Comédie-vaudeville en vers et en prose· Comédie-Vaudeville en un Acte
La Société du Doigt dans l'Oeil
Personnages
- DUVERDIER, Monsieur Marchand
- CORNIQUET, Monsieur Geoffroy
- ALFRED, Monsieur Armand
- LOUISE, Mademoiselle Duverger
LA SOCIÉTÉ DU DOIGT DANS L'OEIL.
Un salon : porte au fond ouvrant sur un jardin ; une croisée/à gauche, au deuxième plan ; porws dans les angles du fond. 4 droite, au premier plan, une petite table à ouvrages à gauche, une table sur laquelle se trouvent des journaux, un bilboquet, etc.
SCÈNE PREMIÈRE. Alfred, Louise.
LOUISE
Voyons, Alfred, parlons raisonnablement.
ALFRED
Je vous écoute, ma tante.
LOUISE
D'abord, vous me ferez le plaisir de me rendre cette correspondance.
ALFRED
Moi, rendre des lettres si chères... des lettres qui me rappellent un bonheur !... Laissez-les moi, je vous en prie.
LOUISE
Mais, voyez, Alfred, à quoi vous sert de nourrir un amour sans espoir ?... Lucie est mariée, maintenant. Garder ces lettres, c'est la tourmenter ; la poursuivre, c'est la compromettre, et pourquoi ? Prétendez-vous l'arracher à ses devoirs ? Non... aussi, mon cher Alfred, si j'ai eu un premier tort, celui d'encourager votre passion pour Lucie avant qu'elle fût mariée, aujourd'hui qu'elle n'est plus libre, je ne veux plus me prêter en rien à une correspondance déjà trop coupable.
Air du Fleuve de la vie.
Aussi désormais je refuse Vos lettres et vos billets doux.ALFRED
Ah ! C'est affreux !ALFRED, lui prenant la main
Oh ! Ma tante, vous qui êtes si bonne, je vous demande en grâce...
LOUISE
Alfred !
À ce moment entre Corniquet par la porte du fond, et sans être vu. 11 écoute.
ALFRED
Si vous saviez combien cet amour...
LOUISE
Taisez-vous !
CORNIQUET, à part
Oh !
Il se retire sur la pointe du pied.
ALFRED
Si vous saviez combien je souffre !
LOUISE
Je ne veux rien savoir !
ALFRED, apercevant Corniquet
Ah !
Corniquet frappe et entre.
SCÈNE II. Les mêmes, Oorniquet.
CORNIQUET, après avoir frappé
Peut-on entrer, s'il vous plaît ?
ALFRED, à part
Il est bien temps de le demander.
CORNIQUET
Ah ! Pardon ! Peut-être vous dérangé-je, vous gêné-je ou vous obligé-je à lever le siège ?
LOUISE, émue
Ah ! Monsieur Corniquet !
ALFRED, à part
Quel est cet original ?
CORNIQUET, à part
Hum ! Je crois que je les ai dérangés.
LOUISE
Alfred, allez chercher votre oncle, qui doiT être au jardin, près du kiosque.
Alfred sort.
CORNIQUET, à part
Ah ! C'est un neveu... et l'oncle est dans le kiosque.
SCÈNE III. Louise, Corniquet.
LOUISE, regardant bien si Alfred est parti
Là, maintenant, Monsieur_Corniquet, donnez-moi vite des nouvelles de Lucie, votre femme... Chère amie, c'est presque une soeur !...
CORNIQUET
Mais je vous remercie... Vous êtes bien bonne... Nous allons tout doucement... Une maladie de langueur...
LOUISE
Pauvre Lucie !
CORNIQUET
Ces médecins sont si ânes... Ils prétendent que ça ne se passera qu'au premier enfant.
LOUISE
Eh bien ?
CORNIQUET
Eh bien ! Ils nous ont conseillé les bains de mer... à ma femme... pas à moi... Car vous pensez bien... Non... Je veux dire... Enfin nous allons aux bains de mer.
LOUISE
Lucie est avec vous ?
CORNIQUET
Sans doute... Je l'ai laissée donnant des ordres... et tenez, la voilà dans le jardin.
LOUISE
Lucie ! Je vais au-devant d'elle.
CORNIQUET, voulant la retenir
Permettez...
ALFRED, en dehors
Oui, mon oncle.
LOUISE
Alfred !... Oh ! Je ne veux pas !
À Corniquet.
Pardon, pardon, Monsieur_Corniquet... Mais je suis impatient de voir cette chère Lucie !
Elle sort virement.
SCÈNE IV. Corniquet, puis Duverdier.
CORNIQUET
Elle a été troublée à la voix du neveu... Pauvre Duverdier !
DUVERDIER, à la cantonade
Tu entends, Alfred, va me remplacer, et surtout n'épargne pas les hannetons.
ALFRED, en dehors
Oui, mon oncle.
CORNIQUET
Voilà bien les maris, ils s'occupent des hannetons, tandis que...
DUVERDIER
Ces bêtes-là finiraient par me dévorer moi-même.
Apercevant Corniquet.
Eh ! Corniquet !... Mon vieil ami !...
CORNIQUET
Ce cher Duverdier !... C'est une surprise. Je me suis dit : Je vais aller voir Duverdier avec ma femme... Et ça le surprendra... Es-tu surpris ?... Dis-moi que tu es surpris.... Ah ! À propos, tu n'as pas encore vu ma femme ?
DUVERDIER
Non, mais je sais par Louise qui la connaît, car c'est une amie de pension...
CORNIQUET
Tu la verras... Ah ! Mon ami, je suis bien tombé !
Air : L'Amour qu'Edmond (BOURGEOIS).
C'est un trésor, car cette épouse Qui réunit grâce, talent, vertus, De moi, mon cher, n'est pas jalouse.DUVERDIER
Eh quoi !... Vraiment !CORNIQUET
Ah ! Méchant... J'ai peut-être un peu tardé à me marier, mais je n'ai pas perdu pour attendre.
DUVERDIER
Peut-être as-tu un peu attendu.
CORNIQUET
Je n'ai que cinquante_ans.
DUVERDIER
Oh ! Cinquante_ans et le...
CORNIQUET
Oh ! Je te vois venir... Tu veux dire cinquante_ans et le pouce !... Il est inutile d'ajouter le pouce, le pouce n'y est pas... J'ai cinquante_ans juste... et cinquante_ans, c'est l'âge de l'expérience... si nécessaire en mariage.
DUVERDIER
Oh ! Mon Dieu ! Aurais-tu déjà eu besoin de la mettre à l'épreuve, ton expérience ?
CORNIQUET
Moi ? Tu crois que je serais jaloux... ridicule... que je craindrais... Oh ! D'abord, je fais partie de la grande assurance.
DUVERDIER
Quelle assurance ?
CORNIQUET
De l'assurance contre le Doigt_dans_l_oeil !
DUVERDIER
Qu'est-ce que c'est que ça, bon_Dieu ?
CORNIQUET
Ah çà ! Mais d'où sors-tu, homme de province, homme arriéré ? L'assurance contre... Mais je veux remonter plus haut, je veux t'expliquer le doigt_dans_l_oeil, car sans doute tu ne connais pas...
DUVERDIER
J'avoue...
CORNIQUET
C'est bon... On va te mettre au courant. Tu songeras, mon cher Duverdier, que dans une certaine sphère, à Paris, dans le monde des journaux, des théâtres, des foyers... il y a une expression qui court journellement et qui est celle-ci : se fourrer le doigt dans l'oeil ! Ce qui veut dire s'illusionner, se bercer, se persuader à soi-même une chose qui n'est pas.
AIR : Ne raillez pas la garde citoyenne.
DUVERDIER
Ah ! Voilà ce qu'on appelle le...
CORNIQUET
Oui, mon ami, c'est pourquoi une société s'est fondée contre le Doigt_dans_l_oeil ; j'en suis membre et je veux que tu sois des nôtres, pour être, ainsi que moi, à l'abri de pas mal de choses désagréables... par exemple de tous les risques et périls qui menacent la propriété conjugale.
DUVERDIER
Il n'y a que toi pour inventer ces plaisanteries-là.
CORNIQUET
Merci bien, une plaisanterie que beaucoup de maris ont déjà prise au sérieux.
DUVERDIER
Allons donc !
CORNIQUET
Allons donc !... Tiens... Tu connais Dupont... Un de nos amis de cigares.
DUVERDIER
Oui.
CORNIQUET
Il en est... et bien lui en a pris... car déjà il plaide en séparation avec son épouse... C'est moi qui l'ai prévenu... Nous sommes brouillés... mais Grandet...
DUVERDIER
Il en est aussi ?
CORNIQUET
S'il en est ? Il s'est battu avec son cousin et a chassé sa femme de chez lui... Il y a eu esclandre... On l'a feuilletonné... C'est aussi moi qui l'ai... Nous sommes brouillés.
DUVERDIER
Aussi ?... Et Blainville ?
CORNIQUET
Blainville !... Oh ! En voilà un qui n'a pas tardé à être éclairé sur le compte de sa femme, grâce à notre société... La pauvre petite s'est asphyxiée... Blainville s'est désolé... C'est encore moi qui l'avais prévenu... Nous sommes brouillés.
DUVERDIER
Encore !
CORNIQUET
Oh ! Bien brouillés !... Ainsi, c'est convenu, je t'enrôle, tu es des nôtres.
DUVERDIER
Non, non, bien obligé... Je n'ai rien à craindre... J'ai une excellente femme... dont je ne doute pas, dont je ne douterai jamais.
CORNIQUET
Ils sont tous comme ça !
DUVERDIER
Comment, tous...
CORNIQUET
Oui, mon cher... et moi-même le premier, est-ce que je me douterais de quelque chose ? Est-ce que je serais ici, sans le bulletin... que j'ai reçu hier au soir ? Car rien n'échappe à la surveillance de la société...
DUVERDIER
Laisse-moi donc tranquille !
CORNIQUET, tirant un papier de sa poche et lisant
« Monsieur_Corniquet est prévenu que sa femme aimait, avant son mariage... »
DUVERDIER
Comment !... Ta femme aimait...
CORNIQUET
« Avant... avant son mariage... un jeune officier de... »
Parlant.
Le cachet a enlevé le mot, mais il doit y avoir lanciers, car c'est un uniforme qu'elle m'a déjà fait remarquer à la promenade.
DUVERDIER
C'est possible !
CORNIQUET
Puisque je te le dis.
Lisant.
« Un jeune officier de... qu'elle croit mort en Afrique et qui est de retour en France. »
DUVERDIER
Mais qui a pu t'instruire ?...
CORNIQUET
La société... Vois... Un premier avertissement sans frais. Tous les assurés se doivent aide et protection réciproque. L'un d'eux est-il menacé ? Crac, un bulletin qui vous prévient. Je suis prévenu.
Air de la Robe et des Bottes.
C'est que la police est bien faite. À tout accident qui survient, Lorsqu'un malheur menace notre tête, On nous prévient.CORNIQUET
Elle vaut bien la vôtre ; Celle de Paris, c'est connu, Doit arrêter tout prévenu, la nôtre Doit sauver chaque prévenu, Sauve toujours le prévenu.Aussi, en recevant celui-ci ai-je aussitôt fait demander des chevaux de poste ; et tandis que tout le monde croit que j'emmène ma femme aux bains de mer. Je la conduis à Bade, où nous passerons quelques mois pour dépister l'officier... C'est fort adroit, hein ?...
DUVERDIER
Très adroit.
CORNIQUET
Et sans la société, l'officier serait venu chez moi sous n'importe quel prétexte écheNiller les gueules_de_loup... détruire les hannetons... Moi, confiant, je l'aurais reçu... et je serais, à l'heure qu'il est, comme toi...
Gueule de loup : fleur nommée aussi muflier.
Echenille : Terme rural. Débarrasser des chenilles. [L]
DUVERDIER
Comment !.. Comme moi ?..
CORNIQUET
Sans le moindre soupçon... Tandis que maintenant...
DUVERDIER
Mais dis-moi donc, tu viens de dire comme moi... Explique-toi. Que veux-tu que je soupçonne ici ?... Nous vivons seuls.
CORNIQUET, d'un air goguenard
Ah !... Vous vivez...
DUVERDIER
Oui.
CORNIQUET
Tout seuls !...
DUVERDIER
Absolument !... Ainsi, qu'est-ce que tu veux ?...
CORNIQUET
Je veux te mettre de ma société.
DUVERDIER
Mais je ne le veux pas, entends-tu. Je ne crains rien, moi ; Dieu merci, j'ai une femme charmante... une perle introuvable... Car voilà trois_ans que nous sommes mariés, et nous nous croyons au premier jour...
CORNIQUET
C'est bon... Tu réfléchiras... Je te laisse... je vais rejoindre ma femme.
Regardant.
Tiens ! Quel est donc ce jeune homme qui se promène dans ton jardin ?...
DUVERDIER
Mais c'est mon neveu... Un jeune docteur plein de mérite, ma foi...
CORNIQUET
Ah ! C'est un médecin ?...
DUVERDIER
Oui... Mais depuis quelque temps il m'inquiète, ce garçon ; je ne sais pas ce qu'il a... Il est triste... à son âge...
CORNIQUET
Quelque amour dans le coeur.
DUVERDIER
J'en ai l'idée... Il ne m'en a pas parlé à moi... mais je crois que ma femme en sait quelque chose.
CORNIQUET
Al...lons donc !.. Tu y es...
DUVERDIER
J'y suis ?... Où suis-je ?...
CORNIQUET
Tu brûles.
DUVERDIER
Je brûle ?...
CORNIQUET, à part
C'est-à-dire, c'est son neveu, qui brûle.
Haut.
Ton neveu... est amoureux de sa [t]ante.
DUVERDIER
Par exemple !...
CORNIQUET
Et, de son côté... je crois que sa tante...
DUVERDIER
Par exemple !...
CORNIQUET
Je les ai vus... Ton neveu était autant dire aux genoux de sa tante...
DUVERDIER
Ça n'est pas vrai !...
CORNIQUET
Ah ! S'il y a quelqu'un qui se le fourre dans l'oeil ici, c'est toi... jusqu'au coude.
DUVERDIER
Quoi !..
CORNIQUET
Jusqu'au coude.
Air de Couder (Daranda).
Mon cher ami, crois-moi, je te conseille De prendre ici bien garde à ton neveu ; Examine, observe, surveille. Tu seras convaincu dans peu.DUVERDIER
Non, ma Louise fait ma gloire.CORNIQUET
De l'hymen l'amour est l'écueil.DUVERDIER
Je voudrais le voir pour le croire.SCÈNE V.
DUVERDIER, seul
Quelle calomnie !... Ma femme... Alfred à ses genoux... Quelle folie !... Suis-je simple !... Il a voulu m'éprouver, voir comment je prendrais sa plaisanterie... Je veux en rire.
Riant forcément.
Ah ! Ah ! Ah ! Ma femme ! Elle a l'air de chercher quelqu'un... Ah ! C'est moi... Pauvre chérie... Quand elle est deux minutes sans me voir...
SCÈNE VI. Duverdier, Louise.
LOUISE
Alfred n'est pas avec vous ?...
DUVERDIER
Non.
À part.
Tiens, c'est lui qu'elle cherche...
LOUISE, avec inquiétude
Est-ce qu'il est avec votre ami ?...
DUVERDIER
Non ; pourquoi ?...
LOUISE, embarrassée
Oh ! Pour rien.
DUVERDIER, s'échauffant
Pour rien !... Pour rien !... Si c'était pour rien, vous n'auriez pas l'air si inquiet.
LOUISE
Moi !...
DUVERDIER, en colère
Eh ! Oui, Madame,vous êtes très émue, c'est évident...
LOUISE, surprise
Je pourrais l'être, en effet, ne fût-ce que du ton dont vous me parlez, et qui vous est si peu habituel...
DUVERDIER, à part
C'est vrai.... Je lui parle... malgré moi. Maudit Corniquet, va !...
Haut.
Chère amie, c'est que je suis très contrarié de la visite de ce Corniquet...
LOUISE
Et moi donc !... Tomber ainsi chez les gens.
DUVERDIER
Pour les surprendre.
LOUISE
Dans un moment très embarrassant.
DUVERDIER
Il se pourrait !...
LOUISE, embarrassée
Et qui me force...à vous faire un aveu...
DUVERDIER, saisi, à part
Ah ! Mon Dieu !
LOUISE
Que je vous aurais peut-être dû plus tôt...
DUVERDIER, s'emportant
Au sujet d'Alfred, Madame !...
LOUISE
Oui... Mais ne vous emportez pas, mon ami, et pardonnez-moi ce manque de confiance, que je vais réparer en vous avouant tout sincèrement...
DUVERDIER, à part
Sincèrement... Pourvu qu'elle ne m'en apprenne pas davantage... Ah ! Je suis bien mal à mon aise !
LOUISE
Vous croyez votre neveu un jeune-homme calme.... Bien tranquille.... Mais quand vous saurez comme moi tout ce qu'il y a d'amour, de passion dans son âme...
Air : J'en guette un petit de mon âge.
Pour une femme mariée Il soupire.DUVERDIER
Que dites-vous ?LOUISE
Ainsi que vous je suis terrifiée Lorsque je songe aux dangers de l'époux, Car je crains qu'il ne se hasarde À le tromper.DUVERDIER
Me faire un tel aveu !...DUVERDIER
Assez... assez... N'achevez pas, Madame, j'aime mieux cela.
LOUISE
Cependant, mon ami, comment voulez-vous me conseiller et me tirer d'embarras, si vous ignorez ?...
DUVERDIER
Je sais tout.
LOUISE, vivement
Vous savez ? Et par qui ?
DUVERDIER
Par le secours d'une institution sublime qui découvre jusqu'aux fautes les plus cachées des épouses.... Comprenez-vous, Madame ?
LOUISE
Non, Monsieur.
DUVERDIER
Sachez donc qu'il existe une assurance contre le doigt_dans_l_oeil.
LOUISE
Vous dites ?
SCÈNE VII. Les mêmes, Corniquet.
DUVERDIER
Oui, Madame, une société qui...
CORNIQUET, lui faisant signe
Chut ! Chut !
DUVERDIER
Une assurance que...
CORNIQUET, bas
Tu t'y prends mal.
DUVERDIER
Laisse-moi tranquille, toi ! Enfin, Madame, voilà comme je sais tout.
LOUISE, vivement, à Duverdier, voyant Corniquet
Monsieur !
CORNIQUET
Pardon... Je suis peut-être indiscret.
LOUISE, à part
Le vilain homme ! Je ne puis le souffrir !
CORNIQUET
Dis donc, voici ton neveu ; as-tu pris un parti ?
DUVERDIER
Alfred ! Il fait bien d'arriver, je vais lui laver la tête.
LOUISE
Mon ami...
DUVERDIER
Laissez-moi, Madame !
LOUISE
Mon Dieu ! Que va-t-il arriver ?
CORNIQUET, à Duverdier
Ne fais pas d'esclandre, ou tu es perdu !
DUVERDIER
Je sais ce que j'ai à faire.
SCÈNE VIII. Duverdier, Louise, ALFRED, Corniquet.
DUVERDIER, allant à Alfred
Monsieur mon neveu !
ALFRED, plaisantant
Monsieur mon oncle !
Regardant la casquette retroussée de Duverdier.
Mon Dieu ! Mon oncle, que vous avez donc une drôle de coiffure ! Ah ! Ah !
DUVERDIER, scandalisé
Monsieur, permettez-moi de trouver cette plaisanterie de fort mauvais goût.
LOUISE, bas, à Duverdier
C'est cela, cherchez-lui querelle.
CORNIQUET, de même
Ferme !
DUVERDIER
Oh ! Pardon ! Mon oncle, je ne savais pas vous offenser.
DUVERDIER
Vous n'avez cependant pas craint de le faire, Monsieur.
ALFRED
Moi ? Et en quoi ai-je pu...
DUVERDIER
Mais en compromettant votre tante...
ALFRED
Moi ?
LOUISE, à Duverdier
Mon ami, de grâce...
DUVERDIER
Taisez-vous, Madame.
CORNIQUET
Mon cher, tu as tort.
DUVERDIER
Eh ! Mêle-toi de tes affaires, toi !
CORNIQUET
Mais tu n'entends rien aux tiennes.
À Alfred.
Enfin, jeune homme, dans la situation des choses, je crois que ce que vous avez de mieux à faire, c'est de vous éloigner. ,
ALFRED
De quoi se mêle-t-il, celui-là ? M'éloigner !
DUVERDIER
Assurément, et je vais te conduire moi-même à Paris.
ALFRED
J'espère que vous voudrez bien du moins m'expliquer...
DUVERDIER
Il demande une explication !
CORNIQUET
Oui, il demande...
ALFRED
J'avoue que pour le moment j'en aurais grand besoin.
LOUISE
Ce pauvre Alfred !
DUVERDIER, à Louise
Je vous conseille de le plaindre.
À Alfred.
Tu vas aller faire seller deux chevaux, et je te la donnerai en route, l'explication.
ALFRED
Du moins vous me laisserez apprêter mes bagages.
LOUISE, à Duverdier
Non, c'est pour gagner du temps.
DUVERDIER
Oui, c'est pour gagner... On vous les enverra, Monsieur, car je ne tiens pas à vous héberger à perpétuité.
ALFRED, piqué
Mon oncle !
LOUISE
Alfred, allez-vous-en, je vous en prie.
DUVERDIER
Et moi je...
ALFRED
Il suffit, mon oncle... Puisque tout le monde paraît tenir ici à ce que je m'éloigne... bien que je n'en puisse deviner la raison...
Allant pour embrasser Louise.
Ma tante, souffrez que...
DUVERDIER, t'arrêtant
Elle n'en a déjà que trop souffert, Monsieur.
LOUISE, bas, à Alfred
Revenez ici.
ALFRED, à part
Ah !
CORNIQUET, à lui-même
Un rendez-vous !
DUVERDIER
Quoi ?
CORNIQUET
Rien !...
ALFRED
Je vous obéis, mon oncle.
DUVERDIER
C'est heureux.
CORNIQUET, à part
Pauvre ami, va ! Si je n'étais pas là...
ALFRED, à part
Je saurai du moins ce qu'il y a...
Haut.
Je vais faire seller les chevaux...
DUVERDIER
Et moi, passer un vêtement. Venez-vous, Madame ?
LOUISE
Tout à l'heure, mon ami, j'ai affaire ici...
DUVERDIER
Comme vous voudrez.
CORNIQUET, avec intention
Je tiendrai compagnie à ta femme.
LOUISE, à part
Par exemple !
DUVERDIER
Air : Je saurai bien le faire marcher droit.
Allons, Alfred, allons, préparez-vous ; Il faut partir, je le veux, je l'ordonnerÀ part.
Je veux d'ici l'éloigner en personne, Pour écarter tous mes soupçons jaloux.ALFRED
Pour ce départ enfin préparons-nous. J'obéirai quand mon oncle l'ordonne ; Mais de sa part un tel ordre m'étonne. D'où peut venir un semblable courroux ?LOUISE
Allons, Alfred, allons, préparez-vous ; Il faut partir quand votre oncle l'ordonne.À part.
Tâchons ici d'éloigner sa personne, Pour écarter tous les soupçons jaloux.CORNIQUET
Allons, mon cher docteur, préparez-vous ; Il faut partir quand votre oncle l'ordonne.À part.
Il est prudent d'éloigner sa personne Pour éviter tous les soupçons jaloux.DUVERDIER, voyant Alfred et Louise parler bas
Que disent-ils ?DUVERDIER
Ah ! Quel bonheur d'avoir un tel ami !
SCÈNE IX. Louise, Corniquet.
LOUISE,à part
Comment le faire partir ?...
CORNIQUET, à part
Remplissons les devoirs de ma profession en veillant sur l'amitié.
Il prend un bilboquet, dont il se met à jouer.
LOUISE
Vous ne montez pas près de votre femme, Monsieur_Corniquet ?...
CORNIQUET
Non, Madame. Elle repose en ce moment et je craindrais de la déranger.
LOUISE, à part
Et Alfred qui va revenir... Il faut pourtant qu'il s'en aille.
CORNIQUET, à part
Comme je la vois venir...
Haut.
C'est fort amusant, ce jeu de bilboquet.
À part.
C'est stupide.
LOUISE
Et surtout... spirituel.
CORNIQUET, à part
Elle croit me piquer.. Elle me prend pour un amateur... Si elle savait que je n'y ai jamais touché.
LOUISE
Il faut avouer que pour un Parisien, vous n'êtes guère curieux. N'avoir pas seulement encore vu notre jardin.
CORNIQUET
Si Madame veut m'en faire admirer les allées et détours...
LOUISE, à part
Il ne me quittera pas.
Haut.
Oh ! Vous ne vous y perdriez pas seul... et je suis occupée en ce moment.
CORNIQUET
Je le vois bien... Vous cherchez...
LOUISE, impatientée
Quelque chose que je ne trouve pas.
CORNIQUET, à part
Oui, le moyen de rester seule.
LOUISE, à part
Ah ! J'y suis...
Haut.
Savez-vous, Monsieur...
CORNIQUET, tout en jouant
Bilboquet...
Se reprenant.
Corniquet.
LOUISE
Savez-vous que votre femme, avec laquelle je viens de causer, est fort inquiète pour vous ?...
CORNIQUET
Ma femme !... Et à quel sujet ?...
LOUISE
Mais au sujet de Monsieur_Blainville, qui s'est brouillé avec vous...
CORNIQUET
Ah ! Elle vous a parlé...
LOUISE
Oui... Et je suis bien fâchée que mon mari s'éloigne si vite...
CORNIQUET
Je vous crois.
LOUISE
Parce qu'il aurait pu vous réconcilier... Car il vous en veut beaucoup, Monsieur_Blainville !...
CORNIQUET
C'est vrai, il est très vif... Un duelliste !...
LOUISE
Oui, oui, un duelliste... très heureux. Duverdier est intimement lié avec Monsieur_Blainville.
CORNIQUET
Oui, je le sais.
LOUISE
Et comme nous l'attendons aujourd'hui même.
CORNIQUET, saisi
Comment !... Vous l'attendez ?
LOUISE
D'un instant à l'autre...
CORNIQUET
Blainville ?...
LOUISE
Lui-même.
CORNIQUET
Ici ?
LOUISE, écoutant
C'est une voiture, n'est-ce pas ? Entendez-vous ?...
CORNIQUET, bouleversé
Je n'entends rien du tout... J'ai un bourdonnement dans les oreilles... Où diable me suis-je fourré ?... S'il me rencontre ici... Il est capable... Je le connais...
LOUISE
Il est heureux du moins que mon mari ne soit pas encore parti. Je vais lui dire de toucher deux mots à Monsieur_Blainville.
CORNIQUET
Non, non, qu'il ne parle pas de moi, j'aime mieux cela... parce que je réfléchis que ma femme... me disait... C'est la vérité, ma femme me tourmentait pour partir... et alors... Blainville... J'ai même bien envie de faire un peu de chemin à pied, ma femme me rejoindrait...
LOUISE, riant sous cape
Ah ! Ah !... Comment, vous nous quitteriez aussi subitement... Tenez... Voilà la voiture qui tourne la grande avenue...
CORNIQUET, tremblant
La grande !... Je vais... Je vais dire à ma femme...
Fausse sortie.
LOUISE, étouffant son rire
Ah ! ah ! ah !...
CORNIQUET, se rétournant
Hein ?...
Oh !...
LOUISE, à part
Alfred !... Maladroit !... Il n'était pas parti.
CORNIQUET, â part
Ruse de femme !... Et moi qui donnais là dedans...
À la cantonade.
Oui, ma bonne amie... Je pars devant... Tu me rejoindras...
À Louise.
Ah !... Vous dites que c'est la voiture... Madame, j'ai bien l'honneur de vous saluer !...
11 feint de sortir et se cache derrière la porte.
SCÈNE X. LOUISE, ALFRED, CORNIQUET, caché.
LOUISE
J'ai cru qu'il ne s'en irait jamais.
ALFRED, rentrant
Et moi donc !...
LOUISE
Mais voyez s'il n'écoute pas à la porte, car cet homme est capable de tout.
CORNIQUET
Comme cette femme-là me comprend !...
ALFRED, après avoir regardé
Il n'y est pas... Enfin, chère petite tante, maintenant que nous voilà seuls, expliquez-moi donc ce que signifie...
LOUISE
Cela signifie, Monsieur, que vous êtes cause du premier chagrin que me fasse mon mari...
ALFRED
Moi ?... Mais c'est à en devenir fou !
CORNIQUET, à part
Le malheureux ! Quelle passion !
LOUISE, très-froidement, lui présentant un paquet de lettres
Voici toutes vos lettres, Monsieur.
CORNIQUET, à part
Des preuves écrites.
LOUISE
Et je vous déclare que je ne vous reverrai de ma vie ! Si vous ne me remettez à_l_instant même...
ALFRED
Une telle menace ! Oh ! Quoi qu'il puisse en coûter à mon amour...
CORNIQUET, à part
Pauvre Duverdier, va !
Alfred, rendant à Louise les lettres de Lucie.
Air du Pot de fleurs.
Je vous les rends. Quels malheurs sont les nôtres ! C'était ma joie et mon bonheur.CORNIQUET
On a voté les impôts les plus traîtres, Mais en faveur de nos maris, je crois, On ferait bien de voter une loi Qui doublât l'impôt sur les lettres.À part.
En voilà un qui me doit un fier remerciement.
Duverdier, ouvrant brusquement le porte, écrase Corniquet contre la causeuse. Tout le monde jette un cri de surprise. A part.
Si c'est comme ça qu'il me remercie.
SCÈNE XI. Louise, Corniquet, Duverdier, Alfred.
DUVERDIER
Il était ici !
CORNIQUET, se frottant
Moi aussi, moi aussi, j'y étais.
ALFRED
Lui !
LOUISE, à part
Il nous écoutait !
CORNIQUET, bas
L'assurance veillait sur toi.
DUVERDIER
Ah çà, laisse-moi la paix, toi.
À Alfred.
Et nous, partons, monsieur le drôle, passez devant !
LOUISE
Duverdier !
DUVERDIER
Taisez-vous, Madame !
LOUISE
Oh ! Mon mari me parler ainsi !
CORNIQUET, à part
Il n'est pas adroit... mais je suis là.
Air : Trahison, perfidie.
SCÈNE XII.
LOUISE, seule
Monsieur_Duverdier... me faire une pareille scène !... Lui, si bon jusqu'ici !... Car c'est la première querelle depuis notre mariage ; ce pauvre Alfred aussi a eu sa part de mauvaise humeur... et tout cela à cause de ce Monsieur_Corniquet !... Il avait bien besoin de venir nous voir en passant ! Certes, si ce n'était sa femme, cette chère Lucie ! Monsieur_Corniquet ne resterait pas deux heures ici !
CORNIQUET, en dehors
Docteur... je vous en prie... Montez vite près de ma femme !
LOUISE
Que dit-il ?... Mais... c'est Alfred qu'il appelle près de Lucie !... Et moi qui me suis donné tant de mal pour empêcher... Ah ! Tâchons, s'il en est temps encore...
SCÈNE XIII. Louise, Corniquet.
CORNIQUET, à la cantonade
C'est bien... Je vous laisse avec elle...
LOUISE, à part
Ah ! Mon Dieu !
Voulant entrer chez Corniquet au moment où il sort de sa chambre.
Permettez...
CORNIQUET, la retenant
Du tout... Ce n'est rien... Ne vous inquiétez pas !...
LOUISE
Mais, Monsieur...
CORNIQUET, même jeu
C'est un spasme... Je connais ça...
LOUISE
Lucie indisposée !
CORNIQUET
Rassurez-vous !... Je sais d'où cela vient ; ma femme prenait l'air à la fenêtre qui donne sur la cour, et en entrant brusquement chez elle je l'aurai effrayée... Ça m'arrive souvent... Pauvre petite ! Elle a jeté un cri en tombant dans mes bras.
LOUISE
Lucie !
CORNIQUET
Elle est revenue à elle, grâce à votre neveu.
LOUISE, à part
Voilà ce que je craignais...
Haut.
Je cours...
CORNIQUET, la retenant
Restez donc... Elle se trouve mieux... Très bien, même... C'est un fort habile docteur que votre neveu.
LOUISE
Mais permettez...
CORNIQUET, à part
Elle veut aller retrouver Alfred.
LOUISE
À la fin, Monsieur, laissez-moi !
Elle sort vivement.
SCÈNE XIV.
CORNIQUET
Elle m'échappe... Duverdier va croire que c'est moi qui prête les mains... Ah ! Je ne veux pas.
Il va pour sortir.
Allons, bien ! Voici le mari qui accourt d'un autre côté... Ah ! Voilà des gens qui pourront se flatter d'avoir troublé le repos de leur hôte.
SCÈNE XV. Corniquet, Duverdier.
DUVERDIER, exaspéré
Oh ! Je ne suis plus maître de mot !.. Il m'a planté là, seul, dans l'écurie, pour revenir sans doute.
CORNIQUET
Ta, ta, ta, ta... voilà comme on se monte la tête quand on n'est pas raisonnable... C'est moi qui ai prié ton neveu de monter chez ma femme qui était évanouie... et je l'ai laissé lui prodiguant les soins les plus empressés... car il a l'air fort capable, ce gaillard-là !
DUVERDIER
Oui, fais-moi son éloge.
CORNIQUET
Je lui crois des capacités... comme docteur... Je dis comme docteur... Tu ne peux pas lui ôter cela, que diable ! J'aurais, confiance en lui, moi !
CORNIQUET
Accordé ; mais comme docteur Il a fait revenir ma femme, Et ce qui lui fait plus d'honneur, En refusant ma récompense. Que de soins et que d'intérêt ! Il eût été payé d'avance, Que bien sur il n'eût pas mieux fait, Que certes il n'aurait pas mieux fait !DUVERDIER
Je ne sais ce qui m'a retenu en les trouvant tous deux ici, tout à l'heure.
CORNIQUET
Et tu aurais eu tort, car enfin j'étais là, moi... et j'ai été témoin de tout.
DUVERDIER
De tout ! De tout quoi ?
CORNIQUET
Voyons, ami infortuné, ne te laisse pas abattre par un danger que tu peux éviter maintenant... Si je n'étais pas arrivé aujourd'hui... Je ne dis pas...
DUVERDIER, accablé
Tais-toi !
CORNIQUET
Enfin, tout est fini.
DUVERDIER
Comment, tout est fini ?
CORNIQUET
Oh ! Mais fini tout à fait... Une fois ton neveu parti... Ta femme n'y pensera plus... Elle est vertueuse au fond, ta femme... Moi je la crois vertueuse.
DUVERDIER
Comment donc, mais certainement que...
CORNIQUET
Car c'est elle qui a exigé qu'ils se rendissent leur correspondance.
DUVERDIER, tombant sur un siège
Leur correspondance !... Mon Dieu ! Mais cela datait donc...
CORNIQUET, soupirant
À ce qu'il parait.
DUVERDIER, exaspéré
Ma femme !.. Louise !
CORNIQUET
Mais quand je te donne l'assurance...
DUVERDIER
Va-t'en au diable avec ton assurance ! Car ce matin encore j'étais au comble du bonheur...
CORNIQUET
C'est-à-dire que tu te figurais être heureux.
DUVERDIER
Qu'importe ! Je l'étais... quand tu es venu détruire mon existence.
CORNIQUET
Dis quand je t'ai sauvé du précipice.
DUVERDIER
Et que te fait la conduite de ma femme ? Est-ce toi qui l'as épousée ? Et si elle aime son neveu !.. C'est que ça lui fait plaisir !
Étouffant ses larmes.
Et si je veux qu'elle l'aime, moi, est-ce que cela te regarde ?
Levant le bras.
Tiens ! Tu mériterais !...
CORNIQUET, avec dignité
Duverdier !... Tu n'es qu'un ingrat !
DUVERDIER, se retenant
Mais va-t'en ! Va-t'en ! Entends-tu, et ne remets jamais les pieds chez moi.
Il sort furieux.
CORNIQUET, le suivant
Nous sommes brouillés !
DUVERDIER, en dehors
Oui !
CORNIQUET
Ça ne pouvait pas manquer. Voilà pourtant comme ils me récompensent tous...
Voyant Alfred au fond.
Ah ! Voilà la pomme_de_discorde de ce malheureux ménage !
SCÈNE XVI. Corniquet, Alfred.
CORNIQUET
Eh bien ! Docteur, et ma femme ?
ALFRED
Elle va mieux, beaucoup mieux, Monsieur.
CORNIQUET
Allons, nous pouvons nous remettre en route.
ALFRED
Quoi ! Vous voudriez repartir ?
CORNIQUET
Sur-le-champ.
ALFRED
Impossible !
CORNIQUET
Il le faut bien, puisque me voilà brouillé avec Duverdier à cause de vous.
ALFRED
À cause de moi ?... Je me doutais bien que c'était vous...
CORNIQUET
Qui vous ai surpris près de votre tante dans une position aussi significative que vos discours.
ALFRED, avec force
Monsieur ! Mais...
DUVERDIER, en dehors
Non, Madame, non !
CORNIQUET
Votre oncle !... Silence !... Mais suivez-moi, jeune insensé, et j'espère que l'honneur ne vous permettra pas de refuser la seule satisfaction qu'on puisse attendre de vous.
ALFRED
Ah Çà !...
CORNIQUET, l'entrainant
Venez !
Ils sortent à l'entrée de Dunrdier.
SCÈNE XVII. Duverdier, Louise, entrant très-animés.
DUVERDIER
Oui, c'est une excellente excuse ! On se dit : Au bout du compte, si mon mari découvre quelque chose... J'en serai quitte pour me rejeter sur un manque de confiance.
LOUISE
Ah ! Monsieur, me parler ainsi 1
DUVERDIER
Je dis ce que je pense, Madame.
LOUISE
Oh !
DUVERDIER
Et qu'ennuyée de vivre ici seule avec un mari, vous avez été ravie de faire la coquette avec un jeune homme.
LOUISE, ne comprenant pas
Plaît-il ?
DUVERDIER
De l'entendre, comme vous disiez si bien, vous exprimer tout ce qu'il avait d'amour dans l'âme... et sans doute vous lui disiez aussi combien vous le payiez de retour.
LOUISE, interdite, étourdie
Mais qui donc, Monsieur ?
DUVERDIER
Qui donc ? Mon neveu, apparemment, dont vous êtes folle...
LOUISE, suffoquée
Oh non !.. Monsieur... Non... Vous n'avez pas cru, vous ne pouviez pas croire...
DUVERDIER
Je ne peux pas... Lorsqu'il a été surpris à vos pieds ce matin !
LOUISE, tombant à la renverse sur la causeuse
Ah !
DUVERDIER, désolé
Elle se trouve mal ! Mon Dieu ! Qu'ai-je fait ? Louise, ma pauvre Louise ! Non, non, je ne te crois pas coupable, je ne crois rien !
Il cherche à lui donner de l'air, et en enlevant son fichu, il fait tomber les lettres qu'il ramasse.
Ses lettres ! Et j'en avais pitié, et je...
Lisant la suscription.
« Monsieur_Alfred, officier de santé, » C'est bien à lui, mais ce n'est pas l'écriture de ma femme !
Voyant la signature.
Lucie ! Signées Lucie ! Lucie... La femme de Corniquet !... Diable !... Et j'ai pu soupçonner !
Se jetant aux genoux de sa femme.
Ma Louise, reviens à toi, je t'en prie... Je t'en supplie...
LOUISE, revenant
Ah ! Monsieur, c'est indigne ! Et vous mériteriez...
DUVERDIER
Oh ! Non, car, vrai, je suis assez puni ; mais ce pauvre Corniquet !.. Ah ! Pour celui-là, j'en suis enchanté !...
DUVERDIER
Raison de plus !DUVERDIER
Lorsque je vous croyais volage, Il était gai, joyeux, il plaisantait, Et quand j'arrive à tout connaître, Il m'est permis d'être ce qu'il était, En le voyant ce que je croyais être. Je suis un grand coupable ! Pardonne-moi !...LOUISE
Mon ami !..
Il l'embrasse.
SCÈNE XVIII. Les mêmes, Corniquet, costume de voyage.
CORNIQUET,les admirant
Touchant tableau !... C'est pourtant à moi qu'ils doivent ce bonheur-là !
DUVERDIER
Oui ! Je te conseille !
LOUISE, à Duverdier
Il ne sait donc rien ?
DUVERDIER
Non, il croyait que c'était à toi.
CORNIQUET, voyant les lettres à terre
Maladroit, qui ne voit pas les lettres de sa femme ! Si c'était moi.
Il tousse.
Hum ! Hum !
Il va pour les ramasser.
LOUISE, alarmée
Les lettres !..
DUVERDIER, retenant Corniquet
Diable ! Ne te donne donc pas la peine.
CORNIQUET
Mais c'est...
DUVERDIER
Je sais.
CORNIQUET
C'est juste ; vous voilà raccommodés !
DUVERDIER
Tout à fait. Cette chère Louise.,,
Il l'embrasse.
LOUISE
Mais... votre femme ?
CORNIQUET
Elle est dans notre voiture.
LOUISE
Ah ! Je respire...
CORNIQUET
Le docteur... Votre neveu, étant convenu avec moi qu'avec de grands soins le voyage ne lui ferait que du bien... Et je viens vous faire mes adieux.
DUVERDIER
Bon voyage !
LOUISE
Mais... Alfred ?
CORNIQUET, à part
La malheureuse ! Elle n'en démordra pas ! Voilà une passion !...
À Duverdier.
Ne lui en dis rien, il résistait d'abord, mais je l'ai supplié... et par humanité, par égard pour la santé de ma femme, il s'est résigné à nous accompagner.
LOUISE
Lui !
CORNIQUET
Oui, il vient avec nous.
DUVERDIER, à part
Malheureux !
Haut.
Mais ta chaise de poste n'est qu'à deux places.
CORNIQUET
Je le sais bien ; je monterai sur le siège... à côté du cocher.
DUVERDIER
Oh ! C'est trop fort !
CORNIQUET
Que veux-tu ? Voilà ce que j'appelle se sacrifier pour ses amis.
DUVERDIER
Oui. Ah ! ah ! ah !
LOUISE, à Duverdier
Mais, mon ami...
DUVERDIER, bas
Laisse donc, Corniquet est assuré... Ah ! ah ! ah !
LOUISE
Assuré ?
DUVERDIER
Oui, contre... Ah ! ah ! ah !
LOUISE
Ah ! Ma foi, il l'aura bien mérité...
Se laissant aller aussi.
Ah ! ah ! ah !
CORNIQUET
Rire de bonheur et de...
Même jeu.
Ah ! ah ! ah !...
Ils rient tous trois ensemble.
DUVERDIER, à part
Pauvre Corniquet !.. Se te fourre-t-il dans l'oeil...
LOUISE
Quoi donc ?
DUVERDIER
C'est un mot entre nous.
CORNIQUET
Ce cher Duverdier... Quand je disais qu'il se l'était fourré jusqu'au coude...
LOUISE
Quoi donc ?
CORNIQUET
C'est un mot entre nous deux.
CHOEUR.
Air : Les Reines (de Mabille).
CORNIQUET
Leur bonheur est ma seule récompense, Mais pour le rendre encore plus complet, En me chargeant,grâce à mon assurance, De leur neveu, je suis sûr de mon fait.LOUISE et DUVERDIER
Nous lui devions bien une récompense Pour tout le mal ici qu'il nous causait, Qu'il parte donc, avec son assurance, Notre bonheur à tous sera complet.CORNIQUET
Air : Ces postillons sont d'une maladresse.
Pour nos auteurs que vos bravos éclatent ; Ne soyez point, Messieurs, trop exigeants ; Imprudemment tous les hommes se flattent, Et j'entendais ce soir ces pauvres gens Qui prévoyaient des bravos indulgents. Ils se disaient : Notre pièce est jolie, Et le public lui fera bon accueil 1155 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica