Comédie en vers· Comédie en un Acte et en Vers
L'Ile Déserte
Personnages
- FERDINAND
- TIMANTE
- UN MATELOT
- CONSTANCE
- SILVIE
- TROUPE DE MATELOTS
AVERTISSEMENT
Avant que cette Comédie parut sur la scène, j'avais eu soin de publier que j'en avais pris le sujet dans les Opéra du célèbre Metastasio : comme la Traduction des Ouvrages de ce grand poète est entre les mains de tout le monde, je n'entre point ici dans le détail des changements que j'ai été obligé de faire à l'Original, pour l'accommoder à notre Théâtre, et dont je ne puis que me savoir bon gré, puisque les applaudissements du Public ont justifié la liberté que j'ai prise.
L'ÎLE DÉSERTE
SCÈNE PREMIÈRE.
Cette inscription est gravée sur l'estampe.
Le Théâtre représente une île déserte ; on voit la mer dans le fond. Du côté droit est un rocher sur lequel on lit une Inscription. Constance y paraît, tenant un morceau de fer à la main.
CONSTANCE
Que ne surmonte pas un travail assidu, Lorsque par le plaisir il n'est point suspendu ? Sans secours que ce fer et mon faible courage, Je vois presque la fin de ce pénible ouvrage, Puisse-je l'achever ! Et qu'après, justes Dieux, Vous tranchiez de mes jours les restes malheureux !Elle s'approche du rocher et lit l'Inscription.
« Du traître Ferdinand Constance abandonnée ; Finit ici sa vie et ses malheurs. Ô toi, qui de son sort apprendras les horreurs, Venge-la d'un perfide, ou plains... sa destinée. » Qu'il en coûte à l'amour, d'avoir à publier Les crimes d'un ingrat qu'on ne peut oublier !Elle travaille un moment.
Pour suivre mon époux j'abandonne l'Espagne ; En vain la Mer mugit, et la mort m'accompagne ; Tranquille sur mon sort, c'est lui seul que je vois, Ah ! Barbare ! Et voilà le prix que j'en reçois ! Si jamais les remords dans cette île sauvage Ramenaient l'inhumain à qui l'hymen m'engage, Pour lui faire juger de l'excès de mes maux, Ô toi qui détruis tout, Temps, respecte ces mots.Montrant l'Inscription.
SCÈNE II. Constance, Silvie.
SILVIE, accourant et gaiement
Ah ! Constance ! Ah ! Ma soeur !CONSTANCE
Peut-on savoir de quoi ?SILVIE
Ce que j'aime le plus en ce monde, après toi, Ma petite épagneule est enfin revenue ; Depuis deux jours entiers je la croyais perdue.SILVIE
Crois-tu qu'il en puisse être un plus grand pour mon coeur ? Zirphile est, tu le sais, ma compagne fidèle, L'objet de tous mes soins ; sitôt que je l'appelle, Mille tendres baisers me prouvent son amour ; À mes côtés elle est et la nuit et le jour ; Elle m'aime, m'entend, et sur mon sein repose ; Et de la retrouver te semble peu de chose ?CONSTANCE, à part
Quelle heureuse innocence !CONSTANCE
Rien ne peut de mes maux adoucir l'amertume, Toujours en vains soupirs mon âme se consume, Le printemps s'est déjà renouvelé dix fois Depuis qu'abandonnée en ce funeste bois Sans espoir de jamais recouvrer ma patrie, Je traîne dans les pleurs une mourante vie. Sans la tendre amitié qui m'attache à ton sort Ma soeur, le désespoir aurait hâté ma mort.SILVIE
Je ne puis concevoir le sujet de tes peines. Quel bien nous manque-t-il ? Ici nous sommes Reines. Les hôtes de ces bois sont nos heureux sujets, Et la terre et la mer nous comblent de bienfaits. L'Été sous cet ombrage, et l'Hiver sous ces roches, Du chaud comme du froid nous bravons les approches. À ce que nous voulons, la force ni les lois Ne s'opposent jamais ; nous ignorons leurs droits. Ainsi de tout cela si tu n'es pas contente, Il sera mal aisé de remplir ton attente.CONSTANCE
Que d'un bien qu'on ignore on se passe aisément ! Mais quand on l'a goÛté, le perdre est un tourment. Lorsqu'on m'abandonna sur cet affreux rivage, De la raison encor tu n'avais pas l'usage, Et tu n'avais rien vu de plus délicieux Que ces tristes objets qui s'offrent à nos yeux. Mais pour moi plus instruite, ah ! quelle différence De ce désert horrible aux lieux de ma naissance.SILVIE
De ce pays pour qui tu répands tant de pleurs, Souvent tu m'as vanté la richesse et les moeurs ; Mais quand même il serait encor plus admirable, La paix qui règne ici me paraît préférable.SILVIE
Mais cet endroit charmant que sans cesse tu nommes, N'est-il pas ce séjour habité par les hommes ? Et ce sont, m'as-tu dit, plus de cent et cent fois, Des monstres plus cruels que les loups de ces bois. Comment...CONSTANCE
Oui, je l'ai dit. Eh ! Que ne puis-je encore Ajouter au tableau d'un sexe que j'abhorre ! Oui, les hommes sont tous traîtres, cruels, trompeurs, Se riant de nos maux, se baignant dans nos pleurs ; Ne respectant la foi, l'amour, ni la nature, Et se faisant un jeu du crime et du parjure ; Malgré tous leurs défauts, d'autant plus dangereux, Qu'au fond de notre coeur tout nous parle pour eux ; Grâces, douceur, esprit, paraissent leur partage, Et la seule imposture est tout leur apanage.SILVIE
Si l'homme est si méchant ; contre sa cruauté, Cet asile du moins nous met en sûreté ; Ici, l'on n'en voit pas. Mais, ma chère Constance, Tes yeux versent encore des pleurs en abondance. Que puis-je faire, ô Ciel ! Pour calmer ton tourment ? Si Zirphile te plaît, je t'en fais un présent.CONSTANCE
Il est trop juste, hélas ! Ô ma chère Silvie, Que je passe à pleurer le reste de ma vie. Des mortels séparée et loin de mon époux, Les larmes sont pour moi le plaisir le plus doux.SILVIE
Tu pleures un époux dont tu veux qu'on te venge ; La contradiction me paraît bien étrange. Qu'est-ce donc qu'un époux, pour le tant regretter, Quand ingrat et perfide on doit le détester ? Tu ne me dis pas tout, ma soeur, mais je devine ; Quelque rose toujours accompagne l'épine. Tiens, j'ai jusqu'à ce jour respecté ta douleur ; Mais il faut à la fin que je t'ouvre mon coeur. Je réfléchis souvent, et ce matin encore En voyant mille oiseaux au lever de l'aurore, Je pensais...SCÈNE III.
SILVIE, seule
C'est trop s'abandonner à sa douleur amère ; J'ai beau gronder, prier, rien ne peut la distraire. Mais ce qui tous les jours étonne mon esprit, C'est qu'au lieu d'adoucir le chagrin qui l'aigrit, Par la part que je prends à sa tristesse extrême, Il augmente sans cesse, et je pleure moi-même.Un Vaisseau paraît sur la mer.
Suivons au moins ses pas. Qu'aperçois-je, grands Dieux ! Jamais la Mer n'offrit rien de tel à mes yeux ! Ce n'est pas un rocher, car il change de place. De la route qu'il tient on ne voit nulle trace ; Quoique sa marche impose, il paraît chancelant. . . . Faisons voir à ma soeur ce prodige étonnant. Allons... Mais juste ciel ! Qu'est-ce que j'envisage ? Où fuir ? Où me cacher ? On vient sur ce rivage.Elle se cache derrière un arbre, et sort de sa place par curiosité, toutes les fois qu'elle croit n'être pas vue.
SCÈNE IV. Silvie, Ferdinand, Timante.
TIMANTE
À la fin, cher ami, serions-nous en ces lieux Que depuis si longtemps tu demandes aux Dieux ?FERDINAND
Oui, je les reconnais ; l'Amour d'un trait de flamme Les avait pour toujours imprimés dans mon âme ; Et les nouveaux transports qui viennent m'agiter Me le confirmeraient si j'en pouvais douter.SILVIE, à part
Si je pouvais les voir sans en être aperçue.FERDINAND
Non, cher Timante, non, je ne me trompe pas. Cent fois vers ce Rocher j'ai dirigé mes pas. Voilà, je m'en souviens, cette caverne sombre Où désarmé, sans force, et vaincu par le nombre, D'un Pirate inhumain qui désolait ces mers, Je me vis obligé de recevoir des fers. Dans cet instant fatal, loin de ce lieu, Constance Aux douceurs du repos cédait sans méfiance. Seule auprès de Silvie, un perfide sommeil Préparait à son coeur le plus affreux réveil. C'est-là que me livrant à ma trop juste rage, Une large blessure éteignit mon courage ; Ici le fer vengeur dans mes mains se rompit. . . Mais sans perdre le temps à ce triste récit, Allons plutôt chercher une épouse adorable. Différer un moment, c'est se rendre coupable : Va, cours de ce côté, tandis qu'en celui-ci Je verrai si son sort ne peut être éclairci, Et si le Ciel persiste en sa rigueur extrême, J'expirerai du moins, où mourut ce que j'aime.SCÈNE V. Silvie, Timante.
SILVIE, à part et d'un air fâché
Je n'ai pu rien entendre.TIMANTE, sans voir Silvie
Ah ! Que de Ferdinand Les malheurs font affreux ! Que son sort est touchant ! A peine un doux hymen à Constance l'engage, Que forcé d'entreprendre un pénible voyage, Tous deux au gré des flots ils exposent leurs jours. De leur route un orage interrompant le cours, Les jette sur ces bords, où le destin barbare Loin de les secourir pour jamais les sépare.SILVIE, à part et d'un air satisfait
À la fin cependant il s'est tourné vers nous. Que sa mine me plaît ! Que son aspect est doux !TIMANTE, sans voir Silvie
L'humanité suffit pour le plaindre sans cesse, En moi c'est le devoir qui pour lui m'intéresse. Ce premier don du Ciel, l'heureuse liberté, Sans qui rien ici bas ne peut être compté, Sans ses soins généreux m'aurait été ravie. Que ne puis-je pour lui sacrifier ma vie ! Qui peut faire le bien, se rend égal aux Dieux ; Qui le peut oublier est un monstre odieux.SCÈNE VI.
SILVIE, seule
QU'est-CE que j'ai vu là ? Je ne le puis comprendre. Serait-ce un homme ? Non, on ne peut s'y méprendre, Car les hommes sont tous perfides, inhumains, Et comme de raison, à des signes certains On doit les reconnaître, et lire dans leur âme. Mais enfin qu'est-ce donc ? Ce n'est pas une femme, Car ainsi que le mien son habit serait fait ? Qui que ce soit, hélas ! C'est un aimable objet. Allons trouver ma soeur, elle saura me dire. . . . Mais qui retient mes pas ? d'où vient que je soupire ? Le coeur me bat. Ah ! Dieux ! comment interpréter Les divers mouvements qui viennent m'agiter ? Serait-ce à la terreur que mon âme est en proie ? Non, car lorsque l'on craint on n'a pas tant de joie. Je ne me trompe point, à travers de ce bois. Je vois encor quelqu'un : on vient pour cette fois Courons vite à Constance. Oh ! Oui ; quoi qu'elle fasse, Il faut sur tout ceci qu'elle me satisfasse.SCÈNE VII.
FERDINAND, seul
Ah ! Je n'avais que trop pressenti mes malheurs. Sur moi le sort veut donc épuiser ses rigueurs. En vain je cours, j'appelle, et ne sais point encore Quels lieux sont habités par celle que j'adore. Passerai-je ma vie, hélas ! À la chercher ?Apercevant l'Inscription.
Mais qu'est-ce que je vois écrit sur ce Rocher ? Ne m'abuse-je point ? Serait-il bien possible ? Le Ciel à mes tourments devenu plus sensible, Voudrait-il par ces mots éclaircir mon destin ? Lisons. Mon nom ! Grands Dieux ! Depuis quand ? Quelle main ?...Il lit.
"Du traître Ferdinand Constance abandonnée, Finit ici sa vie et ses malheurs." Constance ne vit plus, et me croyait parjure ! Sort cruel ! De mes maux tu combles la mesure. Constance ne vit plus ! Et sa bouche en mourant, A pu d'un crime affreux accuser Ferdinand ! Moi, traître ! Moi perfide ! Elle n'a pu le croire : Non, c'est le seul soupçon d'une action si noire Qui l'a fait succomber à sa vive douleur ; Et Ferdinand survit à cet excès d'horreur !SCÈNE VIII. Ferdinand, Timante.
FERDINAND
Constance ne vit plus.TIMANTE
Ciel !FERDINAND, montrant l'Inscription
Lis.TIMANTE
Séjour rempli d'horreurs ! détestable rivage ! Que ne nous cachais-tu ce triste événement ! Ami, que ta douleur est juste en ce moment ! Pleure, sans redouter que Timante en murmure ; De semblables regrets honorent la nature.FERDINAND
Si le malheur poursuit les plus tendres époux, Grands Dieux, pour les ingrats, quels maux réservez-vous ?TIMANTE
Quand d'un injuste sort nous sommes la victime, Il est si consolant d'avoir vécu sans crime ; Pour nous abattre, il fait d'inutiles efforts, On n'y succombe point lorsqu'on est sans remords. Tel est l'état heureux où se trouve ton âme ; En tout point tu n'as fait que ce qu'envers sa femme Exigent d'un époux l'honneur, la probité. Les Dieux que tu priais ne t'ont point écouté ; Respecte leurs décrets, quoi que le Ciel ordonne, Et quittons un séjour que l'horreur environne.FERDINAND
Que je quitte ces lieux ! Eh ! Le pourrais-je, hélas ! C'est ici que Constance a subi le trépas, Ainsi qu'elle, j'y veux terminer ma misère.FERDINAND
Ce que j'y prétends faire ? Accroître mon tourment, Et baigner de mes pleurs ce marbre à tout moment, Vivre en mourant sans cesse.FERDINAND
Mon père ? En cet état si je m'offrais à lui, J'abrégerais ses jours loin d'en être l'appui. Va le trouver, va, pars ; et s'il a quelque envie De connaître les maux qui tourmentent ma vie, En les lui racontant adoucis en l'horreur.FERDINAND
Adieu ; Timante, adieu.SCÈNE IX.
TIMANTE, seul
N'irritons pas sa peine, Ce n'est qu'avec le temps qu'un esprit se ramène. Nous devons cet égard à son sort malheureux. Je prévois qu'il faudra l'arracher de ces lieux ; A prendre ce parti son désespoir m'engage. Pour cet effet, parlons aux gens de l'équipage : Mais le hasard ici les conduit justement.SCÈNE X. Timante, Matelots.
TIMANTE
Mes amis, il convient d'enlever Ferdinand : Ne voulant qu'écouter le chagrin qui le tue, Pour rester en ces lieux il fuira notre vue, Il faut s'en assurer.UN MATELOT
S'en assurer ? Oui-dà ; Mais rien ne me paraît moins aisé que cela ; Où diable voulez-vous que nous allions le prendre ? A l'instant, du Vaisseau nous venons de descendre, Nous ne connaissons point. . . .TIMANTE
Vous verrez ici près Un ruisseau tout couvert de lugubres cyprès, Qui parmi les rochers précipite son onde, Il ira s'y livrer à sa douleur profonde, Allez vous y cacher, et quand vous le verrez, Pour le conduire à bord vous vous en saisirez.SCÈNE XI. Timante, Silvie.
SILVIE, sans voir Timante
Je voudrais que ma soeur sut tout de point en point, Mais partout je la cherche, et ne la trouve point.À part.
SILVIE, s'éloignant
Encor sur ce rivage !...SILVIE, à part
Qu'il fait plaisir à voir !TIMANTE
Par quel enchantement Dans un lieu qui paraît proscrit par la nature, Voit-on de si beaux yeux, des traits... une figure... ?TIMANTE
Qui peut à mes désirs te rendre si contraire ? Me soupçonnerais-tu de vouloir te déplaire ? Rassure-toi, de grâce, et daigne m'écouter.SILVIE, à Timante qui approche toujours
Et toi, daigne obéir.TIMANTE, avec impatience
Ah ! C'est trop insister. Au moins si je savais de quoi tu t'épouvantes. Les hommes ne sont pas des bêtes dévorantes.SILVIE, effrayée
Quoi ! Tu serais un homme ?TIMANTE, souriant
Oui, je passe pour tel.SILVIE, s'enfuyant
Au secours ! Au secours !TIMANTE, l'arrêtant
Écoutez.SILVIE, à genoux
Juste ciel ! De grâce, épargne moi ; jamais, je le déclare, Je ne t'ai fait de mal, serais-tu si barbare...SILVIE, à part
Tout bas le mien me dit qu'en lui je me confie.SILVIE
Arrêtez. Seriez-vous Par hasard de ces gens que l'on appelle époux ? S'il est ainsi, partez, retournez au plus vite, Nous détestons ici cette race maudite.TIMANTE
Non, je ne le suis point ; mais l'ami que je sers, Pour rejoindre sa femme a traversé ces mers, Il venait la tirer d'un séjour qu'il abhorre, Hélas ! Elle n'est plus. Ô toi qu'ici j'implore, Sais-tu comment Constance a terminé ses jours, Et depuis quand le sort en a tranché le cours ?TIMANTE, avec la plus grande vivacité
Ah ! Ce que tu m'apprends de plaisir me transporte ! Tu dois être Silvie... Oui, c'est toi que je vois. Ce lieu, ton âge, tout me l'assure à la fois. Constance n'est point morte ! Ô joie inexprimable ! Je vais rendre à la vie un ami misérable. Cours, vole vers ta soeur, tandis qu'à Ferdinand...TIMANTE
Que ces noms ne souillent plus ta bouche, Dans peu, je t'instruirai de tout ce qui le touche ; Il n'est que malheureux et point du tout ingrat ; Mais ne différons pas d'adoucir son état ; Il nous faudrait avoir le coeur le plus barbare, Pour retarder les biens que le Ciel lui prépare.TIMANTE
Nous les joindrons plutôt allant séparément. Fais que bientôt ce lieu te revoie avec elle, Et moi...TIMANTE
Timante.SCÈNE XII.
SILVIE, seule
L'Es hommes ne sont pas si méchants, ce me semble ; Si toute leur espèce à Timante ressemble, Ma soeur a vraiment tort d'en dire tant de mal, Je lui sais mauvais gré. Mais c'est original ! Je prends contre ma soeur le parti de Timante ; C'est un homme, je dois le haïr, il m'enchante : Il est loin, cependant ici je crois le voir. Oh ! Tout cela n'est pas facile à concevoir.SCÈNE XIII. Silvie, Un Matelot.
LE MATELOT, sans voir Silvie
C'est un mauvais métier que faire sentinelle ! Ferdinand ne vient point. Au diable la femelle. Qui va mourir ainsi sans nous en avertir ? Un mot d'avis nous eÛt empêchés de partir.SILVIE, à part
C'est encore un autre homme, et pourtant à sa vue Mon âme de plaisir ne se sent point émue. Ah ! que sur moi Timante agit différemment !LE MATELOT, sans voir Silvie
Notre maître a perdu esprit assurément. Quoi ! venir de si loin dans ce séjour barbare Pour chercher une femme ; est-ce chose si rare ? Parbleu, si d'une femme il était entiché Que ne le disait-il ? J'eusse fait bon marché De celle qui jadis acquit devant Notaire Le droit de me nommer de ses enfants le père, Et pour qu'il n'eÛt eu rien à désirer de plus, J'aurais encor donné les enfants par dessusLE MATELOT
Mais que vois-je ? On m'écoute.SILVIE, à part
Sur Timante je veux un peu l'interroger ; Avec lui sûrement il vient de voyager.Haut.
Bonjour, l'homme, bonjour.LE MATELOT
Timante ! Ce beau fils que nous avons à bord, Qui ne connaît pas plus le Midi que le Nord, Qui va toujours prêchant la vertu, la constance, Qui nous suit tristement par belle complaisance Depuis deux ans entiers ?... Ah ! C'est encor ma foi, Un autre Ferdinand ; tous deux sont fous, je crois, De traverser les mers pour chercher en cette île Une femme. En Espagne on en eût trouvé mille.SILVIE
Et des hommes aussi ?LE MATELOT
Sans doute.LE MATELOT, à part
Peste, quelle innocente !SILVIE
De grâce, parlez-moi sans cesse de Timante, C'est l'unique moyen de soulager l'ennui Que je ressens d'abord que je suis loin de lui.SCÈNE XIV.
LE MATELOT, seul
Je me tromperais fort, si je n'ai vent contraire, Pour Timante en revanche il souffle bien arrière. Elle est parbleu gentille, il aurait très grand tort Sans ce petit bijou de retourner à bord ; C'est une pacotille assez friande à faire, S'il la néglige, moi, j'en ferai mon affaireApercevant Constance.
Mais on vient. Celle-là vaut encore son prix. Ma foi de la beauté c'est ici le pays.SCÈNE XV. Le Matelot, Constance.
CONSTANCE, sans voir le matelot
EN vain le temps s'enfuit et détruit toute chose, Mon malheur seul résiste aux lois qu'il nous impose. Hélas ! Puisque ma soeur est loin en ce moment, Reprenons mon pénible et triste amusement.LE MATELOT, à part
Elle a l'air langoureux celle-ci, c'est dommage.CONSTANCE
Avec précipitation.
Que vois-je ? Un matelot ! L'ami, sur ce rivage, Dites-moi, serait-il venu quelque vaisseau ?LE MATELOT
Apparemment.CONSTANCE
Quand ? Où ? Comment ?LE MATELOT
Comment ? Par eau.LE MATELOT
Le vent, Joint à l'habileté de notre Commandant : Ah ! Certes, il est bien à plaindre le pauvre homme.CONSTANCE
Quel est-il ?LE MATELOT
Ferdinand, c'est ainsi qu'on le nomme.CONSTANCE
Ferdinand, dites vous ?LE MATELOT
Oui, Ferdinand.CONSTANCE
Grands Dieux ?LE MATELOT
Il venait retirer sa femme de ces lieux ; Mais nous partons sans elle, oui, le Diable m'emporte, Et vous ne savez pas pourquoi ? C'est qu'elle est morte,Constance chancelle.
Qu'avez-vous ?CONSTANCE, s'évanouissant et tombant dans les bras du Matelot
Je me meurs !LE MATELOT
Quoi ! Sérieusement ?Il la conduit sur un lit de gazon.
Quel est ce vertigo ? Là plus commodément... C'est parbleu tout de bon ! À qui diable en a-t-elle ? Encore si c'était quelque laide femelle, Elle pourrait partir, ce serait fort bien fait ; Mais un si bel enfant, j'en aurais du regret. Que faire ?Vertigo : Terme familier. Caprice, fantaisie. [L]
SCÈNE XVI. Le Matelot, Constance, Timante.
TIMANTE, sans voir le matelot
Se peut-il que Ferdinand ignore Qu'il est près de revoir l'épouse qu'il adore ! Je le cherche partout.LE MATELOT
Il faut la secourir, Essayons si ceci la fera revenir.Il tire de sa poche une bouteille d'osier.
TIMANTE
Qui m'appelle ?SCÈNE XVII. Timante, Constance.
TIMANTE, examinant Constance
Le voile de la mort obscurcit ses attraits, De Silvie elle n'a ni l'âge ni les traits, C'est sûrement Constance.CONSTANCE, revenant à elle
Hélas ?TIMANTE
Belle Constance, Vivez ; le Ciel enfin comble votre espérance ; Ferdinand est ici, Ferdinand dans les pleurs, Si vous ne paraissez, succombe à ses malheurs.CONSTANCE
Ferdinand ? Se peut-il ?... Non, c'est une imposture Que l'on oppose en vain aux tourments que j'endure. Cessez...TIMANTE
N'en doutez point, le Ciel rend à vos voeux L'époux le plus fidèle et le plus malheureux. Autour de ce rocher j'étais venu l'attendre ; Et vous voyez en moi son ami le plus tendre.CONSTANCE
Je ne puis revenir de mon saisissement, Ce bonheur est trop grand pour le croire aisément. Hélas ! Serait-il vrai qu'il m'eût jamais aimée ? Mais non, d'un vain espoir non âme est trop charmée ? Si pour moi de l'amour il eÛt senti les feux, M'aurait-il pu laisser en ce séjour affreux ?TIMANTE
Eh ! Vous y laissa-t-il ? Des brigands l'attaquèrent, Et tout percé de coups à ces voeux l'arrachèrent ; Accablé de regret, en quittant ce séjour D'y laisser sans espoir l'objet de son amour. Depuis ce temps, hélas ! Un horrible esclavage De ce fidèle époux fut le cruel partage.SCÈNE XVIII. Constance, Timante, Silvie.
SILVIE
Ma soeur, ma chère soeur, je vole t'avertir Que j'ai vu Ferdinand. Au bord de la fontaine, Consterné, presque mort, il arrivait à peine ; Quand tout à coup des gens qu'on n'apercevait pas Sans lui dire un seul mot, ont arrêté ses pas.CONSTANCE
Arrêté ! Ciel ! Pourquoi ?TIMANTE
Ce coup est mon ouvrage. Pardonnez ; mais voyant qu'à quitter ce rivage Il ne consentAit point, et craignant pour ses jours, J'ai cru par ce moyen en conserver le cours.CONSTANCE
Que je l'attende encore ! Eh ! puis-je résister ?... Non, c'en est trop, je cède à mon impatience.Elle fait un mouvement pour sortir.
Dieux ! C'est lui que je vois.SCÈNE XIX. Constance, Silvie, Timante, Ferdinand.
FERDINAND
Ô Ma chère Constance.CONSTANCE
Cher époux !FERDINAND
Doux moments !CONSTANCE
Ferdinand avec moi !SILVIE
Dans leurs embrassements je trouve tant de charmes Que de plaisir, mes yeux se remplissent de larmes.CONSTANCE
Ô sort, dont tant de fois j'éprouvai le courroux, Que ne te dois-je point, je revois mon époux !FERDINAND
Tu l'as pu soupçonner d'avoir trahi sa flamme ! Sans la constante ardeur qui soutenait mon âme, Aurais-je supporté l'excès de mes malheurs ? L'Amour seul en pouvait adoucir les horreurs. C'est l'espoir de te voir toujours tendre et fidèle Qui m'a fait résister à ma douleur mortelle, Et qui me fait encor en des moments si chers Perdre le souvenir des maux que j'ai soufferts.CONSTANCE
Oui, d'infidélité je te croyais capable ; Mais Dieux ! Qu'il m'en coûtait à te trouver coupable ! Juge quels sont les maux qui déchiraient mon coeur, Puisque je m'en souviens, au comble de bonheur. Mais comment réparer toute mon injustice ? J'ai pu par mes soupçons augmenter ton supplice.TIMANTE, à part
Quel spectacle touchant pour une âme sensible ! Il fait naître en mon coeur un désir invincible...SILVIE
Que pense-tu, Timante ? Observe Ferdinand, Et vois comme à Constance il parle tendrement. À moi, tu ne dis rien.TIMANTE
Beaucoup.SILVIE
Je t'aime donc.TIMANTE
Tu combles mon espoir ! Mais de tes sentiments j'ose espérer un gage. Consens qu'un doux hymen....SILVIE
Point de mariage. Dans quelque île déserte inconnue aux humains, Je resterais peut-être à pleurer mes destins.CONSTANCE
Non, ma soeur, Ferdinand ne m'a point délaissée ; À tort je te disais en ma triste pensée Tant de mal de son sexe ; hélas ! Il n'en est rien.CONSTANCE
Quelle était mon erreur, quand j'accusais les hommes D'être moins délicats, moins vrais que nous ne sommes ! Et qu'avec grand plaisir ma bouche se dément !TIMANTE, à Silvie
Tu l'entends ?SILVIE, donnant la main à Timante
Ce qui plaît, on le croit aisément.SCÈNE XX. et dernière.
COUPLETS.
LE MATELOT
Pendant mon absence, ma femme, Tout à son aise fait l'amour ; Je m'en console à son retour, Quand je la trouve grande Dame ; Il n'est point d'époux dont le sort Ne soit sujet à des orages ; Si l'hymen cause des naufrages, L'hymen aussi conduit au port.CONSTANCE
Après avoir du sort fantasque Été sa victime longtemps, Les plaisirs en sont bien plus grands ; Mais on craint toujours la bourrasque. Il n'est point d'amour dont le sort Ne soit sujet à des orages, Et le plus cruel des naufrages Est celui que l'on fait au Port.SILVIE, à Timante
Que mon erreur était extrême De te refuser pour époux ! Je sens qu'il n'est rien de si doux Que de s'unir à ce qu'on aime. S'il n'est point d'hymen dont le sort Ne soit sujet à des orages, Pour ne pas craindre les naufrages, Ne t'éloigne jamais du port.562 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica