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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Astarbe

Charles-Pierre Colardeau· créée en 1758· 5 actes· 1 386 vers· 12 personnages

Représentée, pour la première fois par les Comédiens français ordinaires du Roi, le 27 février 1758.

Personnages

  • PIGMALION, Roi de Tyr, M. Paulin
  • ASTARBÉ, épouse de Pigmalion, Mlle Clairon
  • BACAZAR, fils de Pigmalion, M. Le Kain
  • LEUXIS, Princesse, amante de Bacazar, Mlle Gauffin
  • NARBAL, ancien Gouverneur de Bacazar, M. Brizard
  • ZOPIRE, conjuré, M. Bellecourt
  • NADOR, conjuré, M. Le Grand
  • ORCAN, Confident d'Astarbé, M. Bonneval
  • ARSACE, Chef des Gardes de Pigmalion, M. Dubois
  • GARDES de Pigmalion
  • GARDES d'Astarbé
  • TROUPE DE TYRIENS
Dédicace

À SON ALTESSE SÉRÉNISSIME MONSEIGNEUR LE DUC D'ORLÉANS, PREMIER PRINCE DU SANG,

PRINCE, pour qui l'éclat d'une illustre naissance N'est pas le seul garant de l'amour de la France, Mais qui né près du trône et du Sang des BOURBONS, Doit tout à tes vertus et rien aux plus grands noms, Permets qu'un Citoyen du monde Littéraire, S'élevant jusqu'à toi dans son vol téméraire, Dût-il être ébloui, t'admirant de trop près, Vienne mettre à tes pieds ses timides essais. Je sais que d'un coup d'oeil tu peux glacer ma Muse ; Mais ta grandeur se voile, et ta bonté m'excuse. Né dans ces murs, jadis les défenseurs des Rois, Où, fiere de rouler son onde sous tes lois, Et sous ton astre heureux plus superbe et plus vaine, La Loire, dans son cours, le dispute à la Seine, Au nom de ma patrie, aux titres les plus chers, Tu veux bien accepter mon hommage et mes vers. PRINCE, puissent ces vers, à l'ombre de ta gloire, Gravés par ton suffrage au Temple de Mémoire, Apprendre, quelque jour, à la postérité Que, dirigeant leurs pas vers l'immortalité, Tu soutins les talents dans leur vaste carrière, Que du Cirque Français tu m'ouvris la barrière, Et, que les animant du feu de ses regards, PHILIPPES fut le père et l'ami des Beaux Arts.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Narbal, Arsace.

SCÈNE II. Astarbé , Narbal , Arsace, Orcan, Gardes.

ASTARBÉ

Sors, et tremble.

Les Gardes sortent.

SCÈNE III. Astarbé, Orcan.

ASTARBÉ

Quel amour, si j'ai dû lui préférer sa haine ! Par l'ordre de mon père attaché près de moi, L'habitude et le temps m'assurent de ta foi. Orcan ; je vais t'ouvrir mon âme toute entière, Cette âme, pour toi seul va souffrir la lumière. Rappelle-toi le jour où cet affreux Palais, Retentit tout_à_coup du bruit de mes attraits ; Tu sais l'obscurité du rang où je suis née ; Sans ambition, libre, et du trône éloignée ; Encor dans l'âge, où fait pour les illusions Notre coeur méconnaît les grandes passions : J'aimais ; heureuse alors ; glorieuse et contente Mon orgueil se bornait au vain titre d'amante ; Les Dieux allaient m'unir au sort de mon époux, Et les flambeaux d'hymen brillaient déjà pour nous, Quand au lit du tyran, malgré moi réservée, Des bras de mon amant je me vis enlevée : De cent coups de poignard je vis percer son coeur. On ajouta bientôt l'outrage à la fureur. Dans ce Palais funeste on me traîna mourante ; Pigmalion brava les larmes d'une amante ; Et voulant me forcer de répondre à ses voeux, Il serra de l'hymen les détestables noeuds. Quel hymen ! Le cruel, dans sa rage jalouse, Venait d'empoisonner sa malheureuse épouse, Et dans ce jour encor, son frère infortuné , Sichée, à nos autels mourut assassiné. Orcan, il m'inspira la fureur qui m'anime, Et dans ses bras sanglants, j'ai respiré le crime. Assise à ses côtés sur le trône des Rois, Je devins politique et barbare à la fois. Enfin, que te dirai-je ? À ses destins unie, Le cruel m'infecta de son fatal génie. Je voulus l'en punir ; mais pour mieux le frapper, Il était soupçonneux, il fallait le tromper. On m'aimait, et bientôt au vain talent de plaire J'ajoutai l'artifice, il était nécessaire : Et sans te rappeler ces intrigues de Cour, Fruit de l'ambition plutôt que de l'amour ; Je pris sur le tyran cet ascendant suprême Que donne la beauté sur les souverains même. J'obtins tout ; je régnai sur son peuple et sur lui. Mais, Orcan, mon pouvoir l'inquiète aujourd'hui : Il m'observe, il me craint ; ma faveur diminue, Et peut être ma perte est déjà résolue. De sa première épouse il m'apprête le sort. Qu'il frémisse ! Ma crainte est l'arrêt de sa mort.

ASTARBÉ

Qu'oses-tu m'opposer ? Apprends à me connaître. Astarbé trop longtemps a gémi sous un maître. Je méprise un vil peuple, indocile et jaloux. Orcan, je régnerai sans maître et sans époux. Par de pénibles soins au trône conservée, Si je le partageais, je m'en croirais privée. Je sens enfin, je sens dans le fond de mon coeur La vaste ambition qui mène à la grandeur. Vois, jusqu'où j'ai porté mes soins et ma prudence, Du sang des souverains j'ai proscrit l'espérance. Un obstacle puissant arrêtait mes projets ; Le tyran eut deux fils, l'amour de ses sujets, Faibles, jeunes encor, mais qui pouvaient me nuire ; Méprisables tous deux, mais qu'il fallait détruire ; J'avais juré leur mort ; rien ne peut m'effrayer. D'un complot criminel j'accusai le premier ; De ses plus noirs poisons j'armai la calomnie. Le tyran inquiet, qui craignait pour sa vie, N'éclaircir rien, crut tout, et sur mon seul rapport, De son malheureux fils il ordonna la mort. Bacazar restait seul ; plus heureux que son frère, Il avait pour appui la tendresse d'un père. Et la pompe et l'éclat dont brillait cette Cour, De son fatal hymen nous annonçaient le jour ; Cette même Leuxis, dont la fierté m'offense , L'obtenait pour époux, et trompait ma prudence : Mais du fatal hymen je reculai l'instant, Et ma main sépara l'amante de l'amant. Il était dans cet âge, où Tyr voit sa jeunesse Aller chercher les arts dans le sein de la Grèce. J'usai de ce prétexte, il partit pour Samos. Le Pilote séduit, le plongea dans les flots. On crut que le vaisseau, surpris par un orage, Avait enveloppé le Prince en son naufrage ; Et le peuple crédule, adoptant ce rapport , Il n'imputa qu'aux Dieux le malheur de sa mort. Voilà par quels degrés l'adroite politique M'approche à chaque instant du pouvoir despotique. Il ne faut plus qu'un pas, je le fais en ce jour : Je sers l'ambition, et je venge l'Amour.

Samos : île turque de la mer Egée, l'une des Sporades, près de la côte ouest de l'Asie mineure. [B]

ASTARBÉ

Je ne m'abuse point, je sais qu'on me déteste ; Je sais que Tyr me voit comme un monstre funeste, Artisan de ses maux, destructeur de ses lois, Ennemi de ses Dieux, et tyran sous ses Rois : Va, je me rends justice, et n'ai pu me séduire Jusqu'à me déguiser la haine que j'inspire. Mais cette inimitié qui t'alarme pour moi, Redouble ma fureur, et non pas mon effroi, Moi, redouter, moi, craindre une foule impuissante De faibles citoyens que mon nom épouvante ! Que m'importe la haine ou l'amour des mortels ? Orcan, je veux un trône, et non pas des autels. Poursuivons mes desseins. On dit que dans Carthage, La superbe Didon forme un nouvel orage, Et que bientôt ici cette Reine en courroux, Doit venir pour venger l'ombre de son époux : Je dois la craindre, Orcan ; la foudre qu'elle apprête, En frappant le tyran, tomberait sur ma tête ; Différer, c'est l'attendre : il faut la prévenir. Je sais de quels ressorts il faudra se servir. Et toi, va rassembler cette foule importune Que l'intérêt enchaîne au char de ma fortune : Tous ces vils courtisans, ces flatteurs corrompus, Comblés de mes bienfaits, me sont déjà vendus. Mais, fais venir surtout Le farouche Zopire : Ce Zopire est un traître, et j'ai su le séduire ; Autrefois vertueux, aujourd'hui criminel ; Né faible, et cependant politique et cruel ; C'est un de ces humains guidés par leurs caprices, Dont on met à profit les vertus ou les vices. Vole, Orcan ; et surtout renferme dans ton coeur Des secrets, dont tu vois la sombre profondeur. Mais que me veut Leuxis ?

SCÈNE IV. Astarbé, Leuxis, Arsace.

SCÈNE V. Leuxis, Arsace.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Zopire, Nador.

SCÈNE II. Astarbé, Zopire, Orcan.

SCÈNE III. Astarbé, Orcan.

SCÈNE IV. Pigmalion, Astarbé, Arsace, Gardes.

ASTARBÉ

J'ignorais jusqu'ici, le but de vos discours, Seigneur, mais mon esprit en a suivi le cours : Le reproche les dicte ; et votre âme égarée S'abandonne aux remords dont elle est déchirée ; La crainte y verse aussi son funeste poison, Et l'un et l'autre enfin vous mènent au soupçon. Vous m'accusez, Cruel ! Apprenez-moi mes crimes. Cette main fume encor du sang de mes victimes ; Je ne m'excuse point, j'ai tout osé pour vous. Des traîtres, des ingrats sont tombés sous mes coups. Leur sort vous attendrit ! Quelle pitié frivole , Quand vous êtes le Dieu pour qui je les immole ! Et quels sont après tout vos crimes et les miens ? Outrageant la nature et brisant ses liens, Sichée enorgueilli des droits de sa tiare, Prêtre séditieux, frère injuste et barbare, Du Peuple, contre vous, souleva les esprits. Plus criminel encor le premier de vos fils, De vos augustes jours détestant la durée, Osa lever sur vous fa main dénaturée. Vous les avez punis ; Et vous, qui les plaignez, Ce n'est que par leur mort qu'aujourd'hui vous régnez. La violence aux rois est souvent nécessaire. Dussiez-vous m'en punir, je ne puis plus vous taire Que dans ce jour encor, dans ces mêmes moments, Vous êtes menacé des périls les plus grands ; Qu'il faut les prévenir, ou payer de sa tête.

Tiare : La triple couronne du Pape, qu'on appelle autrement le règne. Ce mot est venu des Parthes, Perses et autres orientaux, chez lesquels la tiare était une espèce de coiffure faite en forme de bonnet.

SCÈNE V. Pigmalion, Arsace.

SCÈNE VI. Pigmalion, Narbal.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII. Narbal, Arsace.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Bacazar, Narbal.

SCÈNE II. Bacazar, Narbal, Leuxis enchaînée, Arsace.

BACAZAR

Je suis...

SCÈNE III. Astarbé, Bacazar, Leuxis, Arsace, Zopire, Narbal, Gardes.

BACAZAR

Mon père.

LEUXIS, à part

Je frémis !

ASTARBÉ

Aux Gardes.

Suivez leurs pas....

À la Princesse.

Sortez.

SCÈNE IV. Astarbé, Zopire.

SCÈNE V. Astarbé, Orcan.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Leuxis, Arsace.

SCÈNE II. Leuxis, Zopire, Arsace, Gardes.

SCÈNE III. Narbal, et les Acteurs précédents.

SCÈNE V. Bacazar, et les précédents acteurs.

LEUXIS

Zopire !

SCÈNE V. Narbal, Zopire.

ZOPIRE

Suis moi.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Leuxis, Arsace.

ARSACE

Ah ! Madame, arrêtez. Zopire, à la vertu rappelé par vos larmes, Au parti de ses rois a consacré ses armes. Mais éclairé trop tard, et trop longtemps séduit, De son lent repentir il a perdu le fruit. Zopire, de son roi n'a pu sauver la vie ; L'indomptable poison l'avait déjà ravie. Quel spectacle effrayant s'est offert à mes yeux ! Trahi par ses sujets, abandonné des Dieux, J'ai vu Pigmalion roulant sur la poussière, Soutenant avec peine un reste de lumière : Dans cet état où l'homme, au moment de périr, Joint le tourment de vivre à l'horreur de mourir, Astarbé, près de lui, jouissant de son crime , D'un regard satisfait parcourait sa victime, Et du breuvage affreux précipitant l'effort, Avec des cris de rage elle appelait la mort. Du front de son époux je l'ai vue elle-même Arracher d'une main le sacré Diadème, Et de l'autre tenir le vase empoisonné , À des meurtres nouveaux sans doute destiné. Enfin, cédant au feu dont l'ardeur le dévore, Le Roi meurt, Astarbé le contemplait encore ; Quand Zopire, suivi de ses amis troublés, Au milieu du tumulte avec peine assemblés, Vers son maître immolé, vole et se précipice. Des obstacles offerts vainement il s'irrite. Le péril était sûr, et que peut la valeur Contre la force unie à l'aveugle fureur ? Moi-même, abandonné d'une garde infidèle, Je n'ai pu prévenir cette Reine cruelle : « Un peuple d'assassins, de farouches soldats, D'une enceinte de fer environnait ses pas. Grands Dieux ! Les criminels ont-ils tant de prudence ? Sur les murs du Palais la barbare s'élance ; L'épouvante et l'horreur semblaient la devancer. » Contente de son crime elle ose l'annoncer. Alors, vous eussiez vu tout le peuple en alarmes, Fondre sur ce palais, courir, voler aux armes. L'étendard de la mort flotte au pied de ces murs. Mais sortant tout_à_coup, par des détours obscurs, Des Soldats furieux, animés au carnage, Précédés du tumulte, et suivis du ravage, Sur ce peuple éperdu fondent de toutes parts. Le sang des citoyens inonde ces remparts. Madame, c'est alors qu'informé que Zopire Dans ces lieux retirés vous avait fait conduire, J'ai revolé vers vous, plein de trouble et d'effroi, Pour veiller sur des jours confiés à ma foi. Tel est l'ordre sacré, que le Prince lui-même...

SCÈNE III. Leuxis, Zopire, Arsace.

SCÈNE IV. Astarbé, Leuxis, Zopire, Arsace, Gardes.

SCÈNE V. Bacazar, Leuxis, Astarbé, Narbal, Zopire, Arsace, Troupe de Tyriens, Gardes.

Le fond du Théâtre doit paraître rempli d'un grès de Syriens, qui, en se développant laisse voir Bacazar ; il s'avance vers les Gardes qui emmènent la Princesse et Zopire.

BACAZAR, aux Gardes

Perfides, arrêtez !

BACAZAR

À Astarbé.

Tremble !...

À Zopire et à Arsace.

Soyez heureux.

ASTARBÉ, se poignardant

Je vais te prévenir.

BACAZAR

Sortons.

SCÈNE VI et dernière. Bacazar, Leuxis, Narbal, Zopire, Arsace.

1 386 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica