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un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Coriolan

Urbain Chevreau· créée en 1638· 5 actes· 1 510 vers· 11 personnages

Représentée à Paris pour la première fois en 1638.

Personnages

  • CORIOLAN
  • LES SÉNATEURS
  • SICINIE, Tribun du peuple
  • SANCINE, ami de Coriolan
  • AUFIDIE, Capitaine des Volques
  • VERGINIE, femme de Coriolan
  • VELUMNIE, mère de Coriolan
  • CAMILLE, suivante de Verginie
  • UN LIEUTENANT DES VOLQUES
  • UN AUTRE LIEUTENANT DES VOLQUES
  • UN SOLDAT DES VOLQUES
AVERTISSEMENT au Lecteur

J'ai changé dans ce sujet une chose assez connue pour la mort de Coriolan, qui arriva chez les Volques ; mais il faut considérer qu'il était impossible de mettre la Tragédie dans la sévérité des règles, et dans celle qu'on tient aujourd'hui si nécessaire, qui est l'unité du lieu, si je ne l'eusse fait mourir prés de Rome. Ce changement ne doit point tellement altérer l'esprit qu'on doive m'accuser d'avoir violé quelque notable incident de l'histoire, puisque Coriolan ne mourut pas autrement chez les Volques que je le fais mourir chez les Romains. C'est un lieu que je mets pour un autre afin de n'embarrasser point la mémoire, et de ne pas faire trouver une scène à Rome, et l'autre chez les Antiates. Pour le reste j'ai tellement suivi Plutarque et ceux qui ont parlé de Coriolan, que je ne m'en suis jamais éloigné. Voilà ce que j'avais à vous dire de peur que vous me prissiez pour autre que pour Historien, et que vous me soupçonnassiez d'avoir fait par ignorance, ce que je n'ai fait que par une subtilité nécessaire.

ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II.

CORIOLAN

Vous voyez aujourd'hui que son inquiétude Est un tragique effet de son ingratitude : Cette lâche Patrie eut peur de mon crédit, Me releva d'un coup, et d'un coup me perdit ; Moi, de vous aujourd'hui j'éprouve le contraire, Il semble que mon mal ait produit son salaire, Employant contre vous et le fer et le feu, Je cru n'agir pas bien pour n'agir que trop peu. Vous n'en eûtes jadis que des marques trop amples, J'ai brûlé vos maisons, j'ai profané vos Temples : Enfin je fis beaucoup quand vous vîtes ces mains Faire votre défaite et le bien des Romains. Cependant ma misère a reçu l'allégeance De ceux dont je devais attendre la vengeance. Les Volques irritez d'un pareil traitement Ont vengé ma querelle et mon bannissement : Ils m'ont plaint aussitôt dans mon injuste peine, Et pour aller contre eux m'ont fait leur Capitaine : Où ma Patrie ingrate après mille bienfaits A tiré vanité des maux qu'elle m'a faits, A forgé des soupçons pour me rendre coupable, A crû par mon exil mon destin misérable ; Et pour lui demander l'honneur du Consulat M'a jugé criminel en dépit du Sénat. Mais ceux qui par malheur souhaitèrent ma perte, Se trouvent languissants dans leur ville déserte, Confessent maintenant que leur espoir fut vain, Et meurent attaqués et de peste et de faim. Mais c'est punir trop peu leur insolente vie, Quoi qu'ils soient affligez ils sont dignes d'envie, On peut croître aisément les maux qu'ils ont soufferts, Et leur faire souffrir ce qu'on souffre aux Enfers. Je ferai mon pouvoir pour la donner en proie ; On en fera bientôt ce qu'on a fait de Troie ; Je veux rendre par là mes exploits immortels, Démolir leur remparts, et briser leurs Autels, Et faire enfin que l'air devienne si funeste Que même les corbeaux y meurent de la peste.

SCÈNE III.

CORIOLAN

Traîtres, dissimulez, pour fléchir mon courroux Vous me venez offrir ce qui n'est plus à vous. Où sont tous vos remparts ? Qu'avez-vous à défendre, Que mes gens en un jour ne puissent bien vous prendre ? Non, ne me parlez plus ; je veux donner des lois À celle qui ne veut triompher que des Rois, Qui joint l'ingratitude à ses mauvais offices, Et qui prend du plaisir à punir les services. Est-ce pas de moi seul qu'elle tient tout son bien ? Pour épargner son sang j'ai prodigué le mien ; Surtout dans ce combat dont j'emportai la gloire, Avec combien d'efforts gagnai-je la victoire ? Nous étions sur la mer, redoutant en tous lieux Les vagues, les rochers, et la terre et les Cieux, Pour ce que tout d'un coup une horrible tempête Éclata sous nos pieds et dessus notre tête ; La grêle nous attaque, et la foudre la suit, Qui nous fait voir du jour au milieu de la nuit : Chacun commence à craindre, et dans ce triste orage Aussi bien que la mer nous écumons de rage ; Le désordre est partout, par un effet nouveau, La mer est toute en flamme, et le Ciel tout en eau : Mais c'est peu que la mer, que la foudre et la grêle, On voit les éléments confondus pêle-mêle ; La navire élevée, et prête d'abîmer Se trouve suspendue entre l'air et la mer ; Les vents ébranlent tout, excepté mon courage, Et la foudre en tombant rompt mât, voile et cordage : Ces Juges immortels se moquent de nos voeux, Nous sommes dans les eaux, et nous craignons les feux : Le Ciel à nos malheurs se rend opiniâtre, L'eau paraît à nos yeux, blanche, noire, et bleuâtre, Nous touchons un rocher, tout se perd à l'instant ; Bref tout notre vaisseau n'est plus qu'un ais flottant. Je me sauve dessus, ma fureur endormie Se réveille, et poursuit notre troupe ennemie ; Enfin j'atteins mes gens : car dans cet élément Nous vîmes tous périr mon vaisseau seulement.

Pour ce que : parce que

Navire : est parfois au féminin au XVIIème siècle.

ais : Planche de bois. [L]

SCÈNE IV.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

UN SECOND SENATEUR

Nos Sacrificateurs ont senti son courroux, Et ne l'ont pas trouvé plus sensible que vous. Il est dans le dessein de venger son injure, D'irriter contre nous les Dieux, et la Nature ; D'aigrir de plus en plus notre malheureux sort, Et de nous procurer une honteuse mort. Rome en fit autrefois sa meilleure espérance Alors que sa valeur la mit en assurance, Et que nos ennemis trouvaient sans son secours Le terme de sa gloire, et celui de nos jours : Mais le peuple animé d'une injuste rancune Bannit avecque lui notre bonne fortune, Trouva par cet exil les bords de son cercueil, Et le couvrant de honte, il nous couvrit de deuil. À quoi donc maintenant nous pouvons nous résoudre ? Nous avons dessus nous attiré cette foudre, Et pensant l'éloigner de l'Empire Romain, Nous lui mîmes d'abord les armes à la main. Cependant on l'accuse, et de notre misère Vous êtes les auteurs, et la cause première

Il dit ceci à Sicinie.

Votre accusation le faisant condamner Acheva le dessein qu'on n'osait terminer ; Et nous ne doutons pas qu'une haine ancienne Séparait seulement votre âme de la sienne. Et de fait confessez pour le voir trop puissant Que vous ne crûtes pas qu'il dût être innocent : Vos craintes, vos soupçons, vos demandes, vos termes, Ébranlèrent bientôt les esprits les plus fermes ; Vos Conseils dangereux où chacun s'est remis Firent lors des bourreaux de ses plus grands amis. Exerçâtes vous pas une rigueur extrême ? En le croyant Tyran vous le fûtes vous-même. Le Sénat qui voyait son innocence au jour Ne pût à son désir lui montrer son amour. Vous l'empêchâtes seul d'y pourvoir de bonne heure ; Vous pensiez que l'Enfer dût être sa demeure, Ou qu'étant contre lui par un juste courroux Il perdrait son crédit s'il était contre nous. Vous voyez maintenant malheureux Sicinie Quels fruits nous recueillons de votre tyrannie, Et de quelle façon vous nous avez traité Par votre jalousie, et par vos lâchetés.

SCÈNE II.

VERGINIE

Allons, Madame, allons, et que ce nom de mère Nous fasse rencontrer un destin moins contraire. Sortons vite de Rome, et pour notre salut Éprouvons désormais s'il sera ce qu'il fut. Nous avons trop souffert pour souffrir davantage, Modérons aujourd'hui l'ardeur de son courage ; Qu'il succombe au récit de nos moindres douleurs, N'épargnons ni respects, ni prières, ni pleurs. Que ce devoir de mère, et cette amour de femme Impriment vivement la pitié dans son âme ; Que ces pauvres enfants implorent son secours ; Qu'il n'accourcisse pas la longueur de leurs jours : Et qu'enfin sa rigueur qui serait sans seconde Ne fasse pas mourir ceux qu'il a mis au monde. Je l'avoue à ce coup, qu'une juste pitié M'anime pour le moins autant que l'amitié, Et que m'imaginant Rome toute déserte Je regrette à tous coups cette sensible perte ; Que c'est bien justement que je suis dans le deuil Puisqu'on met tous les jours mes parents au cercueil, Et que dans cette triste et funeste aventure Le sang a mille fois démenti sa nature. Le désir de vengeance, et sa bouillante ardeur Ont chassé le respect, et l'amour de son coeur. Il croirait faire mal s'il formait une envie Qui regardât un jour le bien de notre vie, Et qui le fît résoudre à finir son courroux De peur que notre sort fût trop libre, et trop doux. Avant qu'il fut banni nous n'avions rien qu'une âme, Nos esprits en tous lieux ne sentaient qu'une flamme, Nos coeurs se répandaient ; et puis de tous les Dieux L'amour était celui que nous servions le mieux. Mais vraiment la fortune a bien changé de face, Sa faveur seulement précédait sa disgrâce, Ainsi qu'un temps serein précède bien souvent Quelque grande tempête, et quelque horrible vent.

VERGINIE

Il est bien vrai, Madame ; et dans son entreprise Au point qu'il perd l'honneur nous perdons la franchise ; Celui qui perd l'honneur n'a plus rien à garder, Et dedans notre mort qu'il craint de retarder J'ai bien peur justement qu'un esprit si farouche Nous oblige de craindre, et de fermer la bouche, Au moment que nos yeux lui prouveront assez Nos plaintes à venir et nos malheurs passés. Aussi ne veux-je point une longue harangue ; Mes yeux noyez de pleurs feront mieux que ma langue, Et cette eau confondue avecque mes soupirs Parlera seulement de nos justes désirs. Mais quel regret aussi me reste-t-il dans l'âme, S'il perd le souvenir de sa première flamme ? Et si vengeant ses maux par un commun trépas Il rougissait le Tibre, et n'en pâlissait pas ? Enfin se rendrait-il Tyran de sa Patrie Qu'il devrait regarder avec idolâtrie ; Ferait-il ruinant ceux qui l'ont élevé Ce que ses ennemis n'avaient pas achevé ? Se servirait-il bien dedans cette aventure Des pierres de nos Dieux pour notre sépulture ? Les voudrait-il détruire ? Et dans ses cruautés Se pourrait-il porter à ces impiétés ? Madame, ce penser met mon âme à la gêne, Et ce point seulement renouvelle ma peine. S'il a déjà sa mère, et sa femme en horreur Il peut jusques aux Cieux étendre sa fureur. Il faut donc prévenir un si triste spectacle, Nos pleurs, et nos sanglots y mettront un obstacle ; Ou si nos propres maux ne le peuvent ranger Nous vengerons sur nous l'affront qu'il veut venger.

SCÈNE III.

SCÈNE IV.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

CORIOLAN, dans son Camp levant sa femme qui est à genoux

Madame en cet état je ne puis vous parler.

CORIOLAN

Espérez tout de moi, considérez, Madame, Dans ces confusions que vous êtes ma femme ? J'ai vécu nuit et jour dans une égale ardeur, Et dedans ma bassesse, et dedans ma grandeur. Dans la peur que j'avais qu'on fît périr vos charmes, J'ai poussé des soupirs, et j'ai versé des larmes, Et vous seule autrefois avez pu dans ce coeur Imprimer pour jamais, et l'amour et la peur. Non, mon âme, celui qui détruit toutes choses, Et qui cause chez nous tant de métamorphoses ; Le temps qui peut changer les plus fermes esprits N'a pu changer l'ardeur dont je me sens épris. Mon mal ne fut pas grand étant banni de Rome : Mais chère Verginie, au feu qui me consomme Je trouvai que mon sort ne pouvait être doux ; Car m'éloignant de Rome on m'éloignait de vous. Dans ce départ sanglant, j'eus mille fois envie De finir par le fer ma misérable vie, Si l'amour qui console, et qui garde un Amant Ne m'eut fait espérer quelque contentement. Je me flattais ainsi dans cette douce attente Afin qu'en ce malheur mon âme fut contente, Et que mes déplaisirs fussent tous enchantés Par l'espoir seulement de revoir vos beautés. Maintenant que le Ciel souffrant que je vous voie Dissipe ma tristesse, et me comble de joie ; Je dois m'imaginer que c'est bien à propos Que je vous dois chercher désormais du repos Parlez donc librement : mais avant que j'entende De votre propre bouche une telle demande, Assurez vous d'avoir de ma tendre amitié Tous les bons sentiments qu'on doit à la pitié ; Pourvu que l'intérêt de la race Romaine Ne se confonde point avecque votre peine.

VERGINIE

Pour qui croyez vous donc que je puisse parler ? Hé quoi notre intérêt doit-il pas se mêler ? Verrai-je mes parents prés de la sépulture Endurer des tourments qu'abhorre la Nature, Sachant que leur esprit est tout prêt de sortir Sans soulager leurs maux, ou sans y compatir. Lorsqu'on fera de Rome une ville déserte Voulez vous que je sois insensible à sa perte ? Et que pour un serment fatal et solennel L'innocent soit puni comme le criminel ? Ô Ciel ! Où trouvez vous ces injustes maximes, Qu'il faille réparer un affront par des crimes ? S'en prendre sur son sang, massacrer ses amis, Et violer la foi que l'on leur a promis : Ruiner son pays, craindre de s'en distraire, Et prendre contre nous notre parti contraire. Mon cher Coriolan, tant de mères en deuil Verront-elles sans pleurs leurs maris au cercueil ? Et les pauvres enfants qui sont dans leurs entrailles Y doivent-ils ainsi faire leurs funérailles ? Leur refuserez vous le moindre acte d'amour ? Mourront-ils par vos mains sans avoir vu le jour ? Et massacrerez vous dans cette horrible envie Ceux qui peut-être encore n'ont pas reçu la vie ? Conserverez vous bien ce penser plein d'horreur Sans étouffer dès l'heure une telle fureur ? Mon tout qu'est devenu ce louable courage, Peut-il bien demeurer où préside la rage ? Et la raison qui fait que nous craignons les Dieux, Peut-elle s'accorder avec les furieux ? De quoi m'accusez vous ? De quelle ingratitude Pour me faire sentir un traitement si rude ? Et que vous ai-je fait pour me réduire au point De craindre tout de vous, et de n'espérer point ? Peut-être croyez vous que parmi tant de plaintes Je pousse des soupirs qui sont mêlés de feintes ; Que j'ai favorisé votre bannissement Sans avoir soupiré de cet éloignement.

SCÈNE II.

SCÈNE III.

CORIOLAN, seul dans son Camp

Sancine vient ici, que lui pourrai-je dire !

SCÈNE IV.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II.

SCÈNE III.

VELUMNIE

Quoi, Rome doit périr ! Tu veux donc triompher ? Toi que dès le berceau je devais étouffer ? Aurais-tu bien prévu dedans cette victoire Que la honte des tiens dut servir à ta gloire, Enfant dénaturé, dont l'aveugle fureur Va jusques à ta mère, et la remplit d'horreur ? Ingrat Coriolan t'ai-je donné la vie Afin que par toi-même elle me soit ravie ? Et ne t'ai-je élevé dans ce comble d'honneur Qu'afin de me priver de tout autre bonheur ? Insatiable fils, dangereuse vipère ; Exécrable serpent qui fais mourir ta mère ; Misérable vautour dont la seule rigueur Vient m'affliger sans cesse et me percer le coeur. Quand est-ce que les Dieux par un soin nécessaire Changeront pour mon bien ton humeur sanguinaire ? Tu veux donc seulement finir le triste cours De si pressens ennuis, par celui de mes jours ? Hélas ! Ai-je autrefois failli de telle sorte Que je dusse endurer une chaîne si forte. Oui, car si c'est faillir que d'aimer par excès J'en devais seulement attendre ce succès, Tu punis ton pays d'un châtiment si rude Qu'il a beaucoup d'horreur de son ingratitude, Et ceux dont tu faisais naguère tant de cas Ne sont persécutés que comme des ingrats, Puis qu'après les bontés que tu lui fis paraître On ne t'a pu garder ni moins te reconnaître. Cependant tout d'un coup je te vois succomber, Tu veux punir un crime, et je t'y vois tomber. Que ne t'ai-je point fait dans tes tendres années ? J'ai tant souffert pour toi de peines obstinées ; Et dans le seul regret de ne te suivre pas, J'ai pleuré, j'ai pâti, j'ai senti le trépas. Et tu restes ingrat à ma juste prière, Tu défends à mes yeux le bien de la lumière. T'ai-je pas élevé ? T'ai-je pas mis au jour ? Et peux-tu justement douter de mon amour ? Lorsque notre ennemi dans ces dernières guerres Vint creuser son cercueil dessus nos propres terres, Un chacun bénissait la force de tes mains Pour ce qu'on te croyait le support des Romains. L'État en espérait des choses nonpareilles, J'en avais attendu moi-même des merveilles, Tes seules actions nous semblaient enseigner L'art de nous bien conduire, et celui de régner. Cependant ton esprit trop subtil à nous nuire, Cherche nos ennemis afin de nous détruire, Fait son parti du leur, et se joint avec eux, Excite leur vengeance, et rallume leurs feux. Mon fils, s'il m'est permis dedans ma crainte extrême De traiter avec vous, et de parler de même : Hélas ! je vous supplie à genoux humblement D'oublier comme moi votre bannissement ; De laisser les Romains dans un État paisible, Et de finir mes maux si vous êtes sensible.

Il veut la lever.

Non, non, je veux mourir embrassant vos genoux, Je mourrai doucement si je meurs près de vous.

CORIOLAN

Ah ! Mère trop crédule, aurez vous quelque gloire De remporter ainsi cette triste victoire ? Victoire malheureuse, et pour vous et pour moi, Triomphe sans combat qui me remplit d'effroi. Où vois-je maintenant ma fortune soumise ? Vous avez étouffé ma plus noble entreprise : Mais vous aurez regret de m'avoir combattu ; Vous en accuserez votre propre vertu, Et vous condamnerez tous les jours votre langue Qui n'a séduit mon coeur que par cette harangue ; Puis vous me blâmerez n'ayant pas résisté A ces derniers soupirs qui m'ont si bien tenté. Vos pleurs vous ont trahie, et par la même voie Que je finis vos maux, vous finissez ma joie ; Je l'appréhende au moins ; car peut-être d'abord Tous les Volques troublez arrêteront ma mort. Ils vengeront sur moi cette injure commune Eux qui m'ont crû l'auteur de toute leur fortune ; Les ai-je pas déçu, j'ai trahi leur dessein, Ils m'ont donné le fer qui leur ouvre le sein, Et je ne me sers plus que de leur industrie Pour les perdre d'un coup en sauvant ma Patrie. Mais n'importe, Madame, étouffez votre peur, Puisque vous le voulez je me perds de bon coeur. Il faut lever le siège à dessein de vous plaire, Et je veux désormais obéir et me taire ; Je ne rendrai jamais ce mouvement secret Si l'on me fait mourir je mourrai sans regret ; Et de quelque rigueur qu'on menasse ma vie Parmi tous les tourments j'aurai la même envie ; Je vous en fais, Madame, un serment solennel Quand tous mes ennemis me tiendraient criminel ; Quand je serais l'horreur parmi tous les grands hommes, Et du temps à venir, et du siècle où nous sommes ; Et qu'en fin l'ennemi me percerait de coups Pour assouvir sur moi son plus juste courroux.

SCÈNE IV.

SCÈNE V.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II.

SCÈNE III.

SCÈNE IV.

SANCINE

Que son éloignement aujourd'hui vous retarde : Mais voyez s'il vous plaît un point qui vous regarde ; Les Volques sont trahis, et vous ne voyez plus Qu'après avoir rendu leurs desseins superflus, De quelque faux espoir que l'on les entretienne, Ils pourront procurer votre mort et la mienne. Après tous leurs bienfaits vous leur êtes soumis, Et vous en avez fait vos plus grands ennemis. Vous voulez que le sort ne vous soit plus propice ; Car vous vous endormez au bord d'un précipice, Et méprisant leur feinte avecque leur pouvoir, Vous vous rendez aveugle afin de ne pas voir. Considérez un peu qu'Aufidie est un traître, Ou s'il ne le fut pas, qu'il le fera paraître, Et qu'il est obligé de venger dessus nous Un affront qui nous perd, et qui les touche tous. Que si votre pitié se trouve légitime, Exécutant si peu vous avez fait un crime. Dans leurs premiers projets leurs combats furent vains Lors que vous souteniez le parti des Romains : Mais dedans ce dernier afin de vous défendre, Votre nécessité leur fit tout entreprendre. Ils ont abandonné leurs villes et leurs forts, Et pour vous soutenir ils ont fait tant d'efforts ; Cependant votre feu n'est plus qu'une fumée, Vous demeurez ingrat, vous laissez leur armée, Et bien loin de leur plaire et de les contenter Les Romains avec vous les ont pu surmonter Êtes-vous ennemi de votre propre gloire ? Je le vois néanmoins, et je ne le puis croire. Avec vous j'ai couru les pays étrangers, Et je vous ai suivi dans les plus grands dangers. Rome fut mon pays, mais après votre perte Je crû qu'on en serait une ville déserte, Et qu'empruntant les bras de tous nos ennemis Vous feriez pour le moins ce qui leur fut promis,

SCÈNE V.

SCÈNE VI.

CORIOLAN, en tombant

Ô Dieux ! je suis blessé, je tombe, je suis mort !

Ils se jettent sur Coriolan.

SCÈNE VII.

SCÈNE DERNIÈRE.

VERGINIE

L'amour, Coriolan, me force de te suivre, Puisque le Ciel sans toi ne me peut faire vivre. Mon coeur, déjà ma joie est sans comparaison, Et mon impatience offense ma raison.

Elle voit ici Coriolan étendu.

Mais sont-ce encore ici les restes de la guerre, Quelques gouttes de sang paraissent sur la terre ; Un corps mort étendu me vient d'épouvanter : Justes Dieux, c'est lui-même on n'en saurait douter ? Oui, oui, tout est perdu, mes douleurs sont trop vraies ; Quelle barbare main a fait ces larges plaies ? Et qui s'est pu porter sans crainte et sans effroi A massacrer un coeur que je croyais à moi ? Mon cher Coriolan, si tu n'as rendu l'âme, Pousse au moins pour me plaire un petit trait de flamme ; Reprends un peu tes sens, ah ! Discours superflus, La vie est une mer qui n'a point de reflux ; Nos jours sont des ruisseaux que les Parques retiennent, Qui s'écoulent toujours et jamais ne reviennent, Et depuis que la mort en arrête le cours Tous les Dieux n'y sauraient apporter du secours. Coriolan est mort ! La cause de ma vie Sans qu'on m'ait fait mourir, m'a donc été ravie ? Quoi donc, on a détruit ce miracle d'amour, Et je me plais encore à respirer le jour ? Mon coeur est massacré par un coup trop funeste Pour tâcher désormais d'en conserver le reste. J'aurais mauvaise grâce en sachant son trépas De ménager un corps où l'esprit ne vit pas. Meurs donc subitement ingrate Verginie ; Ton espérance est morte, et ta joie est finie. N'attends plus rien du sort, vois que tout est péri, Et que tu n'as plus rien n'ayant plus de mari. Ha ! Ne t'arrête plus à ces discours frivoles, Pour mourir après lui faut-il tant de paroles ? Ton extrême douleur ne veut rien t'accorder, Mais tes mains au besoin te peuvent seconder. Ne recule donc plus à ta fin malheureuse ; Va chercher à mourir en femme généreuse ; Ne prends point les conseils d'un faible jugement, N'entend plus ta raison, suis ton aveuglement, Exécute sans peur ce qu'inspire la rage, Mets le feu, les poisons, et le fer en usage. Sans le secours des Dieux tu peux trouver la mort, Ta main t'y servira, meurs en dépit du sort ; Fais-toi dans ce dessein toutes choses propices, Invoque les fureurs, cherche les précipices, Va chercher un poignard qui te perce le flanc, Qui tire de ton corps ce qui reste de sang, Ou si tu peux trouver une mort plus cruelle Soufre-la sans horreur, tu la dois trouver belle.

1 510 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica