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un seul est le mot juste.

Comédie en prose· Comédie en un Acte

Valentin

Jules Claretie· imprimée en 1881· 3 personnages

Personnages

  • LE COMTE
  • LA COMTESSE
  • VALENTIN, valet de chambre

VALENTIN

SCÈNE I. LA COMTESSE, VALEXTIN, allant et venant.

Valentin est un grand garçon, fort élégant, le profil régulier, d'aspect classique, les favoris longs et irréprochables taillés ; l'air d'un diplomate, n'étais sa livrée qu'il porte fièrement : culotte courte, bas blancs bien tirés et laissant saillir des mollets nerveux. - La comtesse feuillette un livre.

LA COMTESSE, à part

Jamais cette lecture ne m'a causé une telle émotion ! J'en suis vraiment troublée... Suis-je sotte !

À Valentin.

Valentin. Rapportez ce livre dans ma bibliothèque.

Valentin s'approche.

Non, au fait, je le garde.

À part.

Ce garçon n'aurait qu'à examiner le titre, à refléchir et à deviner ce déplorable secret. Ces gens-là sont fins comme des limiers de police ! - Allez,Valentin,je n'ai plus besoin de vous !

Elle reprend, avec un soupir, la lecture de son livre. Tout_à_coup un bruit de cristal brisé la fait légèrement bondir.

Eh bien ! Quoi ? Qu'avez-vous fait, Valentin ?

VALENTIN, confus et un peu rouge

Madame_la_Comtesse me pardonnera... J'avais cru voir la un grain de poussière, je me suis approché... et... en soufflant... comme ça... ça s'est cassé !

LA COMTESSE, avec dépit

Oh ! Ma jolie coupe de Venise ! L Les ouvriers de Murano l'avaient fabriquée pour moi, lorsque nous avons visité... Monsieur_le_Comte et moi.

À part.

Le Comte était charmant alors !

Haut.

Un bijou, cette coupe ! À mes armes ! On n'est pas plus maladroit que vous, Valentin ! Vous êtes insupportable vous cassez, vous brisez !... Une oeuvre d'art ! Un objet unique !... Quel malheur !

VALENTIN, ramassant les éclats du verre

Oh ! Madame, il y a un Auvergnat, - un voisin - le beau-frère de Madame Ernoux, la charbonnière - qui raccommode ces choses-là si bien, si bien... que ça double leur valeur !

LA COMTESSE

Vous êtes un sot ! Ah ! Ma pauvre jolie coupe !... Je suis agacée à en briser une seconde.... Si j'avais le pendant !

SCÈNE II. Les Mêmes, Le Comte.

Il est correctement vêtu, à la dernière mode, sans affectation.

LE COMTE, le lorgnon à l'oeil, regardant Valentin

Eh bien ! Quoi encore ?

LA COMTESSE

Ne m'en parlez pas ! Ce Valentin... Mon souvenir de Murano, vous savez bien ?

LE COMTE, flegmatiquement

Ah oui ! La petite coupe ? Eh bien, mais, chère amie, c'est moderne ça ! Ça peut se retrouver ! Ce que je reproche bien autrement à Valentin, c'est ce vieux Delft de l'autre jour... Enfin, il ne le fait pas exprès. N'est-ce pas, Valentin ? Vous ne le faites pas exprès ?

Delft ; Nom d'une ville des Pays-Bas, célèbre pour sa production de faïence qui prirent le nom de la ville.

VALENTIN, qui a achevé de ramasser les fragments

Comment, Monsieur_le_Comte pourrait-il croire ?... J'ai d'autant plus le respect des bibelots, que je suis amateur moi-même. J'ai commencé une petite réunion de faïences... Et je serais même bienheureux et bien flatté de descendre l'embryon de ma future collection, si Monsieur_le_Comte voulait me faire l'honneur de jeter un coup d'oeil sur...

LA COMTESSE

Bien ! bien !

Au Comte.

Vous allez souffrir que votre valet de chambre vous propose de visiter sa galerie, maintenant ?

Le comte se met à rire.

LE COMTE

Allez, Valentin !

VALENTIN

Madame La Comtesse veut-elle que je porte ces débris à l'Auvergnat dont j'ai parlé à Madame_la_Comtesse ?

LA COMTESSE

Non ! Non ! Jetez cela, ou gardez-le pour votre collection, puisque collection il y a.

Se reprenant vivement.

Mais non... Non... Jetez ce verre ! Jetez-le, vous m'entendez

À part.

Il n'aurait qu'à le conserver comme un souvenir !

Valentin s'incline et sort.

SCÈNE III. Le Comte, La Comtesse.

LE COMTE

Sa collection ! Pourquoi pas son Musée ? Il est fort drôle, ce Valentin ! Je ne sais pas s'il est très-dévoué, mais il est drôle. Il m'amuse !

LA COMTESSE

Le fait est que vous avez un faible pour lui. J'ai beau me plaindre de sa gaucherie, de sa maladresse, vous trouvez toujours une bonne raison pour me démontrer que c'est par dévouement qu'il met en miettes les objets auxquels je tiens le plus !

LE COMTE

Et ce n'est pas du tout un paradoxe. Valentin déteste la poussière. Il lui fait la guerre, et, comme ces soldats qui ravagent un champ de blé en chassant l'ennemi, il casse... Par excès de zèle !

LA COMTESSE

Vous prenez les choses gaiement, vous !

LE COMTE

Je suis de mon temps. Le drame n'est p !us à la mode. Et puis que deviendrais-je si je tournais tout au tragique ? Tenez, par exemple, chère amie, - sans reproche – vous êtes avec moi d'une froideur... terrifiante. On ne traite pas comme vous le faites un mari qui est, en somme, un fort honnête homme, et très sincèrement épris de sa femme. Vous riez ? Je vous donne ma parole d'honneur que je vous aime !

LA COMTESSE, soupirant

Ce ne sont pas là des choses qui se jurent, ce sont des choses qui se prouvent.

LE COMTE, avec intention

Vous me mettez si peu à l'épreuve, Comtesse ! Il veut s'approcher. La comtesse se recule.

LA COMTESSE

Et Madame de Brives ? Lui avez-vous juré ou prouvé que vous l'aimiez ?

LE COMTE

Ni prouvé, ni juré. Parole d'honneur.

LA COMTESSE

Encore ! Vous m'avez déjà donné tout à l'heure cette parole là... Vous la dépensez un peu trop en petite monnaie !

LE COMTE

Point du tout, ma chère. C'est une pièce d'or qui court, mais qui ne perd pour cela pas une fraction de sa valeur.

LA COMTESSE

Toujours est-il que vous jouez avec Madame de Brives cette comédie de société... Comment donc appelez-vous la pièce ? Ah ! « Frontin et Marton ! » Et je trouve que vous répétez bien souvent !

Marton et Frontin ou Assaut de Valets, est une comédie en un acte et en prose de J.-B. Dubois crée le 15 Janvier 1804.

LE COMTE

La pièce n'en sera que mieux jouée !... Mais vous n'avez guère sujet de vous inquiéter ! C'est monsieur de Brives lui-même qui est notre souffleur !

LA COMTESSE

La belle raison ! Avec ça que le souffleur y voit toujours clair !

LE COMTE

Eh bien, mais, il y a un moyen de tout arranger. Madame de Brives est assez désolée de jouer une soubrette. Elle ne se voit, comme elle dit, que dans les grandes coquettes. Prenez son rôle. Vous serez Marton, je serai Frontin, ce sera charmant.

LA COMTESSE

Ma foi, non !

LE COMTE

Ce ne serait pas charmant ?

LA COMTESSE

Je ne dis pas cela ! Je dis « Ma foi non, je ne jouerai pas la comédie avec vous ! » Je suis un peu de l'avis de Madame de Brives, je trouve qu'il n'est pas fort agréable de jouer Mademoiselle Marton. Pourquoi donc avez-vous choisi cette comédie-là ? On a l'air de représenter sa femme de chambre et son domestique.

LE COMTE

Justement. C'est une petite débauche qui a son prix. Vous me croirez si vous voulez, j'ai étudié, pour mieux entrer dans le personnage, la démarche de Valentin !

LA COMTESSE

De Valentin ?

LE COMTE

De Valentin. Vous n'avez donc pas remarqué que c'est un type, ce Valentin ? Superbe d'abord ! Et d'une élégance ! On se demande parfois où ces gens vont prendre cette race-là !

LA COMTESSE, troublée, hésitante

C'est vrai.

LE COMTE

C'est même une chose qui m'a toujours profondément frappé et humilié, dans les réceptions, cette différence entre les valets de pied et les invités, différence qui n'est pas toujours - tant s'en faut ! - En faveur des personnes nées ! Cela ferait croire à de petites anecdotes rétrospectives et à ce qu'on appelle l'atavisme !

LA COMTESSE

Oh ! Mon cher Comte, je vous en prie, défaites-vous, au moins pour moi, de ces grands mots scientifiques qui me font l'effet de gros mots, si bien qu'on se demande quand on les entend prononcer, s'il faut sourire ou rougir. Atavisme ! Je lis la Revue, mais quand je rencontre ces articles là, je les passe, vous le savez bien !

LE COMTE

Et vous avez tort. La poésie est une belle chose, mais la physiologie en est une autre. Il faut tout connaître. Qu'est ce que vous lisiez donc là justement ?

Il prend le livre.

Ruy-Blas.

Ruy Blas est un drame romantique en cinq actes et en vers de théâtre de Victor Hugo créée en 1838.

LA COMTESSE, émue

Quel beau drame ! Quels admirables vers ! À la bonne heure, il n'est pas question de votre physiologie et de votre atavisme là-dedans.

LE COMTE

Comment ! Il n'en est pas question ? Un laquais aime une reine d'Espagne, une souveraine adore un laveur de vaisselle, et vous ne trouvez pas qu'il y a là une puissance physiologique évidente ?

LA COMTESSE

Allons, bien vous me rappelez votre docteur Bidois lorsque vous discutiez histoire naturelle ! Si l'on vous croyait, il n'y aurait que le matérialisme en ce monde !

LE COMTE

Bon ! Me voilà matérialiste à présent ! Dénoncez-moi tout de suite à ce père oblat, qui vous confesse ! Je dis, ma chère, que si la reine d'Espagne aime Ruy-Blas, c'est que l'amour, cette attraction instinctive, ce... cette... je vous passe la définition scientifique... L'amour donc, se moque complètement des distances et des distinctions sociales et que...

LA COMTESSE

Mon cher Comte, je vous préviens charitablement que vous allez dire des sottises. Ruy-Blas est un drame admirable, mais je vous assure que c'est un conte de fées. Une grande dame ne peut pas aimer un domestique...

LE COMTE

Vous êtes, je n'oserais pas dire naïve, mais candide, chère mie !

LA COMTESSE

Je parle d'une honnête femme !

LE COMTE

Et moi aussi !

LA COMTESSE

Une honnête femme peut aimer son domestique ?

LE COMTE

Parfaitement. Et je ne songe, notez bien, ni à Madame de Varens ni à Jean-Jacques Rousseau.

LA COMTESSE

Son do-mes-tique ? Quelle folie ?

LE COMTE

Mais, ma chère, le propre de l'amour est d'être une folie. Je ne vous dirai pas que cet amour sera le pur amour de Pétrarque pour Laure ou du Dante pour Béatrix... Mon_Dieu, ce sera l'amour-caprice, l'amour-appétit, l'amour-fièvre chaude... L'amour... Vous allez me faire tomber encore dans la physiologie !

LA COMTESSE

Non ! Non ! Oh ! De grâce non ! Vous avez des façons de couper les ailes à la chimère et de les disséquer ensuite !...

LE COMTE

Eh bien, chère amie, pour rester dans la littérature : - avez-vous lu "La Marquise" de Madame Sand ?

"La Marquise" est une nouvelle de Georges Sand. Elle est accessible dans le recueil Nouvelles, Michel Lévy Frères, 1869.

LA COMTESSE

Non.

LE COMTE

Cela m'étonne. C'est une petite nouvelle, cette Marquise, et c'est un chef-d'oeuvre. Il s'agit là-dedans d'une grande dame fort honnête comme celle dont vous parlez, et qui s'éprend - mais éperdument - d'un comédien, un certain Loelio, qu'elle aperçoit au théâtre... de loin. Elle s'en éprend si bien que la tête lui tourne et qu'elle écrit à ce monsieur de la venir consoler. Oui,vraiment. Mais, - et voilà le piquant de ta nouvelle, - lorsque le bellâtre arrive chez la Marquise, il n'a plus ses vêtements de théâtre et la Marquise vient d'être légèrement saignée par son docteur. Oh ! Une piqûre ! Seulement il en résulte que le paon déplumé – je parle du comédien n'est plus qu'un geai et que la petite saignée a emporté la grande passion... Pztt !... Vous détestez la physiologie, chère amie, mais en voilà !

LA COMTESSE, songeuse

Quoi ! Une saignée ?...

LE COMTE

Une saignée. Une sangsue. Ou un simple changement de costume. Une redingote au lieu d'un pourpoint, un pantalon à carreaux au lieu d'un maillot de soie ! Et, addio ! Voilà un amour envolé !

LA COMTESSE

Vous croyez vraiment que le costume ?...

LE COMTE

Vous êtes trop artiste pour n'en pas convenir. Le costume, c'est l'uniforme de l'illusion ! Pourquoi y a-t-il tant de maîtres-sots qui s'éprennent, à travers la rampe, de certaines actrices qu'ils ne remarqueraient même pas s'ils les rencontraient dans la rue ? C'est qu'ils s'imaginent qu'ils ont pour maîtresses la Tisbé de Hugo, la Carmosine de Musset, ou encore la reine de Navarre !

Thisbé est un personnage de "Angelo Tyran de Padoue" du drame de Victor Hugo. Carmosine est le rôle titre d'une comédie en trois actes d'Alfred de Musset.

LA COMTESSE, toujours songeuse

C'est possible ! - Seulement, remarquez-le bien, vous me partez d'un comédien, et non d'un domestique. On peut encore aimer un ténor, mais un valet de chambre

LE COMTE

C'est de la casuistique, ça ! "La Marquise" de madame Sand dérogerait-elle beaucoup plus en adorant un laquais au lieu d'un cabotin ? Et, à tout prendre, Valentin, je suppose - oui, je vous ennuie de ce garçon-là, je vous demande pardon, - mais Valentin doit avoir les ongles plus nets que ce monsieur qui chantait cette chansonnette, l'autre soir, dans cette féerie, vous savez ?...

LA COMTESSE

Valentin ! - Encore Valentin ! - Toujours Valentin ! - On jurerait que vous avez pour votre Valentin quelque chose comme de l'admiration !

LE COMTE

Et vous vraiment, ma chère, vons vous acharnez contre ce pauvre diable, permettez-moi de vous le dire, simplement parce qu'il me plaît, à moi !

LA COMTESSE

Ah ! En vérité ?... Vous croyez que c'est tout uniment pour vous être désagréable que je trouve votre Valentin insupportable ?

LE COMTE

Dame ! Ce balourd de-Pierre cassait bien autant de verreries ou de faïence que Valentin, et vous n'aviez jamais contre lui un mot un seul.

LA COMTESSE, vivement

Eh ! Pierre était ridicule, stupide, niais comme un Jeannot de vaudeville.

LE COMTE

Eh bien ? Vous n'allez pas vous plaindre parce que Valentin a la correction d'un huissier d'Académie ? C'est une qualité.

LA COMTESSE

Et, avec votre belle passion pour lui, vous lui avez renouvelé sa livrée, de telle sorte que dans l'hôtel on ne peut faire un pas, même dans mon boudoir, sans le rencontrer, tout battant neuf, se carrant dans ses habits et reluisant comme une châsse !

Châsse : Sorte de boîte ou de coffre qui contient les reliques d'un saint. [L]

LE COMTE

Il est magnifique, je l'avoue. Je le trouve magnifique. J'ai des envies de lui demander sa photographie !

LA COMTESSE

Pour notre album peut-être ? Mais vous êtes fou, mon cher comte !

LE COMTE

Allons, Comtesse, soyez charitable. Le père oblat doit vous prêcher la charité. Pardonnez à ce malheureux Valentin, et laissez-le moi. Je ne m'occupe pas de savoir si vos femmes de chambre sont rousses ou châtaines et si elles me plaisent ou me déplaisent ; Valentin est à mon service, je garderai Valentin jusqu'à ce qu'il ait brisé toute ma vitrine !

LA COMTESSE

Eh bien, en ce cas, qu'il reste au moins dans votre appartement particulier. Il m'ennuie, votre Valentin. Il me donne sur les nerfs !

LE COMTE

Vous l'exilez ?...

Avec reproche.

Comme moi... dans ce appartement... là-bas... la Sibérie... Tandis qu'ici.

Il montre du regard la porte de droite qui mène aux appartements de la comtesse.

LA COMTESSE

Ici ?

LE COMTE

Ici, c'est Venise, c'est Florence, c'est Grenade, c'est ce que vous voudrez, mais c'est le soleil !...

Il tend la main pour prendre la main de la comtesse.

LA COMTESSE, retirant sa main

Allez donc chez madame de Neirens. L'heure de la répétition doit être venue, et il ne faut pas faire attendre Madame de Brives. Bonjour, Frontin !

LE COMTE, souriant

Le nom ne me choque pas. Et il me ferait tant plaisir, si vous vouliez être...

LA COMTESSE

Si je voulais être ?

LE COMTE

Marton !

LA COMTESSE

C'est un mot qu'il faut garder pour Madame de Brives. Adieu !

LE COMTE

Méchante !

Regardant sa montre.

Vous avez raison, au fait. On m'attend. Et c'est la répétition générale ! En costume !

Il sort après avoir salué la Comtesse qui reste seule et regarde son livre en hochant la tête.

SCÈNE IV.

LA COMTESSE

Il ne comprend rien, tenez !... Mais rien de rien ! Ce serait si simple pourtant de jeter ce Valentin à la porte ! Que non pas ! Il l'aime ! Il le trouve magnifique ! - Un homme intelligent pourtant, monsieur mon mari ! - Un amateur de physiologie ! Un savant ! Et il vient là me prouver qu'une femme quelle espèce de femme, je vous le demande ? Peut aimer son domestique ! Ruy-Blas ! Jean-Jacques Rousseau ! Loelio ! La Marquise ! Tout cela tourbillonne dans ma tête ! Se faire saigner ? Quelle barbarie !... Et quelle sottise ! Un coup de lancette guérissant d'une passion ! Est-ce possible ? Ce serait donc cela, la passion ? Pouah ! Mais c'est qu'il faut bien me l'avouer, ce Valentin, je... je... Non jamais je ne pourrai me confier à moi-même que je...

Elle regarde autour d'elle avec une confusion éperdue.

Que je l'aime !

Portant ses mains a ses oreilles.

Ah ! Je ne veux pas même entendre cela ! C'est odieux ! C'est hideux ! C'est laid !

Avec force.

C'est faux !

Allant et venant dans le petit salon.

Oui, certes, c'est faux ! Je le déteste au contraire, ce grand vilain beau garçon qui ressemble à ces têtes de cire qu'on ne voit plus, Dieu merci, aux devantures des coiffeurs !... Une caricature, ce Valentin ! La caricature de l'élégance, avec sa cravate blanche nouée géométriquement, ses favoris rectilignes, sa tenue d'une politesse insupportable... D'ailleurs il a le dos voûté... Oui certainement, il est voûté... très voûté... Et ses bas blancs ! Ils tirent l'oeil comme des taches qui marcheraient ! - Pourquoi les gens du monde ont-ils renoncé à la culotte courte ? C'était gracieux ! - Je les vois toujours, les affreux bas blancs de ce Valentin ! Les attaches sont élégantes, soit, la jambe est bien prise, c'est vrai... Si je dessinais encore, je dessinerais cette jambe-là... Eh bien, qu'il se fasse modèle, monsieur Valentin ! Voilà une profession toute trouvée ! Modèle ! - Il trouvera peut être une vieille Anglaise qui s'éprendra de sa beauté ! - Mais on n'est pas sot, on n'est pas désagréable, on n'est pas ennuyeux comme cet Antinoüs en culottes courtes ! Et le Comte qui n'en a pas déjà sur les nerfs ! Mais à quoi pense-t-il, le comte ? – À en faire l'éloge voilà ! Que ce Valentin soit du monde et le Comte ne tarirait pas de louanges, certainement ! Et il l'inviterait tous les jours et il précipiterait dans son intimité avec une furie... Décidément le premier complice des femmes qui tombent, c'est le mari !

On entend du bruit.

Qui vient là ?

SCÈNE V. La Comtesse, Valentin.

VALENTIN

C'est moi, Madame_la_Comtesse !

LA COMTESSE, avec humeur

Encore vous ! Toujours vous !

VALENTIN

Je demande pardon à Madame_la_Comtesse, mais Monsieur_le_Comte a, m'a-t-il dit, laissé sur la console le rôle que monsieur le comte doit aller répéter et comme Monsieur_le_Comte achève de se costumer...

LA COMTESSE, l'interrompant

Sur la console ? Voyez si c'est ce papier-là.

Elle montre une brochure à Valentin qui s'approche gravement de la console, saluant en passant devant la Comtesse. Regardant Valentin marcher, et à part en faisant la moue.

Et même comme modèle !.. Peuh !... Les pieds sont énormes !... Énormes !... Des pieds de géant ! Ces bas blancs seuls.

Valentin pousse un cri.

Quoi encore ?

VALENTIN

Madame_la_Comtesse me pardonnera... Je n'ai aujourd'hui vraiment pas de chance... Ce drageoir...

LA COMTESSE

H est brisé ?

VALENTIN

Non, Madame_la_Comtesse, mais en prenant la brochure, j'ai poussé contre la glace...

LA COMTESSE

Elle est cassée, la glace ?

VALENTIN

Non, Madame_la_Comtesse, la peur, voilà tout... J'aurais été désolé ! Un des émaux du drageoir a seulement... Mais avec une pâte spéciale... l'Auvergnat.

LA COMTESSE

Bien, bien, cassez, brisez, vous êtes chez vous, ici, Monsieur Valentin ! Monsieur_le_Comte vous le permet ! Mettez tout en miettes, Monsieur Valentin ! Seulement vous me ferez le plaisir de ne plus rien casser dans ce petit salon. Vous déléguerez vos pouvoirs à Fanny. Elle s'acquitte de ce soin à merveille.

VALENTIN

Madame_la_Comtesse est indulgente.

On entend la voix du Comte appelant Valentin.

C'est monsieur le Comte qui...

Répondant.

Voilà ! Voilà ! Monsieur_le_Comte !

La porte s'ouvre et le comte parait, costume en valet de comédie du XVIIème siècle, habit rouge, culotte courte, souliers et boucles et bas blancs.

SCÈNE VI. Les Mêmes, Le COMTE, costume de Frontin.

LE COMTE

Portez cette lettre à son adresse, Valentin !

LA COMTESSE, regardant le Comte et poussant un cri

Ah ! Mon_Dieu !

LE COMTE

Quoi donc ?

LA COMTESSE

Regardez-moi !... Là !... Oh ! Comme c'est curieux1

LE COMTE

Je vous présente Monsieur Frontin. Seulement, après avoir eu l'ennui de m'habiller, je vais avoir celui de ne pas répéter aujourd'hui. Madame de Brives à décidément rendu son rôle à Madame de Neirens. Elle se réserve pour les Célimènes.

LA COMTESSE

Et vous êtes désolé ? Naturellement ?

LE COMTE

Et j'écris à Madame de Neirens que j'attendrai une nouvelle Marton pour aller répéter de nouveau. Allez, Valentin !

LA COMTESSE, à Valentin

Attendez !

Elle fait signe à Valentin de sortir.

Vous ne porterez cette lettre que lorsque Monsieur_le_Comte vous le dira !

Valentin s'incline et sort.

SCÈNE VII. Le Comte, La Comtesse.

LA COMTESSE, éclatant de rire

Que vous êtes original sous ce costume !

LE COMTE

Moi ? Vous me trouvez grotesque peut-être ?

LE COMTESSE

Pas du tout. Retournez-vous donc ! Cela vous va mieux que l'habit noir !... Il est fort laid, l'habit moderne !... Et le chapeau haut de forme... Au lieu que ce lampion - c'est bien le mot, n'est-ce pas ? - Hardiment planté sur le coin de l'oreille !... Vous êtes fort bien, ainsi, savez vous ?... Vous avez l'air d'un Meissonier ! - Comme c'est bizarre ! Mais vous avez la jambe fine, mon cher Comte ! Et dans quelle comédie, je ne m'en souviens pas, Samson, l'acteur, était-il chargé de dire qu'il n'y a plus de mollets depuis la Révolution ?

LE COMTE

Eh bien ?

LA COMTESSE

Eh bien, mais la Révolution n'a pas tout pris à votre famille, mon cher Comte, ma parole d'honneur, - c'est votre mot, vous avez des mollets !

LE COMTE

C'est ce que me disait tout à l'heure Valentin !

LA COMTESSE, riant

Ah ! Ne me parlez pas de votre Valentin, mon ami ! - Savez-vous pourquoi je ris ? C'est que vous lui ressemblez !

LE COMTE

Est-ce ridicule ?

LA COMTESSE

Pas le moins du monde. Mais votre fameuse théorie du costume... ?

LE COMTE

L'illusion ?

LA COMTESSE

Le prestige du comédien !

LE COMTE

Eh bien ?

LA COMTESSE

Eh bien... Rien, mon cher comte !... Une idée !

Elle sourit.

Mais vous me parliez tout à l'heure du rôle de Marton...

LE COMTE

Je vous dirai encore : eh bien ? Comtesse.

LA COMTESSE, tendrement

Voulez-vous que j'essaie de vous donner la réplique. Maître Frontin ?

LE COMTE, avec joie

Vous consentiriez ! Vous, comtesse ?... Ma chère Blanche !... Attendez !...

Appelant.

Valentin ! Valentin !

Silence.

Où est-il passé ?... Valentin ! Valentin ! Vous comprenez, chère amie, que je veux ajouter un post-scriptum à ma lettre à madame de Neirens !... Valentin ! Valentin ! Je veux lui dire que j'ai trouvé Marton ! La Marton idéale !... Valentin ! Valentin !

Il sonne.

Ah ! Par exemple, si le drôle me fait souvent attendre ainsi, je vous obéirai, ma chère, et je le jetterai à la porte.

LA COMTESSE

À quoi bon ? C'est un garçon inoffensif... Au bout du compte !

LE COMTE, allant a la fenêtre

Et le voilà dans la cour, tenez ! Flirtant avec cette grosse fille blonde... La charbonnière, ma foi !

LA COMTESSE

Une charbonnière ! L'horreur !

LE COMTE

Elle est veuve, elle a de l'argent, il l'épousera ! Valentin ! Valentin ! Il n'entend pas ! Je vais sonner Laurent ! Quant à Valentin il casse énormément, vous avez raison, il casse trop !

LA COMTESSE

Mais il a un moyen pour tout réparer. Ne vous occupez plus de Valentin. - Et venez répéter,

Doucement et tendrement.

Frédéric !

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica