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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

Cocatrix, Tragédie Amphigourique.

Charles Collé· créée en 1731, imprimée en 1777· 402 vers· 6 personnages

Représenté pour le première fois en 1731 en société. A été, plus tard, représenté le 19 juin 1975, Place du Marché Sainte Catherine (Paris IVème) durant le 12ème festival du Marais dans une mise en scène de René Dupuy.

Personnages

  • COLORAX, roi de l'Arabie Pétrée
  • COCATRIX, mère de Colorax
  • AMATROX, héros inconnu, qui se trouve petit-fils de Cocatrix
  • VORTEX, confident d'Amatrox
  • GARDES
  • Deux ÂNES, sur lesquels Amatrox et Vortex sont montés pendant la première scène
Présentation

Collé a réussi l'exploit de nous faire comprendre ce qu'est une tragique en écrivant cette parodie du genre : "Cocatrix". En effet, tous les codes du genre de la tragédie sont à la fois respectés et, la plupart du temps, aussitôt transgressés. Les trois unités de lieu, de temps et d'action sont respectés. Les personnages sont nobles, ils sont menacés de mort par la fatalité ou par l'excès de leur sentiment tout est bien régulier. Il y a cinq parties qui ne sont pas des actes mais des scènes, là où une tragédie se développe entre 1500 à plus de 2000 vers, ici, 402 suffisent à traiter la "fable". La scène de présentation est conforme aux pratiques : un héros se confie à un confident et indique la matière de l'intrigue. On peut lire aussi deux monologues d'émotion comme il se doit dans le genre tragique et un récit de bataille. Ce type de récit est très souvent un passage long où s'exerce le talent narratif de l'auteur ; dans "Cocatrix", ce récit est présent mais complètement décousu, absurde et grotesque tout en gardant une forme convenable. La préface, même, participe à l'exercice de démonstration de la conformité de cette pseudo-tragédie.

Pour démontrer son propos ironique, Collé insère quelques excès cocasses qui mettent à mal la supposé bienséance qui doit subsumer les règles. Ainsi il n'est pas bienséant d'aimer la mère de son roi qui, de surcroit, est très vieille et, de plus, est la grand-mère du héros. L'éloignement géographique et temporel de l'action doit permettre à la cartharsis de faire son effet sur le public, mais on découvre que les héros sont originaires platement de la Charité-sur-Loire, inscrite au patrimoine de l'humanité au demeurant.

Les indications de scène sont, quant à elles, contraires aux usages. Il s'agit, pour les plus importante d'indiquer le ton tragique que doivent emprunter les comédiens : ton qui va de soit dans une tragédie normale.

Enfin, L'accumulation non motivés de noms propres issus de la mythologie grecque dans les dialogues est outrancière pour le genre tragique et dénonce l'abus de références savantes dans les tragédies.

Cocatrix est donc cocassement, familialement, héroïquement amphigourique. Il ne reste qu'à lire l'avertissement très sérieux et le Discours pour se convaincre de la nécessité de cette tragédie.

P. Fièvre, nov. 2009

AVERTISSEMENT TRÈS SÉRIEUX

Quoique la tragédie amphigouristique que l'on va lire, ait été souvent représentée avec le plus grand applaudissement, l'on en a jamais pourtant entendu le sens. Les spectateurs, les Acteurs et l'auteur lui même, ne l'ont jamais compris. S'il était possible que les Lecteurs le pénétrassent, l'on serait alors assuré du succès le plus décidé. Mais si cette pièce ne saurait, par cette raison, enlever tous les suffrages, elle a, d'un autre côté, l'avantage de ne pouvoir être critiquée avec équité ; vu cet axiome de Droit, qui dit : qu'il est injuste de juger sans entendre. Des caustiques de mauvaise foi ont prétendu que ce drame n'était point original. Ils soutiennent malignement que c'est un plagiat universel des plans, de la conduite des situations, des caractères et du style d'une honnête quantité de tragédies. L'on va voir clairement le dol et la faiblesse de cette allégation risquée sans preuves ; peu de mots suffiront pour y répondre d'une manière fort satisfaisante. Si l'on eût pillé les Dramatiques en question, leurs plaintes se seraient fait entendre de tous les côtés ; leurs Préfaces en auraient été semées ; les Journaux remplis ; leurs amis auraient crié à l'injustice, et le Public en eût été informé. Mais ces Messieurs, bien loin de réclamer les morceaux qui paraîtraient avoir quelque légère ressemblance avec les endroits, les plus touchant de leurs poèmes, se sont toujours choqués, au contraire, lorsqu'on a voulu les comparer à ceux de la Tragédie amphigouristique, que l'on donne aujourd'hui. Cette accusation de plagiat tombe donc d'elle-même, n'est qu'une honnêteté littéraire ; et par conséquent, cette pièce reste incontestablement très originale. Dans la plupart des préfaces et des avertissements, les auteurs se font presque toujours un pénible effort, pour parler d'eux-mêmes d'abord, et de ce qui les touche personnellement. Ils ont ensuite la bonté d'en venir à ce qui peut intéresser le public. Pour ne pas s'éloigner ici d'une méthode aussi judicieuse et aussi polie, l'on va finir cet avertissement-ci, par prévenir ceux qui voudraient représenter cette singulière Tragédie : I°. Qu'elle peut être jouée à deux. Le premier acteur, qui fait le rôle du héros, le doit jouer dans le grand tragique. Le second acteur joue, en charge, les rôles du confident, du Roi et de la Reine. Avec des habits arrangés exprès pour cela, l'on a plus de temps qu'il n'en faut, pour se travestir dans une coulisse. 2°. Il est indispensable de donner ici un avis salutaire sur deux acteurs muets de cette pièce ; ce sont les ânes. Il est essentiel de les choisir dociles, ces acteurs-là. L'on a vu, plus d'une fois, le héros et le confident, démontés et jetés à terre par ces comédiens-là, qui étaient neufs au théâtre, et qui ne connaissaient pas assez leurs planches. Enfin, comme la clarté n'est pas la partie la plus brillante de cette tragédie, il faut observer de ne point manquer de faire débiter, avant la représentation, par le premier acteur le discours qui suit, dont les beautés, la finesse, l'éloquence, la vérité, l'érudition, préviendront, sans aucun doute, en faveur de la pièce, le spectateur, en faisant semblant de vouloir l'instruire de ce qu'il est nécessaire qu'il sache pour l'intelligence du sujet.

DISCOURS, avant COCATRIX

Messieurs,

Je commencerai par vous faire des excuses, de vous adresser un discours sérieux, savant et nécessaire ; vous qui n'aimez que la gaieté, qui estimez médiocrement un pédant, et qui ne faites cas que du superflu. Cependant, l'éclaircissement indispensable de deux faits de la Tragédie de Cocatrix, m'oblige malgré moi, de vous donner cette petite corvée-là. Le premier de ces faits, établit la naissance d'Amatrox ; et le second, quel était le dernier supplice chez les Arabes. Hahamis Benbrek, si fou, historien Arabe, le Tite-Live de sa nation, fait Amatrox originaire de la Ville de la Charité-sur-Loire ; il ne dit rien de son père ; deux chroniqueurs de ce temps l'accusent d'avoir été bailli de cette ville ; mais l'on doit présumer que c'est une calomnie ; et Amatrox, le grand Amatrox, n'aurait pas voulu naître d'un père comme celui là. Quelques autres écrivains, plus judicieux, lui donnent, entre une douzaine d'autres pères, le Druide Adamas ; et c'est vraisemblablement là le véritable, puisqu'il paraît le plus convenable à la dignité du héros, et qu'il a été le plus commode à l'auteur de la tragédie. Sa grand-mère était Angusta, nom célèbre, mais famille presque éteinte. On ne sait dans quel temps il vivait, on conjecture pourtant que ce peut être depuis la 3ème jusqu'à la 6ème olympiade, entre la 18ème et la 637ème année de la fondation de Rome ; mais, ce dont tous les historiens conviennent, c'est qu'il vint au monde, le corps couvert de poil, et l'épée à la main.

Avant de passer au second fait, il est nécessaire d'expliquer quel était le crime qui faisait condamner au dernier supplice chez les Arabes. Les Rois de ces climats sont jaloux à l'excès de la pureté de leur sang, et ne veulent y souffrir aucun mélange. Un étranger, quelque héros qu'il soit, qui conçoit la pensée seulement de se mêler au sang Royal, soit par le mariage, ou autrement, est condamné au dernier supplice. Et le fait est, que ce supplice est le chatouillement à mort, le plus ignominieux et le plus infamant chez cette nation barbare. On livre le criminel aux Conseillères du Roi, grandes Chatouillantes de la Couronne. Ce sont de grandes femmes de 19 à 20 ans, blanches, belles mains, doigts de fuseau et exercés, dressées dès leur plus tendre jeunesse à chatouiller à mort.

L'on n'imagine point à Paris, où heureusement l'on n'est chatouillé qu'imparfaitement, quelle légèreté et quelle souplesse ces femmes ont dans les doigts ; la finesse de leur toucher la prestesse de leurs mains ; et jusqu'à quel degré de perfection elles portent l'air du chatouillement ; puisqu'un criminel, quelque robuste qu'il puisse être, est par elles expédié en un petit quart d'heure. Le Ciel veuille vous garder, Messieurs, de tomber dans leurs mains.

SCÈNE PREMIÈRE. Amatrox, Vortex, montés sur deux ânes, exercés et rompus au théâtre.

VORTEX, l'interrompant,

Qui, Seigneur ? Qui ?

VORTEX, reculant d'épouvante

Dieux !

AMATROX

J'ai connu mon aïeul, sans connaître mon père, J'ai vu même, j'ai vu la mère de ma mère. Le reste étant caché, mon esprit curieux Sur mon sort emphatique interrogea les Dieux, Près du bois de Boulogne, un Oracle amphibie Me fait chercher un coeur au fond de l'Arabie ; D'un air d'Apocalypse, un prêtre a dit ces mots, Au milieu de la nuit, du tonnerre et des sots : « sLe sort à des climats arides Destine tes pas foudroyants ; Mais si Diane, aux deux Atrides, Donne des mouches cantarides, L'amour t'aplanira les rides, De la mère des vrais croyants. » Un Oracle si clair, fruit de l'intempérance, À mon coeur fanatique eût rendu l'espérance ; Mais un songe, Vortex, en corrompt les douceurs, Écoute ; et tu verras le comble des horreurs ; Je dormais tout debout au sein de l'Allemagne, Lorsqu'à mes yeux ouverts, l'Empereur Charlemagne S'offrit, pâle et défait. (Tel paraît dans Tonneins, Le démon de la chair, vaincu par des Nonains.) Son front n'était plus ceint de la triple couronne ; Des cadavres sanglants environnaient son trône ; Sur lui la mort levait sa faux, et de fon flanc Le désespoir poudreux coulait avec son sang. « Tremble, fier Amatrox, m'a-t-il dit, d'un air morne ; Ton destin s'accomplit, tu vois le Capricorne ; Le Zodiaque est là... Mais Mercure est ici. » Il dit, et tout-à-coup le Soleil obscurci, Des voiles de la nuit enveloppant la terre, Me laisse à la merci des vents et du tonnerre.

Pour ajouter de la confusion "amphigouristique", l'auteur mélange les périodes historiques et les lieux.

VORTEX

Achevez.

VORTEX, en criant

Juste ciel !

AMATROX, l'interrompant d'un air mystérieux

Va disposer la Reine À seconder pour moi la brigue souterraine.

AMATROX, d'un air auguste

Sortez.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Colorax, Amatrox, Gardes.

COLORAX, parlant aux gardes et à la cantonade

Abben, que chaque citoyen S'apprête à célébrer son triomphe et le mien.

S'adressant à Amatrox.

Guerrier, dont le bras seul vient d'affermir mon trône, Sois César, dans mon camp ; à ma Cour, sois Pétrone ; Ministre de ma foudre et de mes voluptés, Que Mars et que l'Amour marchent à tes côtés. Après le gain sanglant de trente trois batailles, Fais naître le plaisir du sein des funérailles. Fais, dans les voluptés plongeant toute ma Cour, De l'Arabie entière, un Sérail à l'Amour. Repeuplons un pays qu'a désolé la guerre ; Et faisons des enfants au reste de la Terre. Avouons-le, Amatrox : il est beaucoup plus grand D'être père et fécond, que d'être conquérant. L'un se reproduisant, lorsque moins il y songe, Vous tire du néant ; l'autre vous y replonge. Le premier donne l'être, et le second la mort. Farouches conquérants, fiers arbitres du sort, Le carnage et le sang sont vos vertus guerrières. Je leur pardonnerais leurs fureurs meurtrières, Si leurs nombreux enfants égalaient les soldats Que leurs mains font périr dans l'horreur des combats ; Ou si plus amoureux que nous autres ne sommes, Sur le champ de bataille ils créaient cent mille hommes.

D'un ton familier.

Ce que je viens de dire, au reste, est bien écrit ; Mais je n'en pense rien ; c'est pour t'orner l'esprit.

Reprenant le ton déclamatoire et boursoufflé.

Je pense qu'un guerrier est un Dieu tutélaire ; Tu vas de tes travaux recevoir le salaire.

Grandes pauses aux deux vers suivants ; comme si l'on disait les plus belles choses du monde.

Mes trésors... les honneurs... demande... Je suis Roi... Attends tout... je le veux... je le puis... je le dois.

COLORAX

Sont à toi.

AMATROX, soupirant

Grands Dieux !

COLORAX, l'interrompant avec colère

Quoi, l'amour !...

AMATROX, tendrement

Oui, l'amour.

SCENE IV.

AMATROX, seul

Fuyons, arrachons-nous de ces climats barbares ! Et revenons suivi du Grand Kan des Tartares. Aux yeux de tes flatteurs, et dans ta propre Cour, Tu seras chatouillé, Prince ingrat, à ton tour. Je t'ai mis sur le Trône, et t'en ferai descendre ; Qui craignit Darius, devait craindre Alexandre. Je veux que tes champs ravagés Cherchent dans les villes superbes, Les oiseaux du ciel égorgés, Respirant la mort dans les herbes. Alors les funestes corbeaux, S'assemblant autour des tombeaux, Se joindront à la voix des mânes, Et feront manger aux Brachmanes, De leurs corps mutilés les horribles lambeaux, Ah pâle lueur des funèbres flambeaux. Les implacables Euménides Suivront les pas de mes guerriers ; Ils perceront les Néréides Sur le tonneau des Danaïdes, Et de sang teindront leurs lauriers. Le feu desséchera les fleuves, Toutes femmes deviendront veuves, Et les veuves, dans ces moments, Après les plus rudes épreuves, Par des souffrances toujours neuves, Descendront dans les monuments. Mais, quoi ! Faut-il que pour un crime, Que le Tyran seul a commis, Son Peuple serve de victime. Aux feux que ma rage a vomis ? Descendons plutôt au Ténare, En prenant l'équité pour phare, Pendant la nuit de mes desseins Et pour repeupler la Navarre, Faisons voir au peuple Tartare, Un Héros plus grand que des Saints. De mon altier courroux calmons la véhémence... Que l'Arabie entière adore ma clémence... Mais, non, je punirai... J'en jure par le Styx, Ce Tyran... Mais avant, entrons chez Cocatrix. Je la vois ; je me pâme. Ah ! Grands Dieux, Quelle est belle !

Brachmanes : autre graphie de Brahmanes. Docteurs et prêtes de la religion indouiste de Bramha, réputés pour leurs ascèse et leur régime végétarien.

Styx : fleuve de l'Enfer dans la mythologie grecque.

Cocatrix : Espèce de basilic qui s'engendre dans les cavernes et les puits. Il y a eu en la Cité de Paris un fief qui s'appelle Cocatrix, dans un rue du même nom.[F]

SCÈNE V et dernière. Cocatrix, Amatrox.

AMATROX, pleurant

Combien d'enfants !

COCATRIX, avec tendresse

Au contraire, achevez, Seigneur.

AMATROX, avec une espèce de pressentiment de son malheur, et en tremblant

Madame, en quels climats reçûtes-vous le jour ?

Toutes ces monosyllabes doivent être dits avec des frissonnements, etc. Parodier les reconnaissances des tragédies.

Parodier : le terme est lâché, si le lecteur doutait encore : Cocatrix est donc bien une parodie.

COCATRIX

Moi ?

AMATROX

Vous.

COCATRIX

Non.

AMATROX

Oui.

COCATRIX

Seigneur...

COCATRIX

Les Saules...

COCATRIX

La Charité-sur-Loire.

La Charité-sur-Loire : commune de la Nièvre à la limite de la Bourgogne et du Berry à l'ouest de Bourges. Ancienne ville protestante au XVIème siècle, elle se situe sur la Loire.

COCATRIX

Ah !

AMATROX, pleurant

Vous ? Ah ! Ma grand-maman !

En fureur.

Mardochée en ces lieux retrouverait Aman !

Mardoché et Aman : personnage de la Bible dans le Livre d'Esther. Voir Esther de Jean Racine.

AMATROX

Si vous mourez, mourons du moins ensemble. L'amour nous avait joints, que la mort nous rassemble.

Ils se tuent avec des pistolets de poche.

Cette scène veut être jouée avec tous les grands mouvements des scènes de reconnaissance, les tremblements, les frémissements, etc,

402 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0