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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Prologue en vers et en prose

L'Espérance, Prologue, en Vaudevilles et en Prose.

Charles Collé· créée en 1731, imprimée en 1777· 247 vers· 5 personnages

Représenté pour le première fois en 1731 en société.

Personnages

  • L'ESPÉRANCE
  • LA CRAINTE
  • LA PARADE
  • LÉANDRE
  • LE DIEU DE LA GAIETÉ

L'ESPÉRANCE

SCÈNE PREMIÈRE. La Crainte, seule ; et peu après, la Parade, et le beau Léandre.

LA CRAINTE, seule

Air : Des folies d'Espagne.

Oui , je suis la Dèesse de la crainte ; Je sens, et j'inspire aux hommes la peur ; Et, dans mes maux, hélas ! Loin d'être plainte, Chacun se moque , et rit de mon malheur.

Quel fort cruel que le mien ! Condamnée à errer sans celle dans les avenues du temple de l'Espérance, et à détourner ceux qui veulent voir cette Déesse ; je ne l'ai jamais entrevue ; et je ne puis m'imaginer encore qu'elle existe.

LA PARADE, au beau Léandre en traversant ensemble le fond du Théâtre

Suivez-moi, c'est ici le chemin.

LA PARADE, au beau Léandre, qui traverse encore le Théâtre avec elle

Je vous dis que nous le trouverons à la fin.

LA CRAINTE, avec tremblement

Air : Des Fraises.

Mais j'entends quelque rumeur ; Quelqu'un vient, ce me SEmble, ... Ah ! Je sens tant de frayeur , Qu'un enfant me ferait peur... Je tremble, je tremble, je tremble.

Cherchons quelqu'endroit sûr, pour observer de loin ce que c'est.

Elle se retire et grimpe sur un arbre.

SCÈNE II. La Parade, Le Beau Léandre.

LA PARADE

Mais, Monsieur le beau Léandre, pourquoi vous obstinez-vous t'a croire qu'jen n'saurais vous conduire za l'Espérance, donc ?

Pour conserver au beau Léandre, et surtout à la Parade, le ton et le style qu'ils doivent avoir, l'on a été obligé de leur laisser leur orthographe, et quelques grosses gaietés, qui pussent les caractériser.

LE BEAU LÉANDRE

Tenez, Madame la Parade vous avez beau dire ; vous ne pourrez pas réussir davantage ; votre gendre est usé.

En style de parade, l'on dit , très élégamment et très plaisamment, Gendre, au lieu de Genre ; et cela doit faire étouffer de rire les gens qui ont un certain goût. Que l'on se garde bien, au reste, de prendre ceci pour une ironie.

LÉANDRE, épelant

R, a, n... Rance... Le voici.

Eh bien ! Allons, conduisez-moi donc za l'Espérance, si vous pouvez.

SCÈNE III. La Crainte, La Parade, Léandre.

LA CRAINTE, les arrêtant

Arrêtez, pauvres dupes que vous êtes ; où courez-vous ?

LA PARADE

Nous allons nous rassurer cheux la Déesse de l'Espérance.

LÉANDRE

Oui, nous voulons t'entrer dans l'Espérance, si elle se prête à ça.

LA CRAINTE

Donnez-vous bien de garde de la voir...

LA PARADE ET LÉANDRE, ensemble

Eh ! Pour queue raison, Madame ?

LA CRAINTE

C'est que l'Espérance vous trompera ; c'est une donneuse de Galbanum.

LA PARADE

Eh ! Qu'êtes-vous, vous, qui nous détourner d'aller à l'Espérance ?

LÉANDRE

Oui, Madame, qu'êtes-vous ?

LA PARADE et LÉANDRE, ensemble

À ces traits nous vous connaissons.

Fin de l'Air : des Voyelles anciennes.

Madame, vous êtes la crain, ain , ain , ainte.

LA CRAINTE

À l'avouer je suis contrain, ain, ain, ainte.

LA PARADE

En ce cas là, ce n'est pas vous que nous devons consulter pour voir l'Espérance.

LÉANDRE

Pardi, non, c'n'est pas vous qui nous mettrez dedans... dedans son temple.

LA CRAINTE

Mais, croyez-vous bonnement que vous la verrez ?

Air : Martin, Moine de Mise.

Ah ! oui dà, l'Espérance. À des Batteleurs Permettra la présence ? Allez, plats farceurs ; Il n'est point pour vous d'espérance ! Craignez les railleurs.

Pouvez-vous vous flatter qu'un genre aussi rebutant que celui de la Parade, puisse amuser encore des Spectateurs qui ont un ton excellent, qui ont déjà vu de ces misères-là ; et, qui en sont à la nausée.

LA PARADE

Ne l'écoutons pas ; entrons dans le Tempe.

LÉANDRE

Mais cependant il est vraisemblable...

LA PARADE, à Léandre

Frère, pour la ros-ser, Veux-tu nous joindre en-sem-ble , e , e , e ?

Allons, retirez-vous, vilaine, que nous frappions ta la porte du Tempe.

LA CRAINTE, les arrêtant. (*)

Air : Le Cabaret est mon réduit.

Chez les Déesses l'on s'y prend D'une façon plus délicate ; À leur porte mon Enfant,

L'on a pris ce couplet-ci, tout brand, d'un Opéra-comique de Messieurs Le Sage, et Fuzelier, intitulé "L'Espérance aussi" ; et qui est au VIIème Volume du Théâtre de la Foire. C'est un vol manifeste, dont on s'accule. Mais le dialogue ne permettant pas de dire autre chose, que ce qui est dans ce couplet, l'on a cru pouvoir se permettre en conscience de le voler, attendu que l'on aurait fait ce couplet là le premier, s'il n'eût pas été fait auparavant. L'on se refusera difficilement à cette raison là, que l'on trouvera aussi solide qu'elle l'est.

SCÈNE IV. La Parade, Léandre, L'Espérance habillée de vert, et une ancre à la main.

LÉANDRE

Air : Le Cabaret est mon réduit.

Mais quelle Déesse paraît ?

LA PARADE ET LÉANDRE, ensemble

Et - le montre tout en beau.

LA PARADE ET LÉANDRE, ensemble

Dé-es-se, que ferions-nous, Sans vous.

LÉANDRE

Nos jeux bienséants, Déesse ! Vous ne nous connaissez donc pas ?

LA PARADE

C'est donc une ironie ?

On lit Eronie au lieu d'Ironie dans le source consultée.

L'ESPÉRANCE

Point du tout, Madame la Parade. Ne sentez-vous pas que la bienséance des Parades est de manquer de décence ? Allez, mes amis, les équivoques un peu claires, et présentées par les côtés agréables, sont de l'essence de votre spectacle et, ce qui le fera réussir. Voyez si je tous connais.

LÉANDRE

Quoi ! Déesse, vous pensez que nos licences licencieuses plairont encore !

L'ESPÉRANCE

Plus que jamais.

LA PARADE

Je le crois, moi.

Se retournant vers les Spectateurs.

Ignia qu'ça qui ravigotte ces messieurs et ces dames.

L'ESPÉRANCE

Mais, ne me croyez pas moi seule ; consultez là-dessus le Dieu de la Gaieté qui s'avance.

SCÈNE V et DERNIÈRE. Le Dieu de la Gaieté, L'Espérance, la Parade, et le beau Léandre.

LÉANDRE

Ah, ah ! C'est-là le Dieu de la Gaieté !

LA PARADE

Gnia qu'faire dell'dire, car je m'suis sentie toute joyeuse en le voyant tant seulement.

L'ESPÉRANCE

Quelle gaieté !

LA PARADE

Queu père de joie !

LÉANDRE

Sarpedié ce Dieu-là est un bon humain ! Voyez comme il s'humanise.

LE DIEU DE LA GAIETÉ

Eh morbleu, trêve de compliments ; et vive la joie et le plaisir ! Voyons donc, mes enfants, ce que nous ferons ce soir. D'abord je compta vous donner à souper, et nous rirons...

LÉANDRE

Seigneur Dieu, paravant le souper, si ça vous amusait , v'la Madame la Parade, qui s'offre de vous... là... de vous...

LE DIEU DE LA GAIETÉ, interrompant

Eh mais je le veux bien, moi.

LA PARADE

Oui, j'offre de vous même... de vous mettre eune Parade.

LÉANDRE

Mais paravant d'en risquer eune, je voudrais être sûr qu'elle ne déplaira pas, et voici mes raisons de trembler, qu'un poète targique de mes amis , m'a tourné zet bistourné t'en vers alexandrins, à cette fin de rendre ces raisons là pus frappantes.

LA PARADE

Eh bien, oui, oui, va, va dis tes vers ; je te répondrai en prose ; ou je disloquerai des vers en impromptu, qui vaudront bien ceux qu'ils t'ont fait zaprendre par coeur.

LÉANDRE

Ça n'est pas si aisé qu'ça est facile. J'en fais juge la Déesse, et le Dieu de la Gaieté.

Se retournant vers l'Espérance.

Que Madame me permette de mettre mon chapeau ;

Il met son chapeau, pour déclamer avec plus de dignité, et déclame d'un ton ampoulé.

Quel est votre dessein, et, par quel goût malade , Faites-vous en ce jour revivre la Parade ? Les morts, après trente ans , sortent-ils du tombeau ?

LÉANDRE, interrompant

À la Foire.

LA PARADE

À la gloire.

LÉANDRE

A la Foire.

LE DIEU DE LA GAIETÉ, les arrêtant

Arrêtez, beau Léandre, la Parade n'a pas tant de tort. Car enfin si l'on rend bien la nature, que ce soit dans une farce, que ce soit à la Foire, ou sur le Théâtre français, qu'importe ? N'y a-t-il pas toujours à cela un petit mérite donc ?

Air : C'est au pays de Cocagne.

Oui, dans une pièce de la Foire, Si l'on peint bien les humains , Ce chemin peut conduire à la gloire ; L'on y va par tous chemins. Anacréon, par des chansons à boire, Faites sans soin, Ne tient-il point un assez bon coin Dans le temple de mémoire ?

L'ESPÉRANCE

Le Dieu de la Gaieté a raison, et je promets tout à ses efforts, moi.

LA PARADE, sautant de joie

L'Espérance me promet tout ; et ce Dieu charmant me donne gain de cause. Nous jouerons la Parade, et nous réussissons. Pas vrai, Déesse ?

L'ESPÉRANCE

Vous aurez un succès éclatant.

LE DIEU DE LA GAIETÉ

Sûrement. Ventre saint Gris, (c'est le juron du bon Henri Quatre, qui n'aimait que moi, et les femmes,) en toutes choses n'en croyez jamais que l'Espérance.

Air : Catalinette.

Par l'Espérance, Regardez combien L'on a de bien ! Elle dispense De posséder rien. Dès qu'elle opère, L'on ne peut rien voir, Jamais en noir. Tant qu'on espère, L'on croit tout avoir.

LÉANDRE

Eh oui, nous croirons avoir amusé ; et nous aurons ennuyé. Vla ce qui arrivera.

L'ESPÉRANCE

Eh non, vous dis-je, vous réussissez pleinement, je vous le promets : oui, oui, je vous jure...

Air : Le joli, belle Meunière, le joli Moulin.

Qu'en comptant sur l'assistance Et sur la bonté De ce Dieu, dont la présence Donne la gaieté, Vous tournerez l'Espérance En réalité.

LA PARADE

Que le Dieu de la Gaieté reste donc avec nous.

LE DIEU DE LA GAIETÉ

Moi, ma petite Reine, je veux faire plus ; je veux être des vôtres, je veux jouer dans vos pièces, avec quelques restrictions pourtant.

LA PARADE

Je vous prends au mot, et vous reçois sans début. Il est bien facé pour inspirer la joie.

LÉANDRE

Pas moins, Déesse, ne nous abandonnez pas.

LE DIEU DE LA GAIETÉ

Eh mais, Benet, est-ce que l'Espérance a jamais abandonné personne.

On lit Benais dans l'édition consultée.

L'ESPÉRANCE

En est-il un seul exemple ?

LÉANDRE

Mais comment faites-vous pour être ainsi en même-temps partout ?

LÉANDRE, se panadant

C'est fort singulier !

Panader (se) : Marcher avec ostentation comme un paon. [L]

LA PARADE

C'est fort particulier !

LA PARADE

Mais, mon doux Seigneur, encore un mot : nous allons donc glisser à ces Seigneurs et à ces demoiselles, des libertés gallicanes ; v'là qu'est ben ; mais vous savez que notre fieque est devenu chaste à faire grincer les dents, dans les discours seulement ; faura-t-il que je retranche queute chose, des choses, que...

LA PARADE

Plus on en dira, moins l'on en fera ; ça n'accommodera pas les femmes, ça.

L'ESPÉRANCE

Belle réflexion ! - Encore, si elle allait au fait.

LE DIEU DE LA GAIETÉ

J'y viens, moi. Ah ça, mes enfants, il y a un tempérament à prendre dans tout ceci. Laissons reposer Madame la Parade, et jouons un Opéra-comique. Je suis instruit que vous venez d'en recevoir un à votre théâtre ; il est intitulé Joconde ; et, je sais même qu'il est traité d'un ton assez élevé, et que...

Joconde : opéra-comique en prose et vaudevilles de Collé, Chez Mme de Meaux en 1757 et au théatre de Bagnolet en 1760.

LA PARADE, l'interrompant

Oui, ça est nobe, et trop nobe ; je n'aime pas ça moi ; mais par complaisance pour le Dieu de la Gaieté...

LÉANDRE

Oui, nous pourrons vous ennuyer, par complaisance...

LE DIEU DE LA GAIETÉ

Vous n'ennuierez point. Je connais les couplets de ce Joconde ; ils sont gaillards. Mais, auparavant que d'aller nous habiller, il faut chanter ceux que j'ai faits moi-même, en l'honneur et gloire de la Déesse de l'Espérance.

L'ESPÉRANCE

Volontiers !

LE DIEU DE LA GAIETÉ

C'est un vaudeville.

L'ESPÉRANCE

Et c'est à moi à commencer.

VAUDEVILLE.

247 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0