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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

L'Avocat Dupé

Urbain Chevreau· créée en 1637· 5 actes· 1 660 vers· 9 personnages

Représentée à Paris pour la première fois au mois de 1637.

Personnages

  • ATALANTE
  • IZIDORE, Soeur d'Atalante
  • PHILEMON, Curateur d'Atalante et d'Izidore
  • POLYDAS, Avocat, amoureux d'Atalante
  • FLAMINIE, Soeur de Polydas
  • MAINALTE, Frère d'Atalante et d'Izidore
  • SICANDRE, Clerc
  • THARZINTE, Amoureux d'Izidore, sous le nom de Sicandre
  • CALLIANTE
MONSEIGNEUR,

À HAUT ET PUISSANT SEIGNEUR, MESSIRE, JEAN VICOMTE DE SCUDAMORE, Ambassadeur en France, pour sa Majesté de la grande Bretagne.

Cet ouvrage me fait rougir, et j'ai raison de présenter avec crainte ce que votre Grandeur ne devrait recevoir qu'avec quelque sorte de dégoût. Mais c'est un avocat qui ne demande pas justice, il se confie en votre bonté, et sachant bien que la France se peut vanter aujourd'hui de vivre des longtemps dans l'Angleterre par votre illustre Maison ; il n'appréhende pas de vous entretenir en sa langue. Il n'est pas étranger dans son pays ; il a su qu'on ne pouvait retrancher de l'histoire les belles actions de vos ancêtres qu'en la privant de ce qui l'embellit, et de ce que nous admirons tous les jours ; il apprend encore de la voix commune qu'on se contente d'envier la mort glorieuse de ses héros, dont on ne peut imiter la vie qu'avec des forces et des efforts dont les hommes du siècle n'ont pas droit de se prévaloir. Je sais bien, Monseigneur, que leur gloire ne fait pas la vôtre, et qu'en ayant assez acquis pour la faire servir d'exemple à ceux qui viendront après nous ; vous ne trouverez pas mauvais qu'on vous donne quelque chose sans leur ravir. Depuis que vous avez cru que le mérite rend les Princes plus recommandables que leur sang, et que leur Couronne, de quelque or qu'elle soit faite, n'est jamais si belle que leur Vertu, vous avez estimé dans vos aïeux l'éclat de leur vie plutôt que celui de leur fortune, et votre générosité a étendu les bornes que la mort leur avait prescrites. Vous avez fait voir que vous connaissez la véritable gloire, non pas comme les Pilotes connaissent les écueils et les précipices pour les éviter ; mais comme un bien héréditaire qui vous touche, et sans lequel vous vous estimeriez pauvre quand même vous auriez de quoi enrichir tous les misérables. Si bien que si on était contraint de faire le portrait d'un homme que les belles qualités élèvent au dessus des autres, il faudrait de nécessité que vous en fussiez l'original. Mais, Monseigneur, je laisse parler la renommée, et je suis bien aise que la multitude de vos Nobles actions fasse la stérilité de mon esprit et de mes pensées ; et s'il s'est trouvé des personnes qui après avoir vu le Soleil ont béni cette belle lumière, qui les avait rendues aveugles, j'ai à me consoler de ce qu'un tel éclat m'éblouit, et dans cet état j'ai de quoi faire des jaloux si vous me permettez l'honneur de me dire,

Monseigneur, de Votre Grandeur, le très humble, et très obéissant serviteur,

Chevreau.

AU LECTEUR

Mon dessein n'est pas de blâmer ici tous les avocats, je ferais conscience de toucher à ceux qu'Atalante soupçonne de n'en point avoir, et ce ne serait pas faire justice à ceux qui la demandent tous les jours. J'en ai seulement choisi un, dont les images sont un peu troublées, et dont l'esprit n'a pas assez de lumière pour se faire jour aux entreprises d'une fille. Je l'ai voulu rendre capable d'amour, afin de le disposer à des actions qui sont bien souvent de l'intelligence de cette passion, qui d'ordinaire éblouit les sens quand elle ne les peut aveugler. Cet avocat est jeune, et par conséquent les ruses du Palais ne lui ont point encore appris à éviter celles qu'on lui avait préparées, et l'amour est un mal dont on ne trouve pas le remède dans Barthole ni dans Cujas, qui n'enseignent pas le droit qui est si nécessaire pour cet effet. Il est vrai que son entreprise a réussi dans sa fin, qui est le mariage, mais si vous considérez les moyens dont on se sert pour le duper d'un bout à l'autre, les artifices de Flaminie, le consentement d'Atalante, l'intrigue de Mainalte, la feinte générosité de Tharzinte, et les divers mouvement où il est lui-même lors qu'il se propose de l'abandonner ; vous avouerez qu'il s'est fait des pièges que les autres ont tendus pour le prendre, et où il tombe insensiblement. Que si vous trouvez des injures contre les avocats dont les équivoques nécessaires ne changent pas tout à fait la force ; donnez au ressentiment d'Atalante ce que le commencement du sujet en doit exiger. Si c'est une feinte, elle est vraisemblable ; et si c'est une vérité, vous ne devez point passer plus avant. Pour la pièce, je l'ai accommodée à la nature du poème comique, qui rebute en tout des vers et des sujet graves, pour ce que les uns ni les autres ne sont point de la juridiction, et qu'elle se trouverait défectueuse de ce qui embellit la Tragédie. Pour ce qui est des fautes, si vous condamnez à mort tous ceux qui en font, je suis en danger de ne vivre pas longtemps, si je n'obtiens ma grâce de quelque autre qui les excuse, et qui connaissant ma franchise et mon humeur, relâchera peut-être de sa sévérité, à dessein seulement de me donner avantage de me corriger.

ACTE I

Atalante avec sa soeur Izidore se plaint de sa misère, que la perte d'un procès leur fait naître en même temps qu'elles se proposaient beaucoup de choses pour leur avancement, et dans ce ressentiment elle ne peut s'empêcher de parler avec un peu de liberté des avocats qu'elle ne pouvait aimer pour beaucoup de considérations légitimes. Izidore néanmoins pour la consoler dans sa nécessité, lui donne avis de l'amour de Polydas Avocat, qui par la seule réputation d'Atalante l'avait tellement aimée qu'il ne pût s'empêcher d'en donner avis à sa soeur Flaminie afin de la rendre confidente d'une passion si forte ; ce qu'Izidore sachant, aidée de Philémon leur curateur, elle prend l'habit d'un Clerc, et va se présenter à Polydas, après avoir été assurée qu'il en cherchait un.

SCÈNE PREMIÈRE. Atalante, Isidore.

ATALANTE

Ma Soeur, que la misère est aujourd'hui commune ! Qu'on fait par la beauté rarement sa fortune ! Que le sort est ingrat à celles qui n'ont rien ! Nous voyons que tout manque à qui manque de bien, Et que la pauvreté semble être si funeste, Que le monde la fuit à l'égal de la peste. Dans la prospérité, mille petits plaisirs Succédaient tous les jours à nos jeunes désirs ; Les uns nous conduisaient le soir aux promenades, Les autres nous donnaient le soir des sérénades, Et par des instruments capables de charmer, Tâchaient de nous surprendre, et de se faire aimer : L'honneur qu'ils en avaient leur servait de salaire, Et s'ils jouaient du luth, de peur de nous déplaire, Tous ces amants brûlés et transis à la fois Tremblaient le plus souvent jusques au bout des doigts. Par tout également leur âme était éprise, Ce n'était que pour nous qu'ils allaient à l'Église, Ils nous donnaient le bal, s'exerçaient à louer Tout ce dont la Nature avait pu nous douer, Nous faisaient en secret savoir leur maladie, Nous menaient avec eux pour voir la Comédie, Et si leur feu croissait, pour le mieux apaiser, Ils inventaient des jeux afin de nous baiser : Bref le plus médisant nous mettait en estime, Et ne nous pas aimer c'était commettre un crime. Maintenant qu'un procès a changé notre sort, Nous sommes sans amants, nous sommes sans support, Ceux qui nous caressaient nous font mauvaise mine, Et leur esprit est froid comme notre cuisine. Les juges ont trouvé ce procès odieux, Pour ce que trop peu d'or éclatait à leurs yeux. « Hélas ! Notre partie en fit bien son affaire, Et vit bien que l'argent y serait nécessaire, Que c'est par ce moyen qu'on les doit étonner, Et qu'on n'en a du bien qu'à force d'en donner : On ne les repaît plus de tous ces graves termes, Qui rendaient leurs esprits si justes et si fermes, C'est en vain jour et nuit visiter leurs maisons, Ils savent mieux peser notre or que nos raisons, Atalante, ma soeur, sait par expérience Qu'ils ont beaucoup de mains, mais peu de conscience, Qu'un écrit sans présent sert à les irriter, Qu'il faut perdre avec eux afin d'y profiter, Et qu'en tout temps ces gens qui causent notre perte, Comme les médecins tiennent la main ouverte. »

ATALANTE

Est-ce, ma chère soeur, des jeunes avocats Dont ton esprit se pique, et dont tu fais du cas ? Qu'on a troublé tes sens ! Que ta sottise est grande ! Et qu'à Saint-Mathurin tu dois bien une offrande ! Que tu crois de léger ! Que tu conseilles mal ! Et qu'un jeune avocat est un sot animal : Depuis que j'en vois tant, sache que je me pique D'entendre aussi bien qu'eux les termes de Pratique. Ordonnances, édits, vérifications, Inventaires, défauts, renvois, productions, Requête, appointements, contredits et sentences, Appel, désertions, demandes, et défenses, Grâces, remissions, inscriptions à faux, Arrêts, transactions, griefs, lettres Royaux ; Bref ils s'estiment bien quand des choses pareilles Pour me rendre savante ont choqué mes oreilles, Et me viennent conter sans aucune raison Qu'ils entendent Cujas, et Barthole, et Jason. Au reste sans sujet chacun s'en fait accroire, On ne les peut aimer à cause de leur gloire : Leur humeur est plaisante ; ils font les courtisans ; Et prends garde, ma soeur, qu'ils sont tous médisants. Pour leur plaire il faudrait prononcer des oracles, Et pour les contenter faire quelques miracles ; L'une sera passable, et l'autre n'aura rien Qui puisse mériter le plus simple entretien, Ils prendraient celle-ci, mais c'est un corps sans âme, L'une aura trop de glace, et l'autre trop de flamme, Celle-ci parle trop, l'autre parle trop peu, Bref rien n'est suffisant de leur donner du feu. Ces petits avocats sont d'une humeur étrange ! Il faudrait qu'une fille eut la beauté d'un ange, Et que l'esprit fut tel, que jamais un amant Ne l'ouït, sans entrer dans un ravissement, Pour moi.

Saint-Mathurin : Prêtre et confesseur, vivait dans le Gâtinais au IV et au Vème siècle. Il est fêté le 9novembre. L'ordre des Mathurins a été institué pour racheté les esclaves des mains des infidèles. [B]

Cujas : Jurisconsulte français, brillant représentant de l'École historique du droit romain.

Barthole : Célèbre jurisconsulte enseigna à Pise et à Pérouse. Il abrégea sa vie par sa trop grande assiduité à l'étude et mourut en 1356 à 44 ans. Il est le premier qui ait fait des commentaires suivis sur toutes les parties du texte (Corpus juris).[B]

SCÈNE II. Philémon, Atalante, Isidore.

PHILEMON

Vous pouviez dès longtemps vous choisir un remède Capable de guérir le mal qui vous possède. Vous cherchez à paraître, et tant de nouveautés Vous ont mis depuis peu dans ces extrémités. Par tout également vôtre humeur s'accommode, Vous changez plus d'habits qu'on ne change de mode, Vous dépensez en fard, en robes, en galants, Vous ne portez jamais deux fois de mêmes gants, Vous avez des habits pour paraître plus belles, Il vous faut des collets, des masques, des dentelles, Des toiles, de la poudre à sécher vos cheveux, De qui les doux liens ont tant fait d'amoureux, De riches bracelets, des colliers, des guirlandes ; Non, non, ce sont pour vous des sottises trop grandes. Pour si peu de plaisir c'est avoir trop de mal, Et c'est prendre un chemin qui mène à l'hôpital. Vous en avez trop fait, il est temps de se rendre, « Ne pouvant plus monter, sachez qu'il faut descendre, » Et quitter cet orgueil qui vous a mis au point De perdre tous les jours et de ne gagner point. Je sais que maintenant vous m'êtes redevables De ce dont je vous tiens désormais insolvables, Que les comptes rendus, on vous prouvera bien Que vous devez beaucoup, et qu'on ne vous doit rien. Mais comme un bon ami, je vous ferai paraître Que votre esprit un jour devra me reconnaître, Et qu'à présent bien loin de vous être importun Je ne possède rien qui ne vous soit commun.

Guirlande : Ornement de tête fait en forme de couronne. [F]

Aucune marque de guillemets fermant, nous les posons à la fin du vers. Ils encadrent des aphorismes insipides ou des tautologies volant montrer en vain un bel esprit.

SCÈNE III. Polydas, Flaminie.

ACTE II

Polydas ayant reconnu la gentillesse d'Izidore qu'il ne connaissait que sous le nom de Sicandre, sans savoir que ce fut une fille, et ayant appris qu'Atalante répondrait de sa fidélité, va la trouver, ravi d'une occasion si favorable. Flaminie qui ne recevait pas moins de contentement par la vue de Sicandre, faisait déjà mille chimères, et s'assurait d'avoir de lui tout ce qu'un honnête homme ne peut pas refuser à celles de son sexe. Cependant Mainalte frère d'Izidore et d'Atalante revenu des armées, apprend de Philémon l'intrigue de cette amour de laquelle il veut les dés-embarrasser, et fait dessein d'interrompre toute cette entreprise, au même temps qu'Atalante priait Polydas de recevoir Sicandre qui s'y voyait déjà installé par son industrie, par les persuasions d'Atalante, et par la courtoisie de Polydas. Dans ce commerce d'amour Tharzinte et Calliante amoureux également d'Izidore, se disputent et prennent heure pour se battre afin quelle demeure au plus heureux ou au plus adroit.

SCÈNE PREMIERE. Polydas, Flaminie, Sicandre.

POLYDAS

Son nom.

POLYDAS, à sa Soeur

Tirons-nous à l'écart.

SCÈNE II.

MAINALTE

Enfin je suis rendu, j'ai fini mes traverses, J'ai couru trop longtemps des fortunes diverses : On m'a vu dans la guerre où mes exploits guerriers M'ont quasi fait mourir sous le faix des lauriers, Ré, la Rochelle, Alaix, Privas, Cazal, et Suse, Pignerol, Mommeillan, Nancy, tous ceux d'Anduse, Corbie et Landreci, bref la plus part des forts N'ont que trop éprouvé mes importants efforts. J'ai paru dans la Cour et des Rois et des Princes, J'ai vogué sur la mer, j'ai couru des Provinces, Où sans difficulté j'ai franchi des hasards Capables désormais d'arrêter des Césars. Le Poitou, le Piémont, la Hollande, l'Espagne, La Suède, la Lorraine, et toute l'Allemagne, En un mot les pays où l'on a combattu Prouveront à jamais ce que vaut ma vertu ; Et je crois sans mentir que là bas ces lieux sombres Doivent à ma valeur la plus-part de leurs ombres. « Mais un pauvre soldat quoi qu'il soit généreux Ne se peut voir ôté du rang des malheureux, On donne au désespoir ce qu'on doit à sa gloire, Quand il fait quelquefois ce qu'on a peine à croire. Les charges maintenant dans ce commun malheur S'achètent par l'argent, et non par la valeur, Et l'on voit tous les jours tirer aux Capitaines, Et l'honneur de ses faits, et le fruit de ses peines. » J'ai fait ce qu'un démon n'eût peut-être pas fait, Je n'ai rien entrepris que l'on juge imparfait, J'ai cherché mille morts sans en trouver aucune, Et j'ai gagné sur tout, sinon sur la fortune. J'ai quitté mon pays, et non pas ma douleur, J'ai changé de climat sans changer mon malheur, Et cette pauvreté qui toujours me travaille Est l'ombre de mon corps en quelque lieu que j'aille. Elle est à mes côtés, je ne la puis bannir, Et c'est avecque moi qu'elle voudrait finir. Souvent pour la chasser j'ai hasardé ma vie, J'ai souhaité cent fois qu'elle me fût ravie, Mais dans l'état fâcheux où le Ciel me réduit J'ai beau la détester, toujours elle me suit, « Mon_Dieu que la valeur est un faible avantage ! La vertu maintenant est un sot héritage ; Un chacun qui connaît ce que vaut un trésor, Comme aux siècles passez adore les veaux d'or. En effet ce métal où notre espoir se fonde Est le bien de la vie, et l'idole du monde. Alors qu'un homme est riche il est aimé de tous, Et sa brutalité fait même des jaloux. » Mais un autre bien né qui par expérience, Pourrait de cent façons signaler sa science, S'il est pauvre, on le met dans le nombre des sots, Quoi qu'il soit ravissant au moindre de ses mots. Pour moi je connais bien que ces choses sont vraies, Quand je découvrirais ou ma race, ou mes plaies, Que je mettrais au jour mes plus fameux combats, Et que je nommerais ceux que j'ai mis à bas. Mais voila Philémon, si je suis misérable Il me rendra bientôt le sort plus favorable.

Traverse : Se dit figurément en morale, et signifie, obstacle, empêchement, opposition, malheur, accident, affliction. [F]

SCÈNE III. Philémon, Mainalte.

MAINALTE

Son nom.

SCÈNE IV. Atalante, Polydas, Sicandre.

Ils sortent de la maison d'Atalante.

SICANDRE

Ma soeur.

SCÈNE V. Tharzinte, Calliante.

ACTE III

Polydas d'avocat devient poète, et est rencontré par sa Soeur Flaminie, où il composait certains vers à la louange d'Atalante, dont il était extrêmement amoureux. Lorsque Flaminie eut vu les vers, et qu'elle les eut lus, Sicandre avertit Polydas qu'Atalante était à la porte. Flaminie trouvant l'heure à propos parle secrètement à Sicandre, et par mille traits d'esprit lui déclare à la fin sa passion. Ils prennent l'assignation sur le soir dans le jardin, Mainalte venant au logis de Polydas trouve Isidore en habit de garçon, et pensant la gourmander d'abord, il se voit contraint d'approuver son invention, surtout quand il sut le lieu où Flaminie se devait trouver, et qu'il pouvait prendre sa place. En lui disant adieu il rencontre Calliante et Tharzinte qui se voulaient battre, et ayant appris le sujet de leur querelle, il promet Isidore à Tharzinte, voyant que l'autre manquait de coeur. Lorsqu'il lui donne connaissance de son secret, Atalante par importunité promet à Polydas de l'aller trouver le soir au jardin, ne sachant pas que Sicandre y dût aller, et ne s'imaginant pas qu'il y eut grande fortune à risquer, puis qu'elle était si proche de sa soeur, dans laquelle elle avait toujours mis la meilleure de ses espérances.

SCÈNE PREMIÈRE.

POLYDAS, dans son cabinet, où il lit sur sa table ces vers qu'il a fait pour Atalante

Comme je fais des vers sans y joindre la peine, Quand j'y pense le moins j'en tire de ma veine ; Ils ne sont pas mauvais, ils expriment assez Mes tourments avenir, et ceux qui sont passés, Mille poètes nouveaux que le vulgaire estime Pourraient-ils bien trouver si doucement la rime ? Quand je la veux chercher m'éloignai-je du sens ? Ces vers quoi qu'ils soient doux font des effets puissants. J'y mets des nouveautés, les grâces y sont jointes, J'y fais plutôt entrer la raison que les pointes, Je poursuis mon sujet, et crois sans vanité Qu'en disant qu'ils sont bons, je dis la vérité. Mais une stance y manque, il faudra ce me semble Lui faire consentir que l'hymen nous assemble. Toutefois c'est bientôt, je crois qu'il vaudrait mieux Pour flatter son esprit lui parler de ses yeux ; Lui dire que son teint a seul ce privilège De brûler un chacun, combien qu'il soit de neige, Mais que me servira de vanter sa beauté, Si je ne l'entretiens de ma fidélité. Huit vers y suffiront ; que ma pensée est forte : Mais non ; je ne dois pas commencer de la sorte.

Pointe : Est aussi un bon mot, un trait d'esprit, une pensée vraie ou fausse : un jeu de mots brillant. [F]

Stance : C'est un certain nombre réglé, de vers graves et sérieux, qui contiennent un sens, au bout duquel il se fait un repos. Il y a des stances 4, 6, 8, 10 vers. On fait aussi des stances de nombres impairs de 5,7, 9 t de 13 vers.

SCÈNE II. Flaminie, Polydas, Sicandre.

FLAMINIE

Non.

FLAMINIE

Mille pensers divers Ont surpris mon esprit, et l'ont mis de travers.

Penser : nom masculin au XVIIème pour « pensée ».

SCÈNE III. Mainalte, Sicandre.

SICANDRE

Écoutez.

SCÈNE IV. Calliante, Mainalte, Tharzinte.

SCÈNE V. Polydas, Atalante, Flaminie, Sicandre.

FLAMINIE, arrive à la porte

Y devons-nous entrer, parle.

POLYDAS, la conduisant

J'aurais l'âme brutale, Si vous m'êtes Procris je vous serai Céphale.

Il s'en va.

Procris : Amante de Céphale, qui la tua involontairement.

ACTE IV

Polydas après avoir longtemps attendu, entend du bruit et s'imaginant tenir Atalante, prend Mainalte sans le connaître, qui croit être trompé par sa soeur. Mainalte en sortant entend venir Flaminie, qui d'abord est prise par Polydas, lequel se voyant duppé si souvent, proteste d'avoir à l'avenir moins d'amour. Lors qu'il est encore à faire ses plaintes, Flaminie est surprise par Mainalte, qui l'emmène dans la chambre sans la voir, et Atalante arrive au lieu de l'assignation ; mais Polydas prenant Atalante pour Flaminie, la rebute par des termes assez injurieux : ce qui oblige Atalante de sortir : Polydas ayant reconnu se faute, s'en va au logis, où il treuve sa soeur avec un homme inconnu, et Sicandre avec Tharzinte. Flaminie se voyant abusée, et croyant posséder Sicandre, apprend la cause de ce changement, et trouvant Tharzinte aussi bien fait du moins que Sicandre, après avoir renvoié Polydas au jardin, où elle disait qu'Atalante l'attendait encore pour jouer la pièce entière, donne jour aux uns et aux autres de duper son frère, et s'y porte dés l'heure avec une industrie tout à fait étrange.

SCÈNE PREMIERE.

POLYDAS, dans le jardin

Toutes sortes d'objets sont maintenant funèbres, Et la terre et le Ciel sont couverts de ténèbres. Un chacun dort au lit comme dans un tombeau, L'amour à mon sujet a quitté son flambeau, Les zéphyrs les plus doux nous donnent du silence, Et le bruit ne nous fait aucune violence ; Quand bien mon Atalante avancerait ses pas, Éclairé de ses yeux je ne la verrais pas. Ô nuit quoi qu'à présent ta noirceur soit extrême, Je connaîtrais toujours la moitié de moi-même ! Toute l'obscurité ne m'en peut empêcher, Je verrai ce soleil, il ne se peut cacher ; Il porte assez de jour dans les lieux les plus sombres, Et si tôt qu'il arrive il dissipe les ombres. Mais le temps qui jadis allait si promptement S'écoule à mon avis un peu trop lentement. Dieu que je parais triste en cette destinée ! Il semble qu'un moment soit plus long qu'une année. Où cet astre est-il bien ? Que peut-il différer ? Pourquoi ne vient-il pas afin de m'éclairer ? Atalante mon coeur, de qui dépend ma vie, Approche, que fais-tu, seconde mon envie, Conserve-toi ce bien que ta beauté me prit, Sois présente à mes yeux ainsi qu'à mon esprit, Entre dans ce jardin, n'appréhende aucun blâme, Fais-t-y voir souveraine aussi bien qu'en mon âme, Et proche de cette eau par tes soupirs ardents Console-moi d'un feu qui me brûle au-dedans Surtout si ton dessein est de finir ma peine, Ne te regarde point dedans cette fontaine ; Si Narcisse en est mort, juge que ta beauté Te réduirait bientôt à cette extrémité. Si tu veux un miroir qui te montre sans feinte, Considère mes yeux, tu t'y verras dépeinte : Ou si tu te veux voir comme un objet vainqueur, Regarde ta conquête, en regardant mon coeur : Tu pourras y trouver ton image gravée, Qui malgré tout mon feu s'est toujours conservée, Et remarquant de près cet aimable tableau, Tu te pourras vanter comme il y paraît beau. Alors, certes, alors. Mais que veux-je entreprendre, Que sert de lui parler ? Elle ne peut m'entendre, C'est en vain que j'appelle ; un semblable discours Ne saurait de longtemps m'apporter du secours. Viens donc chère Atalante, et pour me faire vivre Approuve le dessein qu'on me force de suivre : Je n'y puis résister, c'est un arrêt du sort, Autrement mon amour me causera la mort. Mais je l'entends venir ; c'est à tort que j'en doute, « On dit injustement que l'amour ne voit goûte, Ou si ce Dieu puissant n'a jamais eu des yeux, Nous devons avouer qu'Argus ne voit pas mieux. »

Argus : personnage de la mythologie gréco-romaine, c'était un géant qui avait cent yeux dont cinquante ouverts pendant que cinquante étaient fermé et dormaient.

SCÈNE II. Sicandre, Mainalte, Tharzinte.

SCÈNE III. Polydas, Mainallte.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Flaminie, Polydas.

POLYDAS

Ma soeur.

SCÈNE VI. Mainlate, Flaminie.

FLAMINIE

Suis-moi dedans ma chambre, et quoi qu'on nous soupçonne, Nous nous entretiendrons sans crainte de personne. Mes yeux ont obligé mon esprit à t'aimer, Le brasier que je sens ne se peut exprimer, Et malgré Polydas, les destins, et les Parques, Je t'en rendrai bientôt d'assez visibles marques.

Parques : divinités des Enfers chargées de filer la vie des hommes, étaient au nombre de trois, Clotho, Lachésis, Atropos : Chlotho préside à la naissance et tient le fuseau, Lachésis le tourne et file, Atropos coupe le fil. [B]

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII. Atalante, Polydas.

SCÈNE IX. Tharzinte, et Sicandre dans une chambre.

SCÈNE X. Polydas, Sicandre, Flaminie, Mainalte, Tharzinte.

SICANDRE

Il dit ceci bas.

Tout est-il découvert ?

ACTE V

ATALANTE fâchée de ce dernier affront qu'elle devait à l'imprudence de Polydas, promet à Philemon de ne songer plus à cette amour ; et lors qu'elle va quérir Isidore, elle apprend la ruse dans laquelle elle commence à jouer le premier personnage. Car Polydas revenant du jardin, où il s'était endormi, et protestant de nouveau de n'aimer plus Atalante eut avis de Flaminie que Tharzinte qui avait déjà parole d'Isidore, et Mainalte qui avait reçu la foi de Flaminie en secret, se voulaient battre pour sa maîtresse. Si bien que prenant son épée entre les mains de Sicandre, et pensant défendre Atalante, il la blessa légèrement, pour ce qu'elle s'était avancée. Tharzinte voyant la fourbe bien commencée, pour l'achever feint de vouloir tuer Polydas avec Mianalte, qui se joint à cette entreprise. Atalante bien instruite demande sa vie qu'elle obtient et fait donner Flaminie à Mainalte, à qui Polydas croyait devoir la vie, Tharzinte qui ne voulait qu'Isidore feignait cependant de disputer Atalante, mais s'en étant remis au choix de cette Dame ; elle dit d'abord qu'elle estime Sicandre pour sa fidélité. Polydas se désespère en effet, et Tharzinte en apparence ; mais ce qui remet l'esprit de Polydas, et ce qui l'étonne pourtant, c'est que Sicandre se découvre ; et qu'on lui donne le choix, elle prend Tharzinte, ce qui pensa faire mourir Polydas ; enfin il épouse Atalante, dont il espérait de grands biens, donne sa soeur, qui était riche à Mainalte qui était pauvre, voit le mariage d'Isidore et de Tharzinte, et est dupé dans le déguisement de Sicandre, dans les assignations du jardin, dans les feintes de la querelle, et dans la plupart de ses inventions amoureuses.

SCÈNE PREMIERE. Atalante, Philémon.

SCÈNE II. Flaminie, Sicandre, Tharzinte, Mainalte, Atalante.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Flaminie, Polydas.

SCÈNE V ET DERNIÈRE. Mainalt, Tharzinte, Flaminie, Atalante, Polydas, Sicandre.

THARZINTE, à Mainalte

Ton coeur a donc manqué ?

POLYDAS, tirant son épée en touche Atalante, qui se met devant lui pour continuer la feinte

Sicandre qu'ai-je fait ?

ATALANTE, feint d'être blessée

Ô Ciel quelle rigueur !

FLAMINIE, dit ceci bas

Tout va bien Isidore.

SICANDRE

Tout nous a réussi, notre fortune est belle, Flaminie à propos a fait cette querelle, Polydas la cajole, elle est selon son voeu, Mais faut-il s'étonner de lui voir tant de feu ? Atalante est aimable, outre que la justice, Afin de s'échauffer ne vit rien que d'épice. Ces jeunes avocats sont trompés bien souvent Ce n'est que leur orgueil qui les va décevant : Nous voyons que partout leur humeur se découvre, Font des civilités qu'on ne fait point au Louvre Ils ont pour contenter cent mouvements divers, Ils s'ajustent le poil, ils font parfois des vers, Ils courent au miroir pour consulter leur grâce, Pour voir comment leur feu paraît dans cette glace, Pour pratiquer un air qui les fasse estimer, Et par où leur maintien se puisse faire aimer. Pour gagner nos esprits ils souhaitent des charmes, Ils jettent des soupirs, ils répandent des larmes, Pour montrer leur savoir expliquent des rébus, Pour paraître savants ils nous parlent Phoebus, Moralisent parfois, nous répètent des fables, Et leur donnent un sens qui les rend véritables. Ils font des compliments qui n'ont point de pareils, Nos yeux à leur avis sont autant de Soleils : Notre froideur les brûle, et ne sauraient comprendre Comment ils sont vivants étant réduits en cendre, Ils parlent, quoi que morts, et si nous les traitons Avec quelque douceur, nous les ressuscitons : Ils sont dedans le Ciel, quoi qu'ils soient sur la terre ; Mais un de nos regards est pire qu'un tonnerre, On croit par un mépris les maux qu'ils ont soufferts, Nous les faisons tomber du Ciel dans les enfers, Veulent malgré leur sort bénir leurs entreprises ; Et nous content toujours de semblables sottises. Au reste on ne voit point de petit avocat Qui ne tranche du grand, de l'esprit délicat, Il méprisera tout pour se mettre en estime, La vertu chez autrui lui tiendra lieu de crime, Les autres n'auront rien, il sera sans défaut, Il met bas un chacun pour s'élever plus haut ; Je crois pour les souffrir qu'il faut être un peu bête, Et pour les caresser être fort déshonnête : Je me trouve aujourd'hui du parti de ma soeur, Combien que Polydas en soit le possesseur. Mais suivons ces amants, dont les communes âmes Respirent maintenant de mutuelles flammes, Mon esprit ne s'est pas vainement occupé, Car on ne vit jamais AVOCAT mieux DUPÉ.

En 1637, le Louvre est le Palais du Roi et où se tient sa Cour.

1 660 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica