire encor une parole, On m'aurait vu bientôt à la fin de mon rôle. Monsieur, j'en suis content : hé bien qu'en dirons-nous ?ISIDORE
Et quelles qualités, quelles vertus a-t-elle, Qui vous puisse porter à cette amour pour elle ? Quelles perfections...CLÉONTE
Cent charmes merveilleux Conquirent ma franchise, en s'offrant à mes yeux : Mais hélas ! Je la vis si peu de temps paraître, Qu'à peine la pourrais-je à présent reconnaître. Cependant cet objet, mon unique vainqueur, S'éloignant de mes yeux, demeura dans mon coeur Ainsi disparaissant aussitôt de ma vue, Je ne pus...ISIDORE
Sachant bien que la voir vous était interdit, Si j'avais témoigné d'être ami de Clarice, Élise n'aurait pas accepté mon service.ISIDORE
De peur que vous m'eussiez pressé de vous servir, Car pour vous obliger, et plaire à votre mère, Ce n'était pas, Monsieur, une petite affaire ; Puis c'était dire assez que je la connaissais, Disant qu'assurément je vous y servirais.CLÉONTE
Vous lui voulez du bien ?ISIDORE
Oui, je l'estime fort, Et nous avons ensemble un si parfait rapport, Son visage et le mien si grande ressemblance, Qu'à peine en pourrait-on faire la différence : Aussi dit-on partout assez communément, Que nous ne différons que d'habit seulement.CLÉONTE
Quoi, vous lui ressemblez. Ah ! Charmant Isidore, Ce sujet-là tout seul fait que je vous adore. Que de vous posséder j'ai de joie en mon coeur ! Mais d'où connaissez-vous cet objet mon vainqueur ?ISIDORE
Pour avecque son Frère avoir fait mes études, Nous formâmes tous deux de douces habitudes ; Et vous avez sujet, Cléonte, de l'aimer, Car son amour pour vous ne se peut exprimer.ISIDORE
Oui, son esprit au mien a tant de confiance, Je me connais pour être un Homme si prudent, Que de tous ses secrets je suis le confident : Mais Albert l'enfermant avecque violence, Je ne puis plus la voir, qu'étant en sa présence. Toutefois prêtant peu l'oreille à nos discours, Nous nous entretenons souvent de ses amours ; Avec tant de tendresse elle exprime sa flamme, Que nous la ressentons également dans l'âme : Si bien que son amour nous paraît si commun, Qu'on dirait de nous deux, que ce ne serait qu'un. Aussi j'aime en un point tout ce que Clarice aime, Que ce qu'elle ressent, je le ressens de même.ISIDORE
Allez, je vous promets de lui parler pour vous. Que je m'en vais charmer et réjouir Clarice, Lui disant qu'Isidore est à votre service ! En lui parlant de vous, je m'en vais la ravir, Parce qu'en vous servant, je pourrai la servir : Mais pour vous obliger l'un l'autre en cette affaire, Je veux rester pour voir quand reviendra son père, Afin que pour tâcher d'adoucir votre ennui, Il puisse m'introduire au logis avec lui ; Connaissant ma sagesse, il n'aura nul ombrage, Lorsque j'entretiendrai l'objet qui vous engage ; De plus Albert n'entend, ni ne voit pas trop clair, Ainsi facilement je lui pourrai parler.CLÉONTE
Mais de Clarice ici la Suivante paraît ; Isabelle, Isidore, agréez, s'il vous plaît, L'entretien de deux mots.ISIDORE
Dieux ! Que voulez-vous faire ? Si je le permettais, que dirait votre mère ? Non, non, Cléonte, non, vous ne lui direz rien, Ce serait pour tous deux un funeste entretien : Au lieu de lui parler, si vous m'en voulez croire, Rentrez dans le logis, pour vous, et pour ma gloire. Si de cet entretien je demeurais d'accord, Élise d'avec vous me chasserait d'abord ; Et comme vous servir m'est un bien d'importance, Je ne pourrais jamais supporter votre absence. Laissez-moi donc agir ainsi que je l'entends, Votre amour, mon honneur, seront tous deux contents.SCÈNE V. Isidore, Isabelle.
ISIDORE
Chère Isabelle, enfin, me voilà Précepteur, De la mère et du fils je gouverne le coeur : Je m'en vais ménager cette affaire de sorte, Qu'aujourd'hui hautement il faut que je l'emporte. Mais je parle trop haut, l'on pourrait m'écouter, Et bien loin d'avancer je pourrais tout gâter.ISABELLE
Mais, Madame, comment prétendez-vous donc faire, Au moment que chez vous reviendra votre père ? Ne vois y trouvant point, il désespérera.SCÈNE VI. Élise, Isidore.
ISIDORE
Isabelle cherchait le Valet ou le Maître, Afin de leur glisser dans leurs mains le Poulet ; Mais j'empêcherai bien le Maître et le Valet De faire rien du tout qui vous puisse déplaire.ISIDORE
Madame, vous m'avez élu leur Précepteur, Daignez donc m'en laisser sortir à mon honneur. Écoutez si j'ai tort, lorsque je me tourmente. Cléonte apercevant cette digne Suivante, M'a prié mille fois, pour le mettre en repos, Qu'il lui pût seulement dire deux ou trois mots. Mon âme à ce discours s'est si fort irritée, Que la bile au cerveau m'est aussitôt montée, Et loin de contenter sur ce point votre fils, Je l'ai fait promptement rentrer dans le logis Il avait beau prier, je sais comme on résiste.ÉLISE
Je ne m'étonne plus si je l'ai vu si triste ; Mais le voyant sans vous, dans un chagrin si noir, Je venais vous chercher, à dessein de savoir D'où lui pouvait venir cette douleur mortelle.ISIDORE
De ce qu'il n'a pas eu l'entretien d'Isabelle : Mais je vais voir le père, et lui veux publier Que de cette Suivante il se doit défier. À Cléonte pourtant n'en allez pas rien dire, Ce serait augmenter l'excès de son martyre : Laissez-moi faire, allez, je veux qu'en ce jourd'hui Vous vous en contentiez, lui de moi, moi de lui.SCÈNE VII.
SCÈNE VIII. Cléonte, Croquet.
CROQUET
Vous êtes malheureux, et je suis misérable. Cependant votre mal est doux auprès du mien, Car on tient enfermé l'objet de votre bien : Mais voyant que le mien a pour prison la rue, Et que je ne le puis rencontrer à ma vue, Mon mal plus que le vôtre est dur à digérer. Oui, mon coeur y songeant, ne fait que soupirer ; Et si dans peu de temps Isabelle n'est nôtre, Et mon âme, et mon corps, se vont quitter l'un l'autre. Ah...CROQUET
Monsieur, ma passion est une passion Plus grande qu'aucune autre ait jamais pu paraître Car l'amour d'un Valet n'est pas l'amour d'un Maître Un Valet fait l'amour, comme l'Amour le fait En badinant ; ainsi voilà l'Amour parfait. Mais vous autres Messieurs, vous avez des manières Hautes, et qui font voir des façons par trop fières : Ainsi donc, hors l'Amour, l'objet, la nuit, le jour, Que diable savez-vous ce que c'est que l'Amour ?SCÈNE IX. Cléonte, Clitandre, Croquet, Ragotin.
CLITANDRE
Cher ami Cléonte, a-t-on vu rien d'égal À mon malheur sensible, à l'excès de ton mal ? Ami, console-moi dans ce désordre extrême.CROQUET
Hé monsieur, croyez-moi, consolez-nous vous-même ; Étant ainsi que vous dedans l'affliction, Nous avons grand besoin de consolation.CLÉONTE
Hélas !CLITANDRE
Ah ! Quel malheur !CROQUET
Mon pauvre coeur expire.RAGOTIN
Messieurs, ne pleurez pas, car vous me feriez rire. Que diable vous sert-il de faire les plaintifs ? Soyez à vous servir plutôt tous trois actifs.SCÈNE X. Albert, Maurice, à sa porte avec Albert, Ragotin.
ALBERT
Maurice, d'avec vous je sors fort satisfait ; Je vais jusque chez moi voir ce que fait ma fille, Où vous viendrez ce soir pour souper en famille. Amenez Céliane ; et là sans nul éclat De notre Mariage on fera le Contrat : Mais il n'est pas besoin d'en dire davantage, Je vous reviendrai voir avant cet assemblage ; Je vous quitte un moment, Beau-père prétendu.RAGOTIN, du coin du théâtre
Ton Beau-père ! S'il l'est je veux être pendu.MAURICE
Adieu.RAGOTIN
Si tu t'attends d'avoir Albert pour gendre, Tu n'as dès à présent rien qu'à t'y désattendre ; Je l'empêcherai bien.Désentendre : Cesser d'attendre.
ALBERT, auprès de sa porte
Me voilà de retour, Très content de Maurice, et mal de mon amour : Mais Maurice voulant que sa fille obéisse, Il faut qu'elle y consente. Entrons, voyons Clarice, Afin de découvrir si depuis ce matin Elle n'aurait point fait quelque tour de sa main : Les Filles d'aujourd'hui sont subtiles et fines, Et font dans leur amour de diables de machines. Cléonte se sentant épris de ces attraits, Il n'est point trop mal fait d'y regarder de près : Je dois pourtant peu craindre, à présent qu'il m'affronte, Et je viens de savoir que ce Monsieur Cléonte Est d'un tel Précepteur observé depuis peu, Qu'il n'a sur ce sujet qu'à rengainer son feu.SCÈNE XI.
RAGOTIN, seul
Céliane ce soir doit aller chez Clarice Souper avec Albert, et son père Maurice, Ils doivent disent-ils, passer là leur Contrat. Si tout cela se fait, je veux passer pour fat : Je vais tout de ce pas leur faire bien paraître, Qu'ils n'ont qu'à décompter en faveur de mon Maître ; Et si je ne le fais, je veux que Ragotin, Parmi tous les Valets passe pour un faquin.Faquin : Termes de mépris et d'injure. [FC]
ACTE IV
SCÈNE I.
ALBERT, seul, sortant de chez lui
Ma porte est bien fermée, allons revoir Maurice ; Tout est en bon état, et ma fille Clarice M'a témoignée avoir autant de gaieté Que si je la laissais en pleine liberté. Ah ! Que je suis heureux ! Que mon âme est contente De voir ainsi ma fille en tout obéissante ! Il n'appartient qu'à moi d'ôter à ces enfants Le désir d'écouter nos rusés courtisans. Je voudrais bien savoir si dans toute notre âge On pourrait rencontrer une fille plus sage ; Car bien loin de vouloir sortir de la maison, On la voit s'attacher sans cesse à l'oraison. À ce que je puis voir, notre amoureux Cléonte Près de ma fille enfin trouvera mal son compte ; Il n'a de son esprit qu'à chasser cette amour. Nous, voyons Céliane, et tâchons en ce jour, Encor qu'elle paraisse insensible à ma flamme, À prendre, s'il se peut, empire sur son âme.Âge : âge était fort souvent du féminin au commencement du XVIIe siècle.
Oraison : Discours, assemblage de plusieurs paroles rangées avec ordre. [Acad. 1762]
SCÈNE II.
ISIDORE, seule
Voilà donc, Dieu merci, le Bonhomme sorti, Et pour voir Céliane, enfin il est parti. Quoique je susse bien le défaut de sa vue, Je m'éloignais toujours, de peur d'être aperçue ; Car s'il m'avait pu voir dans ce déguisement, Tout était découvert indubitablement. Hé quoi, lorsqu'en amour on fait une entreprise, Notre amour sûrement nos desseins favorise ; Et le Ciel bien souvent forme notre bonheur, Lorsque nos projets se font avec honneur. L'action pour mon Sexe est un peu bien hardie ; Mais quand on aime bien, on risquerait la vie ; Si mon père encor aime à quatre-vingts ans, À tout âge l'Amour peut surprendre mes sens. Allons donc promptement voir l'aimable Cléonte, Pour de nos actions lui rendre un juste compte ; Et voir dans peu de temps finir notre tourment, Je m'en vais le tromper, mais agréablement. Que vois-je ? C'est Croquet.SCÈNE III. Isidore, Croquet.
ISIDORE
Allons donc le trouver.CROQUET
Non, demeurons ici, Dans un petit moment il s'y doit rendre aussi. Mais attendant qu'il vienne, apprends-moi, je te prie, Comme tu te connais dedans l'Astrologie ; Si la Nymphe que j'aime, a de l'amour pour moi.CROQUET
Oui-da.CROQUET
J'ai...ISIDORE
De quoi ? De l'honneur, des charmes, de l'esprit, De la vivacité, du coeur, de la conduite ? Peut-on trouver en toi quelque chose d'élite ?CROQUET
Oui...CROQUET
Pardon...CROQUET
Tu crois donc...ISIDORE
Je t'écoute avec attention.CROQUET
C'est bien fait, si...ISIDORE
Ne crains nulle digression ; Tu peux présentement exposer ta matière, Je m'en vais t'écouter de la belle manière.CROQUET
Les qualités que j'ai...CROQUET
Elles sont au-dessus...ISIDORE
Sont-elles sans pareilles ? Peuvent-elles passer pour autant de merveilles ? Premièrement, es-tu grand Rhétoricien, Duc, Peintre, Harangueur, Mathématicien ? Sais-tu danser, chanter ? Sais-tu bien la Musique, Peux-tu te faire croire en ton espèce unique ? Es-tu grand Médecin ? Es-tu grand Avocat ? Pourrais-tu gouverner, ou régir un État ? Es-tu bon au Conseil ? Entends-tu la Justice ? Es-tu considérable en l'art de la Milice ? Es-tu vaillant ? Fais-tu redouter ton courroux ?ISIDORE
Ah ! Parle.CROQUET
Or donc...ISIDORE
En cette chose Prétends-tu t'énoncer en Vers, ou bien en Prose ? Si c'est un grand sujet sur quoi tu veux parler, Il faut des termes hauts pour y bien exceller ; Car quand la Cause veut un discours emphatique On doit mettre des Dieux le langage en pratique, L'orner de riches mots, de graves, et puissants, D'antithèses partout, qui surprennent les sens.CROQUET
D'anti-diable à ton cou.ISIDORE
Mais un sujet vulgaire Ne s'étale jamais qu'en langage ordinaire ; Parce que du moment que l'on expose un fait, On doit accommoder son style à son sujet ; Pour une belle Cause, une phrase éclatante ; Une faible, il n'en faut qu'une basse et rampante Si bien que lorsqu'on veut agir communément On ne doit s'énoncer qu'en Prose seulement.ISIDORE
Sais-tu si l'Auteur du Ciel et de la Terre Te donnera le temps de souffler seulement ? Peut-il pas à tous deux ôter le mouvement ? Nous pouvons à la langue avoir l'équilancie, Ou bien être surpris par une apoplexie ; Tu sais qu'il ne faut rien pour nous priver du jour.Équilancie : Mot fabriqué par l'auteur à partir d'équilance qui est la languette d'une balance. Cela pourrait signifier une maladie qui paralyserait la langue.
ISIDORE
C'est parler avecque trop d'audace ; Je veux... Mais est-ce ainsi qu'on demande une grâce ? Je tranche ce je veux de tes prétentions, Les gens d'autorité disent bien, nous voulons ; Lorsque l'on dit, je veux, l'audience s'exige.ISIDORE
De toi je ne veux rien savoir ; Tu ne peux rien du tout, tout est en mon pouvoir. Sache que je possède en moi seul l'avantage D'être parfait en tout, et de plus...ISIDORE
Qu'on ne saurait au monde rencontrer L'Homme qui dans chaque Art puisse plus pénétrer, Qu'alors que ma Science au jour se manifeste Tout me paraît aisé.Isidore feint de parler, et laisse Croquet seul.
SCÈNE IV.
CROQUET, seul
Je crève, je déteste : Mais puisque l'on ne peut t'empêcher de phraser, Pour te faire étouffer, je vais aussi jaser. Les Villes, les Châteaux, les Bourgs, les Citadelles, Les Rivières, les Bois, les Buissons, les Prunelles, Les pierres, les métaux, les Cités, et les champs, Les gens entremêlés, les bons et les méchants, Le fer, le feu, l'acier, l'Air, le Ciel, et la Terre, La Lune, le Soleil, les Éclairs, le Tonnerre, Les Étoiles, la Mer, les Vaisseaux, les Poissons, Le froid, le chaud, l'humide, et toutes les Saisons L'Hiver, l'Été, les Fleurs, le Printemps, et l'Automne, Les jeunes et les vieux, les gredins, et l'aumône, Le cuivre, l'or, l'argent, le plomb, les Éléments, Les Gascons, les Picards, les Manceaux, les Normands, Les viandes, les ragoûts, le pâté, le potage, Les entremets, le fruit, le beurre et le fromage, Le bon vin Bourguignon, Muscat, Espagne Ay,SCÈNE V. Isabelle, Croquet.
CROQUET
Ah ! Pardon, mon cher coeur, Je pensais être encor avec ce Précepteur : Jamais je n'entendis plus fâcheuse harangue ; Ce Maître assurément est Femme par la langue : Si mon discours au sien n'avait coupé chemin, Je pense qu'il aurait parlé jusqu'à demain. Peste, qu'un Savant est chose insupportable ! Je l'ai plus de cent fois souhaité chez le Diable : Et quand il y serait, sur mon âme, je crois Qu'il ferait enrager tout l'Enfer comme moi.CROQUET
Je voulais lui parler ; mais sa langue maudite, Sur ce que j'ai pensé dire un mot seulement, A fait dedans le corps rentrer mon compliment ; Car ne pouvant avoir de lui nulle audience, Je fus fort étourdi de toute sa Science, Que je suis assuré que ce petit Démon S'est usé pour le moins six onces de poumon : Mais le voyant poursuivre avec la même audace, Parlant haut à mon tour, il a quitté la place. Si bien qu'en ce moment je puis après cela, De même qu'Arlequin, crier victoria. J'estime peu pourtant une telle victoire, Et ce bonheur sans toi m'est une triste gloire, Dis-moi donc, s'il te plaît, comme quoi sommes-nous Puis-je espérer de toi quelque chose de doux ? Alors que de mon coeur tu te vois la maîtresse, Tu dois en ma faveur témoigner ta tendresse. De moi montre-toi donc amoureuse à ton tour ; Tu vois bien que je suis tout suffoqué d'amour. Ah ! Morbleu, je ne puis plus dire une parole ; Je m'en vais étouffer, si tu ne me consoles ; Je pâme, je me meurs à ce coup, c'en est fait ; Soulage-moi, sinon, adieu ton cher Croquet.CROQUET
Non, non, je ne meurs pas ; va, c'est que je me moque Ce n'était que pour voir si tu m'aimais bien fort, Qu'à tes yeux j'ai voulu feindre que j'étais mort.ISABELLE
Quand aussi d'un grand mal je t'ai parue atteinte Pour voir si tu m'aimais, ce n'étais qu'une feinte.CROQUET
À ce que je puis voir, nous feignons donc tous deux. Est-il rien plus madré que sont les amoureux ? En nous l'on croyait voir deux personnes mourantes Cependant on n'en vit jamais de mieux vivantes Sans railler, m'aimes-tu ?Madré : signifie aussi, Fin, adroit, qui trompe facilement, et qui ne se laisse point tromper. [F]
ISABELLE
Que sais-je moi ? Selon.CROQUET
Pourquoi non ? Quand Croquet te dit qu'il t'aime bien, N'en va-t-il pas autant du sien comme du tien ?ISABELLE
Non, Croquet, tu sais bien qu'il n'en va pas de même, Une fille jamais ne doit dire qu'elle aime ; Et quand elle serait touchée au dernier point, C'est une modestie...CROQUET
Ah ! Ne te moque point. Quand Croquet te fait voir qu'il t'aime et qu'il t'honore, De même tu lui dois montrer que tu l'adores.ISABELLE
Mais de quoi nous sert-il de nous vouloir du bien, Quand tout cela ne peut nous réussir à rien ? Mais tu sais qu'on t'a fait une expresse défense De ne te rencontrer jamais en ma présence. Le petit Précepteur est un rusé fripon.CROQUET
Il est vrai que ce cuistre est un méchant garçon.Cuistre : Nom de mépris. Valet de Collège. Pédant, homme grossier. [FC]
ISABELLE
Comme il sait à présent que je suis à Clarice, Me voir avecque toi, lui serait un supplice ; Car de servir Élise, il paraît si jaloux, Que s'il nous rencontrait, ce serait fait de nous.CROQUET
Mais comment faire ? Quoi ?SCÈNE VI. Cléonte, Isidore, Croquet.
CROQUET
Et fort Homme de bien.CLÉONTE
N'ayant donc, Isidore, à craindre aucun obstacle, Daignez m'apprendre ici ce qu'a dit ce miracle. Puis-je espérer d'avoir quelque soulagement ? Allez-vous adoucir, ou croître mon tourment ? Me direz-vous au vrai ce qu'a dit cette Belle, Quand mon amour par vous s'est fait voir si fidèle ? Et lorsque vous avez montré ma passion, N'avez-vous vu paraître aucune émotion ?ISIDORE
Plutôt que dire ici ce que j'ai vu paraître, Je m'en vais vous surprendre autant qu'on puisse l'être. Apprenez que l'objet qui règne en votre coeur, Sachant qu'on vous voulait donner un Précepteur, Étant son Confident, pour vous êtes prospère, M'avertit qu'il fallait m'offrir à votre mère. Moi qui ne cherchais que l'heur de vous servir, Pensez si ce bonheur sût d'abord me ravir, Car combien j'ai sujet de la bien reconnaître, De m'avoir su donner Cléonte pour mon Maître. Je trouvai donc moyen d'entrer avecque vous, Pour vous servir tous deux, et cet emploi m'est doux, Puisque je vous assure, ayant en main sa cause, Que son sort et le mien n'est qu'une même chose. Vous pouvez voir par là si vous êtes aimé.CLÉONTE
Je suis de discours et surpris et charmé ; Car vous ne m'aviez pas dit ce bonheur que j'admire.ISIDORE
Je n'avais pas encor ordre de vous le dire ; Mais aujourd'hui Clarice a su me faire voir, Qu'elle fondait en vous son bonheur et son espoir. De vous elle m'a dit des choses si touchantes, Et qui sont sur l'amour tellement éloquentes, Que je n'en saurais faire une description, Sans en rougir moi-même, et sans émotion. Ne m'obligez donc pas à vous en mieux instruire ; Sachez que l'on vous aime, et cela c'est tout dire.ISIDORE
Puisque je vous le fais comme elle me l'a dit : Mon coeur en a reçu l'impression si tendre, Qu'il semble m'entendant, qu'elle se fait entendre.CROQUET
Mon coeur comme le sien à ces mots s'attendrit ; Pour un si petit Homme, ah ! Qu'il a grand esprit. Jamais je n'entendis rien de si pathétique, Ce Confident d'amour est éloquentifique. Quoique tantôt pourtant il m'ait fait enrager.Éloquentifique : Mot fabriqué par l'auteur pour qualifier quelqu'un qui fait de l'éloquence : qui sait très bien parler.
CROQUET
Oui, pour certaines gens il a l'âme obligeante ; Mais quant à mon égard elle est fort malfaisante. N'importe, quelque jour elle en agira mieux.ISIDORE
Du même ton de voix, de l'éloquence même, En lui parlant pour vous j'ai fait dans cet emploi Qu'on eût dit, m'entendant, que je parlais pour moi Et comme votre amour entièrement me touche Tout ce que vous sentez s'exprimait par ma bouche, Si bien qu'en lui disant vos amoureux tourments, Elle m'a découvert les tendres sentiments, Que je viens d'exprimer en serviteur fidèle, Et dont vous me voyez l'âme atteinte comme elle Voilà ce que je puis vous dire là-dessus ; Mais j'ai bien autre chose à vous dire de plus.CLÉONTE
Quoi donc ?ISIDORE
C'est qu'en un mot elle m'a fait promesse Qu'elle reconnaîtra votre illustre tendresse, Qu'au péril de sa vie aujourd'hui par l'Hymen Vous vous joindrez ensemble.CROQUET
Il faudra dire Amen.CLÉONTE
Quel heur !CROQUET
Si me voyant et constant et fidèle, Vous me faites avoir aussi mon Isabelle, Comme vous le pouvez par votre esprit subtil, Je dirai lors pour moi le même ainsi soit-il.ISIDORE
Cher Croquet, je te veux aussi rendre service, Qui est tout à fait bien dans l'Esprit de Clarice : C'est que je lui demande Isabelle pour toi, Tu l'auras, car elle a grande bonté pour moi : Fiez-vous donc à moi, n'ayez plus de tristesse, Vous aurez aujourd'hui chacun votre Maîtresse : Laissez-moi ménager Élise là-dessus : Mais je la vois venir, sur ce sujet mutus : Je vais ici jouer un autre Personnage.Mutus : Mot latin qui signifie muet , restez muet. Actuellement on dirait : sur ce sujet, pas un mot.
SCÈNE VII. Élise, Cléonte, Isidore.
ISIDORE
Madame, chez Albert je viens de faire rage, Et me suis si bien plaint d'Isabelle, qu'alors Sous mes yeux pour vous plaire il l'a mise dehors ; Ne craignez donc plus rien de la part de Clarice, N'ayant plus de Suivante elle est sans artifice, Étant mieux enfermée encore que jamais.CROQUET
Que Diable lui dit-il ? La peste du Benais. Dites-moi, s'il vous plaît, est-ce là ce service Qui vous a ce jourd'hui rendu près de Clarice ? Si devers Isabelle il m'en donne ma part, Je n'ai de mon côté qu'à me tenir gaillard ; Malgré tous nos malheurs et tout notre martyre, Je ne puis voir cela sans me crever de rire ; Et si pour un si petit et si jeune animal, À mon gré, ce me semble, il ne fourbe pas mal.Benais : Idiot, niais, nigaud, qui n'a point vu le monde. [F] Actuellement, on dit benêt.
CROQUET
Il est vrai qu'à fourber c'est un petit prodige, Et nous en devons être en ce lieu tous surpris.CROQUET
Peste de ton honneur et de ton agissage, Loin de nous consoler tu nous mets dans la rage.Agissage : Mot inventé par l'auteur pour désigner la façon d'agir d'Isidore.
ISIDORE
Pas tant que vous pensez.ACTE V
SCÈNE I. Cléonte, Isidore, Croquet.
ISIDORE
Mais que vous ai-je fait ?CLÉONTE
Est-ce m'être fidèle, Qu'avoir de chez Albert fait sortir Isabelle ? Alors que je me fie à votre bonne foi, Bien loin de m'obliger, vous êtes contre moi ?CROQUET
Il ne faut pas douter dedans cette rencontre, Bien peu d'être pour nous, il est tout à fait contre ; Car pour avoir fait mettre Isabelle dehors, Il faut qu'il ait au moins un Diable dans le corps, Ou bien qu'il soit sans pair en l'art de fourberie.Pair : se dit premièrement de quelques oiseaux qui s'apparient pour la génération, comme des perdrix, des pigeons, et particulièrement de la tourterelle. C'est un homme sans pair, pour dire, qui sont au dessus des autres, qui n'ont rien qui leur puisse estre comparé. [F]
ISIDORE
C'était pour abuser, Élise, une industrie : Et comment à Clarice eussé-je pu parler, Si je n'eusse eu le don de bien dissimuler ? En me trouvant sans vous près d'Isabelle, C'est pour feindre à ses yeux, pour me défaire d'elle, Et pour dans son esprit passer pour bon Valet, Qu'Isabelle venait vous donner un Poulet ; Et feignant d'en avoir une extrême colère, J'ai dit que de Clarice il fallait voir le père, Pour lui faire chasser Isabelle en ce jour, Pour tromper votre mère, et servir votre Amour Pouvais-je, en m'excusant, mieux trouver une ruse.CROQUET
Je ne sais si c'est elle, ou bien nous qu'il abuse : Cependant s'il nous trompe, il nous trompe si bien Que plus j'ouvre les yeux, et moins j'y connais rien.CLÉONTE
Après tant de bontés, généreux Isidore, Voulez-vous m'obliger près de Clarice encore ? Daignerez-vous pour moi faire un dernier effort.ISIDORE
Oui, Cléonte, dussé-je y rencontrer la mort, Sa parole est donnée, il faut qu'elle la tienne ; Je puis vous en répondre, ainsi que de la mienne Et de l'air que pour vous elle a promis sa foi, J'en suis aussi certain comme si c'était moi.CLÉONTE
Ah ! Bonheur sans pareil !CROQUET
Le mien est-il de même ?ISIDORE
Oui, je veux que ton heur aille aussi dans l'extrême Et vous rende tous deux vainqueurs de vos ennuis.CROQUET
Nous allons donc bientôt passer de bonnes nuits. Il ne faut pas pourtant se trop presser de rire, Voyant venir Élise, il se pourrait dédire ; Car il est tellement double en tout ce qu'il fait Que s'il manque à fourber, il n'est pas satisfait. Mais voyons jusqu'au bout.ISIDORE
Comme l'heure me presse, Je m'en vais travailler à tenir ma promesse ; Je vous réponds de tout, rentrez dans le logis.CLÉONTE
Mes sens de cet espoir se sentent tous ravis. Isidore, daignez témoigner à Clarice, Que si je ne la vois, il faut que je périsse, Et que si ce bonheur ne m'arrive aujourd'hui, On me verra mourir et d'amour et d'ennui. Pour la dernière fois, exprimez-lui la flamme Que vous reconnaissez pour elle dans mon âme, Et la touchez si bien par vos puissants efforts, Comprenant jusqu'où vont mes amoureux transports, Au récit de mes maux, cette belle inhumaine Cherche tous les moyens de soulager ma peine. Faites que la pitié trouve place en son coeur, Parce que s'il me faut expirer de douleur, Que ne la voir jamais il me faille contraindre, Je puisse être assuré qu'elle a daigné me plaindre : Il est bien doux, avant qu'entrer au monument, De se voir regretter par un objet charmant ; Et que cette beauté sachant qu'on meurt pour elle, Me témoigne en avoir une douleur mortelle.ISIDORE
Connaissant par vos maux tous ceux qu'elle ressent, Je souffre pour tous deux un déplaisir puissant : Et je veux vous montrer par mon dernier service, Que je sais obliger et Cléonte et Clarice ; De ce que je vous dis, vous allez voir l'effet.CROQUET
N'oubliez pas aussi l'infortuné Croquet ; Et si vous rencontrez par hasard Isabelle, Dites-lui que mon coeur est tout percé pour elle, Que je suis tout grillé du feu de ses beaux yeux, Qu'en ne la voyant pas je suis tout langoureux, Et que si sa présence encore m'abandonne, On me verra bientôt trépasser en personne.SCÈNE II.
SCÈNE III. Albert quittant Maurice à sa porte.
SCÈNE IV.
ALBERT, seul entrant chez lui
J'aurai donc à la fin l'objet qui fait mon bien ; Allons tout préparer, et ne craignons plus rien.SCÈNE V. Clitandre, Ragotin.
RAGOTIN
La nuit vient, voici l'heure à peu près que Maurice Doit mener Céliane au logis de Clarice, Pour passer leur Contrat avec le Sieur Albert ; Si nous ne l'empêchons, nous sommes pris sans vert.Sans vert : Fig. Prendre quelqu'un sans vert, le prendre au dépourvu.
RAGOTIN
J'attends, pour vous servir, le retour de Clémence ; Car on ne peut mener votre affaire à bon port, Si Céliane n'est avecque nous d'accord. Mais ne pouvant rien faire, à moins qu'elle y consente, Je lui viens d'envoyer Clémence sa Suivante, Pour lui faire savoir quel est le tour gaillard Dont je me veux servir pour l'ôter au Vieillard : Elle fera peut-être un peu de résistance Pour suivre mon dessein... Mais j'aperçois Clémence.SCÈNE VI. Clitandre, Clémence, Ragotin.
RAGOTIN
Que Diable voulez-vous ici tant soupirer ? Il n'est pas question d'exprimer la tendresse, Mais de savoir plutôt ce qu'a dit sa Maîtresse. Laisse-nous donc parler, sans faire l'idiot : Céliane veut-elle accomplir le complot Que nous avons conclu pour mon Maître et pour elle. Donne-nous là-dessus quelque bonne nouvelle.RAGOTIN
Mais de la sorte enfin que je prétends m'y prendre Tout chacun la louera, bien loin de la reprendre. Mon Maître, tu sais bien, pour elle est tout de feu Voilà bien des façons pour donner son aveu. Hé bien, après l'amour que mon maître a pour elle Si son dessein est tel de faire la cruelle, Mon Maître et moi, seront cruels à notre tour : Que le vieil Albert soit l'objet de son amour, Elle sera, je crois, passablement punie, D'avoir un Roquentin tout le temps de sa vie.CLITANDRE
Mais, Ragot, en ceci...CLÉMENCE
Tu sais bien que son Sexe...RAGOTIN
Ah ! Quelle babillarde ! En ce que je te dis, qu'est-ce qu'elle hasarde ? Pour elle je ne vois ici rien que de doux, Et pour moi je ne vois à gagner que des coups. Du jour de ce malheur, Monsieur, et vous Clémence, Saurez que je vous quitte, et que je m'en dispenseRAGOTIN
Je la veux à mon tour faire tenir à quatre, Et de moi d'aujourd'hui vous ne viendrez à bout.Tenir à quatre : Se faire tenir à quatre, opposer la plus vive résistance, le refus le plus déterminé. [L]
RAGOTIN
Mais pourquoi faire donc tant de la renchérie ?Faire tant de renchérie : on dirait plutôt actuellement au figuré : Faire tant de surenchère.
CLÉMENCE
Ton maître t'en conjure, et Clémence t'en prie, Au nom du grand amour que je ressens pour toi. Lors, ne feras-tu rien pour ton Maître et pour moi ?RAGOTIN
Me voilà désarmé : va dire à ta Maîtresse, Que pour la rendre heureuse, un Ragot s'intéresse ; Pour ce que je vais faire elle soit sans effroi ; Et quand je la prendrai, qu'elle vienne avec moi. Lorsque nous aurons fait ce que nous voulons faire Je sais bien les moyens de radoucir son père, Sans qu'elle, ni mon Maître, en soient jamais repris Adieu, va t'acquitter de ce que je te dis.SCÈNE VII. Clitandre, Ragotin.
CLITANDRE
Et moi, que faire ?RAGOTIN
Et vous, sans faire ici la bête Vous tiendrez, s'il vous plaît, votre rapière prête, Feignant adroitement de servir le Vieillard, Pour montrer qu'en cela vous n'avez nulle_part : Et quand il vous dira qu'on a pris votre Belle, Témoignez d'en avoir une douleur mortelle ; Dites que vous allez courir à son secours, Et la ramènerez au péril de vos jours. Souvenez-vous donc bien de toutes ces paroles. Les voici, prenons garde à bien jouer nos rôles.SCÈNE VIII. Maurice, Céliane, Clitandre, Ragotin.
MAURICE tenant sa fille
Vous serez accordée avec Albert ce soir, Et c'est pour ce sujet que nous allons le voir.RAGOTIN
Je vois, réponds. La bourse, ou je te mousquetonne.Mousquetonne : Petit mousquet qui est plus court, mais plus gros de calibre que les mousquets ordinaires. [F]
MAURICE, quittant sa fille pour mettre l'épée à la main
Traître, tu périras avant que je la donne.RAGOTIN, à Céliane
Céliane, venez avecque Ragotin, Nous nous sauvons tandis qu'il met l'épée en main.CÉLIANE
Ah Ciel ! On m'enlève.SCÈNE IX. Clitandre, Albert, Maurice.
ALBERT, sortant brusquement de chez lui, et laissant sa porte ouverte
Qui va là ? Quel malheur ? Quel bruit ai-je entendu ?MAURICE
Oui, Clitandre, elle-même.SCÈNE X. Albert, Maurice, Isidore, Clitandre.
CLITANDRE
Cherchons donc le profane ; Il se rendra, le traître, ou je l'attraperai, Car j'aurai Céliane, et la ramènerai.Il sort.
Profane : Familièrement. Personne qu'on ne veut point admettre dans une société. [L]
SCÈNE XI. Albert, Maurice, Isidore.
ISIDORE
On m'appelle Isidore, Connu chez les Savants pour un fameux Docteur, Et du brave Cléonte à présent Précepteur.ISIDORE
De peur qu'envers Clarice enfin il ne m'affronte Sitôt qu'il est chez lui, par un soin merveilleux Pour prendre garde à tout, je me trouve en ces lieux.ISIDORE
Ne faisant qu'arriver...ALBERT
Juste ciel ! Quel supplice Est-il un sort au monde égal à notre sort ? Ah ! Maurice, je meurs.MAURICE
Cher Albert, je suis mort.SCÈNE XII. Albert, Maurice, Élise, Cléonte, Isidore, Judith.
CLÉONTE
Que vous plaît-il de moi ?ALBERT
Vous prier de m'apprendre, Si Clarice vers vous ne vient pas de se rendre ; Elle s'est échappée à présent de chez nous.ALBERT
Non, Cléonte.CROQUET
Sans doute elle a plié bagage, À fourber, Isidore est un grand personnage : Isabelle de même aura gagné au pied, Et comme vous, Monsieur, je suis mortifié. Ah ! Cuistre malfaisant !Pied : Gagner au pied, s'enfuir. [L]
CLÉONTE
Ah ! Malheur effroyable Allons chercher partout cette fille adorable ; Comment, elle est partie, et il reste en ces lieux. Allons...ISIDORE, retenant Cléonte
Aux yeux d'Élise, aussi bien qu'à mes yeux Vous osez témoignez un amour de la sorte ? Ah ! Cléonte, arrêtez l'ardeur qui vous emporte Et songez que bien loin de cet emportement, Il vous faut obéir à mon commandement. Demeurez.CLÉONTE
J'obéis.ÉLISE, aux Vieillards
Qu'est-ce qui vous invite ?MAURICE
Ma fille est enlevée.ALBERT
Comment donc ?MAURICE
Que dit-il ?ÉLISE
Qu'il fallait vous précautionner, En leur donnant quelqu'un pour les bien gouverner. Mais tout ce que je dis n'est plus ici de mise : Si vous eussiez agi de la façon qu'Élise A su, faisant garder avec grand soin son fils, Vous auriez comme moi le calme en vos esprits : Mais chacun ne peut pas avoir cette conduite, Vous avez mal agi, vous en voyez la suite. Un Homme égal au mien eut été votre fait ! Vous dormiriez en paix ainsi qu'Élise fait ; Car c'est un Précepteur plein de soin, plein d'adresse, Il est au dernier point, unique en son espèce.SCÈNE XIII. Maurice, Albert, Élise, Judith, Cléonte, Isidore.
RAGOTIN, à Maurice
Monsieur, soyez joyeux, je viens...MAURICE
Quoi ?RAGOTIN
Par hasard.RAGOTIN
C'était un grand pendard environ de ma taille, Qui vous avait volé ce rare et digne objet, Mais mon Maître d'abord vous l'a pris au collet Et puis ayant donné cent coups à ce profane, Il s'est après cela saisi de Céliane.MAURICE
Je me fais son valet.RAGOTIN
Ah ! Mon Maître est le vôtre. Ce fat, eût-il voulu la sauver pour un autre. Il eut été bien fol. Faites moins le mauvais, Sinon mon Maître va l'emmener pour jamais ; Et comme il a, Monsieur, la promptitude en tête, Il voudra s'en aller avecque sa conquête.MAURICE
Mais que dois-je faire ?ALBERT
Accordez-lui ce bien ; Dans mon affliction je n'y prétends plus rien ; J'aurais eu grand honneur d'être en votre Famille : Mais j'ai trop de chagrin d'avoir perdu ma fille, Car la vôtre de là ne pouvant s'échapper...SCÈNE XIV. Élise, Clitandre, Albert, Maurice, Judith, Ragotin, Isidore.
ALBERT
Ah ! C'est votre mérite.RAGOTIN
Ô la bonne personne.SCÈNE XV. Isabelle, Élise, Clitandre, Albert, Maurice, Judith, Ragotin, Isidore.
ISABELLE
Elle-même.ISABELLE
Au logis que je crois. Saura-t-elle sortir, s'y voyant enfermée, Sauf par la cheminée avecque la fumée.ISIDORE
Ayez moins de douleur ; Votre fille, Monsieur, fort d'une âme trop belle, Ne souffre jamais rien qui soit indigne d'elle ; Devant vous, sans doute, elle se montrerait, Si de votre courroux elle n'appréhendait...ALBERT
N'ayant rien fait de mal, bien loin que je la blâme, Je pardonne sa fuite, et de toute mon âme.ALBERT
Vous m'obligez.ÉLISE
Quel heur d'avoir un tel esprit Qui rapaise les gens d'une seule parole ! Dans mes plus grands malheurs sa douceur me console Aussi pour avoir su dissiper mon ennui, Je prétends qu'il en soit satisfait aujourd'hui. Oui, mon cher Isidore, Élise vous commande De ce que vous voudrez de faire la demande.ÉLISE
Non, je vous jure foi de personne d'honneur, Qu'à jamais vous allez perdre ma bienveillance, Si vous ne permettez que je vous récompense.ISIDORE
Plutôt que d'encourir ce malheur plein d'effroi Je vais vous demander... Mais las ! C'est trop pour moi.ÉLISE
Demandez hardiment, demandez, Isidore, Tout ce qui m'appartient n'est pas assez encore Pour vous récompenser de ce que je vous dois ; Et j'atteste le Ciel, dont j'adore les Lois, Que le plus précieux qui soit en ma puissance, Je l'immolerai tout pour votre récompense. Vous en défendrez-vous après un tel serment ?ISIDORE
Non, Madame, et ce m'est un tel contentement D'être forcé par vous à ce bonheur extrême, Que j'ose demander Cléonte pour moi-même, Pour joindre par l'hymen son coeur avec mon coeur.CLÉONTE
Vous ma femme !ISIDORE
Excusez-moi, Madame, et vous Monsieur aussi, C'est ce qu'en moi l'Amour a su faire paraître : Car il faut obéir à ce Dieu, c'est le Maître ; Bien que cet hymen vous soit un grand tourment, Vous ne voudriez pas rompre votre serment.ÉLISE
Étant surprise ainsi, je pourrais me dédire : Mais cet Hymen sans doute est du Ciel arrêté, Puisqu'il vous sût donner tant de subtilité. Je ne peux résister à cette Loi suprême ;ALBERT
Ma fille.CLÉONTE
Vous Clarice !ISABELLE
Oui !CLÉMENCE
De bon coeur.1 588 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica