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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie héroïque en vers

Don Sanche d'Aragon

Pierre Corneille· créée en 1649· 5 actes· 1 830 vers· 10 personnages

Représenté pour la première fois en 1649 au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.

Personnages

  • DONA ISABELLE, reine de Castille
  • DONA LÉONOR, reine d'Aragon
  • DONA ELVIRE, princesse d'Aragon
  • BLANCHE, dame d'honneur de la reine de Castille
  • CARLOS, cavalier inconnu qui se trouve être Don Sanche, roi d'Aragon
  • DON RAYMOND DE MONCADE, favori du défunt roi d'Aragon
  • DON LOPE DE GUSMAN, grand de Castille
  • DON MANRIQUE DE LARE, grand de Castille
  • DON ALVAR DE LUNE, grand de Castille
  • UN GARDE

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Dona Léonor, Dona Elvire.

SCÈNE II. Dona Isabelle, Dona Léonor, Dona Elvire, Blanche.

SCÈNE III. Dona Isabelle, Dona Léonor, Dona Elvire, Blanche, Don Lope, Don Manrique, Don Alvar, Carlos.

DON ALVAR

Madame...

DONA ISABELLE

C'est assez ; que chacun prenne place.

Ici les trois reines prennent chacune un fauteuil, et après que les trois comtes et le reste des grands qui sont présents se sont assis sur des bancs préparés exprès, Carlos, y voyant une place vide, s'y veut seoir, et Don Manrique l'en empêche.

SCÈNE IV. Manrique, Don Lope, Don Alvar, Carlos.

SCÈNE V. Don Manrique, Don Lope, Alvar.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Dona Isabelle, Blanche.

DONA ISABELLE

Dis que pour honorer sa générosité, Mon amour s'est joué de mon autorité, Et qu'il a fait servir, en trompant ton attente, Le pouvoir de la reine au courroux de l'amante. D'abord par ce discours, qui t'a semblé suspect, Je voulais seulement essayer leur respect, Soutenir jusqu'au bout la dignité de reine ; Et comme enfin ce choix me donnait de la peine, Perdre quelques moments, choisir un peu plus tard : J'allais nommer pourtant, et nommer au hasard ; Mais tu sais quel orgueil ont lors montré les comtes, Combien d'affronts pour lui, combien pour moi de hontes. Certes, il est bien dur à qui se voit régner De montrer quelque estime, et la voir dédaigner. Sous ombre de venger sa grandeur méprisée, L'amour à la faveur trouve une pente aisée ; À l'intérêt du sceptre aussitôt attaché, Il agit d'autant plus qu'il se croit bien caché, Et s'ose imaginer qu'il ne fait rien paraître Que ce change de nom ne fasse méconnaître. J'ai fait Carlos marquis, et comte, et gouverneur ; Il doit à ses jaloux tous ces titres d'honneur : M'en voulant faire avare, ils m'en faisaient prodigue ; Ce torrent grossissait, rencontrant cette digue : C'était plus les punir que le favoriser. L'amour me parlait trop, j'ai voulu l'amuser ; Par ces profusions j'ai cru le satisfaire, Et l'ayant satisfait, l'obliger à se taire ; Mais, hélas ! En mon coeur il avait tant d'appui, Que je n'ai pu jamais prononcer contre lui, Et n'ai mis en ses mains ce Don du diadème Qu'afin de l'obliger à s'exclure lui-même. Ainsi, pour apaiser les murmures du coeur, Mon refus a porté les marques de faveur ; Et revêtant de gloire un invisible outrage, De peur d'en faire un roi je l'ai fait davantage : Outre qu'indifférente aux voeux de tous les trois J'espérais que l'amour pourrait suivre son choix, Et que le moindre d'eux, de soi-même estimable, Recevrait de sa main la qualité d'aimable. Voilà, Blanche, où j'en suis ; voilà ce que j'ai fait ; Voilà les vrais motifs dont tu voyais l'effet ; Car mon âme pour lui, quoique ardemment pressée, Ne saurait se permettre une indigne pensée ; Et je mourrais encore avant que m'accorder Ce qu'en secret mon coeur ose me demander. Mais enfin je vois bien que je me suis trompée De m'en être remise à qui porte une épée, Et trouve occasion, dessous cette couleur, De venger le mépris qu'on fait de sa valeur. Je devais par mon choix étouffer cent querelles ; Et l'ordre que j'y tiens en forme de nouvelles, Et jette entre les grands, amoureux de mon rang, Une nécessité de répandre du sang. Mais j'y saurai pourvoir.

SCÈNE II. Dona Isabelle, Carlos, Blanche.

CARLOS

De moi ?

DONA ISABELLE

De vous, marquis. Je vous parle sans feindre : écoutez. Votre bras a bien servi l'état, Tant que vous n'avez eu que le nom de soldat ; Dès que je vous fais grand, sitôt que je vous donne Le droit de disposer de ma propre personne, Ce même bras s'apprête à troubler son repos, Comme si le marquis cessait d'être Carlos, Ou que cette grandeur ne fût qu'un avantage Qui dût à sa ruine armer votre courage. Les trois comtes en sont les plus fermes soutiens : Vous attaquez en eux ses appuis et les miens ; C'est son sang le plus pur que vous voulez répandre ; Et vous pouvez juger l'honneur qu'on leur doit rendre, Puisque ce même état, me demandant un roi, Les a jugés eux trois les plus dignes de moi. Peut-être un peu d'orgueil vous a mis dans la tête Qu'à venger leur mépris ce prétexte est honnête : Vous en avez suivi la première chaleur ; Mais leur mépris va-t-il jusqu'à votre valeur ? N'en ont-ils pas rendu témoignage à ma vue ? Ils ont fait peu d'état d'une race inconnue, Ils ont douté d'un sort que vous voulez cacher : Quand un doute si juste aurait dû vous toucher, J'avais pris quelque soin de vous venger moi-même. Remettre entre vos mains le don du diadème, Ce n'était pas, marquis, vous venger à demi. Je vous ai fait leur juge, et non leur ennemi, Et si sous votre choix j'ai voulu les réduire, C'est pour vous faire honneur et non pour les détruire. C'est votre seul avis, non leur sang que je veux ; Et c'est m'entendre mal que vous armer contre eux. N'auriez-vous point pensé que si ce grand courage Vous pouvait sur tous trois donner quelque avantage, On dirait que l'état, me cherchant un époux, N'en aurait pu trouver de comparable à vous ? Ah ! Si je vous croyais si vain, si téméraire...

CARLOS

Madame, arrêtez là votre juste colère ; Je suis assez coupable, et n'ai que trop osé, Sans choisir pour me perdre un crime supposé. Je ne me défends point des sentiments d'estime Que vos moindres sujets auraient pour vous sans crime. Lorsque je vois en vous les célestes accords Des grâces de l'esprit et des beautés du corps, Je puis, de tant d'attraits l'âme toute ravie, Sur l'heur de votre époux jeter un oeil d'envie ; Je puis contre le ciel en secret murmurer De n'être pas né roi pour pouvoir espérer ; Et les yeux éblouis de cet éclat suprême, Baisser soudain la vue, et rentrer en moi-même ; Mais que je laisse aller d'ambitieux soupirs, Un ridicule espoir, de criminels désirs ! ... Je vous aime, madame, et vous estime en reine ; Et quand j'aurais des feux dignes de votre haine, Si votre âme, sensible à ces indignes feux, Se pouvait oublier jusqu'à souffrir mes voeux ; Si par quelque malheur que je ne puis comprendre, Du trône jusqu'à moi je la voyais descendre, Commençant aussitôt à vous moins estimer, Je cesserais sans doute aussi de vous aimer. L'amour que j'ai pour vous est tout à votre gloire : Je ne vous prétends point pour fruit de ma victoire ; Je combats vos amants, sans dessein d'acquérir Que l'heur d'en faire voir le plus digne, et mourir ; Et tiendrais mon destin assez digne d'envie, S'il le faisait connaître aux dépens de ma vie. Serait-ce à vos faveurs répondre pleinement Que hasarder ce choix à mon seul jugement ? Il vous doit un époux, à la Castille un maître : Je puis en mal juger, je puis les mal connaître. Je sais qu'ainsi que moi le démon des combats Peut donner au moins digne et vous et vos états ; Mais du moins, si le sort des armes journalières En laisse par ma mort de mauvaises lumières, Elle m'en ôtera la honte et le regret ; Et même si votre âme en aime un en secret, Et que ce triste choix rencontre mal le vôtre, Je ne vous verrai point, entre les bras d'un autre, Reprocher à Carlos par de muets soupirs Qu'il est l'unique auteur de tous vos déplaisirs.

CARLOS

Don Alvar.

DONA ISABELLE

Don Alvar !

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Dona Elvire, Carlos.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Dona Elvire, Don Alvar.

DONA ELVIRE

Le crime, Don Alvar, dont je semble irritée, C'est qu'on me persécute après m'avoir quittée ; Et pour vous dire encore quelque chose de plus, Je me fâche d'entendre accuser mes refus. Je suis reine sans sceptre, et n'en ai que le titre ; Le pouvoir m'en est dû, le temps en est l'arbitre. Si vous m'avez servie en généreux amant Quand j'ai reçu du ciel le plus dur traitement, J'ai tâché d'y répondre avec toute l'estime Que pouvait en attendre un coeur si magnanime. Pouvais-je en cet exil davantage sur moi ? Je ne veux point d'époux que je n'en fasse un roi ; Et je n'ai pas une âme assez basse et commune Pour en faire un appui de ma triste fortune. C'est chez moi, Don Alvar, dans la pompe et l'éclat, Que me le doit choisir le bien de mon état. Il fallait arracher mon sceptre à mon rebelle, Le remettre en ma main pour le recevoir d'elle : Je vous aurais peut-être alors considéré Plus que ne m'a permis un sort si déploré ; Mais une occasion plus prompte et plus brillante A surpris cependant votre amour chancelante ; Et soit que votre coeur s'y trouvât disposé, Soit qu'un si long refus l'y laissât exposé, Je ne vous blâme point de l'avoir acceptée : De plus constants que vous l'auraient bien écouté. Quelle qu'en soit pourtant la cause ou la couleur, Vous pouviez l'embrasser avec moins de chaleur, Combattre le dernier, et par quelque apparence, Témoigner que l'honneur vous faisait violence : De cette illusion l'artifice secret M'eût forcée à vous plaindre et vous perdre à regret ; Mais courir au-devant, et vouloir bien qu'on voie Que vos voeux mal reçus m'échappent avec joie !

SCÈNE II. Don Manrique, Don Lope, Don Alvar.

SCÈNE III. Dona Isabelle, Don Manrique, Don Lope, Don Alvar.

SCÈNE IV. Dona Isabelle, Don Manrique, Don Lope.

DONA ISABELLE

À qui, Don Lope ?

DON MANRIQUE

À moi, madame.

DONA ISABELLE

Et l'autre ?

DON LOPE

À moi.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Dona Isabelle, Blanche.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Dona Léonor, Don Manrique, Don Lope.

DONA LÉONOR

La générosité de votre déférence, Comtes, flatte trop tôt ma nouvelle espérance : D'un avis si douteux j'attends fort peu de fruit ; Et ce grand bruit enfin peut-être n'est qu'un bruit. Mais jugez-en tous deux, et me daignez apprendre Ce qu'avec raison mon coeur en doit attendre. Les troubles d'Aragon vous sont assez connus ; Je vous en ai souvent tous deux entretenus, Et ne vous redis point quelles longues misères Chassèrent Don Fernand du trône de ses pères. Il y voyait déjà monter ses ennemis, Ce prince malheureux, quand j'accouchai d'un fils : On le nomma Don Sanche ; et pour cacher sa vie Aux barbares fureurs du traître Don Garcie, À peine eus-je loisir de lui dire un adieu, Qu'il le fit enlever sans me dire en quel lieu ; Et je n'en pus jamais savoir que quelques marques, Pour reconnaître un jour le sang de nos monarques. Trop inutiles soins contre un si mauvais sort ! Lui-même au bout d'un an m'apprit qu'il était mort. Quatre ans après il meurt et me laisse une fille Dont je vins par son ordre accoucher en Castille. Il me souvient toujours de ses derniers propos ; Il mourut en mes bras avec ces tristes mots : "Je meurs, et je vous laisse en un sort déplorable : Le ciel vous puisse un jour être plus favorable ! Don Raymond a pour vous des secrets importants, Et vous les apprendra quand il en sera temps : fuyez dans la Castille." À ces mots il expire, Et jamais Don Raymond ne me voulut rien dire. Je partis sans lumière en ces obscurités : Mais le voyant venir avec ces députés, Et que c'est par leurs gens que ce grand bruit éclate (voyez qu'en sa faveur aisément on se flatte ! ), J'ai cru que du secret le temps était venu, Et que Don Sanche était ce mystère inconnu ; Qu'il l'amenait ici reconnaître sa mère. Hélas ! Que c'est en vain que mon amour l'espère ! À ma confusion ce bruit s'est éclairci ; Bien loin de l'amener, ils le cherchent ici : Voyez quelle apparence, et si cette province A jamais su le nom de ce malheureux prince.

SCÈNE II. Dona Léonor, Carlos, Don Manrique, Don Lope.

SCÈNE III. Dona Léonor, Carlos.

DONA LÉONOR

En vain donc je me flatte, et ce que j'aime à croire N'est qu'une illusion que me fait votre gloire ? Mon coeur vous en dédit : un secret mouvement, Qui le penche vers vous, malgré moi vous dément ; Mais je ne puis juger quelle source l'anime, Si c'est l'ardeur du sang, ou l'effort de l'estime ; Si la nature agit, ou si c'est le désir ; Si c'est vous reconnaître, ou si c'est vous choisir. Je veux bien toutefois étouffer ce murmure Comme de vos vertus une aimable imposture, Condamner, pour vous plaire, un bruit qui m'est si doux ; Mais où sera mon fils s'il ne vit point en vous ? On veut qu'il soit ici ; je n'en vois aucun signe : On connaît, hormis vous, quiconque en serait digne ; Et le vrai sang des rois, sous le sort abattu, Peut cacher sa naissance et non pas sa vertu : Il porte sur le front un luisant caractère Qui parle malgré lui de tout ce qu'il veut taire ; Et celui que le ciel sur le vôtre avait mis Pouvait seul m'éblouir, si vous l'eussiez permis. Vous ne l'êtes donc point, puisque vous me le dites ; Mais vous êtes à craindre avec tant de mérites. Souffrez que j'en demeure à cette obscurité. Je ne condamne point votre témérité ; Mon estime, au contraire, est pour vous si puissante, Qu'il ne tiendra qu'à vous que mon coeur n'y consente : Votre sang avec moi n'a qu'à se déclarer, Et je vous donne après liberté d'espérer. Que si même à ce prix vous cachez votre race, Ne me refusez point du moins une autre grâce : Ne vous préparez plus à nous accompagner ; Nous n'avons plus besoin de secours pour régner. La mort de Don Garcie a puni tous ses crimes, Et rendu l'Aragon à ses rois légitimes ; N'en cherchez plus la gloire, et quels que soient vos voeux, Ne me contraignez point à plus que je ne veux. Le prix de la valeur doit avoir ses limites ; Et je vous crains enfin avec tant de mérites. C'est assez vous en dire. Adieu : pensez-y bien, Et faites-vous connaître, ou n'aspirez à rien.

SCÈNE IV. Carlos, Blanche.

SCÈNE V. Donna Isabelle, Carlos, Blanche.

CARLOS

Ah ! Madame, plutôt apprenez tous mes crimes ; Ma tête est à vos pieds, s'il vous faut des victimes. Tout chétif que je suis, je dois vous avouer Qu'en me plaignant du sort j'ai de quoi m'en louer : S'il m'a fait en naissant quelque désavantage, Il m'a donné d'un roi le nom et le courage ; Et depuis que mon coeur est capable d'aimer, À moins que d'une reine, il n'a pu s'enflammer : Voilà mon premier crime, et je ne puis vous dire Qui m'a fait infidèle, ou vous, ou Dona Elvire ; Mais je sais que ce coeur, des deux parts engagé, Se donnant à vous deux, ne s'est point partagé, Toujours prêt d'embrasser son service et le vôtre, Toujours prêt à mourir et pour l'une et pour l'autre. Pour n'en adorer qu'une, il eût fallu choisir ; Et ce choix eût été du moins quelque désir, Quelque espoir outrageux d'être mieux reçu d'elle, Et j'ai cru moins de crime à paraître infidèle. Qui n'a rien à prétendre en peut bien aimer deux, Et perdre en plus d'un lieu des soupirs et des voeux : Voilà mon second crime ; et quoique ma souffrance Jamais à ce beau feu n'ait permis d'espérance, Je ne puis, sans mourir d'un désespoir jaloux, Voir dans les bras d'un autre, ou Dona Elvire, ou vous. Voyant que votre choix m'apprêtait ce martyre, Je voulais m'y soustraire en suivant Dona Elvire, Et languir auprès d'elle, attendant que le sort Par un semblable hymen m'eût envoyé la mort. Depuis, l'occasion que vous-même avez faite, M'a fait quitter le soin d'une telle retraite. Ce trouble a quelque temps amusé ma douleur ; J'ai cru par ces combats reculer mon malheur. Le coup de votre perte est devenu moins rude, Lorsque j'en ai vu l'heure en quelque incertitude, Et que j'ai pu me faire une si douce loi Que ma mort vous donnât un plus vaillant que moi. Mais je n'ai plus, madame, aucun combat à faire. Je vois pour vous Don Sanche un époux nécessaire ; Car ce n'est point l'amour qui fait l'hymen des rois : Les raisons de l'état règlent toujours leur choix ; Leur sévère grandeur jamais ne se ravale, Ayant devant les yeux un prince qui l'égale ; Et puisque le saint noeud qui le fait votre époux Arrête comme soeur Dona Elvire avec vous, Que je ne puis la voir sans voir ce qui me tue, Permettez que j'évite une fatale vue, Et que je porte ailleurs les criminels soupirs D'un reste malheureux de tant de déplaisirs.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Don Alvar, Dona Elvire.

DON ALVAR

Madame...

SCÈNE II. Dona Léonor, Dona Elvire.

SCÈNE III. Dona Isabelle, Dona Léonor, Dona Elvire.

SCÈNE IV. Dona Isabelle, Dona Léonor, Dona Elvire, Blanche.

DONA ISABELLE

Qu'as-tu ?

DONA ISABELLE

Eh bien ?

DONA ISABELLE

Quoi ?

DONA ISABELLE

Qui te l'a dit ?

BLANCHE

Mes yeux.

DONA ISABELLE

Tes yeux ?

BLANCHE

Avec beaucoup de honte, et plus encore de coeur. Du haut de l'escalier je le voyais descendre ; En vain de ce faux bruit il se voulait défendre ; Votre cour, obstinée à lui changer de nom, Murmurait tout autour : « Dom Sanche d'Aragon ! » Quand un chétif vieillard le saisit et l'embrasse. Lui qui le reconnaît frémit de sa disgrâce ; Puis laissant la nature à ses pleins mouvements, Répond avec tendresse à ses embrassements. Ses pleurs mêlent aux siens une fierté sincère ; On n'entend que soupirs : « Ah ! Mon fils ! - Ah ! Mon père ! - Oh ! Jour trois fois heureux ! Moment trop attendu ! Tu m'as rendu la vie ! » et : « Vous m'avez perdu ! » Chose étrange ! À ces cris de douleur et de joie, Un grand peuple accouru ne veut pas qu'on les croie ; Il s'aveugle soi-même ; et ce pauvre pêcheur, En dépit de Carlos, passe pour imposteur. Dans les bras de ce fils on lui fait mille hontes : C'est un fourbe, un méchant suborné par les comtes. Eux-mêmes (admirez leur générosité) S'efforcent d'affermir cette incrédulité ; Non qu'ils prennent sur eux de si lâches pratiques ; Mais ils en font auteur un de leurs domestiques, Qui pensant bien leur plaire, a si mal à propos Instruit ce malheureux pour affronter Carlos. Avec avidité cette histoire est reçue : Chacun la tient trop vraie aussitôt qu'elle est sue ; Et pour plus de croyance à cette trahison, Les comtes font traîner ce bonhomme en prison. Carlos rend témoignage en vain contre soi-même ; Les vérités qu'il dit cèdent au stratagème, Et dans le déshonneur qui l'accable aujourd'hui, Ses plus grands envieux l'en sauvent malgré lui. Il tempête, il menace, et bouillant de colère, Il crie à pleine voix qu'on lui rende son père : On tremble devant lui sans croire son courroux ; Et rien... Mais le voici qui vient s'en plaindre à vous.

SCÈNE V. Dona Isabelle, Dona Léonor, Dona Elvire, Blanche, Carlos, Don Manrique, Don Lope.

SCÈNE VI. Dona Isabelle, Dona Léonor, Dona Elvire, Carlos, Don Manrique, Don Lope, Don Alvar, Blanche.

SCÈNE VII. Dona Isabelle, Dona Léonor, Dona Elvire, Carlos, Don Manrique, Don Lope, Don Alvar, Blanche, Don Raymond.

1 830 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0