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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Horace

Pierre Corneille· créée en 1639, imprimée en 1641· 5 actes· 1 788 vers· 10 personnages

Représenté pour la première fois au commencement de l'année 1639 au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.

Personnages

  • TULLE, roi de Rome
  • Le vieil HORACE, chevalier romain
  • HORACE, son fils
  • CURIACE, gentilhomme d'Albe, amant de Camille
  • VALÈRE, chevalier romain, amoureux de Camille
  • SABINE, femme d'Horace, et soeur de Curiace
  • CAMILLE, amante de Curiace, et soeur d'Horace
  • JULIE, dame romaine, confidence de Sabine et de Camille
  • FLAVIAN, soldat de l'armée d'Albe
  • PROCULE, soldat de l'armée de Rome
MONSEIGNEUR,

À MONSEIGNEUR, MONSEIGNEUR LE CARDINAL DUC DE RICHELIEU

Je n'aurais jamais eu la témérité de présenter à VOTRE ÉMINENCE ce mauvais portrait d'Horace, si je n'eusse considéré qu'après tant de bienfaits, que j'ai reçu d'elle, le silence où mon respect m'a retenu jusqu'à présent, passerait pour ingratitude, et que quelque juste défiance que j'ai de mon travail, je dois avoir encore plus de confiance en votre bonté ; C'est d'elle que je tiens tout ce que je suis ; et ce n'est pas sans rougir que pour toute reconnaissance je vous fais un présent si peu digne de Vous, et si peu proportionné à ce que je vous dois. Mais dans cette confusion, qui m'est commune avec tous ceux qui écrivent, j'ai cet avantage, qu'on ne peut sans quelque injustice condamner mon choix, et que ce généreux Romain que je mets aux pieds de V.E. eut pu paraître devant elle avec moins de honte, si les forces de l'artisan eussent répondu à la dignité de la matière ; J'en ai pour garant l'auteur dont je l'ai tirée, qui commence à décrire cette fameuse histoire par ce glorieux éloge, « qu'il n'y a presque aucune chose plus noble dans toute l'Antiquité ». Je voudrais que ce qu'il a dit de l'action se peut dire de la peinture que j'en ai faite, non pour en tirer plus de vanité, mais seulement pour vous offrir quelque chose un peu moins indigne de vous être offert. Le sujet était capable de plus de grâces s'il eut été traité d'une main plus savante, mais du moins il eut reçu de la mienne toutes celles qu'elle était capable de lui donner, et qu'on pourrait raisonnablement attendre d'une muse de province, qui n'étant pas assez heureuse pour jouir souvent des regards de V.E. n'a pas les mêmes lumières à se conduire qu'ont celles qui en sont continuellement éclairées. Et certes, MONSEIGNEUR, ce changement visible qu'on remarque en mes ouvrages, depuis que j'ai l'honneur d'être à V.E. qu'est ce autre chose qu'un effet des grandes idées qu'elle m'inspire quand elle daigne souffrir que je lui rende mes devoirs ; et à quoi peut-on attribuer ce qui s'y mêle de mauvais qu'aux teintures grossières que je reprends quand je demeure abandonné à ma propre faiblesse ? Il faut, MONSEIGNEUR, que tous ceux qui donnent leurs veilles au théâtre, publient hautement avec moi que nous vous deux obligations très signalées ; l'une d'avoir ennobli les but de l'Art, l'autre de nous en avoir facilité les connaissances. Vous avez ennobli le but de l'Art, puisqu'au lieu de celui de plaire au peuple, que nous prescrivent nos maîtres, et dont les deux plus honnêtes gens de leur siècle, Scipion et Laelie ont autre fois protesté de se contenter, vous nous avez donné celui de vous plaire et de vous divertir ; et qu'ainsi nous ne rendons pas un petit service à l'État, puisque contribuant à vos divertissements, nous contribuons à l'entretien d'une santé qui lui est si précieuse et si nécessaire. Vous nous en avez facilité les connaissances puisque nous n'avons plus besoin d'autre étude pour les acquérir, que d'attacher nos yeux sur V.E. Quand elle honore de sa présence et de son attention le récit de nos poèmes ; C'est là que lisant sur son visage ce qui lui plaît, et ce qui ne lui plaît pas, nous nous instruisons avec certitude de ce qui est bon, et de ce qui est mauvais, et tirons des règles infaillibles de ce qu'il faut suivre et de ce qu'il faut éviter. C'est là que j'ai souvent appris en deux heures ce que mes livres n'eussent pu m'apprendre en dix ans ; c'est là que j'ai puisé ce qui m'a valu l'applaudissement du public, et c'est là qu'avec votre faveur j'espère puiser assez pour être un jour une oeuvre digne de vos mains ; Ne trouvez donc pas mauvais, MONSEIGNEUR, que pour vous remercier de ce que j'ai de réputation dont je vous suis entièrement redevable, j'emprunte quatre vers d'un autre Horace que celui que je vous présente, et que je vous exprime par eux les plus véritables sentiments de mon âme.

Totum muneris hoc tui est Quod monstror digito praeterentium Scenae non levis artifex, Quod spiro et placeo, si placeo, tuum est.

Je n'ajouterai qu'une vérité à celle-ci, en vous suppliant de croire que je suis et serai toute ma vie très passionnément, MONSEIGNEUR de V.E. le très humble, très obéissant et très fidèle serviteur,

CORNEILLE.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Sabine, Julie.

SABINE

Je suis romaine, hélas ! Puisque mon époux l'est ; L'Hymen me fait de Rome embrasser l'intérêt, Mais il tiendrait mon âme en esclave enchaînée S'il m'ôtait le penser des lieux où je suis née. Albe où j'ai commencé de respirer le jour, Albe mon cher pays et mon premier amour, Quand entre nous et toi je vois la guerre ouverte, Je crains notre victoire autant que notre perte. Rome, si tu te plains que c'est là te trahir, Fais-toi des ennemis que je puisse haïr : Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre, Mes trois frères dans l'une, et mon mari dans l'autre, Puis-je former des voeux, et sans impiété Importuner le Ciel pour ta félicité ? Je sais que ton État, encore en sa naissance, Ne saurait, sans la guerre, affermir sa puissance ; Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes grands destins Ne le borneront pas chez les peuples Latins, Que les dieux t'ont promis l'empire de la terre, Et que tu n'en peux voir l'effet que par la guerre. Bien loin de m'opposer à cette noble ardeur Qui suit l'arrêt des dieux et court à ta grandeur, Je voudrais déjà voir tes troupes couronnées, D'un pas victorieux franchir les Pyrénées. Va jusqu'en l'orient pousser tes bataillons, Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons, Fais trembler sous tes pas les colonnes d'Hercule, Mais respecte une ville à qui tu dois Romule ; Ingrate, souviens-toi que du sang de ses rois Tu tiens ton nom, tes murs, et tes premières lois : Albe est ton origine : arrête, et considère Que tu portes le fer dans le sein de ta mère. Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants, Sa joie éclatera dans l'heur de ses enfants ; Et se laissant ravir à l'amour maternelle, Ses voeux seront pour toi, si tu n'es plus contre elle.

Variante 1, en annexe.

Albe : ville fort ancienne du Latium à 20km au sud-est de Rome, s'étendait du flanc septentrionale du Mont Albain, jusques sur le rive orientale de l'Albanus Lacus. [B]

Le vers 31 commence par "Quand entre nous"

SCÈNE II. Camille, Julie.

JULIE

Envers un ennemi qui nous peut obliger ?

Varinate le vers 157 de l'éd. 1682 est "Envers un ennemi qui peut nous obliger ?"

CAMILLE

Si je l'entretins hier et lui fis bon visage, N'en imaginez rien qu'à son désavantage, De mon contentement un autre était l'objet. Mais pour sortir d'erreur sachez-en le sujet, Je garde à Curiace une amitié trop pure Pour souffrir plus longtemps qu'on m'estime parjure. Quelques cinq ou six mois après que de sa soeur L'hymenée est rendu mon frère possesseur (Vous le savez Julie) il obtint de mon père Que de ses chastes feux je serais le salaire. Ce jour nous fut propice et funeste à la fois, Unissant nos maisons, il désunit nos Rois, Un même instant conclut notre hymen, et la guerre, Fit naître notre espoir et le jeta par terre, Nous ôta tout sitôt qu'il nous eut tout promis, Et nous faisant amants il nous fit ennemis. Combien nos déplaisirs parurent lors extrêmes, Combien contre le ciel il vomit de blasphèmes, Et combien de ruisseaux coulèrent de mes yeux, Je ne vous le dis point, vous vîtes nos adieux : Vous avez vu depuis les troubles de mon âme, Vous savez pour la paix quels voeux a faits ma flamme, Et quels pleurs j'ai versés à chaque événement, Tantôt pour mon pays, tantôt pour mon amant. Enfin mon désespoir parmi ces longs obstacles M'a fait avoir recours à la voix des Oracles, Écoutez si celui qui me fut hier rendu Eut droit de rassurer mon esprit éperdu. Ce Grec si renommé qui depuis tant d'années Au pied de l'Aventin prédit nos destinées, Lui qu'Apollon jamais n'a fait parler à faux, Me promit par ces vers la fin de mes travaux : « Albe et Rome demain prendront une autre face ; Tes voeux sont exaucés, elles auront la paix, Et tu seras unie avec ton Curiace, Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamais. » Je pris sur cet oracle une entière assurance, Et comme le succès passait mon espérance J'abandonnai mon âme à des ravissements Qui passaient les transports des plus heureux amants, Jugez de leur excès. Je rencontrai Valère, Et contre sa coutume il ne put me déplaire, Il me parla d'amour sans me donner d'ennui, Je ne m'aperçus pas que je parlais à lui, Je ne lui pus montrer de mépris ni de glace, Tout ce que je voyais me semblait Curiace, Tout ce qu'on me disait me parlait de ses feux, Tout ce que je disais l'assurait de mes voeux. Le combat général aujourd'hui se hasarde, J'en sus hier la nouvelle, et je n'y pris pas garde, Mon esprit rejetait ces funestes objets Charmé des doux pensers d'hymen et de la paix. La nuit a dissipé des erreurs si charmantes, Mille songes affreux, mille images sanglantes, Ou plutôt mille amas de carnage et d'horreur M'ont arraché ma joie et rendu ma terreur. J'ai vu du sang, des morts, et n'ai rien vu de suite, Un spectre en paraissant prenait soudain la fuite, Ils s'effaçaient l'un l'autre, et chaque illusion Redoublait mon effroi par sa confusion.

Variante 3, en annexe.

Penser : nom masculin au XVIIème pour « pensée ».

SCÈNE III. Curiace, Camille, Julie.

CURIACE

L'aurait-on jamais cru ? Déjà les deux armées D'une égale chaleur au combat animées Se menaçaient des yeux, et marchant fièrement N'attendaient, pour donner que le commandement, Quand notre dictateur devant les rangs s'avance Demande à votre prince un moment de silence, Et l'ayant obtenu : « Que faisons-nous, Romains, Dit-il, et quel démon nous fait venir aux mains ? Souffrons que la raison éclaire enfin nos âmes, Nous sommes vos voisins, nos filles sont vos femmes, Et l'hymen nous a joints par tant et tant de noeuds, Qu'il est peu de nos fils qui ne soient vos neveux. Nous ne sommes qu'un sang, et qu'un peuple en deux villes, Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles Où la mort des vaincus affaiblit les vainqueurs, Et le plus beau triomphe est arrosé de pleurs ? Nos ennemis communs attendent avec joie Qu'un des partis défait leur donne l'autre en proie, Lassé, demi-rompu, vainqueur, mais pour tout fruit, Dénué d'un secours par lui-même détruit. Ils ont assez longtemps joui de nos divorces, Contre eux dorénavant joignons toutes nos forces, Et noyons dans l'oubli ces petits différends Qui de si bons guerriers font de mauvais parents. Que si l'ambition de commander aux autres Fait marcher aujourd'hui vos troupes et les nôtres, Pourvu qu'à moins de sang nous voulions l'apaiser, Elle nous unira, loin de nous diviser. Nommons des combattants pour la cause commune, Que chaque peuple aux siens attache sa fortune, Et suivant ce que d'eux ordonnera le sort, Que le parti plus faible obéisse au plus fort : Mais sans indignité pour des guerriers si braves, Qu'ils deviennent sujets sans devenir esclaves, Sans honte, sans tribut, et sans autre rigueur Que de suivre en tous lieux les drapeaux du vainqueur. Ainsi nos deux États ne feront qu'un empire. » À ces mots il se tait, d'aise chacun soupire, Chacun, jetant les yeux dans un rang ennemi Reconnaît un beau-frère, un cousin, un ami, Ils s'étonnent comment leurs mains de sang avides Volaient sans y penser à tant de parricides, Et font paraître un front couvert tout à la fois D'horreur pour la bataille, et d'ardeur pour ce choix. Enfin l'offre s'accepte, et la paix désirée Sous ces conditions est aussitôt jurée : Trois combattront pour tous ; mais pour les mieux choisir Nos chefs ont voulu prendre un peu plus de loisir, Le vôtre est au Sénat, le nôtre dans sa tente.

Variante, vers 310 de l'ed. 1682 "Que le faible parti prenne loi du plus fort ;"

Variante, le vers 316 de l'éd. 1682 : "Il semble qu'à ces mots notre discorde expire :"

ACTE II

SCÈNE PREMIERE. Horace, Curiace.

SCÈNE II. Horace, Curiace, Flavian.

CURIACE

Qui ?

SCÈNE III. Horace, Curiace.

SCÈNE IV. Horace, Curiace, Camille.

SCÈNE V. Curiace, Camille.

CAMILLE

Iras-tu, ma chère âme, et ce funeste honneur Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur ?

Variante : vers 533, l'éd. 1682 remplace "ma chère âme par Curiace".

CAMILLE

Viendras-tu point encore me présenter sa tête Et demander ma main pour prix de ta conquête !

Variante, le v. 567 de l'éd. 1682 commence par : "Tu pourras donc, cruel,..."

CURIACE

Il n'y faut plus penser, en l'état où je suis, Vous aimer sans espoir c'est tout ce que je puis. Vous pleurez, ma chère âme.

Variante , le v. 571 de l'éd. 1682 commence par "Vous en pleurez, Camille".

SCÈNE VI. Horace, Curiace, Sabine, Camille.

SABINE

Non, non, mon frère, non, je ne viens en ce lieu Que pour vous embrasser et pour vous dire adieu, Votre sang est trop bon, n'en craignez rien de lâche, Rien dont la fermeté de ces grands coeurs se fâche ; Si ce malheur illustre ébranlait l'un de vous Je le désavouerais pour frère ou pour époux. Pourrais-je toutefois vous faire une prière Digne d'un tel époux et digne d'un tel frère ? Je veux d'un coup si noble ôter l'impiété, À l'honneur qui l'attend rendre sa pureté, La mettre en son éclat sans mélange de crimes ; Enfin je vous veux faire ennemis légitimes, Du saint noeud qui vous joint je suis le seul lien, Quand je ne serai plus, vous ne vous serez rien, Brisez votre alliance, et rompez-en la chaîne, Et puisque votre honneur veut des effets de haine Achetez par ma mort le droit de vous haïr, Albe le veut et Rome, il faut leur obéir, Qu'un de vous deux me tue, et que l'autre me venge, Alors votre combat n'aura plus rien d'étrange, Et du moins l'un des deux sera juste agresseur ; Ou pour venger sa femme, ou pour venger sa soeur. Mais quoi ? Vous souilleriez une gloire si belle Si vous vous animiez par quelque autre querelle, Le zèle du pays vous défend de tels soins, Vous feriez peu pour lui si vous vous étiez moins, Il lui faut, et sans haine, immoler un beau-frère : Ne différez donc plus ce que vous devez faire, Commencez par sa soeur à répandre son sang, Commencez par sa femme à lui percer le flanc, Commencez par Sabine à faire de vos vies Un digne sacrifice à vos chères patries, Vous êtes ennemis en ce combat fameux Vous d'Albe, vous de Rome, et moi de toutes deux. Quoi ? Me réservez-vous à voir une victoire Où pour haut appareil d'une pompeuse gloire Je verrai les lauriers d'un frère ou d'un mari Fumer encore d'un sang que j'aurai tant chéri : Pourrai-je entre vous deux régler alors mon âme ? Satisfaire aux devoirs et de soeur et de femme ? Embrasser le vainqueur en pleurant le vaincu ? Non, non, avant ce coup Sabine aura vécu, Ma mort le préviendra de qui que je l'obtienne, Le refus de vos mains y condamne la mienne. Sus donc qui vous retient ? Allez, coeurs inhumains, J'aurai trop de moyens pour y forcer vos mains, Vous ne les aurez point au combat occupées, Que ce corps au milieu n'arrête vos épées, Et malgré vos refus il faudra que leurs coups Se fassent jour ici pour aller jusque à vous.

SCÈNE VII. Le Viel Horace, Horace, Curiace.

SCÈNE VIII. Le Vieil Horace, Horace, Curiace.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

SABINE

Prenons parti, mon âme, en de telles disgrâces : Soyons femme d'Horace, ou soeur des Curiaces, Cessons de partager nos inutiles soins ; Souhaitons quelque chose, et craignons un peu moins. Mais, las ! Quel parti prendre en un sort si contraire ! Quel ennemi choisir, d'un époux ou d'un frère ? La nature ou l'amour parle pour chacun d'eux, Et la loi du devoir m'attache à tous les deux. Sur leurs hauts sentiments réglons plutôt les nôtres, Soyons femme de l'un ensemble et soeur des autres, Regardons leur honneur comme un souverain bien, Imitons leur constance, et ne craignons plus rien. La mort qui les menace est une mort si belle Qu'il en faut sans frayeur attendre la nouvelle ; N'appelons point alors les destins inhumains, Songeons pour quelle cause, et non par quelles mains, Revoyons les vainqueurs sans penser qu'à la gloire Que toute leur maison reçoit de leur victoire, Et sans considérer aux dépens de quel sang Leur vertu les élève en cet illustre rang, Faisons nos intérêts de ceux de leur famille, En l'une je suis femme, en l'autre je suis fille, Et tiens à toutes deux par de si forts liens, Qu'on ne peut triompher que par les bras des miens : Fortune, quelques maux que ta rigueur m'envoie, J'ai trouvé les moyens d'en tirer de la joie, Et puis voir aujourd'hui le combat sans terreur, Les morts sans désespoir, les vainqueurs sans horreur. Flatteuse illusion, erreur douce et grossière, Vain effort de mon âme, impuissante lumière De qui le faux brillant prend droit de m'éblouir, Que tu sais peu durer, et tôt t'évanouir ! Pareille à ces éclairs qui dans le fort des ombres Poussent un jour qui fuit et rend les nuits plus sombres, Tu n'as frappé mes yeux d'un moment de clarté Que pour les abîmer dans plus d'obscurité. Tu charmais trop ma peine, et le ciel, qui s'en fâche Me vend déjà bien cher ce moment de relâche, Je sens mon triste coeur percé de tous les coups Qui m'ôtent maintenant un frère, ou mon époux. Quand je songe à leur mort, quoi que je me propose, Je songe par quels bras, et non pour quelle cause, Et ne vois les vainqueurs en leur illustre rang Que pour considérer aux dépens de quel sang, La maison des vaincus touche seule mon âme, En l'une je suis fille, en l'autre je suis femme, Et tiens à toutes deux par de si forts liens Qu'on ne peut triompher que par la mort des miens. C'est là donc cette paix que j'ai tant souhaitée ! Trop favorables Dieux, vous m'avez écoutée ! Quels foudres lancez-vous quand vous vous irritez, Si même vos faveurs ont tant de cruautés. Et de quelle façon punissez-vous l'offense Si vous traitez ainsi les voeux de l'innocence ?

SCÈNE II. Sabine, Julie.

SABINE

En est-ce fait, Julie, et que m'apportez-vous ? Est-ce la mort d'un frère, ou celle d'un époux ? Ou le triste succès de leurs armes impies De tous les combattants a fait autant d'hosties, Et m'enviant l'horreur que j'aurais des vainqueurs, Pour tous tant qu'ils étaient m'a condamnée aux pleurs ?

Variante v.767 de l'éd. 1682 commece par "Le funeste succès "

On lit v.768 de l'éd. 1682 "a-t-il fait des" à la place de "a fait autant d'".

Variante v.770 de l'éd. 1682 est "Pour tous tant qu'ils étaient demande-t-il mes pleurs ?"

SABINE

Quoi ? Dans leur dureté ces coeurs de fers s'obstinent !

Variante, le vers 807 de l'éd. 1682 contient "d'acier" à la place de "de fers".

SABINE

Les Dieux n'avoueront point un combat plein de crimes, J'en espère beaucoup, puisqu'il est différé, Et je commence à voir ce que j'ai désiré.

Avouer : Dans le langage de la féodalité, faire voeu à un supérieur, le reconnaître pour seigneur ou protecteur. Par extension, et dans le langage actuel, avouer une personne, approuver ce qu'elle a fait en notre nom. [L]

SCÈNE III. Sabine, Camille, Julie.

SABINE

Comme vous je l'espère.

Variante, le vers 869 de l'éd. 1682 commence par "J'ose encore l'espérer".

CAMILLE

Et je n'ose y songer.

Variante, le vers 869 de l'éd. 1682 finit par "Moi, je n'espère rien.".

JULIE

L'effet vous fera voir qui sait mieux en juger.

Variante, le vers 870 de l'éd. 1682 finit par "... que nous en jugeons bien.".

SCÈNE IV. Sabine, Camille.

SCÈNE V. Le Vieil Horace, Sabine, Camille.

LE VIEIL HORACE

Loin de blâmer les pleurs que je vous vois répandre, Je crois faire beaucoup de m'en pouvoir défendre, Et céderais peut-être à de si rudes coups, Si je prenais ici même intérêt que vous. Non qu'Albe par son choix m'ait fait haïr vos frères, Tous trois me sont encor des personnes bien chères, Mais enfin l'amitié n'est pas du même rang Et n'a point les effets de l'amour ni du sang. Je ne sens point pour eux la douleur qui tourmente Sabine comme soeur, Camille comme amante, Je puis les regarder comme nos ennemis, Et donne sans regret mes souhaits à mes fils. Ils sont, grâces aux Dieux, dignes de leur patrie, Aucun étonnement n'a leur gloire flétrie, Et j'ai vu leur honneur croître de la moitié, Quand ils ont des deux camps refusé la pitié. Si par quelque faiblesse ils l'avaient mendiée, Si leur haute vertu ne l'eût répudiée, Ma main bientôt sur eux m'eût vengé hautement De l'affront que m'eût fait ce mol consentement. Mais lorsqu'en dépit d'eux on en a voulu d'autres, Je ne le cèle point, j'ai joint mes voeux aux vôtres, Si le Ciel pitoyable eût écouté ma voix Albe serait réduite à faire un autre choix, Nous pourrions voir tantôt triompher les Horaces, Sans voir leurs bras souillés du sang des Curiaces, Et de l'événement d'un combat plus humain Dépendrait maintenant l'honneur du nom Romain. La prudence des Dieux autrement en dispose, Sur leur ordre éternel mon esprit se repose, Il s'arme en ce besoin de générosité, Et du bonheur public fait sa félicité. Tâchez d'en faire autant pour soulager vos peines, Et songez toutes deux que vous êtes Romaines, Vous l'êtes devenue, et vous l'êtes encore : Un si glorieux titre est un digne trésor, Un jour, un jour viendra que par toute la terre, Rome se fera craindre à l'égal du tonnerre, Et que tout l'Univers tremblant dessous ses lois, Ce grand nom deviendra l'ambition des Rois ; Les dieux à notre Enée ont promis cette gloire.

SCÈNE VI. Le Vieil Horace, Sabine, Camille, Julie.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Le Vieil Horace, Camille.

SCÈNE II. Le Vieil Horace, Valère, Camille.

LE VIEIL HORACE

Eut-il fait avec lui périr le nom d'Horace ?

Variante, v.1080 de l'édition 1682 : "Que n'a-t-on vu périr en lui le nom d'Horace !"

LE VIEIL HORACE

Le combat par sa fuit n'est-il pas terminé ?

Variante, v.1097 de l'éd. 1682 est "Je sais que par sa fuite il a trahi l'état."

VALÈRE

Albe ainsi quelque temps se l'est imaginé, Mais on a bientôt vu qu'il ne fuyait qu'en homme Qui savait ménager l'avantage de Rome.

Variante v.1098 de l'éd. 1682 est "Oui, s'il eût en fuyant terminé le combat ;"

CAMILLE

Hélas !

VALÈRE

Vos caresses bientôt pourront se déployer, Le Roi dans un moment vous le va renvoyer, Et remet à demain ce pompeux sacrifice Que nous devons aux Dieux par un tel bénéfice. Aujourd'hui seulement on s'acquitte vers eux Par des chants de victoire et par de simples voeux ; C'est où le roi le mène, et tandis il m'envoie Faire office vers vous de douleur et de joie. Mais cet office encore n'est pas assez pour lui, Il y viendra lui-même et peut-être aujourd'hui, Cette belle action si puissamment le touche, Qu'il vous veut rendre grêce, et de sa propre bouche, Et combien vous montrez d'ardeur pour son service.

Variante, v.1151 de l'éd. 1682, "Et remet à demain la pompe qu'il prépare"

Variante, v.1152 de l'éd. 1682 est "D'un sacrifice aux dieux pour un bonheur si rare ;"

Variante, v.1159 de l'éd. 1682 est "Il croit mal reconnaître une vertu si pure,"

Variante, v.1160 de l'éd. 1682 est "Si de sa propre bouche il ne vous en assure,"

Variante, v.1161 de l'éd. 1682 est "S'il ne vous dit chez vous combien vous doit l'État."

LE VIEIL HORACE

Je vous devrai beaucoup un si bon office.

Variante, v. 1162 de l'éd. 1682 est "De tels remerciements ont pour moi trop d'éclat,"

Variante 4, en annexe.

SCÈNE III. Le Vieil Horace, Camille.

SCÈNE IV.

CAMILLE

Oui, je lui ferai voir, par d'infaillibles marques, Qu'un véritable amour brave la main des Parques, Et ne prend point de lois de ces cruels tyrans Qu'un astre injurieux nous donne pour parents. Tu blâmes ma douleur, tu l'oses nommer lâche ; Je l'aime d'autant plus que plus elle te fâche, Impitoyable père, et par un juste effort Je la veux rendre égale aux rigueurs de mon sort. En vit-on jamais un dont les rudes traverses Prissent en moins de rien tant de faces diverses, Qui fût doux tant de fois, et tant de fois cruel, Et portât tant de coups avant le coup mortel ? Vit-on jamais une âme en un jour plus atteinte De joie et de douleur, d'espérance et de crainte, Asservie en esclave à plus d'événements, Et le piteux jouet de plus de changements ? Un oracle m'assure, un songe me travaille ; La paix calme l'effroi que me fait la bataille ; Mon hymen se prépare, et presque en un moment Pour combattre mon frère on choisit mon amant ; Ce choix me désespère, et tous le désavouent ; La partie est rompue, et les dieux la renouent ; Rome semble vaincue, et seul des trois Albains, Curiace en mon sang n'a point trempé ses mains. Ô dieux ! Sentais-je alors des douleurs trop légères Pour le malheur de Rome et la mort de deux frères, Et me flattais-je trop quand je croyais pouvoir L'aimer encore sans crime et nourrir quelque espoir ? Sa mort m'en punit bien, et la façon cruelle Dont mon âme éperdue en reçoit la nouvelle : Son rival me l'apprend, et faisant à mes yeux D'un si triste succès le récit odieux, Il porte sur le front une allégresse ouverte, Que le bonheur public fait bien moins que ma perte ; Et bâtissant en l'air sur le malheur d'autrui, Aussi bien que mon frère il triomphe de lui. Mais ce n'est rien encore au prix de ce qui reste : On demande ma joie en un jour si funeste ; Il me faut applaudir aux exploits du vainqueur, Et baiser une main qui me perce le coeur. En un sujet de pleurs si grand, si légitime, Se plaindre est une honte, et soupirer un crime ; Leur brutale vertu veut qu'on s'estime heureux, Et si l'on n'est barbare, on n'est point généreux. Dégénérons, mon coeur, d'un si vertueux père ; Soyons indigne soeur d'un si généreux frère : C'est gloire de passer pour un coeur abattu, Quand la brutalité fait la haute vertu. Éclatez, mes douleurs : à quoi bon vous contraindre ? Quand on a tout perdu, que saurait-on plus craindre ? Pour ce cruel vainqueur n'ayez point de respect ; Loin d'éviter ses yeux, croissez à son aspect ; Offensez sa victoire, irritez sa colère, Et prenez, s'il se peut, plaisir à lui déplaire. Il vient : préparons-nous à montrer constamment Ce que doit une amante à la mort d'un amant.

SCÈNE V. Horace, Camille, Procule.

Procule porte en sa main les trois épées des Curiaces.

HORACE, mettant l'épée, à la main, et poursuivant sa soeur qui s'enfuit

C'est trop, ma patience à la raison fait place ; Va dedans les enfers joindre ton Curiace.

v. 1320, l'édition 1660 remplace "joindre" par "plaindre".

CAMILLE, blessée derrière le théâtre

Ah ! Traître !

SCÈNE VI. Horace, Procule.

SCÈNE VII. Horace, Sabine, Procule.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Le Vieil Horace, Horace.

SCÈNE II. Tulle, Valère, Le Vieil Horace, Horace, troupe de Gardes.

VALÈRE

Souffrez donc, ô grand roi, le plus juste des rois, Que tous les gens de bien vous parlent par ma voix. Non que nos coeurs jaloux de ses honneurs s'irritent ; S'il en reçoit beaucoup, ses hauts faits le méritent ; Ajoutez-y plutôt que d'en diminuer : Nous sommes tous encore prêts d'y contribuer ; Mais puisque d'un tel crime il s'est montré capable, Qu'il triomphe en vainqueur, et périsse en coupable. Arrêtez sa fureur, et sauvez de ses mains, Si vous voulez régner, le reste des Romains : Il y va de la perte ou du salut du reste. La guerre avait un cours si sanglant, si funeste, Et les noeuds de l'hymen, durant nos bons destins, Ont tant de fois uni des peuples si voisins, Qu'il est peu de Romains que le parti contraire N'intéresse en la mort d'un gendre ou d'un beau-frère, Et qui ne soient forcés de donner quelques pleurs, Dans le bonheur public, à leurs propres malheurs. Si c'est offenser Rome, et que l'heur de ses armes L'autorise à punir ce crime de nos larmes, Quel sang épargnera ce barbare vainqueur, Qui ne pardonne pas à celui de sa soeur, Et ne peut excuser cette douleur pressante Que la mort d'un amant jette au coeur d'une amante, Quand près d'être éclairés du nuptial flambeau, Elle voit avec lui son espoir au tombeau ? Faisant triompher Rome, il se l'est asservie ; Il a sur nous un droit et de mort et de vie ; Et nos jours criminels ne pourront plus durer Qu'autant qu'à sa clémence il plaira l'endurer. Je pourrais ajouter aux intérêts de Rome Combien un pareil coup est indigne d'un homme ; Je pourrais demander qu'on mît devant vos yeux Ce grand et rare exploit d'un bras victorieux : Vous verriez un beau sang, pour accuser sa rage, D'un frère si cruel rejaillir au visage : Vous verriez des horreurs qu'on ne peut concevoir ; Son âge et sa beauté vous pourraient émouvoir ; Mais je hais ces moyens qui sentent l'artifice. Vous avez à demain remis le sacrifice : Pensez-vous que les dieux, vengeurs des innocents, D'une main parricide acceptent de l'encens ? Sur vous ce sacrilège attirerait sa peine ; Ne le considérez qu'en objet de leur haine, Et croyez avec nous qu'en tous ses trois combats Le bon destin de Rome a plus fait que son bras, Puisque ces mêmes dieux, auteurs de sa victoire, Ont permis qu'aussitôt il en souillât la gloire, Et qu'un si grand courage, après ce noble effort, Fût digne en même jour de triomphe et de mort. Sire, c'est ce qu'il faut que votre arrêt décide. En ce lieu Rome a vu le premier parricide ; La suite en est à craindre, et la haine des cieux : Sauvez-nous de sa main, et redoutez les dieux.

HORACE

À quoi bon me défendre ? Vous savez l'action, vous la venez d'entendre ; Ce que vous en croyez me doit être une loi. Sire, on se défend mal contre l'avis d'un roi, Et le plus innocent devient soudain coupable, Quand aux yeux de son prince il paraît condamnable. C'est crime qu'envers lui se vouloir excuser : Notre sang est son bien, il en peut disposer ; Et c'est à nous de croire, alors qu'il en dispose, Qu'il ne s'en prive point sans une juste cause. Sire, prononcez donc, je suis prêt d'obéir ; D'autres aiment la vie, et je la dois haïr. Je ne reproche point à l'ardeur de Valère Qu'en amant de la soeur il accuse le frère : Mes voeux avec les siens conspirent aujourd'hui ; Il demande ma mort, je la veux comme lui. Un seul point entre nous met cette différence, Que mon honneur par là cherche son assurance, Et qu'à ce même but nous voulons arriver, Lui pour flétrir ma gloire, et moi pour la sauver. Sire, c'est rarement qu'il s'offre une matière À montrer d'un grand coeur la vertu toute entière. Suivant l'occasion elle agit plus_ou_moins, Et paraît forte ou faible aux yeux de ses témoins. Le peuple, qui voit tout seulement par l'écorce, S'attache à son effet pour juger de sa force ; Il veut que ses dehors gardent un même cours, Qu'ayant fait un miracle, elle en fasse toujours : Après une action pleine, haute, éclatante, Tout ce qui brille moins remplit mal son attente ; Il veut qu'on soit égal en tout temps, en tous lieux ; Il n'examine point si lors on pouvait mieux, Ni que, s'il ne voit pas sans cesse une merveille, L'occasion est moindre, et la vertu pareille : Son injustice accable et détruit les grands noms ; L'honneur des premiers faits se perd par les seconds ; Et quand la renommée a passé l'ordinaire, Si l'on n'en veut déchoir, il faut ne plus rien faire. Je ne vanterai point les exploits de mon bras ; Votre majesté, sire, a vu mes trois combats : Il est bien malaisé qu'un pareil les seconde, Qu'une autre occasion à celle-ci réponde, Et que tout mon courage, après de si grands coups, Parvienne à des succès qui n'aillent au-dessous ; Si bien que pour laisser une illustre mémoire, La mort seule aujourd'hui peut conserver ma gloire : Encore la fallait-il sitôt que j'eus vaincu, Puisque pour mon honneur j'ai déjà trop vécu. Un homme tel que moi voit sa gloire ternie, Quand il tombe en péril de quelque ignominie ; Et ma main aurait su déjà m'en garantir ; Mais sans votre congé mon sang n'ose sortir : Comme il vous appartient, votre aveu doit se prendre ; C'est vous le dérober qu'autrement le répandre. Rome ne manque point de généreux guerriers ; Assez d'autres sans moi soutiendront vos lauriers ; Que votre majesté désormais m'en dispense ; Et si ce que j'ai fait vaut quelque récompense, Permettez, ô grand roi, que de ce bras vainqueur Je m'immole à ma gloire, et non pas à ma soeur.

SCÈNE III. Tulle, Valère, Le Vieil Horace, Horace, Sabine.

SABINE

Sire, écoutez Sabine, et voyez dans son âme Les douleurs d'une soeur, et celles d'une femme, Qui toute désolée, à vos sacrés genoux, Pleure pour sa famille, et craint pour son époux. Ce n'est pas que je veuille avec cet artifice Dérober un coupable au bras de la justice : Quoi qu'il ait fait pour vous, traitez-le comme tel, Et punissez en moi ce noble criminel ; De mon sang malheureux expiez tout son crime ; Vous ne changerez point pour cela de victime : Ce n'en sera point prendre une injuste pitié, Mais en sacrifier la plus chère moitié. Les noeuds de l'hyménée et son amour extrême Font qu'il vit plus en moi qu'il ne vit en lui-même ; Et si vous m'accordez de mourir aujourd'hui, Il mourra plus en moi qu'il ne mourrait en lui ; La mort que je demande, et qu'il faut que j'obtienne, Augmentera sa peine, et finira la mienne. Sire, voyez l'excès de mes tristes ennuis, Et l'effroyable état où mes jours sont réduits. Quelle horreur d'embrasser un homme dont l'épée De toute ma famille a la trame coupée ! Et quelle impiété de haïr un époux Pour avoir bien servi les siens, l'état et vous ! Aimer un bras souillé du sang de tous mes frères ! N'aimer pas un mari qui finit nos misères ! Sire, délivrez-moi par un heureux trépas Des crimes de l'aimer et de ne l'aimer pas ; J'en nommerai l'arrêt une faveur bien grande. Ma main peut me donner ce que je vous demande ; Mais ce trépas enfin me sera bien plus doux, Si je puis de sa honte affranchir mon époux ; Si je puis par mon sang apaiser la colère Des dieux qu'a pu fâcher sa vertu trop sévère, Satisfaire en mourant aux mânes de sa soeur, Et conserver à Rome un si bon défenseur.

LE VIEIL HORACE, au roi

Sire, c'est donc à moi de répondre à Valère. Mes enfants avec lui conspirent contre un père : Tous trois veulent me perdre, et s'arment sans raison Contre si peu de sang qui reste en ma maison.

À Sabine.

Toi qui par des douleurs à ton devoir contraires, Veux quitter un mari pour rejoindre tes frères, Va plutôt consulter leurs mânes généreux ; Ils sont morts, mais pour Albe, et s'en tiennent heureux : Puisque le ciel voulait qu'elle fût asservie, Si quelque sentiment demeure après la vie, Ce mal leur semble moindre, et moins rudes ses coups, Voyant que tout l'honneur en retombe sur nous ; Tous trois désavoueront la douleur qui te touche, Les larmes de tes yeux, les soupirs de ta bouche, L'horreur que tu fais voir d'un mari vertueux. Sabine, sois leur soeur, suis ton devoir comme eux.

Au roi.

Contre ce cher époux Valère en vain s'anime : Un premier mouvement ne fut jamais un crime ; Et la louange est due, au lieu du châtiment, Quand la vertu produit ce premier mouvement. Aimer nos ennemis avec idolâtrie, De rage en leur trépas maudire la patrie, Souhaiter à l'état un malheur infini, C'est ce qu'on nomme crime, et ce qu'il a puni. Le seul amour de Rome a sa main animée : Il serait innocent s'il l'avait moins aimée. Qu'ai-je dit, sire ? Il l'est, et ce bras paternel L'aurait déjà puni s'il était criminel : J'aurais su mieux user de l'entière puissance Que me donnent sur lui les droits de la naissance ; J'aime trop l'honneur, sire, et ne suis point de rang À souffrir ni d'affront ni de crime en mon sang. C'est dont je ne veux point de témoin que Valère : Il a vu quel accueil lui gardait ma colère, Lorsqu'ignorant encore la moitié du combat, Je croyais que sa fuite avait trahi l'état. Qui le fait se charger des soins de ma famille ? Qui le fait, malgré moi, vouloir venger ma fille ? Et par quelle raison, dans son juste trépas, Prend-il un intérêt qu'un père ne prend pas ? On craint qu'après sa soeur il n'en maltraite d'autres ! Sire, nous n'avons part qu'à la honte des nôtres, Et de quelque façon qu'un autre puisse agir, Qui ne nous touche point ne nous fait point rougir.

À Valère.

Tu peux pleurer, Valère, et même aux yeux d'Horace ; Il ne prend intérêt qu'aux crimes de sa race : Qui n'est point de son sang ne peut faire d'affront Aux lauriers immortels qui lui ceignent le front. Lauriers, sacrés rameaux qu'on veut réduire en poudre, Vous qui mettez sa tête à couvert de la foudre, L'abandonnerez-vous à l'infâme couteau Qui fait choir les méchants sous la main d'un bourreau ? Romains, souffrirez-vous qu'on vous immole un homme Sans qui Rome aujourd'hui cesserait d'être Rome, Et qu'un Romain s'efforce à tacher le renom D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nom ? Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse, Où tu penses choisir un lieu pour son supplice ? Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix Font résonner encor du bruit de ses exploits ? Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces, Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur Témoin de sa vaillance et de notre bonheur ? Tu ne saurais cacher sa peine à sa victoire ; Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire, Tout s'oppose à l'effort de ton injuste amour, Qui veut d'un si bon sang souiller un si beau jour. Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle, Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle.

Au roi.

Vous les préviendrez, sire ; et par un juste arrêt Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt. Ce qu'il a fait pour elle, il peut encore le faire : Il peut la garantir encore d'un sort contraire. Sire, ne donnez rien à mes débiles ans : Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants ; Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle ; Il m'en reste encore un, conservez-le pour elle : N'ôtez pas à ses murs un si puissant appui ; Et souffrez, pour finir, que je m'adresse à lui.

À Horace.

Horace, ne crois pas que le peuple stupide Soit le maître absolu d'un renom bien solide : Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit ; Mais un moment l'élève, un moment le détruit ; Et ce qu'il contribue à notre renommée Toujours en moins de rien se dissipe en fumée. C'est aux rois, c'est aux grands, c'est aux esprits bien faits, À voir la vertu pleine en ses moindres effets ; C'est d'eux seuls qu'on reçoit la véritable gloire ; Eux seuls des vrais héros assurent la mémoire. Vis toujours en Horace, et toujours auprès d'eux Ton nom demeurera grand, illustre, fameux, Bien que l'occasion, moins haute ou moins brillante, D'un vulgaire ignorant trompe l'injuste attente. Ne hais donc plus la vie, et du moins vis pour moi, Et pour servir encore ton pays et ton roi. Sire, j'en ai trop dit ; mais l'affaire vous touche ; Et Rome toute entière a parlé par ma bouche.

TULLE

Valère, c'est assez : Vos discours par les leurs ne sont pas effacés ; J'en garde en mon esprit les forces plus pressantes, Et toutes vos raisons me sont encore présentes. Cette énorme action faite presque à nos yeux Outrage la nature, et blesse jusqu'aux dieux. Un premier mouvement qui produit un tel crime Ne saurait lui servir d'excuse légitime : Les moins sévères lois en ce point sont d'accord ; Et si nous les suivons, il est digne de mort. Si d'ailleurs nous voulons regarder le coupable, Ce crime, quoique grand, énorme, inexcusable, Vient de la même épée et part du même bras Qui me fait aujourd'hui maître de deux états. Deux sceptres en ma main, Albe à Rome asservie, Parlent bien hautement en faveur de sa vie : Sans lui j'obéirais où je donne la loi, Et je serais sujet où je suis deux fois roi. Assez de bons sujets dans toutes les provinces Par des voeux impuissants s'acquittent vers leurs princes ; Tous les peuvent aimer, mais tous ne peuvent pas Par d'illustres effets assurer leurs états ; Et l'art et le pouvoir d'affermir des couronnes Sont des dons que le ciel fait à peu de personnes. De pareils serviteurs sont les forces des rois, Et de pareils aussi sont au-dessus des lois. Qu'elles se taisent donc ; que Rome dissimule Ce que dès sa naissance elle vit en Romule : Elle peut bien souffrir en son libérateur Ce qu'elle a bien souffert en son premier auteur. Vis donc, Horace, vis, guerrier trop magnanime : Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crime ; Sa chaleur généreuse a produit ton forfait ; D'une cause si belle il faut souffrir l'effet. Vis pour servir l'état ; vis, mais aime Valère : Qu'il ne reste entre vous ni haine ni colère ; Et soit qu'il ait suivi l'amour ou le devoir, Sans aucun sentiment résous-toi de le voir. Sabine, écoutez moins la douleur qui vous presse ; Chassez de ce grand coeur ces marques de faiblesse : C'est en séchant vos pleurs que vous vous montrerez La véritable soeur de ceux que vous pleurez. Mais nous devons aux dieux demain un sacrifice ; Et nous aurions le ciel à nos voeux mal propice, Si nos prêtres, avant que de sacrifier, Ne trouvaient les moyens de le purifier : Son père en prendra soin ; il lui sera facile D'apaiser tout d'un temps les mânes de Camille. Je la plains ; et pour rendre à son sort rigoureux Ce que peut souhaiter son esprit amoureux, Puisqu'en un même jour l'ardeur d'un même zèle Achève le destin de son amant et d'elle, Je veux qu'un même jour, témoin de leurs deux morts, En un même tombeau voie enfermer leurs corps.

SCÈNE DERNIÈRE.

1 788 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica