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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Scènes en prose

Scènes Détachées de la Guinguette

Charles Collé· imprimée en 1755· 5 personnages

Personnages

  • MADEMOISELLE TONTON, fille
  • UN ABBÉ LIBERTIN
  • UN GARÇON PERRUQUIER
  • UN SERRURIER
  • UN SOLDAT

SCÈNES DE GUINGUETTE

SCÈNE PREMIÈRE. Tonton, L'Abbé, Le Garçon Perruquier.

La fille et l'abbé sont assis à une table, sur la quelle il y a un bassin de crème, des biscuits et quelques fruits. À côté d'eux, est un seau à rafraîchir le vin. Toutes les autres tables de la guinguette sont occupées.

LE PERRUQUIER, se présentant à la table de l'abbé tenant un tabouret

Monsieur l'abbé veut-il bien permettre ?

Il s'attable à côté d'eux.

L'ABBÉ

Comment, Monsieur ? Que nous voulez-vous ?

LE PERRUQUIER

Je veux, Monsieur_le_Prieur, vous demander la grâce d'être à votre écot.

L'ABBÉ

Il y a d'autres tables, Monsieur. Il est singulier...

LE PERRUQUIER

Vous voyez bien vous-même qu'elles sont toutes occupées...

L'ABBÉ

Eh bien, faites-vous en apporter une.

TONTON

Les garçons sont faits pour ça, Monsieur.

LE PERRUQUIER

Pardi ! Monsieur_l_abbé, quand je vous préviens de politesses, ce n'est pas là y répondre, assurément.

L'ABBÉ

Je ne vous dis rien que d'honnête ; mais je ne vois pas pourquoi, n'étant point de notre connaissance, vous voulez vous attabler avec nous.

LE PERRUQUIER

Parce que je suis seul, Monsieur_l_abbé, et que je vous crois bonne compagnie.

TONTON

Eh mais, Monsieur, chacun est ici pour son argent, avec ses amis.

L'ABBÉ

Sans doute, Monsieur, et l'on est bien aise d'être libre.

LE PERRUQUIER, ricanant

Oui, oui, d'être libre et libertin, mêmement.

TONTON

Venez-vous pour nous insulter ?

L'ABBÉ

Voulez-vous, Monsieur, qu'on appelle le maître et ses garçons pour vous faire retirer ?

LE PERRUQUIER

Me faire retirer ? Avez-vous peur que je ne vous souffle Mademoiselle !

TONTON, à l'abbé

Mon oncle, que veut donc dire cet homme ?

L'ABBÉ

Vous vous figurez sans doute, mon cher monsieur, que mademoiselle n'est pas ma nièce ?

LE PERRUQUIER

Ah ouiche ! Votre nièce à la mode des Porcherons.

ΤΟΝΤΟΝ

Que veut-il dire avec ses Porcherons ? Sacredié ! Pour qui me prend-il donc ?

L'ABBÉ

Monsieur, laissez-nous tranquilles ; j'ai l'honneur de vous le dire très sérieusement.

LE PERRUQUIER, ricanant

Mademoiselle votre nièce vient de lâcher un petit sacredié qui m'en empêche, mon très cher sacristain. Ce sacredié-là n'est pas de paille, au moins ; il décèle ce qu'elle est...

TONTON

Ce que je suis ? En tout cas, je ne suis pas ce que je suis pour toi, toujours...

L'ABBÉ

Taisez-vous, ma nièce. Laissez-moi parler à ce monsieur-là...

LE PERRUQUIER

Et ce monsieur-là vous répondra qu'il n'est pas orthodoxe à un ecclésiastique de venir avec une fille à la guinguette, et un dimanche encore !

L'ABBÉ, en colère

Vous croyez donc que parce qu'on a un rabat...

LE PERRUQUIER, d'un air railleur

Oui, et bien bleu encore...

L'ABBÉ

Morbleu ! Monsieur, mon rabat ne tient à rien, et je suis homme à...

TONTON

Oh ! Non, non, mon oncle. Appelez la garde...

LE PERRUQUIER

Tenez, ma belle demoiselle, n'appelez personne. Il y a un moyen d'avoir la paix.

TONTON

Quel moyen ?

L'ABBÉ

Il n'en est qu'un seul celui de nous laisser ici seuls...

LE PERRUQUIER

Au contraire, Monsieur_le_curé, c'est celui de me laisser moi tout seul avec mademoiselle.

TONTON

Avec vous, moi !

L'ABBÉ, avec fureur

Toi, malheureux ! Avec ma nièce ?

TONTON

** Mais qui diable nous a chié un homme aussi grossier et aussi incivil ? Est-ce que vous n'avez jamais été à une guinguette, Monsieur, que vous y êtes aussi impoli ?

LE PERRUQUIER, prenant l'abbé par le bras

Allons, grand vicaire des marionnettes ! Vite, délogez, et laissez-moi cette princesse.

L'ABBÉ, le battant

Qu'est-ce que c'est donc que ce merlan-là ? Va t'en poudrer tes perruques !

LE PERRUQUIER, battant l'abbé

Avant de te poudrer, toi, je m'en vais te peigner !

L'ABBÉ, se débarrasse et lui jette son seau à rafraîchir

Et moi, je vais te baigner...

TONTON, cherchant à les séparer

Ah ! Le chien ! Le coquin ! Sainte Vierge ! Quel gueux ! Ah ! Mon doux Jésus ! Quel brutal !

LE PERRUQUIER

Tiens, vilain prêtre : mets cette calotte-là sur ta tonsure...

Il lui plante sur la tête le bassin de crème. C'est un bassin de bois léger, arrangé de façon que le tour puisse s'en détacher et servir de collet à l'abbé.

L'ABBÉ

Miséricorde ! Il m'a aveuglé !...

Tous les gens de la guinguette quittent leurs tables et rient.

SCÈNE II. L'ABBÉ, TONTON, LE PERRUQUIER, UN SOLDAT.

LE SOLDAT

Qu'est-ce que c'est donc que ce gredin-là qui insulte ici une dame de ma connaissance ?

Il met l'épée à la main.

TONTON

Ah ! C'est vous, Monsieur_Printemps ?

LE SOLDAT

Oui, mademoiselle. Je vous ferai mes civilités après que j'aurai su pourquoi ce petit manant...

Il prend le perruquier au collet.

LE PERRUQUIER, se débattant

Monsieur, c'est ce monsieur l'abbé qui...

LE SOLDAT

C'est que... c'est qui... C'est vous qui êtes un pied-plat... et vous mériteriez que je vous coupasse le visage...

Le perruquier s'enfuit.

TONTON

Ah ! Tenez, regardez, monsieur, comme mon poltron détale... Mais qu'est devenu mon oncle ?

LE SOLDAT

Il s'est retiré en homme prudent sans doute, Mademoiselle. Un ecclésiastique craint les scènes...

TONTON

C'est qu'il était drôle pourtant. Il m'a fait crever de rire avec sa face barbouillée de crème et le bassin de la saladière ou du saladier qui lui servait de collier...

LE SOLDAT

Mais vous me rappelez là votre collation qui a été interrompue ; et si j'osais, Mademoiselle, je me donnerais l'honneur de vous offrir un cervelas...

TONTON

Très volontiers, monsieur, et j'aurais mauvaise grâce à refuser, après que votre bravoure m'a en quelque manière...

LE SOLDAT, l'interrompant

Ce n'est rien... et puis, un cervelas c'est sans conséquence... et cela ne vous engage à rien...

TONTON

Assurément ! Et l'on peut bien dire que les messieurs des gardes françaises possèdent bien à fond la politesse. Garçon, hé ! Garçon, un cervelas !...

LE SOLDAT

Et une bouteille de vin à douze !...

Ils s'attablent en attendant qu'on les serve.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0