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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Clitandre

Pierre Corneille· créée en 1632, imprimée en 1682· 5 actes· 1 626 vers· 18 personnages

Représentée pour la première fois pendant l'hiver 1631-1632 au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.

Personnages

  • ALCANDRE, roi d'Écosse
  • FLORIDAN, fils du roi
  • ROSIDOR, favori du roi et amant de Caliste
  • CLITANDRE, favori du prince Floridan et amoureux aussi de Caliste, mais dédaigné
  • PYMANTE, amoureux de Dorise, et dédaigné
  • CALISTE, maîtresse de Rosidor et de Clitandre
  • DORISE, maîtresse de Pymante
  • LYSARQUE, écuyer de Rosidor
  • GÉRONTE, écuyer de Clitandre
  • CLÉON, gentilhomme suivant la cour
  • LYCASTE, page de Clitandre
  • LE GEÔLIER
  • PREMIER ARCHER
  • SECOND ARCHER
  • TROISIÈME ARCHER
  • PREMIER VENEUR
  • SECOND VENEUR
  • TROISIÈME VENEUR
PRÉFACE

Pour peu de souvenir qu'on ait de Mélite, il sera fort aisé de juger, après la lecture de ce poème, que peut-être jamais deux pièces ne partirent d'une même main plus différentes et d'invention et de style. Il ne faut pas moins d'adresse à réduire un grand sujet qu'à en déduire un petit ; si je m'étais aussi dignement acquitté de celui-ci qu'heureusement de l'autre, j'estimerais avoir, en quelque façon, approché de ce que demande Horace au poète qu'il instruit quand il veut qu'il possède tellement les sujets, qu'il en demeure toujours le maître, et les asservisse à soi-même, sans le laisser emporter par eux. Ceux qui ont blâmé l'autre de peu d'effets auront ici de quoi se satisfaire, si toutefois ils ont l'esprit assez tendu pour me suivre au théâtre, et si la quantité d'intrigues et de rencontres n'accable et ne confond leur mémoire. Que si cela leur arrive, je les supplie de prendre ma justification chez le libraire, et de reconnaître par la lecture que ce n'est pas ma faute. Il faut néanmoins que j'avoue que ceux qui n'ayant vu représenter Clitandre qu'une fois, ne le comprendront pas nettement, seront fort excusables, vu que les narrations qui doivent donner le jour au reste y sont si courtes, que le moindre défaut, ou d'attention du spectateur, ou de mémoire de l'acteur, laisse une obscurité perpétuelle en la fuite, et ôte presque l'entière intelligence de ces grands mouvements dont les pensées ne s'égarent point du fait, et ne font que des raisonnements continus sur ce qui s'est passé. Que si j'ai renfermé cette pièce dans la règle d'un jour, ce n'est pas que je me repente de n'y avoir point mis Mélite, ou que je me sois résolu à m'y attacher dorénavant. Aujourd'hui, quelques-uns adorent cette règle ; beaucoup la méprisent : pour moi, j'ai voulu seulement montrer que si je m'en éloigne, ce n'est faute de la connaître. Il est vrai qu'on pourra m'imputer que m'étant proposé de suivre la régie des anciens, j'ai renversé leur ordre, vu qu'au lieu de messagers qu'ils introduisent à chaque bout de champ pour raconter les choses merveilleuses qui arrivent à leurs personnages, j'ai mis les accidents mêmes sur la scène. Cette nouveauté pourra plaire à quelques-uns ; et quiconque voudra bien peser l'avantage que l'action a sur ces longs et ennuyeux récits, ne trouvera pas étrange que j'aie mieux aimé divertir les yeux qu'importuner les oreilles, et que me tenant dans la contrainte de cette méthode, j'en aie pris la beauté, sans tomber dans les incommodités que les Grecs et les Latins, qui l'ont suivie, n'ont su d'ordinaire, ou du moins n'ont osé éviter. Je me donne ici quelque forte de liberté de choquer les anciens, d'autant qu'ils ne sont plus en état de me répondre, et que je ne veux engager personne en la recherche de mes défauts. Puisque les sciences et les arts ne sont jamais à leur période, il m'est permis de croire qu'ils n'ont pas tout su, et que de leurs instructions on peut tirer des lumières qu'ils n'ont pas eues. Je leur porte du respect comme à des gens qui nous ont frayé le chemin, et qui, après avoir défriché un pays fort rude, nous ont laissé à le cultiver. J'honore les modernes sans les envier, et n'attribuerai jamais au hasard ce qu'ils auront fait par science, ou par des règles particulières qu'ils se seront eux-mêmes prescrites outre que c'est ce qui ne me tombera jamais en la pensée, qu'une pièce de si longue haleine, où il faut coucher l'esprit à tant de reprises, et s'imprimer tant de contraires mouvements, le puisse faire par aventure. Il n'en va pas de la comédie comme d'un songe qui saisit notre imagination tumultuairement et sans notre aveu, ou comme d'un sonnet ou d'une ode, qu'une chaleur extraordinaire peut pousser par boutade, et sans lever la plume. Aussi l'antiquité nous parle bien de l'écume d'un cheval qu'une éponge jetée par dépit sur un tableau exprima parfaitement, après que l'industrie du peintre n'en avait su venir à bout ; mais il ne se lit point que jamais un tableau tout entier ait été produit de cette sorte. Au reste, je laisse le lieu de ma scène au choix du lecteur, bien qu'il ne me coûtât ici qu'à nommer. Si mon sujet est véritable, j'ai raison de le taire ; si c'est une fiction, quelle apparence, pour suivre je ne sais quelle chorographie, de donner un soufflet à l'histoire, d'attribuer à un pays des princes imaginaires, et d'en rapporter des aventures qui ne se lisent point dans les chroniques de leur royaume ? Ma scène est donc en un château d'un roi, proche d'une forêt ; je n'en détermine ni la province ni le royaume où vous l'aurez une fois placée, elle s'y tiendra. Que si l'on remarque des concurrences dans mes vers, qu'on ne les prenne pas pour des larcins. Je n'y en ai point laissé que j'aie connues, et j'ai toujours cru que, pour belle que fut une pensée, tomber en soupçon de la tenir d'un autre, c'est l'acheter plus qu'elle ne vaut ; de sorte qu'en l'état que je donne cette pièce au public, je pense n'avoir rien de commun avec la plupart des écrivains modernes, qu'un peu de vanité que je témoigne ici.

ARGUMENT

Rosidor, favori du roi, était si passionnément aimé de deux des filles de la reine, Caliste et Dorise, que celle-ci en dédaignait Pymante, et celle-là Clitandre. Ses affections toutefois n'étaient que pour la première, de sorte que cette amour mutuelle n'eut point eu d'obstacle dans CLiatande. Ce cavalier était mignon du prince, fils unique du roi, qui pouvait tout sur la Reine sa mère, dont cette fille d"pendait ; et de là procédaient les refus de la reine toutes les fois que Rosidor la suppliait d'agréer leur mariage. Ces deux demoiselles, bine que rivales, ne laissaient pas d'être amies, d'autant que Dorise feignait que son amour n'était que par galanterie, et comme pour avoir de quoi répliquer aux importunités de Pymante. De cette façon, elle entrait dans le confidence de Caliste, et le tenant toujours assidue auprès d'elle, elle se donnait plus de moyen de voir Rosidor, qui ne s'en éloignait que le moins qu'il lui était possible. Cependant la jalousie la rongeait au dedans, et excitait en son âme autant de véritables mouvements de haine pour sa compagne qu'elle lui rendait de feints témoignages d'amitié. Un jour que le roi, avec toute la Cour, s'était retiré en un château de plaisance proche d'une forêt, cette fille, entretenant en ces bois les pensées mélancoliques, rencontra par hasard une épée, s'était celle d'un cavalier nomme Arimant, demeurée là par mégarde depuis deux jours qu'il avait été tué en duel, disputant la maîtresse, Daphné contre Éraste. Cette jalouse, dans la profonde rêverie, devenue furieuse, jugea cette occasion propre à perdre sa rivale. Elle la cache donc au même endroit, et et son retour conte à Daliste que Rolidor la trompe, qu'elle a découvert une secrète affection entre Hippolyte et lui, et enfin qu'ils avaient rendez-vous dans les bois le lendemain au lever du soleil pour en venir aux dernières faveurs une offre en outre de les lui faire surprendre éveille la curiosité de cet esprit facile, qui lui promet de le dérober, et le dérobe en effet le lendemain avec elle pour faire ses yeux témoins de cette perfidie. D'autre côté, Pymante, résolu de le défaire de Rosidor, comme du seul qui l'empêchait d'être aimé de Dorise, et ne l'osant attaquer ouvertement, à cause de la faveur auprès du roi, dont il n'eut pu rapprocher, suborne Géronte, écuyer de Clitandre, et Lycaste, page du même. Cet écuyer écrit un cartel à Rosidor au nom de son maître, prend pour prétexte l'affection qu'ils avaient tous deux pour Caliste, contrefait au bas son seing, le fait rendre par ce page, et eux trois le vont attendre masqués et déguisés en paysans. L'heure était la même que Dorise avait donnée à Caliste, à cause que l'un et l'autre voulaient être allés tôt de retour pour le trouver au lever du roi et de la reine après le coup exécuté. Les lieux mêmes n'étaient pas fort éloignés de sorte que Rosidor, poursuivi par ces trois assassins, arrive auprès de ces deux filles comme Dorise avait l'épée à la main, prête de l'enfoncer dans l'estomac de Caliste. Il pare, et blesse, toujours en reculant, et tue enfin ce page, mais si malheureusement, que, retirant son épée elle le rompt contre la branche d'un arbre. En cette extrémité, il voit celle que tient Dorise, et sans la reconnaître, il la lui arrache, et passe tout d'un temps le tronc de la sienne, en la main gauche, à guise d'un poignard, se défend ainsi contre Pymante et Géronte, tue encore ce dernier, et met l'autre en fuite. Dorise fuit aussi, se voyant désarmée par Rosidor ; et Caliste, si tôt qu'elle l'a reconnue, se pâme d'appréhension de son péril. Rosidor démasque les morts, et fulmine contre Clitandre, qu'il prend pour l'auteur de cette perfidie attendu qu'ils sont ses domestiques, et qu'il était venu dans ce bois sur un cartel reçu de sa part. Dans ce moment, il voit Caliste pâmée, et la croit morte ses regrets avec les plaies le font tomber en faiblesse. Caliste revient de pâmoison, et s'entraidant l'un à l'autre à marcher, ils gagnent la maison d'un paysan, où elle lui bande ses blessures. Dorise désespérée, et n'osant retourner à la cour, trouve les vrais habits de ces assassins, et s'accommode de celui de Géronte pour le mieux cacher. Pymante, qui allait rechercher les siens, et cependant, afin de mieux passer pour villageois, avait jeté son masque et son épée dans une caverne, la voit en cet état. Après quelque méconte, Dorise se feint être un jeune gentilhomme, contraint pour quelque occasion de se retirer de la Cour, et le prie de le tenir là quelque temps caché. Pymante lui baille quelque échappatoire ; mais s'étant aperçu de ses discours qu'elle avait vu son crime, et d'ailleurs entré en quelque soupçon que ce fût Dorise, il accorde sa demande, et la mène en cette caverne, résolu, si c'était elle, de se servir de l'occasion, sinon d'ôter du monde un témoin de ton forfait, en ce lieu où il était assuré de retrouver son épée. Sur le chemin, au moyen d'un poinçon qui lui était demeuré dans les cheveux, il la reconnaît et se fait connaître à elle : ses offres de service sont aussi mal reçues que par le passé ; elle persiste toujours ne vouloir chérir que Rosidor. Pymante l'assure qu'il l'a tué ; elle entre en furie ce qui n'empêche pas ce paysan déguisé de l'enlever dans cette caverne, où, tâchant d'user de force, cette courageuse fille lui crève un oeil de son poinçon et comme la douleur lui fait y porter les deux mains, elle s'échappe de lui, dont l'amour tourné en rage le fait sortir l'épée à la main de cette caverne, à dessein et de venger cette injure par sa mort, et d'étouffer ensemble l'indice de son crime. Rosidor cependant n'avait pu se dérober si secrètement qu'il ne fut suivi de son écuyer Lysarque, à qui par importunité il conte le sujet de sa sortie. Ce généreux serviteur ne pouvant endurer que la partie s'achevât sans lui, le quitte pour aller engager l'écuyer de Clitandre à servir de second à son maître. En cette résolution, il rencontre un gentilhomme, son particulier ami, nommé Cléon, dont il apprend que Clitandre venait de monter à cheval avec le prince pour aller à la chasse. Cette nouvelle le met en inquiétude ; et, ne sachant tous deux que juger de ce méconte, ils vont de compagnie en avertir le roi. Le roi, qui ne voulait pas perdre ces cavaliers, envoie en même temps Cléon rappeler Clitandre de la chasse, et Lysarque avec une troupe d'archers au lieu de l'assignation, afin que si Clitandre s'était échappé d'auprès du prince pour aller joindre ton rival, il fût assez fort pour les séparer. Lysarque ne trouve que les deux corps des gens de Clitandre, qu'il renvoie par la moitié de les archers, cependant qu'avec l'autre il suit une trace de sang qui le mène jusques au lieu où Rosidor et Caliste s'étaient retirés. La vue de ces corps fait soupçonner au roi quelque supercherie de la part de Clitandre, et l'aigrit tellement contre lui, qu'à son retour de la chasse il le fait mettre en prison, sans qu'on lui en dit même le sujet. Cette colère s'augmente par l'arrivée de Rosidor tout blessé, qui, après le récit de les aventures, présente au roi le cartel de Clitandre, signé de sa main (contrefaite toutefois) et rendu par son page, si bien que le roi ne doutant plus de son crime, le fait venir en son conseil, où, quelque protestation que peut faire son innocence, il le condamne à perdre la tête dans le jour même, de peur de le voir comme forcé de le donner aux prières de son fils, s'il attendait son retour de la chasse. Cléon en apprend la nouvelle ; et redoutant que le prince ne se prît à lui de la perte de ce cavalier qu'il affectionnait, il le va chercher encore une fois à la chasse pour l'en avertir. Tandis que tout ceci se passe, une tempête surprend le prince à la chasse, ses gens, effrayés de la violence des foudres et des orages, qui çà qui là cherchent où le cacher si bien que, demeuré seul, un de coup tonnerre lui tue son cheval sous lui. La tempête finie, il voit un jeune gentilhomme qu'un paysan poursuivait l'épée à la main (c'était Pymante et Dorise). Il était déjà terrassé, et prêt de recevoir le coup de la mort ; mais le prince ne pouvant souffrir une action si méchante, tâche d'empêcher cet assassinat. Pymante, tenant Dorise d'une main, le combat, de l'autre, ne croyant pas de sûreté pour soi, après avoir été vu en cet équipage, que par la mort. Dorise reconnaît le prince, et s'entrelace tellement dans les jambes de ton ravisseur, qu'elle le fait trébucher. Le prince saute aussitôt sur lui, et le désarme l'ayant désarmé, il crie les gens, et enfin deux veneurs paraissent chargés des vrais habits de Pymante, Dorise, et Lycaste. Ils les lui présentent comme un effet extraordinaire du foudre, qui avait confirmé trois corps, à ce qu'ils s'imaginaient, sans toucher à leurs habits. C'est de là que Dorise prend occasion de se faire connaître au prince, et de lui déclarer tout ce qui s'est passé dans ce bois. Le prince étonné commande à ses veneurs de garrotter Pymante avec les couples de leurs chiens en même temps Cléon arrive, qui fait le récit au prince du péril de Clitandre, et du sujet qui l'avait réduit en l'extrémité où il était. Cela lui fait reconnaître Pymante pour l'auteur de ces perfidies ; et l'ayant baillé à tes veneurs à ramener, il pique à toute bride vers le château, arrache Clitandre aux bourreaux, et le va présenter au roi avec les criminels, Pymante et Dorise, arrivés quelque temps après lui. Le roi venait de conclure avec la reine le mariage de Rosidor et de Caliste, sitôt qu'il serait guéri, dont Caliste était allé porter la nouvelle au blessé et après que le prince lui eut fait connaître l'innocence de Clitandre, il le reçoit à bras ouverts, et lui promet toute forte de faveurs pour récompense du tort qu'il lui avait pensé faire.

De là, il envoie Pymante à son conseil pour être puni, voulant voir par là de quelle façon ses sujets vengeraient un attentat fait sur leur prince. Le prince obtient un pardon pour Dorise, qui lui avait assuré la vie et la voulant désormais favoriser, en propose le mariage à Clitandre, qui s'en excuse modestement. Rosidor et Caliste viennent remercier le roi, qui les réconcilie avec Clitandre et Dorise, et invite ces derniers, voire même leur commande de s'entr'aimer, puisque lui et le prince le désirent, leur donnant jusqu'à la guérison de Rosidor pour allumer cette flamme,

Afin de voir alors cueillir en même jour À deux couples d'amants les fruits de leur amour.

ACTE I

SCÈNE PREMIERE.

CALISTE, seul

N'en doute plus, mon coeur, un amant hypocrite, Feignant de m'adorer, brûle pour Hippolyte : Dorise m'en a dit le secret rendez-vous Où leur naissante ardeur se cache aux yeux de tous ; Et pour les y surprendre elle m'y doit conduire, Sitôt que le soleil commencera de luire. Mais qu'elle est paresseuse à me venir trouver ! La dormeuse m'oublie, et ne se peut lever. Toutefois sans raison j'accuse sa paresse : La nuit, qui dure encore, fait que rien ne la presse ; Ma jalouse fureur, mon dépit, mon amour, Ont troublé mon repos avant le point du jour ; Mais elle, qui n'en fait aucune expérience, Étant sans intérêt, est sans impatience. Toi qui fais ma douleur, et qui fis mon souci, Ne tarde plus, volage, à te montrer ici ; Viens en hâte affermir ton indigne victoire ; Viens t'assurer l'éclat de cette infâme gloire ; Viens signaler ton nom par ton manque de foi ; Le jour s'en va paraître ; affronteur, hâte-toi. Mais, hélas ! Cher ingrat, adorable parjure, Ma timide voix tremble à te dire une injure ; Si j'écoute l'amour, il devient si puissant Qu'en dépit de Dorise il te fait innocent : Je ne sais lequel croire, et j'aime tant ce doute, Que j'ai peur d'en sortir entrant dans cette route. Je crains ce que je cherche, et je ne connais pas De plus grand heur pour moi que d'y perdre mes pas. Ah, mes yeux ! Si jamais vos fonctions propices À mon coeur amoureux firent de bons services, Apprenez aujourd'hui quel est votre devoir : Le moyen de me plaire est de me décevoir ; Si vous ne m'abusez, si vous n'êtes faussaires, Vous êtes de mon heur les cruels adversaires. Et toi, soleil, qui vas, en ramenant le jour, Dissiper une erreur si chère à mon amour, Puisqu'il faut qu'avec toi ce que je crains éclate, Souffre qu'encore un peu l'ignorance me flatte. Mais je te parle en vain, et l'aube de ses rais A déjà reblanchi le haut de ces forêts. Si je puis me fier à sa lumière sombre, Dont l'éclat brille à peine et dispute avec l'ombre, J'entrevois le sujet de mon jaloux ennui, Et quelqu'un de ses gens qui conteste avec lui. Rentre, pauvre abusée, et cache-toi de sorte Que tu puisses l'entendre à travers cette porte.

Affronteur : qui trompe. [L]

SCÈNE II. Rosidor, Lysarque.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Caliste, Dorise.

SCÈNE V. Pymante, Géronte, sortants d'une grotte, déguisés en paysans.

SCÈNE VI. Pymante, Géronte, Lycaste, aussi déguisé en paysan.

SCENE VII. Cléon, Lysarque.

SCÈNE VIII. Caliste, Dorise.

Casliste cependant que Dorise s'arrête à chercher derrière un buisson.

SCÈNE IX. Rosidor, Pymante, Géronte, Lycaste, Caliste, Dorise.

Comme Dorise est prête de tuer Caliste, un bruit entendu lui fait relever son épée, et Rosidor paraît tout en sang poursuivi par ses trois assassins masqués. En entrant, il tue Lycaste, et retirant son épée elle se rompt contre la branche d'un arbre. En cette extrémité il voit celle que tient Dorise, et sans la reconnaître il s'en saisit, et passe tout d'un temps le tronçon qui lui restait de la sienne en la main gauche, et se défend ainsi contre Pymante et Géronte, dont il tue le dernier et met l'autre en fuite.

ROSIDOR, après avoir tué Géronte

Celui-ci dépêché, C'est de toi maintenant que j'aurai bon marché. Nous sommes seul à seul. Quoi ! Ton peu d'assurance Ne met plus qu'en tes pieds sa dernière espérance ? Marche, sans emprunter d'ailes de ton effroi : Je ne cours point après des lâches comme toi. Il suffit de ces deux. Mais qui pourraient-ils être ? Ah ciel ! Le masque ôté me les fait trop connaître. Le seul Clitandre arma contre moi ces voleurs ; Celui-ci fut toujours vêtu de ses couleurs ; Voilà son écuyer, dont la pâleur exprime Moins de traits de la mort que d'horreurs de son crime ; Et ces deux reconnus, je douterais en vain De celui que sa fuite a sauvé de ma main. Trop indigne rival, crois-tu que ton absence Donne à tes lâchetés quelque ombre d'innocence, Et qu'après avoir vu renverser ton dessein, Un désaveu démente et tes gens et ton seing ? Ne le présume pas ; sans autre conjecture, Je te rends convaincu de ta seule écriture, Sitôt que j'aurai pu faire ma plainte au roi. Mais quel piteux objet se vient offrir à moi ? Traîtres, auriez-vous fait sur un si beau visage, Attendant Rosidor, l'essai de votre rage ? C'est Caliste elle-même ! Ah dieux, injustes dieux ! Ainsi donc, pour montrer ce spectacle à mes yeux, Votre faveur barbare à conservé ma vie ! Je n'en veux point chercher d'auteurs que votre envie : La nature, qui perd ce qu'elle a de parfait, Sur tout autre que vous eût vengé ce forfait, Et vous eût accablés, si vous n'étiez ses maîtres. Vous m'envoyez en vain ce fer contre des traîtres ; Je ne veux point devoir mes déplorables jours À l'affreuse rigueur d'un si fatal secours. Ô vous qui me restez d'une troupe ennemie Pour marques de ma gloire et de son infamie, Blessures, hâtez-vous d'élargir vos canaux, Par où mon sang emporte et ma vie et mes maux ! Ah ! Pour l'être trop peu, blessures trop cruelles, De peur de m'obliger vous n'êtes pas mortelles. Eh quoi, ce bel objet, mon aimable vainqueur, Avait-il seul le droit de me blesser au coeur ? Et d'où vient que la mort, à qui tout fait hommage, L'ayant si mal traité, respecte son image ? Noires divinités, qui tournez mon fuseau, Vous faut-il tant prier pour un coup de ciseau ? Insensé que je suis ! En ce malheur extrême, Je demande la mort à d'autres qu'à moi-même ; Aveugle ! Je m'arrête à supplier en vain, Et pour me contenter j'ai de quoi dans la main. Il faut rendre ma vie au fer qui l'a sauvée ; C'est à lui qu'elle est due, il se l'est réservée ; Et l'honneur, quel qu'il soit, de finir mes malheurs, C'est pour me le donner qu'il l'ôte à des voleurs. Poussons donc hardiment. Mais, hélas ! Cette épée, Coulant entre mes doigts, laisse ma main trompée ; Et sa lame, timide à procurer mon bien, Au sang des assassins n'ose mêler le mien. Ma faiblesse importune à mon trépas s'oppose ; En vain je m'y résous, en vain je m'y dispose ; Mon reste de vigueur ne peut l'effectuer ; J'en ai trop pour mourir, trop peu pour me tuer : L'un ne manque au besoin, et l'autre me résiste. Mais je vois s'entrouvrir les beaux yeux de Caliste, Les roses de son teint n'ont plus tant de pâleur, Et j'entends un soupir qui flatte ma douleur. Voyez, dieux inhumains, que malgré votre envie L'amour lui sait donner la moitié de ma vie, Qu'une âme désormais suffit à deux amants.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

PYMANTE, masqué

Destins, qui réglez tout au gré de vos caprices, Sur moi donc tout_à_coup fondent vos injustices, Et trouvent à leurs traits si longtemps retenus, Afin de mieux frapper, des chemins inconnus ! Dites, que vous ont fait Rosidor ou Pymante ? Fournissez de raison, destins, qui me démente ; Dites ce qu'ils ont fait qui vous puisse émouvoir À partager si mal entre eux votre pouvoir. Lui rendre contre moi l'impossible possible Pour rompre le succès d'un dessein infaillible, C'est prêter un miracle à son bras sans secours, Pour conserver son sang au péril de mes jours. Trois ont fondu sur lui sans le jeter en fuite ; À peine en m'y jetant moi-même je l'évite ; Loin de laisser la vie, il a su l'arracher ; Loin de céder au nombre, il l'a su retrancher : Toute votre faveur, à son aide occupée, Trouve à le mieux armer en rompant son épée, Et ressaisit ses mains, par celles du hasard, L'une d'une autre épée, et l'autre d'un poignard, Ô honte ! Ô déplaisirs ! Ô désespoir ! Ô rage ! Ainsi donc un rival pris à mon avantage Ne tombe dans mes rets que pour les déchirer ! Son bonheur qui me brave ose l'en retirer, Lui donne sur mes gens une prompte victoire, Et fait de son péril un sujet de sa gloire ! Retournons animés d'un courage plus fort, Retournons, et du moins perdons-nous dans sa mort. Sortez de vos cachots, infernales furies ; Apportez à m'aider toutes vos barbaries ; Qu'avec vous tout l'enfer m'aide en ce noir dessein, Qu'un sanglant désespoir me verse dans le sein. J'avais de point en point l'entreprise tramée, Comme dans mon esprit vous me l'aviez formée ; Mais contre Rosidor tout le pouvoir humain N'a que de la faiblesse ; il y faut votre main. En vain, cruelles soeurs, ma fureur vous appelle ; En vain vous armeriez l'enfer pour ma querelle : La terre vous refuse un passage à sortir. Ouvre du moins ton sein, terre, pour m'engloutir ; N'attends pas que Mercure avec son caducée M'en fasse après ma mort l'ouverture forcée ; N'attends pas qu'un supplice, hélas ! Trop mérité, Ajoute l'infamie à tant de lâcheté ; Préviens-en la rigueur ; rends toi-même justice Aux projets avortés d'un si noir artifice. Mes cris s'en vont en l'air, et s'y perdent sans fruit. Dedans mon désespoir, tout me fuit ou me nuit : La terre n'entend point la douleur qui me presse ; Le ciel me persécute, et l'enfer me délaisse. Affronte-les, Pymante, et sauve en dépit d'eux Ta vie et ton honneur d'un pas si dangereux. Si quelque espoir te reste, il n'est plus qu'en toi-même ; Et si tu veux t'aider, ton mal n'est pas extrême. Passe pour villageois dans un lieu si fatal ; Et réservant ailleurs la mort de ton rival, Fais que d'un même habit la trompeuse apparence, Qui le mit en péril, te mette en assurance. Mais ce masque l'empêche, et me vient reprocher Un crime qu'il découvre au lieu de me cacher. Ce damnable instrument de mon traître artifice, Après mon coup manqué, n'en est plus que l'indice ; Et ce fer, qui tantôt, inutile en ma main, Que ma fureur jalouse avait armée en vain, Sut si mal attaquer et plus mal me défendre, N'est propre désormais qu'à me faire surprendre.

Il jette son masque et son épée dans la grotte.

Allez, témoins honteux de mes lâches forfaits, N'en produisez non plus de soupçons que d'effets. Ainsi n'ayant plus rien qui démente ma feinte, Dedans cette forêt je marcherai sans crainte, Tant que...

SCÈNE II. Lysarque, Pymante, Archers.

PYMANTE

Monsieur ?

SCÈNE III. Lysarque, Archers.

SECOND ARCHER, lui présentant les deux pièces rompues de l'épée de Rosidor

Monsieur, connaissez-vous ce fer et cette garde ?

Lysarque et cet archer rentrent dans le bois, et le reste des archers reportent à la cour les corps de Géronte et Lycaste.

SCÈNE IV. Floridan, Clitandre, Page.

SCÈNE V. Floridan, Clitandre, Cléon.

FLORIDAN

Qui ?

SCÈNE VI. Dorise, achevant de vêtir l'habit de Géronte, qu'elle avait trouvé dans le bois.

DORISE

Achève, malheureuse, achève de vêtir Ce que ton mauvais sort laisse à te garantir. Si de tes trahisons la jalouse impuissance Sut donner un faux crime à la même innocence, Recherche maintenant, par un plus juste effet, Une fausse innocence à cacher ton forfait. Quelle honte importune au visage te monte Pour un sexe quitté dont tu n'es que la honte ? Il t'abhorre lui-même ; et ce déguisement, En le désavouant, l'oblige pleinement. Après avoir perdu sa douceur naturelle, Dépouille sa pudeur, qui te messied sans elle ; Dérobe tout d'un temps, par ce crime nouveau, Et l'autre aux yeux du monde, et ta tête au bourreau. Si tu veux empêcher ta perte inévitable, Deviens plus criminelle, et parois moins coupable. Par une fausseté tu tombes en danger, Par une fausseté sache t'en dégager. Fausseté détestable, où me viens-tu réduire ? Honteux déguisement, où me vas-tu conduire ? Ici de tous côtés l'effroi suit mon erreur, Et j'y suis à moi-même une nouvelle horreur : L'image de Caliste à ma fureur soustraite Y brave fièrement ma timide retraite. Encore si son trépas secondant mon désir Mêlait à mes douleurs l'ombre d'un faux plaisir ! Mais tels sont les excès du malheur qui m'opprime, Qu'il ne m'est pas permis de jouir de mon crime ; Dans l'état pitoyable où le sort me réduit, J'en mérite la peine, et n'en ai pas le fruit ; Et tout ce que j'ai fait contre mon ennemie Sert à croître sa gloire avec mon infamie. N'importe, Rosidor de mes cruels destins Tient de quoi repousser ses lâches assassins. Sa valeur, inutile en sa main désarmée, Sans moi ne vivrait plus que chez la renommée : Ainsi rien désormais ne pourrait m'enflammer ; N'ayant plus que haïr, je n'aurais plus qu'aimer. Fâcheuse loi du sort qui s'obstine à ma peine, Je sauve mon amour, et je manque à ma haine. Ces contraires succès, demeurant sans effet, Font naître mon malheur de mon heur imparfait. Toutefois l'orgueilleux pour qui mon coeur soupire De moi seule aujourd'hui tient le jour qu'il respire : Il m'en est redevable, et peut-être à son tour Cette obligation produira quelque amour. Dorise, à quels pensers ton espoir se ravale ! S'il vit par ton moyen, c'est pour une rivale. N'attends plus, n'attends plus que haine de sa part ; L'offense vint de toi, le secours du hasard. Malgré les vains efforts de ta ruse traîtresse, Le hasard par tes mains le rend à sa maîtresse ; Ce péril mutuel qui conserve leurs jours D'un contre-coup égal va croître leurs amours. Heureux couple d'amants que le destin assemble, Qu'il expose en péril, qu'il en retire ensemble ;

SCÈNE VII. Pymante, Dorise.

DORISE, croyant qu'il la prend pour Rosidor, et qu'en l'embrassant il la poignarde

Ton oeil t'abuse. Hélas ! Misérable, regarde Qu'au lieu de Rosidor ton erreur me poignarde.

SCÈNE VIII.

PYLANTE, seule

Enfin, grâces au ciel, ayant su m'en défaire, Je puis seul aviser à ce que je dois faire. Qui qu'il soit, il a vu Rosidor attaqué, Et sait assurément que nous l'avons manqué : N'en étant point connu, je n'en ai rien à craindre, Puisqu'ainsi déguisé tout ce que je veux feindre Sur son esprit crédule obtient un tel pouvoir. Toutefois plus j'y songe, et plus je pense voir, Par quelque grand effet de vengeance divine, En ce faible témoin l'auteur de ma ruine : Son indice douteux, pour peu qu'il ait de jour, N'éclaircira que trop mon forfait à la cour. Simple ! J'ai peur encore que ce malheur m'advienne, Et je puis éviter ma perte par la sienne ! Et mêmes on dirait qu'un antre tout exprès Me garde mon épée au fond de ces forêts : C'est en ce lieu fatal qu'il me le faut conduire ; C'est là qu'un heureux coup l'empêche de me nuire. Je ne m'y puis résoudre, un reste de pitié Violente mon coeur à des traits d'amitié ; En vain je lui résiste, et tâche à me défendre D'un secret mouvement que je ne puis comprendre : Son âge, sa beauté, sa grâce, son maintien, Forcent mes sentiments à lui vouloir du bien ; Et l'air de son visage a quelque mignardise Qui ne tire pas mal à celle de Dorise. Ah ! Que tant de malheurs m'auraient favorisé, Si c'était elle-même en habit déguisé ! J'en meurs déjà de joie, et mon âme ravie Abandonne le soin du reste de ma vie. Je ne suis plus à moi, quand je viens à penser À quoi l'occasion me pourrait dispenser. Quoi qu'il en soit, voyant tant de ses traits ensemble, Je porte du respect à ce qui lui ressemble. Misérable Pymante, ainsi donc tu te perds ! Encore qu'il tienne un peu de celle que tu sers, Étouffe ce témoin pour assurer ta tête : S'il est, comme il le dit, battu d'une tempête, Au lieu qu'en ta cabane il cherche quelque port, Fais que dans cette grotte il rencontre sa mort. Modère-toi, cruel, et plutôt examine Sa parole, son teint, et sa taille, et sa mine : Si c'est Dorise, alors révoque cet arrêt ; Sinon, que la pitié cède à ton intérêt.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Alcandre, Rosidor, Caliste, un Prévôt.

SCÈNE II. Rosidor, Caliste.

SCÈNE III.

CLITANDRE, en prison

Je ne sais si je veille, ou si ma rêverie À mes sens endormis fait quelque tromperie ; Peu s'en faut, dans l'excès de ma confusion, Que je ne prenne tout pour une illusion. Clitandre prisonnier ! Je n'en fais pas croyable Ni l'air sale et puant d'un cachot effroyable, Ni de ce faible jour l'incertaine clarté, Ni le poids de ces fers dont je suis arrêté : Je les sens, je les vois ; mais mon âme innocente Dément tous les objets que mon oeil lui présente, Et le désavouant, défend à ma raison De me persuader que je sois en prison. Jamais aucun forfait, aucun dessein infâme N'a pu souiller ma main ni glisser dans mon âme ; Et je suis retenu dans ces funestes lieux ! Non, cela ne se peut : vous vous trompez, mes yeux ; J'aime mieux rejeter vos plus clairs témoignages, J'aime mieux démentir ce qu'on me fait d'outrages, Que de m'imaginer, sous un si juste roi, Qu'on peuple les prisons d'innocents comme moi. Cependant je m'y trouve ; et bien que ma pensée Recherche à la rigueur ma conduite passée, Mon exacte censure a beau l'examiner, Le crime qui me perd ne se peut deviner ; Et quelque grand effort que fasse ma mémoire, Elle ne me fournit que des sujets de gloire. Ah ! Prince, c'est quelqu'un de vos faveurs jaloux Qui m'impute à forfait d'être chéri de vous. Le temps qu'on m'en sépare, on le donne à l'envie, Comme une liberté d'attenter sur ma vie. Le coeur vous le disait, et je ne sais comment Mon destin me poussa dans cet aveuglement, De rejeter l'avis de mon dieu tutélaire : C'est là ma seule faute, et c'en est le salaire, C'en est le châtiment que je reçois ici. On vous venge, mon prince, en me traitant ainsi ; Mais vous saurez montrer, embrassant ma défense, Que qui vous venge ainsi puissamment vous offense. Les perfides auteurs de ce complot maudit, Qu'à me persécuter votre absence enhardit, À votre heureux retour verront que ces tempêtes, Clitandre préservé, n'abattront que leurs têtes. Mais on ouvre, et quelqu'un, dans cette sombre horreur, Par son visage affreux redouble ma terreur.

SCÈNE IV. Clitandre, le Geôlier.

SCÈNE V. Pymante, Dorise.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Pymante, Dorise.

DORISE, lui crevant l'oeil de son aiguille

Traître, ce ne sera qu'à ta confusion.

PYMANTE, portant les mains à son oeil crevé

Ah, cruelle !

PYMANTE, prenant son épée dans la caverne où il l'avait jetée au 2ème acte

Ton sang m'en répondra ; tu m'auras beau prier, Tu mourras.

SCÈNE II.

PYMANTE, seul

Où s'est-elle cachée ? Où l'emporte sa fuite ? Où faut-il que ma rage adresse ma poursuite ? La tigresse m'échappe, et telle qu'un éclair, En me frappant les yeux, elle se perd en l'air ; Ou plutôt, l'un perdu, l'autre m'est inutile ; L'un s'offusque du sang qui de l'autre distille. Coule, coule, mon sang : en de si grands malheurs, Tu dois avec raison me tenir lieu de pleurs : Ne verser désormais que des larmes communes, C'est pleurer lâchement de telles infortunes. Je vois de tous côtés mon supplice approcher ; N'osant me découvrir, je ne me puis cacher. Mon forfait avorté se lit dans ma disgrâce, Et ces gouttes de sang me font suivre à la trace. Miraculeux effet ! Pour traître que je sois, Mon sang l'est encore plus, et sert tout à la fois De pleurs à ma douleur, d'indices à ma prise, De peine à mon forfait, de vengeance à Dorise. Ô toi qui, secondant son courage inhumain, Loin d'orner ses cheveux, déshonores sa main, Exécrable instrument de sa brutale rage, Tu devais pour le moins respecter son image ; Ce portrait accompli d'un chef-d'oeuvre des cieux, Imprimé dans mon coeur, exprimé dans mes yeux, Quoi que te commandât une âme si cruelle, Devait être adoré de ta pointe rebelle. Honteux restes d'amour qui brouillez mon cerveau ! Quoi ! Puis-je en ma maîtresse adorer mon bourreau ? Remettez-vous, mes sens ; rassure-toi, ma rage ; Reviens, mais reviens seule animer mon courage ; Tu n'as plus à débattre avec mes passions L'empire souverain dessus mes actions ; L'amour vient d'expirer, et ses flammes éteintes Ne t'imposeront plus leurs infâmes contraintes. Dorise ne tient plus dedans mon souvenir Que ce qu'il faut de place à l'ardeur de punir : Je n'ai plus rien en moi qui n'en veuille à sa vie. Sus donc, qui me la rend ? Destins, si votre envie, Si votre haine encore s'obstine à mes tourments, Jusqu'à me réserver à d'autres châtiments, Faites que je mérite, en trouvant l'inhumaine, Par un nouveau forfait, une nouvelle peine ; Et ne me traitez pas avec tant de rigueur, Que mon feu ni mon fer ne touchent point son coeur. Mais ma fureur se joue, et demi-languissante, S'amuse au vain éclat d'une voix impuissante. Recourons aux effets, cherchons de toutes parts ; Prenons dorénavant pour guides les hasards. Quiconque ne pourra me montrer la cruelle, Que son sang aussitôt me réponde pour elle ; Et ne suivant ainsi qu'une incertaine erreur, Remplissons tous ces lieux de carnage et d'horreur.

Une tempête survient.

Mes menaces déjà font trembler tout le monde : Le vent fuit d'épouvante, et le tonnerre en gronde ; L'oeil du ciel s'en retire, et par un voile noir, N'y pouvant résister, se défend d'en rien voir ; Cent nuages épais se distillant en larmes, À force de pitié, veulent m'ôter les armes ; La nature étonnée embrasse mon courroux, Et veut m'offrir Dorise, ou devancer mes coups. Tout est de mon parti : le ciel même n'envoie Tant d'éclairs redoublés qu'afin que je la voie. Quelques lieux où l'effroi porte ses pas errants, Ils sont entrecoupés de mille gros torrents. Que je serais heureux, si cet éclat de foudre, Pour m'en faire raison, l'avait réduite en poudre ! Allons voir ce miracle, et désarmer nos mains, Si le ciel a daigné prévenir nos desseins. Destins, soyez enfin de mon intelligence, Et vengez mon affront, ou souffrez ma vengeance.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Floridan, Pymante, Dorise.

PYMANTE saisit Dorise qui le fuyait

Enfin, malgré ta fuite, Je te retiens, barbare.

DORISE

Hélas !

PYMANTE, tenant Dorise d'une main et se battant de l'autre

N'importe ; Il m'oblige à sa mort, m'ayant vu de la sorte.

SCÈNE V. Floridan, Pymante, Dorise, trois veneurs, portant en leurs mains les vrais habits de Pymante, Lycaste et Dorise.

FLORIDAN, désarme Pymante et en donne l'épée à garder à Dorise

Prends ce fer en ta main.

Le prince sort, et un des veneurs s'en va avec Dorise et les autres mènent Pymante d'un autre côté.

SCÈNE VI. Clitandre, Le Geôlier.

SCÈNE VII.

CLITANDRE, seul

Va, tigre ! Va, cruel, barbare, impitoyable ! Ce noir cachot n'a rien tant que toi d'effroyable. Va, porte aux criminels tes regards, dont l'horreur Peut seule aux innocents imprimer la terreur : Ton visage déjà commençait mon supplice ; Et mon injuste sort, dont tu te fais complice, Ne t'envoyait ici que pour m'épouvanter, Ne t'envoyait ici que pour me tourmenter. Cependant, malheureux, à qui me dois-je prendre D'une accusation que je ne puis comprendre ? A-t-on rien vu jamais, a-t-on rien vu de tel ? Mes gens assassinés me rendent criminel ; L'auteur du coup s'en vante, et l'on m'en calomnie ; On le comble d'honneur et moi d'ignominie ; L'échafaud qu'on m'apprête au sortir de prison, C'est par où de ce meurtre on me fait la raison. Mais leur déguisement d'autre côté m'étonne ; Jamais un bon dessein ne déguisa personne ; Leur masque les condamne, et mon seing contrefait, M'imputant un cartel, me charge d'un forfait. Mon jugement s'aveugle, et, ce que je déplore, Je me sens bien trahi, mais par qui ? Je l'ignore ; Et mon esprit troublé, dans ce confus rapport, Ne voit rien de certain que ma honteuse mort. Traître, qui que tu sois, rival, ou domestique, Le ciel te garde encore un destin plus tragique. N'importe, vif ou mort, les gouffres des enfers Auront pour ton supplice encore de pires fers. Là mille affreux bourreaux t'attendent dans les flammes ; Moins les corps sont punis, plus ils gênent les âmes, Et par des cruautés qu'on ne peut concevoir, Ils vengent l'innocence au delà de l'espoir. Et vous, que désormais je n'ose plus attendre, Prince, qui m'honoriez d'une amitié si tendre, Et dont l'éloignement fait mon plus grand malheur, Bien qu'un crime imputé noircisse ma valeur, Que le prétexte faux d'une action si noire Ne laisse plus de moi qu'une sale mémoire, Permettez que mon nom, qu'un bourreau va ternir, Dure sans infamie en votre souvenir ; Ne vous repentez point de vos faveurs passées, Comme chez un perfide indignement placées : J'ose, j'ose espérer qu'un jour la vérité Paraîtra toute nue à la postérité, Et je tiens d'un tel heur l'attente si certaine, Qu'elle adoucit déjà la rigueur de ma peine ; Mon âme s'en chatouille, et ce plaisir secret La prépare à sortir avec moins de regret.

SCÈNE VIII, Floridan, Pymante, Cléon, Dorise, en habits de femme ; trois veneurs.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Floridan, Clitandre, un Prévôt, Cléon.

SCÈNE II.

ROSIDOR, sur son lit

Amants les mieux payés de votre longue peine, Vous de qui l'espérance est la moins incertaine, Et qui vous figurez, après tant de longueurs, Avoir droit sur les corps dont vous tenez les coeurs, En est-il parmi vous de qui l'âme contente Goûte plus de plaisir que moi dans son attente ? En est-il parmi vous de qui l'heur à venir D'un espoir mieux fondé se puisse entretenir ? Mon esprit, que captive un objet adorable, Ne l'éprouva jamais autre que favorable. J'ignorerais encore ce que c'est que mépris, Si le sort d'un rival ne me l'avait appris. Je te plains toutefois, Clitandre, et la colère D'un grand roi qui te perd me semble trop sévère. Tes desseins par l'effet n'étaient que trop punis ; Nous voulant séparer, tu nous as réunis. Il ne te fallait point de plus cruels supplices Que de te voir toi-même auteur de nos délices, Puisqu'il n'est pas à croire, après ce lâche tour, Que le prince ose plus traverser notre amour. Ton crime t'a rendu désormais trop infâme Pour tenir ton parti sans s'exposer au blâme : On devient ton complice à te favoriser. Mais, hélas ! Mes pensers, qui vous vient diviser ? Quel plaisir de vengeance à présent vous engage ? Faut-il qu'avec Caliste un rival vous partage ? Retournez, retournez vers mon unique bien : Que seul dorénavant il soit votre entretien ; Ne vous repaissez plus que de sa seule idée ; Faites-moi voir la mienne en son âme gardée. Ne vous arrêtez pas à peindre sa beauté, C'est par où mon esprit est le moins enchanté ; Elle servit d'amorce à mes désirs avides ; Mais ils ont su trouver des objets plus solides : Mon feu qu'elle alluma fût mort au premier jour, S'il n'eût été nourri d'un réciproque amour. Oui, Caliste, et je veux toujours qu'il m'en souvienne, J'aperçus aussitôt ta flamme que la mienne : L'amour apprit ensemble à nos coeurs à brûler ; L'amour apprit ensemble à nos yeux à parler ; Et sa timidité lui donna la prudence De n'admettre que nous en notre confidence : Ainsi nos passions se dérobaient à tous ; Ainsi nos feux secrets n'ayant point de jaloux... Mais qui vient jusqu'ici troubler mes rêveries ?

Caliste entre et s'assied sur son lit.

SCÈNE III. Rosidor, Caliste.

SCÈNE IV. Alcandre, Floridan, Clitandre, Pymante, Dorise, Cléon, Prévôt, trois veneurs.

SCÈNE V. Alcandre, Floridan, Cléon, Clitandre, Rosidor, Caliste, Dorise.

1 626 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica