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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· Ou la Clémence d'Auguste

Cinna (1682)

Pierre Corneille· créée en 1639, imprimée en 1682· 5 actes· 1 780 vers· 9 personnages

Représenté pour la première fois en 1639 à l'Hôtel de Bourgogne.

Personnages

  • OCTAVE-CÉSAR AUGUSTE, Empereur de Rome
  • LIVIE, Impératrice
  • CINNA, fils d'une fille de Pompée, chef de la conjuration contre Auguste
  • MAXIME, autre chef de la conjuration
  • ÉMILIE, fille de C. Toranius, tuteur d'Auguste, et proscrit par lui durant le triumvirat
  • FULVIE, confidente d'Émilie
  • POLYCLÈTE, affranchi d'Auguste
  • ÉVANDRE, affranchi de Cinna
  • EUPHORBE, affranchi de Maxime
Monsieur,

À MONSIEUR DE MONTORON.

Je vous présente un tableau d'une des plus belles actions d'Auguste. Ce monarque était tout généreux, et sa générosité n'a jamais paru avec tant d'éclat que dans les effets de sa clémence et de sa libéralité. Ces deux rares vertus lui étaient si naturelles et si inséparables en lui, qu'il semble qu'en cette histoire que j'ai mise sur notre théâtre, elles se soient tour à tour entre-produites dans son âme. Il avait été si libéral avec Cinna, que sa conjuration ayant fait voir une ingratitude extraordinaire, il eut besoin d'une extraordinaire effort de clémence pour lui pardonner, et le pardon qu'il lui donna fut la source des nouveaux bienfaits dont il lui fut prodigue, pour vaincre tout à fait cet esprit qui n'avait peut être gagné par les premiers ; de sorte qu'il est vrai de dire, qu'il eut été moins clément envers lui s'il eut été moins libéral, et qu'il eut été moins libéral s'il eut été moins clément. Cela étant, à qui pourrais-je plus justement donner le portrait d'une l'une de ses héroïques vertus qu'à celui qui possède l'autre en un si haut degré, puisque dans cette action ce grand Prince les a si bien attachées, et comme unis l'une à l'autre, qu'elles ont été tout ensemble et la cause et l'effet l'une de l'autre ? Vous avez des richesses, mais vous savez jouir, et vous en jouissez d'une façon si noble, si relevée, et tellement illustre, que vous forcés la voix publique d'avouer que la fortune a consulté la raison quand elle a répandu ses faveurs sur vous, et qu'on a plus de sujet de vous en souhaiter le redoublement, que de vous envier l'abondance. J'ai vécu si éloigné de la flatterie que je pense être ne possession de me faire croire quand je dis du bien de quelqu'un, et lorsque je donne des louanges, ce qui m'arrive assez rarement, c'est avec tant de retenue, que je supprime toujours quantité de glorieuses vérités pour ne me rendre pas suspect d'étaler de ces mensonges obligeants, que beaucoup de nos modernes savent débiter de si bonne grâce. Aussi je ne dirai rien des avantages de votre naissance, ni de votre courage, qu'il a si dignement soutenu dans le profession des armes à qui vous avez donné vos premières années, ce sont des choses connues de tout le monde : je ne dirai rien de ce prompt et puissant secours que reçoivent chaque jour de votre main tant de bonnes familles ruinées par les désordres de nos guerres, ce sont des choses que vous voulez tenir cachées : je dirai seulement un mot de ce que vous avez particulièrement de commun avec Auguste. C'est que cette générosité qui compose la meilleure partie de votre âme, et règne sur l'autre, et qu'à juste titre on peut nommer l'âme de votre âme, puisqu'elle en fait mouvoir toutes les puissances, c'est dis-je que cette générosité à l'exemple de ce grand Empereur prend plaisir à s'étendre sur les gens de lettres en un temps où beaucoup pensent avoir trop récompensé leurs travaux quand ils les ont honorés d'une louange stérile. Et certes, vous avez traité quelques unes de nos Muses avec tant de magnanimité, qu'en elles vous avez obligé toutes les autres, et qu'il n'en est point qui ne vous en doive un remerciement. Trouvez donc bon, MONSIEUR, que je m'acquitte de celui que je reconnais vous en devoir, par le présent que je vous fait de ce poème ; que 'ai choisi comme le plus durable des miens, pour apprendre plus longtemps à ceux qui le liront, que le généreux Monsieur de Montoron par une libéralité inouïe en ce siècle s'est rendu toutes les Muses redevables et je prends tant de part aux bienfaits dont vous avez surpris quelques-unes d'elles, que je m'en dirai toute ma vie,

MONSIEUR,

Votre très humble et très obligé serviteur.

CORNEILLE.

Seneca Lib. I, De Clementia, chapitre IX

Divus Augustus mitis fuit Princeps, si quis illum a Principatu suo aestimare incipiat : In communi quidem Republica, duodevicesimum egressus annum, jam pugiones in sinu amicorum absconderat, jam insidiis M. Antonii consulis latus petierat, jam fuerat Collega proscriptionis ; sed quum annum quadragesimum transisset, et in Gallia moraretur, delatum est ad eum indicium, L. Cinnam, stolidi ingenii virum, insidias ei struere. Dictum est et ubi, et quando, et quemadmodum aggredi vellet. Unus ex consciis deferebat ; statuit se ab eo vindicare. Consilium amicorum advocari jussit. Nox illi inquieta erat, quum cogitatet adolescentem nobilem, hoc detracto integrum, Cn. Pempeii nepotem damnandum. Jam unum hominem occidere non poterat, quum M. Antonio proscriptionis edictum inter coenam dictarat. Gemens subinde voces varias emittebat et inter se contrarias : Quid ergo ? Ego percussorem meum securum ambulare patiar, me sollicito ? Ergo non dabit poenas, qui tot civilibus bellis frustra petitum caput, tot navalibus, tot pedestribus proeliis incolume, postquam terra marique pax parta est, non occidere constituat, sed immolare ? Nam sacrificantem placuerat adoriri. Rursus silentio interposito, majore multo voce sibi quam Cinnae irascebatur : Quid vivis, si perire te tam multorum interest ? Quis finis erit suppliciorum ? Quis sanguinis ? Ego sum nobilibus adolescentulis expositum caput, in quod mucrones acuant. Non est tanti vita, si, ut ego non peream, tam multa perdenta sunt. Interpellavit tandem illum Livia uxor, et : Admittis, inquit, muliebre consilium ? Fac quod medici solent ; ubi usitata remedia non procedunt, tentant contraria. Severitate nihil adhuc profecisti : Salvidienum Lepidus secutus est, Lepidum Muraena, Muraenam, Caepio, Caepionem Egnatius, ut alios taceam quos tantum ausos pudet ; nunc tenta quomodo tibi cedat clementia. Ignlosce L. Cinnae ; deprehensus est ; jam nocere tibi non potest, prodesse famae tuae potest. Gavisus sibi quod advocatum invenerat, uxori quidem gratias egit ; renuntiari autem extemplo amicis quos in consilium rogaverat imperavit, et Cinnam unum ad se accersit, dimissisque omnibus e cubiculo, quum alteram poni Cinnae cathedram jussisset : Hoc, inquit, Primum a te peto, ne me loquentem interpelles, ne medio sermone meo proclames ; dabitur tibi loquendi liberum tempus. Ego te, Cinna, quum in hostium castris invenissem, non factum tantum mihi inimicum, sed natum, servavi ; patrimonium tibi omne concessi ; hodie tam felix es et tam dives, ut victo victores invideant : sacerdotium tibi petenti, praeteritis, compluribus quorum parentes mecum militaverant, dedi. Quum sic de te meruerim, occidere me constituisti. Quum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc ab se abesse dementiam : Non praestas, inquit, fidem, Cinna ; convenerat ne interloquereris. Occidere, inquam, me paras." Adjecit locum, socios, diem, ordinem insidiarum, cui commissum esset ferrum ; et quum defixum videret, nec ex conventione jam, sed ex conscientia tacentem : Quo, inquit, hoc animo facis ? Ut ipse sis princeps ? Male, mehercule, cum republica agitur, si tibi ad imperandum nihil praeter me obstat. Domum tuam tueri non potes ; nuper libertini hominis gratia in privato judicio superatus es. Adeo nihil facilius putas quam contra Caesasem advocare ? Cedo, si spes tuas solus impedio, Paulusne te et Fabius Maximus et Cossi et Servilii ferent, tantumque agmen nobilium, non inania nomina praeferentium, sed eorum qui imaginibus suis decori sunt ? Ne totam ejus orationem repetendo magnam partem voluminis occupem, diutius enim quam duabus horis locutum esse constat, quum hanc poenam qua sola erat contentus futurus, extenderet : Vitam tibi, inquit, Cinna, iterum do, prius hosti, nunc insidiatori ac parricidae. Ex hodierno die inter nos amicitia incipiat. Contendamus utrum ego meliore fide vitam tibi dederim, an tu debeas. Post haec detulit ultro consulatum, questus quod non auderet petere ; amicissimum, fidelissimumque habuit ; haeres solus fuit illi ; nullis amplius insidiis ab ullo petitus est.

Livre I de ses Essais, chapitre XXIII

L'empereur Auguste, étant en la Gaule, reçut certain avertissement d'une conjuration que lui brassait L. Cinna : il délibéra de s'en venger, et manda pour cet effet au lendemain le conseil de ses amis. Mais la nuit d'entre deux, il la passa avecques grande inquiétude, considérant qu'il avait à faire mourir un jeune homme de bonne maison et neveu du grand Pompeius, et produisait en se plaignant plusieurs divers discours : « Quoi doncques, disait-il, sera-t-il vrai que je demeurerai en crainte et en alarme, et que je laisserai mon meurtrier se promener cependant à son aise ? S'en ira-t-il quitte, ayant assailli ma tête, que j'ai sauvée de tant de guerres civiles, de tant de batailles par mer et par terre, et après avoir établi la paix universelle du monde ? Sera-t-il absout, ayant délibéré non de me meurtrir seulement, mais de me sacrifier ? » car la conjuration était faite de le tuer comme il ferait quelque sacrifice. Après cela, s'étant tenu coi quelque espace de temps, il recommençait d'une voix plus forte, et s'en prenait à soi-même : « Pourquoi vis-tu, s'il importe à tant de gens que tu meures ? N'y aura-t-il point de fin à tes vengeances et à tes cruautés ? Ta vie vaut elle que tant de dommage se fasse pour la conserver ? » Livia, sa femme, le sentant en ces angoisses : « Et les conseils des femmes y seront ils reçus ? lui dit elle : fais ce que font les médecins ; quand les recettes accoutumées ne peuvent servir, ils en essayent de contraires. Par sévérité, tu n'a jusques à cette heure rien profité : Lepidus a suyvi Salvidienus ; Murena, Lepidus ; Caepio, Murena ; Egnatius, Caepio : commence à expérimenter comment te succéderont la douceur et la clémence. Cinna est convaincu, pardonne-lui ; de te nuire désormais, il ne pourra, et profitera à ta gloire. » Auguste fut bien aise d'avoir trouvé un avocat de son humeur, et ayant remercié sa femme, et contremandé ses amis qu'il avait assignés au conseil, commanda qu'on fit venir à lui Cinna tout seul ; et ayant fait sortir tout le monde de sa chambre, et fait donner un siège à Cinna, il lui parla en cette manière : « En premier lieu, je te demande, Cinna, paisible audience ; n'interromps pas mon parler : je te donnerai temps et loisir d'y répondre. Tu sais, Cinna, que t'ayant pris au camp de mes ennemis, non seulement t'étant fait mon ennemi, mais étant né tel, je te sauvai, je te mis entre mains tous tes biens, et t'ai enfin rendu si accommodé et si aisé, que les victorieux sont envieux de la condition du vaincu : l'office du sacerdoce que tu me demandas, je te l'octroyai, l'ayant refusé à d'autres, desquels les pères avaient toujours combattu avecques moi. T'ayant si fort obligé, tu as entrepris de me tuer. » À quoi Cinna s'étant écrié qu'il était bien éloigné d'une si méchante pensée : « Tu ne me tiens pas, Cinna, ce que tu m'avais promis, suivit Auguste ; tu m'avais assuré que je ne serai pas interrompu. Oui, tu as entrepris de me tuer en tel lieu, tel jour, en tel compagnie, et de telle façon. » Et le voyant transi de ces nouvelles, et en silence, non plus pour tenir le marché de se taire, mais de la presse de sa conscience : « Pourquoi, ajouta il, le fais-tu ? Est ce pour être Empereur ? Vraiment il va bien mal à la chose publique, s'il n'y a que moi qui t'empêche d'arriver à l'Empire. Tu ne peux pas seulement défendre ta maison, et perdis dernièrement un procès par la faveur d'un simple libertin. Quoi ! N'as tu pas moyen ni pouvoir en autre chose qu'à entreprendre César ? Je le quitte, s'il n'y a que moi qui empêche tes espérances. Penses-tu que Paulus, que Fabius, que les Cosseens et Serviliens te souffrent, et une si grande troupe de nobles, non seulement nobles de nom, mais qui par leur vertu honorent leur noblesse ? » Après plusieurs autres propos (car il parla à lui plus de deux heures entières) : « Or va, lui dit il, je te donne, Cinna, la vie à traître et à parricide, que je te donnai autrefois à ennemi ; que l'amitié commence de ce jourd'hui entre nous ; essayons qui de nous deux de meilleure foi, moi t'aie donné ta vie, ou tu l'aies reçue. » Et se départit d'avecques lui en cette manière. Quelque temps après, il lui donna le consulat, se plaignant de quoi il ne lui avait osé demander. Il l'eut depuis pour fort ami, et fut seul fait par lui héritier de ses biens. Or depuis cet accident, qui advint à Auguste au quarantième an de son âge, il n'y eut jamais de conjuration ni d'entreprise contre lui, et reçut une juste récompense de cette sienne clémence.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.

ÉMILIE

Impatients désirs d'une illustre vengeance Dont la mort de mon père a formé la naissance, Enfants impétueux de mon ressentiment Que ma douleur séduite embrasse aveuglément, Vous prenez sur mon âme un trop puissant empire ; Durant quelques moments souffrez que je respire, Et que je considère, en l'état où je suis, Et ce que je hasarde, et ce que je poursuis. Quand je regarde Auguste au milieu de sa gloire, Et que vous reprochez à ma triste mémoire Que par sa propre main mon père massacré Du trône où je le vois fait le premier degré ; Quand vous me présentez cette sanglante image, La cause de ma haine, et l'effet de sa rage, Je m'abandonne toute à vos ardents transports, Et crois, pour une mort, lui devoir mille morts. Au milieu toutefois d'une fureur si juste, J'aime encor plus Cinna que je ne hais Auguste, Et je sens refroidir ce bouillant mouvement Quand il faut, pour le suivre, exposer mon amant. Oui, Cinna, contre moi, moi-même je m'irrite Quand je songe aux dangers où je te précipite. Quoique pour me servir tu n'appréhendes rien, Te demander du sang, c'est exposer le tien : D'une si haute place on n'abat point de têtes Sans attirer sur soi mille et mille tempêtes ; L'issue en est douteuse, et le péril certain : Un ami déloyal peut trahir ton dessein ; L'ordre mal concerté, l'occasion mal prise, Peuvent sur son auteur renverser l'entreprise, Tourner sur toi les coups dont tu le veux frapper ; Dans sa ruine même il peut t'envelopper ; Et quoi qu'en ma faveur ton amour exécute, Il te peut, en tombant, écraser sous sa chute. Ah ! Cesse de courir à ce mortel danger ; Te perdre en me vengeant, ce n'est pas me venger. Un coeur est trop cruel quand il trouve des charmes Aux douceurs que corrompt l'amertume des larmes ; Et l'on doit mettre au rang des plus cuisants malheurs La mort d'un ennemi qui coûte tant de pleurs. Mais peut-on en verser alors qu'on venge un père ? Est-il perte à ce prix qui ne semble légère ? Et quand son assassin tombe sous notre effort, Doit-on considérer ce que coûte sa mort ? Cessez, vaines frayeurs, cessez, lâches tendresses, De jeter dans mon coeur vos indignes faiblesses ; Et toi qui les produis par tes soins superflus, Amour, sers mon devoir, et ne le combats plus : Lui céder, c'est ta gloire, et le vaincre, ta honte : Montre-toi généreux, souffrant qu'il te surmonte ; Plus tu lui donneras, plus il te va donner, Et ne triomphera que pour te couronner.

SCÈNE II. Émilie, Fulvie.

SCÈNE III. Cinna, Émilie, Fulvie.

CINNA

Plût aux dieux que vous-même eussiez vu de quel zèle Cette troupe entreprend une action si belle ! Au seul nom de César, d'Auguste, et d'empereur, Vous eussiez vu leurs yeux s'enflammer de fureur, Et dans un même instant, par un effet contraire, Leur front pâlir d'horreur et rougir de colère. "Amis, leur ai-je dit, voici le jour heureux Qui doit conclure enfin nos desseins généreux ; Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome, Et son salut dépend de la perte d'un homme, Si l'on doit le nom d'homme à qui n'a rien d'humain, À ce tigre altéré de tout le sang romain. Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues ! Combien de fois changé de partis et de ligues, Tantôt ami d'Antoine, et tantôt ennemi, Et jamais insolent ni cruel à demi ! " Là, par un long récit de toutes les misères Que durant notre enfance ont enduré nos pères, Renouvelant leur haine avec leur souvenir, Je redouble en leurs coeurs l'ardeur de le punir. Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles O ù Rome par ses mains déchirait ses entrailles, Où l'aigle abattait l'aigle, et de chaque côté Nos légions s'armaient contre leur liberté ; Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves Mettaient toute leur gloire à devenir esclaves ; Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers, Tous voulaient à leur chaîne attacher l'univers ; Et l'exécrable honneur de lui donner un maître Faisant aimer à tous l'infâme nom de traître, Romains contre Romains, parents contre parents, Combattaient seulement pour le choix des tyrans. J'ajoute à ces tableaux la peinture effroyable De leur concorde impie, affreuse, inexorable, Funeste aux gens de bien, aux riches, au sénat, Et pour tout dire enfin, de leur triumvirat ; Mais je ne trouve point de couleurs assez noires Pour en représenter les tragiques histoires. Je les peins dans le meurtre à l'envi triomphants, Rome entière noyée au sang de ses enfants : Les uns assassinés dans les places publiques, Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques ; Le méchant par le prix au crime encouragé, Le mari par sa femme en son lit égorgé ; Le fils tout dégouttant du meurtre de son père, Et sa tête à la main demandant son salaire, Sans pouvoir exprimer par tant d'horribles traits Qu'un crayon imparfait de leur sanglante paix. Vous dirai-je les noms de ces grands personnages Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages, De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels, Qu'on a sacrifiés jusque sur les autels ? Mais pourrais-je vous dire à quelle impatience, À quels frémissements, à quelle violence, Ces indignes trépas, quoique mal figurés, Ont porté les esprits de tous nos conjurés ? Je n'ai point perdu temps, et voyant leur colère Au point de ne rien craindre, en état de tout faire, J'ajoute en peu de mots : "Toutes ces cruautés, La perte de nos biens et de nos libertés, Le ravage des champs, le pillage des villes, Et les proscriptions, et les guerres civiles, Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix Pour monter sur le trône et nous donner des lois. Mais nous pouvons changer un destin si funeste, Puisque de trois tyrans, c'est le seul qui nous reste, Et que, juste une fois, il s'est privé d'appui, Perdant, pour régner seul, deux méchants comme lui. Lui mort, nous n'avons point de vengeur ni de maître ; Avec la liberté Rome s'en va renaître ; Et nous mériterons le nom de vrais Romains, Si le joug qui l'accable est brisé par nos mains. Prenons l'occasion tandis qu'elle est propice : Demain au Capitole il fait un sacrifice ; Qu'il en soit la victime, et faisons en ces lieux Justice à tout le monde, à la face des dieux : Là presque pour sa suite il n'a que notre troupe ; C'est de ma main qu'il prend et l'encens et la coupe ; Et je veux pour signal que cette même main Lui donne, au lieu d'encens, d'un poignard dans le sein. Ainsi d'un coup mortel la victime frappée Fera voir si je suis du sang du grand Pompée ; Faites voir, après moi, si vous vous souvenez Des illustres aïeux de qui vous êtes nés." A peine ai-je achevé, que chacun renouvelle, Par un noble serment, le voeu d'être fidèle : L'occasion leur plaît ; mais chacun veut pour soi L'honneur du premier coup que j'ai choisi pour moi. La raison règle enfin l'ardeur qui les emporte : Maxime et la moitié s'assurent de la porte ; L'autre moitié me suit, et doit l'environner, Prête au moindre signal que je voudrai donner. Voilà, belle Émilie, à quel point nous en sommes. Demain j'attends la haine ou la faveur des hommes, Le nom de parricide, ou de libérateur, César celui de prince, ou d'un usurpateur. Du succès qu'on obtient contre la tyrannie Dépend ou notre gloire, ou notre ignominie ; Et le peuple, inégal à l'endroit des tyrans, S'il les déteste morts, les adore vivants. Pour moi, soit que le ciel me soit dur ou propice, Qu'il m'élève à la gloire, ou me livre au supplice, Que Rome se déclare ou pour ou contre nous, Mourant pour vous servir tout me semblera doux. Ne crains point de succès qui souille ta mémoire : Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire ; Et, dans un tel dessein, le manque de bonheur Met en péril ta vie, et non pas ton honneur. Regarde le malheur de Brute et de Cassie ; La splendeur de leurs noms en est-elle obscurcie ? Sont-ils morts tous entiers avec leurs grands desseins ? Ne les compte-t-on plus pour les derniers Romains ? Leur mémoire dans Rome est encor précieuse, Autant que de César la vie est odieuse ; Si leur vainqueur y règne, ils y sont regrettés, Et par les voeux de tous leurs pareils souhaités. Va marcher sur leurs pas où l'honneur te convie : Mais ne perds pas le soin de conserver ta vie ; Souviens-toi du beau feu dont nous sommes épris, Qu'aussi bien que la gloire Émilie est ton prix ; Que tu me dois ton coeur, que mes faveurs t'attendent, Que tes jours me sont chers, que les miens en dépendent. Mais quelle occasion mène Évandre vers nous ?

SCÈNE IV. Cinna, Émilie, Évandre, Fulvie.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Auguste, Cinna, Maxime, troupe de courtisans.

AUGUSTE

Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici. Vous, Cinna, demeurez, et vous, Maxime, aussi.

Tous se retirent, à la réserve de Cinna et de Maxime.

Cet empire absolu sur la terre et sur l'onde, Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde, Cette grandeur sans borne et cet illustre rang, Qui m'a jadis coûté tant de peine et de sang, Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune D'un courtisan flatteur la présence importune, N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit, Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit. L'ambition déplaît quand elle est assouvie, D'une contraire ardeur son ardeur est suivie ; Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir, Toujours vers quelque objet pousse quelque désir, Il se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre, Et, monté sur le faîte, il aspire à descendre. J'ai souhaité l'empire, et j'y suis parvenu ; Mais, en le souhaitant, je ne l'ai pas connu : Dans sa possession, j'ai trouvé pour tous charmes D'effroyables soucis, d'éternelles alarmes, Mille ennemis secrets, la mort à tous propos, Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos. Sylla m'a précédé dans ce pouvoir suprême ; Le grand César mon père en a joui de même : D'un oeil si différent tous deux l'ont regardé, Que l'un s'en est démis, et l'autre l'a gardé : Mais l'un, cruel, barbare, est mort aimé, tranquille, Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville ; L'autre, tout débonnaire, au milieu du sénat, A vu trancher ses jours par un assassinat. Ces exemples récents suffiraient pour m'instruire, Si par l'exemple seul on se devait conduire : L'un m'invite à le suivre, et l'autre me fait peur ; Mais l'exemple souvent n'est qu'un miroir trompeur ; Et l'ordre du destin qui gêne nos pensées N'est pas toujours écrit dans les choses passées : Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé, Et par où l'un périt, un autre est conservé. Voilà, mes chers amis, ce qui me met en peine. Vous, qui me tenez lieu d'Agrippe et de Mécène, Pour résoudre ce point avec eux débattu, Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu : Ne considérez point cette grandeur suprême, Odieuse aux Romains, et pesante à moi-même ; Traitez-moi comme ami, non comme souverain ; Rome, Auguste, l'État, tout est en votre main : Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique, Sous les lois d'un monarque, ou d'une république ; Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen Je veux être empereur, ou simple citoyen.

CINNA

Malgré notre surprise, et mon insuffisance, Je vous obéirai, seigneur, sans complaisance, Et mets bas le respect qui pourrait m'empêcher De combattre un avis où vous semblez pencher : Souffrez-le d'un esprit jaloux de votre gloire, Que vous allez souiller d'une tache trop noire, Si vous ouvrez votre âme à ces impressions Jusques à condamner toutes vos actions. On ne renonce point aux grandeurs légitimes ; On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crimes ; Et plus le bien qu'on quitte est noble, grand, exquis, Plus qui l'ose quitter le juge mal acquis. N'imprimez pas, Seigneur, cette honteuse marque A ces rares vertus qui vous ont fait monarque ; Vous l'êtes justement, et c'est sans attentat Que vous avez changé la forme de l'État. Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre Qui sous les lois de Rome a mis toute la terre ; Vos armes l'ont conquise, et tous les conquérants Pour être usurpateurs ne sont pas des tyrans ; Quand ils ont sous leurs lois asservi des provinces, Gouvernant justement, ils s'en font justes princes : C'est ce que fit César ; il vous faut aujourd'hui Condamner sa mémoire, ou faire comme lui. Si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste, César fut un tyran, et son trépas fut juste, Et vous devez aux dieux compte de tout le sang Dont vous l'avez vengé pour monter à son rang. N'en craignez point, seigneur, les tristes destinées ; Un plus puissant démon veille sur vos années : On a dix fois sur vous attenté sans effet, Et qui l'a voulu perdre au même instant l'a fait. On entreprend assez, mais aucun n'exécute ; Il est des assassins, mais il n'est plus de Brute : Enfin, s'il faut attendre un semblable revers, Il est beau de mourir maître de l'univers. C'est ce qu'en peu de mots j'ose dire ; et j'estime Que ce peu que j'ai dit est l'avis de Maxime.

MAXIME

Oui, j'accorde qu'Auguste a droit de conserver L'empire où sa vertu l'a fait seule arriver, Et qu'au prix de son sang, au péril de sa tête, Il a fait de l'État une juste conquête ; Mais que, sans se noircir, il ne puisse quitter Le fardeau que sa main est lasse de porter, Qu'il accuse par là César de tyrannie, Qu'il approuve sa mort, c'est ce que je dénie. Rome est à vous, seigneur, l'empire est votre bien. Chacun en liberté peut disposer du sien ; Il le peut à son choix garder, ou s'en défaire : Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire, Et seriez devenu, pour avoir tout dompté, Esclave des grandeurs où vous êtes monté ! Possédez-les, seigneur, sans qu'elles vous possèdent. Loin de vous captiver, souffrez qu'elles vous cèdent ; Et faites hautement connaître enfin à tous Que tout ce qu'elles ont est au-dessous de vous. Votre Rome autrefois vous donna la naissance ; Vous lui voulez donner votre toute-puissance ; Et Cinna vous impute à crime capital La libéralité vers le pays natal ! Il appelle remords l'amour de la patrie ! Par la haute vertu la gloire est donc flétrie, Et ce n'est qu'un objet digne de nos mépris, Si de ses pleins effets l'infamie est le prix ! Je veux bien avouer qu'une action si belle Donne à Rome bien plus que vous ne tenez d'elle ; Mais commet-on un crime indigne de pardon, Quand la reconnaissance est au-dessus du don ? Suivez, suivez, seigneur, le ciel qui vous inspire : Votre gloire redouble à mépriser l'empire Et vous serez fameux chez la postérité, Moins pour l'avoir conquis que pour l'avoir quitté. Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême, Mais pour y renoncer il faut la vertu même ; Et peu de généreux vont jusqu'à dédaigner, Après un sceptre acquis, la douceur de régner. Considérez d'ailleurs que vous régnez dans Rome, Où, de quelque façon que votre cour vous nomme, On hait la monarchie ; et le nom d'empereur, Cachant celui de roi, ne fait pas moins d'horreur. Ils passent pour tyran quiconque s'y fait maître, Qui le sert, pour esclave, et qui l'aime, pour traître ; Qui le souffre a le coeur lâche, mol, abattu, Et pour s'en affranchir tout s'appelle vertu. Vous en avez, seigneur, des preuves trop certaines : On a fait contre vous dix entreprises vaines ; Peut-être que l'onzième est prête d'éclater, Et que ce mouvement qui vous vient agiter N'est qu'un avis secret que le ciel vous envoie, Qui pour vous conserver n'a plus que cette voie. Ne vous exposez plus à ces fameux revers : Il est beau de mourir maître de l'univers ; Mais la plus belle mort souille notre mémoire, Quand nous avons pu vivre et croître notre gloire.

CINNA

Si le ciel n'eût voulu que Rome l'eût perdue Par les mains de Pompée il l'aurait défendue : Il a choisi sa mort pour servir dignement D'une marque éternelle à ce grand changement, Et devait cette gloire aux mânes d'un tel homme, D'emporter avec eux la liberté de Rome. Ce nom depuis longtemps ne sert qu'à l'éblouir, Et sa propre grandeur l'empêche d'en jouir. Depuis qu'elle se voit la maîtresse du monde, Depuis que la richesse entre ses murs abonde, Et que son sein, fécond en glorieux exploits, Produit des citoyens plus puissants que des rois, Les grands, pour s'affermir achetant les suffrages, Tiennent pompeusement leurs maîtres à leurs gages, Qui, par des fers dorés se laissant enchaîner, Reçoivent d'eux les lois qu'ils pensent leur donner. Envieux l'un de l'autre, ils mènent tout par brigues, Que leur ambition tourne en sanglantes ligues. Ainsi de Marius Sylla devint jaloux ; César, de mon aïeul ; Marc-Antoine, de vous : Ainsi la liberté ne peut plus être utile Qu'à former les fureurs d'une guerre civile, Lorsque, par un désordre à l'univers fatal, L'un ne veut point de maître, et l'autre point d'égal. Seigneur, pour sauver Rome, il faut qu'elle s'unisse En la main d'un bon chef à qui tout obéisse. Si vous aimez encore à la favoriser, Otez-lui les moyens de se plus diviser. Sylla, quittant la place enfin bien usurpée, N'a fait qu'ouvrir le champ à César et Pompée, Que le malheur des temps ne nous eût pas fait voir, S'il eût dans sa famille assuré son pouvoir. Qu'a fait du grand César le cruel parricide, Qu'élever contre vous Antoine avec Lépide, Qui n'eussent pas détruit Rome par les Romains, Si César eût laissé l'empire entre vos mains ? Vous la replongerez, en quittant cet empire, Dans les maux dont à peine encore elle respire, Et de ce peu, seigneur, qui lui reste de sang, Une guerre nouvelle épuisera son flanc. Que l'amour du pays, que la pitié vous touche ; Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche. Considérez le prix que vous avez coûté ; Non pas qu'elle vous croie avoir trop acheté ; Des maux qu'elle a soufferts elle est trop bien payée ; Mais une juste peur tient son âme effrayée : Si, jaloux de son heur, et las de commander, Vous lui rendez un bien qu'elle ne peut garder, S'il lui faut à ce prix en acheter un autre, Si vous ne préférez son intérêt au vôtre, Si ce funeste don la met au désespoir, Je n'ose dire ici ce que j'ose prévoir. Conservez-vous, seigneur, en lui laissant un maître Sous qui son vrai bonheur commence de renaître ; Et pour mieux assurer le bien commun de tous, Donnez un successeur qui soit digne de vous.

Heur : rencontre avantageuse. (...) [F] [antonyme de malheur]

SCÈNE II. Cinna, Maxime.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Maxime, Euphorbe.

SCÈNE II. Cinna, Maxime.

SCÈNE III.

CINNA

Donne un plus digne nom au glorieux empire Du noble sentiment que la vertu m'inspire, Et que l'honneur oppose au coup précipité De mon ingratitude et de ma lâcheté ; Mais plutôt continue à le nommer faiblesse, Puisqu'il devient si faible auprès d'une maîtresse, Qu'il respecte un amour qu'il devrait étouffer, Ou que, s'il le combat, il n'ose en triompher. En ces extrémités quel conseil dois-je prendre ? De quel côté pencher ? À quel parti me rendre ? Qu'une âme généreuse a de peine à faillir ! Quelque fruit que par là j'espère de cueillir, Les douceurs de l'amour, celles de la vengeance, La gloire d'affranchir le lieu de ma naissance, N'ont point assez d'appas pour flatter ma raison, S'il les faut acquérir par une trahison, S'il faut percer le flanc d'un prince magnanime Qui du peu que je suis fait une telle estime, Qui me comble d'honneurs, qui m'accable de biens, Qui ne prend pour régner de conseils que les miens. Ô coup ! Ô trahison trop indigne d'un homme ! Dure, dure à jamais l'esclavage de Rome ! Périsse mon amour, périsse mon espoir, Plutôt que de ma main parte un crime si noir ! Quoi ! Ne m'offre-t-il pas tout ce que je souhaite, Et qu'au prix de son sang ma passion achète ? Pour jouir de ses dons faut-il l'assassiner ? Et faut-il lui ravir ce qu'il me veut donner ? Mais je dépends de vous, ô serment téméraire ! Ô haine d'Émilie ! Ô souvenir d'un père ! Ma foi, mon coeur, mon bras, tout vous est engagé, Et je ne puis plus rien que par votre congé : C'est à vous à régler ce qu'il faut que je fasse ; C'est à vous, Émilie, à lui donner sa grâce ; Vos seules volontés président à son sort, Et tiennent en mes mains et sa vie et sa mort. Ô dieux, qui comme vous la rendez adorable, Rendez-la, comme vous, à mes voeux exorable ; Et, puisque de ses lois je ne puis m'affranchir, Faites qu'à mes désirs je la puisse fléchir. Mais voici de retour cette aimable inhumaine.

SCÈNE IV. Émilie, Cinna, Fulvie.

ÉMILIE

Dis que de leur parti toi-même tu te rends, De te remettre au foudre à punir les tyrans. Je ne t'en parle plus, va, sers la tyrannie ; Abandonne ton âme à son lâche génie ; Et pour rendre le calme à ton esprit flottant, Oublie et ta naissance et le prix qui t'attend. Sans emprunter ta main pour servir ma colère, Je saurai bien venger mon pays et mon père. J'aurais déjà l'honneur d'un si fameux trépas, Si l'amour jusqu'ici n'eût arrêté mon bras ; C'est lui qui, sous tes lois me tenant asservie, M'a fait en ta faveur prendre soin de ma vie : Seule contre un tyran, en le faisant périr, Par les mains de sa garde il me fallait mourir. Je t'eusse par ma mort dérobé ta captive ; Et comme pour toi seul l'amour veut que je vive, J'ai voulu, mais en vain, me conserver pour toi, Et te donner moyen d'être digne de moi. Pardonnez-moi, grands dieux, si je me suis trompée Quand j'ai pensé chérir un neveu de Pompée, Et si d'un faux-semblant mon esprit abusé A fait choix d'un esclave en son lieu supposé. Je t'aime toutefois, quel que tu puisses être ; Et si pour me gagner il faut trahir ton maître, Mille autres à l'envi recevraient cette loi, S'ils pouvaient m'acquérir à même prix que toi. Mais n'appréhende pas qu'un autre ainsi m'obtienne. Vis pour ton cher tyran, tandis que je meurs tienne : Mes jours avec les siens se vont précipiter, Puisque ta lâcheté n'ose me mériter, Viens me voir, dans son sang et dans le mien baignée, De ma seule vertu mourir accompagnée Et te dire en mourant d'un esprit satisfait : "N'accuse point mon sort, c'est toi seul qui l'as fait. Je descends dans la tombe où tu m'as condamnée, Où la gloire me suit qui t'était destinée : Je meurs en détruisant un pouvoir absolu ; Mais je vivrais à toi si tu l'avais voulu."

SCÈNE V. Émilie, Fulvie.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Auguste, Euphorbe, Polyclète, gardes.

SCÈNE II.

AUGUSTE

Ciel, à qui voulez-vous désormais que je fie Les secrets de mon âme et le soin de ma vie ? Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis, Si donnant des sujets il ôte les amis, Si tel est le destin des grandeurs souveraines Que leurs plus grands bienfaits n'attirent que des haines, Et si votre rigueur les condamne à chérir Ceux que vous animez à les faire périr. Pour elles rien n'est sûr ; qui peut tout doit tout craindre. Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre. Quoi ! Tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné ! Songe aux fleuves de sang où ton bras s'est baigné, De combien ont rougi les champs de Macédoine, Combien en a versé la défaite d'Antoine, Combien celle de Sexte, et revois tout d'un temps Pérouse au sien noyée, et tous ses habitants. Remets dans ton esprit, après tant de carnages, De tes proscriptions les sanglantes images, Où toi-même, des tiens devenu le bourreau, Au sein de ton tuteur enfonças le couteau : Et puis ose accuser le destin d'injustice Quand tu vois que les tiens s'arment pour ton supplice, Et que, par ton exemple à ta perte guidés, Ils violent des droits que tu n'as pas gardés ! Leur trahison est juste, et le ciel l'autorise : Quitte ta dignité comme tu l'as acquise ; Rends un sang infidèle à l'infidélité, Et souffre des ingrats après l'avoir été. Mais que mon jugement au besoin m'abandonne ! Quelle fureur, Cinna, m'accuse et te pardonne, Toi, dont la trahison me force à retenir Ce pouvoir souverain dont tu me veux punir, Me traite en criminel, et fait seul mon crime, Relève pour l'abattre un trône illégitime, Et, d'un zèle effronté couvrant son attentat, S'oppose, pour me perdre, au bonheur de l'Etat ? Donc jusqu'à l'oublier je pourrais me contraindre ! Tu vivrais en repos après m'avoir fait craindre ! Non, non, je me trahis moi-même d'y penser : Qui pardonne aisément invite à l'offenser ; Punissons l'assassin, proscrivons les complices. Mais quoi ! Toujours du sang, et toujours des supplices ! Ma cruauté se lasse et ne peut s'arrêter ; Je veux me faire craindre et ne fais qu'irriter. Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile : Une tête coupée en fait renaître mille, Et le sang répandu de mille conjurés Rend mes jours plus maudits, et non plus assurés. Octave, n'attends plus le coup d'un nouveau Brute ; Meurs, et dérobe-lui la gloire de ta chute ; Meurs ; tu ferais pour vivre un lâche et vain effort, Si tant de gens de coeur font des voeux pour ta mort, Et si tout ce que Rome a d'illustre jeunesse Pour te faire périr tour à tour s'intéresse ; Meurs, puisque c'est un mal que tu ne peux guérir ; Meurs enfin, puisqu'il faut ou tout perdre, ou mourir. La vie est peu de chose, et le peu qui t'en reste Ne vaut pas l'acheter par un prix si funeste. Meurs, mais quitte du moins la vie avec éclat, Éteins-en le flambeau dans le sang de l'ingrat, A toi-même en mourant immole ce perfide ; Contentant ses désirs, punis son parricide ; Fais un tourment pour lui de ton propre trépas, En faisant qu'il le voie et n'en jouisse pas : Mais jouissons plutôt nous-mêmes de sa peine ; Et si Rome nous hait triomphons de sa haine. Ô Romains ! Ô vengeance ! Ô pouvoir absolu ! Ô rigoureux combat d'un coeur irrésolu Qui fuit en même temps tout ce qu'il se propose ! D'un prince malheureux ordonnez quelque chose. Qui des deux dois-je suivre, et duquel m'éloigner ? Ou laissez-moi périr, ou laissez-moi régner.

SCÈNE III. Auguste, Livie.

SCÈNE IV. Émilie, Fulvie.

SCÈNE V. Maxime, Émilie, Fulvie.

SCÈNE VI.

MAXIME

Désespéré, confus, Et digne, s'il se peut, d'un plus cruel refus, Que résous-tu, Maxime ? Et quel est le supplice Que ta vertu prépare à ton vain artifice ? Aucune illusion ne te doit plus flatter : Émilie en mourant va tout faire éclater ; Sur un même échafaud la perte de sa vie Étalera sa gloire et ton ignominie Et sa mort va laisser à la postérité L'infâme souvenir de ta déloyauté. Un même jour t'a vu, par une fausse adresse, Trahir ton souverain, ton ami, ta maîtresse, Sans que de tant de droits en un jour violés, Sans que de deux amants au tyran immolés, Il te reste aucun fruit que la honte et la rage Qu'un remords inutile allume en ton courage. Euphorbe, c'est l'effet de tes lâches conseils ; Mais que peut-on attendre enfin de tes pareils ? Jamais un affranchi n'est qu'un esclave infâme ; Bien qu'il change d'état, il ne change point d'âme ; La tienne, encor servile, avec la liberté N'a pu prendre un rayon de générosité : Tu m'as fait relever une injuste puissance ; Tu m'as fait démentir l'honneur de ma naissance ; Mon coeur te résistait, et tu l'as combattu Jusqu'à ce que ta fourbe ait souillé sa vertu. Il m'en coûte la vie, il m'en coûte la gloire, Et j'ai tout mérité pour t'avoir voulu croire ; Mais les dieux permettront à mes ressentiments De te sacrifier aux yeux des deux amants, Et j'ose m'assurer qu'en dépit de mon crime Mon sang leur servira d'assez pure victime, Si dans le tien mon bras, justement irrité Peut laver le forfait de t'avoir écouté.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Auguste, Cinna.

AUGUSTE

Qu'il te souvienne De garder ta parole, et je tiendrai la mienne. Tu vois le jour, Cinna ; mais ceux dont tu le tiens Furent les ennemis de mon père, et les miens : Au milieu de leur camp tu reçus la naissance ; Et lorsqu'après leur mort tu vins en ma puissance, Leur haine enracinée au milieu de ton sein T'avait mis contre moi les armes à la main ; Tu fus mon ennemi même avant que de naître, Et tu le fus encor quand tu me pus connaître, Et l'inclination jamais n'a démenti Ce sang qui t'avait fait du contraire parti : Autant que tu l'as pu, les effets l'ont suivie ; Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie ; Je te fis prisonnier pour te combler de biens ; Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens : Je te restituai d'abord ton patrimoine ; Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine, Et tu sais que depuis, à chaque occasion, Je suis tombé pour toi dans la profusion ; Toutes les dignités que tu m'as demandées, Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées ; Je t'ai préféré même à ceux dont les parents Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs, A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire, Et qui m'ont conservé le jour que je respire ; De la façon enfin qu'avec toi j'ai vécu, Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu. Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène, Après tant de faveur montrer un peu de haine, Je te donnai sa place en ce triste accident, Et te fis, après lui, mon plus cher confident ; Aujourd'hui même encor, mon âme irrésolue Me pressant de quitter ma puissance absolue, De Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis, Et ce sont, malgré lui, les tiens que j'ai suivis ; Bien plus, ce même jour je te donne Émilie, Le digne objet des voeux de toute l'Italie, Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins, Qu'en te couronnant roi je t'aurais donné moins. Tu t'en souviens, Cinna, tant d'heur et tant de gloire Ne peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire ; Mais ce qu'on ne pourrait jamais s'imaginer, Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner.

AUGUSTE

Tu tiens mal ta promesse : Sieds toi, je n'ai pas dit encor ce que je veux ; Tu te justifieras après, si tu le peux. Écoute cependant, et tiens mieux ta parole. Tu veux m'assassiner demain, au Capitole, Pendant le sacrifice, et ta main pour signal Me doit, au lieu d'encens, donner le coup fatal ; La moitié de tes gens doit occuper la porte, L'autre moitié te suivre et te prêter main-forte. Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupçons ? De tous ces meurtriers te dirai-je les noms ? Procule, Glabrion, Virginian, Rutile, Marcel, Plaute, Lénas, Pompone, Albin, Icile, Maxime, qu'après toi j'avais le plus aimé : Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé ; Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes, Que pressent de mes lois les ordres légitimes, Et qui, désespérant de les plus éviter, Si tout n'est renversé, ne sauraient subsister. Tu te tais maintenant, et gardes le silence, Plus par confusion que par obéissance. Quel était ton dessein, et que prétendais-tu Après m'avoir au temple à tes pieds abattu ? Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique ? Si j'ai bien entendu tantôt ta politique, Son salut désormais dépend d'un souverain, Qui pour tout conserver tienne tout en sa main ; Et si sa liberté te faisait entreprendre, Tu ne m'eusses jamais empêché de la rendre ; Tu l'aurais acceptée au nom de tout l'Etat, Sans vouloir l'acquérir par un assassinat. Quel était donc ton but ? D'y régner en ma place ? D'un étrange malheur son destin le menace, Si pour monter au trône et lui donner la loi Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi, Si jusques à ce point son sort est déplorable, Que tu sois après moi le plus considérable, Et que ce grand fardeau de l'empire romain Ne puisse après ma mort tomber mieux qu'en ta main. Apprends à te connaître, et descends en toi-même : On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime, Chacun tremble sous toi, chacun t'offre des voeux, Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux ; Mais tu ferais pitié même à ceux qu'elle irrite, Si je t'abandonnais à ton peu de mérite. Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux, Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux, Les rares qualités par où tu m'as dû plaire, Et tout ce qui t'élève au-dessus du vulgaire. Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient ; Elle seule t'élève, et seule te soutient ; C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne : Tu n'as crédit ni rang, qu'autant qu'elle t'en donne ; Et pour te faire choir je n'aurais aujourd'hui Qu'à retirer la main qui seule est ton appui. J'aime mieux toutefois céder à ton envie : Règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie ; Mais oses-tu penser que les Serviliens, Les Cosses, les Métels, les Pauls, les Fabiens, Et tant d'autres enfin de qui les grands courages Des héros de leur sang sont les vives images, Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux Jusqu'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux ? Parle, parle, il est temps.

SCÈNE II. Auguste, Livie, Cinna, Émilie, Fulvie.

SCÈNE III. Auguste, Livie, Cinna, Maxime, Émilie, Fulvie.

1 780 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica