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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Tragi-Comédie en Cinq Actes

L'Aveugle de Smyrne

Pierre Corneille, Jean de Rotrou, François de Boisrobert, Guillaume Colletet, Claude de L'Estoile· créée en 1639, imprimée en 1638· 5 actes· 1 846 vers· 10 personnages

Représenté pour la première fois en 1639 à l'Hôtel de Bourgogne.

Personnages

  • ATLANTE, Prince du Sénat
  • PHILARQUE, Fils d'Atlante
  • ÉLIANE, Fille d'Atlante
  • OLINTHE, Mère d'Aristée
  • ARISTÉE, Maîtresse de Philarque
  • PHILISTE, Rival de Philarque
  • TERFILE, Confident de Philarque, et ami d'Atlante
  • ALCINON, Guide de Philarque
  • PAULINE, Confidente d'Aristée
  • SILENE, Geôlier
MONSEIGNEUR,

À MONSEIGNEUR, MONSEIGNEUR LE MARQUIS DE COVALAIN, COLONEL DES SUISSES, etc.

J'aurais fort mauvaise grâce de vous offrir cette tragi-comédie, si je ne croyais que vous n'aurez pas moins de divertissement à la lire, que vous en avez eu à la voir représenter ; ou si je n'étais bien assuré que les bonnes choses, de la nature de celle-ci, vous plaisent plus d'une fois ; et qu'il est peu de personnes, qui aiment plus passionnément que vous faites, tout ce qui porte le caractère de la Vertu. Puis que c'est une vérité manifeste, il me siérait mal, de la vouloir publier ; et quand je m'étudierais à le faire, mes paroles n'ajouteraient rien à votre Gloire, vu qu'elle éclate assez d'elle-même. Pour vous bien louer, MONSEIGNEUR, je n'ai seulement qu'à dire, que vous êtes digne imitateur des HÉROS de votre illustre Maison ; que leurs vertus sont nées avecque vous, comme la Valeur et la générosité sont naturelles aux Lions, et qu'elles vous mettent généralement dans l'estime de tout ce qu'il y a d'honnêtes gens, qui ont l'honneur de vous approcher. Aussi vous sont-ils toujours considérables pour leurs bonnes qualités, et particulièrement pour les Ouvrages de leur Esprit. Ce qui me fait croire, MONSEIGNEUR, que celui-ci vous sera d'autant plus agréable, que les beautés et les grâces n'en sont pas vulgaires. Que si je prends la hardiesse de vous le présenter, encore qu'il ne soit pas de moi ; c'est pour ce qu'ayant eu le soin de lui faire voir le jour, il est raisonnable que je l'aie aussi de lui chercher un asile, et qu'assurément il n'en saurait avoir un meilleur que sous votre protection, ni moi un plus grand bonheur que celui d'être avoué,

MONSEIGNEUR,

Votre très humble, et très obéissant serviteur,

BAUDOIN.

AU LECTEUR

Si l'Invention est l'âme de la Poésie, je ne doute point, LECTEUR, que vous ne trouviez parfaitement animée cette Pièce de Théâtre, où sont exprimées avec un Art merveilleux les amertumes et les douceurs de la plus noble de toutes les Passions. Bien qu'elle ait pour titre L'AVEUGLE, les lumières ne laissent pas d'en être si vives, qu'elles font avouer à nos Muses, que c'est Apollon qui les a lui-même produites. Amour, à qui les Poètes donnent la gloire d'avoir autrefois développé le Chaos, démêle ici d'étranges intrigues ; et par un trait de magie, qui lui est naturel, il se sert des yeux de la Beauté qu'il a blessée, pour rendre la vue à un amant qui l'a perdue. Il veut qu'à son exemple ceux qui se voilent de son Bandeau, soient à la fin clairvoyants. Il leur cache ses mystères pour un temps ; puis il les révèle tout_à_coup ; et pour leur apprendre qu'il est savant dans les secrets de l'avenir, il est ensemble l'illustre sujet, et l'Interprète miraculeux de la plupart des Oracles. En voici un qui ne s'éclaircit que par lui, après avoir été prononcé dans le Temple de Delphes en termes obscurs ; d'où cet absolu Monarque des Coeurs, tire des sujets de joie, et des succès agréables. Il montre par là, qu'il n'est pas toujours Auteur de Tragédies, comme quelques-uns l'ont voulu dire, puisqu'il rend ici Comique l'évènement du dernier Acte de ce Poème. Vous le reconnaîtrez LECTEUR, si vous avez la patience de le voir entièrement ; et pourrez juger de ce que vaut cet Ouvrage, soit par l'excellence de sa Matière, soit par la Forme que lui ont donnée quatre célèbres Esprits. Ce qui leur promet (quelque sentiment contraire que leur modestie leur fasse avoir) que cette Tragi-comédie aura l'approbation qu'elle mérite, et qui se doit attendre en semblables Pièces, du Jugement qu'on en peut faire sur le papier, plutôt que de l'applaudissement du Théâtre.

ACTE I

SCÈNE I. Philarque, Terfile.

TERFILE

Quoi ?

SCÈNE II. Atlante, Philarque, Terfile.

PHILARQUE

Rien mon père.

PHILARQUE

Mon père,

ATLANTE

Mon devoir.

PHILARQUE

Mais plutôt.

PHILISTE

SCÈNE III. Terfile, Philarque.

ARISTÉE, en prison

Qui donc est mort ?

PHILARQUE

La raison ?

PHILARQUE

Et qui donc ?

PHILISTE, en prison

Qui donc est morte ainsi ?

SCÈNE IV. Atlante, Philarque, Terfile.

SCÈNE V. Éliane, Pauline, Atlante, Philarque, Terfile.

PAULINE

Il est vrai.

ATLANTE

Tais-toi.

ACTE II

SCÈNE I. Atlante, Philarque.

SCÈNE II. Atlante, Éliane, Pauline, Philarque, Silène.

ATLANTE

Silène doit ouvrir la prison, et comme Éliane doit entrer, Aristée doit sortir.

Je la mets en vos mains ; vous me répondrez d'elle.

SCÈNE III. Aristée, Philarque, Atlante, Éliane.

ARISTÉE

Quoi ! Que me diras-tu ? Veux-tu perfide amant, Ou me faire un reproche, ou me faire une excuse ? Tu ne peux t'excuser, car ton crime t'accuse, Et ma pure innocence aurait peine à souffrir Ton injuste reproche, il me ferait mourir. Hélas ! Qui t'a forcé, faible et mauvais courage, De joindre l'inconstance et l'affront et l'outrage ? N'as-tu pu me quitter qu'en traître et suborneur ? Surprise au rendez-vous qui cause mon malheur : Dis-moi ce que j'ai fait, pour mériter ta haine ? N'est-ce pas une place où chacun se promène ? N'y suis-je pas venue, Ingrat, dessus ta foi ? Ai-je rien fait de lâche, et d'indigne de moi ? Avais-je autre dessein que de t'y faire instance, D'une honnête amitié, d'une ferme constance ? Depuis trois ans passés, que mon aveuglement, Dedans ton amitié m'engagea follement T'ai-je dit un seul mot, qui m'ait porté dommage ? Et dans ton vain esprit pût tirer avantage ? Tu sais que non, Barbare, et vu que tu ne peux, Me perdre par ma faute, ainsi que tu le veux, Tu me perds par toi-même, ah ! Que penses-tu faire ? Donc ma ruine, Ingrat, t'est glorieuse et chère ? Doncque ton faible esprit, follement transporté, En tire grand plaisir, et grande vanité ? S'il est vrai qu'en effet ton âme en soit ravie, Si mon malheur te plaît, que ne prends-tu ma vie, Pour achever ma perte en la diminuant ? Tu le peux aisément, qui t'en garde méchant ? Tu portes au côté, des armes pour la prendre, Je n'en ai point ici, qui me puissent défendre, Et quand bien j'en aurais, je n'en userais pas ; Sans défense, et sans peur, j'attendrais le trépas : J'y cours avec joie, et ce coeur magnanime, Te punit mieux ainsi de l'excès de ton crime.

SCÈNE IV.

PHILISTE, en prison

Philiste sort de prison, Silène ayant ouvert la porte.

Et bien, que voulez-vous d'un amant misérable ? Faites qu'il souffre seul, puisqu'il est seul coupable ; Ou veuillez soulager la douleur qu'il ressent, Puisque ce coeur coupable, est pourtant innocent. Si j'ai pris un dessein, qui n'est pas légitime, L'amour qui fait la faute, en efface le crime : Pour tromper un rival, l'artifice est permis ; On peut tout employer contre ses ennemis : Depuis assez longtemps la Fortune irritée, Me fait souffrir l'orgueil de la belle Aristée : Quatre fois la Nature a changé les saisons, Quatre fois le Soleil a revu ses maisons ; Et quatre fois cet astre, auteur de toutes choses, A vu fondre la neige, et fait naître les roses : Depuis que ses beaux yeux captivèrent mes sens Sous le joug rigoureux de leurs attraits puissants. Avec de grands respects mon âme l'a servie, Mon coeur, pour s'immoler a méprisé la vie ; Il a beaucoup souffert, beaucoup dissimulé ; Il a vu sa froideur, lorsqu'il était brûlé ; Et loin de l'émouvoir, par un juste reproche, Les torrents de mes pleurs n'ont touché qu'une roche. Enfin connaissant bien, que par votre retour Cet espoir, qui fait naître, et fait vivre l'amour, M'allait abandonner, la pâle Jalousie, M'a logé des bourreaux dedans la fantaisie ; Elle m'a fait juger, que vous teniez son coeur, Qu'au triomphe d'amour vous étiez le vainqueur, Et que tant de mépris, que je recevais d'elle, Venaient moins d'un esprit farouche que fidèle ; Que je n'étais haï, que pour ce qu'elle aimait, Et que malgré sa glace, un autre l'enflammait. Dans ces vifs sentiments, que la rage me donne, La raison fuit de moi, la vertu m'abandonne : Ainsi je me résous en cette extrémité, De vaincre mon Vainqueur par une lâcheté. J'écris sous votre nom à la belle Aristée ; Là par des maux de flamme, elle est sollicitée, De m'accorder le bien que je ne la puisse voir, Sur le bord de cette onde, où chacun va le soir.

ACTE III

SCÈNE I. Atlante, Terfile.

SCÈNE II. Philarque, Terfile.

SCÈNE III. Atlante, Olinthe.

SCÈNE IV. Philarque, Atlante.

SCÈNE V. Philarque, Atlante, Olinthe, Aristée.

PHILARQUE

Triste et faible raison, dans quel aveuglement, As-tu tantôt laissé tomber mon jugement ? Quel charme au doux aspect de ce parfait visage, De mes sens égarés a suspendu l'usage ? Mes yeux n'étaient ouverts, que pour me décevoir ; Je voyais misérable, et ne pouvais pas voir L'objet où j'avais l'âme, et la vue arrêtée ; Où pouvait être alors la langue d'Aristée ? Un seul mot de sa bouche eût pu me divertir De l'erreur dont mes yeux n'ont su me garantir. Je ne l'ai pu connaître en ce profond silence, Qui fait tout mon malheur, et toute mon offense ; Adorable Aristée, objet doux et charmant, Qui m'as par ton silence ôté le jugement ; Beauté vraiment fatale à ce coeur misérable, Tu sembles de ma faute être seule coupable ; Cependant je t'adore, et bénis tes appas, Je me condamne seul, je ne t'accuse pas. Et seul, sans murmurer, je souffre le supplice D'un crime, dont au moins ta rigueur est complice. Mais que dis-je insensé ? Peut-être, et je le crois, Que cette âme innocente endure autant que moi ; Et c'est ce qui me trouble, et rengrège ma peine : Ma créance pourtant est encore incertaine. Hélas ! S'il arrivait qu'Inhumaine en ce point, Elle connut ma peine, et ne la sentit point ; Ce mépris à mon coeur serait insupportable, Et ma mort en ce cas serait inévitable : Que si tout au contraire elle verse des pleurs, Au sentiment cruel de mes justes douleurs ; S'il est vrai qu'elle souffre une peine aussi dure, À mon occasion, que celle que j'endure ; Sa souffrance me tue, et me perce le coeur, Sa pitié m'est funeste, autant que sa rigueur ; Soit qu'en mes déplaisirs je l'éprouve à cette heure, Ou rude, ou favorable, il faudra que je meure. Mais, malheureux Philarque, où tendent ces discours ? Le sort en est jeté, mon mal a pris son cours : Je succombe aux ennuis, qui règnent dans mon âme ; En vain je vous appelle, en vain je vous réclame : J'afflige mon esprit de regrets superflus, Merveilles des beautés, je ne vous verrai plus. Au moins dans mon malheur, qui n'eut jamais d'exemple, Permettez que j'expire aux portes de ce temple : Je ne quitterai point ce funeste séjour, Où j'ai perdu l'espoir, sans perdre aussi le jour. Mais faisons-en le tour, voyons si d'aventure, Je pourrai découvrir les tourments que j'endure, À celle qui les cause, et si je ne puis pas Rendre ses yeux divins témoins de mon trépas.

ACTE IV

SCÈNE I. Atlante, Terfile.

ATLANTE

Les grands Dieux (m'a-t-il dit) ont seuls cet avantage, D'expliquer leur pensée, et l'homme est indiscret, Dont l'esprit curieux veut savoir leur secret ; Tâche à te consoler, le mal qui te possède, N'ira pas plus avant, le temps est ton remède ; Mais de guérir ton fils, je ne l'espère pas, Son amour durera jusqu'après le trépas, Car dès que belle âme en ressent la blessure, On a beau consulter, et l'art, et la nature, Rechercher le secours du ciel, et des enfers, Rien ne saurait briser le moindre de ses fers : Contre l'effort puissant de ce Dieu qui le blesse, Je manque de pouvoir, je connais ma faiblesse, Et l'art des Médecins ne fait qu'un vain effort, Quand il pense combattre, ou l'amour, ou la mort. Mais (a-t-il ajouté) si le priver de vue, Peut divertir l'effet du charme qui le tue, Je puis faire en ce point, ce que les Dieux ont dit, J'ai des secrets cachés, rien ne m'est interdit, Je puis par la faveur d'un secours salutaire, Le retirer du mal que j'aurai su lui faire. À ce mot, je l'avoue, un tel étonnement A surpris mon esprit en cet heureux moment, Que j'eusse cru passer pour ingrat, ou profane, De ne le tenir pas pour prêtre de Diane. En effet, si j'apprends qu'il ait eu le pouvoir De rendre cet amant incapable de voir, Terfile dois-je plus douter de mon remède ? Et que selon mes voeux l'Oracle ne succède ? Philarque épousera, quelque amour qu'il ait eu, Celle qu'on sait muette, et pleine de vertu. Il sera le mari de la soeur d'Aristée ; Pour cela, cher ami, j'ai son offre acceptée.

SCÈNE II. Héliane, Atlante, Terfile.

SCÈNE III. Philarque, Alcinon, Atlante, Terfile, Éliane.

ALCINON

Au jardin.

PHILARQUE

Philarque misérable, Si tu doutais encor du malheur qui t'accable, N'accuserait-on pas dans ce dérèglement, Ton esprit et ton corps d'un même aveuglement ? Ah ! Mes yeux sont blessés d'une fatale atteinte, De leurs faibles rayons la lumière est éteinte, Ce feu que je fais vivre, et qui me fais mourir ; A desséché l'humeur qui la soulait nourrir, Mais un point me console en ma douleur extrême, Je n'étais qu'amoureux, et je suis l'amour même : Oui, je suis tout pareil à ce maître des Dieux, N'ayant plus comme lui de prudence, ni d'yeux : Quelque obstacle pourtant qu'on oppose à ma flamme, Le supplice du corps ne va point jusqu'à l'âme : Je vois mon Aristée, en ne la voyant pas, Bien que j'en sois absent, je la suis pas à pas ; Et quand je l'entretiens de ma flamme secrète, Sa bouche me répond, bien qu'elle soit muette. Quelquefois je lui dis ; rare et chaste Beauté, Je ne perds malgré moi, le bien de la clarté, Qu'après être tombé, pour t'aimer, et te plaire ! Dans un aveuglement tout à fait volontaire. Lors elle me répond, Philarque, assure-toi, Que je ne manque aussi, ni d'Amour, ni de Foi. Leur excès violent, tient ma langue captive ; Mais mon coeur t'entretient de sa peine excessive ; Et mon penser fidèle, autant qu'ingénieux, Te parle incessamment, comme l'on parle aux Dieux. Sa seule passion a causé son silence, Elle l'a fait résoudre à cette violence, D'entrer dans ces lieux saints, aux hommes interdits, Dont sa seule présence a fait un Paradis. Hélas ! Pour ne voir point ce malheur qui me tue, Que n'avais-je perdu l'usage de la vue, Ou celui de la voix, lorsque j'ai refusé, Cet objet que j'adore, et que j'ai méprisé ; Mais pourquoi l'ai-je fait ? La Jalousie offense, Quand elle est mal fondée, et n'a point d'apparence. La mienne était très juste, elle avait fondement, Et l'accident passé m'excuse entièrement ; Mon âme a pour le moins toujours été remplie, En ce funeste état, d'amour plus que de vie : Car la jalouse humeur d'un esprit amoureux, N'est rien que son Amour, malade, et langoureux.

PHILARQUE

Pluton Dieu des trésors, la Fortune et l'Amour, Ont tous les yeux fermés à la clarté du jour ; Et dans l'aveuglement, que les Dieux autorisent, Ils aveuglent aussi tous ceux qu'ils favorisent. Pluton ni ses trésors ne me connaissent pas, La Fortune jamais ne m'avança d'un pas ; Il faut donc que d'Amour la puissance céleste, M'ait aujourd'hui réduit en un état funeste ; Et cela fait qu'au lieu de plaindre mon malheur, Je me plais, et me flatte en ma juste douleur ; Puisqu'en effet les yeux sont les portes des vices, De mon aveuglement je ferai mes délices. Hé bien, je suis privé de la clarté des Cieux, Est-ce pour s'étonner ? Beaucoup vivent sans yeux, Mais nul certainement, ne voit privé de vie ; Comment donc ne serait ma lumière ravie, Vu que je suis privé de l'Objet précieux, Qui fait toute ma vie, et luit seul à mes yeux ? Quand elle m'a paru si rude, et si farouche, Elle m'a menacé de n'ouvrir plus la bouche : S'en allant en colère, elle a prié les Dieux, Que je fusse privé de l'usage des yeux ; Si donc je ne puis plus, ni la voir, ni l'entendre, C'est l'effet de ses voeux, m'en voudrais-je défendre ? Non, ne révoquons pas un si fatal Arrêt, Consentons sans murmure, à tout ce qui lui plaît, Mon coeur ayant reçu le poison qui le tue, Par les conduits mortels de ma fatale vue, Il semble que les Dieux, au lieu de m'affliger, Quand ils les ont fermés, ont voulu m'obliger. Celui perdit les yeux, qui vit Minerve nue ; Je les perds seulement, pour l'avoir méconnue. Il fut trop en effet, moi trop peu curieux, Je n'ai vu que son voile, et j'ai fâché les Dieux : Admirez de mon sort l'extrême violence ; Celui qui vit Minerve, expia cette offense, Je m'offense tout seul, en ne la voyant pas, Et je souffre un tourment pire que le trépas. Mais las ! Je m'extravague, en ma douleur extrême, Et le mal que je sens me met hors de moi-même. Un homme, à votre avis, aurait-il l'esprit sain, Qui mourant se plaindrait de ne voir plus la main, Qui d'un coup de poignard l'aurait privé de vie ? Et moi, qui sens ma vue en un moment ravie, Je me plains seulement, lorsque je me souviens, De ne voir plus les yeux qui m'ont ravi les miens. Mes désirs sont bien téméraires, Je veux deux choses bien contraires, Voulant ce qu'elle veut, et désirant la voir : Elle ne le veut pas, cette Belle inhumaine ; Et partant c'est chose certaine, Que je le veux, sans le vouloir. Mais je retourne encor en mon extravagance, Et sens que la cadence, De mes tristes discours, Est inégale, ainsi que le sort de mes jours. Pour exprimer ce que j'endure ; Ainsi que mon amour, ma plainte est sans mesure ; Arrêtons-en le cours, je me suis emporté, Ce châtiment m'est dû, je l'ai bien mérité. Si le Ciel aujourd'hui, mon repos persécute ; Ce n'est donc plus qu'à moi, qu'il faut que je l'impute, De tous les déplaisirs que mon âme ressent, Je suis le seul auteur ; mon père est innocent : Dieux, comblez-moi d'ennuis, ma perte est arrêtée Mais conservez les jours d'Atlante, et d'Aristée.

ÉLIANE

Attendez.

ÉLIANE

J'y cours.

ATLANTE

Il accourt.

PHILARQUE

Alcinon ?

PHILARQUE

Non.

PHILARQUE

Aussi peu.

PHILARQUE

Non.

ACTE V

SCÈNE I. Atlante, Philarque Aveugle, Terfile, Alcinon.

SCÈNE II. Atlante, Philiste, Philarque, Terfile, Alcinon.

SCÈNE III. Olinthe, Aristée, Philarque, Terfile, Atlante, Alcinon, Éliane.

1 846 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica