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un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

La Lucrèce Romaine

Urbain Chevreau· créée en 1637· 5 actes· 1 580 vers· 11 personnages

Représentée à Paris pour la première fois en 1637.

Personnages

  • TARQUIN, Empereur Romain
  • COLATIN, mari de Lucrèce
  • SEXTE, Fils de Tarquin
  • MAXIME, Confident de Sexte
  • MISENE, domestique de Colatin
  • TULLIE, Femme de Tarquin
  • LUCRÈCE
  • CECILIE, Demoiselle de Lucrèce
  • MELIXENE, Demoiselle de Tullie
  • BRUTE
  • LUCRETIE, Père de Lucrèce
MADAME,

EPÎTRE À MADAME LA MARQUISE De COASLIN.

Cette Lucrèce qui fut autrefois l'objet de l'amour d'un Prince, craint encore d'être celui de votre mépris, quand elle considère la sévérité de votre vertu. Elle n'est pas de celles qui ne veulent point de jour s'il n'est faux, ni de miroir s'il ne flatte ; quoi qu'elle soit plus malheureuse que coupable, elle a cru que comme pour avoir aimé un portrait, on n'est pas obligé d'aimer la toile quand il n'y a rien dessus ; on ne devait pas aussi chérir la vie quand l'honneur en était ôté, qui est la seule chose pour laquelle nous avons droit de la souhaiter. Toutefois, MADAME, considérez s'il vous plaît, que toutes les personnes qui perdent les yeux ne méritent pas qu'on leur arrache, que toutes celles qui haïssent la vie n'en sont pas indignes, et que cette Dame Romaine, quoique violée, passe encore dans notre siècle pour un exemple de pudeur. Mais comme la malice et la médisance ne trouvent point de vide dans la Nature, et que leur Empire n'a point d'autres bornes que celles du monde, j'appréhende qu'après avoir été si mal traitée d'un Prince, elle le soit encore davantage du reste des hommes. Je sais bien que voulant peindre Lucrèce, j'ai fait un monstre de ce dont la Nature avait fait une merveille ; et que mes vers seront peut-être aussi dignes de compassion que sa mort. Toute ces considérations ne me divertiront pas pourtant, MADAME, de vous l'offrir, et de vous prier de la recevoir. C'est de vous qu'elle attend son plus grand support ; et si elle mérite votre estime je suis assuré que son prix n'en eut jamais ; puis que vous discernez si nettement les bonnes choses d'avec les mauvaises, que ceux qui considèrent ce qui sort de vous avec envie, ne peuvent pas même s'empêcher de regarder ce qui est en vous avec admiration. Il est plus séant de publier hautement cette vérité, que de faire un mensonge, et votre raison ne se trouvera pas offensée d'une louange qu'on ne lui peut dérober avec injustice, et qu'elle doit souffrir par nécessité. Je n'entreprends pas ici, MADAME, de traiter de tout ce qui vous rend recommandable : L'antiquité de votre race, les généreuses actions de vos ancêtres, les éminentes dignités de vos parents, et les services notables qu'ils rendent aujourd'hui à l'État, avec vos mérites, et vos vertus, sont plutôt le sujet d'une histoire que d'une lettre. Il me suffit seulement de vous considérer comme un chef d'oeuvre que la Nature n'a pas fait sans effort, et après lequel, tous ses ouvrages n'ont rien qui nous puissent surprendre et nous émouvoir. C'est un sentiment commun, je ne répète que ce que disent les plus sensés ; et comme un écho j'emprunte ici la voix des autres pour me faire entendre. Cette opinion est juste et raisonnable, et la vérité les fait aussi bien parler, que moi, quand je proteste que je suis,

MADAME,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

CHEVREAU.

AUX HONNÊTES GENS

Nous sommes dans un siècle où les bonnes pensées semblent naître aussi rarement que les choses prodigieuses, et dans lequel les bons livres ne se comptent que par le nombre des miracles. Les esprits sont aujourd'hui si pénétrants, qu'on dirait qu'ils sont tous d'une même trempe, en ce que le moindre ne trouve rien au dessus de sa portée. Tous les hommes, sans en excepter même ceux qui n'en ont que l'apparence, pour avoir leu qu'ils ont été faits à l'Image de Dieu ; s'imagineraient choquer la Divine Providence, s'ils croyaient être défectueux dans la moindre de leur partie. Le pis en ceci est, qu'on en voit qui veulent être seuls dans cette comparaison, et qui se persuadent d'avoir en effet reçu du Ciel, ce que Pandore en eut autrefois au dire des poètes. Mais je trouve encore plus étrange que ceux qui connaissent toutes les vertus, et qui les croient pratiquer, oublient la modestie que je tiens une des principales, et qu'ils aient assez d'insolence pour vouloir assujettir les autres à croire qu'ils sont honnêtes gens pour ce qu'ils le disent : Comme si leurs jugements étaient aussi infaillibles que les paroles de celui dont ils veulent être le véritable portrait. On en trouve qui ne font pas conscience de publier que les personnes qui doutent de leur esprit et de leur mérite, ne sont pas moins hérétiques que celles qui auraient quelque scrupule des articles de foi, et des mystères de la Religion. Ce sont ces écrivains qui cherchent leur gloire dans le mépris qu'ils font des autres, et qui s'estiment aussi nécessaires dans les boutiques des libraires pour corriger les défauts d'un livre, que ces grands censeurs pouvaient être dans les anciennes Républiques pour corriger le défaut des moeurs. Ceux-ci trouvant ma LUCRÈCE y remarqueront peut-être autant de fautes que de mots et diront que je fais presque autant de chutes que de pas : Quelques uns moins jaloux, et plus véritables, trouveront quelque chose de rude, parmi quelque mouvement qui les pourra chatouiller : Mais qu'ils sachent que les épines d'ordinaire sont parmi les roses, et s'ils s'étonnent de voir une faute plus insupportable où je ne devais pas tomber, qu'ils se souviennent qu'on rencontre quelquefois des vipères sous de belles fleurs. En un mot comme je reconnais mon esprit faible, je crois être aussi sujet à mal écrire, qu'à mal faire, pour ce que je suis homme. Je n'ai pas eu les Sciences infuses comme notre premier père, pour reconnaître ici ce que je devais suivre, et ce que je pouvais éviter. Je croirais perdre mon esprit dans la recherche de l'éloquence et de la poésie, aussi bien que les Alchimistes perdent le leur dans la recherche de la pierre Philosophale. Je me console au moins, en ce que ceux qui n'écrivent pas bien, n'ont pas le châtiment de ceux qui font mal. Si cela était, la passion que j'ai a me faire connaître par ce moyen n'est point si forte que je ne la désavouasse si elle devait attirer ma honte et ma perte. Enfin, Lecteur, si ce poème pour lequel je n'ai perdu que fort peu de temps, ne peut mériter ton approbation, je t'entretiendrai un jour de matières plus sérieuses et peut-être plus nécessaires, et s'il a de quoi te plaire, je me trouverai sans doute récompensé de ma peine, puis que je n'eus jamais d'autre but que mon contentement et le tien.

ACTE I

ARGUMENT DU PREMIER ACTE.

Tarquin étant au siège d'Ardée invite les Romains à seconder ses mouvements pour la prise de cette ville, qu'il juge nécessaire pour la sûreté de celle de Rome : et après les avoir instruits du moyen de se gouverner parfaitement dans l'obéissance qu'il en veut tirer : il envoie Sexte Tarquin son fils à Colatie, pour avertir Tullie, la Reine, du bon succès de ses armes. Sexte consent à regret, toutefois se ressouvenant que c'était une occasion pour voir Lucrèce qu'il aimait infiniment, il se propose mille plaisirs, et dés l'heure rend Maxime confident de cette amour malgré tous les sentiments que l'honneur et le devoir lui pouvaient inspirer. Dans ce siège Colatin ayant appris des nouvelles de Lucrèce par Misene leur serviteur, renvoie ce même Messager pour assurer Lucrèce qu'ils emportaient sur les ennemis tout autant qu'ils en pouvaient souhaiter, et beaucoup plus qu'ils n'en avoient espéré au commencement.

SCÈNE PREMIÈRE. Tarquin, Colatin, Sexte, Maxime, Misene.

TARQUIN

Et bien, confessez donc qu'aujourd'hui ma valeur Porte chez ces mutins ma gloire et leur malheur ; Nous en savons tirer et du sang et des larmes, Rien ne leur est fatal que l'éclat de nos armes, Ils disent me voyant commander aux Romains Que Rome n'a qu'un chef, mais qu'elle a trop de mains, Que vous donnez des lois sur la terre et sur l'onde, Que m'ayant, c'est assez pour avoir tout le monde, Et que tous mes effets leur ont trop fait savoir Que les Dieux et Tarquin sont égaux en pouvoir : Et depuis mes exploits les ont tous fait résoudre À craindre plus mes coups que les coups de la foudre. Voyez, braves Romains ; voyez, que leur orgueil Leur a promis un temple et leur donne un cercueil ; Ils manquent de courage et non pas de matière, Ils font de leurs maisons leur propre cimetière, Ils sont tous étonnés d'un combat si nouveau, Et dans chaque retraite ils trouvent leur tombeau. Mais surtout achevez une telle victoire, Qui les couvre de honte et nous comble de gloire ; Achevez de porter ou la mort, ou l'effroi, Et faites en soldats comme je fais en Roi. Quoi que vous les voyez dans l'état de se plaindre, « Ne regardez jamais un malheur sans le craindre. « Sachez que le bonheur a d'étranges appas, « Mais qu'aussi le plus sûr est de n'y croire pas. « Ne rions point du sort quand il nous est propice, « Tel qui fut au sommet se voit au précipice ; « L'inconstante fortune où buttent les humains « Tourne aussitôt le dos qu'elle nous tend les mains, « Et nous pourrions nous voir par le tour de sa roue « Aujourd'hui sur un trône, et demain dans la boue. « Tantôt on a du bien, tantôt on a du mal, « Par là son mouvement paraît toujours égal ; « L'ingrate bien souvent dans l'ardeur qui la presse « Ne preuve son pouvoir que dans notre faiblesse, « Et l'aveugle qu'elle est, qui nous fait tant de lois, « Fait monter des Bergers, et descendre des Rois.

SCÈNE II. Sexte, Maxime.

SCÈNE III. Colatin, Misene.

ACTE II

ARGUMENT DU SECOND ACTE.

Sexte entretient Maxime de la violence de sa passion, et quelque difficulté que Maxime oppose au dessein de ce jeune Prince : il est contraint lui-même d'aller voir Lucrèce pour lui découvrir ce secret. Cependant qu'ils sont à contester, Tullie arrive, que Sexte entretient du succès des armes de Tarquin ; ce qui lui ôte la peur qu'elle avait toujours eue, que le courage de ce Roi ne fût la cause de leur infortune. Lucrèce après avoir vu Misene, raconte à Cécilie un songe dont elle n'attend rien de bon : et commence à en éprouver l'effet par la fausse nouvelle de la mort de son mari, que Maxime tâche de rendre véritable, pour l'assujettir par ce moyen plus facilement aux volontés de Sexte.

SCÈNE I. Sexte, Maxime, Tullie, Lucrèce. Misene, Cécilie.

SCÈNE II. Tullie, Sexte, Maxime.

SEXTE

Madame, quand le Roi s'approcha de la ville, Et qu'il n'y put trouver un accès si facile, Il jura sa ruine, il mit des gens partout, Il conclut de mourir, ou d'en venir à bout. Ses gens sont disposez ; la bataille s'apprête, Pour nous donner exemple il se met à la tête, Il nous regarde tous, et sa langue et sa main, Étonnant le rebelle enhardit le Romain. Dans le premier combat notre coeur s'évertue, Nous poussons tous nos gens, on tire, on frappe, on tue, Il tâche à résister, on le met à l'écart, On attaque une porte, on surprend un rempart, On monte à la muraille, on y fait mille brèches, Pas un n'y peut entrer, il n'en sort que des flèches : Nous poursuivons toujours ; l'ennemi cependant Veut n'espérant plus rien se perdre en nous perdant ; Un triste désespoir succède à son courage, Jugeant de sa faiblesse, il recourt à la rage, On trouve du plaisir dans un combat si beau, Chaque arbre est un gibet, et chaque homme un bourreau, Et le sort ennuyé de troubler notre joie, Nous fit faire d'Ardée une ville de Troie. L'ennemi dans l'effet qu'eut un si juste voeu Ne pouvait plus rien voir que du sang et du feu ; Les enfants, les vieillards, les soldats et les femmes, Brûlaient également dans le milieu des flammes, Bref nous allions si bien les mettre à la raison Que leur Temple brûlait comme une autre maison. Alors que peu de gens n'ayant plus rien à craindre Cherchent voyant ce feu les moyens de l'éteindre, Nos gens étant épars, le désir du butin Les empêchait d'y mettre une dernière fin. Le reste cependant tâche de nous surprendre, Et nous oblige tous alors de nous défendre ; Si bien qu'en un moment chacun fut étonné, De lui remettre un bien qu'il nous avait donné. Toutefois aujourd'hui cette ville est perdue, Dans le temps que je vins on la croyait rendue, Et sans en discourir, j'ose vous assurer Que le Roi n'y saurait plus longtemps demeurer. J'en suis venu moi-même apporter la nouvelle, Le Roi m'en a chargé ; vous me trouvez fidèle.

TULLIE

Que notre sort est doux ! Que j'ai versé de pleurs ! Et qu'après mes soucis je rencontre de fleurs ! Nous avons toutefois du sujet de nous plaindre : Car le Roi craint trop peu ce que nous devons craindre. Il doit aimer l'honneur, mais Dieux il ne voit pas Qu'il lui coûte bien cher, s'il cause son trépas. Il recherche la gloire aux dépens de sa vie, Et que ferai-je après en lui voyant ravie ? Perdrai-je davantage ayant perdu ce bien ? Ne craindrai-je pas tout, pour ne craindre plus rien ? Il pense bien mourir en mourant dans la gloire, Il croit par ses exploits exercer la mémoire ; Mais, hélas ! Ces honneurs sont des biens superflus, Et c'est en faire à ceux qui n'en jouissent plus. Nous entendons parler de Romule et d'Énée, La mémoire aujourd'hui vante leur destinée, Et nous remarquons tous leur sort si glorieux Qu'on parle de ces gens comme on parle des Dieux, Ils vivent dans nos coeurs, on vante leur mérite, Mais après le trépas pas un ne ressuscite ; Que leur sert donc l'honneur qu'ils poursuivent si fort Si pas un n'en jouit aussitôt qu'il est mort ? Ah ! Mon fils croyez-moi, tirons-en votre père, Je sais bien que la guerre est un mal nécessaire, Qu'une belle action donne beaucoup de bruit, Et qu'il faut se défendre alors qu'on nous poursuit ; Mais, hélas ! Méprisons un si triste avantage, Pour avoir plus de vie, ayons moins de courage ; Ne faisons rien aussi qui nous puisse tacher, Mais d'entrer au combat quand on peut l'empêcher. « Non, Sexte, le malheur vous pourra bien apprendre Qu'il arrive assez tôt sans qu'on le doive attendre, Et que sans rechercher le mal, ou le trépas, Ils viennent bien souvent quand on n'y songe pas.

SCÈNE III. Lucrèce, Misene, Cécilie.

LUCRÈCE

Ma chère Cécilie, « On ne se peut aimer dans sa mélancolie. Hélas une beauté dans l'état où je suis Conserve rarement sa force et ses ennuis ; « Et quand la peur a mis notre âme à la torture, « L'ennui défait souvent ce qu'a fait la nature. Je crois quand mon visage aurait tous les appas, Que je n'en puis avoir où Colatin n'est pas : Mais quand il est présent je n'ai plus de martyre, Et mes yeux et mon âme ont ce que je désire : C'est de lui seulement que dépend mon plaisir, Il fait toute ma peur comme il fait mon désir. Pourvu qu'il vienne ici je suis trop à mon aise, Et je crois plaire assez pourvu que je lui plaise. Mais un soupçon me tue, un songe à ce matin M'a fait voir clairement ce que veut mon destin. J'ai vu dans mon sommeil la chose la plus noire Qui puisse à mon avis entrer dans la mémoire. Le moindre souvenir donne de la terreur, Et je n'ose en parler tant il est plein d'horreur. D'un coup inopiné j'ai crû voir consumée La Déesse d'honneur dont j'étais tant aimée, L'image que le Temple en gardait chèrement, Aussitôt m'a semblé regarder fixement, Et me tendant les bras, par un autre miracle, Saignant de tous côtés m'a rendu cet Oracle : Sors du Temple, Lucrèce, et d'un pas assez prompt Répare par ta mort un détestable affront. Fais ce que tu pourras, tu seras poursuivie, Et tu perdras l'honneur aussi bien que la vie. Mais ne crains point la mort que craignent les mortels, Car c'est elle qui doit remettre mes autels. Lors elle a fait silence, et d'un coup de tonnerre J'ai vu l'autel à bas, et le Temple par terre. Un ombre incontinent s'est offert à mes yeux, Dont l'abord n'avait rien qui ne fût odieux : Par là j'ai crû ma mort ou ma perte arrêtée, J'ai vu qu'à mon malheur j'étais sollicitée ; Fuyant j'ai crû tromper et ses yeux et ses bras, Mais j'ai fait une chute en pensant faire un pas. Alors tout à cet ombre a semblé légitime Et ma seule faiblesse a commencé mon crime. La peur m'a réveillée après tant de malheurs, Et j'ai trouvé mon lit que je baignais de pleurs. J'ai voulu m'écrier ; mais une extrême crainte En étouffant ma voix ma défendu la plainte, Et pensant me lever pour aller jusqu'à toi, J'ai vu deux gros serpents qui sifflaient contre moi. J'ai regagné mon lit, et de cette aventure Il m'a fallu de force accuser la nature. Mais comme justement Maxime vient à nous, Nous saurons si le sort nous est contraire ou doux.

SCÈNE IV. Lucrèce, Maxime.

ACTE III

ARGUMENT DU TROISIESME ACTE.

Maxime dans la violence de la douleur de Lucrèce ; tâche de préparer son esprit à l'amour ; et s'imagine ce dessein assez facile en lui représentant que Colatin a trahi l'Empire, et qu'il s'est joint aux artifices de ceux d'Ardée pour venir plus facilement à bout des Romains. Mais cette vertueuse femme qui ne considère que la personne de son mari et sa qualité, sans s'arrêter à ce vice dont elle n'ose le soupçonner ; n'est point de l'intelligence de ce Confident, et ne peut croire qu'une personne de sa réputation puisse l'écouter sans scandale. Lorsqu'ils s'entretiennent sur ce sujet, Sexte arrive, qui continue dans la première ruse, et là il n'épargne rien de tout ce qui peut tomber dans l'imagination pour venir à bout de son entreprise : il assure que Colatin est un traître, que le désir de régner l'a rendu criminel, et qu'il a même attenté jusques à sa vie : pour trouver occasion de prouver sa vertu. C'est où il en reçoit de visibles témoignages, et d'où il prend occasion d'entrer secrètement dans son logis afin de venir à toutes les extrémités. Pendant ces intrigues, Tullie s'étant aperçu de la tristesse, et de la rêverie de son fils Tarquin, demande raison à Melixene de cette nouveauté, et n'en devinent toutes deux le sujet que confusément, d'autant qu'elles n'avoient pas lieu de soupçonner la brutalité de ce Prince : et qu'elles n'estimaient pas Lucrèce assez malheureuse pour être objet de ce funeste dessein. Elles sortent néanmoins dans la résolution d'essayer toutes sortes de remèdes pour connaître cette maladie : et Tullie s'en remet sur Melixene qui ne tenait pas pour impossible que la beauté de Lucrèce eut touché le Prince. Dans ces entremises Tarquin après avoir pris Ardée revient à Rome, et Colatin à Colatie et Sexte découvrant sa damnable résolution viole Lucrèce ; car n'ayant pu rien en tirer par les menasses, il crût ne devoir l'obtenir que par la force.

SCÈNE PREMIÈRE. Maxime, Lucrèce, Sexte, Melixene, Tarquin, Colatin, Brute, Maxime et Lucrèce, dans une chambre.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Tullie, Melixene.

SCÈNE IV. Tarquin, Colatin, Brute.

SCÈNE V. Sexte, Lucrèce dans un lit.

ACTE IV

ARGUMENT DU QUATRIESME ACTE.

Lucrèce ne croyant pas devoir conserver sa vie, apres avoir perdu son honneur ; se fait des armes de tout pour se faciliter la mort : mais elle en est empêchée par Cécilie, qui pour la flatter dans son malheur lui veut persuader que la force rend son pêché excusable. Malgré les sentiments de Cécilie elle envoie une lettre dans laquelle son regret est assez visible ; mais où elle ne se blâme pas tout à fait, ayant été violée, et où elle ne veut pas s'excuser étant adultère. Sexte et Maxime se doutant de la rage de Lucrèce, et craignant les premiers mouvements du Peuple Romain, délibèrent d'aller à Tarquin, pour obtenir le pardon d'une telle faute. Cependant qu'ils vont à Rome, le valet de Lucrèce rencontre Colatin qui revenait à Colatie, qui s'étant enquis de la santé de sa femme, trouve dans sa lettre un sujet de désespoir. Ayant su l'auteur de cette infamie, il jure avec son beau-père Lucretie, de punir une action si détestable ; et dés l'heure vont émouvoir tout le peuple et Brute principalement, qui n'attendait que l'occasion de s'exempter de leur tyrannie ; et qui trouva celle-ci pour donner aux Romains la liberté pour laquelle ils faisaient des voeux secrets ; sans oser aller plus avant.

SCÈNE PREMIÈRE. Lucrèce, Cécilie, Maxime, Sexte, Misene, Colatin, Lucretie, Lucrèce, Cécilie.

SCÈNE II. Maxime, Sexte.

MAXIME

J'entendais vos débats, et je n'osais paraître, Je m'eusse fait complice, en me faisant connaître : J'y voulus bien aller pour faire un autre effort, Mais je me ressouviens que je vous faisais tort. Plus elle résistais, plus vous faisiez d'approches, Je pesais vos discours, j'entendais ses reproches. Et quand vous avanciez l'effet de vos désirs Pour vaincre votre amour, elle avait des soupirs. Votre âme se piquait dans cette résistance, Vous la vouliez changer en voyant sa constance, Et la force à la fin mit dans l'extrémité L'exemple des vertus et de pudicité. Mais lors que je lui vis le désespoir dans l'âme, Mon esprit affligé censura votre flamme. Je blâmais avec elle une telle rigueur, Et votre cruauté me perça jusqu'au coeur. Je disais en moi-même : Ah, Sexte, est-il possible ! Hélas si vous l'aimez, soyez donc plus sensible ! Ménagez autrement un telle beauté, Pour aimer son mérite aimez sa chasteté. N'usez en son endroit d'aucune violence, Et pour l'amour des Dieux aimer son innocence. Toutefois mes souhaits n'eurent aucun effet, La force vous acquit un objet si parfait. Vous trouvâtes moyen d'apaiser votre flamme, Lucrèce vous servit comme la plus infâme. Sa prière jamais ne vous peut émouvoir, Sa faiblesse parut près de votre pouvoir. Et cette beauté chaste au lieu d'être adorée, Pour aimer trop l'honneur, se vit déshonorée. Qu'elle fit des soupirs ! Qu'elle versa de pleurs Dessus la même couche où vous trouviez des fleurs ! Et je disais de vous il faut pour son mérite Que la pitié le prenne, et que l'amour le quitte. Mais nous parlons en vain tandis qu'elle se plaint, Et puis vous avez fait tout ce que j'avais craint.

SCÈNE III. Misene, Colatin.

COLATIN

Il dit ceci en prenant le papier.

Que viens-tu de me dire ? Dois-je le déchirer ou si je le dois lire ? S'il cache mon malheur, à quoi bon de le voir, Le puis-je déchirer s'il me fait le savoir ? Croirai-je à cet écrit qui cause ma tristesse ? Le papier souffre tout, mais il est de Lucrèce. Portes-y donc les yeux malheureux Colatin, Pour y lire l'arrêt de ton mauvais destin.

LETTRE DE LUCRESSE.

Misene tu me tiens trop longtemps en balance, Instruis moi de l'auteur de cette violence : Que j'aille dans son sang nettoyer ce forfait, Si tu connais ce crime, apprends moi qui l'a fait. Dis moi le nom du traître, afin que je me venge, Son trépas désormais doit faire ma louange. Dis comme ce barbare a perdu la raison, Je l'irai massacrer jusque dans sa maison. Lucrèce verra donc sa liberté ravie Et le tyran qu'il est n'a point perdu la vie ? J'en veux faire un objet épouvantable aux yeux, Je veux que mon injure intéresse les Dieux. Quoi je le veux connaître, et pas un ne le nomme, Mais n'est-ce point un Dieu, sous la forme d'un homme. Je ne sais point le nom de mon persécuteur, Je ne vois point celui qui m'arrache le coeur. Vains pensers, désespoir, crainte, amoureuse flamme, Présentes-le à mes yeux en l'ôtant de mon âme. Ô Dieux ! Si c'était vous j'abattrais vos autels Vous n'auriez plus de voeux, je vous rendrais mortels.

Il lit.

Oui, je les chercherai, doux objet de mon âme, À dessein seulement de venger cet affront Qui nous imprime à tous la honte sur le front. Oui je les veux chercher, et mon âme te jure De venger tôt ou tard cette visible injure. Je chercherai les feux, je chercherai les fers, Je veux savoir les maux qu'on endure aux enfers, Afin qu'en les sachant une peine infinie, Me venge sur l'auteur de nôtre ignominie. Exécrable bourreau qui détruis mon bonheur, Tu te causes la mort, causant mon déshonneur.

Il lit.

Ah ! L'infâme qu'il est traîne trop son supplice. Lucrèce, je l'avoue, il doit être puni, Le Ciel me vengera son crime est infini. Aujourd'hui cette main y doit être occupée, S'il évite la foudre il craindra mon épée. Ne t'en afflige point nous serons soulagez, Les Dieux et Colatin doivent être vengés.

Il se laisse tomber.

SCÈNE IV. Lucretie, Colatin.

ACTE V

ARGUMENT DU CINQUIÈME ACTE.

Tarquin pensant joindre la joie à son triomphe, se trouve surpris du pardon que Sexte veut exiger de lui : après avoir appris la nouvelle d'une action où il s'attendait le moins ; il commande à son fils de se retirer ; ce que Sexte ne put refuser dans la crainte qu'ils avoient, que les ressentiments du peuple irritez par sa présence, ne se convertissent en fureur. Il s'en alla avec Maxime dans une petite colonie où il fut tué un an après. Tullie ayant vu dans la passion du Prince, le commencement de son malheur, apprend que le peuple cherche Tarquin, et que Brute en ce rencontre fait tout ce qui n'était pas impossible pour se délivrer de sa tyrannie. L'effet succède à la crainte ; car Lucretie, Colatin, Brute et quelques autres, donnent la fuite à leur Roi, et chassent toute la race des Tarquins. Après avoir contenté, leurs désirs, Colatin et Lucretie vont voir Lucrèce, qui ne pouvant survivre à son déshonneur, après avoir prié Colatin de venger son injure, tire secrètement de son sein un poignard et se tue voulant laisser par sa mort la mémoire de sa vie et de sa vertu aux nations les plus reculées.

SCÈNE PREMIÈRE. Tarquin, Brute, Maxime, Sexte, Tullie, Melixene, Colatin, Lucretie, Lucrèce.

SCÈNE II. Maxime, Sexte, Brute, Tarquin.

SCÈNE III. Tullie, Melixene.

SCÈNE IV. Tarquin, Brute, Colatin, Lucretie.

SCÈNE V.

TARQUIN, seul

Quelles extrémités où la rage les porte, Et je soufre qu'un peuple en use de la sorte. A quel crime odieux le porte la fureur, Un peuple me bannit, et je suis Empereur ! Vous commettez Romains ce crime épouvantable, En savez-vous quelqu'un qui soit plus détestable ? Rappelez moi Romains, bannissez votre erreur, Mais je ne suis plus rien, et j'étais Empereur. Hélas ! Faut-il qu'un fils par l'horreur de ses crimes M'ait mis du plus haut ciel au plus creux des abîmes ? Un peuple trop heureux de recevoir ma loi, M'a rendu son esclave, et je vivais en Roi. Ô Cieux ! D'où viendraient bien tant de métamorphoses ? On m'a vu reposer dessus des lits de roses. Chacun m'obéissait ; tous me rompent la foi. Je ne suis qu'un sujet, et je me suis vu Roi. L'ennemi me craignait à l'égal du tonnerre, Et mon peuple s'obstine à me faire la guerre ! Pendant que je régnais, il avait trop d'honneur, Dans l'éclat de ma gloire il voyait son bonheur. Mon coeur lui promettait le reste de la terre, Et le peuple s'obstine à me faire la guerre ! Les grandeurs ont toujours un dangereux appas, Naître ainsi dans l'honneur si nous n'y mourons pas Recevoir des faveurs si le Ciel nous en prive, Souffrir cent déplaisirs quand un bien nous arrive, À quoi nous peut servir un tel contentement S'il vient comme un éclair et passe en un moment ? Rois, Princes, Potentats, qui portez les couronnes, Qui pensez gouverner les coeurs et les personnes, Considérez Tarquin pour voir un malheureux, A qui jamais le Ciel ne fut plus rigoureux. Naguère ma vertu se promettait un temple Aujourd'hui mon malheur nous doit être un exemple. Dans un tel changement que je suis étonné ! Que notai-je le jour à qui je l'ai donné ? Fils, peuple, désespoir, exil, Empire, femme Vous portez à tous coups la mort dedans mon âme. Romains votre salut consiste à me ravoir Et votre sûreté dépend de mon pouvoir. Mais funeste malheur où mon âme est réduite Toute ma sûreté doit être dans ma fuite.

SCÈNE VI.

SCÈNE DERNIÈRE. Lucèce, Colatin, Lucretie, Brute.

LUCRÈCE

Comment les puis-je voir sans mourir à leurs yeux ? Tout ce que je dirai leur doit être odieux : Mon père votre fille est devenue infâme, Mon coeur je ne suis plus votre fidèle femme. Les plus grands accidents qu'on peut s'imaginer, Le plus grand coup du Ciel qui nous peut ruiner, Les maux les plus cuisants, et les plus longs supplices, La colère des Dieux, le fer, les précipices, Les flammes, les poisons, et le plus grand malheur Doivent par la raison céder à ma douleur. Le trépas doit finir une peine infinie, Et sans avoir pêché je veux être punie. Et combien que mon coeur souhaite le trépas, Si mon corps est pollué, mon esprit ne l'est pas. Hier je vis dans la nuit ma pudeur immolée. Et pour dire en trois mots, Sexte m'a violée. Oui je suis violée ; au moins avant ma mort, Cherchez cet assassin, vengez-vous de ce tort. Je ne le puis nier : maintenant je confesse, Qu'après cet accident je ne suis plus Lucrèce. Ce traître vient à bout de mes plus grands efforts Il se met loin du coeur en s'approchant du corps. La honte me surprend, et la vertu me laisse, Je sens que tout d'un coup je ne suis plus Lucrèce. Il cause sans regret tous nos communs malheurs, Il soufre mes soupirs, il adore mes pleurs. Dans ce ressentiment il fait voir sa tristesse : Mais il veut qu'à la fin je ne sois plus Lucrèce. Je le veux regarder et je n'ose le voir, Car en le regardant je vois mon désespoir. Je ne puis détourner le désir qui le presse, Sexte vit en infâme, et je meurs en Lucrèce.

Elle se tue.

1 580 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica